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ANCIEN THEATRE FRANÇOIS

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Paris. Inipr. Guiraudet et Jouaust, 338, rue S.-Honoré.

ANCIEN

THEATRE FRANÇOIS

ou Collection des ouvrages dramatiques

Les plus remarquables DEPUIS LES MYSTÈRES JUSQU'a CORNEILLI:

Publié avec des notes et éclaircissements PAR

M. VIOL LE T LE DUC

TOME V

A PARIS

Chez P. Jannkt, Libraire

M D c c C L V

{'La t. s

AVERTISSEMENT DU LIBRAIRE.

'es œuvres dramatiques de Pierre de Larivey forment les tomes V et M de Y Ancien Théâtre français^ et , commencent le tome Vil. Ce n'est pas sans quelque hésitation que nous avons fait à cet écrivain une place aussi large. Nous devons compte au public des raisons qui nous y ont dé- terminé.

Nos trois premiers volumes ont fait connoître la littérature di'amalique antérieure à la Renais- sance. Le quatrième présente les premiers essais de tragédie et de comédie faits à Timitation des anciens.

Les deux tragédies deJodelle, qui ne sont pour- tant pas des chefs-d'œuvre, peuvent soutenir la comparaison avec celles qui ont vu le jour jusqu'au commencement du XVII^ siècle. La tragédie fran- çoise ne date réellement que de Corneille. Comme nous n'avons pas l'intention d'imposer aux lecteurs

\] Avertissement

des pièces qui n'offrent d'intérêt ni par la forme ni par le fond, les tragédies seront en petit nom- bre dans notre Recueil.

Les commencements de la comédie ont été plus heureux que ceux de la tragédie. Le genre co- mique exige moins impérieusement que le genre tragique les beautés du style ; la marche de l'in- trigue, la peinture, même grossière, des caractè- res et des mœurs, attachent le lecteur; l'intérêt du fond fait oublier les déftuits de laforme. D'ailleurs, les auteurs comiques paroissent avoir été mieux inspirés que les auteurs tragiques, uniquement peut-être parccquc leurs œuvres sont plus appro- priées au caractère de la nation. VEagène^ de Jodeile, nous semble mieux écrit que sa Cléopâ- tre ou sa Bidon , et les comédies de Grevin et de Remy Belleau seront lues avec plaisir. Nous con- noissons bon nombre de pièces du même genre, de la fin du XVI^ siècle et du commencement du siècle suivant, qui méritent des éloges moins timides.

Le bagage littéraire des écrivains dramati([ues de la Renaissance n'est pas très considérable. L'un fait une pièce comme par hasard ; l'autre , deux ou trois. Lariveyapparoît le premier comme un auteur fé.cond. Il fait coup sur coup douze comédies, dont neuf sont parvenues jusqu'à nous. Nous avions d'abord l'intention de ne faire entrer dans notre Recueil qu'une ou deux de ses pièces;

DU Libraire. vij

mais le choix étoit difficile. Chaque pièce de La- rivey a son importance particulière, introduit sur la scène Françoise un caractère, un personnage jusque alors inconnu, et qu'on n'oubliera plus. La lecture d'une de ses pièces ne suffiroitpas ; c'est par l'ensemble seul qu'on peut apprécier son influence sur notre théâtre. Nous avons donc pris le parti de publier les neuf comédies qu'il nous a laissées.

Les biographes ne donnent sur Pierre de La- rivey que des renseignements inexacts et incom- plets. Ils le font naître vers i55o et mourir vers 1 6i 2 * . Pour arriver à reconstruire sa biographie, nous avons cherché dans ses ouvrages , dont quel- ques uns ne sont cites nulle part ; nous n'avons trouvé que de rares indications. Nous allons les reproduire , et nous verrons ensuite quelles con- clusions nous en pourrons tirer.

Vers 1572 , Pierre de Larivey publie le second livre des Facétieuses nuits du seigneur Stra-

1. Grosley [OEuvres inédites, publiées pai- Patris-Debreuil, Paris, 1812, in-80, t. I, p. ig) dit que Larivey «étoit fils d'un Giinili, Florentin venu a Troyes, soit en compagnie des artistes florentins qui nous ont laissé tant de monu- ments de leurs études sous Michel-Ange, soit pour y suivre, à l'exemple de plusieurs de ses compatriotes, des affaires de commerce ou de banque.» On a dit même que son nom étoit une traduction du nom de Giunti. Gros- ley ajoute que notre Pierre de Larivey s'occupoit d'as- trologie, ce qui ne nous paroît nullement démontré.

viij Avertissement

parole '. C'est son premier ouvrage, il le dit lui- même; mais déjà il en a d'autres sur le métier, et il promet au Lecteur de le faire « en bref jouir de quelque chose de meilleur et plus sérieux. )) La- rivey s'est permis avec son auteur des libertés assez grandes ; il a substitué aux énigmes et aux contes originaux des contes tirés d'ailleurs et des énigmes dont il est sans doute l'auteur -.

En 1577 paroît la Filosofie fabuleuse ^. Dans la dédicace à René de Voyer, vicomte de Paulmy, seigneur d'Argenson, etc., datée du 20 janvier 1677 , Larivey parle à ce seigneur de vers qu'il avoit faits sur le trépas de monseigneur son père.

1. M. Brunet [Manuel, IV, 354) assigne celte date à la première édition de la traduction de Larivey, qui a été réimprimée plusieurs fois, jointe à celle du premier livre, faite par Jean Louveau ; la dernière édition, dans laquelle on trouve une préface de La Monuoye et des notes de Lai- nez, est de 1726, 1 vol. in-12.

2. Voyez les notes de Lainez dans l'édition de Strapa- role donnée en 1726.

3. Cet ouvrage, tiré des Discorsi degll animali, de Fi- renzuola, et de la Moral ptosofia de Doni, fut réimprimé à Lyon en 1679, et à Rouen en 1620. Voici le titre de l'édition de 1679 : Deux livres de filosofie fabuleuse, le pre- mier priiis des Discours deM. AngeFirenzuola, Florentin, par lequel, souz le sens allégorie de plusieurs belles fables , est monstrée l'envie, malice et trahison d'aucuns courtisans ; le second , extraict des traictez de Sandehar Indien , philosophe moral, traictanl, soubs pareilles allégories, de Vamitié et choses semblables ; par Pierre de Larivey, champenois.

DU Libraire. ix

Du Verdier dit que ces vers ont été imprimés à Paris , mais nous ne les avons jamais vus.

En 1679 parurent les six premières comédies de P. de Larivey *. Nous avons reproduit la dédicace à François d'Amboise, qui contient des renseignements curieux.

Le 3i mai i58o , on accorde au libraire Âbel L'Ângelier un privilège pour l'impression de la Philosophie et Institution morale d'Alexandre Piccolomini, traduite par Pierre de Larivey. Nous avons sous les yeux une édition de i585"^. Larivey dédie ce volume à Monsieur de Pardes- sus^ conseiller du Ror en la cour de Parlement à Paris, et lui dit: « Je vous l'ay ozé dédier, » non pour rendre vostre nom plus illustre, de » soy-mesme assez esclarcy, mais afin de a^ous )) faire cognoisti'e par ce petit devoir combien je » suis vostre , et désire continuer l'humble ser- )) vice que depuis vingt ans fay commencé vous )) faire, et par cecy vous rendre tesmoignage de

i . Les six premières comédies faceeienses de Pierre de Lari- vey, Champenois, à Vimitalion des anciens Grecs, Latins, el modernes Italiens... Paris, Abel rAugelier, iSyg, in-12. Ce premier volume fut réimprimé à Lyon en iSgy, à Rouen en 1600 et en 1601, ou plutôt en 1611.

2. Paris, Abel l'Angelier, grand in-8" de 8 feuillets non chiffrés , 902 pages et un feuillet pour le privilège. Grosley (/oc. cit.) mentionne une édition de i58i, chez le même libraire. Ainsi , cet énorme volume auroit été im- primé au moins deux fois.

X Avertissement

» ceste mienne bonne volonté '.joint que^ ce grand )) politique Piccolomini ayant apprins la langue « françoise en vostre maison et à vos despens , » il m'a semblé raisonnable le vous addresser... » Cette dédicace est suivie de vers à la louange du traducteur, par Guillaume Le Breton, que nous reconnoissons à sa devise : (c Mas honra que nda * » ; par François d'Amboise, Claude Binet, Pierre Tamisier, un anonyme , et par Guillaume Chasblc, Cliartrain. Nous allons transcrire le son- net de ce dernier :

Larivey traduisant le thuscan Straparole, , Et du faux courtisan les discours fabuleux^, Ou soit qu'il mette en jeu son coaiique joyeux, Il tient les ecoutans penduz à sa parole^.

Mais alors qu'à son tour Apollon ilaccolle-*

1. Celte devise se trouve notamment à la suite de la Tragédie d'Adonis , de Guillaume le Breton, publiée par Fi'ançoisd'Amboise, au plus tard en lôyg, mais composée en làjlf, date d'un sonnet du même François d'Amboise imprimé en tête de la pièce. La dédicace de F. d'Amboise nous apprend que G. le Breton avoit composé d'autres pièces, qui n'ont pas été imprimées. Il parle de sa Tullie, sa Charité, sa Didon, sa Dorothée, et de « ses belles poésies.»

2. La Fiiosofie fabuleuse.

3. Ses six premières comédies venoient d'être impri- mées, et Guillaume Chasble nous semble indiquer assez explicitement qu'on les représentoil.

4. Allusion aux Vers sur la mort de Voijer dWrgenson, ou à d'autres poésies de Larivey qui nous sont inconnues.

DU Libraire. xj

Ou habille en françoisles Latins sérieux *, Or' d'un texte élégant, or' d'un vers gracieux, Il ravit les neuf Sœurs et toute leurecoUe.

Aussi les dieux benings, à sou naistre, l'ont faict (Le comblant de leur mieux) en tout estre parfaict, Afin qu'il fust un jour l'honneur de sa Champagne,

Et qu'il peust (immortel d'un art laborieux,

Sur la Parque meurtrière estre victorieux:

Car cehiy ne meurt point qui des Sœurs s'accompagne.

En iSgS , Larivey publie une traduction des Divers discours de Laurent Capelloni'^. La dé- dicace à Monseigneur de Luxembourg, duc de Piney , qui ne nous apprend rien d'ailleurs , of- fre ceci de particulier qu'elle n'est qu'une repro- duction presque mot pour mot de la dédicace faite, dix-huit ans auparavant, à M. de Voyer d'Ar- genson , de la Filosofle fabuleuse. Notre au- teur n'aimoit pas à se mettre en frais d'imagination pour une dédicace. Ses ouvrages nous en four- nissent d'autres exemples.

Le i3 juin i6o3, Pierre Chcvillot, libraire à Troyes, obtient un privilège pour l'impression de deux nouveaux volumes de Pierre de Larivey.

Le premier de ces volumes est une traduction àe l'Humanité de Jésus-Christ., de Pierre Aretin.

1. Nous ne connoissons point de traductions du latin faites par Larivey.

1. Troyes, pour Jean le Noble, et Paris, Michel Son- nius, in-xQ. Le nom du traducteur n'est pas sur le litre, mais il se trouve à la suite de la dédicace.

xij Avertissement

Ce livre pànit en i6o4, in-8. Ce n'est pas, à proprement parler, une traduction: Larivey s'est contenté de rajeunir le style de Jean de Vauzelles, qui avoit déjà mis en françois cet ouvrage pieux du trop célèbre Aretin. 11 est à remarquer que le nom de l'auteur a été prudemment omis dans la traduction de Larivey. Sur le titre et dans le privilège, nous trouvons la confirmation d'un fait peu connu , bien qu'indiqué par Grosley dans l'ouvrage déjà cité : Pierre de Larivey étoit cha- noine en l'église royalle et collegialle de S.-Es- tienne de Troyes ^ . Le volume est dédié à maistre Jean Vilevault, procureur en la cour de Parlement à Paris. Après la dédicace, nous trouvons des vers latins de J. Dacier, docteur médecin à Paris, et un sonnet de C. Tliorelot, chanoine en l'église Saint-Urbain de Troyes , que nous transcrivons :

Le cygne, plus est vieil , plus aussi est joyeux , Et plus il seul sa fin, plus doucement il chante:

1. Le titre des Veilles de B. Arnigio donne , de plus, à Pierre de Larivey, la qualité de Prestre. Il étoit donc en- gagé dans les ordres, et n'étoit point, comme on pourroit le croire, un simple chanoine séculier. ïl remplissoit même les fonctions de greffier de son chapitre , et , le di- manche 20 novembre i6o5, il signe le procès-verbal de translation d'une côte de S. Aventin , de l'église de Saint- Étienne de Troye en l'église parrochiale de la même ville. (Desguerrois, La Sainteté chrexlieitne, contenant la vie, mort et miracles de plusieurs Saints de France... Troyes, i637, in-40, fol. 524 r".;

DU Libraire. xiij

Ainsi, Belarisej, plus ton aije s'augmente , Plus est grave ton chant et plus mélodieux.

Mais , comme le phœnix par mort, ingénieux , Se va renouvelant, par la vie présente Tu rendras à jamais la tienne renaissante, Malgré les envieux, les temps et les ans vieux.

Vénérable vieillard , tu as, prudent et sage , Pour avoir autre vie entreprius cet ouvrage. Et traduit en françois la vie de celui

Qui est la vie mesme, et qui , pour la mortelle, T'en donnera haut une periietuelle. Exempte entièrement de tout mal et ennuy.

Le second des ouvrages pour lesquels un pri- vilège fut accordé en i6o3 est intitulé Veilles de Barthélémy Arnigio ' . Il est dédié à Messire Loys Largentier, baron de Chappelenes , bailly de Troyes. Après la dédicace viennent des vers latins de C. Merille, de Thobie Tonnelot, de L-B. C, et un quatrain françois signé des mêmes initiales. Tout cela ne donne aucun renseignement utile.

Enfin, en i6ii parurent trois comédies qui jusque u'avoient pas vu le jour-. Dans sa dédi- cace à François d'Amboise, que nous avons re-

1. Nous avons sous les yeux une édition de i6o8,in-i2. Peut-être en existe— t-il de plus anciennes.

a. Bien qu'on remarque des différences dans le titre de ce volume, selon que le tirage étoit destiné à tel ou tel libraire, il n'en existe qu'une édition. Ces différences se remarquent non seulement dans le titre général, mais encore dans le titre particulier de chaque pièce.

xiv Avertissement

produite , Larivey raconte qu'il a retrouvé ces comédies dans ses vieux papiers, et qu'il s'est dé- cidé à les faire imprimer. Probablement ces trois pièces datentà peu près de l'époque delà composi- sition des six premières. Comment Larivey a pu les garder en portefeuille pendant trente ans, sur- tout après le succès des premières, c'est ce que nous n'essaierons pas d'expliquer. Le caractèx'c dont il étoit revêtu et la nature de ses derniers travaux ne peuvent être invoqués , puisqu'il ne paroît se faire aucun scrupule de les livrer à l'im- pression. Il annonce même l'intention d'en pu- blier trois qui restent encore inédites , et il y a tout lieu de croire que la réalisation de ce projet n'a été empêchée que par la mort de l'auteur.

Larivey , en effet , devoit être dans un âge avancé en 1611, et probablement ne survécut pas longtemps à la publication de ses trois comédies. C'est à tort, croyons-nous, qu'on le fait naître vers i55o. Nous avons vu qu'il publia le second livre des Nuits de Straparole vers 1672. Qu'un jeune homme de vingt-deux ans eût traduit un volume, cela n'a rien d'invraisemblable ; mais il est dou- teux qu'il se fut permis de traiter son auteur avec le sans-façon qui caractérise l'œuvre de Larivey. En i58o, il parle à M. de Pardessus de l'humble sen'ice que depuis vin^t ans il a commencé ; quel service auroit-il pu commencer à l'âge de dix ans ? Notons en passant que , dans la même

DL Libraire. xv

dédicace, il dit en termes ambigus que sa traduc- tion de Piccolomini a été faite dans la maison et aux dépens de M. de Pardessus, ce qui indique- roit que Larivey remplissoit des fonctions quel- conques chez ce conseiller. Mais revenons à Fâge de Larivey. En i6o3 , C. Thorelot, qui le con- noissoit bien , puisqu'il étoit chanoine à Troycs comme lui, l'appelle vénérable vieillard. Si La- rivey étoit en i55o, il avoit alors cinquante- ti'ois ans! Jusqu'à la découverte de quelque do- cument qui permette de fixer d'une manière pré- cise la date de la naissance de Larivey , nous croyons qu'il faut la reporter à 1 54o au plus tard. D'après cette supposition, Larivey avoit envi- ron quarante ans lorsqu'il aborda le théâtre. Il étoit versé dans les littératures classiques, maissur- tout dans la littérature italienne. Il conçut le pro- jet de mettre sur la scène françoise les caractères, les intrigues , les tableaux de mœurs de la comé- die italienne. Il ne fut pas absolument le premier qui fit cette tentative : les Esbahis, de Jacques Grevin, en sont une preuve. De même il ne fut pas lepremier qui écrivit en prose : Louis le Jars, son ami, celui qui lui adi'essoit des vers en 1572, avoit, dès i^ji-, composé une pièce en prose, la Lucelle *. Même avant cette époque , Jean de la Taille avoit traduit en prose et fait imprimer deux

1. Nous n'avons pas reproduit cette pièce , parceque la lecture ne nous en a pas paru supportable.

xvj Avertissement

comédies de TArioste. Mais ce sont des tentati- ves isolées, que Larivey ne connoissoit peut-être même pas, et qui ne lui ôtent rieu de son mérite. Ses comédies exercèrent sur notre théâtre une in- fluence considérable ; les nombreuses éditions qui s'en firent coup sur coup témoigneiit de la faveur avec laquelle elles furent accueillies, et les œuvres dramatiques de ses contemporains et de ses suc- cesseurs prouvent suffisamment que ce genre d'ou- vrages ne plaisoit pas moins sur la scène qu'à la lecture. Non seulement il a le mérite d'avoir attiré l'attention des auteurs dramatiques contemporains sur le théâtre italien, mais encore ses propres piè- ces ont été largement utilisées par eux et par leurs successeurs. Dans son cours de poésie fran- çoise à la Faculté des Lettres de Paris, M. Saint- Marc Girardin a signalé , par d'ingénieux rap- prochements, les nombreux emprunts faits à La- rivey par l'incomparable Molière *.

On ne s'est pas suffisamment rendu compte jusqu'à présent du procédé d'appropriation em- ployé par Larivey. On croit généralement qu'il s'est contenté d'imiter, d'une manière générale, le théâtre italien du seizième siècle , et que le plan de ses pièces lui appartient ; c'est une erreur. Erreur encore si l'on veut faire de Larivey un

i. Voy. le compte-rendu du Cours de M. Saint- Marc Girardin, par M. Georges Guiffrey, dans le Journal général de l'instruction publique, i854, n°* 7 et xi.

DU Libraire. xvij

simple traducteur. Larivey ne composoit pas et ne tradu'soit pas : il arrangeoit. Il prenoit le plan d'une pièce, et le modifioil à sa fantaisie ; il chan- geoit le lieu de la scène, souvent le nom des per- sonnages, les événements, de manière à rendre les pièces intéressantes pour le public françois. Par- fois il supprimoit des scènes et des rôles, surtout des rôles de femmes ; il ajoutoitrarcment. Quant au dialogue, il le traduisoit presque toujours fidèle- ment, en ayant soin cependant de le franciser au- tant que possible, tirant grand parti pour cela des locutions proverbiales ou populaires. I^es indica- tions données par Larivey lui-même dans la dédi- cace de son premier volume nous ont mis sur la trace de la plupart des pièces dont il s'est inspiré. Un peu de mémoire et quelques recherches ont fait le reste. Nous avons sous les yeux les neuf pièces italiennes que Larivey a habillées à la françoise.

Les personnes qui s'occupent d'histoire litté- raire seront peut- être bien aises de trouver ici, sur ce sujet, quelques détails qu'elles chercheroient vainement ailleurs. Nous n'indiquerons de ces pièces italiennes que les éditions dont nous nous sommes servi , mais il en existe d'autres.

La première comédie de Larivey , le Laquais, est tirée du Ragazzo de L. Dolce ^ Le prolo-

1. Il Ragazzo, comedia di M. Lodovico Dolce. In Vine- gia, iSôg, in-8.

i

xviij AVERTISSEBIENT

gue est de l'auteur italien. La pièce est traduite assez fidèlement. A la fin, Larivey a supprimé quelques scènes qui retardoient le dénouement.

La seconde comédie, la Veui'e , est tirée de la Vectoi>a de Nicolo Buonaparte , gentilhomme d'une famille dès long-temps illustre, de la fa- mille qui règne en France*. L'auteur françois a supprimé plusieurs personnages et plusieurs scènes. Dans celles qu'il a conservées, la traduc- tion est assez exacte. Le prologue est de l'auteur italien.

La troisième comédie, les Esprits, est YArido- sio de Lorenzino de Médicis'^, que Larivey con- fond avec Laurent le Magnifique, père de Léon X. Cette pièce exigeoit des changements importants. Larivey a supprimé plusieurs pei-sonnages, en- tre autres celui de Li'via, schiai'a del Riiffo, que son maître faisoit valoir d'une manière plus lucra- tive qu'honnête. Le j)rè\re ser Jacomo est devenu maître Josse le sorcier. Le prologue de l'auteur italien eut paru fort cavalier au public françois : Larivey en a fait un tout neuf, à moins qu'il ne l'ait pris en tête d'une autre pièce, ce que nous croyons avoir reconnu , sans pouvoir l'affirmer.

1. La Vedova, comedia facetissima di M. Nicolo Buo- naparte, cittadinofioreiitino. In Fiorenza,appressoiGiun{i, 1668, in-8. La medesima. Parigi, Molini, i8o3, in-8.

2. Aridosio, comedia del signer Lorenzino de' Medici. /ji Firenze, apiresso Giunli, i6o5, in-8.

DU Libraire. xix

La quatrième pièce, le Morfondu , n'est guère qu'une traduction de la Gelosia de Grazzini '. Larivey a supprimé les intermèdes , et des deux prologues de l'auteur italien, adressés l'un aux hommes et l'autre aux femmes , prologues passa- blement étranges, il a fait le sien.

La cinquième pièce, les Jaloux^ est une tra- duction à peu près littérale de i Gelosi , de Vin- cent Gabbiani ^. Larivey a supprimé quelques personnages secondaires. Le prologue est de l'au- teur italien.

La sixième pièce , les Escolliers , est une tra- duction de la Zecca de Razzi ^. Le prologue est tiré de celui de l'auteur italien.

La septième comédie , la Constance , qui est la première du volume publié en 1611, est une traduction à peu près littérale de la Goslanza de Razzi *. La pièce italienne est précédée d'un prologue en vers dont Larivey a tiré doublement parti : ce prologue lui a fourni sa dédicace du

1. La Gelosia, comedia, dans les Comédie d'Anton- franc. Grazini , academico fiorentino, detto il Lasca... Venetia, oppressa Bemardo Giuntie FraletU, i582, in-8.

2. I Gelosi, comedia di M. Vincenzo Gabiani, gentil- huomo et academico bresciauo. Vinegia, oppressa Gabriel Giolilo de^ Ferrari, i55o, in-12.

3. La Zecca, comedia piacevole et ridicolosa di M. Gi- rolamo Razzi. Vinegia, 1602, in-8.

4. La Gostanza, comedia di Girolamo Razzi. In Fireme, oppressa i Giunti, i565, in-8.

XX Avertissement

second volume à François d'Âmboise , et le pro- logue de la Constance.

La huitième pièce , le Fidèle , est une traduc- tion du Fedele de L. Pasqualigo *. Le prologue est de l'auteur original.

Enfin la neuvième pièce , les Tromperies , est traduite à peu près littéialement d'une pièce italienne intitulée gl'Inganni ^, de N. Seclii. Le prologue est de l'auteur italien.

Nous avons vu que les six premières comédies de Lai'ivey obtinrent un grand succès , constaté par plusieurs éditions. Les tiois dernières n'ont été imprimées qu'une fois , ce qui s'explique par la mort de l'auteur, et surtout par cette circon- stance que ces trois pièces n'avoient pas , comme les premières, l'attrait de la nouveauté. Ce volume, n'ayant eu qu'une seule édition, est devenu très rare et se paie au poids de l'or dans les ventes publiques.

Si les pièces de Larivey obtinrent un grand succès à la lecture , il est difficile de dire si elles réussirent également à la représentation. Peut- être même ne furent-elles jamais représentées publiquement. Il n'y a aucun éclaircissement,

1. Il Fedele, comedia del clarissimo M. Luigi Pasqua- ligo. In Yenetia, appresso Francesco Zilelli, iSyg, in-8.

2. Gr Inganni, comedia del signer N. S. (Sechi}, reci- tata in Milaiio l'anno i547, dinanzi alla maestà del Rc Filippo .. In Fiorenza, oppressai Giunli, x5Cj, in-8.

DU Libraire. xxj

sur ce point , à tirer des prologues , puisque ces prologues , ainsi que nous l'avons vu , sont Tœuvre des auteurs italiens. Cependant nous inclinons à croire que ces pièces furent représentées devant le public. Le sonnet de Guillaume Cliasble , que nous avons rapporté page x , le donne à en- tendre assez clairement, et le soin que prenoit Laiivey de mettre dans ses pièces le moins pos- sible de rôles de femmes (on sait que ces rôles étoient joués par des hommes , ce qui nuisoit à Tillusion) indique positivement qu'il travailloit pour la scène. Si ses pièces ne furent pas jouées sur des théâtres réguliers, elles furent assurément représentées sur des scènes particulières , comme la plupart des pièces de ce temps-là.

Nous avons trop peu de renseignements sur notre auteur pour qu'il nous soit possible d'indi- quer les circonstances qui le portèrent à s'occuper de ce genre de littérature. Nous le voyons lié avec plusieurs auteurs di'amatiques. Louis Le Jars , auteur de \a.Lucelle^ luiadi'essedes vers en 1572^. Guillaume Le Breton, auteur de la Trag-édie d'A- donis et de plusieurs autres pièces, fait de même en diverses circonstances. François d'Amboise , à qui Larivey a dédié son théâtre, est auteur des ^ea- polùaines, que nous donnerons dans le tome YII,

X. Un sonnet imprimé en tète de la traduction de Stra- parole.

xxij Avertissement du Libraire. et fut réditeur de la tragédie de G. Le Breton. Larivey engagea-t-il ses amis dans la carrière diamatique, ou bien y fut-il entraîné par eux ? C'est ce que nous ne pouvons décider. Peut-être Larivey, en s'occupant de ses comédies, cédoit-il tout simplement au penchant qu'il éprouvoit pour un genre de travail ordinairement assez ingrat, c'est-à-dire pour les traductions. Quoi qu'il en soit, il n'a pas à se plaindre : de ses traductions , il reste un livre qui sera quelque jour tiié de l'ou- bli : la F iloso fie fabuleuse ;i\ reste deux ouvrages qui survivront à bien des compositions originales : sa traduction de Straparole et son Théâli-e.

P. JANNET.

LES SIX

PREMIÈRES

COMEDIES

FAGECIEUSES

DE

PIERRE DE LARIVEY

CHAMPENOIS

A l'imitation des anciens Grecs, Latins et modernes Italiens

A SÇAVOIR

Le Laquais, La Vefve Les Esprits, Le Morfondu Les Jaloux, Les Escolliers

A paris

Chez Abel TAngelier, tenant sa

boutique au pi emier pillier de

la grand'salle du Palais

M. D. LXXIX AVEC PRIVILÈGE DU ROY

A MONSIEUR D'AMBOISE

ADVOCAT EN PARLEMENT.

onsieur. J'ay tousjours pensé que ma nouvelle façon d'escrire en ce nouveau genre de Comédie, qui n'a encores esté beaucoup praticqué entre noz François, ne sera tant bien reccûe de quelques uns trop sévères, comme je serois aysc me le pouvoir persuader ; occasion qui m'a long temps fait doubler si je dcvoy faire veoir le jour à ce mien petit ouvrage, basty à la moderne et sur le patron de plusieurs bons au- teurs Italiens, comme Laurens de Medicis, père du pape Léon dixième^ François Grassin , Vin- cent Gabion, Jherosme Razzi, Nicolas Bonne- part, Loj's Dolcc et autres, qui ont autant ac- quis de réputation en leur vivant et espéré de mémoire après leur décès, s'esbatans en ces Co- médies morales et facecieuses , comme s'exer- ceans en l'histoire ou en la fllosofte , esquelles ils n'estoient pas moins versez qu'en toutes bonnes sciences. Toutes fois, considérant que la Comédie, vraymiroùer de noz oeuvres, n'est qu'u- ne morale filosofic, donnant lumière à toute hon-

T. V. 1

2 Epistre.

neste discipline , et par conséquent à toute vertu., ainsi que le tesmoigne Andronique , qui premier l'a faict veoir aux Latins, j'en ay voulu jctter ces premiers fondemens , oiij'ay mis, comme en bloc, divers enseignemens fort profitables , blas' mant les vitieuses actions et louant les honnes- tes , affin de faire cognoistre combien le mal est à éviter, et avec quel courage et affection la vertu doibt estre embrassée, pour mériter louan- ge, acquérir honneur en ceste vie et espérer non seulement une gloire éternelle entre les hommes, mais une céleste recompense après le trespas. Et voylà pourquoj mon intention a este, en ces po- pulaires discours , de représenter quelque chose sentant sa vérité, qui peust par un honneste plaisir apporter, suyvant le précepte d'Horace, quelcjuc profit et contentement ensemble. J'aj dict que j'en jette les premiers fondemens , non que par je veulle inférer que je sois le pre- mier qui faict veoir des Comédies en prose , car je sçaj" qu'assez de bons ouvriers, et qui méri- tent beaucoup pour la promptitude de leur es- prit, en ont traduict quelques unes ,• mais aussi puis-je dire cecy sans arrogance , que je n'en ay encores vu de francoises , j'enten qui ayent es- té représentées comme advenues en France. Or, si je n'ay voulu en ce peu, contre l'opinion de beaucoup, obliger la franc/iise de ma liberté de parle?' à la sévérité de la loy de ces critiques qui veuUent que la Comédie soit un pocme sub- ject au nombre et mesure des vers (ce que, sans me vanter, j'eusse pu faire^, je V ay faict parce qu'il ni a semblé que le commun peuple, qui est le principal personnage de la scène, ne s'estudie

Epistre. 3

tatit à agencer ses paroles qu'à publier son af- fection, qu'il a plutost dicte que pensée. Il est bien vray que Plante, Cecil , Terence, et tous les anciens, ont embrassé, si non le vray cors, à tout le moins l'ombre de la poésie, usons de quelques vers iambiques, mais ai>ec telle liber- té, licence et dissolution , que les orateurs mes- mes sont, le plus souvent, mieux serrez en leurs périodes et cadances ; qui a donné occasion de rappeller en doubte s'il fallait mettre la Comé- die entre les poèmes parfaicts, bien qu'elle soit sœur germaine de la Tragédie, issues toutes deux de mesmes parens, encor que ceste cy , comme puis-née, n'ayt pas esté mariée en si haut heu. Et, comme vous sçavez, c'est l'opinion des meil^ leurs antiquaires , que le QuEROLUS de Plante, et plusieurs autres Comédies qui sont peries par l'injure du temps, ne furent jamais qu'en pure prose. Joint aussi que le cardinal Bibicne, le Picolomini et VAretin, tous les plus excellens de leur siècle, et les autres dont j'ai parlé cy dessus, et lesquels j'ay voulu principalement imiter et suyvreen ce que j'ay pensé m'estre pos- sible et permis, n'ont jamais, en leurs œuvres co- miques, jaçoit qu''ils fussent des premiers en la poésie, voulu employer la rithme, comme n'es- tant requise en telle manière d'escrire, pour sa trop grande affectation et abondance de parolles superflues. Et ce sont les raisons desquelles vous et Monsieur le Breton, que j'honore beaucoup pour ses rares vertus , m'avez plus cguillonné de donner commencement à ces fables, qu'icyje vous offre et desdic, comme au meilleur de mes meilleurs amis , affin que vous , qui estes mon

4 Epistre.

■auteur et garand formel, preniez, s'ilvousplaist, la cause pour ?noj', et qu'au moyen des bonnes raisons que vous pourrez puiser en la vii'e source des bons livres qui sont entre voz mains , vous me sen'iez d'une levée et ferme rampart contre les inondations et torrens de quelques envieux qui me voudroient blasmer , et calomnier la bon- ne et sincère affection que j'ay de profiter au public; me semblant, puisqu'avez mis entre mes mains la pierre dont j'ay faict ce coup, que me devez garantir envers et contre tous de l'offense qu'en cet endroit je pourrois avoir faicte. Et je vous en supplie. Monsieur, d'aussi bon cueur que je désire estre recommandé à voz meilleures grâces.

A Paris, ce premier jour de Janvier lôjg.

Vostre affectionné serviteur et meilleur amy,

Pierre de Larivey.

ADVERTISSEMENT.

'ffin que le lecteur ne s'ébahisse de ces trois lettres, A, B , C , qu'en quelques lieux du quatriesme acte de la comédie

ides Jaloux j'ai mis en teste de quel- ques lignes , je l'advise que je l'ay fait pour em- bellir aucunement la scène , et exprimer une certaine impatience d'hommes courroussez ; ne sa- chant comme mieux faire cognoislre que deux ou trois peisonnes parlent ensemble en mesme temps , sinon par la transposition des lignes de leur discours , lesquelles , pour mieux les faire entendre et rapporter ensemble , j'ay distinguées par ces caractères , l'A monstrant que touttes les lignes marquées de ceste lettre se suyvent et doi- vent estre leuës jusques au bout , et ainsi des au- tres consécutivement.

AU SEIGNEUR DE L'ARRIVEY.

Quel honneur ont acquis ces feintes dramatiques Chez le peuple Greg^eois , et puis chez le Latin , On le voit aujourd'huy, malgré le fier destin. Qui ne peut effacer leurs théâtres antiques.

C'estoit une coustume aux bonnes Republiques D'enrichir les sçavans d'un honneste butin , Quand ils venoient flater le courage mutin Du vulgaire revesche, en leurs actes sceniques.

Terence, Carthageois, qui souvent attendit Le Romain spectateur, son Eunuque vendit Si grand somme d'argent qu'elle nous est estrange.

Mais, gentil L'Arrivey, qui donnes aux François Ce comique labeur que docte tu conçois, Combien te devons-nous de bruict et de louanges?

Mas honra que vida.

LE LAQUAIS

PREMIERE COMEDIE DE PIERRE DE LARIVEY

CHAMPENOIS

LES PERSONNAGES.

SYMEON, viellard. VA RE, serviteur. THOMAS, maquereau. MAURICE, amoureux. L U C I A N , maistre es artz. HORATIO, Italien. JACQUET, son laquais.

CATHERINE, servante de

Symeon.

FRANÇOISE, fille de Sy- meon.

BELLE-COULEUR, ser- vante.

MESSER ANTHOINE,

secrétaire.

PROLOGUE.

essietirs, il y a une sorte d'hommes, lesquels, en~ cor qu'ils soient du tout ignorons , veullent eslre estimes plus sages que les autres , et , faisans paroislre en leurs habits la saincteté de Hila- rion et en leurs propos l'éloquence de Ciceron, crient que le monde va de travers, et que nous sommes au temps des cala- mités et tribulations. Pour leur respondre avec toute patience, je dyqu'à la vérité, c'est un grand péché que tels personnages vivent, comme ceux qui, ayons le cerveau gosté, cherchent al- térer celuy des outres , parce qu'il n'y eut jamais temps plus plaisant ny plus heureuse vie que celle du jourd'huy. Et qu'il soit vray, tous le voyez par ces bons pères à qui l'aage a dcsjà mis un de leurs pieds en la fosse, lesquels voudraient eslre rajeunis de trente ans pour vivre encores autant d'années avec- ques nous et oyr reciter tant de belles comédies que je sçay quenoz François nous feront voir cy après, dressons un théâ- tre autant magnifique , superbe et glorieux que nation qui soit au monde , affin de n'aller plus chercher ailleurs qu'en nos propres maisons ces honnestes plaisirs et utiles récréations. Il y en a encore d'autres {Mes dames ) qui, venions par paroles la doctrine de Platon , et suyvans par effect la vie d'Epicure, vous fuyent comme on faict les bestes cruelles, et combien que soyez l'ornement du monde, la consolation des hommes, la réparation du genre humain , et la doulceur de nostre vie , vous portent neantmoins une telle haine qu'il n'y a aucun d'eux

10 Prologue.

qui veulle lever les yeux pour vous regarder au front ; et Dieu sçait si j'en suis fasché et en pren grande compassion. Mais, laissant pour ces te heure les temps , les influences et tes plain- tes , je vous veux faire entendre que je suis icy envoyé pour vous supplier daigner escouter ceste comédie avec autant de patience qu'avez accoustumé veoirle bal, les festins et les mas- carades qu'on faict en ceste ville, non seulement aux jours gras , mais tousjours généralement , sans mesme en excepter le caresme , et je vi'asseure qu'on vous fournira de matière non seulement pour rire, mais pour aprendre, enseignant aux viel- lards a estre plies modérez , et moins addonnez aux plaisirs de Venus , et conseillant les jeunes à laisser la trame amou- reuse et suyvre la vertu, pour ce que le bois sec se convertyt incontinent en cendres , et le verd se seiche au feu, puis en fin se consomme en sa braise. L'auteur Va voulu intituler le La- quais, non sans cause, d'autant qu'en un mesme tems vous verrez par trois diverses tromperies décevoir un viellard , le- quel, épris des beautez d'une jeune fille de laquelle son fils es- tait amoureux, pensant la nuict estre couché avec elle, trouve entre ses bras un laquais desguisé; cependant son fils joyt de ses amours , sa fille propre s'enfuyt avec son amy, et sa ser- vante le desrohbe. Le faict se découvre, et le trouble est grand et brouillé. En fin tout succède si bien que les amans sont es- pousez ensemble , le laquais recogneu pour frère de la fille amye du fils au viellard, et la servante rapporte son larcin, qui faict redoubler la feste. Mais, quand j'y pense, je vous ay sans y penser dict l'argument de la comédie; s'il est advis à aucun que quelque fois on sorte des termes de l'hunnesteté, je le prie penser que, pour bien exprimer les façons et affections dujour- d'huy, il faudrait que les actes et paroles fussent entièrement la mesme lasciveté. Or, pour ce qu'il est temps de commancer, pre- nant vostre silence pour augure que nous vous serons agréa- bles, je vas trouver mes compagnons et leur dire qu'ils se has- tent sans trop vous faire attendre ; mais voicy desjà le viel- lard , cscoutez-k.

11

LE LAQUAIS

COMEDIE

ACTE PREMIER.

SCÈNE I. Symeon , viellaid; Yalcrc, serviteur.

Symeon.

n fin, quand j'y ay bien pensé, je trouve qu'amour est un grand sei- gneur.

Valère. Mais un grand fol, de- viez-vous dire. Symeon. Que dis-tu?

Valère. Je dy qu'il a une sœur beaucoup plus grande dame que luy; aussi est-elle suyvie d'un monde de courtisans.

Symeon. Voilà dont je n'avois jamais oy par- ler. Et comme a-elle nom?

Valère. Dame folie, laquelle n'est seulement sœur, mais corps et ame d'amour.

12 Larivey.

Symeotv. Tu veux inférer par que tous amou- reux sont fols , non pas ?

Valère. Je ne dy pas tous , mais bien la plus grande partie.

Symeon. Ainsi tes parolles s'adressent à moy?

Yalère. J'estime qu'elles s'adiessent plus à vous qu'à autre.

Symeon. Fay un peu de distinction ; dy moy, quelle sorte d'amoureux enten-tu estre fols ?

Valère. Les viellards qui vous ressemblent.

Symeon. Tu veux donc dire que je suis fol ?

Valère. Pai'donnez-moy, ce seroit trop; mais je dy qu'amour a faict de vostre entendement le mesme qu'il a accoustumé faire de celuy des au- tres viellards.

Symeon. T'est-il advis qu'un serviteur doive ainsi parler à son maistre ?

Valère. Voulez-vous que je parle plus coi- rectement? Tous amoureux sont fols , et les viel- lards plus que les auties.

Symeon. Sçais-tu qu'il y a? Je t'envoyeray au gibet.

Valère. Ce sont les larrons qu'on y envoyé , et non les fidelles serviteurs.

Symeon. Ta langue te portera dommage, glo- rieux outrecuydé que tu es.

Valère. Monsieur, je sçaybien que qui n'est flateur, au temps nous sommes, est estimé mes- cbant et arrogant. Mais ce m'est tout un , j'ayme mieux vostre bien et honneur sans grâce que grâce avec vostre honte et dommage ; paravan- ture que quelque jour vous apprendrez à me cog- noistre.

Symeon. Cestuy-ci est devenu philosophe.

Le Laquais, Comédie. i3

Valère. Je vous dy, Monsieur, et le diray nonobstant vos menasses , que Tamour n'est bien séant à un viellard comme vous estes. Symeon. Ha, ha, ha ! mon maistre. Valère. Vous en riez, mais vous en devriez pleurer, considérant qu'estes aagé de plus de soixante ans; qu'avez une femme encor belle et fresche, un fils de dix-huict ans, et une fille preste à marier, laquelle, etc.

Symeon. Ne mets point ta langue en mon hon- neur, car, par Dieu , je t'en ferois repentir.

Valère. Voilà qui est beau que l'on dise par Paris.

Symeon. Tay-toy, que tu ne me faces devenir fol à tes despens.

Valère. Qui se pourroit taire que la fille d'un

des plus riches bourgeois de cestc ville

Symeon. Or sus, je le veux dire moy-mesme : un soir estant en la chambre de ma fille, j'oy je ne sçay quoy tomber sur lafenestre; et, regardant que c'estoit, je trouvé une missive lyée à l'entour d'un petit caillou, laquelle luy estoit envoyée par un gentilhomme de la maison du cardinal que sçavez, ainsi que je peu apprendre par la soub- scription d'icelle. Et bien I est-ce un si grand cas ?

Valère. Je suis plus beste m'en soucier, puis que nen faictes autre conte. Hé, Monsieur, Mon- sieur, ouvrez les yeux, et vous souvenez qu'estes père et en l'aage devriez enseigner les autres. Symeon. Valère, fay tes affaires sans te mesier des miennes ; je sçay bien comme en venir à bout. Valère. Pieust à Dieu que je le peusse faire sans passion !

j4 Larivey.

SymeoN. Si tu m'aymois, tu ne me contredi- rois en mes amours, ains cherche rois tous moyens pour m'y aydcr.

Valère. mon Dieu ! retoui'nez à vous- mesmes, sans vous laisser ainsi transporter après ne voudrez estre entré.

Symeon. Amour a souvent dompté plus bra- ves cerveaux que le mien , mais tu es tant gros- sier que ne peux comprendre ses miracles.

Yalèee. Le plus grand miracle que jamais fit amour, selon mon opinion, est de vous avoir esté Fentendement au temps qu'en aviez plus de Lesoin. Pardonnez-moy si je dy la vérité.

Symeon. Devant, pcndart! oste-toy d'icy, be- listre , car, par la mort !...

Valère. A la bonne heure! vous le cognois- trez à la fin.

Symeon. Maintenant que je suis demeuré seul, je veux confesser vérité : mon Valère ne m'a ja- mais esté que fidelle, et m'a tousjours bien con- seillé; aussi a-il l'esprit meilleur et l'arae plus droicte que beaucoup d'autres serviteurs. Mais quoy ! qui est amoui'eux est ennemy de conseil. Il n'est besoin remonstrer au malade qu'il ne de- voit faire les excez cause de sa maladie , ains le faut secourir par médecines. Mais pourray-je trouver ce glouton de Thomas, qui seul peut con- duire à port la barque de mes désirs. Il me pro- mit hier qu'il ne failliroit me venir trouver à cestc heure. Ha ! le voylà !

Le Laquais, Comédie. i5

SCÈNE II. Symeon; Thomas , maquereau.

Symeon.

u sois le bien venu , Thomas.

Thomas. Et vous le bien trouvé, Monsieur. 0 quelle belle face ! quel air délicat ! quelle aparance impériale vous avez, maintenant ! Par ma foy, Monsieur, vous rajeunissez comme le formis.

Symeoin. Ha, ha, ha ! tu veux dire comme le fœnix .

Thomas. Comme lefœnix, oy, vous dites vray.

Symeon. C'est tout un, la faute n'est pas grande ; mais l'amour que tu me portes te faict veoir en moy ce que tu voudrois , non ce qui s'y void, car je me trouve mal.

Thomas. Comment, mal! Ceux de voslre qua- lité sont-ils malades ?

Symeon. Mon mal est dedans.

Thomas. Il y a plusieurs sortes de maux : les fièvres, le catarre, le mal de costé, des reins, de l'estomach, et autres semblables.

Symeon. C'est bien autre chose pire que tout cela.

Thomas. J'obliois les gouttes, la gratelle, la verolle , la peste, etc.

Symeon. Saches, Thomas, que les maux que tu viens de nommer peuvent estre appeliez biens en comparaison du mal qui me tormente.

i6 Larivey.

Thomas. Fcste aux diables! je me veux doue retirer de vous.

Symeon. N'ayez pœur : car, encor que mon mal soit dangereux, si n'est-il point contagieux.

Thomas. (ïomme le nommez-vous?

Symeon. Je voudrois volontiers te le dire , et seroisbien aise ne le dire point.

Thomas. Que craignez-vous ? de qui avez- vous boute ?

Symeon. De moy-mcsme.

Thomas. De vous-mesmes ! Dictes, dictes-le hardiment, car je vous ose asseurer qu'on meurt souvent faute de déceler ce qu'on a sur le cœur. Dictes-le moy.

Symeon. J'en suis content.

Thomas. donc.

Symeon. Amour est le mal qui me tourmente.

Thomas. Ha, ha, ha !

Symeon. Tu t'en ris?

Thomas. Qui n'en riroit, entendant qu'estes malade d'amour ? Je pensois que ce fust quel- que estrange maladie n'y eust point de re- mède.

Symeon. Ne te semble-il pas qu'amour soit de la qualité que je t'ay dicte ?

Thomas. Nous sommes appointez contraires , car amour est la ])lus douce et sucrée chose du monde ; demandez-le à ces petits bestions qui meurent sur le trou.

Symeon. Que ce me seroit une douce chose me trouver entre les bras de

Thomas. De qui ? de la mort ? Symeon. De la mort ! Ha, Thomas !

Thomas. Oy, de la mort; vous seriez hors de

Le Laquais, Comédie. 17

ces peines, si amour est un si grand tourment que vous dictes.

Symeon. Qui l'a éprouvé comme moy ensçau- roit bien dire quelque chose.

Thomas. Or sus, Monsieur, j'ay entendu vos- tre maladie, dont je suis bien marry; mais comme ferez-vous pour en guérir?

Symeon. Mon bedon, si tu m'aymes, tu peux estre mon médecin.

Thomas. Que voulez-vous que je face? Si j'estois vostre amoureux, je vous mettrois au pa- radis d'Adam , et par ainsi guéririez de tous vos maux.

Symeon. Autre que toy ne m'y sçauroit mettre.

Thomas. Me voilà pi'est s'il est en ma puis- sance ; mais je m'esbahy beaucoup comme crai- gnez n'obtenir ce que desirez.

Symeon. Ha! mon amy, si j'estois tel que je me trouvois jadis en l'aage de trente-cinq ou qua- rante ans, je ne craindrois point que tout ne me vint à souhet, car mille belles et gentilles dames rafoliroient en mon amour et se battroient à qui m'auroit; mais, comme tu vois, je suis vieil, et les jeunes ne demandent que les jeunes.

Thomas. Il est vray, mais vous avez autre chose qui est beaucoup plus estimée que la jeu- nesse ny la beauté.

Symeon. Quoy? la vertu ?

Thomas. Fi de la vertu! on n'en tient plus conte aujourd'huy; j'entenbien autre chose.

Symeon. La noblesse?

Thomas. Rien moins.

Symeon. Quoy donc ?

i8 Larivey.

Thomas. Que vous estes riche et avez force escus ; m'eatendez-vous ?

Symeon. Sentence divine !

Thomas. Soyez donc assemé de ranger à vos- tre volonté les flammes, et non les femmes.

Symeo^. Voilà aussi la seule espérance qui m'entretient en vie.

Thomas. Et bien ! celle que vous aymez, est-ce quelque princesse ou roync ?

Symeon. Celle que j'ayme est nue belle jeune fiile qui a encore sa mère.

Thomas. Si elle estoit fille d'Alastraxerée ou d'Urgande la descogneue, vous Tauriez, ayant bourse plaine.

Symeon. 0, quelle nouvelle similitude !

Thomas. J'en sçay un millier de telles par cœur, mais vous me semblez un de ceux qui attendent que le confesseur les interroge de leurs péchez. Qui est ceste amoureuse ? Voulez-vous qu'avec des tenailles je vous arrache de la bouche les mots l'un après l'autre?

Symeox. Il n'y a homme dans Paris qui la co- gTioisse mieux que toy, car tu demeures quasi tout auprès de son logis.

Thomas. J'en suis bien aise. Comme a-elle

nom

Symeon. Cognoissois-tu pas bien monsieur Pomphile , ce viel advocat fameux ?

Thomas. Jésus! mieux que le pain. Ole brave seigneur ! ô le gentil personnage ! Helas 1 que je serois heureux s'il estoit encor en vie.

Symeon. Si tu cognois sa fille, tu cognois mes amours.

Thomas. Je m'en suis doubté, Sainct Jean!

Le Laquais, Comédie. tg

vous ne vous estes mal adressé, car je vous ose dire qu'elle est la plus belle, la plus gaillarde et vertueuse fille qui soit en tout le monde.

Syjikox. Ne penses pas aussi que je puisse aymer autre chose que ce qui est beau et gentil.

Thomas. Je lesçay bien. Mais il me semble que je vous ai faict une promesse assez légère, ne sa- chant encor que c'estoit elle ; il est vray que j'ay une recepte eu ma gibecière qui peut guérir de tous mauv.

Syme'jn. Helas ! mon mignon, tais-moi donc vivre.

Tho.mas. Quatre choses sont icy nécessaires: l'esprit , la vigilance , le courage et la Fortune ; mais surtout qu'il n'y ayt point faute de conqui- bus, car vous sçavez que la mère n'est des plus riches et que les procez l'ont ruynéc.

Symeo.v. Que veult dire conquibus?

Thomas. J'enten des escus.

SvMEON. Hz ne te manqueront, pourveu que tu ne manques point de courage, d'esprit et de diligence. Mais comme aiu'ons-nous la Fortune?

Thomas. 11 la faut prendre.

Symeon. Comment se prend-elle?

Thomas. Avec des relz d'or.

Symeon. Fay donc que j'aye la fille, et je te feray riche.

Thomas. Je vous mercye humblement. Mon- sieur ; je sçay qu'estes magnifique et fort libéral.

Symeon. Mais comme manierons -nous cet affaire?

Thomas. Laissez-m'en la charge.

SymeON. Je le veuxbien. Allons en mon logis, et après souper tu me pourras plus à loisir et d'un

20 Larivey.

meilleur courage discourir sur ceste matière.

Thomas. C'est bien dit. Allons.

Symeon. Voicy venir mon fils ayec Valère; prenons ceste aultre rue; je ne veux pas qu'ils me voyent.

Thomas. Allons par vous voudrez ; ce m'est tout un, pourveu que je face bonne chère.

SCÈNE III. Maurice^ amoureux ; Valère.

Maurice.

|alère, as tu veu mon père avec Thomas? Valère. Je serais bien borgne si je lue l'avois veu.

Maurice. 0 moy chetif ! Je suis le plus misérable et marheureux homme qui vive. Qui jamais oyt dire que le père i'ust corival de son fils'^

Valère. Que sçait vostre père si vous estes amoureux ?

Maurice. Mon Dieu, que je voudrois bien que tu lui eusses dit.

Valère. Pourquoy faire?

Maurice. Affin qu'ayant honte de m'estre compagnon en mesme coui'se amoureuse, il se depoite honnestement de son entreprinse.

Valère. 0 les beaux propos! Lequel est plus honneste, ou que le père cedde à son fils, ou le fils à son père ?

Malrice. Doncques il faudra que je n'ayme pas ce que j'ayme bien?

Le Laquais, Comédie. 21

Valère. Il en pourra dire aultant.

Maurice. J'ay en fantasie liiy découvrir mes amours.

Valère. Pauvret, vous estes foL Que s'en ensuyvra-il après?

Maurice, Laisse-moy dire.

Valère. Achevez.

Maurice. Puis lui faire entendre que je de- sire espouser Marie.

Valère. Tant pis.

Maurice. Pourquoi?

Valère Escoutez.

Maurice. Dy.

Valère. Premièrement, il vous fera une re- primende comme père.

Maurice. Qu'en sera-ce pour cela?

Valère. Il dira qu'il ne faut qu'un jeune homme riche, de bonne et ancienne maison, face la cour , mais qu'on la luy face, principalement quand c'est une qui n'a pas grandz moyens, comme cesle-cy.

Maurice. Quand je le ferois, je ne serois pas le premier.

Valère. Ou bien il dira que soignez seulement à vos estudes, et qu'il vous donnera femme quand il en sera temps.

Maurice. Comme si je prenois une femme pour luy, et non pour moy.

Valère. Et qui doubte qu'icelluy, aymant ardemment Marie, comme je sçay qu'il l'ayme, ne sçache trouver mille occasions , la moindre des- quelles sera suffisante pour vous fermer la bou- che, de façon que n'oserez plus parler de ses amours sans tomber en sa maiegrace ?

22 LaRIVEY.

Maurice. Je m'ymagiuc liien cela; mais qu'y dois-je faire ? Conseille-moy : lu sçais ce que Thomas m'a promis,

Valère. Il est vray; toutesfois je serois d'ad- vis qu'oubliassiez ceste fantasie et adonnassiez A^otre esprit à chose plus honneste et profitable.

Maurice. Quasi comme s'il estoit en ma puis- sance. C'est une chose bien aysée à l'homme sain reconforter les malades; cela ne me plaist point.

Valère. C'est faict en homme bien advisé, croire bon conseil, principalement quand il tourne au profit de qui le reçoit.

Maurice. Helas ! on ne croit point le mal, qui ne l'esprouve. Je te dy, Valère, que, si je u'ay Marie, en bref jemourray.

Valère. 0 le pauvret, il est cuyt ! Mais regar- dez qu'il vient bien à propos.

Maurice. Qui?

Valère. Vostre précepteur.

Maurice. Voyez que la fortune m'est enne- mye ! Allons, je te prie: car, si cest homme nous trouve icy, il nous tiendra jusques à la nuict.

Valère. Quel danger?

Maurice. Crand pour moy et pour toy : car, si mon père vouloit souper, qui le serviroit, veu que tu n'es au logis?

Valère. La servante y est-elle pas ? et puis il est fasché contre moy.

Maurice. Voicy mon maistre; quant à moy, je ne le veux attendre.

Valère. Sifaictes, je vous prie, car nous au- rons un peu de quoy rire.

Le Laquais, Comédie. 23

SCÈNE IV. Lucian , maistre es artz ; Maurice , Valère.

LUCIAN.

eus I Maurici.

Valère. Criez plus fort, il ne vous entend pas ; haussez la voix.

Lucian. Je suis aliquantulum raii- eus pour ceste heure. Heus ! à qui parlé-je?

Maurice. 0 mon maistre, c'est donc vous ! Bon jour vous doint Dieu.

Valère. Ceste révérence vaut plus que le maistre ny que son sçavoir,

Lucian. Bona dies de curia.

Valère. Galant homme!

Lucian. Adesdum paucis te volo.

Valère. Si les poissons volent, les oiseauv nagent.

Lucian. Quid? cestuy a le cerveau obtus; m'enteus-tu pas ?

Maurice. Monmaistre,pardonnez-moy, il faut que j'aille jusques au Palais pour quelques affaires de conséquence, au moyen dequoy je ne puis icy demeurer davantage.

Valère. C'est-à-dire , en cet endroit amour me mène.

Maurice. Paix ! de par le diable.

Lucian. Que va barbottant ce servus seri>o- rum entre ses dentz ?

Valère. Je dy mou Ai'e Maria.

24 Larivey.

LuciAN. Maurice, deux verbicules, puis je te donne planière licence.

Maurice. Despeschez-vous donc, je vous prie.

LuciAN. Le suc de nos melliflus propos est à bref dire ce que chante i'Eclesiaste : Cum sancto sanctus eris , et cum pen'erso pen'erteris. Ideo, Cato, cum bonis ambula.

Valère. Voulant par la sapedantesque reve- rance parler de moy, et dire que je ne vaux rien.

LuciAN. Tay-toy, car je n'adresse pas mes pro- pos à tes semblables.

Maurice. Tay-toy, Valère.

LuciAN. D'avantage SainctPaul: Corrurnpunt bonos mores coUoquia praça.

Maurice. Je ne vous enten point.

LuciAN. Je veux denotter que ceste familia- rité qu'as nouvellement prinse avec cet Italien ne me peut plaire, pource que les Italiens sont generatio mala.

Valère. Monsieur, il dict sainctement : il ne parle pas de moy.

Maurice. Mon maistre, Tacointance et fami- liarité que j'ay avec cet Italien ne passe plus outre que bon jour et bon an, et fais cela pource qu'il commance le pi^emier à me saluer quand il me void.

LuciAN. Ce quand il me void est superflu.

Maurice. Et me semble que je serois peu hon- neste si je ne luy rendois son salut.

Valère. Il ne seroit pas Itaben s'il faisoit au- trement.

LuciAN. Tuus serfulus est présomptueux, ne dicam téméraire. Garçon, ne fay jamais que ta langue Ubertine se mesle parmy les sermons des

Le Laquais, Comédie. 25

hommes doctes, aliter tu seras estimé un qua- drupède.

Valère. Grand mercy. Monsieur. 0 cimbale de la pédanterie !

LuciAN. Itaque, Maurice, mon fils, te admo- nuisse vohii.

Maurice. Je vous remercye.

LuciAN. D'abondant A«/^eo aliquid tibi dicere.

Maurice. C'est assez, il est tard.

LuciAN. Arrige aures et m'escoute avec at- tention .

Maurice. J'escoute.

LuciAN. Je ne sçay d'où vient et procedde la cause qui t'a distraict de tes cstudes et rendu discole.

Valère. Ce discole, est-ce quelque animal ou quelque homme sauvage ?

LuciAN. Disco/us, quasi a scola divisas : Eoe- tiiis^ De scolastica disciplina. Et qu'il ne soit vray, tu n'avois accoustumé passer un jour sans me montrer quelque thème ou epigramme ; nunc vcro, et credo quœ luna quater latiat, tu ne me monstres amplius ny prose ny vers , et ne hantes les escoles comme avois accoustumé, ou, si tuy vas, tu oy seulement une leçon, et puis à Dieu.

Maurice. Ne sçavez-vous que dict ïerence?

LuciAN. Quid inquit comicus., noster ftli? Il a une mémoire tresaguë.

Maurice. Hœc dies aliam vitam adfcrt, alios mores postulat., s'il m'en souvient.

LuciAN. ha est., mais tu ne pénètres bien la mouelle de ceste tant belle sentence.

Maurice. Exposez-la,

LuciAN. Tereuce veut inférer que, quandl'cn-

26 Larivey.

fant est sorty de Taage puérile et entré en l'ado- lescence, comme tu es : tune alors, hœc dies ce temps, «<//è/7^ameine, aliam vitam une autre vie, et ipsa subinlelligitur œtas vel dies , postulat ïc- quiert, alios mores autres mœurs ou façons de vivre : iV/e.s/ qu'il devroit retenir en soy-mesme un peu plus de gravité, et \d\istv penitus^ du tout, les façons puériles.

Valère. Et ne hanter les Italiens, non pas?

LuciAN. Optime loculus est famulus. Et ne hanter les Italiens, id est avec aucun courtisan : namque pro quia^ pource, quand il n'y auroit autre chose, il donne occasion aux personnes encourir au blasme de murmuration, quod grave est.

Maurice. Quoy lies courtisans sont-ils si mes- chans ?

LuciAX. Lisez les bonnes et salubres œuvres de ce profète veridique, De re flagellum princi- pum Petrus Aretinus, editœ inluce pour l'ensei- gnement de l'insolence et mulièbre jeunesse , et trouverez les courtisans estre le plus meschant et diabolique genus hominum qui soit in toto orbe. Et posé le cas qu'il fust aliter quod non est., ice- luy contra naturam fut cause de submerger Rome, olim caput mundi,

Valère. Ains tout le monde ensemble.

LuciAN. Eigo disce bonas artes , moneo^ Ro- mana juventus : l'ingénieux Nason,

Valère Monsieur, vostre venue ne sera sans mon grand profict, eu égard à la profondité de vostre penetrative science, et voudrois que m'es- clarcissiez d'un doute.

LuciAN. Libenter., pour faire plaisir à Maui'ice subinlelligitur; je suis content.

Le Laquais, Comédie. 27

Valère. Je TOUS mercie.

LuciA>'. De quel genre est ce double?

Yalère. Cuj'um pecus, est-ce latin ou fran- çois?

LuciAX. C'est tresbon latin, et fut chanté par ce Mantuau qui modula Titire, tu patulœ. Ha, ha, ha ! Racca.

Yalère. Qui diable est ce Racca? Ce doibt estre quelque Polonnois.

LuciAN. Imo c'est une diction latine : Da ridentis ut Racca.

Yalère. Ha, ha, ha !

Malrice. Ha, ha, ha !

LuciAN Attamenie m'estois abusé, c'est : T)a indignantis.

Maurice. Cela n'importe.

Yalère. Comme estarnuè'-on à l'antique?

LuciAN. Exhalant l'esprit.

Yalère. Je voy bien qu'estes un magasin de toutes lettres.

Lucu\>'. Or sus, clauditejam rwos^ pueri^ sat prata biberi'.nf. Virgilius metaphorice.

Maurice. L'heure est passée. A Dieu, mon maistre.

LuciAN. Attendez la fin: reliquum est que t'adonnes à l'estude; hœc nostrorum sermonum habetur concîusio.

Yalère. Et qu'il ne hante plus les courtisans, c'est-à-dire l'Italien.

LuciAN. Per contrarium^ l'Italien, id est les courtisans.

Yalère. Yous n'entendez pas mon chiffre.

LuciAN. In hac matcria., Maurice, je te veux monstrer un mien epigramme argutissime.

28 Larivey.

Maurice. Non pas s'il vous plaist, car jede- meurerois trop ; ce sera pour une autre fois.

LuciAN. Je ne te veux destourner de tes af- faires. Attende intérim à ce que je l'ay dict, par ce^ /îli mi charissime,(\ueje suis ton précepteur, et docebo te, si tu ne veux pan>ipendere prœ- cepta mea. Cura ut i'aleas.

Valère. Allez au diable, qui vous emporte!

SCÈNE V. Maurice, Valère.

Maurice.

c jaseur est-il tourné le coin de la rue? ^!^ Valère. Oy, sortez. 0^ Maurice. Je ne pense point qu'il y ait un plus cruel rompement de teste ny plus grand crève-cueur qu'estre contrainct pre- ster l'oreille à ce pédant, principalement quand on a autre fantasie en la caboche.

Valère. Par Dieu, vous ne devriez ainsi fuir sa compagnie, car ce sont toutes sentences ce qu'il dict.

Maurice. Que diable ay-je affaire de luy ny de ses sentences ? Que luy importe si je salue ou si je ne salue pas , si je parle à quelqu'un ou si je n'y parle pas?

Valère. Il importe tant que c'est tout un, je le vous diray une autre fois.

Maurice. Une heure me semble durer mille ans.

Le Laquais, Comédie. 29

Valère. Retournons à vos amours, et soyez asseuré que, n'eust esté pour une seule occasion à ce me mouvant, aucune de vos prières n'eust tant gaigné sur moy que me contraindre vous secou- rir, ny tellement solliciter ce maquereau que ceste nuict en puissiez veoir TefFect.

Maurice. Quelle estccste occasion?

Yalère. C'est que, si je faisois ceste menée pour vostre père , contentant son désir, il en pourroit advenir beaucoup plus de mal ; et si je m'cm- ployois pour vous, je me pourrois asseurer que, l'affaire succédant à vostre souhaict, beaucoup de biens en pourroient réussir, entre lesquels ccluy du mariage ne me semble estre des moindres.

!\!aurice. Ne parlons point de mariage.

Yalère. Comme si le premier n'en aviez point parléauparavant et n'en fussiez très content ! Et sçachez que, ne la voulant espouser, vous vous travaillerez en vain. A quelle autre fin pensez- vous que se rapportent les signes d'amitié (ju'elle vous monstre et tant de messagers qu'elle vous envoyé? Je ne dy mot de la conclusion de ceste nuict.

Maurice. A la bonne heure.

Yalère. Et devez croire que la bonne fille faict ce qu'elle faict par l'advis et conseil de sa mère, comme souvent font beaucoup de femmes, lesquelles par ceste voye trouvent moyen de ma- rier leurs filles sans aucun douaire.

Maurice. Advienne ce qui pourra ; mais je te veux bien dire que j'ayme plus mon contentement que tout l'or du monde.

Valère. Et vous sage, pourcc qu'avez à vi- vre et mourir avec vostre femme. Et s'il advient

3o Larivey.

qu'elle se conforme à vos volontez, vous estes en un petit paradis; mais si elle est revcsche, fâ- cheuse et mauvaise, comme sont presque toutes les femmes, c'est un eufer : que di-je? Tenfer est un tourment beaucoup plus doux, si Avouiez croire ceux qui l'ont esprouvé.

Maurice. Si je ne suis bien, à mon dam! Pourveu que Thomas ne me trahisse.

Valère. N'en ayez pœur; il vous ayme trop, et est pour jouer le meilleur tour du monde à vos- tre père.

Maurice. S'il t'a repcu de bayes, et que ce fust à moy, que dirois-tu?

Valère. Pensez-vous que je sois si grue? il sera bien fin qui me trompera. Et puis l'affaii'e chemine sur un autre pied ; j'en suis l'auteur, si ne le sçavez.

Maurice. Je ne trouve bon qu'on se mocque de mon père; ne sçauroit-on faire autrement?

Valère. Avez-vous peur qu'il se tue?

Maurice. 11 se pourra tellement irriter contre moy qu'il ne me voudra plus veoir.

Valère. Qu'il se fasche tant qu'il voudra, il faudra qu'il se rapaisc ; je le veux un peu chasticr. Mais prenez garde qu'il ne s'aperçoive de vos amours: tout seroit gasté.

Maurice. Ne te soucie que de me dire seule- ment que tu veux faire.

Valère. Vous pouvez deviner à quelle fm j'ay prins accointanceavec Bellecouleur, servante de Marie.

Maurice. Je t'enten bien : tu la luy veux me- ner desguisée en Marie; mais je ne l'estime tant simple qu'il ne s'en aperçoive.

Le Laquais, Comédie. 3i

Valère. Ains en ces faicts d'amour il est la mesme simplicité. Laissez-moy faire; allons.

Maurice. Allons, car si tous nos discours estoicnt aussi longs que cestuy-ci, ce ne seroit meshuy faict. C'est trop causé.

ACTE II.

SCÈNE I. Horatio, Italien ; Jacquet, sou laquais.

HORA TIO.

h ! injuste, trompeuse et traistresse for- tune ! combien me doy-je plaindre de

^feM Jacquet. Au contraire. Monsieur, avez occasion vous en louer plus qu'homme du monde, et luy devriez faire bastir une chappelle et la dédier en son nom.

Horatio. Ha! glouton, tu te gosses!

Jacquet. Pardonnez-mov, Monsieur, maisjedy qu'estes le plus heureux homme de la terre.

Horatio. Moy heureux ?

Jacquet. Oy, vous heureux; et encor plus qu'heureux, ayant un tel heur que je pense que le Koy n'en sçauroit avoir un plus grand.

Horatio. Quel heur, petit vilain, dy-mov?

Jacquet. Si estes aymé de celle que vous ay- mez, est-ce pas un de ces grands heurs dont on fait tant de cas ?

Horatio. Tu dis vray, car, mercé d'amor, je suis aimé de ma déesse, si on doit croire aux pa-

32 Larivey.

rolles et aux doux regards, vrais ambassadeurs du cueur.

Jacquet. Commeut! vous pouvez parler à elle et vous plaindre encor de la fortune?

HoRATio. Ses lettres, que je porte tousjours en raonsein, sont au lieu de ses propos. Mais, Jacquet, que me sert estre aymé d'elle , si d'autre costé mon malheur ne veut souffrir que je cueille les fruicls de l'amitié que je sçay qu'elle me poite ?

Jacquet. C'est un autre poiuct.

HoRATio. Je suis comme tu pourrois estre si on t'avoit assis à la table de monsieur le cardinal...

Jacquet. Dieu m'en gard !

Hop.ATio. Et qu'icelle estant toute couverte de faisans, levraux, perdrix et autres telles viandes, on te Hast les mains sur le dos si fort, que tu ne peusses prendre un seul morceau.

Jacquet. Vous me contez de grandes choses. Nesçavez-vous qu'il est dict: Ayde-toy, Dieut'ay- dera? comme je forois et devriez faire. Encores, dict-on pas aussi qu'avec le temps l'on moissonne?

Horatio. Voilà pourquoy je ne me veux du tout désespérer, car, si Thomas ne me déçoit, je le- cevray ceste nuict la recompense de mes services, en despit du malheur.

Jacquet. Vous estes de mon opinion.

Horatio. St! tay-toy, car j'enten je ne sçay quoy.

Jacquet. J'oy une nouvelle musique.

Horatio. l\ m'est advis que c'est Thomas.

Jacquet. Vous dictes vray. Et bien ! que vous dict le cœur?

Horatio. Retirons-nous un peu pour oyr ce qu'il dict ; il parle tousjours quand il est seul.

Le Laquais, Comédie.

33

SCEiNE II. Thomas, Horatio, Jacquet,

Thomas.

es dames , si quelque testu Veut croire qu'amour soit vertu, Il est sans yeux, et ne void goûte, Et va errant par un chemin

Qui, le détournant de sa route,

Le faict eeuarer à la fin.

Sçavez-vous qui est nostre mieux, Et qui nous faict égaux aux Dieux? C'est d'estre content en son arae Et jamais rien ne désirer. Car le désir est une flamme Qui ne nous faict que martirer.

D'Amour tous débats sont venus. Et les biens viennent de Venus , Et de ce bon Dieu de la treille; C'est pourquoy tousjours de bon cœur Je sacrifie la bouteille Et la pucelle à leur honneur.

Et puis dictes que je n'y enten rien ! Suis-je pas bon poète ? 0\ , par Dieu, et si jamais je ne me suis alamlùqué le cerveau à lire en Uonsard, Baïf, et antres qui composent à leur mode, et moy à la mienne. 0 comme j'ay bien souppé au jour- d'hui ! comme j'ay bcu à l'advantage ! comme j'ay rempli ma bourse ! Et puis dictes qu'amour

34 Larivey.

ne faict point de miracles l II a mis la courtoisie ue fut jamais sinon une extresme avarice : je veux dire au siteSymeon, qu'il a faict devenir au- mosnier, pensant par ce moyen joyr de Marie, la- quelle doibt espouser son fils ; ainsi le sot devenu fol, s'asseurant coucher ceste nuict entre les bras de la pucelle, comme si c'estoit quelque garce du Huleu ou du Champ Gaillard, sans luy avoir escrit une seule missive ni envoyé aucun message. Ne pouvant autrement m'en deffaire, je lui ay pro- mis tout ce qu'il m'a demandé, et luy promés en- core davantage luy jouer un tel tour qu'on en enten- dra parler partout Paris. Mais voici mon gentil- homme Italien , ce pauvre martir d'amour; je le veux un peu mettre aux altères.

HoRATio. 0 mon grand amy Thomas, tu viens bien à propos .

Thomas. A la charge que ne parlerez point de Françoise.

Jacquet. 0 quel larron !

HoRATIO. Pourquoy ne veux-tu que je parle d'elle?

Thomas. Pource que ce vous seroit peine per- due.

Jacquet. Ce pendu se mocque de luy.

HORATio. Je perds donc mes peines?

Thomas. Signorsiij.

Jacquet. Monsieur, mirez-vous un peu en son front.

HoRATio. Tay-toy.

Thomas. Que veut dire ce babouin ?

Jacquet. Regarde ce filet, est-il verd ou jaune?

Thomas. Quel filet?

Le Laquais, Comédie. 35

Jacquet. Je dis que tu es yvre, sac à vin, et que tu ne sçais que tu dis.

HoRATiO. Te veux-tu taire, poltron!

Jacquet. Je ne dy mot.

HoRATiO. Vien ça, Thomas; est-ce cy la pro- messe que tu m'as faicte ?

Thomas. Messer, no.

HORATIO. La raison?

Thomas. Pourceqae je ne puis.

Jacquet. Qu'eusses-tu les dents en la gueule aussi grandes, afin que tu mourusses de faim !

HoRATio. Pourquoy ne peux-tu?

Thomas. Pource qu'elle me vous ayme plus.

Jacquet. Monsieur, laissez-moi faire, que je vous vange de ce coquin, cachant ma dague en ses trippes

HoRATio. Je fais veu à Dieu que , si tu ne te tais, je te casserai les os.

Jacquet. Bien! Qu'il dise ce qu'il voudra, je veux estre muet.

HoRATlo. Ainsi donc, elle ne m'ayme plus?

Thomas. Non, non, non.

Jacquet. Tu as menty parla gorge.

HoRATio. 11 est force que je me defface de cestuv-cy.

Thomas. Laissez-le, je me soucie bien de ce qu'il sçauroit dire. Sçavez-vous qu'il y a? Vous ne vous souvenez de moy, je ne me souvien point de vous.

HoRATlO. Ne sçays-tu pas que j'ay six, voire dix escus à ton commandement. Tien, voylà ma bourse.

Ja( QUET. Nous aurons maintenant de bonnes nouvelles.

36 Larivey.

Thomas. Jamais on ne pèche pour se mons- trer honneste.

Jacquet. Qui se monstreroit honneste envers toy crucifieroit de rechef Jesus-Christ.

HoRATiO. Si tu ne demandes , c'est ta faute.

Thomas. Un plaisir qui se faict sans en estre requis en vaut trois autres; mais, si ce soir je vous fais avoir Françoise, que me donnerez-vous ?

HoRATiO. Ce que tu voudras.

Jacquet. L'avois-je pas bien dict ?

Thomas. Ma bonne sollicitude, les moyens dont j'ay usé et mes paroUes pleines de grandes pi'omesses ont eu telle force, que Françoise désire plus estre avec vous que vous avec elle.

Jacquet. Faictes bastir une chappelle, Mon- sieur.

HoRATio. 0 moy heureux, et toy encores, s'il est ainsi.

Thomas. Fussé-je aussi bien abbé de Sainct Denys , j'a'urois de quoy emplir ma bedaine jus- qu'à crever.

HoRATiO. Et bien ! mon belaud , que ferons- nous ?

Thomas. Pardonnez-moi , je resvois contem- plant le visage de ce glouton.

Jacquet. Mais de ce gentilhomme. Vousplaist- il quelque chose? Demandez.

Horatio. Que veux-tu faire de luy?

Thomas. Je veux qu'il soit le moyen de vous faire avoir Françoise.

Jacquet. N'est-ce pas assez d'un maquereau de ta force ?

Thomas. Tu ne sçais ce que je veux dire , afetlé.

Le Laquais, Comédie. 3;

HORATIO. Et moy encores moins.

Thomas. Sçachez donc Mais je voudrois

qu'il n'y eust icy personne.

HoRATio. Dy hardimenl : ceux qui passent n'y prennent pas garde.

Thomas. Sçachez donc, dis-je, que Symeon, père de vostre Françoise, est eperduement amou- reux d'une bien belle jeune fille , laquelle , pour tout lor du monde , ne voudroit faire tort à son honneur, et d'autant plus qu'elle s'est vouée à Maurice, fils de ce viellard.

Jacquet. Quel beau conte nous veux-tu faire?

Thomas. Ainsi ce mouton est tant sot qu'en- cores que je le hante tous les jours, ne bougeant de sa maison, il n'a toutesfois jamais eu la har- diesse me déceler ses amours qu'aujourd'huy.

HORATio. Mais qu'a cecy de commun avec Françoise ?

Thomas. Le voyant tant simple et neuf en ceste trame amoureuse, jeluy ay promis mener la pucelle en la maison d'une bonne femme sa voi- sine.

HoRATio. Et puis?

Thomas. Or j'avois pensé luy jouer un bon tour; mais, voyant vostre laquais, j'ay changé d'advis et luy veux donner une cassade beaucoup plus solennelle.

Jacquet. Quoy! cestuy-ci me voudroit-il bien faire devenir oyseau et m'attacher la queue der- rière comme on faict aux espreviers ?

HoRATio. Je n'enten point ton langage.

Thomas. Ce petit pendart de vostre laquais (chose estrange) resemble en tout et par tout si parfaictement bien à ceste jeune fille, que je ne

38 Larivey.

sçay comme deux gouttes d'eau se pourroient mieux resemblei'.

Jacquet. Si elle est belle, je ne sniis donc pas laid, non pas , Thomas?

Thomas. Non, par cet élément qui cuyt et faict rendre bonne odeur au rosty.

HoRATio. Laisse ces niaiseries et te tays , veux-tu?

Jacquet. Pourquoyneparleray-je, quand l'af- faire me touche ?

Thomas. Ainsi j'ai délibéré faire déguiser Jac- quet en l'habit d'une fille, et le mener à ce viel- lard en change de son amoureuse.

HORATIO. Je ne sçay encor que tu veux dire, uy en quoy cela me touche.

Jacquet. Ay-je pas bien dict qu'il estoit yvre ?

Thomas. Il vous touche en ce que ce pendant je prendray ces habits de laquais et les porteray à Françoise, desquels elle se desguisera si tost que son pèi'c sera sorty, et vous viendra facilement trouver sans qu'aulcun s'en aperçoive , outre qu'ayant à cheminer de nuict, elle ira beaucoup plus seurement en cest habit d'homme qu'au sien de femme.

HoRATio. Je ne sçay.

Jacquet. Demandez-le moy; mais, par sainct Jean ! vous ne m'y tenez-pas, tu bien !

HORATIO. Ne pourra elle pas bipn faire cela sans que mon laquais soit desguisé en femme et mené au vieil ard?

Thomas. Oy, mais non pas si bien pour vostre profict et le mien.

HoRATio. Fay ce que tu vouldras, pourveu que j'aye Françoise.

Le Laquais, Comédie. 39

Jacquet. Comment! qu'il face ce qu'il vou- dra! Je dy que je ne le veux pas.

Thomas. Pourquoj?

Jacquet. Pourquoy! hem!

Thomas. Oy, pourquoy?

Jacquet. Pourcc : comme en serois-je si le vieillard s'apercevoit que je suis masle ?

Thomas. Crains-tu qu'il te taille en pièces?

Jacquet. Tant y a que tu ne m'y tiens pas. Monsieur, il y a icy de la mesclianceté ; prenez-y

garde

Thomas. Quelle meschanceté?

Jacquet. Tu t'es accordé avec le vieillard., et veux en un coup décevoir mon maistre et moy.

HoRATio. La hiérarchie des anges te sçauroit- elle faire taire?

Jacquet. Si l'affaire me touche, voulez-vous pas que je parle?

Thomas. Crains-tu estre despucelé ?

Jacquet. Despucelé, nenny; mais bien d'estre bastonné , et paravanture en danger d'avoir pis.

HORATIO. Pauvret!

Thomas. Escoute, Jacquet, on ne te cognois- tra point si tu veux faire ce que t'enseignera ceste tesle; et, quand ainsi seroit, la coulpe m'en seroit imputée.

Jacquet. Oy, tu n'y seras pas, el j'y seray: tu seras en coulpe et moy en peine.

Thomas. N'ayez pœur, monsieur le cardinal t'absoudra de coulpe et de peine.

Jacquet. Ce sont brides à veaux ; je scay bien que j'ay à faire.

HoRATio. Or sus, je veux que tu y ailles.

Jacquet. Vous m'y pouvez contraindre.

4o Larivey.

Thomas. Que crains-tu? Je sçay bien qu'en gestes , en regardz , en parolles , tu contrefei'as bien la bourgeoise , et que, toutes les fois qu'il voudra mettre ses mains en ton sein ou ailleurs, le sçauras bien repousser ou faire sémillant t'en vouloir fuyr ; au pis aller, tu ne sçaurois que le baiser. Et bien! est-ce si grand cas?

Jacquet. Bien; le voulez-vous , Monsieur?

HoRATio. Je le veux.

Jacquet. Et moy aussi.

Thomas. Voilà qui va bien. Faictes donc que, d'icy à deux heures pour le moins, j'aye ces ac- coustremens, affin de les faire tenir à Françoise.

HORATIO. Et comme les feras-tu tomber en ses mains sans qu'on s'en aperçoive '''

Thomas. Je les porteray moy-mesme chez le vieillard , et luy diray que je les ay gagnez à un qui les a jouez pour argent contant ; après les bailleray en garde à la servante, qui est bien in- struite de tout nostre faict, laquelle les portera à Françoise et l'aydera à s'abiller.

HORATIO. Cela me plaist.

Thomas. Je le croy; mais je vous prie vous souvenir que je ne veux pas que mes peines soient employées y5er dominum nostruin.

HORATIO. Tien, pren, cecy n'est que d'avan- ce ; quand ce sera faict , je te donneray occasion te contenter de moy.

Jacquet. Monsieur, j'en veux avoir la moi- tié, puisque sans moy on ne peut rien faire.

Thomas. Va, va, le vieillard t'emplira la bour- ce. A Dieu, Monsieur.

HoRATiO. A Dieu, Thomas, je me recommande.

Le Laquais, Comédie. 4i

SCÈNE III. Thomas, Maurice, Lucian.

Thomas.

i je conduy à bonne lin la trame que ' j'ay ourdye en ceste cervelle , je suis le plus heureux homme de la tei're. Ce soir , souLs la charge de ma conduite, trois doihvent marcher en campagne, asçavoir : le sire Simeon, son fils Maurice et cet Italien. Le fils assiégera et prendra d'assault la place , qu'il s'assujettira; le père, pensant desj à la posséder, se trouvera, sans y prendi'e garde , et à sa grand' honte et dommage , à la batterie d'un chasteau imprenable. Et , d'autre part , tandis qu'il pen- sera expugner les forteresses d'autruy, le tiers conquestera sa chose propre, dont il joyra. Ainsi je ne puis faillir que je ne tire profit de tous cos- tez. Au pis aller, si j'en ren un malconlent, je m'obligeray à jamais les deux autres. Il y a tous- jours plus d'aquest envers les jeunes qu'à l'en- droit des vieux, qui meui'ent du jour au lende- main , laissans leurs enfans heiitiers de leurs biens et possessions ; c'est pourquoy j'ayme mieux caresser et entretenir Maurice que son vieil pe- teur de père. Mais qui est cestuy-là? Par Dieu, c'est mon gallant; j'en ay desjà resuscité deux, il me faut encore redonner l'ame à cestuy-cy. Çà, çà, Monsieur, çà , embrassez-moy la cuisse et me baisez au front.

42 Larivey.

Maurice. Je le veux. Et puis qu'y a-il?

Thomas. Tout bien. Que vous a dict Valère?

Maurice. Beaucoup de choses qui me plaisent infiniment, excepté la conclusion de ce mariage.

Thomas. Ce que je prometz est évangile ; con- tentez-vous qu'à ce soir vous parlerez avec Ma- rie, ou il ne tiendra qu'en vous, car je la rendray entre voz bras.

Maurice. Mon mignon, je suistien; employe- moy, tu me trouveras à ton commandement.

Thomas. Je ne croy point aux parolles ; le seul effect me rend asseuré

Maurice. Tu me cognoistras à l'espreuve. Dy- moy seulement que nous ferons.

Thomas. Ce soir, environ les neuf heures, vous irez seul vous promener devant la porte de son logis, et ferez le signe que je vous diray ; lors verrez beau jeu, car incontinent serez introduit et mené en une chambre jouyrez de la gloire du paradis de voz amours.

Maurice. Quel est ce signe?

LUCIAN. Qui'd ego intelligo ?

Thomas. Escoutez en l'oreille.

Maurice. Pourquoy en l'oreille?

Thomas. Escoutez en l'oreille, vous dis-je.

LuClAN. Habuit spiriturn propheticum.

Maurice. Bien, je t'entends bien; mais y puis-je aller seurement?

Thomas. Quoy, seurement?

Maurice. Que sçay-je? de peur de quelque embusche.

Thomas. Quelle embusche? Qui l'auroit dres- sée? Doubtez-vous de moy ?

Maurice. Nenny ; mais je crain que son û'ère

Le Laquais, Comédie. 43

ou quelque sien parent survienne et me face quel- que tort.

LuciAN. Non sine quare.

Thomas. N'ayez peur de ce costé, vous y pouvez aller en chemise : je sçay bien que je dy,

Maurice. Advienne ce qui pourra, on ne peut sans danger entreprendre choses haultes. Amour sera protecteur de ma vie.

LUCIAN. Intellectu caret.

Thomas. Allez en seurcté et vous fiez en moy.

LuciAiS. Meretrices fuge , précepte catonien.

Thomas. Qui diable est ce prescheur?

LuCIAN. Nec lacrymis crudelis amor nec fraude capellœ , dict le grand Virgile.

Maurice. Helas! je suis perdu! Voicy, il n'y a point de remède.

Thomas. Comment, perdu?

Maurice. Vois-tu pas mon maistre? Je suis descouvert, et, si tu n'employé toutes tes finesses, tout est gasté.

Thomas. Et qui grand diable est-il ?

Luc I AN. Qui est cet animal irralionale qui parle ainsi du Diable?

Thomas. C'est moy; estes-vous son frère, qui en prenez la querelle?

Maurice. Monsieur, je ne vous avois pas aperceu; mais allez-vous ainsi à ceste heure?

LuciAN. Voylà le sahe magister que me de- vois donner. As-tu esté au Palais?

Maurice. Ouy, Monsieur, et vous prie me pardonner si ne me suis souvenu vous saluer, car j'ay tant de tintouins en la teste que je m'en es- tois oublié.

44 Larivey.

Luc I AN. 0 Maurici, Maurici, non bene se res habet !

Thomas Que grommelle cestui-cy ?

LuciAN. Tu es amoureux, ce que nescîebam^ et te dy que ce n'est bien faict à loy.

Maurice. Que voulez-vous que j'y face? suis- je pas de chair et d'os ?

LuciAN. Il est vray ; aussi sont bien les qua- drupèdes, comme, verbi gratia, sont les bœufs, les moutons, les chevaux, in quibus non est intel- lectus. Et omnia hujusinodi animalia sont de chair et d'os.

Thomas. Ce resveur, avec ses propos entre- lardez de latin, ressemble à ces monstres de l'an- tiquité, lesquels ont le visage d'hommes et les pieds de chèvres.

LuciAN. Mes discours ne s'adressent à tes sem- blables. Doncques, Maurici, jeté dy que je te voy en un tresmauvais chemin, si tu ne t'amendes.

Maurice. Ne m'avez-vous mille fois leu aux Bucoliques que omnia vincit amor ?

IjUCIan. Pauvret, tu n'interprètes les choses sainement: la lettre occit, dict l'escriture, et spiritus vii'ifîcat. Scays-tu que Virgile veult inférer par ? Il entend les animaux , hinc est qu'il introduict et faict parler un cura omim; mais, si tu n'avois exhalé ta mémoire, tu aurois souvenance en combien d'endroitz Terence ap- pelle les amoureux amentes, idesl sine mente, sans intellect ; et ita est, car amour extropie l'enten- dement de l'homme et le fait devenir hesiie. penitus et omnino, c'est-à-dire, en françois, entièrement, de tout point.

Le Laquais, Cosiedie. 45

Thomas. 0 quelles divines paroUes luy coulent de la bouche ! Domine^ voz propos dorez sont-ils bons à manger?

LuciAN. Je t'ay dit que tu n'es digne de ma responce, ei va'eshahj comme ipse pa ter reruni a mis une ame en un si meschant corps.

Thomas. Comme au vostre, esl-il pas vray ?

Maurice ÎSe le metz point en colère.

Thomas. Mais pourquoy m'a-il en ceste opi- nion? Or, Domine qui parlez de l'ame, je vous veux faire veoir que ne sçavez que c'est que Tarae

LuciAN. Ha, ba, ha! cet ignoraiïit ignor an (l's- si'me et sans cervelle me faict rire.

Maurice. Ses humeurs s'exhalent. Thomas , qu'est-ce que l'ame?

Thomas. Laissez, je le vous diray ; il n'en sçait rien.

Maurice. S'il ne le sçait, comme veux-tu quïl te le dise?

LuciAN. Cestuy-cy pense estre ce belistre qui par son énigme fit qu'Homère se creva les yeux.

Thomas. Je ne sçay que c'est de sonner lyme ny marteau, mais je sçay bien que ne sçavez que c'est que l'ame.

LuciAN C'est un point de philosophie que tu n'entens pas.

Thomas Ains c'est un point que vous ignorez.

Maurice Si tu veux avoir du plaisir, ne le piques point jusques a ce que tout aille bien.

LuciAN. Or escoute, et je te diray : Anima ea est qua i'ii'imus^ l'ame est ceste partie par laquelle nous vivons : car, quand l'ame laisse ceste masse corporelle et terrestre, tune actum est de la vie,

46 Larivey.

alors on ne peut vivre. Que t'en semble? est-il pas ainsi ?

Thomas. avez vous peschétoutce que vous dictes ?

LuciAN. Non seulement le Cornucopie et Ca- lepin en parlent diffusément, mais tous les codes latins

Thomas. Voz cornuz, voz pies, voz capelaus, n'y entendent rien.

LuciAN. Veux-tu queje te le deffmisse selon le haut et penetratif intellect du divin Platon, ou à la manière des professeurs de la sacrée théo- logie ?

Thomas. Tout cela n'empeschera pas que je ne croye que n'y entendez rien.

LrciAN. Il n'y a chose plus misérable que l'homme ignare, comme bene locutus est Teren- tiiis Apher

Thomas. Je vous ay escouté, il est bien rai- sonnable que m'escoutez aussi.

LuciAN. Il est honneste; mais il n'est proffi- table, comme veult Ciceron en son premier livre De of/îcifSj par nous illustré d'une tresclaire in- terprétation

Thomas. L'arae, oyez la belle comparaison que ceste caboche a inventée, l'ame, dis-je, pour parler proprement, est pareille au vin.

Lucian. Ha , ha , ha!

Maurice. Ha, ha, ha!

Thomas. Qu'il en soit ainsi, voicy la raison: Le vin est bon de soy, l'ame est bonne de soy. Si le vin est mis en un bon vaisseau, il retient toujours sa bonté ; si l'ame entre en un bon corps, elle retient tousjours sa bonté. Je retourne au vin :

Le Laquais, Comédie. 4;

si on le met en un tonneau qui ayt quelque mau- vaise odeur, il reçoit soudain la qualité d'iccluy et se gaste ; ainsi, si l'ame entre en un meschantet vi- cieux corps, elle devient meschante et vicieuse. Er- go donc Tame est comme le vin. Qu'en dictes vous ?

Maurice. Ha, ha, ha!

LuciAN. Ha , ha, ha!

Thomas. Vous en riez!

LuciAN. Bene, optimc, argutule ; sed de hoc jam sit salis, à fin d'éviter le tiltrc de scurra.

Thomas. Ce Scurra est-il reistre, ou quelque bâcha du grand Turc ?

Maurice. Ha, ha , ha!

LuciAN. C'est bien à propos, scurra vaut autant à dire comme bouffon ou plaisant.

Thomas. Grand mercy ! Vous me traictez donc en bouffon ?

LuciAN. Absit le soupçon. Et quand ainsi seroit, tu ne le devrois trouver mauvais, veu que in illo tempore Ciceron a esté ainsi appelle

Thomas. J'ai bien affaire s'il se rompt ou s'il demeure entier.

Maurice. Monsieur, devant qu'entrer plus ou- tre en propos, je vous veux advertir que je ne me mouche plus sur la manche et ne suis plus enfant.

LuciAN.Cedont me poise; mais tu fais comme les vieillards, tu retournes en eiifancc : repue- rascis, me hercle. Maurici, nam Ainor puer est, et les amoureux fonttousjours je ne sçay quoy qui sent son enfance. Helas! tune sçays peut-estre de quelle ruine ny de quelle misère ceste beste est cause, bestia, inquam, rapacissima facta , domi- nus Deus de gente varia.

Maurice. Vous n'avez paraventure leu les

48 Larivey.

livres qui louent l'amour et monstrent que tous

biens viennent de luy.

LuciAN. Et tu devrois lire ces autres qui en- seignent qu'il est père de tous maux.

Thomas. Comme peuvent ces deux conti-aires estre ensemble? car il est bon ou mauvais.

LuciAN. 11 est toujours mauvais, imo tresmau- vais, et qui croit aliter valde decipilur.

Maurice. Au contraire, amour est tousjours bon ; seulement les vices du meschant le gastent, comme on peut dire d'aucuns de ceste ville, les- quels, sous ombre d'enseigner la vertu, corrompent tout.

Thomas. Voilà des sentences, celles-là, et non les vostres.

LuciAN. Maurice, on ne me peult attribuer istain rem.

Maurice. Vous n'estes sainct non plus que les autres ; je vous cognois estre de ceux qui veulent estre entendus aux signes seulement.

LuciAN. Tu parles fort ironiquement; toutes- fois tu ne doibs prendre en mauvaise part ce que i'e te dy, car tu sçais que mea interest t'euseigner )ons préceptes.

Maurice. Que parlez-vous de préceptes? Vous souvient-il pas qu'autresfois m'en avez voulu enseigner de tels qu'ils meritoient le feu? Et vous voulez encore causer! Mais je fais vœu à Dieu que, s'il vous advient ouvrir la bouche pour reciter les propos que m'avez oy tenir à cestuy-cy, je vous iei'ay le plus misérable homme qui soit aujour- d'huy en Paris. Cela vous suffise.

LuciAN. Fili mi (fulcissime, tu es en colère ; je ne te diray meshuyrien.

Le Laquais, Comédie. 49

Thomas. Yoilà ! Souvenez-vous que le taire vous est maintenant [^lus de requeste que vostre latin.

Mauiuce. Laisse faire. S'il cause, je Tapren- drav à tourner au bout.

SCÈNE IV. Maurice, Thomas.

Maurice.

u vois, Thomas, si le malheur m'eust peu ^j envoyer pire fortune que me faire au- {jourd'huy par deux fois rencontrer ce rcsveur. Je m'en estois detfaict un peu auparavant. Et toutesfois voicy il s'est présenté de rechef pour entendre ce que nous disons.

Thomas. Pensez-vous qu'il nous ait oy?

Maurice. Non, mais je le croy.

Thomas. Et puis, quand ainsi seroit, vous luy avez si bien feimé la bouche qu'il ne l'oseroit ou- vrir pour rien dire au vieillard, joint qu'il ne sçait de quelle fille nous parlions.

Maurice. Sifaict, de par Dieu, car tu l'as ap- pelée Marie.

Thomas. Etquoy! la cognoist-il?

Maurice. C'est assez qu'il sçait son nom, et, le disant à mon père, il s'imaginera incontinent qui elle est : ainsi je tresbucheray du comble de tout bonheur au fond de toute misère.

Thomas. Il ne luy en parlera jamais, je vous en responds ; au surplus, souvenez-vous de ce qu'avons conclud. A Dieu, je m'en vay.

5o Larivey.

Maurice. A Dieu donc jusques au reveoir.

Thomas. Escoutez, quand aurez eu la bonne nuict, souvenez-vous de moy. Et vous soustenez sur vos bras, de peur de tuer la pucelle.

Maurice. Aussi feray-je; les bonnes créatures ne meurent pas en si doux assaut. A Dieu.

Thomas. Cestuy-ci nesera jamais, ce luy sem- ble, assez à temps entre les bras de ceste fille, tant il est eschauffé. Toutesfois il peut bien faire à son aise, car la caille est sienne, ou, pour mieux dire, il mettra le rossignol en sa cage. Mais qui pense que je n'aye ourdy ceste trame par Tadvis de la mère de Marie? Il le sçaura bien. Ainsi mon gain proviendra de tant d'endrois que je ne puis fail- lir que je ne sois riche.

SCÈNE V. Luc I AN. roh Beum atqiie hominum fîclem ! 0 monde remply de tous vices et souillu- res ! Bien est véritable ceste tant divine sentence du docte Sannazar, quand il dict que le monde empire en vieillissant! Certes, un homme de bien comme moy, un homme lettré, un homme facond, ne se peut avancer in hac tein- pestate^ au moyen de la calomnie des meschàns. Aujourd'huy on rejette les saints admonneste- mens des sages pour prester Toreille aux sots propos des maquereaux, flateurs et ganimèdes. Me voicy qui, pour reprendre ex toto corde, et avec un zèle charitable, la sotte insolence de Maurice, de bono opère lapida tus sum I Que faut-il donc faire? Oportet se re2)utcr clinguis et sine oculis ,

Le Laquais, Comédie. 5i

c'est-à-dire : si tu vois les vices, te taire et clorre les yeux : aliter actiim est, te voilà mort. Posthac nuUitm verbum faciam, et me retireray en mon estude, où, incumbendo à la vertu, m'esioigneray du vulgaire ignorant.

ACTE IH.

SCÈNE I.

Maurice.

nuict que jay tant désirée! nuict qui m'es plus luisante et claire que le plus beau jour des plus beaux jours! ô douce et heureuse nuict, tu es finablemcnt ve- nue, après tant d'ennuits ! 0 claire nuict, qui est plus fortuné que moy, puisque s'aprochc l'heure que je doy joyr de celle que j'ayme sur toutes choses, et sans laquelle je ne puis vivre ? Mais que dis-je? Qui me donne ceste asseurance? Qui ne sçait qu'entre la bouche et le verre souvent le vin tombe à terre? Qui est celuy tant asseuré à qui quelques fois l'amour u'cmplisse les mains de vent? Je croy que Marie m'ayme, et que son dessein est coucher avecqucs moy ceste nuict. Mais qui m'asseurera que mille empeschemens ne surviennent, de sorte que ce qu'après tant de pei- nes et travaux je me suis acquis ne s'évanouisse en un moment sans espoir de retoiu"? Aussi, qui est l'homme tant advisé qui se puisse garentir des coups invisibles de Fortune? Doncqiies, ô souve- raine déesse, qui peux comme il te plaist troubler la tranquillité d'Amour, je t'invoque ; sois moy favorable, je te supplie, et ne t'oppose au plaisir de

52 Larivey.

mon bien, ains souffre queje puisse cueillir le fruict dès si long temps promis à ma pure et saincte fi- délité. Mais je demeure trop icy ; il vaut mieux que je me retire tout bellement vers l'amoureux logis demeure mon bien.

SCÈNE II.

Sors, l'espousée, Thomas, Jacquet, déguisé en fille, Horatio.

Thomas.

ors, l'espousée ; il n'y a personne. Jacquet. Me voicy. Thomas. Ta voix est un peu aspre, Dy en ceste sorte : Me voyeecy.

Jacquet. Me voyeecy.

Thomas. Bon ; il faut que tu adoucisses et af- files ta langue le plus que tu pourras.

Jacquet. Je feray qu'il semblera que le miel et le sucre sortent de ma bouche : que veux- tu d'avantage?

Horatio. Qui penseroit cestuy-ey estre masle? Quanta moy, je ne le puis bien croire, eucor qu'il soit mon laquais.

Jacquet. Et il m'est advis à moymesme que je suis devenu femme.

Thomas. Que sçait-on? il pourroit bien estre : laisse que j'y taste.

Jacquet. Après, laissez cela.

Thomas. Vien ça, Jacquet. Par ta foy, voudrois- tu estre femme ?

Jacquet. Je voudrois que quelque sainct me

Le Laquais, Comédie. 53

changeast en l'un de ceux qu'on dict avoir l'un et l'autre sexe.

Thomas. Pourquoi?

Jacquet. Pour essayer qui a plus de plaisir, ou rhomme ou la femme.

HoRATio. C'est trop babillé, le temps se passe.

Thomas. Orsus, Jacquet; tu ne seras plus Jac- (juet, mais...

Jacquet. Jusques à quand?

Thomas. Jusques à demain.

Jacquet. Pren donc garde qu'en m'appellant tu ne prennes un nom pour l'autre.

Thomas. Mais garde-toy bien toy-mesme de faillir en tes responses.

Jacquet. Escoute si je feray bien. Si tost que je seray devantle vieillard, je le saluerai avec une basse et honteuse voix, et, s'il vient à me ra- conter ses amours, ses peines et tourmens , je tien- dray la veiie basse tandis qu'il parlera.

Thomas. Fort bien.

Jacquet. S'il me caresse, me prie, ou jette ses bras à mon col, lui lanceant une œillade ain- si, luy diray : Monsieur, vous semblé-je fille de ceste sorte ?

Thomas. Bon.

Jacquet. S'il veut faire du presompteux, et mettre ses mains à mon sein ou soubs ma cotte, luy donnant du poing contre l'estomach, je diray : Monsieur, laissez cela, ou je crieray.

Thomas. Tresbon.

Jacquet. Et s'il se vouloit obstiner, je me prendray à crier tant que la bouche me pourra ouvrir, et à l'esgratigner et mettre mes jambes eu croix.

54 Larivey.

Thomas. Ta es un empereur.

Jacquet. IMais une impératrice ! Regarde, tu as déjà failly.

Thomas. Tu vaux un royaume.

Jacquet. Et s'il est modéré et honncste, je le contcnteray d'un baiser.

Thomas. Voire hardiment de deux, de quatre, de six : c'est peu de cas.

Jacquet. Plus peutestre que tu ne penses.

Thomas. Comment?

Jacquet. Comment diable! n'est-ce rien baiser un vieil baA^eux puant, et qui n'a que trois dents en la bouche?

Thomas. Il ne t'en mordra pas si tost.

Jacquet. Ce m'est tout un ; tant y a que je le baiseray le moins que je pourray.

Thomas. Je voudrois sçavoir comme tu luy donneras cebaiser de manière qu'il sente sa pucelle.

Jacquet. Je le baiseray ainsi.

Thomas. Ce baiser est trop stitic ; c'est à faire à une nourrisse.

Jacquet. Je ferai donc ainsi.

Thomas. Cest autie sent sa garce; je ne veux que tu mettes la langue en la bouche.

Jacquet. Je le baiseray donc en ceste façon.

Thomas. C'est bien dict ; cestuy me plaist, car il sent sa simplette.

Jacquet. Je scaybien maintenant comme il me faut gouverner ; mais tout cela et rien m'est tout un.

Thomas. Pourquoy?

Jacquet. Pour ce que je le pense tant sot qu'il ne cognoistra si je suis sou amoureuse ou non. L'a-il pas veiie ?

Le Laquais, Comédie. 55

Thomas. Je te dy que tu i-esembles si parfaic- tement bien à la fille que j'ai souvent douté si A'^ous estes tous deux sortis d'un mesme ventre.

Jacquet. Je ne veux pas dire que ma mère ayt esté plus femme de bien que les autres.

HoRATio. C'estassez causé; je pense qu'il est presque my-nuict.

Thomas. Que dictes-vous? il n'est pas neuf heures.

HoRATio. Les heures de ceste nuict sont donc plus longues que les autres, ou elles portent euvyc à mon bonheur.

Thomas. ÎNous irons trop tost; cachez-vous seulement leans, tandis que je conduirai madame.

Jacquet. C'est bien advisé ; mais ou allons- nous?

Thomas. Chez la bonne femme que j'ay apos- tée, puis j'iray trouver le viellard. Touteffois, de- vant que je parle à luy, il faudra que je face sortir le serviteur, afin que, Françoise demeurant seule avec sa servante, aucun ne l'empesche vous venir trouver en l'habit que vous savez.

Houatio. Je crain que la mère s'en aper- çoive.

Thomas. Elle est malade.

HouATio. La servante peut-estre l'en empes- chera.

Thomas. C'est bien rencontré ! Vous ay-je pas dict que ce sont deux testes en unchapperon? Et puis. Dieu mercy,je l'ay estrangléc avec ce métal, sainct Jean bouche d'or.

HoRATio. Que n'en as-tu faict autant au servi- teur? Je t'eusse donné dequoy.

Thomas. 11 est trop homme de bien.

56 Larivey.

IIoRATlO. L'est-il plus que les autres?

Thomas. Oy.

Hop.ATio. S'il est tant fidelle, tout l'or du moude ne le sçauroit payer.

Thomas. Vous dictes vray.

HORATio. Or sus, va mettre ordre atout.

Thomas. J'y Yay;inais ne vous esloignez trop d'ici, entendez-AOus?

Horatio. Jen'ay garde. Suy-le, Jacquet. Ceux- s'en sont allez, et je demeure. Et, comme dit l'espagnol, elcorazon esta sin fiierza^ y el aima sin pocler , y cl jiijzio sin memoria ; pource que, d'un costé, les promesses sont grandes, le temps bref, et qui me peut servir est empcs- ché ailleurs ; d'autre part, je craiu, et me semble que je ne sçay quel esprit malin me dict que ja- mais je ne jouyray de mes amours. Mais j'oy ou- vrir rhuys de ma maistresse : il me faut retirer, sans m'esloigner beaucoup.

SCÈNE III.

Symeon, Valère^ Thomas.

SVMEON.

rosse beste, penses-tu que je ne sçache cognoistre ce qui m'est bon ou mauvais, scandaleux ou honorable ?

Valère. Je le pense bien, car je sçay qu'avez l'esprit fort subtil. SvMEON. Tu le peux croire. Valère. J'en croy eucor plus qu'il n'y en a. Symeo.n. Mais vien ça. Te semble-il pas que

Le Laquais, Comédie. 5;

j'ay plus belle amoureuse qui soit en France ?

Valère. Ains eu tout le monde.

Symeo>'. Si elle est telle, t'est-il pas advis que j'ay juste occasion me reputer plus que bien heu- reux ?

Valère. Oy, Monsieur.

Symeon. Tu dis tantost d'un, et maintenant d'autre.

Valère. Qui veut vous complaire il faut qu'il pai'le comme vous voulez.

Symeon. Ains comme veut la raison, laquelle je suy.

Valère. C'est bien parlé.

Symeon. Laissons cela, et me dy si Maurice est allé soupper chez Philippes.

Valère. Oy; mais s'il estoit chez Aymée, qu'en seroit-ce?

Symeon. Quoi? je ne l'endurerois pas.

Valère. Pourquoy?

Symeon. Pour ce que ce n'est à luy à faire.

Valère. Vous me ferez mourir désespéré! Vous qui êtes vieil voulez faire l'amour, et ne voulez que vostre fils, qui est jeune et gaillard, soit amoureux; y a-il pas bien de la raison?

Symeon. Tout beau! Je te dv, quand bien je serois tombé en un erreur, que je n'y veux laisser tomber mon fils.

Valère. Prenez exemnle à vous, et mesurez les autres à vostre aulne.

Symeon. Tu ne me veux escouter, et semble que prennes plaisir me faire crier.

Valère. Il n'est besoin de crier, car vostre fils est trop homme de bien, trop bon et trop hon- neste.

58 Larivey.

Symeon. Tant mieux pour luy : s'il faisoit au- tremeut, il forligneroit de l'ancieime Yertu de ses aucestres, lesquels ont tousjours esté magnifiques, sages, et d'esprit autant bon que marchant de ceste ville.

Valère. Il les surpassera encor en honneur.

Symeon. Je me contenteray s'il est autant homme de bien qu'eux. Mais voudioit-il bien de- meurer là toute uuict?

Valère. Je pense qu'oy.

Symeon. Cela ne me plaist points et ne veux qu'il y demeure.

Valère. Et s'il y est, comme voulez-vous qu'il n'y soit pas?

Symeon Va le trouver, et dy à Philippcs qu'il me le reuA^oie, et que je ne veux pas que mon fils descouche ma maison, pource que telles fois il me pourroit faire croire qu'il va soupper avec tel ou tel, et il sera couché entre les bras de Magdalaine, Vincenteou quelque autre. Je n'en- dureray jamais cela; va.

Valère. Vous estes un pèi^e fort soigneux. Toutesfois vous ne devez ja baisser la teste pour ce coup, car le pauvre enfant est si jeune qu'il a encor les lèvres taintes de laict, et ne sçait que c'est de femmes.

Symeon. Je voudrois que de long temps il n'en sçeust encor' rien.

Valère. Jusques à ce qu'il eust attaiut l'aage que vous avez, non pas ?

Symeon. Ce neseroit que son meilleur, car je te dy que l'amour des putains est un rasouer qui escorche la peau, et un venin qui empoisonne les cœurs.

Le Laquais, Comédie. 5g

Valère. Vous avez oublié un point.

Symeon. Quel?

Valère. Qu'elles estranglent la bourse, et luy font sortir Tame du corps.

Symeon. Mais l'honneur et la vie, qui est bien autre chose que la bourse.

Valère. Au contraire, on estime plus aujour- d'hui un escu que l'honneur ny que la vie. Et si voyez quelqu'un ne plaindi'e sa bourse qu'une putain luy a vuydée, asseurez-vous qu'il eslimc moins son honneur, si que le perdant il en fera beaucoup moins de cas.

Symeon. Et de la vie?

Valère. C'est un point un peu duret; neant- moins pensez que , si l'homme estimoit sa vie com- me il doit, que tant sottement il ne la hazarderoit tous les jours à mille dangers comme il faict pour une femme. Mais voicy vostre fidelle, vostre tout, et le cabinet de vos secrets.

Thomas. Valère! Maurice dict que tu ailles parler à luv.

Symeon. Jesçauray maintenantla vérité. Tho- mas, vien çà. Ouest mon fils?

Thomas. Bien loing d'icy.

Symeon. Où?

Thomas. Voulez- vous le savoir? Il est au Chastelet.

Symeon. Au Chastelet ! Quoy! mon fils te sem- ble-il homme de prison?

Thomas. Il m'est advis qu'oy, puis que le guet l'y a faict mettre.

Valère. 0 quel glouton !

Symeon. Pourquoy?

Thomas. Pour avoir esté trouvé saisv d'armes.

Larivey.

Symeon. Comment ! un bourgeois peut-il pas la Duict porter armes?

Thomas. Vous oyez que c'en est.

Symeon. Cepcndart de Valère m'a faict croire qu'il souppoit cliez Pliilippes et devoit coucher avec luy.

Thomas . Monsieur, je me mocque, il a dict vray : il est chez Philippes, vient d'arriver une trou- pe de jeunes hommes qui se sont mis à discourir des plus belles choses du monde, asçavoir des let- tres et de la poésie.

Valère. 0 quel engeolleur !

Symeon. Thomas, tu as tort : ce n'est icy qu'il se faut mocquer; tu m'as faict transir de frayeur.

Thomas. Si je vous ay pour ceste nuict apres- une mer de doulceur, ne puis-je, en me jouant, vous donner un peu d'amertume.

Symeon. Tu peux faire de moy à ton plaisir. Valère. vien ça : va je t'ay dict.

Valère. Monsieur, je ne puis me retenir que je ne vous dise que, si vostie corps est sain, vous avez l'esprit bien malade,

Symeon. Que te semble, Thomas, de la liberté de ce galant?

Valère. Je dy vray ; voicy : vous allez hors du logis, ma dame est au lict rongée d'une grosse fiièvre, et Françoise est si jeune que elle n'a pas la cognoissance qu'elle debvroit avoir. Si je m'en vay, qui voulez-vous qui garde la maison? Pen- sez-vous vostre fille seurement en la compagnie d'une servante?

Symeon. Je sçavois bien que cestuy-cy tiroit le cul arrière, tant il a peur ne dormir assez ceste

Le Laquais, Comédie. 6i

nuict; mais je veux que tu y ailles, enten-tu?

ValÈre. J'iray, et eu advienne ce qu'il pour- ra.

Thomas. Quelle manière de faire est-ce cy? Je suis d'advis que tu sois le maistre !

Valère. Et je suis d'advis qu'on t'attache à une potence, effronté maquereau que tu es.

Thomas. Ce chien a la rage, il le faut as- sommer.

Symeox. Or sus, desloge, que je ne te le dise plus, mais escoute : s'il veut prendre son espée, dy îuv qu'il la laisse.

Thomas. Ha, ha ! avez-vouspeur qu'on le mei- ne prisonnier.

Symeon. Que sçait-on? Je ne voudrois estre en peine d'employer mes amis.

Thomas. Comme si c'estoit quelque batteur de pavé et homme sans adveu.

Symeon. Cela n'y faict rien; on ne cognoist aujourdhuy le gentil-homme auprès le savetier, tant chacun est maintenant brave.

Thomas. Que voulez-vous ! c'est la guerre.

Symeon. Or laissons cela. As-tu mcnémamais- tresse tu sçais?

Thomas. Pensez-vous que j'aye dormy?

Symeo>'. a quoy donc perdons-nous notre temps, que ne nous en allons?

Thomas. Sçavez-vous que premièrement je A"ous veux dire?

Symeon. Non, je n'en sçay rien.

Thomas. 11 faut que pour ce premier coup vous vous monstriez honneste envers elle, car, comme voussçavez, elle est vierge, et la plus hon- teuse que vistes jamais.

62 Larivey.

Symeon. As-tu opinion que je sois autre qu'hon- neste ?

Thomas. Pource que, pensant vous advancer, vous seriez en danger d'encourir sa malegrace, car je lui ay dict de vous tout le bien qu'on en sçauroit dire ou penser, et l'ay conduite à ce pas- sage avec grand et merveilleux artifice, luy jurant par tous les sermeus du monde que elle ne voudroit vous ne l'y forceriez pas.

Symeon. Forcer ! je ne veux d'elle que ce qu'elle vouldra, et rien de plus. Que veux -tu da- vantage''' Mon vouloir est conjoint au sien,

Thomas. C'est assez, il n'est donc besoin vous dire autre chose; vous la cognoissez. Allons.

SCÈNE IV.

Catherine, servante de Symeon ; Françoise, fille de Symeon ; Horaiio.

Catherine.

^ liez, monmaistre, allez , jepuisbien dire qu'à vostre retour vous ne trouverez

f^f pas Françoise. La pauvre fille, elle se- R roit bien sotte demeurer tousjours les mains en croix sur son tablier, attendant de jour en jour que son père la mariast, veu qu'il est tant affoUé après ses amours qu'il ne se souvient plus de luy mesmes. Françoise m amye, nos affaires ne pouvoient mieux aller, puis que ce mal'heureux Valère n'est pas céans. Une heure me semble du- rer mille ans, tant il me tarde veoir comme ces habits d'homme vous siéront bien. donc, des-

Le Laquais, Comédie. 63

pcschez-vous, car nous n'avons que tarder. Mais qui est celuy qui vient di'oit à nous? 11 me semble rostre amoureux. Ma fy, aussi est-ce. Allez viste vous despecher.

Françoise. Mon Dieu, laisse que je le voye.

Catherine. Vous le verrez une autre fois tout à loisir ; liastez-vous tost, que ce pendant vostre frère ne vienne, ou ce larron de Valere, en- nemy de nostre bien.

HoRATio. Mon ame, la royne de mon cœur ! Estoit-ce pas ma maistresse? Je parle à vous, Madame; estoit-ce pas mon ame?

Catherine. Oy, Monsieur.

HORATIO. Pourquoy s'est-elle si tost l'etirée ?

Catherine. Elle est allée vestir les accous- tremcns que lui avez envoyez.

HoRATio. Ne pouvoit-elle pas bien venir ves- tue comme elle estoit?

Catherine. Elle sera plus commodément ain- si desguisée.

HORATlO. 0 Dieu! qu'il ennuyé à qui attend!

Catherine. Elle viendra incontinent. Jelavay haster ; faictes un tour ce pendant.

Horatio. Dictes luv, je vous prie, qu'elle se despesche et ne laisse perdre si belle occasion.

Catherine. Elle sera icy tout à ceste heure. Pardonnez-moy si ïe ferme Thuys.

64 Larivev.

SCÈNE V. Horado, Catherine, Françoise.

HORATIO.

a douce pitié sei'a toujours par moy pu- U'^k bliée, ô Amour, et u'adviendi-a jamais ^i que je me plaigne detoy, ny de Fortune, i^ puis qu'ores je me doy trouver avec ma chère Françoise, sans laquelle j'avois délibéré ne plus vivre. A ceste occasion, ô sainctes deitez, je vous offre, dédie et consacre ma vie, protestant ne blasphémer jamais comme j'ay faict contre vos di- vinitez, ains employer mon esprit et ma langue à publier partout, comme j'y suis tenu, la grandeur de vos forces et les grâces que je reçoy de vous. Bénits soient les tourmens, les douleurs, les pei- nes et les travaux que j'ay souffertz pour bien aymer, puis que si cher et heureux, guerdon m'est ores préparé ! Benitz soient les soupirs et les pleurs qui si souvent sont sortis de ceste poitrine et de ces yeux ! Et benistes soient encores les nuicts que j'ay passées en veilles et lamentations,

Suis que telle doit estre la recompense de mou fi- elle service. M aisj'oy ouvrir l'huys! Helas, ouvrez vous aussi, mes yeux, car voicy vostre soleil qui vous veut illuminer.

Françoise. Monsieur, je metz entrevosmains tout ce que j'ay de plus précieux, qui est mon honneur et ma vie.

Catherine. 0 Amour, que forte est ta puis- sance? Cestuy ne peut former une paroUe, tant

Le Laquais, Comédie. 65

grande est la doulceur qu'il reçoit de voir et em- brasser sa dame. Of ! quels doux et savourcuv bai- sers ! Mon Dieu ! que je pense qu'ils sont aises !

HORATIO. Impératrice de mon ame, royne de mon cœur et tresorière de ma vie, que j'adore en pensée , puis que vostre courtoisie est si grande qu'elle me rend digne de son amour, que si long temps j'ay mis peine d'acquérir, le service que je vous doy est si grand, que, quand je mour- rois pour vous , je m'asseure que je n'aurois en- cores satisfaict à la moindre des obligations dont je vous suis et seray éternellement redeva- ble. C'est pourquoy je vous prie m'employer en ce me penserez estre bon , et vous servir de moy comme d'un qui est tout vostre, et qui n'ayme sa vie que pour la despendre en l'obéissance de vos commaiidemeus.

Catherine. Doulces parolles et sucrées.

Françoise, Monsieur, me menez-vous?

HORATIO. je vous mène, m'amour? En une maison qui est vostre à jamais , et aurez plus de puissance que moi-mesme.

Françoise. Ilastons-nous donc, je vous prie.

Catherine. Dieu vous bénisse de sa saincte gi'ace ! Or puis que chacun se doit donner du bon temps , que iay-je ores que je me trouA'c seule , que je ne fais ma dernière main, devant que Mau- rice et Valère soient de retour? Aussi bien, quand mon maistre sera venu de sa chasse amoureuse, ne trouvant Françoise au logis, il fera le diable et me voudra escorcher, comme si j'estois cause de tout, et non sa grande nonchallance, qui l'a faict deve- nir fol après les femmes, ne se souciant de marier sa fille, comme si elle n'estoit de chair comme les

T. V. 5

66 Larivey.

autres. Je dy que les hommes sont hommes, mais les femmes sont aussi femmes , et n'en desplaise à mon viel resveur de maistre. 0 pauvre ccervellé! yien quand tu voudras , tu trouveras besongne faicte , car quant à moi je ne délibère t'attendre. Mais que feray-je? J'ay icy besoin de conseil. Quel conseil? Dict-on pas ordinairement que c'est folie quitter un bien qui se présente ? Serois-je pas bien folle m'en aller les mains vuydes, veu qu'il y a dcquoyles emplir? Oy, par mon ance! Je sçay est la vaisselle d'argent, et cognois homme qui me la changera en beaux escus au so- leil ; après je m'en iray ailleurs ; je seray autant bien venue à Lyon qu'icy : on vit partout, qui a dequoy. Je vay donc entendre à mes pièces, et puis vidi aquam , l'eau beniste de Pasques. A Dieu, je me recommande.

SCÈNE VI. Françoise , Valcre , Horatio.

Françoise.

h! chetive que je suis! Combien brefve a esté ma félicité 1 Helas ! que j'ay bien esté née au monde pour n'estre jamais heureuse ! Que dis-je , heureuse ? ains pour n'estre un seul jour sans larmes ! Mainte- nant qu'estoil venu ce temps que plus je desirois , ce temps auquel je me devois trouver entre les bras de l'homme que j'ayme mieux en ce monde, 0 cruauté du ciel ! helas ! je n'avois encor faict trois pas avec luy que nous nous sommes trouvez

Le Laquais, Comédie. 6-

au milieu de cent espées, n'entendant autre chose que touche, frappe, tue ! Je me double bien que ce n'estoit à nous à qui ils en vouloient , ains seu- leaîciit à eux-mesraes ; mais quoy ! soit pour n'a- voir accousturaé cheminer de nuict, soit pour la naturelle timidité qui est eu nous, je n'entendy si tostce tintamarre et le cliquetis des espées quiflam- boyoient comme esclairs, que, transie de frayeur, oubliant toute chose, je me suis donnée à la fuite, et n'ay cesse de courir jusques à tant que me suis trouvée en ce lieu, sans sçavoir qu'est devenu mon amy. Hé! pauvrette que je suis, misérable et in- fortunée ! que feray-je ? que dcviendray-je? Re- tournerav-je en la maison de mon père? Non, je ne le feray jamais. Que feray-je donc? iray-je? Helas ! si je trouvois au moins qui m'enseignast le logis du cardinal, j'irois sçavoir si mon bon seigneur et amy s'y est point retiré ; sinon je l'y attendrois, ou pour le moins que j'en eusse des nouvelles, et s'il a rcceu quelque desplaisir ou non. Yray Dieu ! on dict bien vray que fortune ne vient jamais seule : voicy mal sus mal, helas! C/estVa- lère ; mais ce m'est tout un : advienne qui pourra, je suis résolue, et me laisseray plustost escarteler vive que retourner chez mon père.

ValèRE. Voicy, voicy le laquais de ce bougre italien ! Il y a plus d'un mois qu'un maquereau et luy ont prins leur assignation à ceste heure. Je l'accoustreray de toutes façons, et en sorte qu'il n'y retournera de sa vie qu'il ne luy en souvienne. Que fais-tu là, hé! petit pendart? Que cherche-tu es environs de ceste maison? Tu fains ne m'cn- tendre, et cependant passes outre ; mais, par dieu ! tu n'es pas eschappé. Ça, ça, demeure, et desve-

68 Larivey.

loppe ce manteau d'alentour ton yisage. 11 faut que je compte avec loy, si tu ne le sçais.

Françoise. Passe ton chemin , je te prie, et me laisse aller le mien; je n'ay que faire à toy ny peu ny point.

Valère. Voyez l'audacieux vilain ! Desveloppe ce manteau , te dis-je , et ne me tourne point les espaules ; je ne veux encores faire trotter dessus Martin Baston.

Françoise. Je te dy que tu suives ton chemin, m'entends-tu ?

Valère. Quoy ! jene te descouvriray doncques pas ?

Françoise. Retire-toy d'icy, larron que tu es ! Me veux-tu voiler en la rue?

Valère. 0 mon dieu, mon dieu ! qu'est-ce que je voy ! Est-ce pas Françoise ?

Françoise. Quelle Françoise? Je pense qu'il me voudroit faire à croire que je suis femme, pour donner plus de couleur à sa meschanceté, et plus aisément me mener avec luy.

Valère. 0 pauvie folle! est-ce cy l'honneur que tu fais à tes parens? Sont-ce cy les joyes et allégresses que tu aprestes à ton père? Dy-moy, qui t'a tirée hors du logis en cet habit? Voyez avec quel œil elle me regarde ! penses-tu aller, misérable? Retourne, Françoise , retourne en la maison, devant que ton père s'en aperçoive, et ne lasche tant la bride à ta sotte volonté , que tu ne te précipites au gouffre de toute misère. Mais voyez, la malheureuse, si elle se remuera !

Françoise. Qui ne riroit des foUies de cet homme? Qui es-tu ? quand te vy-je jamais? quand m'as-tu cogneuëpour femme? Pauvret! tu es fol,

Le Laquais, Comédie. 69

ou yvre, ou insensé. Que je sois femme, Dieu m'en gard !

Valère. Est-ce l'honnesteté d'une fîlle de bien ? Quels propos sont-ce ?

Françoise. Je te dy que tu es fol, et te le diray encore; es-tu content?

Valère. Puis qu'ainsi est, nous verrons main- tenant qui aura plus de force , ou tes paroles ou mes bras.

Françoise. Que dis-tu?

Valère. Escoute, je voy bien que tu es sans cervelle, et ne sçais que c'est de raison. Voilà pourquoy, pour faire devoir de bon serviteui-, je veux employer la force.

Françoise. La force! garde-t'en bien, car je t'aprendray que c'est que forcer les personnes.

Valère. Quoy ! te feray-je pas retourner au logis ?

Françoise. Ah! traistre, volleur, assassin, tu me déchiies ! Que me demandes-tu ?

Valère. Que tu viennes d'amitié, et je quit- teray la force.

Françoise. Je t'cstrangleray, voy-iu ! mes- chant bourreau que tues ! Tu me veux donc voiler?

HoRATio. 0 ciel! comme en peu de temps se changent les effects d'amour et de fortune ! Toute à ceste heure je tenois mon bien entre mes mains, et tout à ceste heure je l'ay perdu. Ah ! par commenceray-je ma plainte?

Françoise. Je t'arracheray les yeux de la teste ! Me veux-tu laisser ?

Valère. Tu viendras, par Dieu! vueilles ou non.

70 Larivey.

HoRATiO.Voy-je pas ma maistresse? 0 Dieu! que luy veut faire ce poltron?

Françoise. Dieu soit loué! voicy qu'on vient à mon secours. Monsieur, voyez, je vous prie, l'audace de ce fier outrecuidé.

Valère. 0 misérable ! voicy donc ton bel amoureux. Va, va, je te fais la croix sur le dos.

HoRATio. Atten-moy, larron! atten, traistre! fuy-tu?

Françoise. Monsieur, laissez-le aller, Jésus! que je suis aise devons veoir en bonne santé ! Par ma conscience , puis que je vous tiens , vous ne m'eschapperez plus.

HoRATio. Je voy bien, m'amour, que nostre conjonction est escrite au ciel , qui me faict croire qu'aucun accident ne nous pourra jamais séparer.

ACTE IIII.

SCÈNE I.

Jacquet, en habit de fîUe, retournant d'avec le vieillard; Thomas.

Jacquet.

rreste ! je mourray si je ne te racomte de point en point comme le tout s'est passé. fe Thomas. Tu me le diras tout à loisir quand nous serons au logis , car il me tarde que je sçache comme se sont portées les affaires de ton maistre et de Françoise , pource que, si elles

Le Laquais, Comédie. 71

ont succédé comme je pense, nous aurons de quov rire un jour entier.

Jacquet. C'est tout un, je veux que tu m'es- coutcs; nous aurons tousjours cet advantage.

Thomas. Dcpesche-toy donc !

Jacquet. Mais tu me la baillas belle.

Thomas. Comment?

Jacquet. Tu m'avois promis ne bouger d'avec moy, et tu t'en allas si tost que je fus entré en la chambre du vieillard.

Thomas. Te diray-je la vérité? Il me graissa si bien les mains que je me laissay chasser.

Jacquet. as-tu esté cependant?

Thomas. En un cabaret, c^r je mourois de faim et de soif.

Jacquet. Et toy sage. Or, cscoutedonc, et tu orras merveilles. Quand ce mouton m'eut veue , il entra en telle crainte qu'il n'osoit ouvrir la bou- che pour me dire un seul mot.

Thomas. Il te le sembloit, mais il est mcs- chant comme un bœuf.

Jacquet. Tu dis vray. Après, et si tost qu'il t'eustfait soi'tir et fut demeuré seul avecques moy, il ferma la porte aux deux verroux , puis s'appro- chant de moy, qui faisois fort la honteuse , me fit les plus sottes caresses du monde, me voulant baiser a tous coups ; mais il ne fut jamais en sa puissance.

Thomas. Tu faisois trop la rencherie.

Jacquet. En fin , se jettant à genoux devant moy, commença me prier et conjui'er avec les plus douces parolles dont il se pouvoit adviser; mais je ne le voulois oyr, luy disant tousjoirrs : Mon Dieu, laissez-moy aller devant qu'il soit plus

72 Larivey.

nuict ; car, si ma mère me demandoit , je serois battue.

Thomas. Ha ! ha ! ha ! il m'est advis que je vous voy ensemble.

Jacquet. M'ayaut priée et repriée à sa mode , et me trouvaut tousjours plus dui'c, me requist finablement que si je ne voulois rien faire pour l'amour de luy, qu'à tout le moins pour mon aise je me couchasse vestue comme j'estois sur le lict, car il ne me pouvoit veoir, disoit-il , ainsi debout et mal à mon aise.

Thomas. Cela procedoit de grande amitié.

Jacquet. Ce que je luy accorday, aux condi- tions qu'il ne me toucheroit point.

Thomas. Tu luy donnas le plus et luy refusas le moins ; ainsi tu ne le soUicitois plus te laisser aller?

Jacquet. Si faisois plus que jamais, pour don- ner couleur à la fraude, disant quelquesfois avec une voix si triste qu'il sembloit que je pleurasse : est Thomas? Mon Dieu, je voy bien que je suis trahie ! En fin , je me couchay, et luy auprès de moy .

Thomas. Est-ce tout?

Jacquet. Nenny, de par Dieu! voicy le meil- leur : si tost que je fus sur le lict, j'agencey ma robe entre mes jambes et alentour de moy, si proprement et estroittement que puce n'y eust pas entré.

Thomas. Et bien?

Jacquet. Cependant le pauvre Landore, ayant bien souspiré, fit semblant dormir, et moy aussi.

Thomas. Bon!

Jacquet. Et ayant demeuré quelque temps

Le Laquais, Comédie. 73

en cet estât , je luy tourné le dos , faignant tous- jours dormir bien fort.

Thomas. Pourquoi cela?

Jacquet. Adoncle vieillard se retourna aussi, puis quelque temps après je senty que peu à peu il levoit le bord de ma robbe avec la main, qu'il couloit tousjours en amont, cherchant. .. tu m'en- tends bien?

Thomas. Mais si les puces n'y eussent sçeu en- trer, comme y pouvoit-il mettre la main?

Jacquet. Que tu es simple! vien çà : qui a plus de force, ou une main, ou une puce?

Thomas. Passons outre.

Jacquet. En ces entre-faictes j'ouvre les jam- bes comme en dormant, quoy sentant le viellard, il poussa sa main jusques entre mes cuisses, il trouva ceste racine qui distingue les hommes d'a- vec les femmes.

Thomas. Et puis, qu'en fut-ce?

Jacquet. Je ne A'y pas quelle grimasse il fai- soitlors, mais je l'entendy jetter un grand cry, et dire: Qu'est-ce cy ? dors-je ou non? A ce cry, fai- gnant de m'esveiller, je me retourné vers luy, le regardant, et lui moy.

Thomas. Que meritois-tu alors?

Jacquet. Gentmille escus; mais escoutedonc, si tu veux.

Thomas. Achève, lu me romps la teste.

Jacquet. Pour le faire court, le bonhomme me demanda qui j'estois, et pourquoy je l'avois trompé en ceste manière.

Thomas. Que respondis-tu ?

Jacquet. Je luy dy que j'estois le frère à Ma- rie, laquelle m'avoit envoyé ainsi desguisé vers

74 Laiiivey.

luy pour Tasseurcr de son amitié, mais quMlc vouloit qu'on n'en sçeust rien, joint qu'elle ne se fioit trop en toy, cognoissant ta mauvaise lan- gue.

Thomas. Grand mcrcy.

Jacquet. Que t'en semble? ay-je pas joué un tour de maistre Gonyn ?

Thomas. J'en suis bien tenu au lien de tes chausses.

Jacquet. Chose que le bon homme crcut, le- quel, pensant à l'advenir s'ayder de moy, me fist mille belles et grandes promesses, et, qui plus est, tirant un ruby de son doigt, me le bailla pour porter à ma sœur.

Thomas. Monstre veoir... Par sainct Jehan, il est beau, pourtant! Voilà, je sça vois bien que j'au- rois la peine, et un autre en emporlcroit le pro- fict.

Jacquet. Tu ne dis rien des testons qu'il t'a donnez.

Thomas. Voilà un grand venez-y vcoir ! ce n'est que de la monnoye. Cependant tu as tout chargé sur mon dos.

Jacquet. Au contraire, je t'ay deschargé, lui ayant faict entendre que lu avois esté le premier trompé .

Thomas. Ce m'est tout un. Tant y a que la trousse est belle.

Jacquet. Or sus, allons trouver mon mais- tre.

Le Laquais, Comédie.

SCÈNE II.

Valère, Belle-Couleur^ servante de la mère à Marie.

Valère.

e suis tant fâché du nouveau malheur advenu à mon maistre par la fuite de sa fille , que je voudi'ois n'avoir jamais esté né. Je le conseillois si bien, lui disant tousjours qu'un jour il s'en trouveroit fasché, et lui adviendroit quelque scandale ; mais il ne m'a jamais voulu croire. Or, il cognoistra maintenant quel profit il eust retiré de mon conseil, s'il n'eust voulu rescmbler à ces sots qui pensent faire tort à leur réputation s'ils prennent l'advis de leurs ser- viteurs et les escoutent parler, encor qu'ils soient plus sages qu'eux. 11 verra à ceste heure quel beau gain il recueillera de ses amours. Mais com- me eussé-je jamais peu croire, si je ne l'eusse veu, que Françoise eust esté tant forte et courageuse, et eust eu si peu de respect à son honneur ? Hé- las ! que dii'a-on par la ville quand on sçaura que la fille d'un tel marchant s'en est fuye avec je ne sçay quel Italien, et s'est retirée en la maison d'un cardinal? On en fera des comédies. Mon Dieu! pourquoy mon malheur a-il voulu que je n'avois lors ny verge ny baston : car si j'eusse eu mon espée ou ma dague, j'y eusse peut-estre remédié, et me fusse plustost laissé tailler en pièces que la laisser emmener; mais n'ayant dequoy me detfen-

y6 Larivey.

dre, j'ay esté contraint cedder à la fureur et m'en fuir.

Belle-Couleur. Mananda, ce pauvre jeu- ne homme me faisoit pitié.

Valère. 0 mère infortunée ! tu mourras de re- gret si tost que sçauras ces nouvelles.

Belle-Couleur. Mais qui n'en eust eu com- passion, voyant comme tous trois luy ont couru sus la dague au poing?

Valère. Qui enten-je ici parler? Ho! c'est Belle-Couleur. Dieu gard, la belle! Et bien, quel- les nouvelles apportes-tu de Maurice? comme vont les affaires? Je soupçonne qu'il y a encore de la diablerie de ce costé-là.

Belle-Couleur. Je pense qu'il a eu la der- nière de ses pœurs.

Valère. Comment cela?

Belle-Couleur. Je te le diray. Après qu'il fut entré chez nous, et tandis qu'il estoit en une chambre, devisant avec Marie, comme il avoit esté arresté, voicy à l'instant entrer le frère à ma maistresse, accompagné de ses deux fds, et en- cor d'un sien cousin, lesquels, trouvant le jeune homme avec la fille, luy coururent sus la dague au poing, disans qu'il failloit qu'il l'espousastou qu'il estoit mort. Quoy voyant le pauvre Maurice, mesme qu'il sentoit desjà la dague chatouiller son gosier, pour sauver sa vie fut contraint faire ce qu'ils ont voulu.

Valère. Bon! Ça donc esté par force?

Belle-Couleur. Soit de force, soit de gré, tant y a qu'elle est sa femme.

Valère. Qui l'introduisit en la maison?

Belle-Couleur. Parce que tu n'en sçays rien!

Le Laquais, Comédie. 77

Valère. Comme veux-tu que je le sçache?

Belle-Couleur. Je ne sçay; qui m'en a prié que toy? pourquoy m'as-tu accostée, me promet- tant que c'est tout un ?

Valère. Comme si vous autres n'en eussiez esté d'accord.

Belle-Couleur. Dieu mercy à toy et à Tho- mas, qui ne me preschiez autre évangile.

Valère. Je l'ay faict à bonne fin, et m'en debvroitta maistresse sçavoir bon gi'é.

Belle-Couleur. Aussi fera -elle.

Valère. Cela se pouvoit bien faire sans le con- traindre par force, le cousteau sur la gorge. Mais ou vas-tu à ceste heure , qu'on sonne matines par tout?

Belle-Couleur. Je vay chercher un prestre pour les espouser.

Valère. C'est bien faict. Va, que mon maistre ne te voye ; le voicy qui vient.

Belle-Couleur. Escoute, souvien-toy de... tu m'entens bien.

Valère. Aussi fcray-je. A Dieu.

SCÈNE III. Valère j Symeon.

Valère.

vec quel visage me presenteray-je de- vant îuy ?Luy doibs-je tout déclarer, ou feindre n'eu sçavoir rien ?

Symeon. Par mon ame, voilà une

78 Larivey.

plaisante raillerie, que celle qu'on m'a faicte cestc nuict !

Valère. Hé! qu'il y a bien pis. Mais il ne l'entend pas.

Symeon. Comment diable , m'amenerun gar- çon au lieu d'une fille !

Valère. Voyez , ce poltron de maquereau luy aura joué d'une autre trousse qu'il ne m'avoit dicte.

Symeo\. Mais c'est tout un , puis que tout est reussy à bien.

Valère. Oy, si le contraire n'y estoit.

Symeon. Par ma conscience, je n'eusse jamais creu qu'une personnecust si parfaitement resemblé à une antre comme ce jeune gars resemble à Marie. Ce sont bourdes , tout ce que l'Ariostc raconte de Ricbardet et de Bradamant. Je l'av vcu et tou- le par tout, et a peine puis-je encor croire que ce ne soit elle. Toutestois il est masle , car j'ay tenu son pacquct. Voylà, la fortune m'en veut.

Valère. Il est vray, si le malheur doit estre appelé fortune.

Symeon. Or maintenant je ne puis qu'espérer avoir ce que je voudray, puis qu'à cest effect elle m'a envoyé son frère, pour ne bazarder son hon- neur à la discrétion de ce villain maquereau. Et, à diie vray, je courois trop légèrement; mais elle a esté bien sage.

Valère. Oy, d'avoir espousé Maurice.

Symeon. Que dira-elle quand elle verra l'an- neau ?

Valère. Il m'a veu. Lui diray-je?

Symeon. Oo Valère ! je ne t'avois pas aperceu. Que faict Maurice ?

Le Laquais, Comédie. 7g

Valère. Et bien , avez-vous esté avec Ma- rie?

Symeon. Ce n'est à toi t'en informer. Respon seulement à ce que je te demande.

Valère. 0 pauvret que vous estes! est vos- tre réputation ?

Symeox. Cesseras-tu jamais d'estriver contre moy, dy, outrecuydé?

Valère. Pauvret, dis-je, vous estes vendu de tous costez , et ])ensez avoir bien besongné !

SvMEON. Je suis vendu ! que dis-tu , que je le scache ?

Valère. Vostre cher maquereau , vostre con- seiller, vostre tout, vostre fac totum, s'est mocqué de vous.

Symeon. Mocqué de moy?

Valère. Oy, mocqué de vous.

Symeon. Mocqué de moy! Comment?

Valère. Pensiez-vous pas que ce glouton por- tast vos messages à Marie?

SvmeO". Oy.

Valère. Il n'en faisoit rien; il parloit pour vostre fils.

Symeon. Comment?

Valère, Vous pensiez que ce traistre tous deust ccste nuict faire coucher avec elle , et il l'a fait coucher avec Maurice.

Symeon. Oh Dieu! qu'est-ce que j'oy ! 11 a mené Maurice à Marie?

Valère. Il a mené Maurice à Marie , oy, à Marie.

Symeon. Tu t'es encor entendu avec eux?

Valère. Sije me fusse entendu avec eux, vous eussé-je dict ce qui vous devoit advenir?

8o La RIVE Y.

SvMEON. N'est-ce pas bien s'y entendre, quand tu m'as dict qu'il estoit allé soupper chez Philip- pes? Voyià, voylà le beau soupper que a^ous avez préparé, desloyaux , meschans, iraistres et parjures! Que le feu S. Anthoine a'^ous arde !

Valère. Si Maurice me l'a dict, pourquoy ne l'eussé-je creu, veu qu'on l'eust prins pour un sainct ?

Symeon. Doncques Maurice s'est amourasclié d'elle, scachant bien que je l'aymois. Voyez un peu l'amitié et obéissance des enfans du jourd'huy!

Valère. Je vous dy encor d'avantage, qu'ils sont mariez ensemble.

Symeon. Mariez ! 0 chetif que je suis ! Helas ! je cognois bien maintenant la mescbanceté de ce traistre Thomas , et à quelle fin il m'a amené ce garçon desguisé en fille. Quioyt jamais parler de plus grande trahison?

Valère. Vous seriez roy, Monsieur, s'il n'y avoit encor pis.

Symeon. Comment, pis? 0 Dieu! qu'y pourroit- il avoir de pis ?

Valère. Vous m'avez demandé de Maurice, et vous devriez demander de Françoise , qui im- porte beaucoup plus, et dont je vous ay si souvent parlé.

Symeon. Mon Dieu, fay,jete supplie qu'aulcun inconvénient ne me soit advenu de ce costé ! Que veux-tu dire de Françoise?

Valère. Ne vous ay-je autrefois dict qu'il ne vous estoit bien séant estre amoureux , ains que deviez prendre garde à ce qui vous touchoit de plus près? Maintenant vous cognoistrez à l'effect que je ne le disois pour vostre mal.

Le Laquais, Comédie. 8i

Symeon. Dy-moy viste ce que tu sçais.

Valère. Françoise s'en est fuye, Françoise a honny vostre maison, Françoise s'en est allée avec cet Italien dont tant de fois je vous ay ad- verty , vous disant ce qui en devoit advenir. Mais vous vous mocquiez de moy ; m'entcndez-vous à ceste heure?

Symeon. 0 moy misérable! Helas! me voilà perdu. Je ne pense point qu'en tout le monde il y en ayt un plus infortune que je suis. En es-tu asseuré ?

Valère. Je l'ay veu de mes propres yeux , et ay faict ce que j'ay peu pour empescher ses des- seins; mais j'y ay pensé esîre tué.

Symeon. Donc tu pouvois reparer ceste faute, et tu n'en as rien faict?

Valère. Pleust à Dieu que je l'eusse peu fai- re ! Quand serez au logis, vous entendrez le sur- plus, car j'ay honte le dire devant tant de gens.

Symeon. La chambrière en estoit-ellc consen- tante ?

Valère. Jecroy qu'oy.

Symeon. Âh! mal'heureux que je suis! Va, fay ouvrir la porte. Helas ! je crevé de dueil.

Valère. Tic, tac, toc.

Symeon. Personne ne dict mot. Frappe plus fort.

Valère. Tic, tac, toc.

Symeon. Encore plus fort.

Valère. Toc, toc, toc, toc, toc. Ou la cham- brière est morte, ou elle s'en est allée?

Symeon. Le marheur se plaist bien en ma ruyne. Frappe tant que tu pourras.

Valère. Toc, toc , toc. Or il n'y a personne.

T. V. 6

82 Larivey.

SvMEON. Ma femme y doit cstrc, si elle ne lient compagnie à sa fille.

Valère. Voicy, on ouvre. Helas! c'est ma- dame. La pauvre créature !

Symeon. Omarheureux, misérable et infortuné que je suis !

Valère. C'est trop tard fermé l'estable , quand lés chevaux sont perdu z.

SCËNE IIII. Belle-Couleur, Luciati.

Belle-Couleur.

^j^j^^s^ ue maudicts soient peine que je ne ^^AVlldy tous) les prestres! J'ay esté, jepense, ^^^/ /en toutes les églises de ce quartier, et 'i^^j^^ne m'a jamais esté possible en rencon- trer un. Aussi, à vray dire, il est trop matin, et croy qu'ils ne sont pas encor levez. Mais , mon Dieu, qui est cestuy-cy qui vient droit à moy? Jésus! (^\ic'^'dijT^t\xv\ Ai'eMaria, gratia plena,etc.

LuciAN. Que dict barbottant cestc mulier- cule?

Belle-Couleur. Monsieur, qui estes-vous , je vous prie?

Luc 1 AN. Parles-tu à moy, sexe profane, sexe diabolique , sexe insatiable?

Belle-Couleur. Je vous demande si estes un que je cherche.

LuciAN Ha! ha! ha!

Belle-Couleur. De quoy riez-vous?

LuciAN. Des parolles que tu as dictes.

Le Laquais, Comédie. 83

Belle-Couleur. Etqu'ay-jedict?

LuciAN. Si je suis celuy que tu cherches.

Belle-Couleur. Oy, je \eu\ dire ainsi.

Luc 1 AN. Comme veux-tu que je pronostique et prevoye qui tu cherches, si tu ne me le dis premièrement?

Belle-Couleur. Je cherche un presirc ; est- ce vous ?

LuciAN. Oy, c'est moy-mesme. Voicy un syl- logisme : elle sera doublement deceuc.

Belle-Couleur. Dieu eu soit loué! Monsieur, venez donc avec moy.

LuciAN. Ha! ha! ha! sitnplicitas fcininœ! veux-tu que j'aille, bonne dame?

Belle-Couleur. Pailer à ma maistresse.

IjUCIAN. De qui es-tu servante? Qui est maistresse ?

Belle-Couleur. La cognoissez-vous pas^

LuciAN Dame, non.

Belle- Couleur. Ne cognoissez-vous pas la vefve de feu monsieur Pomphile ?

LuciAîV. Oy, mais je ne m'en advisois point. Voicy un autre sillogisme.

Belle-Couleur. Elle m'a envoyée vous prier que la vinsicz trouver.

LuciAN. Que me veut-elle?

Belle-Couleur. Elle a marié Maiic.

LuciAN. C'est à propos. Qui est l'cpoux? Qui est le mary ?

Belle-Couleur. Un beau jeune homme.

LuciAN. Son nom?

Belle-Couleur. iMaurice.

LuciAX. Qui l'a engendré? Qui Ta procréé? De qui est-il fils?

84 Larivey.

Belle-Couleur. Que sçay-je? d'un riche homme de bien.

LuciAN Te souvient-il point comme on l'ap- pelle?

Belle-Couleur. Oy, c'est le sireSymeon.

LuciAN. Quain bene inlerrogavi eam I Noduni in scirpo queiebam.

Belle-Couleur, Allons, Monsieur, allons; vous direz vos heures une autre fois.

LuciAN. Tu t'es trompée : je ne suis celui que tu cherches et ne suis faict ad imaginem suam.

Belle-Couleur. M'avez-vous pas dict que c'estoit vous-raesmes?

LuciAN. Oy, et te dys encore que c'est moy- mesmes, et non le prestre.

Belle-Couleur. Qui estes-vous doucques?

LuciAN. Filosophe, hoc est sçavant, docte et très-eloquent.

Belle-Couleur. Vrayement, vous avez beau vivre, puisque sçavez tant de mestiers. 0 quelle belle teste à faire marotte ! A Dieu.

LuciAN. Certes, la femme est un animal impar- fait, irraisonuablc et très dangereux. Or çà, tout homme eust autrement respondu à ceste-cy, moy excepté, qui me gouverne tousjours avec la sage prévoyance de la prudence, ne me laissant trans- porter à la colère. Sors omnia versât^ disent les sages, et certes ccste sentence est véritable, car le sort, la fortune, le destin, m'a envoyé au devant ceste nyaise pour entièrement m'informer et ren- dre certain de la meschanceté de ^laurice. Or à son dam! Je lui ay remonstré, meo sum officio functus : qu'y ferois-je? On a beau prescher qui n'a cure de bien faire.

Le Laquais, Comédie. 85

SCÈNE V. Jacquet, eu sou habit de laquais; Liici'an.

Jacquet.

^10^,55^ ray Dieu ! qui cust peu se garder de ri- /çv^^^, re, voyant rire le Cardinal, quand je ^o^'Zfn lui ay fsict le discours de la plaisante SS^^â^Si raillerie que j'ay jouée au vieillard? îl eu a tant ry qu'il en rit encores, et mon maistrc davantage, tant il est joyeux de tenir sa tavorite, qu'il ayme mieux que sa propre vie, laquelle il veut espouser. Et voilà pourquoy le Cardinal m'envove en diligence chercher le précepteur du fils au vieillard deceu , afin qu'il Iny en parle et trouve moven d'apaiser ce pauvre sot : sot, puis- je bien dire, car autre que luv ne m'eust jamais laissé eschapper, m'ayant cogneu raasie, sans me faire crocheteur, et charger mon dos de falourdcs et pesantes bourées. Mais quoy ! il faut, pour em- bellir le monde, qu'il y ait de toutes sortes de gens. Je m'esbahy comme je resemb'e si bien à Marie, ainsi que l'on dit; il faut bien qu'il en soit quelque chose, et je le croy, car je l'ay moy-mes- me cogneu par expérience. Ha ! voilà mon hom- me! Je le vas saluer à la grandeur. Docte et révérend seigneur, je prie Dieu maintenir en santé vostre doctissime et revercndissime sei- gneurie.

LuciAN. Ne flatte point hiimilitatcrn incam avec la gloire et grandeur des epitetes : c'est aux prélats à qui ce tiltre appartient. Eh bien ! Qu'y

86 Larivey.

a il ? Si tu me veux dire quelque chose, despesche, car hrevis oralio.

Jacquet. Escoutcz, Monsieur; je vous prie me pardonner si je me monstre un peu présomp- tueux.

LuciAiS'. Dy, parle, sermonne, car je te donne planière indulgence, je veux dire de confabuler avec moy.

Jacquet. J'ay tousjours oy dire que les sages ont accoiistumc s'accommoder au temps.

LuciAN. Sentence ciceronienne! Optime est ; ton esprit esl peispicax, hoc est aigu^ subtil.

Jacquet. Monsieur, je vous prie parler Fran- çois, car je n'entcn que des bœufs en A'ostre la- tin, et ne sçay que c'est de voz cuj'us : aussi nevi- je jamais livre que par dehors; entendez-vous ?

LuciAN. IntelUgo.

Jacquet. Me cognoissez- vous bien?

LuciAN. Ov, par fisionomie spherique.

Jacquet. Sçavez-vous qui est mon maistre?

LuciAN. Oy.

Jacquet. Or bien, sachez donc que monsieur le Cardinal vous mande que veniez parler à luy tout à ceste heure.

LuciAN. Scroit-il bien advenu que sa gran- deur se voulust ayder de l'acuité de mon esprit touchant la Bible ou contre Calvin, ou bien que je lui dresse quelque belle oraison in hugno- tos ?

Jacquet. Que dictes-vous?

LuciAN. Je demande si tu sçais point qui l'oc- casionne tirer le suc de mon pi-ofond entende- ment.

Jacquet. Non, car je ne suis pas son secrétaire.

Le Laquais, Comédie. 87

LuciAN. Que vas-tu donc augurant de l'im- portance de l'affaire?

Jacquet. Je sçay qu'il se veut servir de vostre jugement ; mais je ne sçay si c'est en latin ou en Iran cois.

LuciAN. Allons le trouver, car ceste mienne faculté, ce mien trésor incorruptible, qui n'est subject à la fortune, je parle de ma doctrine et grande science, sont pour s'employer la-to vidta aux oecurrances de sa reverendissime seigneurie, laquelle me peut dire : Sic volo , sic jubco.

Jacquet. C'est une grande cruauté que de la sotte arrogance de ce baudet.

LuciA>' Ideo, comme as-tu nom?

Jacquet. Jacquet, à vostre commandement.

LuciAN. iACC[\i&\ sum'issime , quand il te plaira, nous irons. Est-ce cy le chemin?

Jacquet. Nenny; venez par deçà, c'est le plus court. Messieurs, je vous advise que ce gros mas- tin à long poil est ennemy mortel des femmes, et un grand meschant.

LuciAN. es-tu, Jacquet mon mignon ?

Jacquet. Allez, allez tousjours, je suis derrière. Visibilium omnium et irn'isibiîium ; je vous suy comme l'aposlre Jesu Christ, a longe.

LuciAN. Pourquoy a longe ? Penses-tu que je sois un noli me tangere?

Jacquet. C'est pour vous faire l'honneur que méritez.

LuciAN. Je t'en sçay gré. Va, tu vaux trop.

88 Larivey.

ACTE V.

SCÈNE I. SYMEON.

Il ra'iray-jc cacher, que personne ne me voye, jusqnes à ce qu'éventant la dou- leur de mon âme, je me puisse plaindre de ma folie? Que me sert avoir esté pru- dent et accort tout le temps de ma A'ie, si ores que j'avois plus de besoing de sagesse j'ay esté moins advisé? 0 Valère, pourquoy ay-je eu à mespris tes bonnes et saintes remonslrances? Helas, si je t'eusse creu, je ne me verrois au destroit ores je me trouve. Voyez comme en un mesme temps mon fils, ma fille, ma servante, et ce larron et traistre afFronteur, m'ont destruictet ruiné! Mais, hélas ! ce ne serait rien que tout cela, si ma fille n'eust commis la faute qu'elle a faicte ; aussi c'est de qu'est desgainé le couteau qui en bref me coupera la gorge et avancera mes jours : car, quand au tort que m'a faict Maurice, m'ayant osté des mains la recompense de mes maux, je l'ex- cuse, pour avoir le jeune homme esté espris de l'a- mour de ceste belle fille , laquelle, jaçoit qu'elle soit pauvi'e des biens de ce monde, estneantmoins si riche en beauté, vertu et bonnes grâces, qu'elle mérite bien estre aymée, et mesmes espouser un prince, non seulement mon fils. Mais comme pour- ray-je jamais couvi'ir le blasme, le dommage et l'extrême vitupère que Françoise m'a procuré, s'en estant fuye avec un qui paravanture la tiendra

Le Laquais, Comédie. 89

pour sa putain, et puis , quand il en sera bien saoul, la laissera aller au mal, comme on void sou- vent advenir à beaucoup d'autres. Et posé le cas qu'il Fespouse, qu'en sera-ce pour cela, cestuy estant, comme je puis comprendre, valet de cham- bre ou quelque petit officier du cardinal? Ah misérable que je suis, et vrayement misérable! quel party doy-je pi'endre? à quoy me puis- je résou- dre? Ha meschant Thomas , mcschant dis-je, et plus que meschant, tu es la seule occasion de ma ruine ; mais je fais bon vœu à Dieu que je te don- neray le payement dont l'on récompense les trais- tres et desloyaux qui te ressemblent.

SCÈNE II. Liician , Sjmeon.

LUCIAN.

Mi je ne me trompe, si ma vcuë ne me déçoit, je voy le père de Maurice, auquel Ion a faict cet incUgnitni facinus. C'est pourquoy il faut (pource que le Cardi- nal, auquel ce jeune garçon m'a mené, m'envoye par devers luy pour appaiser et addresscr à bon port toutes ces turbulentes discordes, passées, pré- sentes et futures) que je prémédite en mon esprit de luy faire, devant qu'entrer en matière, un salu- bre et docte préambule, pour captiver sa benevo- Icnce. J'ay desjà conccu en moymesme ce que je doisdire,doncje levay aborder. Sah'e , plurimiun domine mi ohservandc . La douleur luy doit avoir offusqué les sens organiques d'où naist Toye : ainsi

90 Larivey.

il ne m'a entendu. Domine mi coUendissime , tibi plurimum salutem impertio,

Symeon. Ho, voicy le pédagogue de mon fils. Monsieur, vos préceptes ont mal enseigné à Mau- rice l'adresse de bien vivre, et a sous vous très- mal profité.

LuciAN. Ce n'est la faute du grain que j'y ai semé, ny du terrouer qui a rcceu la semence, mais des tourbillons, gresle et orage des malheureuses ])ersuasions d'un maquereau , et autres meschans hommes qu'il a voulu escouter et hanter. Mais pour ce que ce qui est faict ne se peut deffaire, à sçavoir le mariage, necesse est que la douleur succombe à la prudence.

Symeox. â ce que je voy, vous entendez une partie de mes misères.

LuciA^. Comment, une partie! mais toutes, quiajam rum.or est.

Symeon. Est-il possible que le bruict de ces choses soit si tost semé par Paris ?

LuCIAN. Fama mali vel malitm quo nil velo- cius ulliun mobilitate viget , etc. : le divin Maron, au 4- de son Enéide. Quanquam que ceste-cy sera une œuvre saincte, comme je vous diray cy après , veriim devez sçavoir que Deus et natiira nihilagunt frustra : démode qu'en ceste machine mondaine ne se bransle fueille d'arbre que ce ne soit voluntate Trini et uni qui habitat in cœlis. Et si (comme il ne se peut nyer) il mect la main en toutes choses, combien à plus forte raison est-il croyable qu'il la mettra au mariage, expressément approuvé es saintes escritures? J'obmets icy les expositions de sainct Augustin; je ne parle de sainct Jerosme, et passe tant de sacrez Théologiens

Le Laquais, Comédie. 91

qui ont cscrit de ce sainct sacrement, me conten- tant vous proposer et mettre devant les yeux , comme un clair mirouer, ce seul exemple : à sça- voir que lors que dominus Deits, sous le voile de l'humanité, fouloit ceste fétide et puante terre...

Symeon. Vous estes trop long en vos dis- cours.

LuciAN. Le premier miracle qu'il voulut mons- trer fut aux nopces, quand il convertit l'eau en vin.

Symeon. Voilà un pauvre confort à mes dou- leurs ! Que m'en revicut-il, si de l'eau il en fist du vin?

LuciAN. Patience, escoutez, hinc est que sa grandeur a permis que les scandales qui sont ad- venus ceste luiicl advinsent non propfcr aliud que pour le bien du mariage d'entre Maurice et Marie, et de Françoise avec le gentilhomme du cardinal.

Symeon. Pleust à Dieu que sa bonté cust voulu permettre que j'eusse et l'un et l'antre marié plus honorablement et avec meilleurs partis !

LuciAN. ^on oportet que la caligineuse igno- rance de l'homme impose loy à la divine sapience. /(/^o la suprême bonté a institué, en l'oraison qu'il a faicte à son père, que l'on iHicX fiât voluntas tua, d'autant que, ignorans ce qui nous est nécessaire, nous pourrions demander pour bon ce qui est très mauvais nec obstat. ne demandez que dict l'évan- gile, pource que ipse sol justitiœ entend les cho- ses qui sont honnestes.

Symeon. Vous me voulez du tout mettre au ballet, avecvostre théologie.

LuciAN. Monsieur, escoutez, et vous cognois-

92 Larivey.

Irez à la fin quel fruict et consolation mes paroles apportent à Tanie et au corps. Donc la conclusion est que ce qui est fait n'a esté sans divin mistèrc.

Symeon. Je ne le puis penser.

LuciAN. Vous estes donc hérétique, et doibt "vostre opinion erronée cstre purgée par la méde- cine de la vérité. Or, quanta vostre fille, de la- quelle je pense que recevez plus d'ennuy, pour (^commc il vous est advis) s'estre donnée à un homme de basse et servile condition, je vous advisc qu'avez grand tort si n'aprouvez ce ma- riage, d'autant que (laissant à part toutes les au- tres raisons spéculatives) ce jeune homme est de noble et ancienne maison, et ex scmirie d'une sœur du Cardinal ; et s'il n'est François, ce n'est pourtant à dire que extra Galliam on ne trouve des personnages nobles et vertueux. Et jaçoit que quelquefois j'aye eu autre opinion, principalement touchant les Italiens, jcl'ay maintenant toute con- traire, quoniam sapientis est mutare proposilum.

SvMEOis. S'il est tel que le dictes, je croiray ma fille n'avoir si lourdement failly comme je pensois.

Llcian. Ita se res hahenl^ et combien qu'elle ne deust faire ces choses sans l'exprès consente- ment de son père, si falloii-il que cela sefist, puis- que c'estoil la volonté omnipotentis. A ceste cause je vous dy que ledict sieur Cardinal m'a envoyé par devers vous pour estre médiateur de eeste saincte paix, a'ous advisant au surplus que pour TOUS oster toute occasion de mescontentement et vous rendre joveux à jamais, son intentum est douer vostre fille de dix raille francs, sur le plus beau et meilleur de son bien.

Le Laquais, Comédie. 93

Symeon. Seigneur, fay que toutes ces choses soient véritables, et je te beniray à jamais.

LuciAN. Il est ainsi. Preterca, ledict sieur Car- dinal veut que les parties se donnent la foy Tun à l'autre en vostre présence, et que rien ne se face sans vostre consentement, vous osant asseurer que Horatio non Ar//^î«Vjusques icy rem ciirn ca.

Symeon. Pour n'en mentir, si j'estois à recom- mancer, peut estre que j'y penserois deux fois; mais puisque c'est un faire Je fault, et n'y a point de remède, il faut de deux maux choisir le moin- dre. Tant y a que j'en suis bien tenu à Dieu, qui m'a mis hors de tant de peines.

LuciAN. C'est bien et sagement dict à vous. Et quand y aurez bien pensé , vous cognoistrez que n'eussiez sceu trouver meilleur partv à vostre fille que ce gentilhomme. Mais retournons à Mau- rice.

Symeon. Laissons cela: je Iny ai pardonné en mon cœur, la raison ayant surmonté mon apetit, qui me fait congnoistre qu'il est mieux séant et plus raisonnable que ceste jeune fille soit sa femme que ma concubine.

LuciAN. Laus tihi^ Christe.

Symeon. Peut estre que ma grande mésaven- ture se changera en bonheur, mon grand mal en grand bien, et ma grande tristesse en grande

joye.

94 Larivey.

SCÈNE m. Thomas^ Jacquet.

ÏH03IAS.

acquêt, hé! que veut dire que tu es si I joyeux? Tu as beu quelque part.

Jacquet. Tu m'en veux conter. Ça, ça, mon mignon, embrasssmoy et te res- jouy de raou bien, car tout en un coup je sortiray de servitude, et commandcray à mou tour.

Thomas. S'il est ainsi, je te pardonne l'injure que m'as faicte cesle nuict.

Jacquet. Je t'en veux conter l'histoire en deux mots: je te dis donc que tout àcestehcure, estant cmpesché en la salle estoit la mère de Marie, j'ay esté tout estonné qu'elle me coutemploit sans cesse, de façon qu'il sembloit qu'elle ne peust lever les yeux de dessus moy, me regardant fort entcntivement, comme aussi faisoit un chacun, s'esmerveillans grandement de me veoir tant sem- blable à Marie, que l'habit seul, ce sembloit, met- toilla différence entre nous. Fiuablemcnt, la bonne dame, me faisant signe de la main, m'appella que j'allasse parler à elle.

Thomas. U me semble desjà que cestuy-ci doit esti'e son lîls.

Jacquet. M'cstant aproché , elle me demanda d'où j'estois , et comme avoit nom mon père. Je respondy que je n'avois jamais eu cognoissance de père ny mère , mais bien me pensois souvenir avoir oy dire à celuy qui me bailla à mon maistre

Le Laquais, Comédie. 96

que j'estois de Paris, et qu'on m'avoit desrobbé à ma mère.

Thomas. J'ay lousjours peusé cecy.

Jacquet. Et que, mon père mort, aucuns siens nepveux, voyans que j'estois seul demeuré masle, pensèrent que me faisans mourir ils seroient hé- ritiers de ma succession paternelle ; mais, leur cœur ne pouvant souffrir qu'ils me noyassent, comme ils avoient entrepris, nv souillassent leurs cruelles mains au sang d'un petit enfant innocent, tel que j'estois lors, me donnèrent à un marchant de Lyon, leur amy, qui avoit un procès en cestc ville, lequel leur promit m'emmener avec luy, et ne parler jamais à personne de ce faict. Toiitesfois il le dict à mon maistre quand il me bailla à luy, lequel me l'a rcdict depuis trois jours.

Thomas. 0 grande cruauté! ceux-là sont-ils encor en vie ?

Jacquet. Si tost que la bonne dame m'oyt raconter ces choses , elle ne se peut garder de pleurer, ny qu'elle ne tombast evanouye.

Thomas. J'en pleure quasi depilié.

Jacquet. Lors y accoururent plusieurs dames et damoiselles, lesquelles, luy jettans force eau fresche s'.ir le visage, luy firent revenir ses esprits; adonc joignant les mains et levant les yeux au ciel, jetta un profond soupir, s'escriant : ! laisse- moy ; cestuy est mon fils unique, que j'ay si lon- guement pleuré ; puis continuant, dit qu'en signe de ce, j'avois sur l'épaule gauche un petit poireau noir que j'apporlay à ma naissance , ce qui fut trouvé depuis, dont la joie fut redoublée.

Thomas. Hé! frère, hé! monsieur, embrasse- moi encore un coup , je te prie , car je ne suis

96 Larivey.

moins joyeux de ta fortune que toy-mcsmes ; mais te mocques-tu point?

Jacquet. Comment, mocquer? tu le sçauras tantost , si tu ne m'en veux croire.

Thomas. Mais je m'émerveille comme, depuis que tu es en ceste ville, ceste vérité ne s'est des- couverte.

Jacquet. U ne faut douter que si ma mère m'eust veu plustost, que plustost elle m'eust re- cogneu ; mais elle ne sort guères de son quartier, ainsi que j'aioy dire.

Thomas. Je m'esLahy d'une autre chose, que quelqu'un ne luy a esté dire : En un tel quartier demeure un laquais qui ressemble autant bien à vostre fille qu'elle mesme.

Jacquet. Tu lui pouvois mieux, dire que pas un, veu que tu hantes en son logis , et me voys quasi tous les jours. Mais je ne puis plus icy de- meurer. Adieu.

SCÈNE IV.

Messcr Anthoine ^ secrétaire du cardinal;

Lucian, Spneon, Françoise^ U or ado,

Valère , Thomas.

ânthoine.

eigneur Symeon , le Cardinal mon maistre vous faict sçavoir qu'il a bien lau long esté adverty de l'offense qui ceste nuict vous a esté faicte par son jeune nepveu, ayant enlevé vostre fille, dont il a esté bien marry. Et maintenant, pour ce qu'il a

Le Laquais, Comédie. 97

sceu que ceste chose est advenue par la volonté d'elle, et de son consentement

LUCIAN. Exorditur ab offîcio, optime.

AlSTHOlNE. Et non par violence qu'il luy ayt faicte, voulautsuppleer àce son nepveu, comme jeune et subject à l'amour, auroit t'ailly , il déli- bère, pourveu que le trouviez bou, les marier en- semble, donnant à vostre fille pour douaire prefix la somme de di\ mil livres. Au surplus, quant à la qualité et bonne condition de ce jeune gentil- homme, je pense qu'aujourd'huy elle vous est assez notoire, si auparavant n'en avez eu quelque coguoissance. Tazit y a que je vous ose dire que mon dit seigneur le tient et ayrae comme sou propre fils.

LuciA.N. De hoc inidtiun locutus sitm illi.

Symeon. Mon bou seigneur, si le Cardinal, vostre maistre et le mien, s'est plaint de mou in- fortune, il a faict ce qui appartient à sa grandeur. Et si de sa grâce il luy prend ores envye faire du bien à ma fille, elle et moy luy en serons rede- vables , pour à jamais luy faire treshumble et dévot service. Sçachez donc que je suis autant content accc[)lcr ceste alliance, que luv de me l'olfrir. Et si premièrement j'eusse cogueu la qua- lité du jeune gentilhomme, peut-estre que j'eusse esté le premier qui l'en eust requis.

Valkre. Quels gens sont-ce là?

Anthoine. Je vous remercye eu son nom.

LuCIAN. Quarn bcne locutus est, à ceste heure, le seigneur Symeon , rethorice quidem , et or- nate !

Symeon. Sus donc les amoureux; ça, venez. Voy, aprochez-vous.

T. V, 7

98 Larivey.

Valère. Voicy, voicy ! Ho que je suis aise que les affaires prennent ce chemin !

LuciAN. Quam pulchra est ! Vrayement, digiia fuit d'eslre ravie.

Françoise. Mon tresclier père, je vous requier mercy de la faute en laquelle, comme jeune et trop esprise d'amour, je me suis laissée aller, vous suppliant d'avantage ne me vouloir nier vostre bénédiction.

Symeon. Ma fille, Dieu te bénisse et pardonne, comme je te beny et pardonne.

HoRATio. J'en dis autant. Monsieur, et vous supplie bien humblement me pardonner le tort que je vous ay faict par mon peu de discrétion, et comme ayant esté contraint, ains forcé à ce faire, par l'amitié que je porte et porteray toute ma vie à vostre fille.

Symeon. Il n'est besoin de pardon il n'y a poiut d'offense ; car, si j'ay esté offencc, la faute ne vient de vostre part, ains du costé de ma fille. A ceste cause, levez-vous, et souffrez queje vous baise.

Anthoine. Qui a esprouvé les effects d'amour ne blasmera la faute de l'un ny de l'autre.

LuciAN. Scei'us amor docuit, etc.

Anthoine. Monsieur, ce n'est pas tout; je vous veux encor prier de quelque chose.

Symeon. U n'y a rien que je ne face pour l'a- mour de vous : commandcz-moy.

Anthoine. Je vous mercye. Ce dont je vous veux supplier est que pardonnez à Thomas les peines qu'il vous a données, puis que le tout est réussi à bonne fin.

Symeon. Très volontiers, pour l'amour de vous. est-il?

Le Laquais, Comédie. 99

Thomas. Me voicy, Monsieur. Hélas! j'ayfailly : je vous prie avoir pitié de moy.

Symeon. Va, pour Tobligation dont je suis redevable à ce gentilhomme, et puis que les choses que par malice, inadvertance ou autrement , tu avois brouillées sens dessus dessous, à mon grand dommage et confusion, ont prins heureuse fin, je te pardonne, aux conditions qu'une autre fois tu seras plus sage, et apprendras à Fadvenir à ne dé- cevoir les hommes de ma sorte.

Thomas. Je le vous promets.

Valère. Tu le peu-x bien faire, car tu n'y re- tourneras de ta vie.

Lucian. Vois-tu, pauvret, ce que sçaitfaire mon semblable? Tontesfois tu te mocquois de moy. Apren que tout est sans saveur, sans le sel de la doctrine des hommes doctes.

SvMEON. Vien çà, Thomas : va quérir Maurice, et luy dy qu'il vienne à moy, que je luy ay par- donné, et ne l'aime moins qu'auparavant.

Anthoine. Luy, sa nouvelle femme et sa belle- mère sont en la maison de Monsieur le Cardinal, qui, ayant sçeu toutes ces choses, veut que les nopces de tous les deu\ se facent en son logis.

SymeON. Hé, Valère, je ne te voyois pas; cours, va annoncer ces nouvelles à ma femme. Non, ne bouge; Thomas ira, et tu viendras avecques moy.

Valère. J'y puis bien aller maintenant sans crainte, puis qu'il n'y a plus personne au logis.

ÂNTHOINE. Pourquoy ne vient vostre femme?

Symeon. Elle est malade; mais je pense qu'elle sera guérie sitost qu'elle entendra ces bonnes nou- velles.

Anthoine. Allons donc.

100 Larivey,

Symeon. Marchez le premier.

Anthoine. Je ne le feray jamais, taut pour beaucoup de bous respects que pour la révérence cjue je doy à vostre viel aage.

Symeon. Par ma conscience, si ferez, car vous représentez la personne de Monsieur le Cardinal.

Llcian. Laissez ces disputes : il faut que ce soient les nouveaux mariez, car ils sont chefs de la teste.

Anthoine. Passez devant, Mousieur le doc- teur.

LuciAN. Je ne feray ceste incongruité.

Symeon. Allons donc ; je ne veux estre ob- stiné.

LuciAN. Nos ambulabimus una.

Anthoine. Mettez-vous donc au dessus.

LuciAN. Ainsi qu'on se trouve. Adsit lœlitiœ Bacchus dator et bona Juno.

scène v et dernière.

Catherine.

ui pèche et s'en repent est sauvé, disoit jfcu de bonne mémoire frère Josse. Je ne (voudrois que quelque diable me fîst ''maintenant tomber entre les mains des sergens, qui me faict penser que je ne feray mal m'en retourner au logis avec mon butin. J'ay oy parla ville je ne sçay quel bruict de mariage, et ({ue les nopces se faisoient en la maison du Cardi- nal, mesmes que mon maistre avoit pardonné à chacun. S'il est ainsi, je croy qu'il me voudra par-

Le Laquais, Comédie. loi

donner comme aux autres. Quelqu'un demandera : Qui te l'a dict, Catherine? Vous suffise que je l'av entendu, et me suis trouvée en lieu ou j'ay veu passer toute la compagnie l'une après l'autre. J'ay veu Françoise toute vestue de velours cramoisy violet, ayant sur sa teste un riche scoffion dor semé de pierreries, et tant de bagues et riches joyaux à l'entour de son col qu'il sembloit que ce fust une royne. Bon prou luy face ; si m'est-elle redevable de tout son heur, car, si je n'eusse con- senty à ses volontez , elle ne fust ce qu'elle est maintenant, non, par mon anse. Mais que veux-je faire icy? Fault-il que pour si peu de chose la festene soit completle, et que je ne me resjouisse comme les autres? Ma foy, nenny ; je m'en vas tout reporter, et le mettre gentiment je l'ay prins. Toutesfois, Messieurs et Dames, n'attendez que j'entre leans tandis que serez icy, pour ce que je ne trouve bon que soyez tous tesmoings de ce que je veux faire de cette vaisselle. Ainsi je vous conseille vous retirer, joint que les espousées ne sortiront que pour aller à la grand'raesse. A Dieu, et vous resjouissez.

FIN.

LA VEFVE

SECONDE COMEDIE DE PIERRE DE LARIVEY

CHAMPENOIS

1579.

LES PERSONNAGES.

BONAVENTURE, estran-

ger. M. ANCELME, prestre. ALEXANDRE, amoureux. GOURDIN, escornifleur. AMBROISE, LEONARD,

vieillards.

MAD. CLEMENCE , ré- putée vefve.

S A I N C T E , sa servante.

CLEMENCE, courtisane.

VA L E N T I N, fils de Léonard.

ROBERT, serviteur d'A- lexandre.

GL'ILLEMETTE, maque- CROQU ET. serviteur de Bo-

relle. naventure.

CONSTANT, amoureux.

io5

PROLOGUE.

^î^»?!;^^" ffin de vous honorer (Messieurs), vous vous repre- ^JhfyCH^ sentons cesle comédie , spectacle beaucoup plus ttl'/^TpV Vvl î''"'*"'"' ^' recommandable que les chasteaux, les ^j^^ljj^ chasses, les joustes et autres tels passe-temps , qui recréent seulement la veue, mais cestuy-cy délecte les yeux, les oreilles et l'entendement : les yeux, par la va- riété des gestes et personnages y représentez, et par l'as- semblée de tant honorables seigneurs et belles dames, comme vous, qui ravissez l'esprit d'un chacun en la contemplation du parfaict de vos perfections; les oreilles, par les plai- sons et sentencieux discours qui y sont meslez; et l'entende- ment, parce que, la comédie estant le mirouer de noslre vie, les vieillards aprennent à se garder de ce qui paroist ridicule en un homme d'aage , les jeunes à se gouverner en l'amour, les dames à conserver leur honestelé , et les pères et mères de famille à soigner aux affaires de leur mesnage. Bref, si les au- tres spectacles délectent et sont propres ù la jeunesse, cestuy- cy délecte, enseigne, et est propre aux jeunes , aux vieux , et à un chacun. Et si les autres monstrent la dextérité du corps, cestuy-cy monstre la dextérité de l'esprit: car, comme une peinture est recommandée si, représentant une belle histoire, elle est bien accommodée de couleurs , de beaux traits, linea- mens, proportion, prospective, et finablement enrichie de fes- tons , bordures et vernis, ainsi est belle la comédie, si pre- mièrement la fable est embellie par industrieuses tromperies et gaillards et improveuz evenemens , puis tissue de graves et plaisans discours , plains de sentences , comparaisons, me-

io6 Prologue.

tafores , railleries , et promptes et aiguës responses , non d'i- nepties qui , comme choses gaffes et peu honnestes , font rire les ignorans , mais d'une modeste gayeté et soigneuse prudence gui émeuvent encores les plus doctes. Or, si ceste-cy n'a toutes ces perfections et n'est telle que méritez et comme l'auteur voudrait bien , il pense toutesfois que ne la blasmerez , ains excuserez sa bonne intention, qui ne souhetle autre chose que vous servir, et donner une envie à nos François de faire iiiieux que luy. Cependant [mes dames) n'attendez l'argument , par- ce que, pour quelques occasions, l'auteur n'en a point voulu faire. Quant à nous, nous vous le ferions voluntiers, mais nous vou- drions qu'il n^j eust tant d'yeux , car vous sçavez qu'en telles choses on ne demande pas si grande compagnie, de façon que vous vous en passerez , s'il vous plaist , pour ce coup, atten- dant meilleure occasion et lieu plus convenable. Toutesfois, si vous en cnchargez et pensez qu'à cesle cause vos enfans en naistront bossus ou contrefaicts , pour obvier à ces inconve- niens , ceux-ci qui successivement se présenteront sur le théâ- tre satisferont à vos désirs, lesquels, pour estrejà transfor- mez, par les enchantemens de vos bcautez, en diverses person- nes, et ayans dressé leurs pensées envers vous, feront ce qui leur sera possible , pourveuque les vouliez escouter, et ils vous en supplient d'aussi bon cœur qu'ils désirent voz bonnes grâces.

107

LA VEFVE

COMEDIE

ACTE PREMIER.

SCÈNE I. Bonai'enture^ estranger; M. Ancelme, preslre.

BONAVENTURE. E VOUS jure, Monsieur, que tous les plus cruels assaults de la fortune ne me peu- rent jamais esbranler. Toutesfois, par ce -^-^.- seul object, l'amour m'a reduict en l'ex- ti-emité que me voyez. J'en rougy, et suis honteux

3ue l'aage auquel je me trouve et la souvenance e ma feue femme ne m'ont donné le courage me deffendie contre ce jeune ennemy.

M. Ancelme. Toutes ces excuses ne servent de rien en mon endroit, car, Dieu mercy, je ne suis tant sot ni mal apris que je ne sache que peut l'amour. Ainsi donc, la dame qui vous rend tant passionné est ceste vefve nouvellement venue

io8 Lauivey.

de Bretaigne, laquelle a une fille preste à marier.

BoNAVENTURE. Je croy qu'elle en a deux, l'une appcllée Anne el l'autre Emée.

M. Ancelme. Vous vous trompez, car Emée est sa niepce, fille de son frère qui est en Escosse.

BONAVENTURE. Quoy que c'en soit, tant y a que je suis arrivé assez à temps à Paris pour m'envelopper en un nouveau filet. Mais je ne sçay si , pour ce que ma femme avoit nom Clé- mence, ce beau nom, qui me sonne encores si doux, auroit point servy d'amorce pour me sui'- prendre en ceste façon. Croyez que ce peu de resemblance qu'elle a d'elle faict que mes yeux ne se peuvent lasser de la regarder ; aussi n'ay -je maintenant autre chose en l'esprit que le pour- traicl de son image. J'ai faict parler à elle une cer- taine Guillemetle; mais j'ai semé dessus le sable, n'en ayant recueilly aucun profict n'y espérance.

M. Ancelme. Vous avez aussi tresmal beson- gné d'avoir employé ceste femme, pource qu'elle est la plus solennelle messagère d'amours qui soit dedans Paris, à raison de quoy madame Clémence, qui la peut cognoistre, ne luy aura jamais voulu prester l'oreille, ny mesmes endurer sa compa- gnie : car l'honneur d'une dame souffre beaucoup quand elle est veue avec une maquerelle.

Bonaventure. Que feray-je donc?

M. Ancelme. Si pensez que je vous y puisse sei'vir, regardez, je suis àvostre commandement.

BoNAVENTURE. Monsieur, je vous mercye bien humblement, ce vous seroit trop de peine; toutes- fois, vous me feriez beaucoup d'honneur s'il vous plaisoit estre moyen que je la peusse espouser : car, jaçoit que depuis la mort de ma première,

La Vefve, Comédie. 109

j'eusse délibéré ne me marier jamais, si est ce que ceste seuUe m'a tant reschaufîe l'ame, que, comme vaincu, je baisse de rechef le col sous le joug.

M. Ancelme. Vrayement, je m'y employeray de bien bon cœur.

Boxavekture. J'y trouve une difficulté : c'est que je suis estrauger, et ne suis en ceste ville gue- res cogneu d'autres que de a ous.

M. Akcelme. Ceste difficulté ne vous en doit retarder, vostre requeste estant fondée sur l'iiou- nesteté : car, demandant une vefve à femme, c'est accroistre le los de sa bonne l'euommée. Et si vous estes estrauger, elle n'est naturelle de ce pays. Et puis, nous estans tous hommes, tous de ce monde et tous chrestiens , l'on ne doit regarder à cela quand les partyes s'entrayment bien, ny souffrir que la diversité des nations rompe une bonne aliance.

Bonaventure. Vous me faictes revenir le cœur, et proteste que, si vos raisons avoient au- tant de puissance sur elle qu'elles ont sur moy, ce seroit desjà faict ; mais elle n'en est capable.

M. ANCELME. Ne vous souciez. Je vous dy que les femmes sont d'une nature très capable. Vous est-il advis que je la doive conforter à la mort? Mon discours sera tant confit en sucre et miel, qu'il luy prendra envye d'en gouster Ne sçavez-vous qu'on ne peut faire plus grand plaisir aux femmes que leur parler de les marier !

BONAVENTURE. Si elle s'enquiert de moy, vous lui direz que je suis de Bretagne , que j'ay nom Bonaventure , el que j'ay esté marié; et, si elle veut sçavoir plus outre, que, dès les premiers troubles, il y peut avoir quinze ou seize ans, vou-

110 Larivey.

lant faire un voyage en Angleterre avec ma femme, qui estoit grosse, nostre vaisseau donna de fortune contre un escueil, il s'ouvrit, de manière que pour me sauver je me jettay sur un ais, qui, par la grâce de Dieu, me porta eu une plage, laissant ainsi ma pauvre femme sur le vaisseau, qui, s'em- plissaut d'eau, alla finablementau fonds, sans qu'il fust en ma puissance la pouvoir secourir. Ainsi, estant privé d'elle et de tous mes biens, je ne voulus retourner en mon pays, pour ne rafraichii" la mémoire de mes douleurs. Depuis, ayant tous- jours erré çà et par diverses contrées et nations, j'ay acquis plusieurs joyaux et autres choses pré- cieuses, que j'ay en une bouëtte icy avec moy. Je vous dy ces choses affin que (d'autant qu'entre les vertus qu'on recherche en un mary, les richesses tiennent le premier rang) , vous luy puissiez affermer que je la pourray honorablement nour- rir et entretenir.

M. Ancelme. Je luy diray tout en temps et lieu.

BONAVENTURE. Et si le trouvez bon, luy direz encores que ma feue femme avoit nom Clé- mence, comme elle, et que si, pour mou bonheur, sou mary avoit nom Bonaventure, comme moy, il se pourroit resveiller en elle quelque scintille de l'amour qu'elle a eu à ce nom.

M, Ancelme. Les femmes regardent plustost à la nature de leurs maris qu'à leurs noms.

La Vefve, Comédie. m

SCÈNE II.

Le S. Alexandre, amoureux; Gourdin, escornifleur.

Alexandre.

t bien, Gourdin, que te semble démon

mal ? Gourdin. Il me semble que ce ne

sera rien.

Alexandre. Tu monstres bien que tu n'as ja- mais aymé que toymesmes.

Gourdin. Et vous , vous monstrez bien que n'endurastes jamais la faim : c'est elle, de par Dieu, c'est elle qui est le vray et seul tourment qui nous afflige, et non ces baliverneries et sottes fan- tasies des hommes, engendrées de l'oisiveté et trop grand aise

Alexandre. Il ne faut mesurer mes apetis avec les tiens, car j'ay la vertu en l'ame, et tu l'as au gosier. N'est-ce rien que Léonard cerclie par tous moyens faire espouser Emée à son fils Con- stant, et haste ce mariage tant qu'il peut, d'autant qu'il sçait que je m'entens avecques elle? Ne con- sidères-tu que sa sœur a espousé le fils aisné de ce vieillard, et qu'à ceste cause (afin que les deux sœurs soient mariées aux deux frères) le père et la tante la bailleront plustost à Constant qu'à moy? Mon Dieu, que je suis malheureux !

Gourdin. Comme vous osez-vous dire mal- heureux, veu qu'estes jeune, beau, gaillard, riche

112 Larivey.

d'amis, de parens et de biens, et gentilhomme de bonne part?

Alexandre. La félicité des choses deppend de Tesprit qui les possède, car les biens de fortune donnent repos à un esprit paisible et travail à un qui est remuant. Que me servent les biens, la jeunesse, la race et les amis, sans Emée, sinon pour me lourmenter de passions et de rage? Si pour toutes ces bonnes parties je mérite espouscr Tune des plus riches damoiselles de Paris, pourquoy ne puis-je avoir ceste-cy? Ha! que son père vint bien à mon malheur demeurer en ccste ville, puis que je doibs tant endurer pour l'amour d'elle ! Et qui rengrege mon mal, c'est que tu te mocques encores de inoy, au lieu que me devrois conseiller.

Gourdin. Que voulez-vous que je face? il n'y a point de remède, il ne faut point de conseil.

Alexandre. Aumoins si, pourma consolation, tu te plaignois avec moy, je serois content, caria commisération d'autruy n'est pas peu de réfrigère aux affligez.

Gourdin. Que voulez-vous que je die! 11 me poise, j'en suis marry, le cœur m'en crevé? Mais faites ce que je vous diray : laissez-la là; vous en trouverez bien une autre. Avez-vous pœur que les femmes vous faillent ?

Alexandre. Hé! Gourdin, si je pouvois au- tant facilement oublier Emée pour une autre, je suivrois ton conseil; mais je ne la puis laisser non plus que le corps.

Gourdin. Si ce premier advis ne vous plaist, faictes autrement: enlevez-la, ou par force ou par amour, de la maison de sa tante, et vous eu allez avec elle.

La Vefve, Comédie, u3

Alexandre. Comme tes conseils vont d'une extrémité en autre ! Premièrement tu voulois que je la laissasse, maintenant tu veux que je Tenlcve. Te semble-il bonneste à un gentilhomme comme moy desbaucber une fille?

Gourdin. Il faut tousjours aux plus grands dangers user des derniers remèdes. Je vous voy tant enflammé en l'amour de ceste-cy, que, si la perdez, vous voudrez vous noyer, vous voudrez vous pendre ; vaut-il pas mieux prévenir que d'estre prévenu ?

Alexandre. Helas ! faut-il que je commette ceste faute ! Gourdin , je t'advise que Teneur d'une vile et basse personne la souille seule; mais la faute d'un gentilhomme le honnit, et toute sa race. Que diroit-on de moy quand le peuple en seroit adverty ?

Gourdin. On diroit qu'avez faict en jeune homme ; car les fautes commises par amour sont tousjours excusées, mesmcment quand on sçaura que l'avez fait en bonne intention de l'espouser, et qu'il n'y avoit autre moien.

Alexandre. Tu me conseilles une chose que Dieu veuille ne m'estre préjudiciable.

Gourdin. Si Emée vous oyoit, elle diroit qu'estes un froid amoureux, car qui ayme ardam- ment ne pense à tant de dangers. Comme si la chose n'estoit facile!

Alexandre. Il n'y a rien tant facile qui ne soit trouvé difficile quand on le faict à regiet.

Gourdin. Prenez courage, et nous diligen- tons, car son père, qu'on attend, pourra arriver, et Léonard conclure.

Alexandre. Tu me tue avec ceste diligence. T. V. s

ii4 Larivey.

Gourdin. Le diable vous emporte si je le veux ! Allez, je voy bien que n'y avez pas grande envie.

Alexandre. Ainsi te print-il envie de faire diette !

Gourdin. Que songeons-nous doue? Qui ne se levé au matin perd sa journée.

Alexandre. ! Gourdin, pensons-y un peu plus à loisir.

Gourdin. J'y ai pensé et repensé ce que j'y penseray jamais.

Alexandre. Tu n'y employés que tes parol- les, mais j'y bazarde ma vie et mon honneur.

Gourdin. Vous voulez aymer, vous voulez jouyr, et ne voulez vous bazarder aux dangers; on ne peut cueillir la rose sans sepicquer. Il vous faut resouldre cbercbervostre contentement entre les périls, ou laisser tout là.

Alexandre. INe sçaurions-nous penser quel- que moyeu plrs bonneste et asseuré ?

Gourdin. Pensez-y seul.

Alexandre. Escoute, je tepiie.

Gourdin. Je suis sourd.

Alexandre. Retourne, si tu veux, et me gou- verne à ta fantasie.

Gourdin. Par ma foy, je n'en ferois rien si je ne vous avois promis à disner,

Alexandre. Et bien, que doy-je faire?

Gourdin. Il faut qu'escriviez une lettre à Emée, narrative des desseins de Léonard et du vostre, la priant sur la fin que, si elle désire estre vostre femme, qu'elle se trouve ce soir après soup- per sur Je quay des Angustins, serez prest avec un bateau pour la recevoir. Si elle vous ayme,

La Vefve, Comédie. ii5

elle n'y faillira pas. Et puis Guillemette, qui luy portera les lettres, la sçaurabien convertir.

Alexandre. Elle a tant d'envie estre mienne qu'elle passeroit au travers les flammes. Or sus, menez-moi donc chez Guillemette, affui que j'es- crive.

GouRDix. Il y a ici du desordre.

Alexandre. Quel?

Gourdin. Si vous y allez, je ne disneray pas.

Alexandre. Tu ne considères que ma faulte m'en sera plustost pardonnce, pour-ce que, si je pèche par larrecin, tu eu feras la pénitence par jeusne.

Gourdin. Stt! voicy Léonard et son frère. Ma foy, je gage qu'ils parlent d'Emée.

Alexandre. C'est tout un. Allons!

SCÈNE III. AmbroisCf Léonard, vieillards.

Ambroise.

e semble-il peu de chose, Léonard, que je t'av donné le loisir d'accommoder ta famille? Tu n'as plus que Valentin et Constant : Valentin iparic avec Magda- leine, et Constant sur le point d'espouser Emée, sa sœur. Ainsi donc, pour parfaii'e entièrement ccsle alliance, il ne reste plus sinon, comme jet'ay dict, que j'espouse madame Clémence, leur tante, femme qui mérite beaucoup pour son honnestcté, beauté et bons movens.

Léonard. Ambroise, je ne voudiois que tu

ii6 Larivey.

eusses opinion que, pour ne sçay quel sinistre de- sir, je te conseille autrement que bien. Tu en pen- seras toutesfois ce que tn Aoiidras, mais j'aime mieux, me repentir de t'avoir dict la vérité cpie de m'estre teu. Je te dy donc que tu es hors d'enten- dement.

Ambroise. Comment! hors d'entendement? Léonard. Oy, hors d'entendement. T'est-il advis qu'en cest aage auquel l'on pense à des gendres et petits nepveux, tu doives penser à me bailler une belle-sœur*^ Fay ton compte que la messe de tes espousailles t'est une extrême onc- tion. Mettre une femme aux costez d'un semblable à toy ! eh !

Ambroise. Quoy ! Je me presenterois à la bou- che d'un canon ?

Léonard. Il t'adviendra encores pis, car le canon tue soudainement, et les femmes font mou- rir petit à petit. Ambroise, c'est une aire à jou- venceaux. 11 y a telle proportion entre l'homme et la femme qu'entre le feu et le bois : car, com- me le bois vert se maintient longtemps au feu par son humeur, et les estouppes , comme choses sei- ches, bruslent soudainement, ainsi les jeunes hom- mes, par l'abondance de leur sang, s'entretiennent avec les femmes, et les viellards, comme seiches estouppes, s'y consomment en moins de rien.

Ambroise. Léonard, ta comparaison n'est bonne, me mesurant à ton aulne. Souvien toi qu'il y a six ans à dire entre nous deux ; que dès ta jeunesse tu as tousjours eu nue femme à tes cos- tez , qui a bien faict seicher ton bois , et que j'ay tousjours vescuseul, sans compagnie, et par ainsi gardé mou suc en moy-mesme.

Le Vefve, Comédie. 117

Léonard. Ce suc sera comme celui du figuier de Bagr.ollet, dont les premières figues sont bon- nes, mais les tardives ne vallent rien. Et puis ton tonneau ne rendra désormais que de la lie.

Ambroise. Tu me fais rire. Il ny a en tout le monde un plus gaillai'd et brusq que je suis ; je sçay chanter, je sçay jouer des instrumens, et mille autres gaillardises propres pour entretenir les dames.

Léonard. Il faut sçavoir autre chose que cela, car on n'emplit pas de vent le ventre des femmes

Ambroise. Ces choses sont gallanteries pour leur donner plaisir.

Leo.nard. Elles veuUent que ce plaisir se con- vertisse en chose nerveuse, et non estre tousjours entretenues de bayes. 0 le brave jouvenceau ! qu'il luy sieroit bien faire service aux dames!

Ambroise. Je me sens tel que m'y puis pré- senter. J'ay, Dieumercy, bonne veue, la main as- sez ferme. Je suis agille de ma personne et ne chancelle point.

Léonard. Combien les hommes se trompent en ceste folie d'amour ! Ne cognois-tu, pauvret, que il te semble estre tant dispos, tu commances à cheminer courbé le nez vers la terre, que tes yeux se crespent en estoiles tout à l'cntour, et que la bave te tombe de la bouche.

Ambroise. Je me rciiarde tous les malins en un mu'ouer; mais je ny voy ponit tant de mua- cles. Et si je n'ay le visage tant beau, beau, com- me ces petits goàronnez , qu'on ne sçait s'ils sont femmes ou hommes , ce m'est tout un ; ceste-cy n'est une espreuve qui se doibve faire au jour.

ii8 Larivey.

Léonard. La viellesse est un vice qui se cog- noist au plus obscur des ténèbres.

Ambroise. Il ne faut rechercher en moy tant de brouilleries, car ceste madame Clémence n'est une pucelle. Elle a pour le moins tiente cinq ans sur la teste, qui me fait croire qu'elle a oblié tous ces petits lourdions et gaillards lemuemeus qui chastouillent la jeunesse.

Léonard. Ains elle y prendra plus de plaisir que jamais. Et puis va t'y fourrer : tu trouveras un terrouer tant reposé, que jour et nuict il ne te faudra faire autre chose que le labourer, et avoir tousjours la houe dedans.

Ambroise. L'amour est de telle vertu qu'il éveille la vigueur aux jeunes et aux vieux.

Léonard. L'amour faict comme le scorpion, il tue en flattant. Mais nous perdons autant de temps en ces disputes. Vien ça, dy-moy un peu : qu'as-tu besoin de femme ? Ou c'est pour avoir lignée, ou pour gouverner toy et ton mesnage. Si c'est pour lignée, sçais-tu pas que qui se marie eu l'aage tu es est inhabile à la génération, ou, s'il engendre, qu'il laisse sa femme grosse, et son nom à un enfant qni n'est pas encores ? Si c'est pour te gouA^erner, qui le fera mieux que mes enfants tes nepveux , et ma bru? Si donc tu vis heureux, pourquoy vas-tu cherchant ton mal- aise? Ne sçais-tu, pauvre homme, quel tounuent donnent les femmes ? Quantesfois ceste dame Clé- mence, pour le moindre desplaisir que tu Suy fe- rois, te reprocheroit : Mon autre mary ne me fai- soit pas ainsi , jamais il ne me desdit , il eust esté marry de me fascher ou donner quelque mescon- tentement. Et tant d'autres nyaiseries que c'est

La Vefve, Comédie. 119

assez pour devenir fol. Considère un peu la des- pense des femmes : il leur faut robbes , cottes, manteaux, pelissons, toutes sortes de collets, chaisnes, carcans, perles, ceintures, anneaux, bra- celets, deux servantes , un serviteur, la provision tous les mois, une maison pour vous seuls, et tant d'autres choses , que dès le premier jour tu t'en morderois les poulces.

Ambroise. Fuaîfuu! Vertu sainct gris ! ces femmes sont-elles diables ?

Léonard. Elles sont encores pires, carie dia- ble ne faict perdre que l'ame, et elles font perdre l'ame, le corps et les biens.

Ambroise. Ce m'est tout un; quand j'aurois despendu tout le mien pour contenter ma volonté, qu'en seroit-ce !

Léonard. Rien, sinon que tu ne le ferois qu'une fois, et serois réputé un fol, ne te souciant d'cstre riche.

Ambroise. Celui n'est riche qui amoncelle les escus , mais celuy qui ne diminue ses désirs : car les biens sont à qui les possède, et le monde à qui plus en prend. Je la veux, je t'en ay adverty pour mon devoir, et afin que m'aydcs en ceste pour- suite, et non pour te demander conseil.

Léonard. On ne peut faillir d'entendre le con- seil d'autruy.

Ambroise. On peut bien faillir à le suyvre. Léonard. Il n'est sage qui faict tout à sa teste. Ambroise. il n'est sage qui faict tout selon la volonté d'autruy. Si en autre chose j'ay faict à ta fantasie, je veux maintenant faire à la mienne.

Léonard. A la bonne heure! Fay ce que tu voudras. Je suis assez empcsché de mes affaires,

120 Larivey.

sans m'embrouillerdes tiennes : aussi je te proteste que je ne m'en mesleray jamais.

SCÈNE IIII. Ambroise^ Gourdin^ Guillemette, maquerelle.

ÂMBROISE.

e taquin de mon frère ne pense pas que je Tenlende. Il a telle espérance en ma succession, qu'il craint que, si je me ma- rie, je n'aye des enfans, et qu'ainsi il en soit privé, à raison de quoy il crye qu'il semble que je luy couppe la gorge. Voilà que c'en est : qui se marie en cest aage expérimente Tamitié de ses parens. Il a tousjours eu ceste mauvaise cous- tume , se courrousser toutes les fois que j'ay voulu disposer du mien à ma volonté. Quand je me suis séparé de luy, il s'en plaignoit à tout le monde ; mais je ne fis jamais mieux que de quitter sa pouilleuse et mécanique manière de vivre, et, ja- çoit que demeurions tous deux en une mesme maison , si est-ce que j'ay mon logis et mesnage à part, je vy paisiblement et y mène qui bon me semble.

Gourdin. Si je n'eusse beu quand j'ay eu trou- vé Guillemette, je sçay bien qu'Alexandre eust esté contraint augmenter son ordinaire , car il n'y en eust eu pour ma dent creuse.

ÂMBROISE. Ho! voicy ce plaisant Gourdin. Et bien que dis-tu?

Gourdin. Hé! monsieur mon grand amy, je

La Vefve, Comédie. 121

prie Dieu qu'il vous donne le bon jour, la bonne pasque , dix mille escus , et reculle vostre aage de vingt ans , ha ! ha ! he ! monsieur mon petit roy.

Ambroise. Tu es bien guilleret; tu as beu.

GoLRDlN. Ne m'avez-vous jamais veu rire à jeun ?

Ambroise. Oh! diable, je te voulois mener disner avec moy ; mais ce sera pour un autre fois.

Gourdin. Non , non , j'iray ; quand j'ay bien desjeuné, je n'en disne que mieux.

Ambroise. Mauges-iu de tout?

Gourdin. Non, je ne mange jamais le fer ny les pierres, et me laisserois pliistost mourir de faim qu'en avaler un seul petit morceau.

Ambroise. Par ma conscience, je seray ayse que tu viennes manger avecques moy.

Gourdin. Pour vous faire plaisir, j'iray soir et matin , à toutes heures.

Ambroise. Tu me feras passer le temps par tes mots nouveaux.

Gourdin. Vous n'en aiuez faute. Et bien, que vous dict le cœur?

Ambroise. Mon frère m'a mis en colère.

Gourdin. Que vous a-il dict? Que despendez trop ?

Ambroise. Non; mais, pour te dire vray, je délibère me marier, et quand je luy ay dict, il sautoit comme un bouc.

Gourdin. Vert et bleu ! vous luy touchiez une trop mauvaise corde ; c'estoit assez pour le faire mourir. Et qui est ceste femme , s'il est permis le demander ?

Ambroise. C'est madame Clémence; regai'de si elle mérite pas estre recherchée.

122 LaRIVEY.

Gourdin. Oy vrayement ; mais, bon seigneur, vous aurez des peines à l'avoir.

Ambroise. Pourquoy ? A-elle occasion me re- fuser?

Gourdin. Elle a esté demandée plusieurs fois par beaucoup de braves hommes, neantmoins elle n'y a jamais voulu entendre.

Ambroise. Que me dis-tu?

Gourdin. Ce qui en est.

Ambroise. Que feray-je, si elle est ainsi ob- stinée !...

Gourdin. 11 faut mettre peine d'entrer en grâce; elle pourra changer d'oppinion.

Ambroise. Helas! Gourdin, ne m'abandonne, ains pense un peu qu'il seroit bon de faire.

Gourdin. Ce seroit bien vostre cas qu'une certaine Guillemette, si elle vouloit faire cela, pource que tel affaire est mieux séant à une fem- me de basse condition qu'à un homme de bien , car elles parlent plus seurement aux dames que les hommes , sçavent mieux trouver la jointure de leur ci'uel courage, sont plustost escoutées, et avec moins de crainte.

Ambroise. Il n'est honneste se procurer une femme par l'adresse d'une maquerelle.

Gourdin. Si la femme est belle et bonne, il n'importe comment ce soit , parce que si tost que le mariage est descouvert, on demande qui est la dame de la feste , et non qui a moyenne ceste aliance.

Ambroise, Tu dis vray; je me gouverneray à ta mode. Allons, nous en deviserons à table. A quelle heure manges-tu?

Gourdin. Toutes et quantes fois que j'ay les

La Vefve, Cojiedie. 128

yeux ouvers , et me suis beaucoup de fois plaint de nature, qu'elle n'a faict que je peusse manger encor en dormant. Allez devant, car j'ai encor un peu affaire.

Ambroise. Tu oublieras à venir.

Gourdin. Je vous prie n'en rien croire, et u'appeller un autre en ma ])lacc. Je vas parler à Guillemctte, que je voy bas.

Ambroise. C'est bien faict; mais ne te fais pas attendre.

Gourdin. Scay-je pas bien qu'on ne doit me- ner des chiens en la maison d'autruy, n'estre fas- cheux prendre place à table , et ne se faire atten- dre? Je suis ayse qu'il s'en va , car il faut que je parle à ceste femme. Et d'où diable venez-vous? Il y a plus de quatre heures que je vous cherche.

GuiLLEMETTE. De me confesser. Penses-tu que je te resemble ?

Gourdin. Je vous ti-ouveray donc bien dis- posée pour ayder à vostre prochain.

GuiLLEMETTE. Je fais Volontiers bonnes œu- vres. Que me veux-tu?

Gourdin. Qu'aydiez Alexandre à enlever une fille.

GuiLLEMETTE. Comment! enlever une fille! Quoy ! Veult-il que je souffre pour luy?

Gourdin. Il ne l'entreprendroit s'il y avoit danger.

GuiLLEMETTE. Au pis aller, il ne seroit chas- tié que de paroUes ; mais je le serois avec le fouet, et peut-estre un bannissement au bout. La justice resemble au filet d'une araigue : il retient les petitz moucherons , mais les grosses mouches le percent et passent à travers.

124 Larivey.

Gourdin. Vous n'avez accoustumé estre tant craintive.

GuiLLEMETTE. Je vouldrois volontiers le contenter, pourveu que je n'en eusse point de mal. Qui est-elle? La niepce de madame Clé- mence , non pas ?

Gourdin. Mon Dieu, que vous devinez bien! C'est elle-mesme. Il a entendu que Léonard la veut faire espouser à son fils; et ne trouvant, le pauvre Alexandre , aultre moyen de l'avoir, il veut que luy portiez ceste missive, et la sollici- tiez se trouver ce soir sur le quay des Augustins, il l'attendra en un bateau.

GuiLLEMETTE. Appelles-tu cela enlever une fille? Vrayment, tu me la bailles belle ! C'est luy moyenner son bien. Va, dy luy que je le feray de bien bon cœur, tant pour luy faire plaisir que pour ayder à la fille.

Gourdin. Prenez donc ceste lettre, et faictes diligence.

GuiLLEMETTE. Laisse faire à moy.

Gourdin. Au moins vous sçavez ce qu'avez à dire ?

GuiLLEMETTE. Il ne me le faut recorder. Sçais-tu pas que dict le proverbe? Donne charge au sage et le laisse faire.

Gourdin. vous trouverai-je ?

GuiLLEMETTE. A JNostre-Dame , pour ache- ver mon chapelet : je n'estois qu'au deuxiesme paler.

Gourdin. Voicy une autre chose: Ambroise désire espouser madame Clémence.

GuiLLEMETTE. Comment! Le mois de mars aproche, les humeurs s'esmeuvent.

La Vefve, Comédie. i25

Gourdin. Et pour gaigner sa bonne grâce il veut user de vostre moyen.

GuiLLEMETTE. A la bonue heure! Je pense que ma contrition m'apportera profict, puis que je suis acheminée à œuvres tant bonnes.

Gourdin. Soyez soigneuse de le bien peler, car les vieillards se rasent de tout point, et vous souvenez que pour vous avoir moyenne ceste pratique j'en dois avoir ma part.

Glillemette. Il est bien raisonnable.

Gourdin Je disneray aujourd'huy avecques luy;laisse-moy faire, jele vous envoyeray tout cuit et tout assaisonné. Si en beaucoup de choses les vieillanis sont plus sages que les jeunes, ils sont, en matière d'amour, plus fols qu'eux. Cependant allez chez madame (Clémence : vous luy pourrez jetter quelque mot à la traverse.

Guillemette. Klle est tant retirée que je ne la gouverne comme tu penses.

Gourdin. Souvenez-vous de la bien taster. A Dieu.

SCÈNE V. Guillemette, Constant, amoureux.

Guillemette.

nfin, qui est accoustumé faire plaisir ne s'en peut garder. Je commancé en ceste beniste heure à servir dès l'aage de douze ans, et de en avant je n'ay fait autre chose que servir, asçavoir : de ma personne tandis que j'cstois jeune, que j'avois les rains

126 La RIVE Y.

soupples, et que je les pouvois remuer; et main- tenaut que je suis cassée , j'ayde un chacun de mon conseil : Qui fait ce qu'il peut doit estre excusé. Il ne me faut ores mettie en jeu pour faire la monstre des belles, car je suis désormais defleurie; mais pour persuader quelque bonne affaire, j'en sortiray à bout aussi bien qu'une autre, et, toute vieille que me voyez, je sçay, par la grâce de Dieu , faire beaucoup de choses. Je guary de toutes sortes de gratelles , j'oste les mailles, j'efface les lentilles et rousseurs. Je ne dis mot des fards : pour faire estendre la peau, pour empescher qu'elle se crève, pour suppléer au pucelage pci lu dès plus de dix ans, pour re- serrer maujoiut, pour faire les cheveux blondz, le sein relevé, les tetins fermes, et peler les sourcils, il n'y a qu'une Guillemette au monde. Vous en riez ! si n'en pensez-vous pas pourtant moins ; vous aurez quelque jour affaire de moy, ne vous souciez. Mais laissez-moy aller porter mes lettres. Oh ! voicy ce chien de Constant, qui faict mourir ceste pauvre Anne, fille de madame Clémence, et pour la tourmenter d'avantage faict l'amour à Emée sa cousine, qui toutesfois ne l'ayme point. Tu A^ux donc de tout point faire mourir ceste pauvre fille? Constant, escoute : Qui fuyt qui l'aime et suit qui ne le veut aimer laisse la bonne terre pour semer sur l'areine. Enten,enten à Anne, qui est un terrouer qui n'attend sinon que tu mettes ta charrue dedans , et il te raportera l'amoureux friiict de tes labeurs : car, quant à Emée, l'amye d'Alexandre, il ne faut que tu t'at- tendes d'en recueillir que ronces et chardons. Constant. Vous me ronpez la teste et à vous

La Yefve, Comédie. 127

aussi ! Vous ay-je pas mille fois dict que je veux Emée , puis qu'il plaist à mon père ? Et pois il n'est hoiineste à un homme de bien qui s'est voué une femme mettre son amour en une aultre. Anne se trompe si elle pense que je la vueille espouser.

GuiLLEMETTE. Pauvre homme ! si tu sçavois que c'est aymer, tu n'aurois tant d'égard à l'hon- nesteté. Ma foy, tu es un peu trop scrupuleux; mais celles-cy sont reigles pour donner à qui a l'esprit libie.

Constant. Je l'ay libre, ainsi je les doy donc observer. Et vous qui me voyez obstiné, cognois- sez-vous pas que me guerroyant à toute heure n'est autre chose que vous lasser la langue, et à moy les oreilles?

GuiLLEMETTE. Qui souvent combat retourne quelquesfois victorieux ; penses-tu point que quel- que jour je te feray cognoistre ta faulte?

Constant. Je ne sçay, car je n'ay failly ; mais je faillirois si je faisois à vostre volonté.

GuiLLEMETTE. Ce que j'en dis, je n'en parle pas. Je suis marrye de ceste pauvre fdle, et me faict mal que tu ne sçais user de ton bien. Va, va , tu cognoistras un jour que c'est se marier sans estre aymé. Oh! quel bon fils d'obédience est cestuy-cy , qui veult faire à la mode de son pè- re. Eh! petit garçonnet, cherche, de par Dieu, cherche t'acompagner avec qui t'aime : Car un morceau pris d'appétit fait plus de profit que cent mandez à contrecœur.

128 Larivey,

SCÈNE V.

Guillemette , madame Clémence , réputée vefve (je l'appelle tousjours madame , à la diffé- rence de la Gourtizanne); Saine te ^ sa servante.

Guillemette.

auvrette ! tu as bien donné de la teste ?. contre le mur ! Que dois-je dire, mainte- nant que je vas en son logis? 11 la faut paistre d'espérance, autrement elle cour- roit les rues comme une folle. Amour de filles, eh ! je te sçay dire que c'est une flamme et une fureur. Tic, toc.

Clémence. Qui est là.

Guillemette. Oh! Madame, Dieu vous gard.

Clémence. Que dictcs-vous, Guillemette?

Guillemette. Je voulois monstrer quelques petits ouvrages à voz filles.

Clémence. Entrez, elles sont en la chambre, qui cousent.

Guillemette. Elles font bien de travailler dès maintenant, pource que elles auront bien au- tre fusée à desmeller quant elles seront mariées; et le devez souhettcr, car, en A'erité, une maison sans homme est pire qu'une paroisse sans prestre Est-il pas vray, Madame ?

Clémence. Nous y sommes accoustumées.

Guillemette. Oy, par mon enda ; puis ma- rier des filles est soulager l'esprit. Mon Dieu!

La Vefve, Comédie. 129

qu'elles sont gentilles et propres ! Mais vous ne leur eu devez rien, Madame.

Clémence. Nous mettons peine nous y main- tenir.

GuiLLEMETTE. Sur tout vous estes recomman- dée d'avoir si long temps demeuré vefve pour l'a- mour de vostre fille ; il la faut marier et vous après, car je ne vous conseillerois jamais demeu- rer ainsi, car vous estes trop jeune.

Clémence. Allez, allez, taisez-vous ; ces pro- pos ne vous sont bien seans.

GuiLLEMETTE. Non, non, c'est par manière de dire. Je suis entrée comme désireuse de vous voir en bonne santé. Toutesfois il m'est advis que péchez, vivant comme a'ous vIa'cz, car vous estes trop gentille pour dormir seule.

Clémence. Ne me pailez plus de cela; on ne parle en ma maison que d'ouvrages telz que vous portez.

GuiLLEMETTE. Of, je ne parle aussi sinon de ce que je porte. Par mon anse, ta maistresse est bien farouche.

Saincte. Vous voyez, je vous sçay dire qu'il faut faire le petit bec quand on parle à elle.

GuiLLEMETTE. Et toy, ma fille, es-tu de son naturel ?

Saincte. Mafoy nenny, le sçavous pas bien?

GuiLLEMKTTE. Ainsi faut-il faire, Saincte, m'amie : car la courtoisie est une partie de la beau- té. Laisse faire, je te veux donner un compagnon de ta sorte : car pource que tu es petite, je pense que tu n'aimes pas ces si grands grands.

Saincte. C'est ce que je demande : les cho- ses grandes m'adviennent bien : car, combien que

T. V. 9

i3o Larivey.

je sois petite, je ne laisse pas d'estre creuse.

GuiLLEMETTE. A la bounc heure ! Âvez-Aous bon vin en broche?

SainCTE. Celuy qui est en perse tire au bas, mais il y en a un tonneau de blanc, doux comme hypocras.

GuiLLEMETTE. ! m'amie, fay moi un plai- sii" : emply m'en ma bouteille.

Saincte. Je le veux bien.

GuiLLEMETTE. J'ay Une si mauvaise bouche que je ne pren goust à rien, sinon à quelque ros- tie trempée au vin. Va donc cependant que j'en- tretiendray les filles ; mais garde que ta mais- tresse ne te voye.

ACTE II.

SCÈNE I. Léonard, Guillemette , madame Clémence.

Léonard.

a' meschante , vilaine, traitresse! Tu ne

sortiras pas encores, maquerelle !

GuiLLEMETTE. Monsieur, croyez - moy sur ma conscience que je ne sça- vois le contenu d'icelles .

Leoîsard. Se peut-il faire que tu portes des lettres aux filles sans sçavoir Tintention de qui les envoyé?

GuiLLEMETTE. J'y allois à la bonne foy, pour ce que ce matin j 'a vois esté à confesse.

Léonard. Qui ne te cognoistroit, bonne beste,

La Vefve, Comédie. i3i

vieille hypocrite? Va, desloge; oste-toy d'icy, et ne t'advieime jamais mettre le pied céans, car je te... J'ay tousjours eu peur de telle fredaine.

GlILLEMETTE. Je dis bien qu'Alexandre se- roit cause de mon mal. Il ne m'est pas demeuré une goutte de sang quand j'ay veu cet homme avec Emée. Aussi cette sotte de chambrière m'en eust ellesceu advertir! Pensez, jevousprie, qu'el- le j'estois quand il m'a trouvée saisie de ces lettres : j'estois plus morte que vive. H m'a chassée de la chambre, et poussée si rudement qu'il m'a faict descendre plus de demie douzaine de dcgrez sans conter, me disant plus d'injures et de villeuies qu'il ne passe d'eau sous Petit-Pont. Encores sij'a- vois ma bouteille, patience; mais quoy! elle sera perdue, car je n'oserois la retourner quérir. Ha ! je l'enten qui s'en va. Dieu me soit en aide !

Léonard. Elle sera plus seurement et avec moins de soupçon en religion jusques au retour de son père.

Clémence. C'est à vous à en faire ce que vou- di'ez, puisqu'elle est destinée à vostre fils Con- stant, et que desjà sa sœur est vostre bru.

Léonard. Aussi y sera-elle. Et veux que l'y envoyez devant qu'il soit uuict.

Clémence. Tout à ceste heure, et ma fille Anne avec elle : au moins j'en seray hors de peine.

Léonard. Ouvrez, une autre fois, les yeux, quand telles femmes vous viendront veoir.

Clémence. Il est autant malaisé garder les oreilles des filles d'entendre des nouvelles de leurs amans comme empescher qu'un homme nud au soleil ne soit offensé des mousches.

i32 Larivey

SCÈNE II. Guillemette , Saine te.

GUILLEMETTE.

la fin il s'en est allé ! Que le diable luy puisse rompre le col ! Voilà, je ne puis partir d'icy que je n'aye ma bouteille. 0 douce bouteille, hélas! que tu as prins une mauvaise adresse que de passer par la salle ! J'ai ouvert les aumoires (car, quand je vas chez autruy, je m'efforce tousjoiu's prendre quel- que chose, de pœur qu'on ne m'ait eu estime aune lourde et trop niaise) et ay prins ce morceau de pain, pensant en faire une souppe en vin. Mais, je crains qu'il ne me la faille faire en l'eau. Ay-je péché d'avoir desrobbé un morceau de pain ? Je croy que nenny : c'est sur et tant moins des au- mosnes que madame Clémence me doibt faire , et puis le pain d'achapt est si mauvais que je n'en puis avaller une bouchée. Escoutez, on ouvre l'huis. 0 ma bouteille, est-ce point toy qu'on m'apporte ?

Saincte. estes-vous? Hé! allez-vous?

GuiLLEMETTE. Je ne demande rien, Madame.

Saincte. Venez quérir vostre bouteille.

GuiLLEMETTE. 0 madouceamie, que beneiste sois tu, ma douce amie! Hé! ma pauvre bouteille, je pensois t'avoir perdue! Est-ce du doux?

Saincte. Essayez.

LaVefve, Comédie. 4 33

GuiLLEMETTE. Of! qu'il a bonne odeur. Je le veux premier beueistre.

Ma bouteille, si la saveur

De ce vin respond à l'odeur,

Je prie Dieu et saincte Heleine

Qu'ils te maintiennent tousjours plaine,

Saincte. Elle tire comme si ellesucçoit letetin.

GuiLLEMETTE. En bonne foy, il est bon et prompt à boire.

Saincte. Y voulez-vous point d'eau ?

GuiLLEMETTE. Non, non, il est bon ainsi : car, quand j'y mets de l'eau, il me faict mal au ventre et me cause l'amarry.

Saincte. Sus doue, buvez à tous vos amis, tant vivans que trespassez.

GuiLLEMETTE. 0! Dieu soit loué que je me j)orte bien maintenant! Je suis bien marrie que je n'en ay apporté une plus grande. Va-t'en, ma fille, va t'en que tu ne sois tancée ; laisse faire, je me souviendray du plaisir que tu m'as faict. A Dieu donc , et grand mercy.

Saincte. Guillemette, escoutez, j'ai quelque chose a vous dire.

GuiLLEMETTE. Qu'y a-il, mon cœur?

Saincte. Je voudrois

GuiLLEMETTE. Quoy, m'amie ?

Saincte. Que me trouvassiez quelque bonne maison pour estre nourrisse.

GuiLLEMETTE. Ho ! es-tu grosse?

Saincte. Il se peut faire.

GuiLLEMETTE. Et de qui?

Saincte. Voilà le malheur : je n'en sçay rien, ny de quand !

*34 Larivey.

SCÈNE III. Clémence^ courtisane; Guillemette.

Clémence.

Il ne devois revenir; vrayemcnt, tu r|^l> as fait la belle allée. Mon Dieu, Guille- M mette, qu'il y a long-temps que je vous M attend !

Guillemette. Je me suis mis en chemin si tost que j'ay eu parlé à voslre servante. Et bien ! qu'y a-il ?

Clémence. Vous cognoissezle seigneur Bona- venture ?

Guillemette. Oy, est-ce pas Famoureux de madame Clémence ?

Clémence. C'est luy sans autre. Or je suis de son pais, je l'ay tousjoui's cogneu, sa femme et toute sa famille, d'autant que j'estois sa proche voisine ; mesmes, par le moyen d'une sienne ser- vante que je hantois, ils n'eussent sceu tourner un œuf que je n'en fusse advertie ; de mode que je sçavois plus de leurs affaires que des miennes propres; et, pour vous dire la vérité, je vous ad- vise que madame Clémence est sa femme.

Guillemette. Comment, sa femme !

Clémence. Je disvray. Cestuy, pensant qu'en un certain naufrage qu'ils encoururent sur mer, y peut avoir quinze ou seize ans, sa femme fust perie, comme désespéré, ne voulut plus retour- ner au pays, de façon que chacun a, depuis, pensé qu'il estoit mort. Elle, qui se sauva, retourna à

La Vefve, Comédie. i35

Nantes, elle vendit ce qu'elle y avoit, puis vint demeurer en cestc ville avec son frèr.?, père d'Emée, que voyez avec elle, qui est cause que Bonaventure, qui la pense suLmergce, joint aussi le changement de contrée, ne la peut cognoistre.

GuiLLEMETTE. Je luy veux aller porter ces bonnes nouvelles , affin qu'elle me donne mon vin.

Clémence. Escoutez, nous aurons meilleur que du vin. Estant ce matin à ma fenestre, j'ay oy qu'il contoit à un prestre qu'il aA'oit une bouetle plaine de perles et autres joyaux ; or, pour l'at- traper, j'ay délibéré ceste nuict aller coucher avec luy, faignant que je suis madame Clémence, sa femme.

GuiLLEMETTE. Comme ferez-vous ?

Clémence. Estant encore au pays, je fus ad- vertie de ce naufrage. J'ai nom Clémence comme elle, je suis de son aage et la ressemble aucune- ment, de manière qu'il ne s'appercevra si tost de la tromperie que je n'aye loisir de le desrobber. A ceste cause, je vous ay envoyé quérir pour vous prier luy aller dire que je veux parler à luv, et je vous promets, si le tout se porte bien, que je vous en feray bonne part.

GuiLLEMETTE. Clémence, c'est un acte digne du gibet, pensez-y bien.

Clémence. Que craignez-vous? j'iray.

GuiLLEMETTE. La conscience !

Clémence. Quelle conscience? La nature a mis toutes choses en commun, affin que chacun print ce qu'il peust; si les hommes ont amené pour loy ces séditieux mots , mien et tien, qu'en avons-nous affaire? car nous sommes femmes, et

i36 Larivey.

comme telles n'y sommes tenues, d'autant que, quand ceste loy fut iaicte, nous antres ne fusmes appelées au conseil. Et puis les biens ont par lar- recin passé par tant de mains qu'ils ne trouvent plus un vray maistre, et a l'usage et accoustu- mance de desrobbcr si fort altéré la loy et des- rogé à icelle, que sans aucun scrupule chacun en prend maintenant par il peult.

GuiLLEMETTE. En ma conscience, VOS raisons sont bonnes, et vous ayme pour ce que venez de dire, car jusques icy j'en ay tousjours doublé. Vrav Dieu ! que je suis marrve que je ne le sçavois plustost! j'eusse prins à un mien voysin une belle pièce detoille qui m'eust bien servy pour me faire des chemises.

Clémence. Il faut que trompions, desrobions, et facions aux hommes du pis qu'il nous sera pos- sible , pour ce qu'ils ne cherchent qu'à nous dé- cevoir, abuser, et saouller en nous leurs plus ardents appétits au meilleur marché qu'ils peu- vent. Et si quelqu'un nous entretient , c'est seu- lement tandis que la beauté dure ; car si tost qu'elle se passe , au fouet ! ils mettent leur esprit ailleurs et nous ferment leur boutique.

Glillemette. Nous nous apercevons trop tard de leur meschanceté : aussi A'oyez-vous que la pluspart d'entre nous se réduisent, comme moy, à chercher leur pain et mendier leur vie ; nous délivrions aprendre de la formis à nous pourveoir dès jeunesse. Si j'estois belle et jeune, comme quelqu'une que je cognois, je pelerois, j'escor- cherois, j'arracherois le cœur de qui me caresse- roit, je changerois tous les jours d'amoureux ; car, comme tant plus le poisson est frais plus il a de

La Vefve, Comédie. 187

suc et se peut assaisonner en plusieurs sortes, ainsi est-il des amoureux, car plus ils sont neufs, plus sont-ils aiscz à prendre et manier à toutes mains.

Clémence. Je m'en suis advisée trop tard, aussi bien que les autres , et toutesfois d'assez bonne heure si mes desseins reiississent à bien.

GuiLLEMETTE. Advisez (afin que Bonaven- ture ne s'en double) de vous abiller comme elle, et me donner à manger, car je suis encores à

Clémence. Mon Dieu ! voilà le prestre qui va pour persuader madame Clémence d'espouser cest homme; si elle le recognoist pour mary, nos des- seins s'esvanouvront en fumée.

SCÈNE IIII, M. Ancchnc , madame Clémence.

Ancelme.

ic toc. Hola ! dictes à madame que je

L^-> voudrois parler à elle. ^S PIt Clémence. Je vous ay bien enten- ^1^ du, car j'estois c)' bas mettant ordre aux petites besongnes demes filles, que j'envoye enreligion.Voy ! quel ventvous mène? Vous n'avez pas accoustumé me venir veoir.

Ancelme. Je n'y viens pas, voirement, crainte de vous ennuyer, pour-ce (jue je voy qu'aymez estre seule.

Cle.mence. Ma maison est lousjours ouverte aux gens de bien qui vous resemblent. Kt si je suis seule, le péril de la renommée me servira

i38 Larivey.

d'excuse, car la femme retirée à part soy bride les mauvaises langues. Ce n'est assez d'estre bonne, mais il ne faut donner opinion ny le moindre soupsou du monde d'estre