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REVUE

BRITANNIOUE.

tUPRIMÉ PAR LES PRESSES MÉCANIQUES DE BOULÉ ET COMPAGNIE ,

BUE COQ-HÉaOS , 5.

REVUE

BRITANNIQUE

OTJ

CHOIX D'ARTICLES

TRADUITS DES MEILLEURS ÉCRITS PÉRIODIQUES

DE LA GRAIXDE-BRETAGiAE,

PAR MM, EER!VAr>D(DE REMSES); EERTOX ; PHILARÈTE CUASLES ; C«. COQUEREL; J. COUE>; A DELRIEi; J. FO.NTE.NELLE ; GEXEST, D. M. P.; GÉRUZEZ; LEON GOZLAN;

iarenai'dièke; lesourd ; h. lucas; mery; amédée piciiot; fémx rvAT ; loi'.s reybaid; sois la direction de m. léo> gaubert.

TOME DOUZIEME.

QUATRIÈME SÉRIE.

PARIS,

RUE NELVE-SAINT-AUGUSTIN, 55, TRËS LA RUE DE LA PAIX.

CHEZ JULES REiNOUARD, LIBRAIRE, RUE DE TOURXO.X, 6. CHEZ MADAME VEUVE DO>DEY-DUI>RÉ, LIBRAIRE, RUE VIV1E>>E, 2.

1837.

Lai'licle que nous publions aujourd'hui sur le règne de Frédéric-Ie- (iraiid, roi de Prusse, a éle rédigé d'après les documens inédits que M. Von Raumer, conseiller d'état en Prusse, a récemment publiés , documens qu'il a lecueillis dans les archives de Londres et de Paris. Nos lecteurs se rappel- leront que c'est encore M. Von Raumer qui nous a fourni les matériaux des articles si remarquables insérés dans la Revue Britannique , sur la Maison 'leSouabe, sur l'influence du pontiOcat, et sur la Sainl-Barlhélemy.

R'OVEMBRE 183T.

REVUE

BRITANNIQUE.

FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE.

Le dix-huitième siècle donna le signal d'un phénomène politique très-remarquable : l'agrandissement des puissan- ces du Nord et l'abaissement des puissances du Midi. L'Es- pagne achevait son suicide; l'Italie dormait; la France s'a- bandonnait aux jouissances de sa spirituelle et croulante monarchie. Cependant les rois du Nord affilaient leurs cpées , empruntaient à la civilisation née dans le midi ses secrets et ses ressources et suivaient la voie de double conquête Iracée par Pierre Alexiowitz et Charles XII. L'Angleterre, plus septentrionale assurément que méridionale , donnait à son commerce une extension démesurée, qui devait plus tard la forcer à de terribles sacrifices. Parmi les représentans héroïques ou brillans de cette nouvelle puissance acquise par le nord, il n'en est pas qui mérite plus d'attention que Frédéric II, roi de Prusse. Son surnom de Frédéric-le- Grand lui appartient à juste titre. Seul de tous les monar- ques de l'Europe au dix-huitième siècle , il avait du génie. La

6 FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE.

plupart des hommes politiques ses contemporains, furent joués par lui. Il se moqua d'eux aussi aisément que de ?ilau- pertuis et de Voltaire.

Pour savoir quelle sagacité et quel à-propos Frédéric de Prusse apporta dans cette partie d'échecs qui se nomme po- litique, il faut connaître les relations aujourd'hui altérées ou interverties des puissances européennes à cette époque, l.'histoire ou la biographie devrait toujours s'occuper d'ana- lyser un siècle avant de raconter les actions de Thomme qui doit y jouer un rôle. Une biographie suspendue dans le vide , comme la plupart de celles que Ton écrit, n'est qu'une fraction sans dénominateur.

Jetons un coup d'œil sur le nord de l'Europe au dix-hui- tième siècle et commençons par cette brillante Suède , mère de Charles XII, et la Russie , fille de Pierre-le-Grand. Depuis la paix de Neustadt , la Suède travaillait en silence à réparer l'épuisement causé par les héroïques extravagances de Charles XII; quant à la Russie, elle augmentait tous les jours sa puissance et ses richesses, et maintenait la supériorité que le czar Pierre lui avait donnée dans le Nord. Elle par- lait aux Polonais d'un ton de reine, traitait le Danemarck avec menace , se donnait aux Suédois pour un arbitre qu'il était dangereux de récuser ; enfin , malgré un article exprès du traité de Neustadt , elle prenait part aux débats et aux lésolutions des États suédois , dont elle prétendait régler les conseils d'après son intérêt particulier.

Le roi de Suède aurait volontiers consenti à ce que le choix de son successeur n'eut lieu qu'après sa mort, comme le dé- sirait la Russie ; mais la plupart des grands du royaume , effrayés de l'exemple de la Pologne, à laquelle la Russie avait imposé un roi, voulaient que l'élection du nouveau prince eût lieu du vivant du monarque même.

La czarine Anne, d'un ûge peu avancé, avait déjà les infir- mités de la vieillesse; on prévoyait la fin prochaine de son règne. Déjà les factions avaient levé la tète et faisaient crain- dre une guerre civile dans ce vaste empire. Le cardinal de

FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE. 7

Fleury , qui ne pardonaait pas aux PiUSses le secours qu'ils avaient envoyé à Charles Yl en J735, vit que le moment était venu de frapper la Russie. H fit agir Tambassadeur et l'argent de France dans les états de Suède , pour exciter la nation à profiter des circonstances. Ceux qui approchaient du roi furent gagnés ; les membres les plus accrédités de l'as- semblée persuadés ou séduits ; la majorité de la nation parut approuver la guerre contre la Russie, et la cour ordonna à son ministre près la Porte ottomane de négocier une alliance défensive entre les deux empires.

Ce traité menaçant pour la Moscovie, ne fut conclu et si- gné que le 22 décembre 1739. Mais la cour de Pétersbourg en avait eu avis dès le mois de juin. Un événement au- quel prirent part la ruse , la diplomatie et le meurtre ne laissa pas Tombre d'un doute. Les chargés d'affaires suédois en- voyaient, de Conslantinople à Stockholm, un major nommé Saint-Clair, qui portait toute leur correspondance. Cet offi- cier, arrêté à Breslau par le gouverneur autrichien , puis re- lâché à la vue de ses passeports, fut poursuivi, atteint et égorgé par quatre hommes , vêtus en dragons moscovites. Les cours de Tienne et de Pétersbourg affirmèrent n'avoir eu aucune part dans cet assassinat. On ne les crut pas. Pour di- minuer l'impression produite par l'assassinat du major et l'enlèvement des papiers , elles firent courir des copies d'un prétendu traité de la noblesse de Suède avec le Grand-Sei- gneur. Les articles étaient rédigés de la manière la plus capa- ble d'indisposer contre les négociateurs les chrétiens fidèles à la vieille haine contre les Turcs. Le roi de Suède, ne voulant pas s'engager dans des explications qui auraient pu être fort embarrassantes sur le contenu des dépêches du major, se contenta du désaveu des deux cours touchant l'assassinat. Mais il n'en resta pas moins prouvé que la Suède négociait avec la Turquie. En effet, le traité d'alliance de la Suède et de la Turquie existait; il était rédigé en neuf arti- cles. L'affectation avec laquelle on insistait dans chacun sur la paix des deux empires avec la Russie , qu'on ne prétendait

a FRÉDÉRIC II ET SOX ÉPOQUE."

point léser par cette alliance , prouvait, à elle seule, que c'é- tait contre la Russie que les contractans avaient Tintention de s'unir. La cour de Pétersbourg n'en douta point ; elle opposa à l'alliance de Constantinople un nouveau traité avec l'Angleterre.

La czarine Anne meurt. Les états de Suède éclatent. Le duc Ciren de Courlande et les comtes Munich et Ostermann, écartent du trône suédois la princesse Elisabeth pour y appe- ler le jeune prince de Brunswick. L'occasion était bonne pour déclarer la guerre à la Russie en motivant cette prise d'armes par le désir de faire justice à la fille de Pierre-le-Grand. Mais on en fit maladroitement une guerre nationale; les Rus- ses virent leur honneur engagé , et les Suédois éprouvèrent dès la première action la supériorité que le czar Pierre avait su donner à ses troupes.

La France, malgré la politique pacifique du cardinal de Fleury , intriguait partout. Elle déployait une grande activité à Stockholm, à Pétersbourg , à Constantinople; mais surtout elle prenait part aux débals de l'Espagne et de l'Angleterre , débats qui étaient pour elle d'un intérêt grave et majeur. Après la prise de Porto-Ricco, Philippe V, que le cabinet de A'ersailles avait poussé à la guerre, conçut la plus violente indignation contre lui. C'était le cabinet de Versailles qui l'a- vait jeté dans cette voie , et qui l'avait ensuite abandonné à sa faiblesse et à sa mauvaise fortune. Dans cette position désas- treuse, menacé d'une catastrophe prochaine, il voulait abdi- quer, si la France n'entrait immédiatement en campagne contre l'Angleterre. De son coté, le cabinet de Versailles, dé- cidé à ne pas intervenir et mécontent de l'Espagne, prodi- guait les réponses dilatoires. L'Espagne l'avait blessé, tant par sa conduite à Rome relativement à l'élection du pape, que par son traité avec la Porte pour le royaume de Naples. Louis XV promit donc secours pour l'année suivante , mais il prétendit que la position diflicile oùse trouvaitla France lui in- terdisait toute démarche actuelle. Ainsi abandonné, Philippe^' perdit courage et parla plus sérieusement que jamais de son abdication. Le cabinet deVersailles se décida enfin à mettre

FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE. St

sa flotte en mer. L'ambassadeur anglais demanda des explica- tions ; le cardinal de Fleury répondit que lintention de la France n'était pas de déclarer la guerre à l'Angleterre ; mais de la décider à conclure la paix avec l'Espagne.

Telle était la situation à la fois faible, fausse et compliquée des cabinets européens. On peut y reconnaître les symptômes d'une grande décadence du Midi et d'une ardente et sourde ambition dans le Nord : Tignominieux abaissement de l'Es- pagne , la trigauderie équivoque et pacificatrice du cabinet français, la nullité de Rome contrastent déjà vivement avec l'attitude farouche de la. Russie, le ton orgueilleux de Wal- pole , les prétentions de la Suède et les belliqueux désirs de l'Allemagne proprement dite. Alors monta sur un des plus pe- tits trônes de cette Allemagne, trône à peine stabilisé, mais que soutenait une armée, un jeune homme spirituel que le malheur avait discipliné; Frédéric II devint roi de Prusse par la mort de son père Frédéric-Guillaume. Une éduca- tion sévère, une instruction étendue, une jeunesse labo- rieuse et soumise à de rudes épreuves, avaient nourri la hardiesse de ses idées et la ténacité de sa résolution. Un ca- ractère de fer et un esprit souple ; les dogmes épicuriens, de- venus un code de morale; la vie des camps adoptée par lui avec bonheur; beaucoup de légèreté et de facilité se mêlant à beaucoup de profondeur et de résolution ; urbanité, atticisme, cynisme, amour de la gloire, mépris des hommes, résolu- tions courageuses; licence dégoûtante, boutades honnêtes, saillies tyranniques , voilà le singulier chaos offert par cet homme qu'il est difficile de juger, et qui fut aussi grand que bizarre. La mort de son père produisit sur son esprit une pro- fonde impression. Je sens, écrivait-il à Voltaire :

Je sens en moi la voix de la nature, j Plus éloquente encor que mon ambition ,

Et dans le triste cours de mon aflliclion. De mon père expirant je crois voir l'ombre obscure ;

Je ne vois que sa sépulture , Et le funeste instant de sa dcsiruciion.

10 FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE.

Oui , j'apprends , en devenant maître , La fragilité de mon être ; Jîeceiant les grandeurs , j'en vois la vanité.

Ce dernier vers est fort beau : mais le mot deslruclion prouve que Tami de Yoltaire n'attendait rien de l'avenir ni de Dieu. Il était matérialiste; et peut-être lui fallait-il plus de courage pour être grand roi : sa noblesse d'âme triompha de ce vice de doctrine. Il résolut d'être puissant, de remuer l'Europe et d'agrandir la Prusse. Il y réussit. « Depuis la mort de mon père, écrivait-il encore à Voltaire, j'appartiens tout entier à mon pays , et je dois travailler de tout mon pou- voir à adopter le plus tôt possible toutes les mesures néces- saires au bien général. »

Le père de Frédéric lui avait préparé la voie. Ce tyran bru- tal, homme de sens et de prévoyance, avait laissé à son fils un trésor de vingt-huit millions, une armée de soixante-seize mille hommes. Le jeune roi brûlait d'employer ces ressources; lesévénemens dépassèrent l'impatience de ses désirs et les exigences de son ambition.

L'empereur Charles VI mourut le 20 octobre 1740, au mo- ment où il venait d'entamer de nouvelles négociations avec les cours de Londres et de Pétersbourg , et oii l'Europe en- tière allait en venir aux mains.

Sa mort inattendue suspendit tous les projets que prépa- raient ces intrigues laborieuses dont il entourait le cardinal de Fleury. L'Allemagne fut consternée. « Ici, à Vienne, écrivait l'ambassadeur anglais, on a peur de tout le monde, de la Turquie, de la Saxe, de la Bavière et de la France. Le grand- duc disait récemment à l'ambassadeur prussien : « Je ne compte que sur sa majesté le roi de Prusse et sur le roi d'An- gleterre. »

Le grand-duc avait bien tort de compter sur la Prusse et sur son nouveau roi. Ce petit royaume , qui n'avait encore joué qu'un rôle très secondaire dans les affaires européennes, allait prendre une position nouvelle. On l'avait négligé et presque méprisé. Lorsqu'il s'était agi de la pragmatique sanc-

"^ FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE. ^

tion , on n'avait exigé de Frédéric I" qu'une simple accep- tation conditionnelle ; la cour de Tienne n'y avait pas re- gardé de si près , espérant bien , si jamais les circonstances l'exigeaient, être en mesure d'éloigner les objections ou de renverser les obstacles. C'était mal calculer.

Un ambitieux jeune homme , le roi de Prusse, va saisir cette occasion pour tout brouiller. Non-seulement il se sou- vient de quelques droits en litige et les fait valoir sur le Fries- land, le Mecklembourg et Juliers; mais il revient sur cette acceptation purement conditionnelle de la pragmatique, et renouvelle d'antiques prétentions sur quelques principautés de la Silésie. L'ambition du prince philosophe se montre sans voile et sans masque. On ne pouvait choisir un meilleur mo- ment. Toutes les cours se montraient avides et incertaines, toutes les nations fatiguées et sans ressort; pas de grands capitaines, pas de politiques hardis. Aussi la témérité de Fré- déric II jeta-t-elle la stupeur dans tous les cabinets. La plu- part adoptèrent des mesures évasives et entassèrent les cir- conlocutions et les périphrases. Tienne fit tète à l'orage, et fut appuyée par une déclaration de l'Angleterre en sa faveur. Cette alliance n'arrêta pas Frédéric. Charles TI était mort le 20 octobre ; et le 1 1 décembre , une armée prussienne occu- pait dans la Silésie le territoire contesté et le couvrait de ses manifestes et de ses armes.

Cependant le cardinal de Fleury en était encore à délibérer; tout en adressant à la reine de Hongrie, Marie-Thérèse, fille de Charles TI, des protestations vagues sur la fidélité du roi son maître à la garantie de la pragmatique , il négociait dans les cours d'Allemagne un nouveau partage de la succes- sion autrichienne. Cette irrésolution perfide arrêta toutes les cours , dont l'opposition à la pragmatique sanction avait be- soin de l'appui du roi de France. Celles de iMadrid et de Mu- nich se contentèrent de publier des pamphlets de juristes remplis d'inutiles subtilités , et dont les habiles mensonges ne trompent personne. La cour de Saxe , forcée de se tenir dans une grande réserve par la situation de ses états et sa

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concurrence avec la cour de Munich , réduisit ses préten- tions, reconnut la fille de Charles VI comme reine de Bohême et impératrice d'Allemagne, et enfin signa, au mois de mai 1741 , une convention avec la Russie et TAutriche pour le maintien de la pragmatique.

Les princes des anciennes maisons s'assemblèrent par dé- putés à OfTenbach , et leur assemblée , qu'ils appelèrent con- grès , fut aussi infructueuse que Tavaient été précédemment les autres assemblées tenues sous le même nom. Le ministre espagnol essaya de finasser et se trompa complètement : rien n'était plus gauche que de marchander l'alliance du roi de Sardaigne et de disputer avec ce monarque sur la part qu'il prétendait aux conquêtes qu'on ne pouvait faire sans son se- cours. Le cardinal de Fleury grossit encore cette faute capi- tale en refusant aux troupes espagnoles le passage que la neutralité la plus exacte permettait de leur accorder. Bien- tôt on reconnut la portée de toutes ces bévues. Deux mois seulement après le refus de passage, les cours de Versailles et de iMadrid , renonçant à leurs engageniens préalables , se rapprochèrent des cours de Munich et de Naples , et con- clurent avec elles une alliance contradictoire à la garantie de la pragmatique.

Frédéric ne s'engageait pas , lui , dans cette voie timide et complexe. 11 allait droit au but, soutenant de la plus adroite politique la hardiesse de ses entreprises militaires. Son ma- nifeste voilait son ambition , tout en prétendant la justifier. «< n ne s'emparait de la Silésie , disait-il , que pour le bien de cette contrée : n'était-il pas urgent de la mettre à couvert de l'invasion des cohéritiers? La reine elle-même devait lui en savoir gré! » Marie-Thérèse protesta qu'elle ne se regar- dait nullement comme l'obligée du jeune et ambitieux usur- pateur. Mais le but de Frédéric se trouvait atteint ; on avait gagné du temps , et ce faux semblant de négociation n'avait servi qu'à le rendre maître du pays qu'il réclamait. Alors, voyant sa force, il essaya de l'accroître en faisant le clément et le pacifique ; il offrit des accommodemens. Le ministère

FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE. 13

autrichien crut qu'il avait peur et se raidit contre toute espèce de proposition. Frédéric offrait «< de garantir la pragmatique, quant aux états situés dans l'Allemagne; d'entrer dans la plus étroite alliance avec la reine et ses alliés; d'employer tout son crédit pour affermir la couronne impériale sur la tète du grand-duc. » Il offrait , en échange de la Silésie , un subside gratuit de deux millions de florins comptant, et s'engageait à prêter à l'Autriche dix mille hommes de troupes, soit qu'elle voulût les porter, au besoin, sur l'Italie ou les Pays-Bas.

C'étaient des propositions favorables à l'intérêt de l'Autri- che comme aux espérances guerrières du roi de Prusse. Mais la cour de Vieime se retrancha dans une fierté silencieuse et vindicative : elle ne répondit pas d'abord d'une manière sé- rieuse à ces propositions, et finit par déclarer qu'il lui était impossible d'entrer en négociation «< tant que le roi de Prusse, (dit la note) , occuperait la Silésie; tant qu'un seul de ses sol- dats aurait le pied sur les domaines de l'empire. » Pour com- pliquer la situation de Marie-Thérèse , l'électeur de Bavière choisit ce moment afin de se faire nommer empereur, et contester les litres de l'impératrice. Frédéric ne veut pas abu- ser de sa fortune : être réservé , quand il le faut, n'est-ce pas un des grands secrets de l'ambition habile? Au lieu de se montrer plus exigeant et plus avide, en raison des difiicuUés nouvelles qui s'élèvent autour de ses ennemis , il se relâche de ses prétentions , et ne demande plus que la Basse-Silésie, Puis, malgré les efforts de l'Autriche, il renouvelle son alliance avec la Russie , au grand étonnement des cabinets de Londres et de Versailles. Ainsi affermi, il devient plus facile encore, et pousse la modération jusqu'à ne demander les prin- cipautés qu'il réclame que sous la réserve de leur vasselage : modération qui passa pour lâcheté ou crainte. Le conseil de la reine rejeta avec hauteur toutes ses propositions. L'An- gleterre essaya en vain de s'interposer ; le cabinet de Vienne repoussa cette médiation.

La cour de Vienne fondait son inflexibilité sur des espéran- ces bien frêles ; elle comptait encore sur les forces de la Hon-

%i FREDERIC II ET SON ÉPOQUE.

grie , et même aussi sur la naissance d'un arcliiduc dont elle faisait remonter la conception au vivant de l'empereur. Les mêmes raisons lui firent accueillir très froidement les propo- sitions d'accommodement adressées à la reine par Charles , électeur de Bavière. Voici d'où venait ce calcul faux et dan- gereux du cabinet de Vienne.

C'était surtout Frédéric , avec ses prétentions , son armée, son trésor et son génie , Frédéric au centre de l'Allemagne , prêt à la bouleverser et à soutenir Charles-Albert contre Marie-Thérèse, qui avait effrayé l'Autriche. Frédéric se re- tire , ou du moins on le croit ; l'électeur de Bavière paraît isolé. On ne le juge plus redoutable. Cependant tout change. La France prend parti contre Marie-Thérèse et se décide en faveur de l'électeur de Bavière. Cinquante mille Français, auxiliaires des opposans à la pragmatique sanction forcent le consentement de l'électeur palatin ; et , tandis que le roi de Naples, réuni aux Espagnols, fait valoir le droit des infans ses frères sur les états d'Italie , le roi électeur de Saxe se met au nombre des prétendans au partage de l'Allemagne.

Le cardinal de Fleury, suivant toujours son idée de neutra- lité équivoque et de compromis politique , déclare d'un côté que le roi, son maître, appuiera l'électeur de Bavière dans la poursuite des droits de sa maison; et, de l'autre, il renou- velle au cabinet do Vienne les assurances de l'éloignement constant du roi de France pour tout ce qui blesserait la prag- matique sanction. Personne ne s'en laissa imposer par ces protestations contradictoires. Les alliés de l'électeur de Ba- vière , qui jusque-là , avaient différé l'élection, la pressèrent. Le moment était décisif; il suffisait pour ruiner leur cause d'un accommodement de l'Autriche avec Frédéric. Le traité particulier de ce prince leur aurait fait perdre le suffrage de Brandebourg, et l'unanimité des états était nécessaire pour empocher que la voix de la Bohême n'entraînât la nullité de 1 élection. Après avoir employé tour à tour la ruse et l'intimi- dation pour ramener ou épouvanter les électeurs, on triom- pha de tous les obstacles , et l'électeur de Bavière fut élu em-

FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE. Itî

pereur , sans autre opposition que celle de la reine. La cour de Vienne, sans se rebuter, mais comptant que le parti de la paix remporterait à Versailles , et qu'on aurait toujours le temps d'entrer en accommodement avec le roi de Prusse , se montra inexorable. Les nouvelles représentations de l'Angle- terre n'obtinrent aucune concession.

Frédéric, s'impatiente, gagne la bataille de Molwitz, et se trouve en possession de la plus grande partie de la Silésie.

Quelle différence de situation entre celle du roi de Prusse à la cour de son père, et îe nouveau rang conquis par lui après la journée de Molwitz. Il a su effrayer et étonner; on compte avec lui ; on l'admire en le craignant. La Prusse, petit royaume enclavé dans les autres états qui l'écrasent, peut changer la destinée de l'Allemagne. Frédéric éclipse à la fois l'électeur de Bavière et Marie-Thérèse. Qu'importe à cette dernière ia dignité impériale? Elle ne lui donne qu'un titre de plus, avec une augmentation de dépenses domestiques. Marie- Thérèse, que la perte de la bataille de Molwitz vient de frap- per, commence à se défier de sa fortune : elle s'effraie surtout de voir traîner en longueur les négociations entamées entre les cours de Versailles et de Munich. Dans l'impossibilité de comprendre la cause de ces longues tergiversations, chacune des parties intéressées l'expliquait dans le sens de sa peur. «> La France, disait-on, mettait son secours à des conditions que l'électeur disputait ; conditions ruineuses pour le corps ger- manique. » Si les armées combinées de France et de Ba- vière s'étaient repliées sur la Bohème , au lieu de s'emparer des deux Autriches, c'était, disaient d'autres explicateurs , parce qu'un allié puissant de la France, craignant pour la liberté du corps germanique, si les Français pénétraient dans Vienne, ne consentait pas au siège de cette capitale par les soldats de la France et prétendait investir de ses propres et seules troupes la métropole de l'Autriche. »

Vains commentaires dictés par la terreur. La vérité était tgnoréc de tous : et l'on fut consterné quand on l'apprit. Fré- déric s'était uni à la France qu'il aimait, à laquelle il avait

16 FRÉDÉRIC II ET SON EPOQUE.

«MTiprunté sa {ihilosophie sceptique et ses mœurs dissolues. Traité menaçant pour l'Allemagne, et qui, conclu secrète- ment le 4 juin avec la France, ne fut connu à Londres que le 24 juillet, et à Vienne que le 28 ou le 29. Les archives diplo- matiques de Londres ont conservé la trace de plusieurs con- versations de Frédéric et des envoyés britanniques, conver- sations très piquantes et qui expliquent fort bien la situation du roi de Prusse à cette époque, ses secrètes pensées et son caractère si irritable et si simple, si décidé et si habile à la fois. « Ah I disait-il à lord Hyndford , F Autriche a résolu de me pousser à bout, .l'accepte franchement la position qu'on m'a faite malgré moil Fallùt-il chasser la cour de Vienne de ses états, s'il n'y a que ce moyen de la rendre raisonnable, je n'hésiterai pas un instant.

•< Accepteriez-vous pour dédommagemens tout le Bra- bant, toute la Flandre ?

» Je veux garder, en attendant, la Basse-Silésie. <>

La cour de ^ ienne tout émue entre sérieusement en né- gociations. INL Robinson, ambassadeur d'Angleterie , reçoit la mission d'aller offrir à Frédéric, comme échange contre cette province, la Gueldre autrichienne, et, au besoin, le IJmbourg et deux millions.

« JMe prenez-vous pour un mendiant! s'écria Frédéric, lorsque cette proposition lui fut faite. Evacuer la Silésie I et pour de Targent! quand j'ai dépensé pour la conquérir tant de trésors et tant de sang! Non , Monsieur, non , il ne faut point y penser. Si vous n'avez pas de propositions plus rai- sonnables à me faire , il est inutile de perdre notre temps....

» Est-ce tout? » ajouta le roi après un moment de silence et de ce ton dirritation extrême qui avait marqué toutes ses paroles.

« On vous offre la Gueldre autrichienne.

» La Gueldre! Qu'entendez-vous par-là ! Que vous reste- t-il de toute la Gueldre? presque rien, des ruines! et c'est ce mauvais nid que vous m'offrez en dédommagement de mes justes prétentions sur la Silésie!

FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE. 17

» Mais le duché de Limbourg vous semblerait-il une concession suflîsanle? Votre Majesté sait que l'électeur palatin a déjà proposé , en échange de ce duché, tout le du- ché de Berg,

» C'est justement le contraire qui est la vérité I Jamais rélecteur n'a songé à un pareil échange. Je ne conçois pas comment l'Autriche ose violer l'engagement solennel qui lui défend d'aliéner un seul pouce des Pays-Bas.

» Je dois faire observer à Votre Majesté que cet engage- ment ne lie que la France.

» C'est ainsi que vous l'entendez aujourd'hui I Moi, je n'ai ni l'envie ni le besoin de m'agrandir de ce côté-là; encore moins ai-je l'intention de dépenser mon argent pour cons- truire de nouvelles fortifications. Celles que j'ai me suffi- sent; je n'ai à me plaindre ni des Français ni des Hollan- dais, et je ne veux pas les offenser par d'injustes acquisi- tions. D'ailleurs, quelles garanties m'offre-t-on ?

' >• Sire, l'intention de la cour de Vienne est d'en donner à votre majesté.

» Je comprends... La cour de Vienne seule! Elle promet- tra, et tiendra ce qu'il lui plaira de tenir. Que font donc l'Angleterre et la France? La France n'a-t-elle pas garant» la pragmatique sanction? Et l'Angleterre?... Pourquoi n'ô- tes-vous pas venus au secours de la reine?

» Il ne m'appartient pas , Sire , de répondre pour tout le monde; mais si les choses continuent ainsi, je ne doute pas que tous les vrais amis de la paix et de la liberté en Europe ne secourent l'Autriche.

H Et qui sont ces amis ?

» Sire , d'abord la Russie, qui , menacée par les Turcs, ne peut exister comme grand pouvoir , si l'on porte atteinte à l'intégrité de la puissance autrichienne.

» Bon ! bon ! les Russes 1 » dit le roi , « je n'ai pas à m'ex- pliquer là-dessus ; mais pour ceux-là j'ai des moyens.

» Mais, Sire, la Russie n'est pas le seul pouvoir qui ait des engagemens avec l'Autriche, et quelque pénible qu'il

XII.— 4*" SÉRIE. 2

18 FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE.

puisse éive à certaine puissance d'en venir à une rupture...:

» Pas de menaces , IMonsieur , pas de menaces I { in- rompit brusquement Frédéric. )

« Sire, je ne dis pas ce que feront les autres, mais bien ce qui doit arriver infiiilliblement. Je prie Votre Majesté de croire qu'en parlant de ce qui ne peut manquer d'arriver, je n'ai pas eu Tintention de la menacer. Je n'ai écouté que mon zèle pour le bien public.

» Le public vous sera très obligé d'avoir pensé à son bien, ÎMais écoutez-moi. Pour la Russie, vous savez en sont les choses; du roi de Pologne, je n'ai rien à craindre; le roi d'Angleterre est mon parent; s'il ne m'attaque pas, je ne l'attaquerai pas; s'il y pensait, le prince d'Anhalt se chargera de lui. Voici mes dernières propositions : il me faut toute la Bassc-Silésie et Breslau; telle est ma réponse définitive, vous pouvez la rapporter à Vienne. »

J.es plénipotentiaires anglais , lord Hyndford et ]M. Robin- son , eurent beaucoup de peine à vaincre l'antipathie que Frédéric inspirait à l'impératrice Marie-Thérèse. M. Robin- son était revenu à Vienne le 7 août ; et le 8 septembre seule- ment il reçut Tordre de repartir pour aller offrir à Frédéric la Basse-Silésie et Breslau. Il était trop tard : ce qui , quatre mois plus tôt, eût été accepté avec empressement, fut refusé avec dédain.

Voici en quels termes le roi de Prusse écrivait à lord Hynd- ford, le 18 septembre 1741 :

« J ai reçu le nouveau plan d'alHance que l'infatigable Ro- » binson vous a envoyé ; je le trouve aussi chimérique que le « premier. Vous pouvez répondre à la cour de Vienne que » rélecteur de Bavière sera empereur, et que mes engage- 2> mens avec lui et avec sa Majesté Très Chrétienne sont » solennels, indissolubles, inviolables. Il m'est tout-à-fait «> impossible de rompre avec d'aussi fidèles alliés, pour en- P trer en relation avec une cour qui n'a jamais eu et qui n'aura jamais pour moi que des sentimens de haine impla- « cable. Il faut se soumettre à la destinée. Ces gens-là sont-

FRÉDÉRIC II ET SOiN ÉPOQUE. ^9

« ils assez fous, milord, de penser que je vais tourner mes >> armes contre mes amis et en leur faveur; et ne voyez-vous « pas vous-même combien est grossier le piège qu'ils me ten- » dent ? Je vous en prie , ne me fatiguez plus de semblables » propositions , et croyez que je suis trop honnête homme » pour manquer à mes engagemens. »

Tout cela était fort beau; mais Frédéric n'en pensait pas un mot. Habile marchand, il semblait dédaigner ce qu'il dé- sirait pour en avoir meilleur marché; et ces propositions qui, en lui assurant ses possessions, le soulageaient du fardeau de la guerre et l'empochaient de porter atteinte aux autres traités, ne lui paraissaient nullement inacceptables. Lord Hyndford avait pénétré le consentement caché sous un re- fus. Il demanda et obtint une nouvelle entrevue particulière, qui eut lieu le 4 octobre. Frédéric s'y plaignit du roi d'An- gleterre et de l'électeur de Hanovre, dont les actions étaient en contradiction complète avec leurs engagemens.

« La conduite de TAngleterre, s'écria Frédéric , à l'égard >' d'Osnabruck, Munster et Hildesheim, a irrité l'électeur de » Cologne, et engagé la France à occuper le Hanovre. La « Saxe vient de se joindre à eux, et demande, pour sa part,, »> la Moravie et la Haute-Silésie. Je vous promets de faire »> tout ce qui sera en mon pouvoir pour les dissuader; mais, » entre nous, il faut que le roi d'Angleterre soit raisonnable, >' et qu'il me laisse m'arranger à ma convenance. Qu'il me » cède ses fiefs du Mecklembourg, et qu'il me fasse garantir » la Silésie par le cabinet de Saint-Pétersbourg. »

On voit que Frédéric continuait à porter la tête haute. Toutes ces négociations préliminaires furent suivies d'une entrevue secrète qui eut lieu le 8 octobre, à Obcrschnel- lendorf , entre le roi, le feld-maréchal autrichien Neipperg^, le général Lentulus, le colonel Goltz et lord Hyndford. Ffé- déric fut poli, affable, empressé; protesta de ses bonnes intentions pour la reine et pour le grand-duc, dont l'obstina- tion seule avait envenimé la querelle; promit enfin de s'op^ poser aux projets de la Saxe sur la Moravie et sur la Haute-

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Silésie, et d'empêcher que les Bavarois ne prissent leurs quar^ tiers d'hiver dans la Bohême, Après avoir parlé pendant plus de deux heures, il recommanda la plus grande discrétion ; ajoutant « qu'il était disposé à faire pour la reine plus qu'il » ne pouvait dire ; mais sous condition que le secret le plus >' absolu serait gardé sur tout ce qui s'était fait dans cette M réunion. »

Le lendemain , 9 octobre , on conclut un armistice pour l'hiver entier. Seulement, chacun ayant à tromper ses alliés, ou convint de se livrer, de temps à autre, quelques vives es- carmouches pour entretenir un simulacre de guerre. Frédé- ric avait d'excellentes raisons pour accepter l'armistice : il craignait, par dessus tout, de trop agrandir la France, en abaissant l'Autriche. Il voulait aussi renforcer son armée, et suivre les secrètes négociations de la France et de l'Au- triche ; et si , pendant ce temps, le secret qu'il avait si stric- tement recommandé venait à être divulgué, cette infraction aux engagemens lui servirait de prétexte et d'excuse.

Un secret qui intéresse tant de peuples et tant de rois ne reste pas long-temgs dans l'ombre. Dès le 21 octobre, tout le monde en était instruit. La Saxe et la Bavière, pour répondre à ce qu'elles regardaient comme une trahison, pénétrèrent dans la Bohême, et s'emparèrent de Prague , le 26 novembre. Aussitôt Frédéric renonce à ses engagemens, et déclare (le 16 décembre) que la cour de Tienne, ayant révélé le traité . secret , le délie de la convention du 9 octobre. La cour de Vienne répond que cette révélation ne vient pas d'elle, mais -qu'il faut l'attribuer à des conversations et à des rapports -indiscrets. Lord Hyndford , voyant s'évanouir toutes ses es- pérances, se répand en récriminations contre le roi de Prusse, <iu'il accuse de chercher ses intérêts par toute espèce de moyens , même par la violation des engagemens les plus for- mels.

Cependant , lord Hyndford essaya encore de le ramener à des dispositions moins hostiles; dans ce but, il demanda et ybtint , le 26 décembre, une nouvelle entrevue.

FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE. 2l

« Je suis très fâché, lui dit Frédéric, que la cour de Vienne » m'ait mis dans Timpossibilité de lui prouver mes bonnes » intentions. Si elle avait gardé le secret que je lui avais si « instamment recommandé, comme elle aurait le faire dans » son intérêt , je lui aurais assuré la Moravie et les deux Âu- » triches; mais assurément ce n'était pas mon intérêt de la » laisser maîtresse de la Bohême et de la haute Silésie, car tôt » ou tard c'eût été pour moi un mauvais voisinage. En di- » vulguant mon secret, on a eu une double intention : d'abord, « de me rendre suspect à mes alliés ; ensuite , on a voulu >' tenir en suspens quelques-uns des électeurs , de manière à '> s'assurer la dignité impériale; la France et moi nous n y « consentirons jamais. Tous voyez, milord, que je vous parle " franchement. Ils ont fait une autre folie, en se laissant pren- » dre Prague sous le nez sans coup férir : s'ils avaient triom- » phé en cette occasion , je ne sais pas ce que j'aurais eu à « faire; mais aujourd'hui j'ai 1.30,000 hommes à opposer à » leurs 70,000, il ftiut se soumettre, et conclure la paix la plus » avantageuse possible. Depuis la révolution qui a éclaté à » Moscou par les intrigues du cabinet français, c'est l'unique » espoir qui leur reste.

» IMais, sire, s'il plaisait à la cour de Vienne de rendre publique la convention du 9 octobre, et de la présenter sous le jour le plus défavorable à Votre Majesté ?

» A son aise ; mais en dévoilant ainsi son jeu , elle ne fera que montrer à tout le monde sa folie et sa faiblesse; peut-être même ne la croira-t-on pas. »

Cet'.e tranquille détermination, cette affectation de supério- rité méprisante, porta au comble l'exaspération de la reine Marie-Thérèse; il ne fallut rien moins que la victoire déci- sive remportée par Frédéric à Czaslau, le 17 mai 1742, pour la courber sous les prétentions et les exigences de son ennemi qu'elle détestait.

L'Angleterre avait intérêt à profiter de l'humiliation de l'orgueilleuse reine, et à rendre la paix à l'Allemagne. Elle n'oublia rien pour arriver à ce résultat. Par les soins de lord

Q^ FRÉDÉRIC II ET SOX ÉPOQUE.

Hyndford, les préliminaires du traité furent signés à Breslau, le 11 juin 1742. Le 21, on en fit la publication à la tête de l'armée prussienne, et, le 28 juillet, le traité définitif fut conclu à Berlin. Les treize articles de ce traité se réduisent à la cession de la Silésie et du comté de Glatz , en Bohême; Frédéric s'oblige à garder une exacte neutralité par rapport aux différends de la reine avec l'électeur de Bavière , et à payer les dettes hypothéquées sur la Silésie. L'électeur de Saxe , compris dans ce traité , devait , dans un délai de seize jours , retirer ses troupes du service des alliés. Un article secret garantissait à ce dernier quelques cessions en Bo- hême : jamais il n'a été rendu public ; on ne peut former que des conjectures sur sa teneur. Médiateur et garant , le roi d'Angleterre s'engageait à ne rien négliger pour obtenir la garantie de l'empire et celle de la Russie. Ainsi sortait triom- phant de cette longue lutte de vanités et d'intérêts , le plus jeune des rois de l'Europe. Il avait joué l'Autriche , la Franc?, et échappé aux pièges des diplomates anglais. Sa nouvelle acquisition de la Silésie, s'unissant à la masse de ses états, lui donnait un accroissement réel de puissance. En vain es- saya-t-on de lui faire accepter une partie des Pays-Bas ; il vit la ruse , et s'en tint à la conquête de cette région adhé- rente à ses états; conquête qui les couvrait, les défendait et les augmentait.

La paix de Breslau frappait à la fois l'empereur et le cardinal de Fleury. Le roi de Prusse m'a gagné de vitesse, s'écria ce dernier à la lecture de la dépêche qui lui en donnait la nouvelle. Il s'efforça de cacher son découragement , et mou- rut bientôt après , laissant la France affaiblie, le Nord mena- çant , et Frédéric prêt à s'emparer des destinées de l'Europe.

Marie-Thérèse, se croyant sauvée, se montra femme après avoir été héros. Elle ne soutint pas la bonne fortune avec cette prudence et cette énergie qu'elle avait déployées dans les mau- vais jours. Sans modération dans la prospérité, elle se hvra à la folle espérance d'attérer un ennemi par lequel elle devait se prouver trop heureuse de n'avoir pas été accablée; elle osa

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penser que les domaines de la France seraient sa proie. Toutes ses propositions furent singulièrement hautaines et usurpa- trices. On la vit demander le couronnement du grand duc comme roi des Romains ; la cession de la Lorraine et le paie- ment de ses frais de guerre; altières et ridicules conditions. Cependant le rival de Marie-Thérèse, Charles YIT, ahandonné presque du seul allié qui lui restât, réduit aux expédiens pour l'entretien de sa maison , à peine en sûreté sur les terres de l'empire, s'humiliait vainement aux pieds du cabinet de Vienne. Celui-ci se croyant hors de danger, affectait le dé- dain et gardait le silence.

On croyait en général que la paix allait renaître. Frédéric de Prusse ne se laissait pas si aisément décevoir. Le cabinet de Londres, presque aussi habile que lui, s'attendait à la guerre. Elle se ranima en effet, dès que le pacifique cardinal eut fermé les yeux. Ce fut la France qui , humiliée par les tergiversations du vieux prêtre, releva l'étendard. Le cabinet de Versailles exigea un traité particulier d'alliance avec l'Es- pagne et avec les Deux-Siciles , et rappelant les insultes faites au pavillon français , insultes long-temps dissimulées par le cardinal de Fleury, il résolut d'en tirer satisfaction. On arm.a une petite flotte; le 14 mars 1744 , la guerre fut déclarée à l'Angleterre, et sur la fin du mois suivant à la reine de Hon- grie.

Frédéric, qui après la paix de Breslau et de Berlin avait déposé les armes, était resté en observation. Il surveillait surtout les démarches de la cour de Vienne, persuadé que tôt ou tard elle essaierait de lui reprendre la Silésie. La déclara- tion de guerre de la France ne le prit donc point au dépourvu. Quant à la cour de Vienne, elle en fut ravie. Sa position de- venait beaucoup plus nette. Elle se hâta de se prémunir con- tre les attaques de Charles VIT , en mettant garnison autri- chienne dans quelques villes de l'empire, voisines de la Ba- vière ; elle aggrava cette triste nécessité par l'âpreté et la violence des formes. On reprocha à Marie-Thérèse ce pro- cédé qui choquait également la neutralité et la dignité du

.$4 FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE.

corps germanique. L'électeur palatin s'alarma , et Frédéric eut un prétexte.

Chavigny, le négociateur du monde le plus capable de bou- leverser l'empire, était venu en Allemagne pour faire les af- faires de France et déranger celles de 3Iarie-Thérèse. Les ministres prussiens agirent parfaitement de concert avec lui ; l'électeur palatin promit la levée de boucliers qui devait le dé- livrer de ses hôtes ; le landgrave de Hesse entra dans ses des- seins dans l'espoir d'obtenir l'électorat; et les principaux membres du corps germanique n'attendirent que les premiers succès pour entrer dans l'alliance. Elle fut conclue à Franc- i'ort-sur-le-Mein par un traité qui liait le roi de Prusse, l'em- pereur , l'électeur Palatin et le roi de Suède, en sa qualité de landgrave de Hesse.

La cour de Vienne apprit à la fois la signature du traité et l'invasion de la Bohème. Elle se récria beaucoup contre ce qu'elle appelait la violation du traité de Breslau par le roi de Prusse. « Par ce traité , répondit Frédéric , j'ai promis une par- faite neutralité quantaux différends de la reine avec l'électeur de Bavière. Je l'ai exactement gardée , tant que cette prin- cesse a distingué l'électeur du chef de l'empire ; mais la pro- testation que le ministre autrichien a fait recevoir cette an- née à la dictature deMayence, contre la validité de l'élection de Charles YII ; le refus de la reine qui ne veut pas remettre à ce prince les archives de l'empire; la violence faite aux troupes bavaroises dans les villes germaniques ; tous les ex- cès d'une cour emportée par le ressentiment et la confiance en sa bonne fortune ont détruit la distinction sur laquelle re- pose ma neutralité. Ma prise d'armes a donc une nouvelle cause , tout-à- fait indépendante de la première. »

Charles YII meurt, abandonné de tous; roi faible et lent «}ui voulut jouer un grand rôle, et ne recueillit que le malheur et le ridicule. Bientôt la mésintelligence se met entre les cours de Versailles et de Berlin. Frédéric se voit seul et comprend qu'il faut songer à se défendre. En effet, les cours de Londres et de Vienne s'étaient unies à la Saxe et à la Russie. Un se-

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cond traité d'alliance offensive et défensive , conclu à Varso- vie le 28 janvier, leur avait attaché la Saxe plus étroitement et plus spécialement. On était convenu que trente mille Saxons se joindraient à Tarmée autrichienne pour chasser les Prussiens de la Bohême , et que dix mille hommes de ces troupes resteraient aux ordres des puissances maritimes et de la reine. Frédéric devina que, par un article secret, plu- sieurs parties de la Silésie étaient cédées au roi de Saxe. Ses soupçons furent confirmés par Tindiscrétion d'un général au- trichien. Aussitôt 30,000 Prussiens se montrent aux portes de Leipsick , et la cour de Dresde est sur le point de se voir enlevée par l'ennemi qu'elle avait espéré frapper au cœur. La cour de Vienne , plus effrayée que jamais , supplie le roi de Saxe de ne pas renoncer à ses engagemens avant d'avoir tenté le sort d'une bataille. Elle fut livrée. On avait multi- plié les précautions ; et le cabinet autrichien avait manoeuvré pour que la reine , à l'abri du contre-coup de la défaite , reti- rât tous les avantages de la victoire. Il avait résolu que le prince Charles de Lorraine s'avancerait avec son armée jus- qu'à la vue de Dresde. Si la victoire se déclarait pour les Saxons , Charles devait les laisser la poursuivre , marcher sur Dresde , et retenir le roi de Saxe dans le parti de la reine. Si Frédéric était vainqueur, le prince Charles se réservait d'opposer ses troupes fraîches aux soldats fatigués du roi de Prusse.

Mais ce furent d'inutiles précautions. Le triomphe de Fré- déric fut si complet, que Charles craignant lui-même une défaite se hâta de s'éloigner. Le roi de Saxe apprit les ma- nœuvres et les dispositions de l'Autriche ; aussi ne fut-il pas fâché d'avoir été battu et d'échapper ainsi au sort que le ca- binet de Vienne lui réservait.

La paix fut signée à Dresde le 25 décembre 1745. Les treize articles du traité diffèrent peu de ceux de Creslau. La cour de Saxe promet au roi de Prusse le paiement de ses contributions, et celui des rentes de la banque de Sleuver; en retour, Frédéric consentit à l'élection du nouvel enipe-

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reur. L'article en faveur de la Saxe devint un des articles ostensibles du traité de Dresde. Il s'agissait de la cession que la reine faisait au roi de Saxe des trois cercles de Bohême , voisins de la Misnie, ainsi que des parties dépendant de la Silésie , qui sont enclavées dans la Lusace.

Cependant la guerre continuait entre la France et l'Au- triche. Marie-Thérèse craignait surtout d'être abandonnée par l'Angleterre , qui , disait-on , cherchait à conclure la paix avec la France. La position des deux cabinets de Versailles et de Tienne était également embarrassante.

La mort de l'empereur Charles YII, dont le fils encore mineur ne pouvait lui succéder au trône, dérangeait tous les plans. Quel empereur allait-on élire ? Le roi de Pologne et son fils aîné , les seuls rivaux que la France pût opposer au grand-duc, refusaient ce titre. Versailles, afin de se ména- ger un grief de plus, déclara plus loin qu'il aimerait mieux avoir à soutenir une guerre de trente ans , que de donner son aveu à l'élection du grand-duc. Malgré cette éclatante opposition, la cour de Vienne demeura inflexible, hautaine, et ne rabattit pas une seule de ses prétentions. On crut que la reine avait des ressources immenses et cachées. Ceux des confédérés de Francfort qui ne pouvaient se soutenir contre elle que par l'union tremblèrent d'être abandonnés de leurs alliés , et chacun ne pensa plus qu a conclure un traité à part qui pût le mettre à couvert du péril.

Épuisées par une guerre sans résultat, toutes les puissances étaient aux abois. La reine , malgré son opiniâtreté , n'avait plus que des Hongrois à opposer aux armées françaises; et l'Angleterre se trouvait incapable de refouler les Français vers leur frontière. Le soulèvement de Gènes présageait de nouveaux embarras au roi de Sardaigne et allait exiger de nouvelles dépenses des puissances maritimes. Trente mille Kusses marchaient vers le Rhin ; il fallait une nouvelle armée sur ce fleuve. Enfin la révolution de l'Irlande éclata. Tout le monde fut contraint à la paix.

Le congrès fut indiqué à Aix-la-Chapelle, et Funanimité

FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE. '27

des principales puissances sembla promettre un long repos à l'Europe. Le siège de Maëstricht vint encore activer les con- férences. Comme la prise de cette place eût enlevé aux Pro- vinces-Unies les secours de l'Allemagne, le stathouder recom- manda aux plénipotentiaires des états de hâter la conclusion. Des huit puissances belligérantes , les trois plus fortes con- vinrent des préliminaires auxquels elles s'engagèrent de faire accéder leurs alliés. Les plénipotentiaires de France , d'Angle- terre et de Hollande signèrent, le 30 avril 1748, les 24 ar- ticles fondamentaux. Les traités de Bréda , de Nimègue , de Riswick, d'Utrecht, de Rastadt et de Vienne y furent re- nouvelés expressément , sous la réserve des points auxquels le traité nouveau allait déroger.

La restitution de toutes les conquêtes , à l'exception de la Silésie; le rétablissement du roi de Modène en ses états, le désistement de toutes les prétentions relatives à la répu- blique de Gènes ; la reconnaissance des cessions faites par le traité de Worms au roi de Sardaigne , excepté Final et le Plaisantin ; celle de François I" pour empereur ; la renon- ciation de l'impératrice-reine aux duchés de Parme , Plai- sance et Guastalla, en faveur de Don Philippe, sans autre réserve que celle de la reversion , les héritiers mâles venant à manquer, ou bien si l'infant montait sur le trône des Deux- Siciles; la confirmation de la pragmatique; la garantie des traités de Breslau et de Dresde : telles furent les bases de cettepaix, dont la publication n'eut lieu que le 18 octobre 1748, parce que plusieurs accessions se firent attendre. L'Europe n'avait point vu de guerre causée par des intérêts aussi com- pliqués se terminer si paisiblement.

Frédéric II , au milieu de cet empressement pacificateur, avait affecté Tindifférence. Le traité , une fois signé et pro- mulgué , il déclara qu'outre les points laissés sans solution il ne lui paraissait pas qu'il y eût rien de changé dans les dispositions des diverses puissances contractantes. Il se plaignit hautement des menées clandestines de certains cabi- nets dont le but constant était de le calomnier, de l'isoler au

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milieu de l'Europe, et de le faire regarder comme un homme dangereux. Les droits de l'Autriche et de la Prusse sur la Silésie n'avaient pas été clairement déterminés par le traité d'Aix-la-Chapelle; et Frédéric s'en plaignait hautement.

Son ambition , révélée par ces plaintes , effraya les cours de Vienne, de Dresde et de Saint-Pétersbourg. Ces trois cours songèrent à se partager les domaines du roi de Prusse. Il y avait intérêt , vengeance et crainte de l'avenir. Marie- Thérèse regrettait vivement la perte de la Silésie. Auguste II, roi de Pologne et électeur de Saxe, redoutait cette puissance voisine et rivale qui s'agrandissait tous les jours. Frédéric, auquel l'Autriche et la Saxe n'eussent pu porter aucun dom- mage , isolées de la Russie , eut le malheur de se livrer à son caractère satyrique et de se compromettre par des épigrammes. Lui, dont le premier soin devait être de ménager l'impératrice Elisabeth , eut le tort de l'irriter par mille plaisanteries. Ses ennemis tirèrent parti de sa maladresse. L'impératrice offen- sée écouta les propositions des ennemis de Frédéric ; et il fut stipulé que l'on se partagerait les états prussiens , si Frédéric attaquait soit l'impcratrice-reine de Hongrie , soit l'impéra- trice de Russie, soit la Pologne. L'exécution de ce projet de partage dépendait des moindres mouvemens de Frédéric, que l'on interpréterait comme hostiles.

En 1753 seulement, Frédéric connut avec certitude le traité secret de Saint-Pétersbourg, et les intrigues des trois cours pour se ménager le moment favorable de tomber sur lui. Le roi de Prusse se vengea en écrivant les Lettres au Public , énigmes que le public comprit. Il avait gagné un se- crétaire de la chancellerie de Dresde , nommé ÎMentzel , le- quel avait libre accès dans la chambre l'on renfermait les dépêches du ministre. ]>Ientzel prit l'empreinte de la clé avec de la cire , et le comte de ]Malzau , envoyé du roi de Prusse à Dresde , la fit passer à Berlin , l'on en fabriqua une sem- blable qu'il fallut envoyer et renvoyer plusieurs fois avant qu'elle put servir. On ouvrit enfin. Mentzel copiait les lettres, elles remettait à leur place quand il se trouvait seul. Par ce

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moyen on parvint à avoir des détails très précis sur les projets des trois puissances. La cour de Dresde ne fut instruite de la trahison que pendant la guerre qui fit tomber les portefeuilles du roi entre les mains des Autrichiens. Ne pouvant se flatter de résister seul à la Russie , à l'Autriche et à la Saxe , le roi de Prusse songea à se concilier un allié puissant. Il balança quelque temps entre la France et l'Angleterre. La France lui fournissait plus de troupes, l'Angleterre plus d'argent ; il se décida pour cette dernière.

La face de l'Europe changea alors tout à coup. La France avait fait avec l'Espagne le pacte de famille; mais les deux couronnes ne pouvaient faire face à l'Autriche. La France avait besoin du roi de Prusse , qui venait de s'allier à l'Angle- terre; aussi le cabinet de Versailles fut-il contraint de se rap- procher de l'Autriche, laquelle, au grand étonnement de l'Europe, accéda au pacte de famille des Bourbons. Frédé- ric essaya encore, au moyen de l'Angleterre, amie alors de la Russie , de détacher cette dernière puissance de l'al- liance de l'Autriche. Mais Saint-Pétersbourg était irrité con- tre le roi de Prusse , et l'intervention de lambassadeur an- glais resta sans résultat. Frédéric , menacé , vit qu'il fallait payer d'audace. Dès le commencement d'août 1756, ses troupes envahirent le pays ennemi. Il entra lui-môme en Saxe à la tôte de 64,000 hommes et commença par bloquer 17,000 Saxons campés près de Pirna, et commandés par le maréchal Rutowsky. Abandonnant le soin de pousser le blocus au margrave Charles , il marcha sur la Bohême avec 24,000 hommes, et faisant face à Braun, général autrichien, lui livra bataille près de Lowositz. Après un combat de quatre heures, Frédéric demeura maître du champ de ba- taille. Braun essaya en vain de secourir les Saxons bloqués à Pirna, et se retira en Bohème , en môme temps que le roi de Pologne quittait la Saxe pour se rendre à Varsovie. Les Saxons mirent bas les armes, et le roi de Prusse établit son quartier-général à Dresde. Tout le pays héréditaire du roi Auguste lui fut soumis , à l'exception de la forteresse de

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Kœnigstein , qui fut déclarée neutre. Il fît retirer les trou- pes qu'il avait envoyées en Bohême , les disposa en un cor- don le long des frontières et leur fit prendre leur quartier d'hiver en Silésie et en Saxe. On ne pouvait agir plus leste- ment, plus vivement, ni faire succéder plus de promptitude à plus de prudence. Le vrai César moderne se manifestait pour la seconde fois. La diplomatie se révoltait. Cette invasion d'un pays auquel on n'avait pas déclaré la guerre fit jeter les hauts cris à tous les intéressés. Manifestes, protestations, lettres- circulaires, inondèrent l'Allemagne. Frédéric, pour justi- fier son procédé , publia les trames antérieures de ses enne- mis, et fit rédiger par M. de Hertzberg, conseiller d'état, un mémoire en sa faveur, mémoire qui ne fit qu'animer ses en- nemis et les confirmer dans le projet de l'écraser. Il fut mis au ban de l'Empire, et quelques membres du corps ger- manique, éblouis par les promesses ou intimidés par les me- naces de la cour de Tienne , levèrent des troupes pour agir de concert avec elle.

Frédéric , menacé de tous côtés et mal soutenu par l'An- gleterre ne se trouble pas. Le 4 mai 1757, deux jours avant la bataille de Prague, dans un dîner qu'il donne à l'ambas- sadeur anglais , il se montre plein de gaîté « C'est , dit-il , dans un ou deux jours , le combat de Pharsale , la bataille entre la maison d'Autriche et celle de Brandebourg. » Le 6 mai en effet les deux armées se rencontrèrent près de Pra- gue. L'armée autrichienne, mise en déroute, se retira dans cette ville et s'y fortifia. La victoire des Prussiens fut com- plète. Frédéric pressa le blocus de Prague pour y affamer le prince Charles, et fit battre la ville par cinquante pièces de canon. Le blocus dura un mois.

De si beaux succès ne pouvaient durer toujours. La fortune devait une leçon au roi de Prusse. Le maréchal Daun ayant reçu des renforts et voyant son armée trois fois plus nom- breuse que l'armée prussienne, résolut d'aller délivrer Prague. Le combat s'engagea vers Kolin. L'armée prussienne, mal- gré quelques avantages partiels remportés au commence ^

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ment de Taction, fut obligée de se retirer devant la cavalerie austro-saxonne. Les Prussiens, peu habitués aux échecs, prirent la fuite dans le plus grand désordre, laissèrent une partie de leur artillerie au pouvoir des ennemis. Il fallut le- ver le siège de Prague. Ce revers entraîna la perte d'une partie de l'armée prussienne , que les maladies et la désertion diminuèrent de moitié et qui fut réduite à quatre-vingt mille hommes dont une partie devait encore garnir des forteres- ses qu'il importait de conserver. Les armées ennemies ne comptaient pas moins de quatre cent mille hommes. Les Russes ravageaient la Prusse; la reine de Hongrie occupa Berlin pendant vingt-quatre heures; l'armée française, sous les ordres du maréchal de Richelieu et du prince de Soubise , tenait le pays de ]Magdebourg. Un corps de troupes impé- riales se joignit aux Français ; et ces soixante mille hommes menacèrent d'envahir toute la Nouvelle-Marche et de chasser les Prussiens de la Saxe. Les Suédois, de leur côté, déjà maîtres de la Poméranie , s'approchaient de Berlin pour ar- river à Leipsick. On crut Frédéric perdu.

Il contemplait avec calme cette levée de boucliers. Une seule cliose l'affectait sérieusement, c'était la conduite de l'Angle- terre à son égard. « J'avais pensé , disait-il à l'ambassadeur anglais , que l'Angleterre ne négUgerait rien pour sauver les libertés de l'Europe et pour se sauver elle-même; qu'elle se- rait la dernière à se laisser décourager par les vicissitudes de la guerre ; et qu'après les grands et nobles efforts du duc Marlborough pour maintenir l'équilibre des pouvoirs et pour humilier l'ambition de la France, elle n'abandonnerait pas honteusement une entreprise glorieusement commencée..., C'a été mon malheur de m'allier à l'Angleterre au jour de sa décadence ; cependant si j'examine sa conduite dans les guerres d'Espagne et de France, je suis convaincu que ce n'est pas à un manque de pouvoir, mais bien au manque de bonne volonté que je dois attribuer ses procédés inex- cusables. »

L'ambassadeur anglais Mitchell était convaincu de la jus-

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tice de ces plaintes. Il écrivit pour demander son rappel, ajoutant dans sa dépêche :

« Le roi de Prusse était bien grand dans la prospérité, mais je ne l'ai jamais vu aussi admirable que depuis ses mal- heurs. Je connais ses affaires ; elles sont dans la plus mau- vaise situation. Pour lui, il tient peu à la vie et peut être jeté dans quelque résolution désespérée. » Yoici la réponse de lord Barrington :

« Les efforts de l'Angleterre que vous niez sont immenses. Nous nous chargeons de l'entretien d'une armée de quarante à cinquante mille hommes ; nous nous proposons de donner au roi de Prusse un subside de quatre millions de couronnes; d'acheter, si c'est possible, l'alliance du Danemark; et si l'argent peut tenir les Russes en repos ou soulever la Porte- Ottomane, vous pouvez compter que l'argent ne sera pas épargné. »

« Je n'ai pas voulu être gouverné par les rois , s'écria Fré- déric : M. Pitt ne doit pas espérer être plus heureux. »

Après avoir envoyé le duc Ferdinand de Brunswick dans le duché de IMagdebourg , Frédéric quitta la Lusace et vint lui-même délivrer le maréchal Keilh qui se trouvait enfermé dans Leipsick , puis il passa la Saale , campa près de Brauns- dorf où, par des renforts qu'il reçut de Halle et de Merse- bourg, il parvint à former un corps de vingt mille hommes. L'armée ennemie était là, des deux tiers plus forte. Il résolut de lui livrer bataille.

Une partie de l'armée combinée de la France et de l'Empire était postée en face dellosbach. Une évolution des Prussiens que les ennemis prirent pour une fuite trompa ces derniers; ils manœuvrèrent mal , et le désordre se mit dans leurs rangs. Ils cherchèrent à se rallier; un choc soudain et répété aug- menta le désastre. La victoire fut complète. Les Prussiens ne perdirent que cinq cents hommes; les ennemis comptèrent près de dix mille hommes tués, blessés ou faits prison- niers. C'était le 5 novembre 1757. L'année ne se passa pas sans une seconde victoire de Frédéric. Nadasti avait pris

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Breslau ; la reine de Hongrie paraissait avoir atteint son but et repris la Silésie. Mais Frédéric survint. Après avoir chassé de la Lusace quelques corps de troupes ennemies et recueilli les débris de l'armée du duc de Bevern , il rencontre l'armée autrichienne près du village de Leuthen. Les troupes enne- mies sont aussi bonnes que les siennes; il ne doit l'avan- tage quà la supériorité de ses manœuvres.

Cette bataille décisive fut regardée comme le chef-d'œuvre de la tactique prussienne. Le prince Charles, avec son armée réduite presque de moitié, se retira au-delà de la rivière de Schweidnitz. Le roi de Prusse prit son quartier à Lissa; de IJssa il marcha le lendemain sur Breslau et battit cette place avec tant de vigueur que le commandant se rendit prisonnier de guerre avec sa garnison. Les Autrichiens abandonnèrent la Silésie. Frédéric reconquit la puissance et le prestige qu'il semblait avoir perdus depuis la journée deKolin. Cependant un nouvel adversaire s'était montré; la Suède était venue grossir le nombre des ennemis de Frédéric en signant son traité de confédération avec la Russie , le 27 août 17.")6.

Le comte David Ilamilton , général suédois , commandant un corps de troupes, combine ses mouvemens avec Fei-mor et Romanzof, généraux des Russes. Frédéric les rejoint, et son armée de trente mille hommes attaque cinquante mille Russes qu'elle défait complètement à Zorndorf.

La journée d'IIochkirchen vint toutefois rabattre et punir l'orgueil de Frédéric. Il s'était habitué à mépriser ses en- nemis. Persuadé que le général autrichien Daun n'aurait pas le courage de l'attaquer , Frédéric établit son camp très près de l'ennemi, lequel s'était emparé des hauteurs et des forêts auxquelles l'aile droite des Prussiens était ap- puyée. Le maréchal Keith , (jiiaud il vit Frédéric aller occuper ce poste désavantageux , lui dit :

« Si les ennemis nous laissent ici tranquilles, ils méritent d'être pendus.

«■ Ils auront encore plus peur de nous que de la po- tence, >' répondit Frédéric.

XII.— 4'' SÉRIE. 3

Sf FREDERIC II ET S0> EPOQUE.

Il se trompait : les Autrichiens eurent le courage de l'atta- quer et le bonheur de le vaincre. Le brave maréchal perdit la vie dans cette journée. La douleur que causa à Frédéric la perle de cette bataille fut très vive, et Texpression de sa dou- leur fut pathétique , éloquente , héroïque même.

Vienne était au comble de la joie. Le triomphe d'IIoch- kirchen lui rendait toutes ses espérances : la nouvelle en était arrivée le jour de sainte Thérèse, dont limpératrice-reine por- ' tait le nom. 31algré les pertes qu'il venait de faire, Frédéric délivra plusieurs forteresses qui étaient assiégées, et força Daun à se replier en Bohême. Il laissa ensuite le commande- ment de larmée au prince Henry, et retourna à Breslau. De il fit encore faire des propositions de paix à la Russie, qui les rejeta. Alors Frédéric envoya \Vedel pour attaquer les Russes partout il les trouverait. Le faible corps de Wedel fût battu à ZuUichau , et perdit quatre mille sept cents hom- mes. La déroute de ZuUichau entraîna peu de jours après celle de Fraricfort, autrement appelée de Runersdorf. Daun et Soltikof, retranchés sur la rive droite de l'Oder, près de Runersdorf, menaçaient le Brandebourg. Aussitôt Frédéric accourt du fond de la Silésie, attaque Braun et Soltikof, conduit plusieurs fois en personne ses troupes à l'attaque, a ses habits percés et deux chevaux tués sous lui, voit la plupart de ses généraux et de ses ofliciers rester sur le champ de ba- taille , et n'échappe au danger d'être pris par l'ennemi qu'en empruntant le cheval du capitaine Gœlzen.

La perte de la bataille de Francfort , et la victoire que les alliés remportèrent à IMinden presqu'en même temps, obli- gèrent Frédéric à se tenir sur la défensive. Vers la fin de cette môme année (1759) si malheureuse pour lui, ses troupes essuyèrent encore un échec considérable près de IMaxen. Le général Finck se laissa envelopper par Daun et Brentano , et se rendit prisonnier avec dix-huit mille hommes. Tout conspirait contre Frédéric, qui se vit à diaix doigts de sa ruine. Cependant le prince Henry battait Laudon , et Frédé- ric put conserver Breslau , que la grande armée russe, cou-

FREDERIC II ET SOiV ÉPOQUE. î 35

duite par SoUikof, allait assiéger. Le roi accourut lui-même avec une rapidité étonnante, et sauva Breslau. Ces avantages partiels, suivis de la victoire plus éclatante deLegnitz, ne re- levèrent pas les affaires de Frédéric. Ses propres victoires décimaient encore ses troupes, déjà inférieures à celles de ses ennemis. On l'attaquait sur tous les points du territoire; pen- dant qu'il prenait ses quartiers d'hiver à Leipsick, il ap- prit que le 3 octobre 1760, les généraux Tottleben et Lascy s'étaient emparés de Berlin. A peine la victoire de Torgau, remportée un mois après , le 3 novembre, parvint-elle à rele- ver le moral de ses soldats. Ses ressources diminuaient sans cesse. Ses efforts pour sauver Schweidnitz furent vains. Les ennemis y établirent leur camp et leur réserve. L'année sui- vante, en 1761, un corps de Russes commandé par Tottleben, fit de fréquentes incursions en Pouîéranie, et d'autres troupes russes aux ordres des comtes Romanzof, Czernichef et Sol- tikof, s'unirent pour renforcer les armées autrichiennes et assiéger Colberg. Ni l'activité de Frédéric, ni les exploits du prince Eugène de Wurtemberg, secondé par le général de Platen , ne purent empêcher Colberg de se rendre au comte Romanoff , qui Tavait affamée. Maîtres de Schweidnitz et de Colberg, les Russes prirent leui's quartiers d'hiver en Poméra- nie et les Autrichiens en Silésie, La cour de Vienne refusait toute proposition de paix. Elle voulait que le premier article du traité lut pour elle le recouvrement de la Silésie.

Frédéric ne s'abusait pas; sa situation était désespérée. Un moment il eut la pensée de se tuer. Le 1" décembre 1761, il passa une partie de la journée enfermé dans son cabinet , occupé à copier le discours de l'empereur Olhon, après la ba- taille de Bédricum, et le 8 décembre, il copia tout le discours de Caton avant sa mort. Son rôle était achevé, disait-il, dès l'instant qu'il ne pouvait plus être roi et roi puissant. La vie lui paraissait insupportable , s'il était obligé de racheter au prix de la plus légère humiliation. Si la Prusse devait être réduite aux proportions d'un électoral sans puissance et sans influence, Frédéric n'était pas homme à subir l'éterneUe

3.

36 FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE.

lionte dune pareille position. A cette occasion, il plaçait dans la bouche de Caton les vers suivans :

Le sage avec m(?pris voit la mort sans la craindre ; Louez mon action , gardez-vous de me plaindre; Quand on voit sa patrie et ses amis périr. Un lâche y peut survivre , un héros doit mourir.

Frédéric allait peut-être se suicider et subir ainsi la puni- tion de quelques épigrammes imprudentes; car sa situation était le résultat de la colère d'Elisabeth si imprudemment pro- voquée. Le hasard vint au secours du roi de Prusse. Cette femme qui avait gouverné son peuple sans jugement, et fait la guerre à la Prusse par rancune, Elisabeth , czarine de Pius- sie, mourut le 5 janvier 1762. Frédéric écrivit aussitôt au roi d'Angleterre :

« La longueur de la dernière campagne et ses vicissitudes » m'ont empêché d'écrire plus tôt à Votre Majesté. Aujourd'hui » l'impératrice de Russie est morte , et le grand-duc, qui m'a » toujours témoigné la plus vive amitié, est sur le trône. Je » suis persuadé que cette année sera plus heureuse que les » précédentes , et que nous pourrons forcer nos ennemis à >^ faire la paix à des conditions moins arrogantes que celles > qu'ils ont la prétention de nous imposer. Je regarde la dé- '• claration de guerre des Espagnols comme une excellente >' chose pour l'Angleterre, qui , par la supériorité de sa flotte, » doit triompher des Espagnols comme elle a triomphé des » Français I

» Quelle gloire ne sera-ce pas pour Votre IMajesté , d'avoir » rendu votre nation la maîtresse souveraine des mers, et pour » nous tous, d'avoir maintenu nosdroitslégitiines contre toute » l'Europe coalisée. Il ne manque plus qu'un peu d'énergie » et de persévérance pour terminer cette fatale guerre à la- » vantage de l'Angleterre. Ayons donc courage jusqu'à la fin : » je vois encore d'innombrables diliicultés; Tespoir de les sur- V monter me remplit d'une nouvelle ardeur. Personne ne " prend plus d'intérêt que moi à la gloire et à la prospérité de

FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE. 37

'> Votre Majesté. Je la prie d'en être convaincue ainsi que de » lahaute estime avec laquelle, etc., etc. »

Frédéric n'avait pas trop espéré ; Elisabeth avait à peine rendu le dernier soupir, que Pierre III se hâta de donner au roi de Prusse des preuves de son amitié et de son admira- tion. Il fit rendre la liberté à tous les soldats prussiens et en- voya un aide-de-camp au roi de Prusse pour lui annoncer plus directement ses dispositions à son égard et demander le baron de Goltz comme ministre-ambassadeur. Pierre III ne 5'en tint pas là. Il se détacha de l'alliance de l'Autriche et de la France , et changeant tout à coup la destination des 24,000 hommes qui étaient en Prusse et en Allemagne, les «mploya comme auxiliaires dans l'armée prussienne. La Suède, le parti russe et anglais prévalait , fit aussitôt une suspension d'armes; et Frédéric, délivré d'une partie de ses ennemis , se trouva à la tôte d'une armée considérable. A peine sept mois s'écoulent que Pierre III est détrôné le 9 juil- let 1762. La nouvelle impératrice, Catherine II, se contente de rappeler les troupes envoyées au secours des Prussiens et se déclare neutre. Par ce nouvel arrangement, si Frédéric n'a point un allié dans la Russie, du moins un ennemi puis- sant quitte les rangs de ses adversaires.

Le prince Henry, le"" Fabius Maximus de cette guerre, comme on l'appelait alors, remporte une victoire signalée à Freyberg. Quelques jours après la bataille, on entra en con- férence. Jamais traité de paix , après une guerre acharnée de plusieurs années, ne fut terminé avec moins de formalités. Les parties belligérantes devant tout simplement rentrer en possession de ce qu'elles avaient avant la guerre, tout le monde d'ailleurs étant las de se battre , les discussions ne furent pas longues. Les négociations avaient commencé à Hubertsbourg, le 30 décembre 1762, et le 15 février suivant la paix était conclue. Cinq jours avant, le 10 du môme mois, la France et l'Angleterre avaient signé le traité de Paris.

Ainsi finit la guerre de sept ans. Cette énorme dépense

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d'hommes et d'argent n'amena aucun changement dans les affaires de l'Europe, et laissa aux diverses puissances belligé- rantes l'intégrité de leurs possessions. Cruelle et longue mê- lée qui est aujourd'hui dénuée de presque tout intérêt , mais au milieu de laquelle la figure sévère de Frédéric se dessine majestueusement. Frédéric domine tout de son génie iné- puisable et de son inébranlable persévérance. Général et homme d'état, Frédéric II a été le plus grand caractère d'un siècle, riche en hommes remarquables.

A lire la plupart des historiens , on dirait, en vérité , que la vie du philosophe qui régnait en Prusse n'a été occupée que par ses querelles et ses coquetteries avec Voltaire , par ses concerts de flûte et ses théories de déisme. Que l'on parcoure du regard les événemens esquissés dans les pages précéden- tes. Tant de dangers courus, de travaux militaires, de mar- ches et de contremarches, de combats perdus et gagnés; tant d'ennemis affrontés, esquivés ou battus, prouvent sulTî- samment que la vie de Frédéric de Prusse a été autre chose qu'une vie d'académicien, de littérateur et de sophiste.

Voici comment on écrit l'histoire : les gens de lettres qui approchent d'un monarque esquissent son portrait d'après le degré de protection et de faveur qu'ils en ont reçu. Alors même que l'intimité du prince leur a dévoilé les secrets de sa vie, ce n'est toujours que sous un seul point de vue qu'ils peuvent l'apprécier. Ils disent son existence privée , ses travers , ses épigrammes, son genre d'esprit, ses fantaisies, voilà tout. Ne sont-ce pas les petits côtés d'un grand homme? Est-ce ainsi qu'on peut les comprendre et le connaître. Frédéric s'en était bien aperçu ; car il s'est chargé de suppléer à la lacune qu'il prévoyait. Il a écrit lui-même l'histoire complète de ses relations diplomatiques et de ses guerres. Malheureusement le roi de Prusse a écrit en français. Cet idiome, étranger pour lui , a enlever de l'énergie à son style, de la franchise à son expression ; Frédéric n'a pu accomplir qu'un tour de force. En se résignant à ce qu'il appelait la barbarie de la pa-

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rôle allemande, il eût fait un chef-d'œuvre. Son écueilct son tort ont été de vouloir imiter, en dépit de tout, Voltaire et les Encyclopédistes.

Quel homme, cependant! Il pouvait mourir dans tout le cours de la lutte dont nous avons dessiné les principaux traits et mourir sans craindre la postérité. Lion (raqué par ses enne- mis; souvent placé sur le dernier penchant de sa ruine ; forcé de se porter sur tous les points de son royaume vaste et irré- gulier , il a trouvé moyen de constituer une monarchie puis- sante avec les élémens les plus déftivorables. La Prusse , sous son règne , a conquis de la solidité. Cet amas d'acquisitions inégales , sans cohésion , formant une langue de terre oblongue et environnée d'ennemis de toutes parts, a fini par peser d'un grand poids dans la balance de l'Europe. C'est une gloire immense d'avoir atteint de tels résultats en face de l'Europe en armes, et dans la position la plus désespérée. Frédéric ne fit de concessions à personne , ne se découra- gea pas, ne broncha pas. Quelle que fut sa fortune, il marcha au combat , et dans les plus grands désastres il ne s'occupa que de les réparer, non de se plaindre. La moitié de la vie de Frédéric fut consacrée à lutter contre des chances défavo- rables ; et sa patience au milieu des nombreux revers qui ont précédé son succès définitif a quelque chose de plus héroïque et de plus puissant que son activité guerrière et la promptitude de son coup d'œil aux jours de victoire. Moins grand dans la prospérité , il devenait alors tout à coup imprudent et étour- di. Son amour pour les saillies et la satire éclatait en jets im- prévus, ridicules. Quelques unes des blessures ainsi portées par sa main puérilement téméraire , ont eu des effets diffici- les à calculer. C'est cette manie caustique, jointe à son peu de goût pour les femmes, qui le priva de toute ressource du côté de la Russie. Il est vrai qu'une fois l'imprudence com- mise , il se montrait sublime dans l'art d'en réparer ou d'en combattre les suites.

La Silésie lui était définitivement acquise; l'Europe le res- pectait. Il remit l'épée dans le fourreau. Chose merveilleuse

40 FRÉDÉRIC II ET SON ÉPOQUE.

pour un homme habitué à la vie guerrière I il ne songea plus qu'à la paix. Il raffermit, consolida, pansa les plaies saignan- tes de la nation, et renonça à une gloire qui lui eût été plus facile que jamais. Il est vrai que la Prusse avait besoin de re- pos. Dix-sept combats avaient épuisé l'armée. Partout indisci- pline , anarchie , violence , pillage , lois méconnues , mœurs dépravées par le désordre de la guerre , villages en cendres , villes délabrées, paysans sans pain , nobles appauvris , finan- ces détruites, point de commerce, point de crédit. Frédéric compare son royaume, tel qu'il se trouvait alors, à un homme que l'on a saigné des quatre veines. Ce fut peut-être dans cette époque de réparation et de réorganisation que Frédéric fut plus grand : il n'oublia rien, fit des emprunts peu onéreux, rebâtit six cents villages, ensemença les champs qui n'étaient engraissés que de cadavres, consacra à l'agriculture les che- vaux de son artillerie, encouragea le commerce, fit vivre l'industrie , protégea par une double alliance avec la Russie et l'Autriche ses états sans frontières livrés aux invasions ex:- térieures. Tout devint florissant; et cette faible population, bien que décimée par l'épée et le canon, fut redoutable et vigoureuse. Maître d'un trésor considérable , chef de la plus belle armée qui fut en Europe, Frédéric la conserva en l'ap- pliquant à des travaux utiles, et se montra constamment à l'Allemagne armé de ces deux puissances , le fer et l'or, qui gouvernent le monde. Le reste de sa vie fut employé à con- centrer cette double jmissance, à se prémunir contre ses voi- sins, à resserrer la monarchie autrichienne dans ses limites, à créer enfin et à stabiliser cette force bizarre et anormale qu'on appelle la monarchie prussienne.

{Foreign Quaterhj Review.)

fittcVrtturr.

MOUVEMENT ACTUEL DE LA LITTERATURE

EJN ITALIE.

Le nom du poète IMonti domine tout une époque de la lit- térature italienne. Cette époque date du milieu de la révolu- tion française et vient expirer en 1830, sur la tombe de Monti, mort en 1827.

Deux inspirations différentes , Dante et la Liberté, enflèrent les voiles de ce brillant poète qui n'explora pas des régions nouvelles et inconnues ; mais dont la traversée fut éclatante et audacieuse. Le souffle de la liberté parcourait l'Europe , offrait aux peuples l'exemple deTAmérique émancipée, faisaitgermer la révolution française , arrachait des concessions aux maîtres de l'Italie et ébranlait la dictature des académies. Avant Monti, la révolution littéraire avait eu pour précurseurs : Cesarotti , Parini , Altieri. Plus célèbre qu'eux , Monti puisa non-seu- lement à cette source d'indépendance , mais dans l'imi-

(1) Note du Tradccteir. Dans nos pre'cédcntes livraisons, nous avons publié plusieurs articles sur l'Italie et sur sa littérature ancienne et moderne. Mais depuis long-temps nous n'avions eu l'occasion d'entretenir nos lec- teurs du mouvement littéraire de celte contrée. Aussi nous empressons-nous de reproduire le tableau rapide, curieux, plein de fait», nouveaux et peu connus que M. Fortunato Prandi , réfugié italien à Londres , vient de pu- blier dans le London and Jfesiminsttr Jîeview , sur la littérature de sou pays.

^42 DE LA LITTÉRATURE EN ITALIE.

talion du Dante, ses trésors de création poétique. Il y avait quelque chose de vigoureux et d'original qui allait bien à la nouvelle époque et qui devait effacer toutes les imi- tations de Pétrarque, proposées pour modèles, au commence- ment du dix-huitième siècle par Manfredi , Rolli, Lazzarini, Zanotti. La servilité des académies tomba écrasée. Le calque des formes anciennes fut décrédité ; on renonça à la repro- duction monotone des mêmes images , des mêmes mètres et des mêmes rhythmes ; c'était beaucoup gagner.

Ainsi Monti fut le roi de la révolution opérée dans la forme. Toujours elle précède la révolution dans les idées. Plus sen- suel que sensible ; puissant par l'imagination , mais connais^ sant peu le cœur humain ; il comprit de l'art la partie pure- ment extérieure et physique. D'une admirable habileté comme versificateur, employant un langage énergique , ardent, élo- quent, se jouant de la difficulté des mètres comme des entra- ves de la rime , commandant en souverain à l'expression poé- tique; il ne s'aperçut pas que l'art a aussi son ame; que sans elle, il est un brillant fantôme, inutile à l'humanité, stérile et éphémère. Sous la main de Monti la forme se renouvela ; elle reparut jeune, chaude, éclatante; mais comme la bulle de savon colorée qui reflète tour à tour l'azur du firmament et la verdure des forêts , cette poésie , sans solidité et sans fonds , ne s'éleva que pour flotter un moment dans fatmosphère et se dissoudre bientôt en fragmens fugitifs. On ne lit plus Monti. A peine un ou deux chants de sa Mascheroniana, deux ou trois inspirations lyriques et quelques tirades d'une perfec- tion exquise , transmettront à nos enfans le nom de ce poète aussi habile dans l'art métrique que les troubadours du moyen âge, et destiné comme eux à laisser une trace brillante mais vague.

Tel est le sort nécessaire de toute poésie sensuelle et sensitive; elle a beau prodiguer les formes et les cou- leurs brillantes : ce ne sont toujours que des couleurs et des formes; et quoi qu'on en dise, rien n'est plus passager que la matière. Ce qui est extérieur n'a pas de vie. D'un carac-

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tère faible et indécis , sans profondeur dans la conception , sans religion forte et intime ; recevant toutes les inspirations sans les réfléchir, se constituant l'écho de toutes les voix ex- térieures qui venaient le frapper, Monti n'atteignit jamais ces profondeurs, la source de l'art se montre intime, secrète et sainte ; ses personnages n'ont pas de vie réelle , ils passent comme des ombres. On ne peut rien gagner en l'écoutant , et la monotonie de beaux sons et de grandes images lasse enfin l'auditeur , qui s'est d'abord laissé charmer. On a comparé Monti au Dante ; mais la puissance du Dante rési- dait dans sa pensée, celle de IMonti dans l'expression; mais l'ame du Dante était forte et indomptable , celle de Monti souple et incertaine; Dante ne se fût pas prosterné tour à tour aux pieds du pape et de l'empereur , de la révolu- tion et de l'Autriche. La nerveuse versification du Dante obéissait au poète et ne lui commandait pas ; la passion , l'ob- servation , marchaient en première ligne dans ce vigoureux et terrible cerveau qui n'employait l'imagination qu'en seconde ligne , et ne livrait pas son palais à la folle du logis.

L'école de IMonti était cependant brillante et avait une sorte de jeunesse : celle de la forme; elle renfermait le germe de celle qui s'est développée récemment en France sous le titre ri- dicule de l'Art pour l'Ai^t. Elle eut beaucoup d'adeptes parmi lesquels un seul mérite d'être mentionné. César Arici de Bres- cia , versificateur adroit , mais dépourvu de toute originalité. Il commença par se croire appelé aux destinées de la grande poésie. Ugo Foscolo souffla sur la chimère et la détruisit. Le poème d' Arici sur la mort de Joseph Yenti avait eu du succès. Un commentaire de Foscolo rejeta l'auteur parmi ces bons artisans de versification qui n'ont pas droit au litre de poète , c'est-à-dire à celui de créateur. Bientôt Arici se con- tenta de cultiver la science de l'expression , la seule pour la- quelle la nature l'eût créé. Son poème de VOrigme des Fon- taines est un remarquable exemple de cette pureté et de celte grâce de forme qui procurent un plaisir passager, mais qui ne remplacent pas l'énergie de la pensée. Après lui et Monti, l'é-

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cole disparut. Elle avait fait son temps et accompli son œu- vre. Le style classique, battu en ruine et dépossédé , se te- nait coi; le matérialisme poétique mis à la mode par Monti ne tarda pas à suivre dans le tombeau l'imitation ser- vile des anciens. Comme on s'était ennuyé d'une millième re- production de Yirgile et de Sénèque , on s'ennuya de voyager à travers un monde rempli de formes sans vie, et de couleurs sans substance.

Monti vieillissant eut la douleur de voir une génération nouvelle se diriger dans des voies inconnues et cbercher un essor plus élevé. IMourant, il tenta de lutter contre Tentrai- nement public ; sa main débile et presque glacée essaya une lutte impuissante en faveur de la mythologie payenne. Personne ne fit attention à la réclamation du vieux poète et au déluge de lieux-communs qu'il lança contre la barbarie et l'anarchie des novateurs. On se souvint qu'il avait dit précisé- ment le contraire dans le Barde de la forêt Noire. Dédaigné , il s'entoura des plis de son manteau et mourut en silence comme le gladiateur vaincu.

Cependant la révolution littéraire suivait son cours; on avait détruit la poésie académique; on renversait la poésie de la forme et de la couleur. Vers quel but se dirigeait-on? Yoici un horizon immense. Le présent, le passé, l'ave- nir, tout est poésie. Plus d'entraves; l'homme et la nature, le réel et l'idéal, Dieu et le monde; tout appartient au poète. La prison classique tombe en ruines; la grille à travers la- quelle on apercevait l'univers est en débris. Mais que fera- t-on de cette liberté nouvellement conquise, de cette victoire qui n'est après tout qu'une destruction ? La dictature du pas- sé vient de crouler; on n'a pour l'avenir, ni théorie, ni principe , ni plan arrêté , ni but déterminé. Le voile s'est dé- chiré , le regard épouvanté contemple l'infini ; que va-t-il en faire ?

En littérature comme en politique, point d'avenir sans croyance et sans principe : et plus la liberté est vaste, plus l'usage de la liberté est difficile. Ce romantisme sans base de-

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vait s'afTaisser aussi sur lui-même après l'école de Monti , après l'école classique. Tour à tour le nouveau mode littéraire s'a- dressa, et toujours vainement, au souvenir du passé, c'est- à-dire au moyen âge, à un avenir vague et confus, c'est-à- dire au mysticisme le plus rêveur. En 1830, telle était la si- tuation. Ce que le romantisme contenait d'extravagant avait péri et s'était épuisé. On comprit enfin que la littérature était chose utile, puissante, féconde, et que ce n'était pas la peine d'ouvrir la bouche ou de publier sa pensée , si la so- ciété n'en retirait aucun fruit. Adieu pour toujours non seu- lement aux faibles élégies de Yictorelli et de Frugoni , mais aux images sonores et brillantes de Monti et de son école. On sentit le vide de cette littérature de la forme convention- nelle et de l'imitation. Conscience, utilité, nationahté, tels furent les mots de ralliement. Les intelligences fortes se diri- gèrent vers un résultat avantageux pour la nation et le pu- blic. On produisit moins sans doute et des ouvrages moins agréables ; mais le lit dans lequel roulait désormais la pensée italienne acquit de la gravité et de la profondeur. Il s'agissait de refaire tout une éducation de peuple : vaste problème, di- gne d'occuper les intelligences les plus hautes. Une grande ombre, celle du Dante s'éleva et plana au-dessus de cette gé- nération dont le silence fut aussi expressif que la parole : car .son silence annonçait la détermination de ne rien dire de fri- vole, et sa parole devenait morale et forte. Le mâle génie du Dante présidait à cette renaissance. On retrempait dans les eaux vives de sa poésie grandiose et patriotique la fai- ])lesse et l'énervement modernes. Des éditions nombreu- ses de la Divine Comédie parurent successivement ; des commentaires intéressans, entre autres celui de Ferdinand Arrivabene, attestèrent la puissance et la simultanéité de ce mouvement général. VJnl/ioIogie de Florence, bonne re- vue aujourd'hui supprimée , contint un grand nombre d'ar- ticles sur le même sujet. N'oublions pas un nom que l'on ne prononce guère aujourd'hui en Italie, moitié par prudence, moitié par ingratitude, celui d'Ugo Foscolo. Fn vain cher-

46^ DE LA LITTÉRATURE EN ITALIE.

che-t-on à effacer la mémoire de cet hom.me qui a ennobli la critique et fait des travaux du philologue une mission morale et politique. Quels qu'aient pu être les malheurs, ou si l'oni veut les travers de cette vie orageuse , la guerre inexorable qu'il a livrée à la prostitution politique et à la vénalité de son temps rendra sa mémoire vénérable. Les deux tiers de ses ma- nuscrits se trouvent inédits , entre les mains du libraire anglais Pickering. La notice sur sa vie publiée récemment , est moins une biographie qu'uû hbelle ou tout au moins une caricature. Cependant son influence n'a fait qu'augmenter depuis 1827. C'est encore lui qui dirige le cours de la critique italienne. Au lieu d'étudier Dante, en philologue et en grammai- rien comme on l'avait fait avant lui , il reconnut dans ce grand poète non pas seulement le créateur d'un idiome et l'homme d'imagination , mais le grand citoyen , le patriote , le prophète de la nationalité italienne. Sans doute Foscolo n'a pas réalisé tout ce qu'il a entrepris : il a montré la route et ne Tapas frayée ; mais que d'obstacles autour de lui î La pau- vreté , l'exil , les orages de l'ame , les angoisses de la rivalité. Le premier, il faut s'en souvenir, il apprit aux commen- tateurs à ne plus disséquer les syllabes, à ne plus torturer les mots, à s'occuper de l'ame du poète plutôt que de ses images, de son génie plutôt que de sa forme. Il anéantit d'un seul coup la tourbe des commentateurs vulgaires, leurs froides recherches , leurs suppositions ridicules, leurs obscures con- jectures. Il força tous les commentateurs du Dante a ressaisir le vrai flambeau qui peut seul éclairer de telles études, celui de l'histoire ; s'il ne vint pas à bout de donner un commen- taire parfait de l'œuvre du monde la plus diflicile à commen- ter, il rendit possible ce travail épineux et immense.

L'inspiration de Foscolo n'était pas seulement sérieuse, mais violente ; elle manquait d'une moralité forte et arrêtée ; elle était née de l'orage et de la lutte ; elle savait haïr et maudire et n'avait point appris encore à créer, à aimer. La nationalité à laquelle elle prétendait , vers laquelle elle aspi- rait , vaine chimère , avait toute la fougue et tout le

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malheur des élans fébriles et impuissans. Bacchante fu- rieuse , elle demandait à grands cris la liberté qui ne venait pas ; elle tordait ses bras et s'arrachait les cheveux dans sa colère ; si les destinées politiques de l'Italie lui eussent rendu le calme et en môme temps Tespoir, elle se fût montrée plus grande et plus forte. Comment la poésie aurait-elle quelque chose de vraiment sérieux , dans un pays gouverné comme ritalie? A peine la muse essaie-t-elle de prononcer un mot grave et noble ; à peine parle-t-elle de ses désirs , de ses re- grets, de ses douleurs , le pouvoir lui impose silence. La poé- sie nationale s'expatrie. On ne peut chanter les odes de Bcrchet que sous un ciel étranger ; un grand nombre de mor- ceaux lyriques d'un mérite supérieur demeurent inédits. La littérature se réfugie dans les nuances , s'occupe de phi- losophie morale , et sans être infidèle à sa nouvelle destina- tion , à son nouveau devoir social , elle comprime l'expres- sion hardie et tumultueuse de ses colères et de ses cha- grins.

On peut nommer cette dernière école celle de la rénova- tion morale. Elle reconnaît pour chef Manzoni. Aujourd'hui dominante , elle s'adresse au peuple dont elle essaie de régé- nérer la moralité. Elle s'appuie sur le christianisme dont les doctrines d'égalité respirent dans toutes ses œuvres. Un peu timide et sentimentale, mais digne d'éloge sous le rap- port des intentions, elle attaque obliquement sans jamais se lasser l'aristocratie féodale. Dans les romans de cette école, qui ne sont pas sans point de contact avec ceux de Rotzebue et de ses imitateurs , l'aristocrate est toujours un homme de volupté et de sang , de violence et de tyrannie; l'innocence appartient toujours au montagnard, au paysan, à l'opprimé. A coté de ces figures un peu monotones, vous voyez le prêtre d'une part, et d'un autre la jeune fille chré- tienne; l'un représentant la divinité communiquant avec la terre , l'autre la pureté et l'innocence en lutte avec les mé- chans. Le tyran féodal meurt, tantôt chargé de jours , tantôt au milieu de sa carrière criminelle, quelquefois repentant;

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mais toujours placé par le poète dans une attitude dra- matique. La figure vénérable du prêtre et la figure angé- lique de la jeune fille se détachent sur un fond sombre, et tout finit à la plus grande gloire de la vertu et de la reli- gion. Finesse dans l'analyse, heureuse distribution delà couleur, tels sont les mérites qui distinguent souvent ces ouvrages; mais il faut le dire aussi, ce n'est point la vie réelle , facile , vraie , la nature fianche et variée de Walter Scott. Le professorat d'une moralité convenue d'avance ap- paraît d'une manière trop évidente, et la liberté du poète dis- paraît sous le dogmatisme de la création. IS'est-cepas une manière efféminée et dangereuse de considérer l'art, que cette uniformité dans la conception ? Tous les monstres sont des nobles , tous les prêtres des martyrs , tous les héros des gens du peuple. L'histoire ne procède pas ainsi. Elle a plus de variété et de largeur. Ce n'est pas d'ailleurs à la noîilesse qu'il faut aujourd'hui porter des coups si violens : inspirez aux fils de l'Italie la confiance, l'énergie, l'espoir de l'union , l'amour de l'indépendance : apprenez-leur à s'appuyer les uns sur les autres, à se regarder tous comme frères, à marcher d'un seul pas vers un grand but; détruisez l'é- goïsme, l'esprit individuel , les haines locales. Il ne s'agit pas seulement d'élever et d'améliorer les individus, mais d'éle- ver et d'améliorer les masses. Tous dites à vos compatriotes : •« Il faut s'humilier, prier, se résigner, attendre. Pliez le col sous le joug du malheur; soyez chrétiens; le ciel est votre patrie. La science est folie; la justice n'appartient qu'à Dieu seul. » Hélas I l'Italie n'est que trop et depuis trop long- temps résignée. Ce que vous lui prêchez, elle le sait par cœur. Au lieu d'une résignation faible, enseignez-lui donc un mâle courage. Apprenez-lui ces vertus viriles qui préparent un peuple à toute espèce de grandeur. Ne favorisez pas une in- dividualité étroite , qui tout au plus peut développer les ver- tus monacales; mais faites renaître le patriotisme, l'harmo- jiie, le dévoûment de chacun à tous et de tous à chacun. L'é- cole de 3îanzoni , Grossi et Pellico s'adresse trop exclusive-

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ment , selon nous , à l'homme isolé de ses semblables. Née d'un état politique dont le lien social est faible ou nul , elle n'a pas osé ou n'a pas voulu relever des sentimens de ci- visme qui , d'une part , auraient semblé dangereux , et d'une autre ne s'accordaient pas toujours avec la moralité ua peu étroite qui lui servait de base.

Parmi les bons ouvrages de cette école brillent en première ligne Mes Prisons , de Silvio Pellico ; 3Iarco Visconti, romaa du quatorzième siècle par Grossi ; Hector Fieramosca , par Massimo d'Azeglio, peintre distingué, gendre de IManzoni. L'Europe connaît ces ouvrages et les a jugés.

Après avoir trouvé ddius Mes Prisons lesecret d'un style éle- vé et pur, Pellico a laissé faiblir son aile, dont l'essor ne s'est pas soutenu dans le Caniichc. Les tragédies du même écrivain manquent de force, bien que dans tout ce que sa plume a produit , on trouve des morceaux remarquables par leur sim- plicité exquise et pathétique. On n'a pas rendu toute justice, selon nous, au Fisconli de Grossi, dont la seconde partie est pleine de beautés, mais qui manque d'énergie dans l'ex- pression. Génie élégiaque, et que l'on pourrait appeler le Bellini de la poésie , Grossi manque toutes ses batailles. La lutte et la violence ne conviennent pas à son pinceau; il triomphe dans l'expression des sentimens profonds et naïfs, de la résignation, de la piété et de la tendresse. Son Iklegonde avait prouvé le talent de l'auteur sous ces rapports; des critiques injustes l'effrayèrent, l'écartèrent de sa route na- turelle, et il ne s'en est rapproché que récemment, dans son essai intitulé Vlrico et Lida. La pureté du style d'Aze- glio ne rachète pas le défaut d'imagination et de chaleur que l'on remarque dans son œuvre. Cependant les dernières scènes en sont belles et fortes. Nous pourrions citer plu- sieurs autres noms, dignes de ne pas rester dans l'obscurité : Louis Carrer de Padoue, dont les hymnes trahissant une force de réflexion et un amour de la nature rarement unis; auteur de quelques chansons nationales qui méritent d'au- tant plus d'être louées que c'est précisément le genre de

XII.— 4" SERIE, 4

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poésie dont l'Italie actuelle a le plus grand besoin ; Jeati- Baptiste Giorgini, dont les Préludes Poétiques publiés à Lucqnes en 1836, ont de la délicatesse et de la grâce; Jules Carcano , âgé de 33 ans seulement, et dont l'élan patriotique a cherché , non sans succès , les hautes inspirations de la poésie, dans son Ida de la Tour , publié en 1834. Il y a pu- reté de dessin , harmonie et force dans le Lac de Garda et les Stances à la Vierge, par Bertoni. Un peu plus de pureté dans les contours, un peu plus de patience dans l'exécution placeraient au premier rang de ces jeunes compétiteurs Sa- muel Biava, en Lombardie, qui a fait paraître à Milan, en 1833, les Mélodies lyriques et Saint Roch ou le Pèlerin èvangélique du treizième siècle. Cette école de la nouvelle poésie italienne a pour organe le Ricoglitore, revue publiée à Milan. C'est à elle qu'appartiennent la plupart des hommes qui annoncent du talent et qui traînent leurs jours obscurs dans Texil. Nous transcrivons ici une ode inédite , ouvrage de l'un de ces jeunes poètes, et que le lecteur ne lira pas sans intérêt.

AU FILS DE NAPOLÉON.

Non gli apparite , o fulgidi Soli , 0 pcnsicr di guena ! Tacite , o stoiie , o cantici DcUa natal sua terra ! Perche una culla c un ferctro Valete a lui scoprir ?

Quai soli fimmcggiarono Sul padre , ignora il figlio ; Non sappia il vasto imperio , Le geste , ne l'esiglio Dell' uom chc i mari e i turbini Tcmeam di custodir.

Dimmi , o figliuol dell' Esule , Cio cir ha il tuo ccr provato Quando in pensar dell' Asia, E deir Europail fato , Parcan per le risorgere I giorni chc morir !

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Quando i soggetti popoli , E il trono d'occidente , E le vittorie , e l'orrida Ritratla , e la cadente Abbandonnata reggia Il mondo ti narrô!

Oh quanti udir credeano , Quando parlavan teco , Délia sua voce un f remito , Délia sua voce un' eco ! Essa volô sul pclago , Essa la leira empiè.

Quai rapita dell' aquila La gencrosa proie Per la ferrafa gabbia S'afTisa invan ne! sole . Ver cui vorrcbbe slendere Il veloce poter.

Tal neir oscura incrzia Di vigilata reggia , Luce devenli e d'opere , E vita che grandeggia D'alTanni e di pericoli , Bramava il prigionier.

E poi che a lui vie(avasi Di correre la (erra Impressa délie patrie Profonde arme di guerra, Desidero di sctndervi, E vi dépose il frai.

E per forza recondila Di dolor scnza pianio, Che consume conlinuo Dclla sua pclvc il hnlo , Vendicossi in perpétua Libéria l'immortal.

Nel sonno ineccilabik;

Gli occhi , 0 Garzon chiudesli ,

Ne mai per dcntro a duïjbia

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Selva d'armi movesti Obliquo, 0 pcr viltoria Fermasti il tuo corsier.

Mai la colonna , splendida Altezza di trofei, La trionfale immagine Non offre agli occhi miei , Che la tua non percotami La vista dcl pensier.

'< Pensées de guerre , soleils de gloire, ne vous montrez » pas à ses yeux ! Hymne de la patrie , récits de la terre » natale , taisez- vous î Pourquoi voudriez-vous dévoiler à ses » yeux un berceau et une tombe ?

» Qu'il ignore à jamais i'éclat immense dont rayonna son » pèrel qu'il ignore le vaste empire, les hauts faits et l'exil » de l'homme qui eut pour geôliers timides la mer et les » tempêtes.

» Fils de l'exilé, dis-moi , qu'as-tu éprouvé, qu'as-tu senti >• en pensant aux destinées de l'Europe et de l'Asie , en te » reportant vers les jours passés?

» Quand la voix du monde entier est à te redire les na- » tions domptées, le trône d'Occident fondé sur tant de » victoires, et l'horrible retraite, et ce royal palais livré à » l'abandon !

» Ah I combien de fois ceux qui entendirent ta voix crurent » entendre le frémissement de la voix paternelle , un écho •> lointain de cet accent dont la terre a été remplie et qui » a plané sur les mers !

» Tel l'enfant généreux de l'aigle souverain, enlevé à son » aire et prisonnier sous des barreaux de fer, attache sur » le soleil vers lequel il voudrait s'élancer , son avide et im- >• puissant regard.

« Ainsi toi, plongé dans l'obscure inertie de ce palais, » tu languis surveillé : tu demandes en vain la lumière et la » vie ; l'éclat des hasards , la vie des dangers , la grandeur » des œuvres.

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« On lui défendit de parcourir cette terre son père avait » laissé la profonde empreinte de ses pas guerriers. Il voulut » descendre s'y reposer , et sa dépouille mortelle y fut cnse- >) velie à jamais. »

« Ce fut une douleur sans larmes , dont l'action secrète et i> constante dévora lentement le jeune homme. Son argile se I) consuma et donna à son ame la liberté éternelle.

» Ainsi, pauvre enfant, un sommeil sans réveil a fermetés » yeux et jamais on ne t'a vu parcourir la terrible forêt de " baïonnettes , ni vainqueur, suspendre le galop de ton cour- >' sier fougueux.

» Non jamais cette colonne de bronze , emblème de tant " de victoires, ne lève devant moi son front triomphal sans » que je pense à toi, pauvre jeune hommel »

La résignation , la piété, la moralité; toutes les vertus in- dividuelles plus douces qu'énergiques, plus aimables que grandes, plus dignes d'estime que positives dans leurs résul- tats, président aux efforts et aux succès des poètes qui sui- vent les traces de Manzoni. II y a quelque chose de passif et d'élégiaque dans leur verve même. D'autres écrivains , fati- gués du joug et dédaignant cette mollesse , ont inscrit sur leurs drapeaux les noms redoutables de Byron et de Foscolo. J'ai analysé plus haut le talent et les tendances de ce dernier. Ses élèves et lui ont adopté une nationalité âpre et vindicative , un génie de guerre et de violence , le génie du moyen-âge. Leur anathôme tombe non seulement sur la tyrannie , mais sur le monde qui la souffre. Ils ont des malédictions contre tous les despotismes et toutes les faiblesses. Cette révolte titani- (jue a de la grandeur; alors même que cette Ecole bénit, vous diriez qu'elle maudit, tant son attitude est menaçante. Elle s'attaque à tout, même à Dieu; et l'instinct du cœur ou plu- tôt celui de l'imagination peut seul l'arracher à l'athéisme. Puissante par l'enthousiasme et la passion, elle perd son in- fluence, dès qu'elle veut exprimer la douceur, peindre l'in- nocence, donner au monde des leçons de dévoùment modeste et de sainte abnégation. Elle se refuse à présenter les hommes

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leis qu'ils sont. Elle les grandit ou les abaisse; ses héros sont •de bronze ; leurs crimes comme leurs vertus ont vingt cou- -dées; leur amour est un orage, leur dialogue une impréca- tion, leur sourire un sarcasme. IMichel-Ange, Dante, Alfiéri, voilà ses dieux. Dans la fièvre de sa pensée , elle oublie l'a- venir, se rattache aux visions du passé, ne veut considérer l'existence que comme une lutte acharnée contre le mal, rit de rinfini et de l'avenir , de la vie et de la mort, et s'écrie : » Vivre ou mourir, ce n'est rien I II s'agit de vivre noblement ^> et de mourir de môme. La grandeur est la force.» La sphère dune telle école est nécessairement bornée , et elle doit tomber aisément dans le factice , l'artificiel et le faux. »

Les productions de ce genre sont des actes de courage pa- triotique ; et, on s'en doute bien, leur nombre n'est pas grand; il faut distinguer surtout la Bataille de Bénévent par Guerazzi de Livourne, et le Siège de Florence , publié en 1836, par An- selme Guarlandi. Guerazzi l'emporte en énergie, en puissance d'imagination sur la plupart des écrivains de cette époque. Son inspiration est haute, et il prête des accens terribles à cette mâle indignation qu'inspire l'état de l'Italie moderne à tous les hommes généreux. Le Siège de Florence est un ouvrage Irop peu connu, qui s'élève quelquefois jusqu'au génie; il y a de quoi faire vivre vingt romans, de quoi animer vingt poèmes : nous citerons spécialement 1 introduction , le cha- pitre dans lequel Michel- Ange reçoit une mission secrète, le tableau de Florence à l'agonie, et la lutte de François Ferrucci contre ses ennemis. Tout cela est peint ou plutôt sculpté de main de maître. Quel est donc le défaut de ce bel ouvrage? C'est d'appartenir trop complètement au passé, et de ne pouvoir faire marcher le peuple vers l'avenir. C'est de présenter Florence comme un ancien et splendide monument que les rayons de la civilisation moderne dorent d'une teinte éclatante , mais sans pénétrer dans ses profondeurs. Voilà le passé dans sa grandeur, dans sa beauté, dans sa gloire, que fera-t-on de ce passé? Les fils dégénérés de Florence vont-ils sentir le remords que le poète veut leur inspirer?

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Non, cette Florence d'autrefois est trop belle. On n'espère pas la voir renaître ; on veut mourir sous les ruines de la ré- publique; un mécontentement amer remplit l'ame qui s'arme en définitive d'un mépris immense pour des gloires si fragiles , pour des destinées si belles et si chancelantes. Le dévoùment et le devoir réclament une énergie d'ame qui ne s'accorde guère avec l'amertume du désespoir; il faut croire et espérer pour se dévouer. L'imprécation contre le genre humain et la révolte contre Dieu, dernier résultat des chefs-d'œuvre mômes de cette école, sont plutôt faites pour créer des mi- santhropes que des martyrs.

Ainsi d'une part, lutte, mais souvent désespérée et doulou- reuse; de l'autre, résignation, mais passive et efféminée. En- tre ces deux tendances viennent se placer les éclectiques, gens de patience et de labeur qui essaient de se glisser entre les deux partis et de réconcilier limitation du Dante avec celle des anciens , le travail de la phrase avec l'élan du poète. Leurs oeuvres n'ayant pas de but social et ne constituant après tout que des tours de force plus ou moins habiles , tombent d'elles- mêmes au-dessous de celles que nous avons signalées : tantôt leurs auteurs , tels que Nicolini et Charles Marenco , natif de Ceva en Piémont, prêtent h des figures et à des formes classi- ques la draperie extérieured'un romantisme déjà suranné ; tan- tôt comme Léopardi de llenati, ils cherchent l'expression pure et classique des pensées modernes. La mélancolie souventdouce et profonde qui respire dans quelques parties de leurs ou- vrages ne les sauvera pas de l'oubli. Il faut placer au dessous d'eux Rossini, Yarèse, Falconetti, dont les romans contien- nent des scènes remarquables, mais dont l'ensemble est faible et défectueux.

Dans les romans, comme on vient de le voir, le mouvement de la littérature actuelle en Italie est un mouvement d'ascen- sion; mais ce mouvement, contrarié parles circonstances pO" litiques et la vieille langueur dans laquelle le pays se trouve plongé , atteste plus de bonne volonté et d'heureuses inten- tions qu'il ne mérite un véritable succès. Des études plus

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sérieuses conviennent à l'Italie affaissée ; ce sont elles qui peuvent relever la nation ; c'est par elles aussi qu'elle s'est surtout distinguée depuis 1830. L'Europe sera fort étonnée lorsqu'elle reconnaîtra ce que l'Italie moderne vient d'accom- plir en ce genre.

Toute l'attention, toute la force intellectuelle des hommes de quelque valeur ont suivi cette direction historique. L'PIistoire de Milan, par Terri, n'avait trouvé qu'un seul acheteur au moment de sa publication ; depuis 1830, elle a eu plusieurs éditions. Nicolini dont nous avons parlé plus haut , et que lopinion publique place à la tête de tous les poèteis vivans, bien que, selon nous, son génie soit essentiellement prosaïque , abandonne aujourd'hui la couronne que ses con- temporains lui ont décernée , et se condamne aux travaux profonds et pénibles de l'historien. Voici bientôt sept années qu'il garde le silence; silence fécond qui nous promet une bonne histoire guelfe de la maison de Souabe ; histoire in- téressante à opposer aux récits gibelins des mêmes événe- mens, par l'Allemand Raunier (l). La clé de l'histoire italienne ■se trouve, nous le pensons du moins, dans le génie guelfe et non dans le génie gibelin. IN'ous sommes heureux de voir ISico- lini se vouer aux fortes et sérieuses études dont nous parlons. Aujourd'hui que Botta et Grossi n'existent plus, un prosateur ne peut disputer la palme à Nicolini; héritier direct de Foscolo, si souvent calomnié , mais dont la touche énergique , ardente, concise, laisse bien loin derrière lui tous les modernes. Si Fos- colo a méprisé les grâces énervées du slyle toscan; il a été sé- vère , logique , plein de sève et de nerf. Les pages qu'il a con- sacrées aux beaux-arts, à Orcagna, à Michel-Ange sont sans rivales, et la force de l'expression y donne la main à la force de la pensée.

Nous préférons mille fois, non-seulement ce puissant et irrégulier Foscolo , mais Nicolini , en qualité de prosateur,

(1) Dans notre livraison de mai 1836, nous avons fait connaître cet impor- tant travail.

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à Pierre Giordani, dont beaucoup d'Italiens voudraient faire le chef et le héros de la prose moderne. La pureté du style a trop d'admirateurs aujourd'hui; c'est la force des pensées qui cons- titue en réalité la beauté du style. Que nous importent des mots harmonieusement agencés? C'est le murmure d'une eau qui tombe et qui coule; le sens et la valeur décident de tout. Les périodes harmonieuses , la phrase calme et transparente de Giordani ne cachent point de trésor , ne recèlent point de mys- tères. Tout cela est clair , mais peu profond ; excellent pro- cédé pour bercer et endormir l'Itahe, qui en vérité n'a pas besoin de cela.

L'Italie abonde en modèles historiques ; cependant son histoire demande encore une main qui veuille en arrêter les grands traits. Les caractères des hommes célèbres de ce pays ont été étudiés avec une sagacité admirable , les motifs de leurs actions examinés et approfondis. Déductions habiles, tableaux vigoureux, détails de mœurs, peintures des épo- ques et des localités, rien n'y manquait. Malheureusement cet esprit de fédération étroite , de rivalité fractionnaire , qui a fait la ruine de l'Italie, a nécessairement guidé la plume des écrivains dont je m'occupe. Chacun d'eux a saisi un fragment du faisceau rompu , sans remonter aux causes de cette unité détruite, sans essayer de la reconstruire, sans faire jaillir du sein de ces annales intéressantes et tristes la grande leçon qu'elles renferment. La philosophie morale et politique manque môme à l'histoire de IMachiavel. Pourquoi les hommes ont réussi ou n'ont pas réussi ; d'où viennent et comment finis- sent les révolutions? C'est ce qu'il dit avec une force d'ana- lyse et d'expression que personne n'a égalée ; mais il n'a pas cherché, dans la grandeur partielle et passagère de quelques contrées italiennes , le résultat et à la fois le secret de la dé- cadence générale.

11 fallait, pour être le véritable historien de l'Italie, expli- quer ce morcellement , le peindre et le flétrir.

César Balbo avait commencé une histoire complète d'Ita- lie qu'il s'est vu forcé de suspendre au troisième volume.

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Comment publier à Turin une véritable histoire d'Italie ? Tout au plus peut-on, comme le comte Balbo, s'y occuper avec liberté et succès des époques gothique et lombarde ; mais au- delà l'entreprise devient impossible. Amasser des matériaux, recueillir des faits , préparer la route , voilà tout ce qu'on peut faire. Chaque province trouve maintenant ou va trouver son analyste spécial. Telle est VHistoire des anciennes lois du Piémont, par le comte Clopis, publiée à Turin en 1833; VEssai de Louis Cihrario sur les finances du royaume de Sa- voie; VHistoire de Chieri , par le même ; V Excellente histoire de Como, par César Cantu; celle des événemens relatifs à Brianza, par Ignace Cantu ; VEsquisse du commerce vénitien, publié à Venise en 1833, par Fabio JMutinelli ; citons encore les Notes sur Pavie , par Robolini , qui a fait paraître le pre- mier volume en 1 830 ; les Mémoires historiques et politiques de Casa/-37f///g'<ore, par Giovanni Romani; les Mémoires de Saluées et des Marquis de Saluées , par l'avocat Delphino Mu- letti.Le comte Pompée Litla continue avec une admirable per- sévérance et malgré l'insuITisance des fonds qui lui sont attri- bués son histoire des familles célèbres d'Italie : histoire im- partiale et bien écrite. Manuel Cecconi, par ses recherches sur les inscriptions vénitiennes, a ouvert une route trop né- gligée jusqu'ici et qui doit conduire à des résultats précieux. A Reggio, dans le duché de Modène, tout autre travail historique eût éveillé la défiance jalouse de l'autorité, l'his- toire littéraire a trouvé des interprètes érudits etsagaces. Les Notices biographiques sur les écrivains nés dans le domaine ■de la maison d'Esté continuent heureusement l'histoire litté- raire de Tiraboschi. Tipaldo publie à Venise une Biogra- phie des Italiens illustres du dix-huitième siècle, trop sur- chargée de noms insignifians et de détails sans intérêt, mais féconde en renseignemens. On s'est mis à étudier l'influence que l'Italie a exercée sur les régions étran- gères , et cette étude a produit d'excellens résultats : ainsi l'on a publié à Florence, en 1831 , les Voyages du professeur Sébastien Ciampi en Pologne. Une Biographie critique des

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nnciennes relations de VllaUe avec la Pologne, la Russie ei les autres états du Nord a paru en 1834. Pendant la même année Louis Sauli a publié à Turin son Histoire de la colonie génoise de Galala ; précieux ouvrage qui contient toutes les annales du commerce de Gènes depuis la date de ses pre* miers rapports avec Constantinople jusqu'à celle de l'extinc- tion de la colonie sous Mahomet II. On y remarque , comme documens inédits, plusieurs traités des empereurs grecs avec la république génoise.

Le même esprit de recherche a dépouillé toutes les biblio' thèques étrangères de leurs anciens trésors, relatifs à l'histoire italienne. Le docteur 3Iarsan , professeur à Padoue , a décrit et commenté tous les manuscrits de la Bibliothèque royale de Paris. Joseph IMolini a mis à contribution les autres bi- bliothèques du même pays, dont il a extrait des documens nombreux, dépêches, traités d alliance, lettres particulières, qui ont paru à Florence, en deux volumes. On distingue parmi ces curiosités vénérables plusieurs lettres de Louis XII, de François I", de Léon X, de Jules II , de Jean de Médicis. M. Gino Caponi , qui a fourni d'excellentes notes à ce travail, promet aussi une histoire du réformateur de la Toscane, du grand duc Léopold. L'ouvrage de 3Iolini, soutenu et encouragé, remplira une lacune importante et continuera la belle publica- tion {Rerum italicarum scriplores) delMuratori. Un autre ouvrage , qui se trouve encore plus en harmonie avec les be- soins et les penchans du siècle, c'est V Histoire des municipa- lités italiennes, par Charles Morbio, auteur de l'Z^/s^oîre de Novare publiée à 3Iilan en 1832. Deux volumes de cette œuvre importante se trouvent sous les yeux du pubhc et contiennent les documens relatifs à Ferrare, Pavie, Faenza et Novare. Que le jeune écrivain continue à re- ceuillir des renseignemens précieux; qu'il remonte avec la patience infatigable qu'il a déployée aux sources mêmes de nos lois municipales ; mais qu'il soigne davantage la cor- rection typographique, si nécessaire dans un tel travail, et qu'il se souvienne que la grâce et l'élégance du style ne

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déparent jamais les œuvres de l'érudition la plus profonde. Nous sommes forcés de passer sous silence plusieurs au- tres ouvrages pleins de mérite ; mais nous ne devons pas ou- blier deux histoires de Gènes dont l'exécution et le plan sont remarquables. La première , publiée à Turin en 1834 par Pomba, a pour auteur le même Jérôme Serra, que lord William Bentinck nomma, en 1814, pVésident du gou- vernement de Gènes, et qui réclama de la maiiière la plus énergique contre l'acte arbitraire qui unit cette république au Piémont. Serra est un patriote exclusif, un patriote de loca- lité : défaut ou malheur commun aux Italiens modernes. Mais son inspiration, un peu étroite, a du moins de la force et de la franchise , et toute son œuvre répond fort bien à l'é- pigraphe qu'il a choisie dans Polybe. « Quiconque a devant les yeux les hauts faits de ses ancêtres, ne redoute ni le nombre , ni la force des ennemis de sa patrie. » Aussi cette histoire de Gênes en est-elle le panégyrique. S'il faut en croire l'auteur, un Génois n'ajamais mal fait. On cherche en vain chez Serra le sentiment de cette vaste nationalité italienne si rare, mais si désirable aujourd'hui. Il embrasse en quatre volumes l'histoire de l'ancienne Ligurie et de Gènes ; et la conduit jus- qu'en 1483, date commence la chronique de Casani, et la république dépouillée de ses colonies orientales entre dans une voiede décadence. Nous regrettons que le nouvel historien n'ait pas suivi jusqu'à l'année 1528 le développement politique de Gênes. Cinq essais, placés à la suite et comme supplémens de l'histoire , contiennent des détails excellens et inconnus jus- qu'à ce moment sur le commerce , la navigation et les mœurs de Gênes pendant les quinzième et seizième siècles. En somme , c'est une œuvre impartiale et utile qui malheureuse- ment n'est pas complète. Charles A^arèse, de l'école de Botta, dont nous parlerons bientôt, a publié en 1835 , chez Gravier, à Gênes, une autre histoire de cette république , histoire qui commence au onzième siècle , époque de l'émancipation gé- noise, et ne s'arrêtera qu'en 1814. L'ouvrage entier se com- posera de huit volumes. Le style en est excellent; mais nous

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devons nous élever de toute notre force contre le froid scepti- cisme et l'immorale indifférence qu'il a empruntés à Botta et à Guicciardin.

Botta, mort récemment à Paris, représente tout une classe d'écrivains systématiquement insensibles aux progrès et au bien-être de l'humanité; ce qui ne les empêche pas d'a- voir du talent , de l'éclat et de l'éloquence. On ne peut s'em- pêcher d'admirer la profonde connaissance du langage , la concision, l'énergie, la vigueur de pinceau qui caractérisent Botta. Il a droit d'ailleurs à tout l'intérêt de ses compatriotes : il est profondément Italien ; il a recueilli la tradition des an- ciennes écoles italiennes, et sa vie orageuse et indigente fait encore ressortir son mérite réel. On le suit, on l'imite, parce qu'il se rattache aux anciens défauts de la nationa- lité italienne; il flatte nos faiblesses en acceptant tous les faits de l'histoire comme de purs accidens , en rejetant tous les résultats philosophiques nécessairement faux ou puérils; théorie qui n'est que l'absence de toute théorie, qui réduit l'histoire à n'être que la succession de vains phénomènes, qui enlève toute espèce de signification à la destinée de l'homme , à sa vie , à son avenir , à Dieu même , et qui , en définitive, n'est qu'une grande calomnie contre la Provi- dence.

Est-il vrai que l'existence du genre humain ne soit soumise à aucune espèce de loi; que la civiUsation ne connaisse ni développement ni progrès? Ce serait la ravaler au dessous de la brute , au dessous du végétal. Tout dans ce monde est réglé et systématique. Il n'y a point de hasard : l'accident est un mot vague et vide. L'humanité se trouverait- elle seule en dehors de cette loi générale qui régit tous les êtres organisés, qui les maintient et les balance ? Nous ne le croyons pas. L'histoire est , pour expliquer son développe- ment et son progrès. Quand elle croit n'être qu'une narra- tion, elle est une leçon; ses récits apportent leurs preuves et tout détail historique dont le corollaire n'est pas un ensei- gnement tacite ou ostensible, est un détail oiseux et faux.

M DE LA LITTÉRATURE EN ITALTE.

Loin de penser que chaque nation concourt pour sa part à la grande éducation du genre humain , Botta isole chaque groupe, le montre s'élevant , florissant , s'épanouissant avec splendeur, puis atteignant la décadence , et s'cndormant dans la mort. Vue tout-à-fait mensongère; car il n'est pas de peuple qui par son rayonnement sur les peuples voisins n'ait concouru à la civilisation universelle. Le coup d'œil que Botta jette sur Tltalie actuelle est celui du désespoir : il n'at- tend rien, n'espère rien, s'enveloppe de son manteau , rit des utopies et des croyances chimériques, s'amuse de temps à autre à flétrir ce qui est infâme, mais croit qu'il en a fait assez et qu'il peut sommeiller en paix lorsqu'il a fulminé son anathème : tonnerre d'ailleurs éclatant et majestueux , mais qui n'a effrayé aucune autorité italienne et qui laissera chacun à sa place, oppresseurs et opprimés. De temps à autre, sans doute , il échappe à Botta un regret, une déclamation, une phrase hien tournée sur l'indépen- dance perdue; mais pour la réalité des faits, pour le mou- vement du monde, tout cela n'est pas de la plus légère importance. On voit qu'au fond l'individualisme seul règne chez l'écrivain ; et l'individualisme ne régénère et n'élève pas les nations. Tout en ayant l'air fort mécontens , les pe- tits princes de l'Italie ne s'y sont pas trompés. Le découra- gement , le scepticisme, la mollesse de Botta n'avaient rien qui pût les menacer directement. Aussi , malgré leurs prétendues colères , ont-ils laissé l'ouvrage de Botta se multiplier et se répandre. Charles Albert, roi de Sardaigne, avec sa fi- nesse accoutumée, a envoyé à Botta l'ordre du mérite. Sans principes et sans philosophie, doué cependant d'une ame honnête et candide , Botta , qui se rapproche des tories par ses conclusions, mais qui n'a pas d'unité et de portée dans son système , a agir sur beaucoup de ses contemporains.

Cette incréduUté aux progrès de l'espèce humaine, qu'il a empruntée à Guicciardin, fait tache dans les écrits des meil- leurs écrivains actuels de l'Italie : « Que deviendrait la gloire humaine demande Pompée Litta , si l'on recherchait les causes

DE LA LITTERATURE EN ITALIE.' &Si

réelles des actions les plus éclatantes? » « L'argent et les places , dit-il encore , sont les écueils funestes et inévitables contre lesquels viennent échouer les hommes de la civilisa- tion. Guicciardin, en niant la possibilité du progrès social, a révolté l'orgueil, ou pour mieux dire, le charlatanisme de notre temps; mais les trois siècles qui se sont écoulés de- puis son époque prouvent qu'il n'avait pas la vue aussi courte qu'on l'a dit. » On ne peut guère raisonner plus mal. Quel qu'ait été le nombre des individus avides de places et d'honneurs; quelques vices qu'on leur attribue; de quel- que ignominie qu'on les charge; le genre humain con- sidéré dans sa masse n'en a pas moins fait des acquisi- tions importantes. Il s'est élevé à une connaissance plus haute et plus pure des vérités utiles; sous le rapport du bien-être il a éprouvé une sensible amélioration. Les fautes et même les crimes imputables à chacun n'ont pas, chose merveilleuse I empêché le développement général; L'esprit un peu étroit de Botta et le système dindifTéren- tisme adopté par lui ont répandu leur contagion non seule- ment sur J'ouvrage de Yarèse , mais sur l'Histoire de Naples de 1734 à 1825 , par le général CoUetta. Exilé de Naples, pour avoir pris part aux événemens de 1820, accueilli par le gou- vernement de Toscane, Colletta mit ses connaissances à profit et acheva seul son éducation d'historien. Les quatre volumes qu'il a laissés , bien écrits d'ailleurs, se trouvent malheureuse- ment entachés de cette afTectation d'indifférence dont la source est dans ]>Lichiavel et qui traverse Guicciardin pour arriver à Botta. Colletta prétend surtout à l'impartialité. Il ne veut pencher ni du côté du maître , ni du côté de l'es- clave. 3Iais qu'est-ce donc , je vous prie , que cette im- partialité prétendue, sinon une indifférence coupable? 11 redoute l'exagération et tombe dans la faiblesse. Vous diriez que le despotisme de Bonaparte pèse encore sur lui et qu'il recule devant la férule des censeurs. Ainsi , l'énergie, la décision, l'indignation lui manquent; et quelle époque ce- pendant , quel pays il avait à peindre I A peine la touche

64 DE LA LITTÉRATURE EN ITALIE.

de Juvenal et de Tacite eût-elle suffi à l'entreprise qu'il se proposait.

De nombreuses réimpressions; des traductions bien faites; une belle édition de l'histoire de Livourne par Masi , prou- vent la fécondité réelle du mouvement imprimé à l'intelli- gence italienne. Le roi de Sardaigne auquel on ne repro- chera jamais le défaut de finessse , a si bien senti l'irrésistible impulsion par laquelle toute l'Italie est emportée , qu'il a fait lui-même semblant de la seconder. Par un décret du 20 avril 1833, une commission a été spécialement chargée de recueil- lir les anciens documens relatifs à l'histoire du royaume. Le premier volume de ce recueil, dont Timportance historique est très grande (in-folio de 1900 pages, contenant 1050 docu- mens inédits, dont 195 antérieurs au onzième siècle) , a paru en 1836, à Turin. C'est chose très habile assurément de s'as- surer à si peu de frais l'estime des gens de lettres et de con- quérir une popularité, assez peu coûteuse^au fond, mais qui doit rapporter de bons intérêts.

La philosophie italienne est loin d'avoir marché aussi vite ; elle n'est pas même au niveau de l'histoire ; disons-mieux , c'est le défaut de philosophie qui a nui au développement des études historiques. Sans une tendance de philosophie plus prononcée, plus réelle, comment s'élever jusqu'à la vé- rité historique? Galuppi, Romagnosi et plusieurs autres ont prouvé de l'intelligence et du savoir; mais voilà tout. Jamais ils ne se sont élevés au-dessus de cette région intermédiaire. L'intelligence italienne se trouve encore asservie à l'autorité des écrivains français du dix-huitième siècle ; autorité qui a eu sa valeur, mais qui est aujourd'hui sceptique , malfai- sante, féconde en négations et incapable de lien construire.

Toujours vous retrouvez en Italie cette philosophie des sens plus ou moins déguisée, qui ne produira rien de grand, qui n'est bonne que pour l'attaque, et qui, sur les ruines du spiritualisme , est destinée à ne rien fonder. Elle n'a pas en Italie le caractère d'attaque et de violence qui faisait son mé- rite en France. École d'imitation, par conséquent pâle et

DE LA LITTÉRATURE EN ITALIE. 65

•affaiblie, elle a beau voiler son origine ; on reconnaît toujours son impuissance fondamentale. Alors môme qu'elle essaie de dissimuler son principe , elle garde ce qui la distingue spé- cialement : habitude d'ironie et de scepticisme, prépondé- rance de Tanalyse , incapacité d'embrasser un ensemble , procédé fractionnaire , faiblesse dans la déduction ; vues étroites et nécessairement fausses; négation de Thomme mo- ral, arrogance et doute. Toute celte armée de notions faus- ses, tendant à faire régner l'individualité et à couronner l'égoïsme, remplit les œuvres des philosophes italiens. Récem- ment on a vu Romagnosi juger et condamner d'un trait de plume la philosophie de Hegel , sans avoir d'autres documens pour ce travail qu'une ou deux pages d'analyse tombées de la plume rapide de M. Lerminier. Quelques objections que l'on puisse faire aux théories du savant Allemand , c'était assurément une belle idée , un effort digne d'un esprit puis- sant , vaste et subtil , que cet essai de conciliation tenté entre la critique de Kant , l'idéalisme de Fichte et le naturalisme de Schelling. On n'a pas le droit de traiter si lestement un philosophe de cette trempe, lorsque, comme Romagnosi, on croit encore que l'état sauvage est la base et le modèle de l'état social , lorsque , comme lui , on s'obstine à ne voir dans les législations que des instrumens de défense , de vengeance ou de menace et non des moyens de civilisation et de mora- lisation.

Tout cela est extrêmement arriéré. L'analyse de Bonnet , entée sur la philosophie de Ilobbes , ne peut devenir mère d'aucun grand résultat. Habile à résumer une philosophie éteinte et disparue, heureux dans ses efforts pour donner aux études italiennes une impulsion historique , Romagnosi n'a rien créé ; il n'a pas frayé de nouvelle route. Echo du passé, mais d'un passé mort, il est bien loin d'avoir atteint le. degré de hauteur dans la généralisation des idées qui distin- guait autrefois les Campanelli , les Tclesio, les liruno. Cette influence dissolvante de Romagnosi , jointe à celle de lîotta , que nous avons analysée plus haut, menace l'avenir des

XII.— 4' SÉRIE. 5

66 DE LA LITTÉRATURE EN ITALIE.

générations italiennes. 11 faut, pour le sauver, plus de lar- geur et de profondeur dans lobservation ; quelque chose de moins superficiel et de moins frivole. C'est ainsi seulement que peut naître le lien paternel et sauveur qui doit unir quel- que jour la philosophie et la religion, les agrandir Tune par l'autre et les garantir d'un naufrage commun.

Une faible lueur qui semble annoncer l'avenir dont nous^ parlons, commence à briller sur la plus jeune des généra- tions italiennes. C'est chez elle que se fait sentir ce besoin d'union , de nationalité et d'harmonie. Les idées dont nous parlons régnent, en général, dans l'association politique qui a pris le nom de Jeune Italie; la première elle a conçu le plan d'une triple émancipation , à la fois matérielle , intellec- tuelle et morale ; de sont émanés les ouvrages de Pascal Galuppi, de Tropea, dans le royaume de Naples; ceux de Bal- thazar Poli, sur le philosophe allemand Tenemann, et l'excel- lente édition des œuvres de Tico, publiée à ]Milan , par Joseph Ferrari. Il y a du moins dans ces travaux des symp- tômes de rénovation , un mouvement d'ascension , une pro- messe et un signe de force.

C'est une protestation encore vague contre la philosophie du dix-huitième siècle. On aperçoit le progrès de la pensée ; mais elle n'a pas encore donné sa formule complète. 3ram- miani, dans son livre publié en 1835, sur le renouvellement de l'antique philosophie italienne, s'est contenté d'esquisser légèrement un système fondé sur l'individualisme, et par con- séquent apppuyé sur une base trop étroite. On a exagéré l'im- portance de cette œuvre qui ne s'élève pas plus haut que riiistoire naturelle de l'individu , et qui n'a rien de social dans son but.

La critique littéraire dans l'Italie moderne est aussi pauvre et aussi stérile que la philosophie : il ne ftuit pas s'en éton- ner , la critique n'est que la philosophie de la littérature. Cette vaste lacune n'est pas remplie par un petit nombre de bons articles qui ont paru dans les journaux de ces derniers temps, ni par le petit ouvrage de Balbo, sur la Ullèralure des onze

DE LA LITTÉRATURE EN ITALIE. 67

premiers siècles de l'ère chrèlienne. Cet ouvrage, auquel on a attribué trop d'importance, repose sur un principe évidem- ment faux. L'auteur suppose que l'art chez les anciens subis- sait des variations périodiques sans progrès, et que chez les modernes, au contraire, la loi qui le régit est celle d'une pro- gression continue. On ne peut soutenir sérieusement cette thèse, quand on jette un coup d'œil impartial sur les annales de l'art. La plupart des traductions d'ouvrages étrangers , même l'excellente traduction de Schiller , par Maffei , ont sacrifié la fidélité à une certaine élégance conventionnelle, qui, n'étant pas accompagnée de cette haute critique, expli- cation nécessaire des auteurs originaux, les livre à une imi- tation ser\{le sans les dégager des ténèbres qui les envelop- pent. Les 180 feuilles périodiques de l'Italie actuelle n'offrent rien de remarquable sous le point de vue de la critique litté- raire ; à l'exception de quelques articles insérés par Ambro- soli,dans la Bibliothèque de Milan, revue soumise à l'in- tluence autrichienne; et par César Cantu, esprit souple, infiiligable, dans l'Indicateur et le Ricoglitore.

Quant aux académies, elles traînent une misérable et pâle existence, sans union, sans mouvement, sans énergie. A la tôte de ces cadavres académiques , on entrevoit le fantôme de ia Crusca. Une exception honorable doit être faite en faveur de l'académie de Turin, qui, sans pouvoir briser les entraves d'une protection royale , a du moins le mérite d'engager les recherches et l'attention des passans dans des sillons féconds et utiles. Ainsi , en 1835 , les membres de cette société songè- rent à mettre au concours la question la plus intéressante pour ritalie moderne : queV.e est l'origine des municipes ita-' liens? ]ls s'aperçurent bientôt que ce texte soulevait les pro- blèmes politiques les plus épineux et les plus dangereux; et tournant la diiriculté, ils se contentèrent de demander aux concurrcns l'histoire des diverses phases de la propriété ter- ritoriale en Italie; ce qui revient absolument à la même chose. L'ouvrage qui a remporté le prix a pour auteurs MM. Yesmc et Fossati. Ces deux écrivains ont adopté un système favo-

6S DE LA LITTLUATLRE E\ ITALIE.

rable à la prépondérance germanique. Dans leur histoire de la propriété en Italie , depuis la chute de Tempire romain jusqu'à rétablissement des fiefs, ils admettent, quant à la première époque ou celle de la domination gothique , la su- prématie de l'élément national. Ils ne la nient pas davantage pour la troisième époque, qui s'étend de Charlemagne jus- qu'au règne des Othons ; mais dans la période intermédiaire, celle des Lombards , pendant laquelle la commune italienne s'est formée , ils prétendent que toute influence romaine s'est effacée de l'Italie pour faire place à un élément unique, à l'é- lément germanique. Tel est aussi le système soutenu avec une persévérance un peu intéressée par la plupart des savans allemands, et entre autres par l'historien Léo, dont l'ouvrage sur laConslitiUion des cilés lombardes , traduit par le comte Balbo , fut publié à Turin en 1836. Cantu et IManzoni en Ita- lie , Savigny eu Allemagne , attaquent ce système , et ils -ont raison selon nous. Que l'on se garde bien de traiter cette question d'oiseuse. De l'époque que nous indiquons, date la vie sociale de l'Italie moderne. Il est important de prouver que le berceau de la commune italienne n'appartient pas à l'Allemagne , mais à l'Italie elle-même.

Ce n'est pas des académies que nous attendons d'ailleurs l'impulsion régénératrice et vitale; un mouvement bien plus utile se fait sentir d'un bout de la péninsule à l'autre : c'est celui qui porte les meilleurs esprits à la propagation de l'édu- cation populaire , et surtout à celle des enfans pauvres. Les ^nanifestations de ces excellens esprits sont fort nombreuses; on les retrouve dans les écoles élémentaires d'agriculture , dans celles destinées à la première enfance , dans une multi- tude de publications qui tendent à populariser la morale soit [)ar des contes , soit par des extraits en prose et en vers. Nous ne pouvons qu'approuver les principes de la régénération par- les femmes, et surtout par les mères. Disons à l'honneur des femmes de la Toscane, et surtout de la Lombardie, qu'elles prennent une part très active à ce grand mouvement. Citons ftUSsi non seulement avec estime . mais avec le tribut d'admi-

DE LA LITTÉRATURE EN ITALIE. 69'

ration et d'émotion qui lui est du, Raphaël Lambruscliini, prôtre , dont la vie est un tissu d'efforts bienfaisans en faveur du pauvre et des fils du pauvre. Son journal mensuel , intitulé : l'Éducateur des Pauvres , a convoqué à cette mission sainte toutes les âmes généreuses qui ont répondu à son appel ; car le premier numéro du journal a recueilli onze cents souscrip- teurs. Toute l'école de Manzoni a suivi la môme route, dans laquelle se distinguent rinslUuleur élémentaire, publié à Ve- nise; les Lectures populaires , publiées à Turin ; et le Jour- nal des Enfans , qui paraît à Plaisance depuis 1833. Samuel Biava est auteur de quelques admirables chansons popu- laires. Nous ne devons pas oublier les noms de Cantu, des frères Sacchi , de IMichel-Parma , tous de Milan ; de Henri IMayer , en Toscane ; de Joseph Godemo , à Aenise ; de Fapanni , à Trévise.

Ce sont d'heureux symptômes, et môme de beaux et ho- norables efforts, quand on pense que l'Italie à la fois énervée et écrasée ne peut atteindre le développement complet de ses facultés. C'est au milieu des angoisses de la misère , sous la persécution, sous le poids des réalités les plus affligeantes, lorsque le plus léger élan d'indépendance est réprimé par la force, lorsque sur dix. hommes de talent et de cœur, il y en a dix au moins qui sont sûrs d'aller gémir en prison , dès le commencement de leur carrière; c'est sous cet étouf- fement de la puissance intellectuelle que l'on a vu éclore les productions dont nous avons parlé , et auxquelles, pour être juste, il faut attribuer une valeur double ou triple de leur mérite réel.

Beaucoup d'Italiens distingués poursuivent aujourd'hui dans l'exil des travaux qui honorent leur patrie. Tels sont, Guillaume Libri, membre de l'Institut de France, l'un des premiers mathématiciens de son pays, et qui, en écrivant son Histoire des Sciences mathcmatiques et jyfiysiiiues en Italie , a comblé une lacune (\uq l'ingratitude et l'inditrérence natio- nales avaient trop long-temps négligé de remplir, Orioli, pro- fesseur à Corfou, rattache aux antiquités étrusques qu'il étu-

70 DE L\ LITTÉrxATLRE EIV ITALIE.

die avec succès les origines obscures des nations italiques. Berchet, qui le premier a soulevé 1 étendard du romantisme en Italie , vient d'ouvrir la voie d'une nouvelle poésie natio- nale, et ne s'en tiendra pas à cet effort. Nommons Roseti et Pistruci qui ont relevé parleur patriotisme le fictif labeur de rimprovisation; Angeloni, écrivain politique exalté dont nous sommes loin d'adopter tous les principes ; et Giannone, connu par son poème de V Exilé. C'est aussi sous le poids de la pro- scription et sur une terre étrangère que Scalvini a traduit Faust , et que Bianchi-Giovani a composé la seule vie com - plète de Fra-Paolo Arpi, que Tommaceo et Hugoni se sont distingués par des œuvres d'histoire et de critique littéraire. C'est ainsi qu'emprisonnée dans un étroit et dangereux ca- nal, la littérature italienne continue à rouler ses flots captifs. Un tableau comparatif des produits de la presse dans les diverses provinces italiennes prouvera que cette presse esclave lutte pour conserver sa fécondité,

TABLEAU STATISTIQUE DE LA PRESSE ITALIENXE EX 1833.

Capitale. Provinces. Ouvra?es.

Royaume Lombardo-Vénilieii (Lonibaidie).. 522 260 788

Idem. (Vénilic) 297 556 843

Kojaume de Sardaignc. . . ., 211 253 454

Duché de Panne <.. 75 36 111

de Modènc 26 14 40

de Lucques 27 » 27

de Toscane 102 49 151

Etats de l'Eglise 125 175 300

Royaume des Deux-Siciles... 260 296 556

TOTAUX 1645 1619 326i

Nous ne donnons, bien entendu, cette curiosité bibliogra- phique que pour ce qu'elle vaut , et nous ne prétendons pas donner ainsi l'idée du mouvement intellectuel du pays**: il faudrait pour cela porter en compte non seulement les sujets, mais aussi le mérite des livres.

Mais du moins y reconnaîtra-t-on que l'Europe a tort de

DE LA LITTÉrxVTLRE EN ITALIE. 71

s'occuper aussi peu qu'elle le fait des nouveaux dévelop- pemens et des récens elTorts de ce pays. Déjà, comme on Ta vu, il avait non seulement adopté, mais éteint et dépassé le romantisme à l'époque la France n'en était encore que là. Depuis cette époque , il n'a pas cessé de marcher. Sa moisson n'est pas encore fort considérable ; mais la sève nous semble bonne, et nous ne doutons pas qu'elle ne soitdestinée à plus de puissance et de maturité dans l'avenir, et que do magnifiques fruits ne deviennent le résultat de ce grand travail méconnu. A peine un ou deux noms célèbres ont-ils dépassé les limites de la Péninsule pour se répandre en Europe. Cette dernière sait que Manzoni et Pellico existent , mais voilà tout. Sur la foi de ses poètes , la France regarde l'Italie comme morte ; l'Angleterre ne sait si elle est morte ou vivante. On est en gé- néral tenté de croire que depuis 1831 toute énergie intellec- tuelle s'est trouvée éteinte en même temps que l'énergie so- ciale du pays. Les journaux nous ont appris le plus briève- ment possible que les échafauds de Gènes, de Chambéry, d'Alexandi'ie s'étaient tachés de sang; après quoi ils étaient retombés dans le silence , sans daigner apprendre à personne ce que devenait cette grande nation. Eh bien , elle existe, et plus elle reprend son existence de loin et cette vie intellec- tuelle que nous avons essayé de décrire , plus elle offre de promesses pour l'avenir.

{London and Westminster Review.)

vl$tr0n0mîf.

DES ETOILES FILANTES

ET DES

AURORES BORÉALES DE NOVEMBRE 1837.

On sait que dans ces derniers temps la théorie des étoiles filantes ou des bolides lumineux a pris place parmi les pro- blèmes les plus intéressans de la science météorologique. .fusquMci on s'en était peu occupé. Ce n'est pas que tous les recueils académiques ne renferment d'abondantes obser- vations de météores; mais , en général , on ne tenait note que des plus extraordinaires de ces corps , et seulement de ceux «jui se montraient sous l'aspect de boules de feu , faisant en- tendre de vives détonations et parcourant l'air avec une très grande vitesse. Il fallait de plus qu'ils eussent un disque très sensible et très étincelant pour que l'on songeât à relater leur apparition. Tel fut celui de mars 1719, décrit par Ilalley et AVliiston , et celui d'août 1783 , signalé par Blagden et par les académiciens français. Le bolide, si célèbre et si effrayant, qui parut aux États-Unis, à Weston , dans le Connecticut , en J785, fut également décrit et mesuré, autant que possible, avec un grand soin. Tous ces corps avaient l'apparence de petites comètes et semblaient participer de la nature des astres nébuleux et errans dans des courbes hyperboliques.

Mais , outre qu'on n'avait rien remarqué qui pût donner à ces apparitions une apparence même de périodicité , on ne s'é-

DES ÉTOILES FiLAîNTES. 73

tait pas appliqué à étudier leur direction , ni leurs rapports de mouvement avec celui de la terre. En général , les pâles étoiles filantes, qui se montrent en si grande abondance sur notre ciel d'été, avaient échappé à l'attention des savans.' C'était cependant ce genre de phénomènes, silencieux et constant, qu'il fallait étudier de préférence , parce qu'il était probable que la cause générale de l'apparition des bolides s'y manifesterait.

Les recherches du professeur Olmsted , aux Etats-Unis ,' ont, sous ce rapport, ouvert la carrière. Ce sont les étoiles filantes ordinaires et non les étoiles filantes extraordinaires qu'il a étudiées, Depuis la publication de son Mémoire de 1833, on s'est occupé partout à recueillir les observations des l)olides , sous le tri{)le point de vue de leur fréquence , de leur direction et de leur éclat (1). Le professeur américain avait surtout insisté sur la périodicité d'une apparition des bolides, au milieu du mois de novembre, et en elTet la bril- lante visite qu'ils nous firent l'année dernière sembla vérifier l'exactitude de la prédiction.

Toutefois il ne Aillait point se trop hâter de conclure que la périodicité des étoiles était établie. La preuve , c'est que cette année , les météores ne se sont fait remarquer que par leur absence totale, ou presque totale, à Paris. Les astrono- mes attentifs ont veillé sur la plate-forme de l'Observatoire , et dans toute la durée de la nuit du 12 au 13 novembre, ils ont remarqué ime, deux , et au plus trois étoiles filantes. On peut affirmer que sur notre horizon, du moins, il y a eu échec complet. Ne pouvant donc décrire des phénomènes , qui ne sont pas arrivés cette fois , nous allons essayer de préciser l'état général de la question.

Malheureusement on peut soutenir que la science n'a point fait un seul pas sur ce sujet depuis l'année dernière. Le point

(1) Voyez dans la Revue Brilanniiiue. ( octobre 183(») le r(''sum(' de ce sa- vant Mémoire et la letlie écrite par M. Ch. Coquerel au sujet des étoiles niantes de 1836.

74 DES ÉTOILES FILANTES.

le plus saillant de rapparition des bolides, c'était leur périodi- cité, qui s'est très Lien vérifiée en novembre 1836. Mais il était impossible de rien affirmer pour novembre 1837. Aux États-Unis, le professeur Olmsted, qui avait fondé ses pré- dictions sur la fameuse apparition de 1833, avait avancé de plus que des traces sensibles du même phénomène s'étaient montrées en 1834. Ce dernier fait ayant été révoqué en doute par le professeur Bacbc , ce savant , pour clore la dispute , ob- tint du ministre de !a guerre , le général Cass, l'envoi d'une circulaire de son département, invitant les chefs de poste et les commandans militai-res des ports de la république à lui faire connaître s'il y avait eu quelque chose de remarquable dans le ciel lors de cette nuit de novembre 1834. Nous avons sous les yeux le relevé des réponses qui furent adressées de tous les points des Etats-Unis , et il en résulte clairement l'absence di' tout spectacle extraordinaire de bolides à cette époque.

Mais la périodicité des météores d'Olmsted a souffert deux nouveaux échecs depuis leur dernière venue. Il est certain que dans la nuit du 10 au 1 i août dernier, il y eut une appa- rition extraordinaire d'étoiles filantes sur Thorizon de Paris ; à l'Observatoire , on en compta 107 en une heure de temps, et 184 dans le reste de la nuit. Les mêmes astronomes en avaient remarqué en tout 170 dans la nuit de novembre 1836, de sorte que le phénomène d'été fut plus notable que celui d''automne. Mais si des phénomènes non annoncés surviennent en plus grande abondance que ceux que l'on annonce , on conçoit que cela fait naître quelques doutes sur la question de savoir si les météores de novembre 1836 ne furent point dus plutôt à une coïncidence fortuite qu'à une apparition calculée.

D'un autre côté , l'idée hypothétique que l'on s'était faite du phénomène, et dans laquelle on admettait que la terre avait traversé dans sa course une plage parsemée de petites planètes lumineuses, ne s'accorde guère avec le témoignage récemment transmis à l'Académie des sciences par sir John Herschel. Ce célèbre astronome atteste n'avoir absolument rien vu d'insolite sur l'horizon de la cité du Cap dans la nuit

DES ÉTOILES FILANTES. 75

du 1-2 au 13 novembre 1836. Remarquons que sir John Hers- chel observait bien dans cette nuit identique du 12 novem- bre; car un arc de 85° environ, ou de 2125 lieues, s'étend en ligne droite de Paris au Cap , mais ce lieu ne difTère du nôtre que d'une heure de longitude en temps. Si les bolides qui ont été vus à Paris eussent été situés à une hauteur im- mense, l'astronome du Cap les eût certainement aperçus. Un calcul très simple fait voir qu'un météore à notre zénith ne peut être vu au Cap de Bonne-Espérance qu'autant que sa hauteur absolue dépasserait huit fois le rayon de la terre; et celte élévation , prodigieuse pour nos mesures , n'est qu'une dimension bien minime , quand on l'applique à des nébu- leuses de bolides voyageant dans l'espace. On peut en con- clure que le nuage lumineyx de novembre 1836 n'était point d'une épaisseur très considérable.

Nous n'avons rien appris non plus depuis une année sur la nature de ces corps , sur leur distance , ni sur leur grosseur. Ce sont des questions très intéressantes et sur lesquelles il faut se contenter encore d'approximations vagues. Cepen- dant une détermination de parallaxe approchée prise à Paris par deux observateurs aux extrémités d'une base de 4960 mètres, dans la nuit du 15 novembre 1836, a permis d'ar- river à quelques nombres contre lesquels on ne peut faire d'objection , si on les regarde seulement comme de simples limites. On a pu conclure ainsi que l'un des plus brillans mé- téores de la dernière apparition était au môms à 35 lieues de hauteur au dessus de Paris. Le diamètre apparent, qui pa- raissait de 5 à 6 minutes angulaires , montre qu'il devait avoir au moins plusieurs centaines de mètres de largeur. Enfin sa vitesse, qui était tellement rapide qu'il parcourt en un clin d'œil un espace de 20 degrés , ne permet pas de douter qu'il fût animé d'un mouvement réel d'environ quatorze lieues par seconde. II est très certain que la dislance, la grosseur et la vitesse atteignaient au moins ces valeurs.

Si maintenant l'on voulait risquer quelques vues sur la théorie des bolides, il est clair que de pareils chiffres sont

76 DES ÉTOILES FILAATES.

très favorables à la supposition que ce sont des nuages de planètes microscopiques qui se promènent dans l'espace. Les grandeurs que nous venons de rapporter n'ont rien de surprenant. Toutes les mesures qu'on a pu prendre autrefois comme de nos jours ont fourni des résultats à peu près pa- reils. Un des plus fameux météores dont parle l'histoire des sciences fut celui du 19 mars 1719, célèbre par la controverse qu'il fit naître entre Whiston et Ilalley. 11 partit de Preston, en Angleterre j et alla éclater sur Brest, après avoir détoné d'une manière effroyable et parcouru le ciel avec une vitesse de 120 lieues par minute , à une élévation de 2 4 lieues , selon Halley. Whiston estima que ce corps avait au moins deux milles de diamètre. On peut voir dans les Transactions philso- phiques, vol. xxx, que ces chiffres sont fondés sur des déter- minations angulaires et autres données sufiisamment exactes. Il n'y a donc rien de surprenant dans la prodigieuse vitesse de nos météores de novembre. Celte vitesse, comme Halley l'avait remarqué il y a plus d'un siècle, est telle, qu'elle a puissance de les garantir et au-delà contre l'attraction de la terre, puisque la théorie de la gravitation démontre qu'il suf- firait de lancer un corps avec la vitesse de deux lieues par seconde pour en faire un petit sateUite, qui tournerait au- tour de notre globe sans y retomber jamais. Puisque la ra- pidité des bolides lumineux est beaucoup plus grande encore, on conçoit très bien comment ils peuvent braver le voisinage de la terre en opposant à son attraction une vitesse qu'elle ne saurait vaincre.

Ce dernier fait est même fort heureux pour nous. Sans cette prodigieuse rapidité, les bolides se précipiteraient peut- ètresurlesol, et on a peine à se figurer tous les désastres qui devraient suivre la chute de masses incandescentes de plu- sieurs milles ou même de plusieurs centaines de mètres de largeur. C'est môme une des grandes diflicultés de la ques- tion. D'un côté, on s'explique mal comment ces globes de feu, qui paraissent par milliers, ne se rencontrent point sou- vent sous des conditions de direction et de vitesse qui amè-

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Fieraient leur chute; et d'un autre côté, il n'est pas moins certain que pareille catastrophe n'est jamais arrivée. On a découvert, il est vrai, en Russie et dansFInde, des blocs con- sidérables de fer météorique , reste de la chute de bolides assez gros ; mais aucun phénomène géologique n'a constaté le choc d'une petite planète lumineuse, événeiBent qui eût laissé des preuves manifestes, et dont mille traditions eussent gardé la mémoire. Ainsi le passé nous répond de lavenir. Il serait possible d'ailleurs que ces bolides, comme les comètes, eussent une masse très-petite sous un très-grand volume, et que le tout se réduisît à ces pluies de pierres assez exiguës qui sont le signe de leur chute. Ce serait donc beaucoup de bruit pour assez peu de chose.

Au surplus , le fait fort surprenant du passage de pareils cortèges, sans que la majorité ou même quelques-uns des membres arrivent jusqu'à nous , embarrassait Halley et Whis- ton, en 1719, de môme qu'il embarrasse nos astronomes d'au- jourd'hui. AVhislon lève ainsi la dillicuUé : « On ne connaît aucune cause mécanique ou naturelle qui puisse emi)ècher ces météores de tomber jusqu'aux basses régions. La raison n'en peut être que la bonne providence de Dieu , qui a con- finé ces terribles météores aux régions supérieures , afin de prévenir la destruction des hommes et des bètes. » C'était l'avis de l'illustre Arien, professeur de mathématiques à Cam- bridge. Mais si les bolides ne nous écrasent pas sous un dé- luge de feu, c'est que Dieu a créé des lois qui les empêchent de tomber, et ce sont ces lois qu'il est éminemment philoso- phique de prétendre découvrir.

On voit que les mesures approximatives des météores sont déjà bien anciennes, et on ne s'ai)erçoit nullement que leur théorie soit plus avancée. Déjà \\ allis , contemporain de New- Ion , avait proposé l'hypothèse généralement reçue ou ressus citée aujourd'hui, d'après laquelle les étoiles filantes appar- tiendraient à des nuages de peti(<\s comètes. Ce n'était alors xju une conjecture, comme aujourd'hui. Le pays des conjec-

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tures est si vaste qu'il est tout naturel qu'on s'y rencontre , même à plus d'un siècle d'intervalle.

Un autre point sur lequel la science météorique n"a fait aucun progrès est celui de la cause de la vive lumière que les étoiles filantes émettent, et aussi la détermination de la na- ture substantielle de ces corps. Si réellement le nuage comé- taire réside en de très hautes régions , par exemple , à plu- sieurs centaines de lieues, comme tout semble l'annoncer, alors il ne trouve plus d'air. L'aliment d'une violente com- bustion manque totalement. On ne sait point, il est vrai, quels genres de fluides gazeux peuvent régner dans l'espace à de très grandes distances du globe , et il est bien évident que les expériences qu'on a pu faire en ballon ou sur les montagnes ne sauraient rien nous apprendre à ce sujet. AI. Biot a suggéré une ingénieuse hypothèse, qui consiste à faire regarder les bolides comme occasionés par une portion de la lumière zodiacale ou atmosphère du soleil, circulant dans un plan incliné sur celui se meut le globe, et par conséquent notre terre doit pénétrer à des intervalles périodi- ques; mais cette vue très plausible ne rend point compte de l'espèce d'inflammation que ces corps paraissent subir, et qui, se terminant par une traînée phosphorescente, offre tous les caractères d'une véritable combustion. Toute théoiie serait sans doute considérablement modifiée, si l'on admettait avec un autre savant , M. Poisson , que l'air des hautes régions atmosphériques est réduit à l'état liquide par le froid , ce qui nous ramènerait un peu aux cieux de cristal de l'ancienne philosophie grecque ; toutefois ce système bizarre , qui est d'ailleurs réfuté par une foule de phénomènes optiques, n'avance à rien quant à l'explication de l'incandescence des étoiles filantes.

De quelque manière que l'on explique l'apparition des étoi- les filantes, soit périodiques, soit non périodiques, il reste toujours, contre toutes les lliéories, cette objection puissante : que l'on ne comi)rend nullement que leur venue ne soit pas

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accompagnée de leur chute vers le sol , ou au moins de pluies de pierres sur une vaste étendue de terrain. Le professeur Olmsted pense qu'ils se réiléchissent sur les couches d'air, et que la résistance qu'ils y éprouvent , étant proportionnelle au carré de la vitesse, laquelle est très grande, les oblige à rebrousser chemin et à rebondir dans les régions de l'espace , d'où ils proviennent. Mais cette réflexion ne pourrait s'exer- cer de manière à projeter hors de notre atmosphère les bo- lides qui y sont parvenus une fois, que sous certaines con- ditions précises de courbure de leur trajectoire, auxquelles il paraît impossible que tous soient assujétis. vVinsi cette hypo- thèse, qui peut fort bien se réaliser pour quelques-uns, de- vient absolument inapplicable quand on envisage la généralité et la multitude de ces corps. Que sur des myriades de bolides qui viennent éclater au milieu de l'horizon d'une contrée, il n'y en ait point un nombre notable qui se précipitent vers le sol , c'est un fait dont aucune théorie n'a rendu compte jusqu'à ce jour.

Mais si le 12 novembre on n'a pu découvrir les étoiles filantes périodiques, les astronomes ont été témoins d'un au- tre spectacle météorique assez peu commun et sur lequel per- sonne ne comptait. Cette même semaine a été signalée par l'apparition de plusieurs aurores boréales , et de cette classe extrêmement brillante et vive qu'on oljserve rarement sous nos latitudes. Sous le point de vue scientifique même, cette coïncidence est curieuse. Comme l'on ne connaît pas mieux la cause de l'aurore boréale que celle des étoiles filantes, il est impossible de déterminer quels rapports lient ces deux ordres de phénomènes, ni par conséquent de se prononcer sur la question de savoir si l'un a remplacé l'autre. Ce qui est bien certain, c'est "que pendant toute la semaine l'on attendait les météores à Paris, le ciel parut comme imprégné, sans interruption, de la matière lumineuse et inconnue qui constitue les lueurs lx)réales. Ainsi la nuit même des bolides attendus, le 12 novembre, il y eut une magnifi([Lie aurore boréale, et le H le même spectacle se rejtroduisit sur une

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plus grande échelle. Dans le cours de toutes les soirées qui suivirent celle-là, on remarqua vers le nord une lumière rouge diffuse , qui perçait malgré la couche de vapeurs et de nuages humides qui obscurcissaient l'horizon.

Toutes ces aurores boréales furent remarquée» et suivies avec un grand soin , et l'on a pu vérifier de nouveau le fait bien constaté dans Torigine par le physicien hollandais Van Swinden, de la perturbation des boussoles par Taction ma- gnétique du météore. Biais aucune de ces apparitions ne mon- tra à Londres et à Paris le segment ou arc lumineux assez appa- rent et assez net pour qu'on pût déterminer avec sûreté si la section principale de l'arc coïncidait avec le méridien magné- tique. Encore moins put-on s'assurer que le point culminant des jets flamboyans , placé derrière le zénith vers le sud, coïncidait avec le prolongement austral de l'aiguille d'incli- naison, ainsi que plusieurs physiciens l'ont annoncé. Pour pouvoir vérifier ces circonstances minutieuses du phéno- mène , il faut avoir le bonheur d'être témoin d'une aurore boréale complète et très développée, ce qui est excessivement rare à Londres et à Paris.

Cependant le météore du 14 novembre surtout offrit un magnifitjue spectacle. Pendant une forte partie de la soirée, de grandes lueurs du rose le plus pur et le plus vif s'ap- puyaient sur l'horizon et paraissaient s'épanouir d'une ma- nière égale des deux côtés du plan méridien vers le nord. Ces nuages ou plutôt ces plaques rosées changeaient de place et semblaient s'éclairer de plus en plus par une espèce de gon- llement lumineux intérieur. A'ers onze heures du soir, les lueurs se divisèrent pendant quelques instans en longues traînées alternativement blanches et roses qui se projetaient vers le zénith. C'étaient les steamers de l'aurore boréale, qui annoncent aux habitans superstitieux des Orcades la pré- sence des esprits du septentrion et les jeux des spectres guerriers. Le tout brillait d'un ton très vif de rose limpide, malgré la présence de la lune. Il est vrai que les traînées ne durèrent que pendant quelques minutes, et bientôt les lueurjs

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se fondirent en une teinte uniforme et rouge qui se montra pendant le reste de la nuit. Tels furent les spectacles météo- riques du milieu de notre mois de novembre à Paris , qui vinrent nous consoler de l'absence des étoiles filantes pério- diques (1). {Athenœum.)

(1) Depuis que cet article est écrit , il est arrivé à Paris des nouvelles fort nombreuses concernant les météores annoncés pour novembre dernier; elles ont fait voir que, si les bolides ne se sont pas montrés cette fois à Pa- ris, ils ont brillé sur l'iiorizon d'un grand nombre d'autres lieux. M. Lit— trow, directeur de l'Observatoire de Vienne, a compté plusieurs centaines d'étoiles filantes dans les nuits du 15 au 20 novembre. En Italie, dans la nuit du 13 au 14 novembre, M. Colla, astronome à Parme, aperçut 49 étoiles filantes, dont cinq égalaient Jupiter en éclat. A Turin, on en vit 76. Voici maintenant le résumé des observations suisses ou françaises , que l'Académie des sciences a reçues. A Montpellier, nuit du 12 au 13 novem- bre, 4 étoiles fil. ; observations de 31. Bérard. A Genève, même date, 6 étoiles fil.; observations de M. Wartmann. A Marseille, même date, 10 étoiles fil. ; observations de M. Valz. A Jambles (Saône-ct-Loire), nuit du Vi au 15 novembre , 39 étoiles fil. ; observations de M. Nerveaux. A Paris, nuit du 15 au 16 novembre , en une minute et demie, 17 étoiles fil.; observations de M. Danse, au collège liollin. Ces faits semblent réta- blir le caractère de périodicité des météores d'Olmsted ; mais la question est si nouvelle encore qu'il faut se garder de rien affirmer. D'ailleurs, à Paris, la clarté de la pleine lune aura suffi pour effacer un grand nombre de ces étoiles , et de plus , on ne peut pas répondre que ce n'est pas de jour qu'elles ont traversé l'atmosphère de notre capitale. X. du R.

XII.— 4' SÉRIE.

I3iagrapl)ic»

LES LIEUTENANS DE DON CARLOS C^).

La guerre de succession au trône de Ferdinand YII ne sera pas assurément pour la postérité Tun des événemens les moins curieux de notre époque. Déjà les esprits impartiaux et froids mettent moins de prévention à juger la lutte énergi- que soutenue par don Carlos contre le gouvernement de Chris- tine. Il est impossible maintenant de refuser de grands ta-

(1) Note du Traducteur . Voici le quatrième article que la Revue Bri- tannique publie sur l'Espagne, depuis l'insurrection des provinces vascomja- (las. Comme toujours, nous avons eu soin de nous adresser aux opinions les plus opposées afin de mieux éclairer la question. Le Quarterly Reviciv , 1'^- diiiburgh,le Forcign elle U^estminster, nous en ont tour à tour fourni les matériaux. Cet'.e fois, c'est le Fraser's Magazine, l'un des recueils toria les plus répandus et les plus estimés qui nous servira de guide. Nous avons cru devoir conserver à cet article la couleur d'exagération politique qui le distingue. C'est un moyen plus sûr de juger les hommes et les événemens du grand drame qui se joue en Espagne avec des alternatives si curieuses de victoires et de revers pour tous les partis. Nous regrettons que le pané- gyriste des lieutenans de don Carlos ait oublié dans cet essai quelques-uns des hommes les plus remarquables qui entourent le prince , tels que : don Joaquin Abarca, évcque de Léon, en 1781, président du conseil des ministres de don Carlos , et chargé en outre du département des grâces et justice ; don Juan Baulista de Erro , en 1774, ancien directeur des mines d'Almaden , ministre d'état sous Ferdinand YII , aujourd'hui minis- tre universel de don Carlos; don José Asnarez, en 17.J2, présidenl du conseil-général; don Nazario Eguia , en 1777, cx-vice-roi de Navarre, lieutenant-général;— Moreno, en 1778, chef d'état-ma- jor général de l'infant don Sébastien ; Villareal , en 1801 , premie aide-dc-camp de l'infant don Sébastien ; Gomez , lieulenant-gcnéral;

LES LIEUTENANS DE DOIN CARLOS. 83

lens, un grand dévoùment et un grand courage aux hommes qui , malgré les plus vives soufTrances et les périls les plus multipliés, ont battu en brèche pendant plusieurs années la révolution espagnole, bravé les menaces et les armées de la quadruple-alliance, fait retentir aux oreilles de la régente et dans l'enceinte môme de son palais leurs cris de victoire , et deux fois planté leurs drapeaux légitimes en vue de Madrid aux abois, sous la conduite d'un prince qu'on disait abruti par les moines, et qui néanmoins a laissé bien loin derrière lui Marie-Thérèse, Charles-Edouard et le duc d'Enghien. Le caractère admirable, déployé par les Basques, aura sa place dans l'histoire entre les montagnards du prétendant anglais

don José Ignacio Uranga , en 1778 , maréchal-de-canip ; Cabanas, en 1773, ministre de la guerre; La Torre , en 180'« , maréchal-dc- campi Valdespina , en 177G, président do la junte consuKalive de Biscaye ; ^ Elio , en 1806, secrétaire des commandemens de l'infant don Sébastien; Baron de Los Vallès (Aiiguct de Saint-Sylvain), ex- garde-du-corps de Charles X et aide-de-camp de don Carlos; Echc- vcrria ( l'abbé ) , en 1795, vicaire-général de l'armée ; enfin le brave Essain , paysan basque , anobli par don Carlos , pour avoir sauvé la vie au prince, le 25 septembre 183Î. La biographie de ces hommes, dont l'existence depuis 1833 est semée de tant d'aventures , eût sans contredit offert le plus grand intérêt. Ce serait, toutefois, une bien grande erreur de croire qu'il existe entre tous ces personnages une union parfaite, et que les soldats de don Carlos ne sont mus que par une seule pensée : le triomphe de la légitimité, ainsi que le fait supposer l'auteur de cet article. Bien loin de là; il serait difficile de trouver un conseil et des ministres plus divisés que ceux qui entourent le prétendant. Le parti du clergé , appuyé par don Carlos , veut tout soumettre à son contrôle, tandis que celui de Biscaye, le plus puissant de fait, ne reconnaît pour bonnes et n'entend exécuter que ses inspirations; puis viennent les légitimistes ra- dicaux; les modérés; les partisans de la guerre à outrance; ceux qui vou- draient que le roi composât avec Christine ; enfin au milieu de toutes ces divergences s'élève le parti de Castille qui réclame sa part d'influence, qui entoure le roi d'une garde composée de soldats castillans, et qui en cas de succès s'en attribuerait toute la gloire. En un mol , la petite cour de don Carlos offre un spécimen très-réel du caractère de la nation espa- gnole : tout le monde veut commander; persoime n'entend oltéir. De leur C(Mé , les soldais qui s'aperçoivent de la division de leurs chefs, ne man- quent pas de les flétrir de leurs brùlans sarcasmes : ce sont pour eux tour

8i LES LIEUTE.XAjVS DE D0.\ CARLOS.

et les exploits de rarniée de Condé. C'est la même intré- pidité militaire, le même héroïsme religieux et moral; ce sont les mêmes convictions et les mômes devoirs.

On ne saurait donc repousser avec trop d'indignation et de mépris les calomnies de la presse libérale de l'Europe qui ten- dent à représenter les fidèles soldats de don Carlos comme de véritables hordes de brigands, comme le rebut sauvage de tous les pays, et qui transforment le quartier-général de la plus belle profession de foi politique en une caverne de la Forêt-Noire ou en un repaire du Caucase. Si nous ne pouvons placer sous

à tour des ojalatcros , des corlijoos, des soldados de la ci-uz y de la estola; don Carlos lui-même n'a pu échapper à leurs mordantes épigrammes , et dans les rangs biscayens il est presque toujours désigné par le sobriquet de arlole de jauna (pauvre diable . En géHcral, on se fait une bien fausse idée du véritable mobile des soldats de don Carlos : ce n'est ni le fanatisme re- ligieux , ni le farratisme politique qui guide ces montagnards. Ils obéissent à un iiisiinct plus positif, au sentiment de la propriété que les mesures habiles du prétendant ont développées cbez eux. jN'est-ce pas en effet ridi- cule de croire que de pauvres paysans illettrés se sont insurgés en faveur du principe de la légitimité , qu'ils sont loin de comprendre, ou pour con- server des fucros , des privilèges, auxquels ils n'ont aucune part. Don Carlos ne l'a pas pensé ainsi. A mesure des émigrations des grands propriétaires , il a réparti leurs terres soit er.tro les fermiers qui les exploitaient déjà, soit cîitre les familles dont les lils sélaicnt le plus distingués sous ses drapeaux: c'est en procédant de celte manière qu'il s'est assuré le concours des prolé- laires élevés tout à coup par son autorité royale au rang de propriétaires ; c'est grâce à ce stimulant qu'il s'est créé des moyens sûrs de recrutement; qu'il a formé ces phalanges dévouées qui le suivront dans toutes les Espa- gnes, et qui l'aideront peut-être à conquérir le trône de Ferdinand, si lâ- chement défendu, et qui n'excite aujourd'hui aucune sympathie. Quoi qu'il en soit, il est curieux de voir le clnmipion du parti conservateur faire table rase des institutions de son pays pour servir sa cause; abolir d'un trait do [dume le droit de propriété et former avec les liabitans des provinces laicoH^arfftî une armée régulière; elles qui s'étaient constam- ment opposées il toute espèce de recrutement. Ainsi, ce seul acte a sufiB pour changer entièrement l'esprit national de ces provinces. C'est un fait important que l'éco nomie politique doit enregistrer, et dont elle pourra faire usage lorsqu'il s'agira d'examiner la question de la constitution delà propriété en Europe. Mais ce n'est pas tout : tandis qu'en France on discute les avantages et les inconvénicns des armées permanentes ou du système prussien, don Carlos adoptant ce dernier en a fait ressortir la supériorit^.

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les yeux de nos lecteurs le tableau de tous les exploits des su- blimes paysans de Charles V, que la vie de leurs principaux chefs, esquissée en quelques lignes, apprenne du moins ce que doivent faire les soldats par le récit de ce qu'ont fait leurs généraux. Alllareal, Merino, Sanz, Alvaro , Cabrera , Zumalacarreguy , sont des noms immortels dans les pages de l'honneur national et de la fidélité chevaleresque , noble et saint cortège de jeunes et de vieux guerriers, de martyrs persévérans brille surtout, en dépit de sa jeunesse , le ne- veu de don Carlos, I'Iafam' do_\ Sébastiex I

Lorsque les troupes royales prennent leurs quartiers, les bataillons sont îicenciés par tiers ; il ne reste que les cadres sous les drapeaux ; les soldats rentrent dans leurs foyers , cultivent les terres qui leur ont été octroyées parla muniQcence royale ; et tandis que les anciens propriétaires gémissent dans l'exil, en proie aux plus dures privations, leurs champs fournissent d'abondantes moissons que récollent à leur profit les soldats de don Carlos. Des voyageurs qui ont récemment parcouru les quatre provinces insurgées, assurent que nulle part l'agriculture n'est plus florissante. N'est-ce pas bi- zarre que tant d'innovations soient le fait du plus grand ennemi des ré- formes sociales et qu'elles s'accomplissent dans un pays qui à travers toutes les révolutions , avait jusqu'ici fidèlement conservé ses anciennes coutumes. Les provinces de Biscaye , d'Alava , de Guipuzcoa et de Navarre , sont de vieilles républiques libres qui , en subissant en apparence la suzeraineté nominale de l'Espagne et de la France, n'ont jamais abandonné leurs privilèges héréditaires. Ces contrées sont aussi peu espagnoles que peu ^ françaises. Dans la Castillc et en France rien ne ressemble aux paysages pittoresques , aux bizarres accidens de terrain , aux forets jetées sur des escarpemens , à tout ce qui constitue la physionomie sauvage des quatre provinces insurgées. Jetez les yeux sur l'amphithéâtre des Pyrénées dont cette nation originale peuple les gradins ; vous ne retrouvez ni les vastes plaines de la Castille , ni les landes sablonneuses des environs de Bordeaux. Sous le rapport politique, même isolement. Du côté de l'Espagne, ces provinces élisent les membres de leur gouvernement local , se régissent d'après leurs |)ropres lois , se radiètent du service militaire par une somme d'argent annuelle, paient, au lieu d'impôt, une contribution volontaire, et échappent non-seulemcut au système de taxes qui pèsent sur la Pénin- sule , mais à celui des douanes. Cet état dure depuis plusieurs siècles. Les habitans ont vu passer devant eux les modernes constitutions sans les re- pousser par la violence , mais aussi sans leur sacrifier l'arche sainte de leurs privilèges , et cependant c'est au milieu d'nn tel pays et avec des circonstan- ces si défavorables que se sont accomplis les faits que nous venons de signaler.

86 LES LIEUTENANS DE DON CARLOS.

Immédiatement après le ravitaillement de Bilbao, Villareal, commandant en chef à cette époque de l'armée de Charles V, comprit tellement le danger de sa position, qu'il voulut re- mettre sa démission entre les mains du prince. Le choix de son successeur agita beaucoup l'état-major les haines et les rivalités avaient rendu le commandement suprême un objet d'épouvante. Pour imposer silence à des dissidences privées qui ne pouvaient que nuire à l'intérêt de sa cause , pour éteindre avec prudence des fermens incendiaires , don Carlos fit preuve d'une sage et haute politique en investissant son neveu , don Sébastien , de l'autorité supérieure. Cette nomi- nation causa une satisfaction générale; elle plaçait toutes les prétentions sur le môme niveau en ne les blessant pas ; il y avait en môme temps de la part du roi un noble courage à mettre don Sébastien face à face avec des périls qu'une guerre aven- tureuse et acharnée augmentait encore. Lejeune prince avait déjà montré qu'il était digne, malgré sa jeunesse et son inex- périence, de la responsabilité que Charles V lui conférait comme un baptême militaire; sa conduite ultérieure justifia d'une manière brillante les espérances qu'il avait données.

Ainsi , le premier acte de son commandement fut la réor- ganisation de l'armée ; aucun des nombreux détails qui se rat- tachaient à cette grande mesure ne lui parut étranger. Par un trait de modestie bien rare dans le caractère espagnol, il ne reculait pas devant l'aveu de son ignorance; dans les questions spéciales, il recevait tous les conseils avec un profond senti- ment de gratitude , et n'en montrait que plus de fermeté et de rapidité dans ses décisions. La promptitude avec laquelle il a secouru Guibelalde , et les manœuvres habiles qui ont dé- cidé successivement la retraite des généraux Espartero etlri- baren, tandis qu'il jugeait prudent de changer le théâtre des opérations militaires dans les provinces , sont des faits récens qu'il n'est pas permis de révoquer en doute. A la tête d'une poignée d'hommes fiers et hardis, exaspérés, pour ainsi dire jusqu'à la fureur, par les privations et les souffrances qu'ils ont subies , enthousiastes de leur cause et dévoués chacun

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personnellement au prince qui les commande , la plus entière , la plus intrépide assurance est à la fois une vertu de saison et de rigueur. Que le plan actuel de campagne soit maintenu , et cette vigoureuse activité suffira pour placer avant peu la couronne des Espagnes sur le front de Charles Y.

Marie-Thérèse, princesse deBeira , fille de don Juan YI de Portugal , sœur de l'empereur don Pedro et de don Miguel et de la femme de don Carlos, épousa l'infant Pierre, fils du prince Gabriel, oncle de don Carlos. L'infant mourut le 4 juillet 1812, laissant un seul fils, Sébastien Gabriel, le jeune homme déjà si remarquable qui nous occupe. Par consé- quent il est cousin germain de don Carlos et neveu de sa der- nière femme; le sang des Bourbons coule , mêlé au sang des Bragance dans ses veines. en novembre 1811 il est grand prieur de Saint-Jean, et a été uni par procuration le 7 avril 1832 , et en personne le 25 mai de la môme année à iMarie- Améfie, fille de François P% roi des Deux-Siciles; cette prin- cesse est sœur de Clmsiine , soi disant reine régente d'Es- pagne. La taille de l'Infant est médiocre , ramassée(l), mais ses traits respirent l'énergie , le patriotisme et la franchise. Une intelligence vive anime son heureuse physionomie à laquelle un léger défaut de l'œil droit imprime une originalité parti- culière. Sa figure , d'ailleurs , annonce une bienveillance iné- puisable , une extrême activité d'esprit et de corps, et la mâle rudesse qui brave et supporte les fatigues de la guerre. Don Sébastien est excellent cavalier, et lorsqu'il est emporté par son cheval, à la tète de l'état-major qui l'accompagne, ses mouvemens deviennent si rapides que le cortège disparaît bientôt derrière lui dans la poussière de la plaine ou dans les fumées du combat. Toutes ses manières sont empreintes d'une politesse exquise, toutes ses paroles pleines de charme et d'éclat; il joint l'urbanité d'un gentleman à l'affabilité d'un descendant de Henri lY. Enfin les gens de sa maison , ses ser- viteurs intimes lui témoignent des sentimens d'affection et de fidéUté presque romanesques. On voit qu'il ne manque à ce

(1) Quelques personnes assurent même qu'il est atteint de gibbosilé.

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jeune prince ni les facultés saillantes qui séduisent les cœurs,' ni les qualités fortes qui assurent la victoire. Il est principale- ment admiré des hommes qui , à l'instar du comte de Madère, peuvent mettre en parallèle sa conduite et les efforts prodi- gieux de don 3Iiguel dans les mêmes circonstances d âge, de péril et de responsabilité.

Le COMTE DE Madère, noble Portugais d'une haute origine et d'une puissante renommée, est compris dans l'état-major de Charles V en qualité d'aide de camp. Cet officier supérieur, qui fut créé pair de don Miguel, est plus connu sous le nom de don Alvaro , qu'il portait encore lorsqu'il défendit l'île de Ma- dère, dont il était gouverneur, pendant les dernières luttes intestines du Portugal. Après la convention d'Evora da Monte, il ne consentit à rendre le dépôt qui lui avait été con- fié que sur un ordre autographe du roi son maître. Malgré cette éclatante manifestation de ses sentimens, le comte de Madère avait tellement réuni Teslime de tous les partis par l'élévation de son caractère, que le nouveau gouvernement lui offrit de le réintégrer dans ses fonctions, pourvu qu'il prê- tât serment à don Pedro ; mais il refusa , préférant l'exil à rhonneur de servir, ce sont ses propres paroles , une faction usurpatrice > réponse mémorable qui prouve combien les amis du roi don JMiguel demeurent invinciblement fidèles à toutes les chances de sa fortune, et qui réduit au néant les calomnies de la presse libérale dont cet infortuné monarque est victime.

L'ancien défenseur de Madère passe pour un homme pro- fondément versé dans les connaissances spéciales de l'art mili- taire. Il a fait la guerre de la Péninsule sous l'immortel Wel- lington , d'abord comme major des onzième et vingt-troisième régimens de ligne de l'armée portugaise, puis comme aide de camp d'un général anglais. Un grand nombre de titres et de décorations récompensèrent un si rare mérite, des talens si éprouvés. Les services de don Alvaro , joints au caractère le plus élevé et aux manières les plus bienveillantes , ne tardè- rent pas à lui gagner l'estime et la confiance de son chef, qui,

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au lit de mort, lui légua son épée. Le comte de Madère ne s'est jamais séparé de cette arme , témoignage glorieux des sentimens qu'il sut inspirer à un commandant des troupes britanniques. Plus tard, il prit une part active à la révolution d'Oporto, en 1828; à la suite de ces événemens politiques, il s'embarqua pour JMontevideo comme adjudant-général d'une division portugaise dont le commandement lui fut à la fin dé- volu. Aujourd'hui, la lépugnance extrême et proverbiale du soldat espagnol pour les ordres de tout chef étranger, et le plan de campagne particulier suivi dans la guerre de la suc- cession ne permettent malheureusement pas au comte de 3Ia- dère de développer ses talens de tacticien pour la cause de don Carlos ; mais ses conseils ont un pouvoir incontestable sur les décisions du prince qu'il sert peut-être plus efllcacement par son expérience consommée.

Don Alvaro, comte de 3Iadère, a quarante-deux ans. Sa taille imposante (cinq [)ieds dix pouces) , sa longue chevelure blonde , sa stature , régulièrement belle , en font un des hom- mes de guerre les plus attrayans qui se puissent voir.

Il semble que la Providence se soit plu à réunir les con- trastes les plus frappans de la poésie militaire dans le person- nel du cortège éminent qui entoure Charles A . A côté de don Sébastien , image de la précoce intelligence et de la maturité prompte dont la nature comble les races royales , il est impos- sible de ne pas admirer les cheveux blancs, l'existence rava- gée et les vénérables cicatrices du vieux général RAiMUiVDO PiNHEiRO. La vie guerrière de cet olîicier est un nou- veau chapitre de l'histoire de Pelage. Employé supérieur au service du Portugal, il a gouverné le Minho et commandé à Braga lorsque les troupes royalistes furent repoussées à Gui- marena et à Santa Tirco , à l'époque l'amiral Napier sur- prit Corminho et s'empara de Yiana. Réfugié dans le Tras- <JS-]Montes avec les débris de son corps d'armée , il joignit le général Santa ]\rartlia sur les bords de la Tameya, dans les plaines d'Amarante. Là, un dernier clTort, une tentative dé- sespérée ne put retarder le mouvement en avant des coloa-

XII.— 4' SÉRIE. 7

90 LES LIEUTENAN3 DE DON CARLOS.

nés pédristes. Enveloppé dans la ruine commune à tous les défenseurs de la plus noble des causes , Pinheiro se voyait dans la nécessité d'abandonner sa famille et de se retirer eu Angleterre, il n'avait même que très diflîcilement échappé à la mort en se plaçant sous la protection du drapeau britan- nique , lorsqu'il parvint au camp de don Carlos. La fortune ne s'était pas lassée de le poursuivre ; de nouveaux dangers at- tendaient son courage. Fait prisonnier dans l'expédition de Gomez, il allait offrir sa poitrine au feu des christinos, quand ceux-ci dédaignèrent de sacrifier des jours qui leur sem- blaient près de s'éteindre. Le général profita de leur négli- gence, trompa ses gardiens et rejoignit aisément les provin- ces fidèles.

Pinheiro a été pendant quelque temps gouverneur du fort Saint-Julien , à l'embouchure du Tage , et y a laissé les plus honorables souvenirs par l'huniinité dont il fit preuve dans l'exercice de ses pénibles fonctions. Le fort Saint-Julien était une prison politique sous le gouvernement de don Miguel. On voit que l'existence de cet oflicier présente un beau déve- loppement de toutes les vicissitudes militaires; son extérieur est en même temps recommandable par ses mâles proportions. Il a plus de six pieds , la figure martiale , le regard chevale- resque et enilammé ; c'est un homme de fer par sa carrure et par la force de son caractère. Il y a dans sa personne l'étoffe d'un paitisan à la façon de Cabrera.

Celui-ci est sans contredit Tindividualité la plus forte, l'es- prit le plus en relief dans l'armée royale depuis la mort de Zii- nialacarreguy. Les exploits de Rvmon Cabrer.v ont le mer- veilleux des temps héroïques du moyen-âge , et le prestige qui environne ses rencontres avec les troupes rebelles sullîrail à un poème de l'Arioste. Il était d'abord destiné par sa familie aux honneurs de l'église; il étudiait dans 'ce but à l'université de Saragosse. Tendre mèio et dévote Espagnole, dona Ca- brera attendait avec autant de ferveur que d'impatience le jour son fils, prosterné devant lautel , allait recevoir de l'archevêque la consécration définitive; mais le natu-

LES LIEUTENAINS DE DOIS CAPxLOS. 91

rcl belliqueux du jeune hoiiime répugnait aux loisirs monas- tiques, et comme son dévoûment aux intérêts sacrés de don Carlos était dans les principes héréditaires de sa famille, il abandonna le diaconat à l'époque de la révolution pour se je- ter avec enthousiasme dans les rangs des volontaires roya- listes, ïl y gagna successivement les épaulettes de lieutenant et d'adjudant; et lorsque, plus tard, le gouvernement de Cliristine ordonna le désarmement de ce corps d'élite ; à la nouvelle d'une mesure qui frappait aussi brutalement les seuls défenseurs de l'autel et du trône, le mépris et l'indignation de Cabrera furent tels que , ne consultant plus que l'intérêt de sa race et la dignité de la patrie, il résolut de former des -guérillas pour soutenir à outrance la cause de Charles \.

Les chefs carlistes venaient de s'assembler dans la Navarre et avaient nommé Zumalacarreguy commandant en chef des troupes royales. Cabrera parut subitement sous la tente de ce général et demanda à servir en homme résolu. Zumalacar- reguy n'ayant pas jugé à propos de lui confier un comman- dement, Cabrera retourna dans l'Aragon. Malgré ce refus, nous le retrouvons en 1835 tenant déjà la campagne avec de faibles recrues. Il fut bientôt rejoint par Quilez, dont les res- sources étaient également fort minces. Leurs bandes , rapide- ment accrues , éprouvaient de telles difficultés à réunir des moyens de subsistance que les deux chefs, pour contraindre leurs hommes à vivre séparément, ne concertaient plus leurs opérations.

Notre héros poursuivit sa tâche avec une incroyable éner- gie. Lorsque , plus tard , il se joignit au brigadier général ba- ron de Hervé , l'un et l'autre rassemblèrent en quelques mois des forces considérables , traversèrent le Bas-Aragon et ré- pandirent dans la majeure partie du royaume de Yalence la terreur des armes de don Carlos. A la mort du baron de Her- vé, fait prisonnier et fusillé par les christinos, il fut nommé J)rigadier-général. Depuis ce moment, le plan de campagne de Cabrera s'est toujours borné à préoccuper l'ennemi d'une frayeur continuelle par la rapidité foudroyante de ses mar-

92 LES LIEUTENANS DE DON CARLOS.

ches et la violence imprévue de ses attaques. Mais il faut rap- porter l'exaltation de son caractère et la haine implacable dont il poursuit le parti de la reine à l'assassinat de sa vieille mère , inhumainement massacrée , le 16 février 1836, pour avoir donné naissance au brigadier Cabrera.. Cet acte de féro- cité barbare excita universellement des sentimens de dégoût et d'horreur, et frappa d'un coup terrible la cause que les meurtriers avaient prétendu servir par un crime aussi lâche, ("ette mort atroce enflamma Cabrera d'une ardeur nouvelle; Dès lors , les plus sanglantes et les plus justes représailles si- gnalèrent partout son passage. On peut juger de l'impression que cet événement laissa dans son esprit par l'ordre du jour suivant qu'il fit parvenir à ses troupes, au Val de Robles, le 20 février 1836 :

Quartier-général du commanclemeiit en chef du Bas- Aragon,

Le barbare et sanguinaire don Augustin Nogucras , qui s'intitule commandant supérieur du Bas-Aragon, a dernièrement proclamé, comme un fait héroïque , l'atroce assassinat qui vient d'avoir lieu à Tor- tosa sur la personne de mon innocente et malheureuse mère qui , le ma- tin du 16 courant , fut inhumainement fusillée dans le quartier de Bar- bican, et l'indigne traitement subi par mes trois sœurs, bien que deux d'entre elles fussent mariées à des gardes nationaux , qui sont à pré- sent tous emprisonnés.

Rempli d'horreur, mais nidlement ébranlé dans ma résolution et dans ma constance par cet acte douloureux , bas et lâche , digne seule- ment d'hommes qui cherchent le triomphe de leur cause dans la terrem- et dans le carnage , en présence de la désolation ces misérai)les plon- ''ent ainsi la patrie et les familles , supposant d'ailleurs que leur système Ce violence , une fois révélé , consolidera l'usurpation coupable à la- quelle on doit déjà tant de victimes , moi , dans l'exercice des droits que la loi et la justice me garantissent, en qualité de commandant-général de cette province , au nom de notre roi et seigneur légitime don Car- los V, et conformément aux pouvoirs dont je suis investi , j'ai résolu ce qui suit :

Le soi-disant brigadier don Aiigtislin Nogueras et tous ceux qui peuvent en ce moment servir dans l'armée ou tenir un emploi quelcon-

LES LIEUTENANS DE DON CARLOS. "93

ique dans le gouvernement de la reine appelée régente , sont désormais déclarés traîtres à S. M.

Tous ceux qui , conformément à la présente déclaration , pour- ront être pris , seront fusillés.

3" L'épouse de don Manuel Fontiveros, ex-commandant de Chelva, dans le royaume de Valence , qui a été arrêtée pour réprimer la fureur des révoludonnaires , sera immédiatement fusillée , en juste compensa- tion de l'assassinat de mon innocente mère, ainsi que trois autres fem- mes nommées : Cinta Tas, Mariana Guardia , et Francisca Larguesa , afin de venger l'infâme traitement exercé sur la plus digne et la meil- ieiue des mères.

W Quoique mon cœur soit brisé et mes yeux inondés de larmes au moment je dicte cette résolution , je déclare ici , malgré mon horreur pour les atrocités dont ma famille a été victime, comment je prétends Tcngertantde forfaits. Cette soif de sang humain sera impitoyablement assouvie par la mort de vingt individus pour chaque nouvelle victime de pareils meurtres qui pourront être commis dans la suite.

Cet ordre du jour fut publié dans toute l'Espagne, afin qu'on ne prétextât pas de son ignorance. Les quatre femmes dont il est question subirent la mort; mais nous devons dire , à la louange de Cabrera , que don Manuel de Fontiveros rejeta lui-même la violence de cette mesure et la perte d'une épouse chérie sur le caractère implacable de la guerre faite au nom de Christine. La férocité était si peu du goût de Cabrera que , le 26 du môme mois, dix jours après le meurtre de sa mère , îl adressa une circulaire aux capitaines-généraux de l'Aragon, de Yalence, de Catalogne, et aux gouverneurs de Tortose, Alconez , Morella , Cantavieja , Cpstellon de la Plana , Teruel , tous fonctionnaires d'Isabelle , pour les informer de l'établis- sement d'un hôpital commun aux deux partis à Ballaster, il avait même dirigé les prisonniers christinos de Brenol , et pour leur demander qu'on respectât l'inviolabilité de cette place qui devenait le refuge des blessés et des malades. Sa circulaire prévenait en outre les autorités constitutionnelles que si les limites, fixées à six lieues de Ballaster, étaient franchies sans avertissement préalable , tous les prisonniers

94 LES LIEUTENAXS DE DON CARLOS.

feits dans ce rayon seraient immédiatement fusillés. II ajoutait que les christinos réfugiés dans riiùpital de cette ville paie- raient de leur tôte les atrocités ordinaires dont on serait tenté de rendre victimes les prisonniers royalistes tombés entre les mains des troupes libérales.

Les satellites de rusurpation , disait-il en terminant , ont voulu

soiùller mon caractère en lui attribuant les penchaus sanguinaires d'une ])ête féroce, tandis que je n'ai jamais exercé que de justes représailles. £n proposant aujourd'hui des moyens de civiliser la guerre , je proclame mes sentimens véritables , et je montre que pour la clémence et pour 1 a générosité , je ne suis pas en arrière de nos ennemis.

Nous ne suivrons pas le général Cabrera dans sa brillante carrière ; il suffit de rappeler que , malgré les fables accrédi- tées par les libéraux tant de fois sur les défaites prétendues ou la mort subite de ce partisan, l'Espagne entière tremble devant ses armes, et que naguère encore il était sous les murs de 3Iadrid. Don Ramon Cabrera est pauvre; il avait pour tuteur et patron don Antonio Sanz, prébendaire et professeur à l'université de Tolosa, maintenant chape- lain de l'infant don Sébastien. Ses yeux noirs étincelans, sa longue chevelure d'ébène , les tons bruns et olivâtres de sa peau annoncent la vigueur de corps et d'esprit dont il a donné tant de remarquables preuves. Il ne porte jamais les insignes d'oflTicier-général. Il est le seul, parmi les lieutenans de don Carlos , qui de prêtre soit passé militaire , car Mé- rino est toujours soldat et vicaire du Christ.

Don Gero.\i3io , plus connu sous le nom du curé Mé- rino, est dans la Vieille-Castille , d'une famille de cultiva- teurs. Ses parens l'envoyèrent à l'école de Lenna pour y ap- prendre le latin; mais comme il ne réussissait pas beau- coup dans cette étude , ils le rappelèrent dans leurs foyers pour lui confier la garde d'un troupeau de moutons dont ils regardaient la surveillance comme plus profitable à leurs intérêts et à la fortune de leur fils. Le jeune Géronimo se renferma dans ses fonctions pastorales jusqu'à la mort du

LES LIEUTENA>5 DE D0.\ CARLOS. 95

curé de son village natal. A cette époque il ne se trouva per- sonne pour remplir la place du défunt; 3Iérino se remit à l'é- tude pour s'en montrer digne. Avec le secours d'un vieux recteur de Cubas Rendias , et après dix mois d'un travail opi- niâtre , il reçut les ordres.

Une ame candide , une charité évangélique et des princi- pes austères lui gagnèrent en peu de temps TafTection non seulement de ses ouailles, mais encore de toutes les bourga- des environnantes. Le plus ardent amour pour sa patrie ani- mait surtout le cœur du respectable prêtre du Christ. Durant rinvasion des Français, sous Bonaparte, il remplissait paisi- bleR::ent les devoirs sacrés de son ministère , lorsqu'un parti de dragons pénétra dans sa cure ; les cavaliers français s'emparè- rent de ses mules , et . sur le refus énergique de 3Iérino de les servir comme domestique, ils le menacèrent d'abord de le tuer et finirent par le rouer de coups. Cet outrage détermina la conduite que Géronimo a tenue depuis. Il dispersa sur-le- champ ses moutons, rassembla ses paroissiens, arma tous ceux qui voulurent le suivre; et, saisissant lui-même un fusil, il jeta l'effroi sous les murs de Burgos par ses succès militaires. Le tableau de ses campagnes , pendant la guerre de la Péninsule, occupe une si brillante place dans les souvenirs de cette époque remarquable, qu'il est superflu de les retracer ici. A la fin de la guerre , il fut nommé colonel ; mais désirant rentrer dans la vie ecclésiastique , il acce[ita un canonicat dans le chapitre de la cathédrade de Yalence. Bientôt, sur quelques difllcul- lés qu"il eut avec les chanoines, il rentra dans son presby- tère. La mort de Ferdinand, en 1833, le trouva prêt à re- prendre la campagne; il proclama Charles Y, et son mouve- ment fut suivi par les volontaires de Burgos , aux ordres de José Hilarion. On le vit ensuite traverser les provinces avec le général Cuevillas , favoriser l'entrée de ce partisan en Por- lugal ; depuis cette époque, les aventures de 3îérino ressem- blent au roman le plus fabuleux, et les ressources qu'il déploie pour tromper l'ennemi excitent sans cesse l'admiration et la surprise. Par son expérience personnelle et la fidélité inébran-

V6 LES LIEUTENANS DE DOX CAPxLOS.

lable de ses paysans , il a esquivé, dès le principe de la guerre actuelle, les poursuites des nombreuses troupes qui avaient ordre de le prendre mort ou vif. Il rejoignit Zumalacarreguy dans les provinces basques et fut quelque temps éloigné du service pour se rétablir d'un coup de pied de cheval qui le blessa grièvement. Aujourd'hui, plus ingambe et plus actif que jamais, il fait partie de l'état-major de l'infant don Sébastien , avec le grade de major-général.

La popularité de Mérino dans les Deux-Castilles est im- mense. Il sort peu, s'exprime avec une éloquente simplicité; toute sa garderobe se compose d'un seul habillement complet. Son costume favori consiste dans une zamarra , espèce de jac- quette ordinairement en peau de mouton , dont la toison esl teinte en noir, très chaude et parfaitement commode pour braver les froids rigoureux des montagnes de la Péninsule. Il porte un pantalon noir et un chapeau très pointu, avec d'innombrables petites aiguillettes de fer comme les paysans de la Castille. Il ne boit que de l'eau et ne fume jamais. Tel est ce labrador de soixante-dix ans bientôt.

Les terribles blessures queGuiBELALDEa reçues, la perte do deux fils, le 16 mai 1836, morts pour la défense des lignes royalistes qui furent plutôt forcées par la manœuvre des ba- teaux à vapeur que par le mouvement des Anglo-Christinos, ont accru Ténergie de cet oflicier. C'est à Guibelalde qu'on doit attribuer la formation de la ligne de défense qui court de la montagne d'Oriomendi , en face de Saint-Sébastien , vers Renderia, et continue jusqu'à Irun.

Après la retraite désastreuse de Bilbao, j'obtins, comme ayant fait partie de l'armée , la permission de gagner Irun pour remonter mon écpiipement qui était tombé au pouvoir des christinos. Nous passâmes si taid à Ilernani qu'il nous parut inutile de rendre visite au capitaine-général. Mais à peine avions-nous (piitté la ville, que nous fumes atteints par un détachement qui avait ordre de nous ramener. On n'é- couta pas nos explications. Je fus conduit en présence de €uibelalde. Il exprima d'abord d'un ton un peu haut sa sur-

LES LIEL'TENANS DE DON CARLOS. 97

frise d'une contravention aux réglemens militaires qui était en outre une impolitesse; cependant, après nos excuses, il témoigna ses regrets du retard apporté dans notre voyage, el son ressentiment n'eut pas d'autres suites.

C'est dans ce moment que j'ai saisi à mon aise les dehors si frappans du capitaine-général. Guibelalde joint à la hauteur caractéristique des Espagnols une sorte de condescendance extérieure; il est à la fois dur et soumis, raide et incliné. Son ceil est large , sa bouche fine , les lignes du front et du nez sont pures. IMais il est impossible de ne pas remarquer le sin- gulier éclat de férocité qui ressort de toutes ses manières et brille dans toute sa personne. L'expression de sa belle figure en souffre naturellement. Depuis une horrible blessure, qui lui fracassa une partie du crâne, Guibelalde ne saurait boire du vin sans se livrer à des accès de rage. IMalheur au libéral qu'il capture dans ces instans d'ivresse! On ne cite pas moins avec éloge la clémence dont il a fait preuve en demandant le rappel du décret de Durango. à Lizorza, dans la province deGuipuzcoa, don Bartholomeo Guibelalde a environ cin- quante-cinq ans et cinq pieds dix pouces. Sa femme et sa fille, seul enfant qui lui reste, tiennent compagnie au général dans sa solitude d'IIernani. L'aspect de cette famille, sa demeure, son existence ; tout est sombre et triste comme le dévoûment qu'elle partage.

Tels sont les principaux personnages militaires de l'armée de don Carlos. Au second rang se trouvent encore des noms qui doivent être chers aux défenseurs de l'autel et du trône dans tous les pays monarchiques de l'Europe. La défense ré- cente et désespérée d'Irun par une poignée de paysans contre les attaques des forces anglaises et espagnoles combinées, au nombre de huit mille honmies, a forcément appelé l'attention sur le brave lieutenant qui a su se maintenir si long-temps dans ce misérable poste. Les services qu'il a rendus à Fonta- rabie et sur la Cidassoa , et la singulière licence des feuilles radicales qui , en l'absence de faits historiques , se sont amu- sées à peindre cet officier sous les plus sinistres couleurs, lui

9B LES LIEUTENANS DE D0.\ CARLOS.

donnaient naturellement des droits à une place dans notre Jjiographie.

Le colonel Soi^ôa, de la province de Guipuscoa, est issu d'une fomille honorable, mais pauvre. Au commencement de la guerre, il était simple agriculteur et cultivait son petit do- maine, lorsque le tocsin sonné de toutes parts au nom de Zu- malacarreguy vint retentir à son oreille. Sorôa courut aussitôt se ranger sous les drapeaux du chef adoré des Basques. Le Napoléon de l'Espagne apprécia dignement son courage, et dès ce moment lui réserva les postes les plus périlleux, les entreprises les plus hardies. ^Malgré les mœurs inflexibles que Sorôa a du nécessairement contracter dans les camps , sa ma- gnanimité est proverbiale. On raconte que dans une escar- mouche où il était resté maître du terrain, ses soldats fatigués abandonnant les blessés Ubéraux à leur sort , le colonel de- manda sévèrement quels étaient ces malheureux qu'on lais- .sait gisans à terre sans secours. « Ce sont des christinos, lui répondit-on négligemment. Des christinos I s'écria Sorôa ; on n'abandonne jamais un christino I » et, le premier, il donna l'exemple à ses troupes stupéfaites de son humanité en transportant lui-même un blessé aux ambulances de son corps d'armée.

Il a couvert de honte les généraux constitutionnels par sa défense d'Irun avec une artillerie usée et cent cinquante paysans. Evans fut assez intrépide pour venir le reconnaître en forces ; lorsque Sorôa vit la légion couronner les hauteurs qui enveloppent Irun : » Par ma foi ! s'écria-t-il, ce vendeur de sang {sangre vendida] a soin de toujours marcher en for- ces; mais c'est qu'il veut sans doute attaquer le général Ha- rispel » Evans , déployant toute sa légion , ayant enfin sommé le brave colonel de se rendre , il congédia le parlementaire avec indignation, et déclara quil défendrait la ville jusqu'à la dernière extrémité. Nous savons qu'il a tenu parole.

Quarante-cinq ans envii'on , une énorme cicatrice qui part de la tempe et traverse le visage en le défigurant , un œil de moins; telle est la physionomie de ce Casque redoutable. La

LES LIEUTEXA^S DE BOy CARLOS. 99

guerre civile semble avoir épuisé tous ses ravages sur son front. C"est pourtant d"une si noble existence , d'un bonime si admirable, que les gazettes révolutionnaires ont osé dire en dé- crivant l'entrée à Saint-Sébastien des débris échappés au mas- sacre d"Irun: « Sorôa est un monstre , un ruffian , un cyclope dont la corpulence égale la difTormité.... «Nous n'en rappor- tons pas davantage pour l'honneur des journalistes anglais.

La presse britannique a des manies , sinon plus hideuses , nu moins plus ridicules ; c'est de prétendre que les officiers de don Carlos ont débuté seulement dans la guerre actuelle. Ils étaient presque tous dans les rangs de l'armée de Ferdi- nand YII, C"est ainsi que nous trouvons don Pablo Sanz , en 1821, au service du roi , sous le commandement du baron d'Erolles. Lieutenant au 3'' régiment de ligne , et postérieure- ment au -1^ d'infanterie avec Zumalacarreguy , il fut, avant la mort de Ferdinand, dénoncé comme royaliste et destitué , le tout à l'instigation de Quesada. Rentré en Biscaye, lieu de sa naissance , quand ^'erastegui proclama Charles Y, il se joi- gnit à cet officier. jMais la haute fortune militaire de son an- cien camarade Zumalacarreguy le porta bientôt lui-même aux premiers grades. Nommé commandant en chef du 6^ régiment do Navarre, dont la belle tenue et l'excellente discipline té- moignent de son mérite , il prit part aux combats d'Armains- teguy et d'Amescoas. Dans ce dernier engagement, il reçut une balle qui entra par la mâchoire inférieure et sortit par la gorge. Ce singulier coup de feu bouleversa entièrement sa physionomie en contractant le bas de la bouche et en altérant ses traits. Au siège de Bilbao , déjà brigadier-général , il com- manda le corps d'observation qui stationnait sur les hauteurs, entre la ville et le pont de Castojando. Ce pont, une des clés de la position occupée par les royalistes , était de lapins grande importance pour le blocus ; il suffisait de l'emporter i)our que la place fut secourue. A la tète d'un seul bataillon du •2'' régi- ment de Guipuscoa , Sanz repoussa toutes les attaques d'Es- partero sur ce point. Quand don Carlos passa l'Ebre , il fut chargé de l'arrière-garde de l'armée. Ce mouvement inattendu

100 LES LIEUTENAÎVS DE DOJV CARLOS.

dérouta les généraux de la régente; Espartero s'occupa de réduire les provinces du nord et de rallier les troupes d'Evans. Irribaren s'aperçut le premier de la manœuvre des royalistes; mais il était trop tard. Ce fut sous ses yeux, pour ainsi dire, que don Carlos et l'infant firent une entrée triomphale à Huesca , après une marche forcée de dix jours.

Répandue dans les fermes de la campagne environnante et dans les faubourgs d'Huesca, l'arrière-garde de Sanz eut à soutenir les tentatives d'Irribaren pour la séparer du gros de l'armée royale. Une attaque combinée d'artillerie et de cava- lerie ne fut pas moins sans résultat ; don Pablo avait culbuté les christinos avant que les deux escadrons de Villaréal eussent rejoint sa colonne. Don Sébastien seul, parla rapidité de son coup d'œil et l'à-propos de ses secours , concourut avec Sanz à la défaite d'Irribaren. Quelques bataillons ache- vèrent sa déroute. On sait que le vice-roi libéral resta sur le champ de bataille si grièvement blessé , qu'il mourut peu de temps après à Almodovar.

Après le colonel Sorôa et don Pablo Sanz , nous ne pouvons mieux terminer ce catalogue illustre que par le capitaine Hé- rouard, de l'ex-garde royale de Charles X, qui a rendu de grands services à don Carlos , dont il a organisé l'artillerie. Fort aimé de Zumalacarreguy pour ses talens spéciaux dans cette arme , il a établi une fonderie dans les lignes carlistes : le cuivre, toutes les chaudières et les ustensiles de la province ont été mis en réquisition par ordre du général en chef. C'est à M. Hérouard que revient l'honneur des captures faites sur la côte, telles quCBermeo, Lequeitio, Plencia, etc., toutes villes fortifiées. Dans la série de ces heureux coups de main , on le vit une fois entrer le premier par la brèche , malgré quatre blessures reçues au fort de l'action. Il employa le boulet rouge à Fontarabie, lors de l'attaque des Anglais. C'était une innova- tion diflicile à tenter dans l'artillerie carliste ; mais le capitaine en vint à bout au moyen d'un fourneau qu'il construisit , avec le secours de quelques paysans , sous les yeux de la gar- nison stupéfaite.

LES LIEUTENANS DE DON CARLOS. 101

Cet officier, quoique Français, est d'une brusquerie sans exemple et qui donne souvent lieu , dans cette triste guerre, aux aventures les plus plaisantes. A table, un jour , le baron H..., ne croyant pas Ilérouard présent , assura qu'il avait été colonel dans la garde de Charles X. Le capitaine prit aussitôt la parole. ^ Monsieur, dit-il au baron, j'ai eu l'honneur de connaître personnellement chaque colonel de la garde royale , mais je n'ai pas l'honneur de me rappeler le ba- ron II... »

{Fraser's Magazine.)

llinnicjce.

AVEiS'TURES ET EXPEDITIONS DU CAPÎTAïNl! BONNEVÎLLE

DANS l'intérieur DE L'aIIÉRIQUE SEPTEMRIONNALE.

Nons avons, Tan dernier, fait l'histoire de la grande entre- prise formée par M. Aslor de New-York, sur les côtes nord- ouesl de TAmérique, afin d'établir un comptoir pour le com- merce des pelleteries, à l'embouchure de la Columbia ou Oi\- gon, et nous avons ensuite rendu compte de la prise du fort Astoria] par les Anglais. M. Astor, n"ayant pu obtenir du gou- vernement des Etats-Unis les secours dont il avait besoin pour réparer cet échec, renonça à ses projets, et le commerce des pelleteries tomba dans les mains do plusieurs compagnies rivales, qui cherchèrent toutes les occasions de se faire réci- proquement le plus de tort possible. A côté de ces compa- gnies, on vit plusieurs aventuriers se livrer pour leur compta particulier aux hasards et aux dangers de ces longues , loin- taines et difficiles expéditions; les uns poussés par l'intérêt, les autres excités par le désir de faire quelque chose dex- traordinaire. Au nombre de ces audacieux coureurs d'aven- tures, le capitaine Bonneville tient sans contredit la première place. Nous allons le suivre dans une de ses expéditions.

Le 1'^' mai 1S32, le capitaine Bonneville partit du poit Otage, sur le Missouri. Sa troupe se composait de 110 hom- mes , dont la plupart avaient déjà visité le pays des Indiens -, dans ce nombre , il y avait des chasseurs et des traqueurs

AVENTURES DU CAPITAINE BONNEVILLE. 103

pleins d'expérience. Ces expéditions lointaines se font ordi- nairement à dos de cheval ou de mulet, Bonneville substitua des charrettes à ces moyens de transport. Il en réunit vingt qui étaient attelées soit de bœufs, soit de chevaux ou de mulets, et qui cheminaient sur deux rangs , au milieu de la troupe , divisée elle-même en avant-garde et arrière-garde les deux lieutenans du capitaine Bonneville s'appelaient Walker et Circé. I.e capitaine désirait pardessus tout arriver aux montagnes avant les grandes chaleurs de l'été et avant la réunion annuelle des personnes attachées au commerce des pelleteries. Les deux grandes associations rivales , sa- voir : la Compagnie Amdricaine et la Compagnie des Mon- tagnes Rocheuses , avaient indiqué cette année à leurs tra- queurs, pour lieu de rendez-vous, une profonde vallée au sein des montagnes, appelée le l?'oif de pina; ce fut précisément vers ce point que Bonneville résolut de se diriger.

Le 6 mai, nos voyageurs, en franchissant la dernière ha- bitation des frontières, firent un long adieu à la vie civilisée. Le 12 ils traversèrent le Kansas , belle rivière large de 15() toises , qui se jette dans le Missouri , et le lendemain soir ils arrivèrent à l'agence américaine auprès des Indiens Kansas. L'aspect d'un train de charrettes causa une vive sensation parmi ces sauvages, qui entourèrent aussitôt la caravane, examinant tout attentivement et faisant mille questions. De son côté, le capitaine Bonneville sut captiver l'estime du chef de celte tribu , qui s'appelait Plumet-Blanc , et ils ne lardèrent pas à devenir fort bons amis. Plumet-Blanc habi- tait une grande maison en pierre , construite pour lui par l'ordre du gouvernement américain ; cet édifice offrait à Tex- lérieur l'apparence d'un palais, mais à l'intérieur ce n'était qu'un véritable wigwam par la pauvreté de ses meubles et par la malpropreté qui y régnait. Au départ du capitaine, Plumel- lîlane raccompagna pendant la première journée de sa mar- che, durant laciuelle il lui fit de pompeux récits de ses ex- ploits , tant contre les liommes rouges ses voisins ([uc contre les chasseurs d'abeilles.

104 AVE>TLRES DU CAPITAI.NE BO.NAEVILLE.

Les ceintures de bois qui [traversent les prairies bisses et qui bordent les rivières sont peuplées dUar.om râbles cisainij d'abeilles sauvages , qui font leurs ruches dans le creux des arbres , et les remplissent de miel qu'elles ont recueilli dans les fleurs parfumées des prairies. S'il faut en croire les asser- tions des Indiens, les abeilles émigrent vers l'orient à mesure que les colons avancent. On assure que dans l'espace de dix ans elles ont reculé ainsi de quarante lieues. Au bord du 3Iissouri , on dit que le coq dinde et l'abeille sauvage re- montent le fleuve ensemble. Quoi qu'il en soit , les chasseurs d abeilles font une vaste tournée dans les parties boisées du pays, et marquent par une entaille tous les arbres qui con- tiennent des ruches ; ces marques sont ordinairement res- pectées par les autres chasseurs que le hasard amène sur la même route. Quand ils croient a\ oir marqué un nom- bre d'arbres suffisant , ils retournent sur leurs pas , coupent les arbres en passant et reviennent aux établissemens chargés Je miel. Or comme les Indiens aiment le miel sauvage tout autant que les blancs et qu'ils ne veulent point reconnaître à ceux-ci le droit d'en venir prendre sur leur territoire , il en résulte des combats fréquens, dont les blancs sont parfois très heureux de sortir la vis sauve.

Depuis la mi-mai , Conneville continua à se diriger vers l'ouest, par de vastes plaines ne se trouvait pas même un arbuste. La chaleur était forte et le gibier rare , cependant le terrain s'élevait par degrés. Le 2 juin , ils arrivèrent sur le bord de la Nehraska ou 7'ivière plate ; le il ils suivirent la branche méridionale pendant deux jours dans l'espoir de trouver un gué; mais ils furent obligés d'enlever les roues de leurs charettes pour en faire des espèces de barques, dans lesquelles ils passèrent la rivière avec leurs effets. Le 17, ils trouvèrent undélicieux bosquet oùpour la première fois depuis longtemps ils entendirent le chant des oiseaux. Un peu plus loin, nos voyageurs furent témoins d'un singulier phénomène qui fait partie des curiosités naturelles du pays, on l'appelle la Che- minée. La base de ce cône est formée par un tertre de forme coni-

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que, s'élevant du milieu de la plaine nue , tandis que du sommet du tertre s'élance une colonne d'environ 1 20 pieds de haut. La hauteur totale de cette masse est de plus de 500 pieds ; elle se compose d'argile durcie et de couches alterna- tives de grès rouge et blanc; on Taperçoità une distance de plus de deux lieues. Le 21, nos voyageurs campèrent entre des rochers sourcilleux , ressemblant à s'y méprendre à des tours , des châteaux , des églises et des villes fortifiées. Vus d'une certaine distance , il est impossible de ne pas croire que ce sont des ouvrages faits par la main des hommes. Ce fut que le capitaine vit, pour la première fois, de nombreux trou- peaux d'ahsalitesou argalisas, animaux à grandes cornes, dont l'aspect ajoute encore à l'effet romantique du paysage. Sem- blables à des chèvres , ils sautent avec une agilité extraordi- naire, de rocher en rocher, guidés par le plus âgé du trou- peau.

Quand il était en marche, le capitaine ne manquait jamais d'envoyer quelques-uns de ses meilleurs chasseurs en avant, soit pour reconnaître le pays, soit pour prendre du gibier. Ln jour que la caravane remontait à pas lents la Nehraska , les chasseurs revinrent au galop, en secouant leurs bonnets, et en criant: « Un Indien! des Indiens! » C'était une troupe considérable de Corneilles, l'une des tribus les plus guer- rières , les plus rusées et les plus pillardes des montagnes. Ces Indiens sont surtout grands voleurs de chevaux.

L'ordre fut donné sur-le-champ de se préparer au combat , et l'on vit bientôt paraître les Corneilles , au nombre d'environ soixante; c'étaient de beaux hommes, à l'air belliqueux, peints et armés pour le combat, et montés sur des chevaux couverts d'ornemens bizarres. Ils s'approchèrent en caraco- lant , car ce sont d'excellens cavaliers. Ceux qui ne connais- saient pas leurs usages regardaient leur approche comme l'an- nonce d'une charge terrible; mais quand ils furent tout près , ils élargirent leurs rangs et se mirent à galoper tout autour des étrangers en poussant des cris sauvages. Bientôt, cependant, leur fureur se calma, et le chef, s'avançant vers le capitaine,

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lui tendit la main en signe d amitié. On fuma le calumet de paix, et la plus parfaite intelligence régna des deux côtés. Les Corneilles poursuivaient une troupe de Chévennes qui avaient attaqué leur village et tué un de leurs hommes. Il y avait dé- jà vingt-cinq jours qu'ils s'étaient mis à la poursuite de leurs ennemis , et ils étaient fermement résolus de ne pas rentrer chez eux avant d'avoir assouvi leur vengeance. On ne sau- rait se figurer la curiosité avec laquelle ces Indiens exami- naient tout ce qui frappait leurs regards. Ils n'avaient ja- mais vu de charrettes, et ils admirèrent l'expression de dou- ceur et la parfaite docilité d'un jeune veau. Ils crurent que cet animal était un être surnaturel et mystérieux qui servait en quelque sorte de talisman aux blancs. Aussi fu- rent-ils fort étonnés quand on offrit de le leur céder pour un cheval. Du reste , le capitaine n'eut pas fort à se louer de cette visite; les Corneilles , en se retirant, trouvèrent moyen d'enle- ver un grand nombre d'objets , et notamment les couteaux de chasse.

Depuis quelques jours, le capitaine sapercevait de la grande élévation du pays qu'il traversait par letTet que la sé- cheresse et la raréfaction de l'air exerçaient sur ses charrettes. Le bois se retirait, et Ton était obligé de soutenir les rais par de forts arcs-boutans pour les empêcher de se détacher et de tomber. Dans ces vastes déserts, le sol ne veut admettre au- cune culture; il y croît un peu d'herbe au printemps, mais dès le commencement de l'été elle se dessèche.

Dans la nuit , le camp était infesté de chiens indiens qui ve- naient de tous côtés pour chercher des alimens. Ils ont la taille d'un gros chien d'arrêt ; leurs pattes sont courtes el droites et leur queue est longue et touffue. On essaya vaine- ment de les retenir par la douceur, et ce fut à grand peine que l'on parvint à en prendre un. Il se montra terril)lemen! effrayé et trembla comme s'il eût craint d'être tué. Il finit cependant par s'apprivoiser avec la troupe , mais il demeura toujours inquiet et soupçonneux.

Le 1" juillet on revit la troupe d'Indiens Corneilles. Ils re-

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venaient pleins d'enthousiasme et fiers de la conquête de cinq crânes chéveimes. Le 12, le capitaine Bonneville abandonna la branche principale de la Nehaska en faisant un détour vers le sud-ouest; il campa le H sur la rive des Eaux-Douces, petite rivière dont la largeur est d'environ 60 pieds , la profondeur de quatre. A mesure que nos voyageurs avançaient , ils éprou- vaient davantage les effets de la grande élévation du terrain ils se trouvaient. Les montagnes se montraient couvertes de neige ; les hommes se plaignaient de crampes et de coli- ques, de gerçures aux lèvres et de grands maux de tète. Le 20 juillet ils aperçurent, pour la première fois, les Montagnes- Rocheuses, but vers lequel tendaient toutes leurs espérances. Le 23, l'élévation à laquelle ils étaient parvenus était si considérable que l'eau gela la nuit dans les baquets , et que lo thermomètre de Réaumur maïqua 4 degrés 1/2 au-dessous de zéro. Le lendemain, Texpédition quitta les Eaux- Douces, et le niLMne soir elle arriva sur les bords d'une petite rivière limpide qui coulait vers le sud , et dans laquelle les tra- queurs prirent plusieurs belles huîtres. La vue de ces coquil- lages leur causa une grande satisfaction, car ils y virent la preuve qu'ils avaient atteint les eaux qui tombent dans la mer Pacifique, et que par conséquent ils avaient dépassé le point culminant de la chaîne des montagnes rocheuses. Le capitaine Jîonneville ressentit un mouvement d'orgueil en songeant -qu'il était le premier qui eût , avec des voitures attelées j franchi la distance immense qui sépare les rives de l'Atlan- tique de celles de la mer Pacifique.

Le 26 juillet, dans la matinée, ils aperçurent un nuage de