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Nelson' s " Modem S tu die s " Séries General Editor—VKOY^SOK R. L. Gr^me Ritchie, D.Litt.

ANTHOLOGIE DU XVIe SIÈCLE FRANÇAIS

No* 32 jIj^a^, fut*"

FRANÇOIS Ier (i 494-1 547)

D'après Le Titien {Musée du Louvre).

m ANTHOLOGIE m DU XVIe SIÈCLE FRANÇAIS

K.

PAR

JEAN PLATTARD

Professeur à l'Université de Poitiers

THOMAS NELSON AND SONS, Ltd.

LONDON, EDINBURGH, PARIS AND NEW YORK

First issued in this Séries Marc h iç2^%

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION. La Renaissance des let- tres 9

/. LA RENAISSANCE DES LETTRES. SES CA USES ET SES CARACTÈRES. LA DÉCOUVERTE DE LA CIVILISATION ITA- LIENNE. -— V ENTHOU- SIASME POUR L'ANTI- QUITÉ GRÉCO-ROMAINE.

1. Commynes à Venise . 45

2. L'entrée de Charles

VHIàNaples(£nw- tôme) .... 46 (3) Tableau de la Renais- sance en 1532 (Rabe- lais) 47

4. Joachim du Bellay à

Rome .... 48

5. Montaigne à Rome . 51

II. LE CONTE ET LA NOU- VELLE.

6. Bonaventure des Pé-

riers 57

7. Noël du Fail . . . 60

8. Les veillées bretonnes . 61

Marguerite de Navarre

9. Deux Cordeliers écou-

tant le secret on ne les avait appelés, pour avoir mal en- tendu le language d'un boucher, mi-

rent leur vie en dan- ger 62

10. L'amour platonique . 64

///. RABELAIS.

11. Comment Pantagruel

de sa langue cou- vrit toute une ar- mée et de ce que l'auteur vit dedans sa bouche ... 69

12. Des meurs et condi-

tions de Panurge . 71

13. Frère Jean des Entom-

meures défendant le clos de l'abbaye de

Seuillé .... 73

(*4y Comment Gjygaatua fut institue par Po- nocrates en telle dis- cipline qu'il ne per- doit heure du jour. 74 15. Comment Grandgou- sier traite humaine- ment Touquedillon prisonnier ... 85 nô) Comment Trouillogan, ^ philosophe, traite la

difficulté de mariage 87

17. Panurge marchande

un des moutons de Dindenaut ... 89

18. Les mauvais moines . 93

19. Comment étoient ré-

glé les Thélémites à leur manière de vi- vre .... . 93

v

vi

Table des matières

IV. L'ELOQUENCE ; C^JJUN.

20. Appel de Calvin au roi 97

21. Sur la Prédestination . 98

22. La patience chrétien-

ne opposée au stoï- cisme .... 101

V. LA POÉSIE. LA TRA- DITION MÉDIÉVALE. Mtf ROT

Jean Lemaire de Belges

23. Sermon de Genius, ar-

chiprêtre de Venus . 105

24. Épi gramme à Fran- çois Rabelais . . 108

25. Ballade 109

26. Rondeau . . . . 110

27. Discours de la mort aux humains . . 111

28. Sur une lettre reçue . 112

29. Épigramme . . . 113

V30. A son ami Lyon (1526) 113 31. É.pîtjjj^^h^tfàL pour

avoir été dérobé . 116

VI. LA TRANSFORMATION DE U IDÉAL POÉTIQUE CHEZ LES CONTEMPO- RAINS ET SUCCESSEURS DE MA ROT.

32. Marguerite de Na-

varre .... 123

33. Mellin de Saint Gelais . 126

34. Sonnet 128

35. Antoine ggtûet . . 128

36. Louise Lajjé . . . 130

VII. ROtfSA RD.

S^37. Vocation poétique de Ronsard.

î

38. Les amours de Gas^aji- d*e 134

39. Les amours de 136

40. Ode 141

41. Odelette .... 143

42. Ode 143

43- Ode 145

44. Ode 147

45. Ode 148

; 46. A la forêt de Gastine . 149

47. Angoisses patriotiques 150

48. T ,ftS a rr^rk rTfTélpnp 151

49. Adieux à la forêt de

Gastine .... 156

50. Les derniers moments ;

la mort .... 157 V51. Dialogue de Ronsard

et des Muses . . 159

VIII. UÉCOLE DE RQ^JJW.

fjOACHI^t^ B'eLLA^1 4 j£l*4,J»ê*kM

52. L'idée 105

166 167 168 168

169

) 53. La Suisse \ 54. Regrets du pays natal I 55. A Ronsard. \£6. Chanson ....

Jean-Antoine j^^^aïf 47. Le Printemps .

Remy ^i^tt a tt -

58. Vendangeurs . . . 171

59. Chant d'Avril . . . 172

Étienne ,JOD£ttE

60. Cléopatre au tombeau

d'Antoine . . . 174

Philippe r>ftfnpTILC-

61. Villanelle

133

Jean JESf-rsaiit

62. Chanson ....

Dt^ B artas

63. Dieu contemple l'œu-

vre de la création .

64. Un cuistre ....

175

176

178

180

Table des matières

vii

IX. L'HUMANISME EN LAN- GUE VULGAIRE.

Jacques ^yot

65. Mort de Pompée .

ÉTIENNE PAjfipTTTTTW

(Œ&S De la^grande flotte de

185

Poètes que produi sit le règne du Roy Henry deuxième et de la nouvelle forme de Poésie par eux introduite . . . 187

Guillaume du Vair

67. Discours pour le main-

tien de la loi salique 190

Saint François de Sales

68. La vaine gloire . . 193

X MONTAIGNE

lôg. Portrait de Montaigne 199 J70. Montaigne conserva- \ teur en matière de

religion . . . .212

171. Montaigne conserva-

I teur en politique . 214

172. Portrait de Socrate, \ « précepteur » de

r Montaigne en phi- losophie. . . . 218 1 73. L'épicurisme de Mon- taigne . . . .219

74. Sur le pédantisme . . 221

75. De la « pratique des hommes » dans l'é- ducation . . . 225

76. La conversation . . 228

XI. LA LITTÉRATURE DES GUERRES DE RELIGION.

77. Harangue du sieur de

Rieux, pour la no- blesse ....

Monluc

78. Prise du château de

Rabastens .

Agrippa D'iVujjjû^é

(7^ Misères des paysans >*-^ pendant les guerres de religion .

80. Invocation à la justice

divine ....

81. Discours du Souverain

Juge aux justes et aux impies .

Lexique ....

231 232.

242" 248

252 253

INTRODUCTION

LA RENAISSANCE DES LETTRES

La littérature française qui, du XIIe au XIVe siècle avait été déjà si féconde, se renouvela au XVIe siècle. Les idées sur lesquelles les esprits vivaient depuis longtemps, les formes qui constituaient les genres littéraires consacrés par la tradition furent peu à peu abandonnées. Un style poétique fut créé, qui allait faire époque ; des cadres jus- que-là inconnus, tels que l'ode et la tragédie, furent adop- tés, et pendant plus de deux cents ans ils s'imposèrent à nos poètes. Les écrivains, auteurs ou témoins de ce ra- jeunissement de notre littérature, l'ont salué comme une résurrection des lettres antiques, des « bonnes lettres » et l'usage s'établit plus tard chez nos classiques de nommer cette époque la renaissance des lettres.

Cette rénovation est due à deux facteurs principaux : l'influence de la civilisation italienne et l'étude de l'anti- quité gréco-latine.

C'est de l'Italie que la Renaissance française a reçu son impulsion initiale. Au cours des expéditions de Char- les VIII, de Louis XII et de François Ier à Naples et dans le Milanais, nos Français découvrirent les splendeurs de

9

10

INTRODUCTION

T architecture, de la sculpture, de la peinture et les raf- finements du luxe de l'Italie. Ils en furent éblouis, comme l'attestent Commynes et Brantôme. (Voir fragments nos I et II.) Ils envièrent à l'Italie sa suprématie incontestée dans tous les arts et les lettres. Le roi François Ier, le Père des Lettres, résolut même de la lui ravir pour en faire l'apanage de son royaume. Il fit venir d'outre-monts des peintres : Léonard de Vinci, le Primatice, le Rosso ; l'architecte Serlio, des musiciens, des poètes, des savants. Il seconda les travaux de nos érudits, enrichit sa biblio- thèque de manuscrits grecs achetés à Venise, fit impri- mer pour « l'endoctrinement de sa noblesse » des traduc- tions d'historiens grecs, de Xénophon, de Thucydide, de Diodore de Sicile. Enfin, il fonda, en 1530, un collège de professeurs chargés d'enseigner les langues anciennes : l'hébreu, legrec, le latin. C'est le collège des lecteurs royaux, devenu le Collège de France, indépendant de l'Univer- sité de Paris, soustrait à la tutelle jalouse des théolo- giens de la Sorbonne. Cette institution consacrait la sou- veraineté des belles-lettres, qui étaient enfin étudiées pour elles-mêmes. Alors éclatent de toutes parts, chez les poètes et les prosateurs, les Marot et les Rabelais, des cris d'allégresse au spectacle du progrès des « lettres d'huma- nité » en France. (Voir III.)

Cependant nos savants et nos écrivains ne cessaient point de rester en relations avec l'Italie. Padoue attirait des étudiants en philosophie ; Bologne, des jurisconsultes ; Rome, des artistes, des poètes, des curieux, tels que Rabelais, Joachim du Bellay (voir IV), Montaigne (voir V). A la cour des rois de France, les Italiens étaient nombreux. La vogue de l'italianisme ne connut d'éclipsé, pendant tout le XVIe siècle, qu'au lendemain du massacre de la Saint-Barthélemy (1572), dans lequel on crut reconnaître l'application des doctrines politiques de Machiavel.

INTRODUCTION

ii

Le conte et la nouvelle.

Dans la première partie du siècle, le latin, langue des clercs, étant encore considéré comme le seul idiome qui fût assez noble pour les ouvrages savants, la littérature en français, langue vulgaire, consiste surtout en livres d'amusement. Entre ceux-ci, les contes jouissaient d'une faveur générale. Des bourgeois, un sellier, un chaussetier, ont laissé des recueils de contes. Des humanistes, comme Bonaventure des Périers 1 ; des légistes, comme Noël du Fail 2 se sont divertis à narrer de joyeux devis (voir VI), ou à décrire avec humour les mœurs des villageois, héros ordinaires de ces anecdotes plaisantes (voir nos VII et VIII). La reine de Navarre elle-même3 entreprit de

1 Bonaventure des Périers, en 15 10, à Arnay-le-Duc, en Bourgogne, élevé à Autun, prit rang, jeune encore, parmi les humanistes érudits. Il était lié avec Etienne Dolet. Marguerite de Navarre l'admit comme valet de chambre dans sa maison. En 1538, il fit paraître, sous le titre de Cym- balum mundi (Le carillon du monde), quatre dialogues facétieux, qu'il présentait aux lecteurs comme traduits du latin en français par Thomas du Clenier (anagramme de Thomas l'Incrédule) pour son ami Pierre Tryocan (anagramme de Croyant). Il contient des allusions satiriques aux abus de l'église catholique et à l'esprit de controverse des premiers réformateurs. Le Parlement de Paris, en raison des « grands abus et hérésies » de ce livre, en ordonna la suppression. Un seul exemplaire échappa à la destruction. Marguerite dut se séparer de son secrétaire. Elle continua à lui servir une pension. Il se suicida, peut-être dans un accès de folie (1544). Ses Nouvelles récréations et joyeux devis parurent en 1558.

2 en 1520, dans la campagne rennaise, Noël du Fail étudie à Paris, prend part à une expédition en Piémont, fréquente les universités de Poitiers, Angers, Bourges, Avignon. Conseiller au présidial de Rennes, puis au Parlement de Bretagne, il publie en 1579 les Notables et solennels arrêts du Parlement de Bretagne. Il avait donné déjà deux ouvrages amu- sants : les Propos rustiques et facétieux (1547), les Baliverneries et Contes nouveaux (1548). Trente-sept ans après, il publiait les Contes et discours d'Eutrapel. Il mourut en 1591.

3 Marguerite de Valois, sœur aînée de François Ier, naquit en 1492. Élevée à Amboise sous la direction de sa mère, Louise de Savoie, elle apprit le latin, l'italien, l'espagnol, plus tard l'hébreu. Elle fut mariée, en

12

INTRODUCTION

constituer sur le type du Décamêron de Boccace, un re- cueil de nouvelles. Il fut publié, après sa mort, en 1558, et prit le nom à! Heptaméron (sept journées, occupées cha- cune par le récit de dix nouvelles). Elle a mêlé à ses anec- dotes, d'un sel parfois assez gros (voir IX), des con- versations de gens du monde, les devisants, se réflètent les aspects divers de sa personnalité : culture italienne, mysticisme religieux, curiosité pour les conceptions pla- toniciennes. (Voir X.)

Rabelais.

Le plus illustre des conteurs du XVIe siècle est François Rabelais. Il représente quelques-uns des traits les plus caractéristiques de la Renaissance. Il allie à une science encyclopédique et à une exquise observation des mœurs une crudité, voire une obscénité de langage, qui est un legs du moyen âge. Sa vie fut celle d'un savant qui, pour trouver les loisirs indispensables à ses curiosités scienti- fiques, dut demander des moyens d'existence à de mo- destes fonctions ou à la libéralité des grands.

Il naquit vraisemblablement en 1494, près de Chinon, en Touraine, à la Devinière, domaine de son père, l'avo- cat Antoine Rabelais. On ne sait rien de certain sur sa première éducation. Vers la fin de 1520, on le trouve moine dans un monastère de Franciscains, à Fontenay-le-

1507» à Charles, duc d'Alençon, pour qui elle n'eut jamais d'inclination. Ayant reçu du roi son frère le duché de Berry en apanage, elle s'intéressa particulièrement à l'Université de Bourges. Elle y attira Alciat, fameux jurisconsulte italien. Le duc d'Alençon mort, en 1526, Marguerite épousa, un an après, Henri d'Albret, roi de Navarre, qui avait onze ans de moins qu'elle. Elle lui témoigna toujours une vive affection qui ne fut guère payée de retour. Des résidences royales de Pau et Nérac, Marguerite fit la terre de refuge des écrivains et savants que la Sorbonne inquiétait : Lefèvre d'Étaples, Calvin, Marot. Ses dernières années furent attristées par des dissentiments avec son frère, puis par la mort de celui-ci. Elle mourut en 1549, à Odos, en Bigorre.

INTRODUCTION

*3

Comte, capitale du Bas-Poitou. Il semble égaré parmi ces Cordeliers qui passaient pour les plus ignorants des moi- nes. Dans la ville, il fréquente des gens de loi, qui, dans leurs ouvrages, font de grands éloges de son savoir. Il con- naît, en effet, non seulement le latin, mais encore le grec. Par T entremise de Pierre Amy, son compagnon d'études au couvent, il entre en relations épistolaires avec Guil- laume Budé, maître des requêtes du roi, protecteur des humanistes. Cependant les Cordeliers voyaient avec in- quiétude Pierre Amy et François Rabelais s'adonner à l'é- tude du grec, tenue par la Sorbonne pour une langue d'hérésie. Ils leur enlevèrent leurs livres et s'acharnèrent contre eux. Amy s'enfuit du couvent ; Rabelais avait trouvé appui et protection auprès de Geoffroy d'Estissac, évêque de Maillezais, dans le voisinage de Fontenay. Un induit pontifical l'autorisa, en 1524, à passer de l'ordre des Frères mineurs dans l'ordre de Saint-Benoît et à se faire admettre à l'abbaye bénédictine de Maillezais, dont l'abbé était alors Geoffroy d'Estissac.

Il accompagne ce prélat, sans doute en qualité de secré- taire, dans ses diverses résidences, notamment à l'abbaye de Ligugé, dans le voisinage de Poitiers. Il goûte, pendant quelques années, le charme de cette retraite studieuse, correspondant en vers avec le grand rhétoriqueur, Jean Bouchet, conversant avec des religieux lettrés comme Ardillon, abbé de Fontaine-le-Comte, tantôt dans les bois, tantôt dans les jardins que Geoffroy d'Estissac avait créés à Ligugé. Puis, brusquement, vers 1527, il quitte le Poitou, on ignore pour quelles raisons.

On le retrouve à Montpellier, sans l'autorisation de ses supérieurs ecclésiastiques, en habit de prêtre séculier, il fait ses études de médecine et prend ses premiers grades. Il est nommé médecin de l' Hôtel-Dieu de Lyon en novem- bre 1532. Pour une dizaine d'années, Lyon sera, suivant son expression, le siège de ses études. C'est que parais- sent ses premières œuvres, une édition des Lettres mé-

14

INTRODUCTION

dicales du Ferrarais Giovanni Manardi, un texte juri- dique, une édition des Aphorismes d'Hippocrate (préparée à la Faculté de Montpellier), le Testament de Lucius Cuspi- dius, reconnu depuis apocryphe. Immédiatement après ces savantes publications, il lance, sous un pseudonyme, des ouvrages facétieux : les Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, composez nouvellement par maistre Alcofrybas Nasier (anagramme de Françoys Rabelais) et la Pantagruéline prognostica- tion (1532 et 1533).

Il accompagne à Rome, en qualité de médecin, l'évêque de Paris, Jean du Bellay, envoyé par le roi en mission ex- traordinaire auprès du pape. Pendant deux mois il ex- plore les ruines de l'ancienne Rome.

A son retour, il publie à Lyon une édition de la Topogra- phia antiquce Romce de l'Italien Marliani. Ce devait être la dernière de ses publications savantes. Il donna peu après la Vie inestimable du grand Gargantua, père de Pan- tagruel (1534), qui allait rapidement consacrer sa réputa- tion de conteur.

L'année suivante, il s'en fut de nouveau à Rome, avec Jean du Bellay, nommé cardinal. De là, il adressait à son premier protecteur, Geoffroy d'Estissac, de longues lettres pour le mettre au fait des intrigues de la cour pontificale et des menus détails de son existence. Il lui envoyait aussi, par courrier diplomatique, des graines de cardes, de ci- trouilles et de salades pour ses jardins de Ligugé et des « mirelificques » (curiosités) du Levant pour sa nièce. Comme il s'était absenté deux fois de l' Hôtel-Dieu de Lyon « sans congé prendre », il fut remplacé dans son poste de médecin dudit hôpital. A son retour de Rome, il avait obtenu du pape une absolution pour ses in- fractions à la discipline ecclésiastique, il fut pourvu d'une prébende par Jean du Bellay, qui le nomma chanoine de la collégiale de Saint-Maur-les-Fossés. Il ne semble pas avoir joui longtemps de ce bénéfice.

INTRODUCTION

15

En 1537, il revient à la médecine, qu'il exerce à Nar- bonne, à Lyon, à Montpellier, il prend son grade de docteur. Il fait un troisième séjour en Italie auprès de Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, gouverneur du Piémont.

Rentré en France, et nommé maître des requêtes du roi, il publie en 1546 le Tiers livre des faits et dicts hé- roïques du noble Pantagruel. La même année, il passe à Metz, terre d'Empire : il y exerce les fonctions de médecin de la ville. Ses ressources sont, dit-il, insuffisantes. Une troisième fois le cardinal du Bellay l'emmène à Rome. En passant à Lyon, il remet à son éditeur les premiers chapitres du quatrième livre de Pantagruel (1548).

A son retour, il est pourvu des deux cures de Saint- Christophe de Jambet (dans la Sarthe) et de Meudon (1551). Il ne s'astreint pas à la résidence et n'exerce pas les fonctions curiales. Au bout de deux ans, le curé de Meudon résigne sa cure. Il meurt en 1553, à Paris, après avoir publié le Quart livre... de Pantagruel, qui fut con- damné par le Parlement, comme l'avaient été les trois premiers.

En 1562 paraissaient, sous le titre de Ylsle Sonante, les seize premiers chapitres du Cinquième livre... de Panta- gruel, dont l'édition complète fut publiée en 1564.

Le genre d'ouvrage que Rabelais a choisi pour ses ré- créations d'érudit est tout populaire. C'est l'histoire fa- buleuse et comique d'une famille de géants. Il fut frappé du succès qu'avait eu, à Lyon, en 1532, un petit livre anonyme : Les grandes et inestimables Cronicques du grant et énorme géant Gargantua. Il s'avisa de leur donner une suite, les Horribles et épouvantables faits et prouesses de Pantagruel, fils de Gargantua. Il cherchait surtout à amu- ser par des procédés populaires, par exemple, en agran- dissant à l'échelle gigantesque tout ce qui touchait à son géant {voir XI), ou encore en multipliant les récits de mystifications. Le machinateur de la plupart de ces

i6

INTRODUCTION

bans tours est Panurge (nom qui signifie, en grec, le rusé), compagnon de Pantagruel. {Voir XIII.) Quelques- unes de ces facéties n'ont de saveur que pour les doctes : Térudit Rabelais n'avait pu s'astreindre à n'exploiter que le seul comique populaire.

Lorsque, un an après, encouragé par le succès de Pan- tagruel, il écrivit et publia la légende de Gargantua, père de Pantagruel et héros des grandes et inestimables Cronic- ques, il réduisit la part du merveilleux, fit une place plus grande à la peinture de la réalité. Ainsi l'expédition guer- rière de Gargantua contre Picrochole a pour théâtre le Chinonais ; les noms de lieux sont empruntés à la géo- graphie locale ; les opérations sont dictées par la con- figuration du terrain. Un nouveau personnage entre en scène, frère Jean des Entommeures, qui incarne l'activité et la gaieté. (Voir XIII) Avec lui passe dans l'ouvrage une bonne part des souvenirs que Rabelais avait con- servés de son temps de moinage.

En même temps, Rabelais mêle à son récit fabuleux quelques exposés de ses idées d'humaniste. Il consacre deux chapitres à décrire l'éducation de Gargantua, con- çue selon une méthode nouvelle qui respire l'esprit de la Renaissance. (Voir XIV.) La conduite de son héros pendant la guerre lui est une occasion d'opposer aux maxi- mes du roi des âges gothiques, du conquérant poussé par une folle ambition, l'idéal du monarque pacifique, tel que le rêvaient Érasme, Budé, Thomas Morus. (Voir XV.)

Le Tiers livre de Pantagruel, qui parut douze ans après, diffère profondément des deux premiers. Les récits y font place à des discussions et à des discours, qui ont trait pour la plupart à deux questions : la divination et le mariage. Pantagruel ayant payé les dettes de Panurge, celui-ci annonce qu'il songe à se marier. Pour savoir le sort qui l'attend en état de mariage, Panurge recourt à divers modes de divination : aux songes, à une sorcière, à un muet, à un astrologue, etc. Puis il prend l'avis de

(2,829)

INTRODUCTION

17

frère Jean, du théologien Hippothadée, du médecin Ron- dibilis, du philosophe Trovillogan (voir XVI), du fou Triboulet. Finalement aucune réponse ferme n'étant sor- tie de cette enquête, on décide d'aller au Cathay (Chine) consulter l'oracle de la Dive Bouteille.

Dans ce livre, comme dans le suivant, les éléments sa- vants : vocabulaire technique, citations d'auteurs, ren- vois à des textes, allégations débordent sur le comique populaire. Rabelais a même oublié que Pantagruel est un géant : il ne le considère plus que comme un philosophe et il définit le Pantagruelisme « une gaieté d'esprit confite en mépris des choses fortuites ».

Le Quart livre est l'odyssée de Pantagruel en quête de la Dive Bouteille. Les épisodes de ce voyage sont des escales dans diverses contrées : île Farouche, pays des andouilles, ennemies de Carême ; île des Papefigues, con- damnés à la misère pour avoir insulté un portrait du pape ; île des Papimanes, pleins de révérence pour l'image papale, et maintes autres fictions allégoriques et satiri- ques. La rencontre d'un navire portant une cargaison de moutons met en présence le marchand de bestiaux Din- denaut et Panurge. Celui-ci tire vengeance d'une insulte de Dindenaut en lui achetant un mouton (voir, XVII, la scène de marchandage) qu'il jette aussitôt à la mer : tout le troupeau se précipite à la file dans les flots et s'y noie.

Le Cinquième livre est la fin de la navigation de Panta- gruel. Arrivés au temple de la Dive Bouteille, les voya- geurs reçoivent de l'oracle ce mot : trinch, c'est-à-dire bois, que chacun interprète à sa façon. Des doutes se sont élevés, dès le XVIe siècle, sur l'authenticité de ce livre posthume : il est probable qu'il n'est pas tout entier de la plume de Rabelais.

En général, l'œuvre plut aux contemporains par la peinture des états de la société. La satire de Rabelais est malicieuse, sans âpre ; il n'a de haine que contre les

(2,829) 2

i8

INTRODUCTION

théologiens et les mauvais moines. (Voir XVIII.) Pour nous, modernes, ces récits, joyeux par eux-mêmes, ont, en outre, cet intérêt de nous faire revivre l'esprit des pre- mières années de la Renaissance. Une note particulière distingue Rabelais des autres humanistes français : son naturalisme, c'est-à-dire son culte des énergies de la nature. Cette confiance optimiste dans la nature humaine s'affirme particulièrement dans la description de l'ab- baye de Thélème que Gargantua fonde pour frère Jean. {Voir XIX.)

L'éloquence. Calvin1.

Quoi qu'en pensassent encore la plupart des lettrés, notre langue française était déjà capable d'éloquence et pouvait parler, sans gaucherie ni vulgarité, de morale, de philosophie, de spiritualité, de matières sérieuses et nobles. La preuve en fut donnée par Calvin et dans ses sermons et surtout dans son Institution de la religion chrétienne. Après quelques années vouées à l'humanisme, à l'étude des philosophes anciens, des langues hébraïque et grecque, il s'adonna tout entier à son apostolat de ré-

1 Jean Cauvin (il signa Calvinus en latin, d'où Calvin par une fausse interprétation de cette forme), naquit à Noyon en 1509, d'une famille de riche bourgeoisie. Son père, Gérard Cauvin, notaire apostolique, secré- taire de l'évêché, le destinait à l'Église. Il le fit pourvoir, tout enfant, de bénéfices ecclésiastiques. Élevé dans les collèges de l'Université de Paris, il étudie ensuite le droit canonique, apprend le droit civil à Orléans, puis à Bourges, il rencontre l'Allemand Melchior Wolmar, professeur de grec, luthérien déclaré. Son père mort (1530), il renonce au droit et suit les cours de grec et d'hébreu du collège des lecteurs royaux. Il publie un commentaire en latin du De Clementia de Sénèque, œuvre qui le montre engagé dans la carrière de l'humanisme, quand soudain un discours pro- noncé en Sorbonne, le Ier novembre 1533, par son ami Cop, recteur de l'Université, inaugure son apostolat de réformateur religieux. Ce discours était de lui. Il joignait des lieux communs de morale à un exposé des idées théologiques propres aux évangéliques. Ce fut un scandale. La Sorbonne, émue de cette provocation, déféra le discours au Parlement, comme entaché d'hérésie. Cop s'enfuit à Bâle, Calvin en Saintonge, puis en Béarn. L'orage passé, il revint à Noyon. Mais, à la suite de l'affaire

INTRODUCTION

19

formateur, servi par un amour passionné de l'idée et une volonté tenace. Il eut à lutter non seulement contre les catholiques, mais encore contre toutes les sectes réfor- mées dont les idées lui semblaient pernicieuses pour la vérité évangélique. Il écrivit des pamphlets, remarqua- bles par leur violence, contre les Anabaptistes, les liber- tins spirituels, les Nicodémites, etc.

D'un tout autre ton est son grand ouvrage dogmatique, Y Institution de la religion chrétienne. Il le rédigea et le pu- blia pour répondre à ceux qui traitaient de séditieux et d'ennemis de Tordre public les novateurs en religion. Il le dédia au roi François Ier. (Voir XX.) Le premier texte de ce traité était en latin. Calvin en donna une traduc- tion française en 1541. Il le remania et l'enrichit en 1560. U Institution ne prétend être qu'une explication des dog- mes du christianisme, dans « la plus simple forme d'en- seigner », c'est-à-dire sans appareil philosophique ou théo- logique. Calvin vise avant tout à être clair : il n'y a rien de technique, par exemple, dans l'exposé de sa doc- trine de la prédestination, capitale dans son système. (Voir XXI.) Sa controverse admet les tons les plus divers : indignation, ironie, passion du dialecticien. Par- fois aussi son style se détend et il y a, par exemple, de la

des placards, il dut s'éloigner de Paris. Il s'en fut à Angoulême, à Poi- tiers, à Orléans, à Bâle, il publia la première édition de sa Christianœ religionis Institutio, à Ferrare. Enfin, comme il traversait Genève pour se rendre à Strasbourg, son ami, Guillaume Farel, qui inspirait le con- seil de la ville, après avoir expulsé les théologiens catholiques, l'adjura de rester auprès de lui pour enseigner la théologie. Calvin accepta. En- gagé dans la vie politique de la cité, il fut banni en 1538 par la faction des libertins, qui était aussi celle des Genevois hostiles aux étrangers. Il se réfugia à Strasbourg, il se maria. En 1541, son parti ayant triomphé à Genève, il y revint, pour n'en plus sortir. Il gouverna Genève en dicta- teur, poursuivant quiconque menaçait par ses idées son autorité spiri- tuelle. Il exila Sébastien Castellion et fit condamner au feu Michel Servet. Sous son gouvernement, Genève devenait la Rome du protestantisme. Il prêchait, il rédigeait des traités de théologie, donnait des consultations aux princes et aux églises de la Réforme. Son activité prodigieuse allait toujours croissant. Il mourut en 1564.

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douceur dans ses exhortations à la patience chrétienne. (Voir XXII.) Bossuet, tout en lui reprochant les in- jures dont son livre serait souillé, reconnaît les mérites de son style.

La tradition médiévale dans la poésie.

La poésie française, dans le premier quart du XVe siècle, présente, parmi beaucoup de productions qui semblent du moyen âge et en continuent la tradition, quelques œuvres qui font déjà revivre les grâces des cours italien- nes ou même la beauté antique. L' école qui florissait sous le règne de Louis XII était celle des Grands Rhétoriqueurs , ainsi nommés parce qu'ils considéraient la poésie comme une seconde rhétorique, plus compliquée et plus raffinée que celle qui était propre à la prose. Ces rimeurs jouirent auprès de leurs contemporains d'une vogue extraordi- naire. Ils sont aujourd'hui oubliés, à l'exception de Grin- goire1, dont le nom a été popularisé par un roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, et Jean Marot 2 que la renommée de son fils Clément a sauvé de l'oubli.

Le seul qui ait eu les aptitudes d'un véritable poète est Jean Lemaire de Belges3. Il s'intéressait à la musique,

1 Pierre Gringoire (1475-1538), acteur, ordonnateur de mystères et de farces, écrivit, pour soutenir et glorifier la politique de Louis XII contre le pape Jules II, l'Entreprise de Venise (1508), la Chasse du cerf des cerfs (15 10-15 11), le Jeu du Prince des Sots. A la mort du roi, il passa dans la maison du duc de Lorraine, Antoine, comme héraut d'armes.

2 Jean Marot, à Caen, se fixe quelque temps à Cahors, entre au service d'Anne de Bretagne en 1506 en qualité de secrétaire, accompagne Louis XII en Italie en 1507-1508. Couché sur l'état de la maison de François Ier à la mort d'Anne de Bretagne, il meurt en 1526.

8 Jean Lemaire de Belges, en 1473, dans le Hainaut, province de Belgique, ou comme il dit, de Belges, fut initié à la poésie par Molinet.

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à la peinture, à la sculpture. Ses poèmes abondent en termes de métiers d'art. Il cite les peintres fameux de son temps. Il connaît Dante, Boccace, Pétrarque. Sa Con- corde des deux langages (le français et le toscan) recom- mande l'union des deux civilisations, française et ita- lienne, par leur littérature. Une conception de la vie, toute jÉiëïmë, se décèle dans le Temple de Vénus. L'archiprêtre du sanctuaire, Genius, personnage emprunté au Roman de la Rose, invite les humains à céder aux impulsions de l'amour, souverain de la Nature. (Voir XXIII.) La même inspiration voluptueuse se retrouve dans quelques épisodes des Illustrations de Gaule et singularités de Troie, chronique romanesque des origines de nos rois de France, qu'une légende rattachait au Troyen Francus, fils d'Hec- tor. <fa^ filtre 0^** &4j^ J?z^^

Clément Marot.

Disciple des grands Rhétoriqueurs, Clément Marot 1 a vécu, comme son père Jean ou comme Lemaire de Belges,

Attaché comme secrétaire ou comme historiographe successivement au duc de Bourbon, au comte de Ligny, à Marguerite d'Autriche, à Anne de Bretagne, il voyagea beaucoup, fit trois séjours en Italie, se lia avec des artistes comme Jean Perréal et Michel Colombe. Il mourut vers 1525. Son œuvre comprend des déplorations funèbres en vers, des épî- tres, un ouvrage de polémique contre le Saint-Siège, un roman histori- que en prose mêlée de poèmes, les Illustrations de Gaule et singularités de Troie.

I Clément Marot naquit en 1496 à Cahors. Son père était Normand ; sa mère était originaire du Quercy et, jusqu'à dix ans, Marot ne parla que le patois maternel. Il a représenté sa première enfance comme remplie d'occupations et de passe-temps rustiques. A dix ans, il accompagne à Paris son père qui entre au service d'Anne de Bretagne. Ses études fu- rent médiocres. Page pendant quelque temps chez le seigneur de Ville- roy, il fut clerc du Palais, attaché à la Chancellerie, et, comme tel, il ap- partenait à la confrérie de la Basoche. Il fit également partie des Enfants Sans-Souci et composa pour cette société joyeuse une de ses premières ballades.

II est agréé en 15 18 comme valet de chambre par la sœur du roi, Mar-

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des revenus de charges modestes dans de grandes mai- sons, consacrant ses loisirs à la poésie et comptant sur ses vers de circonstance pour obtenir pensions ou subsides. Mais c'est à la cour de la reine de Navarre et à celle du roi François Ier qu'il est attaché et il est le contemporain de la restauration des bonnes lettres. Par suite, sa poésie se trouve transformée un peu par l'humanisme et beaucoup par la vie de cour, qui se polissait sous l'influence de l'Italie.

De caractère indépendant, d'esprit caustique, il rêvait d'une existence oisive, égayée de plaisirs délicats. (Voir XXIV.) Au reste, il avait besoin d'affection et d'émo- tions tendres. Il était sincèrement religieux, comme en témoignent et sa traduction du Psautier, poursuivie pen-

guerite, duchesse d'Alençon. Il accompagne le duc d'Alençon en Hainaut, puis à Lyon. Emprisonné au Châtelet pour avoir mangé du lard en ca- rême, ostensiblement, ce qui sentait l'hérésie, il est élargi, grâce à l'inter- vention de son ami, Léon Jamet. A la mort de son père (1526), il est couché sur l'état de la maison du roi en qualité de valet de chambre. Peu après, il est incarcéré pour avoir aidé à délivrer un homme que les archers du guet avaient appréhendé.

En 1532, il publie un recueil de vers, l' Adolescence Clémentine. Il se met ensuite à traduire en vers des psaumes de David. L'un d'eux est publié dans un ouvrage de Marguerite, reine de Navarre, en 1533. Or les théo- logiens estimaient que traduire sans leur aveu l'Écriture en langue vul- gaire était faire acte d'hérétique. Aussi lorsque l'affaire des placards provoqua des mesures de répression contre les Luthériens, Marot s'en- fuit à Nérac, dans les états de la reine de Navarre, et de en Italie chez la duchesse de Ferrare, Renée, qui le prit à son service comme secré- taire. Elle était favorable aux Réformateurs, mais son mari, allié du pape et de l'empereur, était hostile aux Français. Des Ferrarais purent se saisir de Marot et le fouetter, impunément. Il s'en fut chercher asile à Venise. Ayant obtenu l'autorisation de rentrer en France, il revint, abjura la réforme en passant à Lyon et n'en continua pas moins de tra- duire le Psautier en français. Il publia ses œuvres en 1538 et, trois ans après, trente psaumes. Il s'enfuit subitement, on ne sait pour quels motifs, à Genève Calvin l'encouragea à poursuivre la traduction du Psautier.

Une seconde édition, accrue de vingt psaumes non précédemment traduits, parut en 1543, dédiée aux dames de France. Le caractère de Marot s'accordait mal avec l'esprit austère des calvinistes genevois. Il ne tarda pas à quitter Genève et mourut en 1544 à Turin.

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dant dix années, et ses fréquentes citations de l'Écriture sainte.

Élève de son père et des grands Rhétoriqueurs, il a commencé par les imiter. Il a écrit, comme eux, des bal- lades et des rondeaux. (Voir nos XXV et XXVI.) Mais il est en relations avec des érudits, qu'il rencontre à la cour de François Ier ; il s'exerce donc à traduire et à imiter les anciens. En outre, il est mêlé au mouvement religieux qui aboutira à la réforme française. Il lit l'Écriture sainte ; saint Paul lui apprend à méditer sur la mort. Il fera pas- ser ces méditations dans ses déplorations funèbres et par- ticulièrement dans la Complainte de Messire Florimond Robertet. (Voir XXVII.) Un grand amour, qui occupa son cœur pendant une dizaine d'années et ne fut pas payé de retour, lui dicte de délicates élégies. (Voir XXVIII.) Mais la véritable originalité de son esprit se manifeste dans ses épigrammes et dans ses épîtres. Sa malice, son humeur frondeuse, sa raillerie, brillent dans les épigram- mes. Quelques-unes sont rendues éloquentes par l'indigna- tion : tels les vers qui dépeignent la courageuse attitude du financier Samblançay, injustement condamné et con- duit au supplice par le lieutenant criminel Maillart. (Voir XXIX.)

La grâce est le trait le plus frappant de ses épîtres fa- milières, qui, presque toutes, sont des requêtes adressées à des protecteurs. Marot a l'art de glisser sa supplique, brève et plaisante, entre des récits vifs et pittoresques (voir XXX) ou des propos amusants (voir XXXI). Cet élégant badinage, cette bonne grâce, cette aisance sauvèrent l'œuvre de Marot du mépris dans lequel notre âge classique tint injustement la poésie de la Renais- sance. Il fut créé alors un style artificiel, fait de tours et de termes archaïques, de traits naïfs ou malicieux, qui fut de règle dans l'épigramme et porta le nom de style maro- tique.

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Transformation de V idéal poétique chez les successeurs de Marot.

Marot n'avait rien d'un chef d'école. Par suite, ses ému- les et les plus fervents de ses admirateurs gardèrent toute leur liberté d'inspiration. Chacun suivit son propre génie et sa voie préférée. Les uns, sous l'influence des réforma- teurs, cultivaient la poésie religieuse : telle la reine de Navarre qui, dans le Miroir de Vâme pécheresse et dans ses comédies morales et religieuses, a dépeint les extases mystiques et les ravissements de l'amour divin. (Voir XXXII.)

Un autre, Mellin de Saint-Gelais, aumônier du roi et poète de cour, rimait de gracieuses chansons ou des épi- grammes et introduisait d'Italie en France le sonnet. (Voir nos XXXIII et XXXIV.)

D'Italie encore, le Platonisme et le Pétrarquisme se ré- pandaient dans notre poésie. La publication d'un traité italien de civilité, le Courtisan, de Baldassare Castiglione, ayant provoqué une polémique sur la métaphysique amoureuse de Platon, un familier de la reine de Navarre, Antoine Héroet, donna dans son poème de la Parfaite amye une application de cette métaphysique aux problè- mes de la vie sentimentale. (Voir XXXV). Le Lyon- nais Maurice Scève, qui avait cru découvrir dans l'église des Cordeliers d'Avignon le tombeau authentique de Laure de Noves, mit Pétrarque à la mode. Un reflet de cet esprit mi-platonicien, mi-pétrarquiste, a passé dans les sonnets d'une de ses amies, Loyse Labé, qui a chanté avec sincérité la joie d'aimer. (Voir XXXVI.)

Parmi cette libre variété de productions, la conception de la poésie se transformait insensiblement, sous l'in- fluence des humanistes. Les préceptes et l'esprit de la poé- sie gréco-latine devenaient familiers aux Français lettrés.

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Deux jeunes gens, Ronsard et Joachim du Bellay, qui s'a- donnaient ensemble, dans la retraite du collège parisien de Coqueret, à F étude de la poésie ancienne, proclamèrent dans la Deffence et illustration de la langue françoise (1549) la nécessité d'abandonner les genres désuets de notre poé- sie nationale pour instaurer à leur place une poésie com- plètement imitée des anciens, ayant une langue et un style aussi distincts que possible de notre prose vulgaire, par les vocables, les tours et les figures. A cette condition, la poésie française pouvait briller du même lustre que la poésie antique. Une brigade de poètes se leva pour con- quérir cette gloire dont s'auréolaient les lettres grecques et latines : elle allait reconnaître pour chef Ronsard.

Ronsard.

Dès la publication de ses premières œuvres, Ronsard 1 fut, en effet, considéré comme le « prince des poètes fran- çais », comme un maître et un guide. Il devait cette auto- rité à ses dons naturels, à son labeur incessant, à son culte ardent des Muses et à son amour passionné de la gloire.

1 Pierre de Ronsard naquit le 11 septembre 1524, au château de la Possonnière, paroisse de Couture, dans le val du Loir, en Vendômois, d'une vieille famille d'origine française et non roumaine, comme il le croyait. Ses aïeux étaient depuis trois siècles sergents fieffés, c'est-à-dire gardes forestiers et gardes-chasse, de la forêt de Gastine, qui appartenait au comte de Vendôme. Son père, Louis de Ronsard, qui avait brillam- ment guerroyé en Italie sous Louis XII et François Ier, était attaché à la maison du roi. C'était un lettré. Pierre, à douze ans, fut page à la cour de France, puis à la cour d'Écosse. Au retour d'un séjour en Alsace, il avait accompagné l'ambassadeur Lazare de Baïf, il devint à demi- sourd et dut renoncer à la carrière des armes. Il se consacra dès lors à l'étude des lettres, apprit le grec sous la direction de Dorât, dans la maison de Lazare de Baïf, puis au collège de Coqueret, en compagnie d'Antoine de Baïf, fils de l'ambassadeur, et de Joachim du Bellay, son propre cousin, avec qui il s'était lié, dans une hôtellerie, en revenant d'un voyage à Poitiers.

En 1550, il publie son premier volume de vers, les Odes; en 1552 les

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(Voir LI.) Il était avec une imagination et une sen- sibilité très vives. Tout jeune, il avait senti s'éveiller en lui le goût des émotions poétiques. (Voir XXXVII.) Parmi ses camarades de l'écurie du roi, un Italien lui avait révélé les beautés d'Horace et de Virgile. Puis, la surdité l'ayant contraint de renoncer aux ambitions mili- taires ou diplomatiques, il s'était adonné entièrement à la poésie. Un humaniste, Jacques Peletier du Mans, l'en- gagea à rivaliser avec les anciens, non dans leur langue, mais en français. Il eut la bonne fortune d'avoir pour maître, dans ses études latines et grecques, un philologue, Jean Dorât, qui était, lui aussi, épris de poésie. Ses premiè- res odes étaient imitées de Pindare. Au vieux poète thé- bain il empruntait ses images les plus hardies, ses sen- tences, la technique de ses poèmes. D'autres odes, d'un ton moins élevé, s'inspiraient d'Horace.

Naturellement, l'amour tenait une place dans l'œuvre du poète adolescent. Il consacra même tout un recueil de son- nets à célébrer Cassandre Salviati, fille d'un banquier flo- rentin, qu'il avait rencontrée à Blois. (Voir XXXVIII.) Il y avait beaucoup d'imagination et de réminiscences de Pétrarque dans ce roman. Un sentiment plus sincère, moins guindé, lui a inspiré le recueil des amours de Marie.

Amours y en 1554 le Bocage, en 1555 les Hymnes, en 1560 une édition col- lective de ces poèmes. Considéré comme le premier des poètes français, il est nommé aumônier du roi. Au début des guerres de religion, il prend la défense de la cause catholique dans ses Discours. Il est mêlé à la vie de la cour, pendant le règne de Charles IX, qui l'honore de son amitié. Il publie en 1572 les quatre premiers chants d'une épopée, la Franciade. A la mort de Charles IX, il s'éloigne de la cour pour aller vivre dans ses prieurés de Croix-Val, de Montoire, en Vendômois, et de Saint-Cosme- lès-Tours. Il en était prieur commendataire, c'est-à-dire protecteur et curateur temporel. Il était également chanoine du Mans et chanoine de Saint-Martin de Tours. Il n'était pas prêtre, quoi qu'en aient dit ses ennemis, mais, ayant reçu les ordres mineurs et ayant été tonsuré, il avait pu recevoir des bénéfices ecclésiastiques. Il partageait son temps entre les occupations rustiques et la poésie. Lorsqu'il se rendait à Paris, il résidait au collège de Boncourt dont son ami Galland était principal. Il mourut à Saint-Cosme, le 27 décembre 1585.

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(Voir XXXIX.) Les stances qu'il composa à l'occasion de la mort de Marie sont un de ses poèmes les plus tou- chants.

Revenu de l'enthousiasme pindarique et des langueurs du pétrarquisme, il chanta des émotions plus simples : le plaisir d'un repas en plein air (voir XL), la fuite rapide de la jeunesse (voir nos XLI et XLII), la beauté des roses (voir XLI II), un plant d'aubépine (voir XLIV), la joie d'avoir aimé (voir XLV), le coin de terre qui l'a- vait vu naître (voir XLVI).

Les guerres de religion, qui commencèrent en 1562, re- nouvelèrent son inspiration. Il prit parti pour les catho- liques, adressa à la reine Catherine de Médicis des Z2is- cours sur les misères du tewfes, au peuple de France une Remontrance ; k ses adversaires, les ministres et prédicants huguenots, une apologie de sa conduite, à tous des adjura- tions à la concorde. Il y a dans ses discours de la verve satirique et une émotion patriotique devant les misères et la ruine qui menacent le royaume. (Voir XLV II.)

Mêlé à la vie de cour, Ronsard composait des vers de circonstance pour les fêtes et « entrées royales ». A la de- mande des rois Henri II et Charles IX, il entreprit un poème épique, la Franciade, sur les origines de la mo- narchie française, œuvre artificielle, érudite, interrompue d'ailleurs après le quatrième chant.

Aux alentours de sa quarantième année, c'est de poè- mes d'amour que s'accroît surtout son œuvre. Il s'éprend d'une fille d'honneur de la reine-mère, Hélène de Sur- gères. Il vante sa vertu, son humeur pensive et mélan- colique, son goût pour la vie solitaire, sa grâce juvénile ; il l'invite à abandonner son attitude altière pour jouir des plaisirs de la vie. (Voir XLVIII)

A cette époque de sa vie, il passait la plus grande partie de l'année en Vendômois et en Touraine, occupé à des passe-temps rustiques. Il vit tomber sous la hache du bûcheron la forêt de Gastine, il avait erré si souvent

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dans son enfance. (Voir XLIX.) Il souffrait de la goutte et, sentant sa fin approcher, il consacra ses der- niers vers (voir L) à dire ses douleurs, ses angoisses, ses consolations, les pensées chrétiennes alternant dans ses méditations avec des sentences de poètes grecs.

Joachim du Bellay.

Ronsard a parlé à plusieurs reprises de la brigade de poètes qui se rangeaient sous ses enseignes et, une fois, de la Pléiade qui brillait alors au ciel poétique de la France. La plus belle étoile de la constellation était Joachim du Bellay Il était de tempérament débile et souffrait d'une demi-surdité. Son enfance fut triste. Il eut toute sa vie des embarras d'argent. poésie est faite de mélancolie et aussi de malice spirituelle. Il débuta par un mince re- cueil de sonnets, Y Olive, il chante un amour idéaliste (voir LUI) avec force réminiscences de Pétrarque et d'autres Italiens. L'art y est très raffiné. Du Bellay est le premier qui se soit avisé de terminer le sonnet sur un trgtit, sur une antithèse spirituelle, sur une pensée ou sur l'évocation d'un large tableau.

Ayant l'occasion de séjourner à Rome, comme secré- taire et intendant de son cousin, le cardinal Jean du Bellay, il composa un second recueil de sonnets, les

1 en 1522, au château de la Turmelière, près du village de Liré, en Anjou, Joachim du Bellay appartenait à une vieille famille, dont la branche cadette, les du Bellay-Langey, avait produit quatre grands personnages sous le règne de François Ier. Orphelin de bonne heure, ses premières études sont négligées. Il étudie le droit à Poitiers, puis les lettres à Paris au collège Coqueret. Immédiatement après avoir publié la Deffense et illustration de la langue française, il donne au public Y Olive et les Vers lyriques, des traductions et imitations. Il accompagne son cousin, le cardinal Jean du Bellay, à Rome et y reste quatre ans. A son retour, il publie les Antiquités de Rome, les Regrets, des vers latins (Poe- mata), les Divers jeux rustiques, et meurt en 1560.

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Antiquités de Rome, hymne à la gloire de la Rome antique et déploration de sa ruine. (Voir IV.) Bientôt à l'en- thousiasme et aux espérances qu'avait provoqués ce sé- jour à Rome succédèrent les désillusions et le désenchan- tement. Le poète ne pouvait entreprendre de grande œu- vre, étant tout embesogné à ses fonctions d'intendant ; il devait renoncer à la gloire ; il enviait le sort de Ronsard, songeait avec mélancolie au pays natal. Il mit en sonnets le journal de ses Regrets, mêlant à l'élégie la satire. Sa verve caustique est drue et folâtre. Il semble s'abandon- ner à son humeur familière ; mais il y a beaucoup d'art sous cette apparente négligence. (Voir LIV.) Rentré en France, il composa les Jeux rustiques, poèmes courts, qui expriment dans une langue savoureuse les humbles joies de la vie champêtre. (Voir LV.) Il mourut sans avoir donné toute sa mesure.

Jean- Antoine de Baïf.

Xe plus docte de tous les savants poètes de la Pléiade est peut-être Jean- Antoine de Baïf 1, camarade de collège de Ronsard. Étudiant à Poitiers, il y composa des recueils de sonnets pétrarquistes. Il avait l'esprit inventif : il tenta de renouveler notre poésie par des vers mesurés à l'antique, il créa une Académie de poésie et de musique, il publia des vers latins, puis exploita la veine populaire. Sa dernière œuvre, les Mimes, est un trésor de proverbes et d'apolo-

1 à Venise, en 1532, d'une Vénitienne inconnue et de Lazare de Baïf, ambassadeur, érudit, auteur de quelques traités en latin sur la vie antique, il est formé aux lettres par Dorât. Il achève ses études à Poi- tiers où il fait son droit, publie des vers d'amour, puis des vers de poète courtisan, des comédies, invente les vers mesurés, fonde Y Académie de poésie et de musique, compose et publie des vers latins. Il revient ensuite à la poésie populaire avec les Mimes, enseignements et proverbes. Il meurt en 1589.

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gués mis en vers. Il écrivit même des mimes satiriques contre les Huguenots. Ses meilleures compositions sont peut-être celles dont le ton et le style se rapprochent de la poésie populaire. (Voir LVL)

Remy Belleau.

Un autre compagnon d'études de Ronsard est Remy Bel- leau, esprit sérieux, trop sobre pour bien rendre en fran- çais T esprit du bachique Anacréon, qu'il voulut traduire. Sa vie s'écoula dans la maison des princes de Lorraine. De temps à autre, il publiait une œuvre poétique. Son chef-d'œuvre, la Bergerie, est la relation de deux journées passées à la campagne chez la duchesse douairière de Guise. Belleau avait quelque penchant à la mignardise. Il a su pourtant traiter avec vigueur, dans une langue riche en termes rustiques, les grands thèmes classiques de la description des saisons et des mois. Son récit en prose contient de curieuses peintures de paysages, de scènes rustiques (voir LVII), d'édifices. C'est sur l'appui d'une terrasse riche de cent chiffres, devises et entrelacs qu'il grave l'exquis poème d'Avril. (Voir LVIII.)

Êtienne Jodelle.

La notoriété d'Étienne Jodelle1 est due aux représen tations de la Qégfiâtre captive, la première en date de nos

1 Étienne Jodelle, sieur de Lymodin, à Paris en 1532, fut élève de l'humaniste Muret au collège de Bon court. Après la Cîéopâtre, il composa une Didon. En 1558, après la prise de Calais, il fut chargé d'organiser à l'hôtel de ville une réception du roi. Sous Charles IX, il était considéré comme un poète officiel de la Cour. Il improvisait facilement, et dédai- gnait de publier ses œuvres. Il mourut en 1578.

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tragédies françaises. Elle fut jouée une première fois en 1552, à Paris, dans l'hôtel des archevêques de Reims, en présence du roi Henri II et de la cour, puis, une seconde fois, dans un collège, devant des écoliers, les acteurs étant des gens de lettres. La Pléiade fit grand bruit de cette restauration de la tragédie antique.

La structure de Cléopâtre est celle de la tragédie an- tique. Elle est divisée en cinq actes, les en tr' actes étant remplis par les chants du chœur. L'action se passe en un même endroit et en un seul jour. La fameuse règle des trois unités, dont la critique érudite allait bientôt parler, y est donc respectée. Le sujet, c'est le suicide de Cléo- pâtre, qui préfère la mort à la honte de figurer dans le triomphe d'Octave. Les lamentations du chœur, les adieux de Cléopâtre au tombeau d'Antoine et à la vie, bref, le lyrisme, constituent l'élément essentiel de la pièce. (Voir LIX.) Ce type de tragédie lyrique, renou- velé de la tragédie antique, est celui de notre théâtre de la Renaissance.

Philippe Desportes.

La seconde génération, ou comme on disait alors, la seconde bande des disciples de Ronsard arrive à la noto- riété après 1570. Le plus fameux d'entre eux fut Philippe Desportes (1546-1606). Introduit à la cour sous le règne de Charles IX, il plut par des qualités personnelles et par son empressement à produire des poèmes de circonstance. Il s'était mis à l'école de l'Italie et ses Premières Œuvres (1573) se firent remarquer par la recherche de la subtilité, de l'hyperbole, des antithèses et des pointes. En même temps, il s'appliquait à éviter le style hautain et l'abus de l'érudition. Ses chansons sont vives et harmonieuses. (Voir LX.) Il mit les Psaumes de David en vers fran- çais (1592 et 1595) avec un grand succès.

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Jean Bertaut.

Le meilleur de ses imitateurs, Jean Bertaut (1552- 161 1), s'adonna également à la paraphrase des Psaumes et composa quelques poésies religieuses. [Voir LXI.)

Guillaume Salluste du Bartas.

Cette poésie lyrique d'inspiration religieuse pâlit à côté du grand poème biblique de Salluste du Bartas, les Se- maines. (Première semaine 1578, Seconde semaine 1584.) C'est une œuvre didactique qui décrit le spectacle des sept jours de la création. (Voir LXII.) Le succès en fut prodigieux : vingt éditions de la première semaine se suc- cédèrent en quatre ans ; elle fut traduite en latin, anglais, allemand, etc. De cette réputation, il ne demeure rien. Il y avait certes de la grandeur dans le dessein de du Bar- tas. Mais il a, dans son style, outré les procédés de l'école de Ronsard, alliant la trivialité des locutions provinciales à l'emphase des termes savants, et surtout abusant des épithètes composées à la mode grecque.

Mathurin Régnier.

Les théories de Ronsard trouvèrent un dernier défen- seur dans Mathurin Régnier1, au seuil du XVIIe siècle,

1 Mathurin Régnier naquit à Chartres en 1573. Sa mère était la sœur du poète Desportes. Celui-ci le fit entrer dans la maison du cardinal de Joyeuse, protecteur des affaires de France à Rome (1593). Régnier passa sa jeunesse en Italie. Il y rencontra le comte de Béthune, frère de Sully, ambassadeur de Henri IV auprès du Saint-Siège, qui lui témoigna de l'affection. Recommandé par lui au marquis de Cœuvres, gendre de Bé- thune, il obtint à la mort de Desportes une part des bénéfices ecclésiasti- ques de ce prélat. Il fut même chanoine de Chartres. La publication de ses Satires (1608) le mit au premier rang des poètes du temps. Il mourut en 161 3 des suites de ses débauches.

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au moment même ou Malherbe condamnait dans l'école de 1550 la fantaisie de l'imagination, la luxuriance du vo- cabulaire, la licence de la versification. Au travail de la lime et aux « regrattages » de grammairien prônés par Malherbe, il opposait la libre et puissante inspiration de Ronsard. Il cultiva la satire, prit pour modèle Horace, mêlant à ses causeries sur des sujets de morale ou de lit- térature des tableaux de mœurs. Il a décrit avec bonheur les gens qu'il coudoyait au cabaret, dans les rues, dans la galerie du Palais de Justice, rendez-voiis de la jeunesse élégante. Ce sont des poètes besogneux, des pédants cras- seux (voir LXIII), de jeunes « muguets ». Son style est souvent embarrassé et obscur, mais ses portraits, vigou- reusement brossés, sont riches de vérité humaine, autant que de traits d'actualité.

L humanisme en langue vulgaire.

La publication de la Deffence et illustration de la langue françoise, le succès des œuvres poétiques de Ronsard et de son école eurent raison des scrupules qui empêchaient jusque-là nos savants d'user dans leurs écrits de « l'idiome vulgaire ». Des ouvrages de grammaire et d'érudition pa- raissent alors en français. Dans ces victoires et conquêtes de la langue nationale, une gloire particulière revient aux traducteurs qui furent les premiers à explorer et recon- naître les ressources de notre langue. Ils ne les trouvè- rent pas inférieures à celles des langues anciennes.

Jacques Amyot.

Le plus fameux d'entre eux est Amyot 1. C'est à la prière de François Ier, à qui il fit lire la traduction de quelques-

1 Jacques Amyot, à Melun en 15 13 de parents pauvres, professeur à Bourges jusqu'en 1543, précepteur des enfants de Guillaume Bochetel, (2,829) q

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unes des Vies de Plutarque, qu'il entreprit de mettre en français toute l'œuvre de cet écrivain. Il était bien pré- paré pour cette tâche, étant capable de lire le grec dans les manuscrits, soucieux de connaître le texte le meilleur et de le traduire avec exactitude. On a raillé sa méthode de traduction des termes techniques grecs par des équi- valents français : c'était la seule manière de rendre l'an- tiquité intelligible aux contemporains, qui ignoraient ce qu'avait été les centurions, mais connaissaient les cen- t enter s (voir LXIV), et qui n'eussent pas compris le mot imper ator, si Amyot ne l'avait pas traduit par sou- verain capitaine. (Voir ibidem.) Cette traduction eut un grand succès : c'est le Plutarque d' Amyot qui rendit populaires dans notre âge classique les héros de l'anti- quité.

Etienne Pasquier.

La langue vulgaire était si bien devenue la langue de l'humanisme qu'un savant comme É tienne Pasquier1 ré- digeait en français un ouvrage d'érudition destiné au public instruit, les Recherches de la France. Il y a consacré pendant près de cinquante ans les loisirs de sa vie d'avo- cat. Il s'intéressait aux usages, aux institutions, aux œu-

secrétaire du roi, qui était lui-même helléniste, il fait plusieurs séjours à Rome, est choisi comme précepteur des deux fils de Henri II, le duc d'Orléans et le duc d'Angoulême, qui deviendront les rois Charles IX et Henri III. Il est nommé grand aumônier de France en 1560, puis évêque d'Auxerre en 1570. Il meurt en 1593. Il avait traduit et publié le roman d'Héliodore, Théagène et Chariclée (1547) ; sept livres de Diodore de Sicile (1554) î la pastorale de Longus, Daphnis et Chloé et les Vies pa- rallèles de Plutarque (1559) ; enfin les Œuvres morales du même écri- vain (1572).

1 Etienne Pasquier, à Paris en 1529, étudie en droit à Toulouse sous Cujas, à Pavie sous Alciat, est avocat en 1549, se distingue par un plaidoyer pour l'Université de Paris contre les Jésuites en 1564. Il de- vient avocat général à la cour des comptes en 1585, meurt à Paris en 1615. Œuvres : le Monophile, dialogue sur l'amour (1554) ; Recherches de la France (1560-1615) ; Lettres (1586).

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vres littéraires de l'ancienne France. Mêlé aux poètes de l'école de Ronsard, il a cultivé lui aussi la poésie. Il a laissé de ce mouvement poétique de 1550, un tableau riche en détails précis, qu'il égaie d'une pointe d'humour, lorsqu'il évoque les enthousiasmes et les espérances de cette ardente jeunesse. (Voir LXV.)

Guillaume du Vair.

Sous l'influence de l'humanisme, la pureté du style et le souci de la cadence harmonieuse étaient devenues quali- tés communes dans les discours en français, plaidoyers ou harangues de gens de robe et dans les sermons des prédicateurs. Le magistrat le plus éloquent à la fin du siècle fut Guillaume du Vair : conseiller au Parlement de Paris, puis maître des requêtes de Henri IV, premier président au Parlement de Provence, il mourut garde des sceaux. C'était un homme d'un grand caractère, nourri de la pensée chrétienne et de la philosophie stoï- cienne. Durant les troubles de la Ligue, il se fit coura- geusement le défenseur de la royauté. Son discours pour le maintien de la loi salique (voir LXVI) fit annuler d'avance par le Parlement l'élection éventuelle de l'in- fante d'Espagne au trône de France, après la mort de Henri III.

Saint François de Sales.

La prédication religieuse, qui fut toute militante et sou- vent d'une violence grossière pendant les guerres de re- ligion, subit à son tour l'influence de l'humanisme. Fran- çois de Sales, élève des universités de Paris et de Padoue, étant entré dans les ordres au moment il allait être pourvu d'une charge de conseiller au Parlement de Sa- voie, se distingua bien vite comme prédicateur et direc-

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teur de consciences. Il écrivit pour une dame des lettres de direction qu'il réunit et publia sous le titre d'Intro- duction à la Vie dévote. [Voir LXVII.) Le mérite nou- veau et original de cet ouvrage de spiritualité était de donner à la théologie morale une forme simple, agréable, séduisante même, François de Sales cherchant à mettre dans son exposé cette bonne grâce qu'il a définie « l'âme de la beauté des choses vivantes ».

Montaigne.

Les dons du moraliste, l'observation des mœurs, l'ana- lyse du cœur humain, le goût de la philosophie morale sont représentés dans la littérature de la Renaissance par Montaigne (1533-1592). Descendant de commerçants portugais, les Eyquem, qui s'étaient enrichis à Bordeaux dans le négoce des poissons salés, des vins et du pastel, et s'étaient élevés à la noblesse de robe, il avait été instruit selon une méthode originale dont son père avait rap- porté l'idée de ses voyages en Italie. On l'avait confié à un médecin allemand qui ignorait complètement le fran- çais et ne lui parlait que latin. A six ans, Montaigne avait donc appris le latin « sans livre et sans larmes ». Le prin- cipe qui dominait cette éducation était d'élever l'enfant sans rigueur ni contrainte : pour ne pas l'arracher brus- quement au sommeil, on l'éveillait au son de quelque ins- trument de musique. Mis au collège de Guienne à Bor- deaux, il avait achevé son cours d'études à treize ans. Il fit son droit, fut pourvu d'une charge de magistrat à vingt et un ans, se maria avec la fille d'un conseiller, vaqua distraitement à ses fonctions, puis, en 1568, à la mort de son père, donna sa démission et se retira dans son château de Montaigne.

Il y menait une vie de gentilhomme. Il porta les armes pendant les guerres civiles. Mais il consacrait le meilleur

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de son temps à l'étude, aux livres, à la méditation, en- fermé au troisième étage d'une tour, dans sa bibliothè- que. En 1580, il remit à un imprimeur le manuscrit de ses Essais et s'en fut prendre les eaux de Plombières et de Lucques. Il a laissé une relation de son voyage. (Voir V.) Élu maire de Bordeaux, il reprit la route de France et vint exercer les devoirs de sa charge. Il s'en acquitta avec in- telligence et décision. A la fin de sa seconde magistrature, la peste ayant éclaté dans la ville, il quitta le pays, à la recherche d'une retraite pour sa famille. Il eut encore à souffrir de la guerre civile. Il revint enfin à Montaigne, se remit à écrire et publia en 1588 un troisième livre d'Essais. Il préparait une nouvelle édition de ses œuvres lorsqu'il mourut en 1592.

Il a laissé de lui-même plusieurs portraits fort détaillés et sincères. (Voir LXVIII.) Il n'avait ni grâce ni ai- sance, au reste très endurant à la peine, bien qu'il eût été élevé mollement. Il répugnait à tout travail ennuyeux, manquait de mémoire, méprisait l'érudition, avait l'es- prit lent et irrésolu, mais était d'un jugement excellent. Il l'a appliqué à se connaître lui-même, à découvrir ses humeurs, à voir clair dans ses opinions et préjugés. La lecture des livres anciens, particulièrement de Plutarque et de Sénèque, a exercé son jugement. Ses goûts, ses ten- dances, l'effort ordinaire de sa pensée étaient tournés vers un même objet, l'étude de l'homme.

Le dessein de Montaigne dans les Essais est de se pein- dre : idée neuve et originale, comme le titre même d'Es- sais, exercice des facultés et forces intellectuelles. A vrai dire, les premières en date de ces compositions ne sont que des compilations d'exemples ou.de sentences autour de quelques lieux communs. Mais, bientôt, Montaigne confie à son livre des idées plus personnelles, d'abord sa profonde admiration pour les Stoïciens, puis sa vive curiosité pour la diversité des jugements humains, qui le conduit au septicisme. A quelles conclusions pratiques aboutis-

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sait ce doute universel ? Obligé de prendre parti dans la vie publique, Montaigne suivait l'usage général ; il était conservateur en religion et en politique. (Voir nos LXIX et LXX.) Il condamnait les réformes générales, comme trop ambitieuses et trop menaçantes pour l'équilibre, toujours précaire, de la vie sociale. Mais il demandait que l'on redressât certains abus, par exemple, dans l'exercice de la justice, que l'on supprimât le supplice par le brode- quin, le feu ou l'eau, la torture, la question préalable. Il a élevé d'éloquentes protestations contre les procès de sorcellerie et contre les cruautés exercées par les conqué- rants européens sur les indigènes du Nouveau-Monde.

Dans sa vie privée, il cherche un juste milieu entre le stoïcisme, qui imposait à l'homme des tâches surhumai- nes, et le scepticisme absolu, qui aboutit au nihilisme. Con- nais-toi toi-même, voilà le précepte fondamental de sa méthode ; et son précepteur en philosophie, c'est Socrate. (Voir LXXI.) La sagesse n'est pas de bafouer la na- ture, mais de jouir de tous les biens qu'elle nous offre, d'associer son âme aux voluptés des sens et d'amplifier ainsi son bonheur. (Voir LXX II.) Ainsi, du septicisme Montaigne glisse vers un épicurisme qui comporte de la modération et de la discrétion dans l'usage des plaisirs.

La peinture du moi a engagé Montaigne aux confiden- ces personnelles. Il nous a dit longuement ses impressions, ses jugements, ses idées sur les questions les plus diver- ses. Il était gentilhomme, et la culture intellectuelle de l'homme du monde l'a toujours vivement intéressé. Il a consacré un essai au pédantisme, se demandant pourquoi le magister, le professeur, le pédante est méprisé des gentils- hommes instruits qui vantent la science et la philosophie. (Voir LXX IV.) Il a exposé dans l'essai sur l'Institution des enfants comment on peut former « l'habile et honnête homme » par la visite des pays étrangers, le commerce du monde, la pratique des grandes âmes du passé. (Voir LXX IV.) Il se plaisait dans la société des gentilshommes

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et des femmes d'esprit : il a esquissé les règles de l'art de converser. (Voir LXXV.)

Le succès de son livre fut immédiat et considérable. Il fut traduit en anglais par Florio, et c'est à cette traduc- tion que Shakespeare emprunta quelques traits de mœurs. Le genre de Yessay procède de Montaigne.

La littérature des guerres de religion.

Les guerres de religion qui, pendant trente années, de 1562 à 1593, furent les grands événements de notre his- toire nationale, exercèrent sur les lettres des influences diverses. L'indignation et la colère furent telles chez cer- tains écrivains qu'ils en vinrent dans leurs œuvres, par- ticulièrement dans les pamphlets, à négliger art et style. Seule, parmi toutes ces productions, la Satyre Ménififiée a une valeur littéraire. Elle fut écrite par un groupe d'hu- manistes parisiens, du parti des modérés, ou politiques. Elle parut en 1594, après le triomphe de Henri IV sur la Ligue. Elle est essentiellement une parodie des états généraux réunis à Paris par les chefs de la Ligue, en 1593. Le procédé comique le plus ordinaire consiste à faire exposer par les orateurs les motifs de leur conduite, que la prudence la plus élémentaire les obligeait ordinai- rement à tenir secrets. (Voir LXXVI.)

Monluc.

Quelques-uns des capitaines mêlés aux troubles civils ont laissé des Mémoires. Le plus fameux d'entre eux est Monluc (1502-1577), qui commanda des armées catholi- ques dans les trois premières guerres civiles. Accusé d'a- voir, comme gouverneur de Guyenne, dépouillé, à son pro- fit, quelques protestants, il rédigea un mémoire au roi

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pour faire valoir les services qu'il avait rendus en guerre à la monarchie. Ce plaidoyer le mit en goût de raconter les aventures de sa vie pour le public. Il choisit pour modèle Jules César, intitula ses Mémoires Commentaires et s'ap- pliqua à les orner de harangues, de considérations, de leçons aux gens de guerre. {Voir LXXVII.) Son art resté fruste et gauche, sa phrase primesautière trahissent le tempérament vif et résolu du cadet de Gascogne.

Nulle œuvre ne reflète les passions qui entretinrent la guerre civile plus vivement que les Tragiques d' Agrippa d'Aubigné1.

Le patriotisme, autant que la foi religieuse, a pressé ce guerrier-poète d' « avorter ses chants au milieu des ar- mées ». Les malheurs de la France, déchirée par les guer- res civiles, inspirent à d'Aubigné une immense pitié. {Voir LXXVIII.) C'est le sentiment qui animait les Discours de Ronsard. Mais ici, c'est un huguenot qui écrit et, par conséquent, ce sont les catholiques qui sont rendus responsables des souffrances de la patrie.

Cinq chants étalent d'abord largement des tableaux de cruautés et d'ignominie. D' Aubigné y prend pour modèles

1 Théodore- Agrippa d* Aubigné, à Pons en Saintonge, en 1552, fut élevé dans les sentiments les plus ardents du calvinisme militant. Son père lui faisait jurer, à huit ans, de venger les chefs huguenots suppliciés à Amboise. Il fit ses études à Paris et à Genève. Dès sa cinquième année, il apprit le latin, le grec, l'hébreu. A quinze ans, il prend part à la se- conde guerre civile avec une bravoure remarquable. Ecuyer du roi Henri de Navarre, il le suit et l'assiste partout. Lorsque son maître, devenu roi de France, abjure le calvinisme, il se retire dans son château de Mail- lezais, en Bas-Poitou. A la mort de Henri IV, il manifeste son opposition à la politique de Marie de Médicis, qui visait à désarmer le parti hugue- not. En 1620, il s'exile à Genève, se fait bâtir à quelques lieues de la ville le château du Crest, il meurt en 1630. Il avait publié en 1616 les Tragi- ques, poème ; de 1616 à 1620, trois tomes de son Histoire universelle ; en 1617, un pamphlet, les Aventures du baron de Fœneste.

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4i

les prophètes d'Israël. Avec la crudité d'expression d'un Ézéchiel, il flétrit les vices de la cour des Valois, l'ambi- tion de Catherine de Médicis, l'esprit de domination du pape. Cette satire, d'une virulence jusque-là inconnue dans notre poésie, est coupée de fragments de caractère didac- tique ou encore de prières toutes pénétrées d'inspiration biblique. {Voir LXXIX.)

Le sixième chant, Vengeances, rappelle aux persécu- teurs les châtiments que Dieu a infligés aux impies, aux scélérats, aux ennemis de son nom. Enfin le dernier chant, Jugement, montre, dans une fresque grandiose, les élus et les réprouvés au jour du jugement dernier. {Voir LXXX.) Satires, effusions religieuses, exposés didacti- ques, visions apocalyptiques se mêlent dans ces Tragiques selon que d'Aubigné puise son inspiration dans sa pitié pour la patrie déchirée, dans sa haine des tyrans res- ponsables de ces misères, dans son admiration pour les martyrs protestants, dans sa confiance en Dieu. Une vaste érudition, une spontanéité indisciplinée, une fougue tu- multueuse caractérisent cette œuvre du dernier représen- tant de la poésie de notre Renaissance.

Note sur V orthographe des textes. On ne s'est pas as- treint à reproduire exactement l'orthographe des éditions du XVIe siècle, d'abord parce que cette orthographe est le plus souvent l'usage de tel ou tel atelier typographique et non celui des auteurs ; en second lieu, parce qu'il n'y a rien de plus incohérent que cet usage ; dans une même édition de Joachim du Bellay, par exemple, les mêmes mots ne sont pas écrits de la même façon. Il n'était d'au- cun intérêt de reproduire toutes ces bizarreries et contra- dictions. On a donc unifié les formes d'un même écrivain et adopté, en règle générale, celles qui étaient les plus usuelles à la fin du XVIe siècle. Toutefois, on n'a pas

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modifié les graphies qui correspondent certainement à des différences entre notre prononciation et celle du temps.

L'accentuation et la ponctuation modernes ont été substituées à une ponctuation et à une accentuation qui restaient encore indécises.

Le glossaire placé à la fin du volume comprend les mots qui ont disparu de la langue courante et ceux dont le sens a changé depuis le XVIe siècle.

LA RENAISSANCE DES LETTRES. SES CAUSES ET SES CARACTÈRES. LA DÉ- COUVERTE DE LA CIVILISATION ITA- LIENNE. — L'ENTHOUSIASME POUR L'ANTIQUITÉ GRÉCO-ROMAINE.

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I.

Commynes à Venise.

Au dit lieu de la Chafausine, vinrent au devant de moy vingt et cinq gentils hommes bien et richement habillés et de beaux draps de soie et écarlate et me dirent que fusse le bien venu ; et me conduisirent jusque près la ville en une église de Saint André, derechef trouvay autant d'autres gentils hommes et avecques eux les am- bassadeurs du duc de Milan et de Ferrare. Et aussi me firent une autre harangue et puis me mirent en autres bateaux, qu'ils appellent plats et sont beaucoup plus grands que les autres ; et y en avoit deux couverts de satin cramoisi et le bas tapissé, et lieu pour se seoir qua- rante personnes en chacun. Me firent seoir au milieu de ces deux ambassadeurs (qui est l'honneur d'Italie que d'être au milieu) et me menèrent au long de la grant rue qu'ils appellent le Canal Grant ; et est bien large (les gallées y passent au travers et y ay vu navires de quatre cens tonneaux et plus, près des maisons) et est la plus belle rue que je croy que soit en tout le monde et la mieux maisonnée et va le long de la ville.

Les maisons sont fort grandes et hautes et de bonne pierre ; les anciennes, toutes peintes ; les autres, faites puis cent ans, ont toutes le devant de marbre blanc, qui leur vient d'Istrie et à cent milles de là, et encore maint grant pièce de porphire et de serpentine sur le devant. Au

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dedans ont, pour le moins en la plus part, deux chambres qui ont les planchers dorés, riches manteaux de cheminée de marbre taillé, les châlits des lits dorés et les ôtevents peints et dorés et fort bien meublés dedans. Et est la plus triomphante cité que jamais j'aie vue...

Et me fit on voir trois ou quatre chambres du palais ducal, les planchers richement dorés et les lits et ôte- vents ; et est beau et riche palais de ce qu'il contient, tout de marbre bien taillé tout le devant et le bord de pierres dorées, de la largeur d'un pouce par aventure. Et y a au dit palais quatre belles salles richement dorées et de fort grant logis ; mais la cour est petite. De la chambre du duc, il peut ouyr la messe au grant autel de la cha- pelle Saint-Marc, qui est la plus belle et riche chapelle du monde pour n'avoir nom que chapelle, toute faite de mo- saïque en tous endroits ; encores se vantent d'en avoir retrouvé l'art et en font besogner au métier et l'ay vu.

(Mémoires de Philippe de Conwiynes, année 1495, VIII, 18.)

II. L'entrée de Charles VIII à Naples.

Le roi Charles fit son entrée fort triomphante, vêtu en habit impérial d'un grand manteau d'écarlate, avecque son grand collet renversé, fourré de fines hermines mou- chetées, tenant la pomme d'or ronde et orbiculaire (de tel mot use la chronique) en sa main droite et en la se- nestre son grand sceptre impérial et sur sa tête une riche couronne d'or à l'impériale, garnie de force pierreries, contrefaisant ainsi bravement l'empereur de Constantino- ple, selon que le pape l'avoit ainsi créé et que tout le peu- ple d'une voix crioit : empereur très auguste.

Qui voudra savoir mieux toute la cérémonie de cette

L 47 ]

belle entrée, lise Gaguin, elle est fort bien au long décrite ; et comme les belles et grandes dames du pays et de la ville paraissoiënt aux rues et aux places princi- pales, belles et si bien ornées de la tête et du corps qu'il n'y avoit rien si beau à voir à nos François nouveaux, qui n'avoient vu les leurs de France si gentilles ni en si belle parure ; lesquelles en passant présentoient au roy leurs jeunes enfans et le prioient de leur donner Tordre de chevalerie de sa propre main, le réputant à grand hon- neur et bonne fortune ; ce qu'il ne refusoit point, tant pour les gratifier en cela que pour avoir plus de loisir et amusement à contempler leur beauté, leurs bonnes grâces et la superbeté et gentillesse de leurs accoutrements ; qui étoit chose pour lors nouvelle aux François ; car nos dames françoises étoient goffes en leurs habits, ni si gentiment comme à ce jour d'huy et pour lors étoient les Italiennes... Le lendemain de l'entrée, il fit dans son castel Novo un fort superbe banquet, en deux grandes tables, à tous les grands seigneurs et princes de Naples. J'ai ouy dire à aucuns vieux de Naples, la première fois que j'y fus, que les dames y étoient, qu'il faisoit tous et toutes beau voir.

(Brantôme, Grands capitaines françois, Charles VIII.)

III. Tableau de la Renaissance en 1532.

Lettre de Gargantua à Pantagruel, étudiant à Paris.

Maintenant, toutes disciplines sont restituées, les lan- gues instaurées : grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die savante, hébraïcque, chaldaïcque, latine.

Les impressions tant élégantes et correctes en usance, qui ont été inventées de mon âge, par inspiration divine, comme à contrefil, l'artillerie par suggestion diabolique. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs très doctes, de librairies très amples, et m'est avis que ni au temps de Platon, ni de Cicéron, ni de Papinian, n'était telle commodité d'étude qu'on y voit maintenant. Et ne se faudra plus doresenavant trouver en place ni en com-0 pagnie, qui ne sera bien expoli en l'officine de Minervé. Je vois les brigands, les bourreaux, les aventuriers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prêcheurs de mon temps.

Que dirai- je ? Les femmes et les filles ont aspiré à cette louange et manne céleste de bonne doctrine. Tant y a qu'en l'âge je suis, j'ay été contraint d'apprendre les lettres grecques, lesquelles je n'avais contemné comme Caton, mais je n'avois eu le loisir de comprendre en mon jeune âge. Et volontiers me délecte à lire les Moraux de Plutarque, les beaux Dialogues de Platon, les Monu- ments de Pausanias et Antiquités d'Athénée, attendant l'heure qu'il plaira à Dieu mon créateur m'appeler et commander issir de cette terre.

(Rabelais, Pantagruel, chap. VIII.)

IV. Joachim du Bellay à Rome.

1

Le Babylonien ses hauts murs vantera Et ses vergers en l'air ; de son Éphésienne La Grèce décrira la fabrique ancienne, Et le peuple du Nil ses pointes chantera.

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La même Grèce encor, vanteuse, publira De son grand Jupiter l'image olympienne ; Le Mausole sera la gloire Carienne, Et son vieux Labyrinthe la Crète n'oublira ;

L'antique Rhodien élèvera la gloire

De son fameux Colosse au temple de Mémoire ;

Et si quelqu'œuvre encor digne se peut vanter,

De marcher en ce rang, quelque plus grand faconde Le dira ; quant à moy, pour tous je veux chanter Les sept coteaux romains, sept miracles du monde.

il

Telle que dans son char la Bérécynthienne Couronnée de tours et joyeuse d'avoir Enfanté tant de dieux, telle se faisait voir En ses jours plus heureux cette ville ancienne,

Cette ville qui fut plus que la Phrygienne Foisonnante en enfants, et de qui le pouvoir Fut le pouvoir du monde, et ne se peut revoir Pareille à sa grandeur grandeur sinon la sienne.

Rome seule pouvait à Rome ressembler, Rome seule pouvait Rome faire trembler : Aussi n'avait permis l'ordonnance fatale

Qu'autre pouvoir humain, tant fût audacieux,

Se vantât d'égaler celle qui fit égale

Sa puissance à la terre et son courage aux cieux.

(2,829) a

[50]

ni

Ni la fureur de la flamme enragée, Ni le tranchant du fer victorieux, Ni le dégât du soldat furieux, Qui tant de fois, Rome, t'a saccagée.

Ni coup sur coup ta fortune changée. Ni le ronger des siècles envieux, Ni le dépit des hommes et des dieux, Ni contre toi ta puissance rangée,

Ni l'ébranler des vents impétueux,

Ni le débord de ce dieu tortueux,

Qui tant de fois t'a couvert de son onde,

Ont tellement ton orgueil abaissé,

Que la grandeur du rien qu'ils t'ont laissé,

Ne fasse encore émerveiller le monde.

IV

Toi qui de Rome émerveillé contemples L'antique orgueil qui menaçait les cieux, Ces vieux palais, ces monts audacieux, Ces murs, ces arcs, ces thermes et ces temples,

Juge, en voyant ces ruines si amples,

Ce qu'a rongé le temps injurieux,

Puis qu'aux ouvriers les plus industrieux

Ces vieux fragments encor servent d'exemples.

Regarde après comme, de jour en jour, Rome fouillant son antique séjour, Se rebâtit de tant d' œuvres divines :

[5i]

Tu jugeras que le démon romain S'efforce encor d'une fatale main Ressusciter ces poudreuses ruines.

v

Comme le champ semé en verdure foisonne, De verdure se hausse en tuyau verdissant, Du tuyau se hérisse en épi florissant, D'épi jaunit en grain, que le chaud assaisonne ;

Et comme en la saison le rustique moissonne Les ondoyants cheveux du sillon blondissant, Les met d'ordre en javelle, et du blé jaunissant Sur le champ dépouillé mille gerbes façonne :

Ainsi de peu à peu crut l'empire romain, Tant qu'il fut dépouillé par la barbare main, Qui ne laissa de lui que ces marques antiques,

Que chacun va pillant, comme on voit le glaneur, Cheminant pas à pas, recueillir les reliques De ce qui va tombant après le moissonneur.

(Les Antiquités de Rome.)

V. Montaigne à Rome (1581).

Jeudi, vingt sixième de janvier, M. de Montaigne étant allé voir le mont Janiculum, delà le Tibre, et considérer les singularités de ce lieu-là, entre autres, une grande ruine du vieux mur advenue deux jours auparavant, et

[ 52 J

contempler le site de toutes les parties de Rome, qui ne •se voit de nul autre lieu si clerement et de étant des- cendu au Vatican pour y voir les statues enfermées aux niches de Belvédère, et la belle galerie que le pape dresse des peintures de toutes les parties de l'Italie, qui est bien près de sa fin, il perdit sa bourse et ce qui estoit dedans, et estima que ce fût qu'en donnant l'aumône à deux ou trois fois, le temps étant fort pluvieux et malplaisant, au lieu de remettre sa bourse en sa pochette, il l'eût fourrée dans les découpures de sa chausse.

Tous ces jours-là il ne s'amusa qu'à étudier Rome. Au commencement il avoit pris un guide françois, mais celui- là, par quelque humeur fantastique s'estant rebuté, il se piqua par sa propre étude de venir à bout de cette science, aidé de diverses cartes et livres qu'il se faisoit lire le soir, et le jour alloit sur les lieux mettre en pratique son ap- prentissage, si bien, qu'en peu de jours il eut aysément re- guidé son guide.

Il disoit qu'on ne voioit rien de Rome, que le ciel sous lequel elle avoit esté assise et le plan de son gîte : que cette science qu'il en avoit étoit une science abstraite et contemplative de laquelle il n'y avait rien qui tumbât sous les sens : que ceux qui disoient qu'on y voyait au moins les ruines de Rome en disoient trop ; car les ruines d'une si épouvantable machine rapporteroient plus d'hon- neur et de révérence à sa mémoire ; ce n'estoit rien que son sépulcre. Le monde, ennemi de sa longue domination, avoit premièrement brisé et fracassé toutes les pièces de ce corps admirable, et parce que, encore tout mort, ren- versé et défiguré, il lui faisoit horreur, il en avoit enseveli la ruine mesme. Que ces petites montres de sa ruine qui paraissent encore au-dessus de sa bière, c'étoit la fortune qui les avoit conservées pour le tesmoignage de cette grandeur infinie que tant de siècles, tant de feux, la conjuration du monde réitérée à tant de fois à sa ruine n'avoient pu universelement éteindre. Mais qu'il étoit

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vraisemblable que ces membres dévisagés qui en restoient c'étaient les moins dignes, et que la furie des ennemis de cette gloire immortelle les avoit portés premièrement à ruiner ce qu'il y avoit de plus beau et de plus digne ; que les bâtimens de cette Rome bastarde qu'on aloit astheure attachant à ces masures antiques, quoiq'ils eussent de quoi ravir en admiration nos siècles présents, lui fai- soient ressouvenir proprement des nids que les moineaux et les corneilles vont suspendant en France aux voûtes et parois des églises que les Huguenots viennent d'y démolir. Encore craignoit-il, à voir l'espace qu'occupe ce tumbeau, qu'on ne le reconnût pas tout et que la sépulture ne fût elle-même pour la plupart ensevelie. Que cela, de voir une si chétifve décharge, comme de morceaux de tuile et pots cassés, être anciennemant arrivée à un monceau de grandeur si excessive qu'il égale en hauteur et largeur plu- sieurs naturelles montaignes (car il le comparoit en hau- teur à la motte de Gurson, et l'estimoit double en lar- geur), c'étoit une expresse ordonnance des destinées, pour faire sentir au monde leur conspiration à la gloire et prééminence de cette ville, par un si nouveau et extra- ordinaire tesmoignage de sa grandeur. Il disoit ne pou- voir aisément faire convenir, veu le peu d'espace et de lieu que tiennent aucuns de ces sept mons et notammant les plus fameux comme le Capitolin et le Palatin, qu'il y rangeât un si grand nombre d'édifices. A voir seulement ce qui reste du Temple de la Paix, le long du Forum Romanum duquel on voit encore la chute toute vifve comme d'une grande montaigne dissipée en plusieurs horribles rochiers, il ne semble que deux tels bâtimens pussent tenir en tout l'espace du mont du Capitole, il y avoit bien vingt-cinq ou trente temples outre plusieurs maisons privées.

Mais, à la vérité, plusieurs conjectures qu'on prend de la peinture de cette ville ancienne n'ont guère de véri- similitude, son plan même étant infinimant changé de

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torme, aucuns de ces vallons estant combles, voire dans les lieux les plus bas qui y fussent, comme, pour exemple, au lieu du Velabrum qui par sa bassesse rece- voit Tégout de la ville et avoit un lac ; s'étant élevé des mons de la hauteur des autres mons naturels qui sont autour de là, ce qui se faisoit par le tas et monceau de ruines de ces grands bâtiments et le Monte Savello n'est autre chose que la ruine d'une partie du théâtre de Marcellus. Il croyoit qu'un ancien Romain ne sauroit reconnaître l'assiette de sa ville quand il la verroit. Il est souvent advenu qu'après avoir fouillé bien avant en terre on ne venoit qu'à rencontrer la teste d'une fort haute colonne qui étoit encor en pieds au dessous. On n'y cherche point d'autres fondemens aux maisons que des vieilles masures ou voûtes, comme il s'en voit au-dessous de toutes les caves, ni encore l'appui du fondement ancien ni d'un mur qui soit en son assiette. Mais, sur les brisures même des vieux bâtimens comme la fortune les a logés, en se dissipant, ils ont planté le pied de leurs palais nouveaux comme sur des gros lopins de rochers fermes et assurés. Il est aisé à voir que plusieurs rues sont à plus de trente pieds profond au-dessous de celle d'à-cette-heure.

{Journal du Voyage de Montaigne, édition Alessandro d'Ancona, p. 237-245.)

II

LE CONTE ET LA NOUVELLE

VI. Bonaventure des Périers.

D'un docteur en décret qu'un beuf blessa si fort qu'il ne savait en quelle jambe c'étoit.

Un docteur en la faculté de décret, passant pour aller lire aux escoles, rencontra une troupe de beufs (ou la troupe de beufs le rencontra) qu'un valet de boucher menoit devant soy, l'un desquels quidem beufs, comme monsieur le docteur passoit sus sa mule, vint frayer un petit contre sa robe, dont il prit incontinent à crier : A l'ayde ! ô le meschant beuf ! il m'a tué ! Je suis mort ! A ce cry s'amassèrent force gens, car il étoit bien connu, parce qu'il y avoit trente ou quarante ans qu'il ne bou- geoit de Paris, lesquels, à l'ouir crier, pensoient qu'il fut énormément blessé. L'un le soutenoit d'un côté, l'autre d'un autre, de peur qu'il ne tombât de dessus sa mule ; et entre ses hauts cris, il dit à son famulus, qui avoit nom Corneille : Vien ça. Eh ! mon Dieu ! va-t-en aux escoles, et leur dy que je suis mort, et qu'un beuf m'a tué, et que je ne saurois aller faire ma lecture, et que ce sera pour une autre fois.

Les escoles furent toutes troublées de ces nouvelles, et aussi messieurs de la Faculté ; et incontinent l'allèrent voir quelques uns d'entre eux qui furent députés, qui le trouvèrent étendu sus un lit, et le barbier environ, qui avoit des bandeaux d'huiles, d'onguens, tous les ferre- ments en tel cas requis.

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MARGUERITE DE VALOIS, REINE DE NAVARRE (François Clouet. Phot. Giraudon.)

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Monsieur le docteur plaignoit la jambe droite si fort qu'il ne pouvoit endurer qu'on le déchaussât, mais fallut incontinent découdre la chausse. Quand le barbier eut vu la jambe à nu, il ne trouva point de lieu entamé ny meurtry, ni aucune apparence de blessure, combien que toujours monsieur le docteur criât : Je suis mort mon amy ! Je suis mort. Et quand le barbier y vouloit tou- cher de la main, il crioit encores plus haut : Oh ! vous me tuez ! Je suis mort ! Et est-ce qu'il vous fait le plus de mal, Monsieur ? disoit le barbier. Et ne le voyez- vous pas bien ? disoit-il. Un beuf qui m'a tué et il me demande c'est qu'il m'a blessé ! Oh ! je suis mort ! Le barbier luy demandoit : Est-ce là, Monsieur ? Nenny.

Et ? Nenny. Bref, il ne s'y trouvoit rien. Eh ! bon Dieu ! qu'est-ce cy ? Ces gens icy ne sauroyent trou- ver là j'ay mal. N'est-il point enflé? dit-il au barbier.

Nenny. Il faut donc, dit monsieur le docteur, que ce soit en l'autre jambe, car je say bien que le beuf m'a heurté. Il fallut déchausser ceste autre jambe ; mais elle se trouva blessée comme l'autre. Baa ! ce barbier icy n'y entend rien ! Allez m'en quérir un autre. On y va : il vint, il n'y trouve rien. Eh ! mon Dieu, dit monsieur le doc- teur, voicy grand chose ! Un beuf m'auroit-il ainsi frappé sans me faire mal ? Vien ça, Corneille ; quand le beuf m'a blessé, de quel costé venoit-il ? N'était-ce pas devers la muraille ? Oui, Domine, ce disoit le famulus ; c'est donc en cette jambe icy. Je le leur ay bien dit dès le com- mencement, mais il leur est avis que c'est mocque. Le barbier voyant bien que le bon homme n'étoit malade que d'appréhension, pour le contenter, il y mit un appareil léger, et luy banda la jambe en luy disant que cela suffi- roit pour le premier appareil. Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous aurez avisé en quelle jambe est vostre mal, nous y ferons quelque autre chose.

(Nouvelles récréations et joyeux devis, XL)

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VII. Noël du Fail.

De Robin le Clerc, compagnon charpentier de la grand dolouère.

Robin, dont est question, fut moult preud'homs, par ma conscience, et fut celuy de tout son quartier qui autant bien faisoit un guéret ; qui inventa (la bonne personne) mille beaux mots concernans le fait d'agriculture. Volun- tiers après souper, le ventre tendu comme un tabourin, saoul comme Patault, jasoit le dos tourné au feu, teillant bien mignonnement du chanvre, ou raccoutrant à la mode qui couroit ses bottes (car à toutes modes d'ordinaire s'accoutroit l'homme de bien), chantant comme il le sa- voit faire, quelque chanson nouvelle.

Joanne, sa femme, de l'autre côté, qui filoit, lui répon- dant de même ; le reste de la famille ouvrant, chacun en son office : les uns adoubans les courroies de leurs fléaux, les autres faisans dents à râteaux, brûlant hars pour lier, possible, l'aixeul de la charrette, rompu par trop grand fais, ou faisant une verge de fouët de néflier ou meslier. Et ainsi occupés à diverses besognes, le bon homme Ro- bin (après avoir imposé silence) commençoit le conte de la cigogne, du temps que les bètes parloient, ou comme le renard déroboit le poisson ; comme il fit battre le loup aux lavandières, lors qu'il l'apprenoit à pécher ; comme le chien et le chat alloient bien loin ; du lyon, roy des bètes, qui fit l'âne son lieutenant, et voulut être roy du tout ; de la corneille, qui en chantant perdit son fro- mage; de Mélusine, du Loup garou, du cuir d'Asnette, du Moyne bourré ; des fées, et que souventes fois parloit à elles familièrement, même la vesprée passant par le chemin creux, et qu'il les voyoit dancer au branle, près

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la fontaine du Cormier, au son d'une belle vèze couverte de cuir rouge, ce lui étoit avis, car il avoit la vue courte. Disoit (en continuant) que en charriant le venoient voir, affirmant qu'elles sont bonnes commères, et voluntiers leur eût dit le petit mot de gueule, s'il eût bien osé, ne se défiant point qu'elles ne lui eussent joué un bon tour. Aussi que un jour les épia, lors qu'elles se retiroient en leurs caverneux rocs, et que soudain qu'elles approchoient d'une petite motte, elles s'évanouissoient : dont s'en retournoit, disoit-il, aussi sot comme il étoit venu. En ce disant, faut penser qu'il ne rioit aucunement, ains fai- soit bonne pipée. Que si quelcun ou une se fut endormie d'aventure, comme les choses arrivent, lors qu'il faisoit ces hauts contes (desquelz maintes fois j'ai été auditeur), maitre Robin prenoit une chènevote allumée par un bout, et souffloit par l'autre au nez de celuy qui dormoit, faisant signe d'une main qu'on ne l'éveillât. Lors disoit : Vertu goy ? j'ay eu tant de mal à les apprendre, et me romps icy la tête pensant bien besogner, encores ne daignent ils m'écouter ?

{Propos rustiques et facétieux, V.)

VIII. Les veillées bretonnes.

Au temps passé... il se faisoit des fileries, qu'ils appellent veillois... se trouvoient de tous les environs plusieurs jeunes valets et hardeaux, illec s' assemblant et jouant à une infinité de petits jeux que Panurge n'eut onc en ses tablettes. Les filles, d'autre part, leurs quenouilles sur la hanche, filoient. Les unes, assises en lieu plus élevé, verbi gratia sur une huche, ou met... à fin de faire plus gorgiase- ment pirouetter leurs fuseaux, non sans être épiés s'ils tomberoient ; car en ce cas, il y a confiscation rachetable

L 62 ]

d'un baiser ; et bien souvent il en tomboit de guet-apens et à propos délibéré, qui était une succession bientôt re- cueillie par les amoureux, qui d'un ris badin se faisoient fort requérir de les rendre. Les autres, moins ambitieu- ses, étant en un coin près le feu, regardoient par dessus les épaules des autres et plus avancées, se haussant sur le bec du pied et minutant les grimaces qui se faisoient en la place et comble de l'hôtel, tirant et mordant leur fil et peut-être bavant dessus, pour n'être que d'étoupes... se faisoient des marchés..., mais bien peu, parce que ceux qui vouloient, tant peu fût, faire les doux yeux, dérober quelque baiser à la sourdine, frappant sur l'espaule par derrière, étoient contrôlés par un tas de vieilles, qui perçoient de leurs yeux creux jusques dedans le tect aux vaches, ou par le maître de la maison étant couché sur le côté en son lit bien clos... et en telle vue qu'on ne lui pût rien cacher.

(Contes et discours d'Eutrapel, XI.)

MARGUERITE DE NAVARRE

IX. Deux Cordeliers écoutant le secret on ne les avait appelés, pour avoir mal entendu le langage d'un boucher, mirent leur vie en danger.

Il y a un village entre Niort et Fors, nommé Grip, lequel est au seigneur de Fors. Un jour advint que deux Corde- liers, venant de Niort, arrivèrent bien tard en ce lieu de Grip et logèrent en la maison d'un boucher. Et pour ce que entre leur chambre et celle de l'hôte n'y avoit que des ais bien mal joints, leur prit envie d'écouter ce que le mari

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disoit à sa femme, étant dedans le lit ; et vinrent mettre leurs oreilles tout droit au chevet du lit du mari, lequel, ne se doutant de les hôtes, parloit à sa femme privément de son ménage, en lui disant : « M 'amie, il me faut demain lever matin pour aller voir nos cordeliers, car il y en a un bien gras lequel il nous faut tuer ; nous le salerons incontinent et en ferons bien notre profit. » Et combien qu'il entendoit de ses pourceaux, lesquels il appeloit cordeliers, si est-ce que les deux pauvres Frères, qui oy oient cette conjuration, se tinrent tout assurés que c'étoit pour eux et en grande peur et crainte, attendoient l'aube du jour. I] y en avoit un d'entre eux fort gras et l'autre assez maigre. Le gras se vouloit confesser à son compagnon, disant que un bou- cher ayant perdu l'amour et crainte de Dieu, ne feroit non plus de cas de l'assommer qu'un beuf ou autre bête.

Et vu qu'ils étoient enfermés en leur chambre de la- quelle ils ne pouvoient sortir sans passer par celle de l'hôte, ils se dévoient bien tenir sûrs de leur mort et re- commander leurs âmes à Dieu. Mais le jeune, qui n'étoit pas si vaincu de peur que son compagnon, lui dit que puis- que la porte leur étoit fermée, f alloit essayer à passer par la fenêtre et que aussi bien, ils ne sauroient avoir pis que la mort. A quoi le gras s'accorda. Le jeune ouvrit la fe- nêtre et voyant qu'elle n'étoit trop haute de terre, sauta légèrement en bas et s'enfuit le plus tôt et le plus loin qu'il put, sans attendre son compagnon, lequel essaya le danger.

Mais la pesanteur le contraignit de demeurer en bas : car, au lieu de sauter, il tomba si lourdement qu'il se blessa fort en une jambe.

Et quand il se vit abandonné de son compagnon et qu'il ne le pou voit suivre, regarda à l'en tour de lui il se pourroit cacher et ne vit rien que un tect à pourceaux il se traîna le mieux qu'il put. Et ouvrant la porte pour se cacher dedans, en échappa deux grands pourceaux, en la place desquels se mit le pauvre Cordelier et ferma le petit

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huys sur lui, espérant, quant il orroit le bruit des gens passant, qu'il appelleroit et trouveroit secours. Mais sitôt que le matin fut venu, le bouclier apprêta ses grands cou- teaux et dit à sa femme qu'elle lui tînt compagnie pour aller tuer son pourceau gras. Et quant il arriva au tect, auquel le Cordelier s'étoit caché, commença à crier bien haut et ouvrant la petite porte : « Saillez dehors, maître cordelier, saillez dehors, car aujourd'hui, j'aurai de vos boudins ! » Le pauvre Cordelier, ne se pouvant soutenir sur sa jambe, saillit à quatre pieds hors du tect, criant, tant qu'il pouvait : miséricorde ! Et si le pauvre frère eut grand peur, le boucher et sa femme n'en eurent pas moins, car ils pensoient que saint François fût courroucé contre eux de ce qu'ils nommoient une bête cordelier et se mirent à genoux devant le pauvre frère, demandant pardon à saint François et à sa religion, en sorte que le Cordelier criait d'un côté miséricorde au boucher et le boucher à lui... A la fin, le beau père, connaissant que le boucher ne lui vouloit point de mal, lui conta la cause pourquoi il s'étoit caché en ce tect, dont leur peur tourna incontinent en ris.

(Heptatnéron, nouvelle XXIV.)

X. L'amour platonique.

J'appelle parfaits amans ceux qui cherchent en ce qu'ils aiment quelque perfection, soit beauté, bonté ou bonne grâce, toujours tendant à la vertu, et qui ont le cœur si haut et si honnête qu'ils ne veulent, pour mourir, mettre leur fin aux choses basses que l'honneur et la conscience réprouvent : car l'âme, qui n'est créée que pour retourner à son souverain bien, ne fait, tant qu'elle est dedans ce corps, que désirer d'y parvenir. Mais, à cause que les sens,

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par lesquels elle en peut avoir nouvelles, sont obscurs et charnels par le péché du premier père, [ils] ne lui peu- vent montrer que les choses visibles plus approchantes de la perfection après quoi l'âme court, cuidant trouver en une beauté extérieure, en une grâce visible et aux vertus morales, la souveraine beauté, grâce et vertu. Mais quant elle les a cherchés et expérimentés et elle n'y trouve point celui qu'elle aime, elle passe outre, ainsi que l'enfant, se- lon sa petitesse, aime les poupines et autres petites cho- ses, les plus belles que son œil peut voir, et estime ri- chesse d'assembler des petites pierres ; mais, en croissant, aime les poupines vives et amasse les biens nécessaires pour la vie humaine. Mais quant il connaît par plus grande expérience que es choses territoires n'y a perfection ni félicité, désire chercher le facteur et la source d'icelle. Toutefois, si Dieu ne lui ouvre l'œil de foi, serait en dan- ger de devenir d'un ignorant, un infidèle philosophe. Car foi seulement peut montrer et faire recevoir le bien que l'homme charnel et animal ne peut entendre.

(Heptaméron, nouvelle XIX.)

(2,829)

5

III

RABELAIS

XL Comment Pantagruel de sa langue couvrit toute une armée et de ce que l'auteur vit dedans sa bouche.

En chemin, passant par une grande campagne, les soldats furent saisis d'une grosse housée de pluie. A quoi com- mencèrent se trémousser et se serrer l'un l'autre. Ce que voyant, Pantagruel leur fit dire par les capitaines que ce n'étoit rien et qu'il voyoit bien au-dessus des nuées que ce ne seroit qu'une petite rosée, mais, à toutes fins, qu'ils se missent en ordre et qu'il les vouloit couvrir. Lors se mi- rent en bon ordre et bien serrés. Et Pantagruel tira sa langue seulement à demi et les en couvrit comme une géline fait ses poulets.

Cependant je, qui vous fais ces tant véritables contes, m'étois caché dessous une feuille de bardane, qui n'étoit moins large que l'arche du pont de Monstrible ; mais quand je les vis ainsi bien couverts, je m'en allai à eux rendre à l'abri, ce que je ne pus, tant ils ét oient ; comme on dit, au bout de l'aune faut le drap. Donc, le mieux que je pus, montai dessus, et cheminai bien deux lieues sur sa langue, tant que j'entrai dedans sa bouche. Mais, o dieux et déesses, que vis-je ? Jupiter me confonde de sa fou- dre trisulque si j'en mens. J'y vis de grands rochers (je crois que c'étoient ses dents) et de grands prés, de gran- des forêts, de fortes et grosses villes, non moins grandes que Lyon ou Poitiers. Le premier que y trouvai, ce fut un bonhomme qui plantoit des choux. Dont tout ébahi lui

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demandai : « Mon ami, que fais-tu ici ? Je plante, dit-il, des choux. Et à quoi, ni comment ? dis-je. Ah ! monsieur, dit-il, ne pouvons être tous riches. Je gagne ainsi ma vie et les porte vendre au marché en la cité qui

est ici derrière.

Jésus, dis-je, il y a ici un nou- veau monde ! Certes, dit-il, il n'est mie nou- veau ; mais Ton dit bien que hors d'ici il y a une terre neuve, ils ont et soleil et lune et tout plein de belles beso- gnes : mais celui- ci est plus ancien. Voire mais, dis- je, mon ami, com- ment a nom cette ville tu portes vendre tes choux?

Elle a, dit-il, nom Aspharage et sont chrétiens, gens de bien et vous feront gran- de chère. »

Bref, je délibérai d'y aller. Or, en mon chemin, je trou- vai un compagnon qui tendoit aux pigeons. Auquel je demandai : « Mon ami, dont vous viennent ces pigeons ici ? Sire, dit-il, ils viennent de l'autre monde. » Lors je pensai que quand Pantagruel bailloit, les pigeons à pleine volée entroient dedans la gorge, pensant que ce fût un

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colombier. Puis entrai en la ville, laquelle je trouvai belle, bien forte et en bel air ; mais à l'entrée les portiers me demandèrent mon bulletin, de quoi je fus fort ébahi et leur demandai : « Messieurs, y a-t-il ici danger de peste ? 0 Seigneur, dirent-ils, Ton se meurt ici auprès, tant que le chariot enlever les cadavres] court par les rues. Vrai Dieu ! dis-je, et A quoi me dirent que c'étoit en Laryngues et Pharyngues, qui sont deux grosses villes tel- les comme Rouen et Nantes, riches et bien marchandes...

(Pantagruel, chap. XXXII.)

XII. Des meurs et condictions de Panurge.

Panurge étoit de stature moyenne, ny trop grand ny trop petit, et avoit le nez un peu aquilin, fait à manche de rasoir, et pour lors étoit de l'âge de trente et cinq ans ou environ, fin à dorer comme une dague de plomb, bien galand homme de sa personne, sinon qu'il étoit quelque peu paillard et subject de nature à une maladie qu'on ap- peloit en ce temps

Faute d'argent, c'est douleur non pareille,

toutesfoys, il avoit soixante et trois manières d'en trouver toujours à son besoin, dont la plus honorable et la plus commune étoit par façon de larcin furtivement fait, malfaisant, pipeur, buveur, batteur de pavés, ri- bleur s'il en étoit à Paris : au demeurant, le meilleur filz du monde ; et toujours machinoit quelque chose contre les sergens et contre le guet.

A l'une foys, il assembloit trois ou quatre bons rustres, les faisoit boire comme templiers sur le soir; après, les menoit au dessous de Sainte Geneviève ou auprès du collège de Navarre, et, à l'heure que le guet montoit par là, ce que il congnoissoit en mettant son épée sur le pavé

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et l'aureille auprès, et lors qu'il oyoit son épée branler, c'étoit signe infaillible que le guet étoit près, à l'heure doncques, luy et ses compagnons prenoient un tombereau et luy bailloient le branle, le ruant de grande force contre Tavallée : et ainsi mettoient tout le pauvre guet par terre comme porcs ; puis fuy oient de l'autre côté, car, en moins

UN EX-LIBRIS AUTOGRAPHE DE RABELAIS (Actuellement à la Bibliothèque de l'Université de Sheffield.)

de deux jours, il sut toutes les rues, ruelles et traverses de Paris comme son Deus det.

A l'autre fois, faisoit en quelque belle place, par le- dit guet devoit passer, une trainée de poudre de canon, et, à l'heure que passoit, mettoit le feu dedans et puis pre- noit son passe-temps à voir la bonne grâce qu'ils avoient en fuyant, pensans que le feu saint Antoine les tint aux jambes.

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Et, au regard des pauvres maîtres es ars, il les persécu- tait sur tous autres. Quand il rencontroit quelqu'un d'en- tre eux par la rue, jamais ne failloit de leur faire quelque mal : maintenant leur mettant un étron dedans leurs cha- perons au bourlet, maintenant leur attachant de petites queues de regnard ou des aureilles de lièvres par derrière, ou quelque autre mal.

Un jour que Ton avoit assigné à iceux se trouver en la rue du Feurre, il fit une tartre Borbonnoise, composée de force de ails, de galbanum, de assa fetida, de castoreum, d'étrons tous chaux, et la détrampit en sanie de bosses chancreuses, et de fort bon matin engressa et oignit tout le pavé, en sorte que le diable n'y eust pas duré. Et tous ces bonnes gens rendoient leurs gorges devant tout le monde comme s'ils eussent écorché le renard : et en mou- rut dix ou douze de peste, quatorze en feurent ladres, dix et huit en furent pouacres. Mais il ne s'en soucioit mie, et portoit ordinairement un fouet sous sa robe, duquel il fouettoit sans rémission les pages, qu'il trouvoit portans du vin à leurs maîtres, pour les avancer d'aller.

(Pantagruel, chap. XVI.)

XIII. Frère Jean des Entommeures défendant le clos de l'abbaye de Seuillé.

fut décrété qu'ils feroient une belle procession, ren- forcée de beaux préchans et litanies contra hostium insi- dias et beaux répons pro pace. En l'abbaye était pour lors un moine claustrier, nommé frère Jean des Entommeu- res, jeune, galant, f risque, dehait, bien à dextre, hardy, aventureux, délibéré, haut, maigre, bien fendu de gueule, bien avantagé en nez, beau dépêcheur d'heures, beau dé- brideur de messes, beau décrotteur de vigiles, pour tout

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dire sommairement, vray moine si onques en fut depuis que le monde moinant moina de moinerie ; au reste, clerc jusques es dents en matière de bréviaire.

Ayant vu les ennemis occupés à vendanger le clos de T abbaye, il retourne au chœur de l'église il trouve les moines en train de chanter :

« Impe, tum, in, imi, co, rum, ne num, num... Cest, dit-il, bien chien chanté ! Vertus Dieu, que ne chantez- vous : Adieu paniers, vendanges sont faites ?... » Lors, dit le prieur claustral : « Que fera cet ivrogne ici ? Qu'on me le mène en prison ! Troubler ainsi le service divin ! Mais, dit le moine, le service du vin, faisons tant qu'il ne soit troublé ; car vous-même, monsieur le Prieur, aimez boire du meilleur. Ainsi fait tout homme de bien ; jamais homme noble ne hait le bon vin ; c'est un apophtegme monacal... » Ce disant, mit bas son grand habit et se saisit du bâton de la croix, qui étoit de cœur de cormier, long comme une lance, rond à plein poing et quelque peu semé de fleurs de lys, toutes presque effacées.

Ainsi sortit en beau sayon, mit son froc en écharpe, et de son bâton de la croix choqua si roidement sur les enne- mis, sans dire gare, qu'il les renversoit comme porcs, frap- pant à tort et à travers, à la vieille escrime.

(Gargantua, chap. XXVII.)

XIV. Comment Gargantua fut institué par Ponocrates en telle discipline qu'il ne per- doit heure du jour.

Quand Ponocrates connut la vicieuse manière de vivre de Gargantua, délibéra autrement le instituer en lettres, mais pour les premiers jours le toléra, considérant que

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nature ne endure mutations soudaines sans grande vio- lence.

Pour doncques mieux son œuvre commencer, supplia un savant médecin de celluy temps, nommé Maître Théodore, à ce qu'il considérât si possible étoit remettre Gargantua en meilleure voie, lequel le purgea canonique- ment avec élébore de Anticyre et par ce médicament luy nettoya toute l'altération et perverse habitude du cer- veau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy fit oublier tout ce qu'il avoit appris sous ses antiques précepteurs, comme faisoit Timothée à ses disciples qui avoient été instruits sous autres musiciens.

Pour mieux ce faire, l'introduisoit es compagnies des gens savans qui étoient, à l'émulation desquelz luy cruf l'esprit et le désir de étudier autrement et se faire valoir.

Après, en tel train d'étude le mit qu'il ne perdoit heure quelconques du jour, ains tout son temps consommoit en lettres et honnête savoir.

Se éveilloit doncques Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendant qu'on le frotfôit, luy étoit lue quel- que pagme de la divine Écriture hautement et clère- ment, avec pronunciation compétente à la matière ; et à ce étoit commis un jeune paige, natif de Basché, nommé Anagnostes. Selon le propos et argument de cette leçon souventesfoys se adonnoit à révérer, adorer, prier et sup- plier le bon Dieu, duquel la lecture montroit la majesté et jugemens merveilleux.

Puis alloit es lieux secrets faire excrétion des digestions naturelles. Là, son précepteur répétoit ce que avoit été lu, luy exposant les points plus obscurs et difficiles.

Eux retournans, considéroient l'état du ciel : si tel étoit comme l' avoient noté au soir précédent, et quelz signes entroit le soleil, aussi la lune, pour iceïïe journée.

Ce fait, étoit habillé, peigné, testonné, accoutré et par- fumé, durant lequel temps on luy répétoit les leçons du jour d'avant. Luy mêmes les disoit par cueur, et y fon-

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doit quelque cas pratiques et concernans l'état humain, lesquels ils étendoient aucunes foys jusques deux ou trois heures, mais ordinairement cessoient lors qu'il étoit tout habillé. Puis par trois bonnes heures luy étoit faite lecture.

Ce fait, yssoient hors, toujours conférans des propos de la lecture, et se dé^mioituLenJ^Laoque, ou es prés, et jouoient à la balle, à la paume, à la pile trigone, galente- ment se exerçans les corps comme ils avoient les ames auparavant exercé.

Tout leur jeu n'étoit qu'en liberté, car ils laissoient la partie quant leur plaisoit et cessoient .ordinairement lors que suoient parmy le corps, ou étoient autrement las. Adoncq étoient très bien essuyés et frottés, changeoient de chemise et, doucement se pourmenans, alloient voir sy le dîner étoit prêt. attendans, récitoient clèrement et éloquentement quelques sentences retenues de la leçon.

Ce pendant Monsieur l'Appétit venoit, et par bonne oportunité s'asseoient à table.

Au commencement du repas étoit lue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusques à ce qu'il eût pris son vin.

Lors (si bon sembloit) on continuoit la lecture, ou com- mençoient à deviser joyeusement ensemble, parlans, pour Tefl premiers mois, de la vertus, propriété, efficace et na- ture de tout ce que leur étoit servy à table : du pain, du vin, de l'eau, du sel, des viandes, poissons, fruits, herbes, racines, et de l'apprêt d'icelles. Ce que faisant, apprit en peu de temps tous les passages à ce compétens en Pline, Athénée, Dioscorides, Jullius Pollux, Galen, Porphyre, Opi^n, Polybe, Heliodore, Aristoteles, Aelian et autres, ïcetfk propos tenus, faisoient souvent, pour plus être as- surés, apporter les livres susdits à table. Et si bien et en- tièrement retint en sa mémoire les choses dites, que pour lors n'étoit médecin qui en sût à la moitié tant comme il faisoit.

Après, dejâsoieat des leçons lues au matin, et, parache-

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vant leur repas par quelque confection de cotoniat, se curoit les dens avecques un trotTde lentisque, se lavoit les mains et les yeux de belle eau fraîche, et rendoient grâces à Dieu par quelques beaux cantiques faits à la louange de la munificence et bénignité divine. Ce fait, on apportoit des chartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles tou- tes yssoient de arithmétique.

En ce moyen entra en affection de icelle science nu- mérale, et tous les jours, après dîner et souper, y passoit temps aussi plaisantement qu'il souloit en dés ou ès chartes. A tant, sut d'icelle et théorique et pratique si bien que Tunstal, Angloys, qui en avoit amplement écrit, confessa que vraiment, en comparaison de luy, il n'y en- tendoit que le haut alleman.

Et non seulement d' icelle, mais des autres sciences ma- thématiques, comme géométrie, astronomie et musique ; car, attendans la concoction et digestion de son past, ils faisoient mille joyeux instrumens et figures géométri- ques, et de mêmes pratiquoient les canons astronomiques.

Après, se ébaudissoient à chanter musicalement à qua- tre et cinq parties, ou sus un thème, à plaisir de gorge.

Au regard des instrumens de musique, il apprit jouer du lue, de l'épinette, de la harpe, de la flûte de Alemant et à neuf trous, de la viole et de la sacqueboutte.

Cette heure ainsi employée, la digestion parachevée, se purgeoit des excrémens naturels, puis se remettoit à son étude principal par trois heures ou davantage, tant à ré- péter la lecture matutinale que à poursuivre le livre entrepris, que aussi à écrire et bien traire et former les antiques et romaines lettres.

Ce fait, yssoient hors leur hôtel, avecques eux un jeune gentilhomme de Touraine, nommé l'écuyer Gymnaste, lequel luy montroit l'art de chevalerie.

Changeant doneques de vêtemens, montoit sus un coursier, sus un roussin, sus un genêt, sus un cheval barbe,

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cheval léger, et luy donnoit cent carrières, le faisoit vol- tiger en l'air, franchir le fossé, sauter le palis, court tour- ner en un cercle, tant à dextre comme à senestre.

rompoit, non la lance, car c'est la plus grande rê- verie du monde dire : « J'ay rompu dix lances en tournoy ou en bataille » un charpentier le feroit bien mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses en- nemys. De sa lance doncq asserée, verde et roide, rompoit un huis, enfonçoit un harnoys, acculloyt une arbre, en- clavoyt un aneau, enlevoit une selle d'armes, un hau- bert, un gantelet. Le tout faisoit armé de pied en cap.

Au reguard de f anf arer et faire les petitz popismes sus un cheval, nul ne le fit mieux que luy. Le voltigeur de Fer- rare n'étoit qu'un singe en comparaison. Singulièrement, étoit appris à sauter hâtivement d'un cheval sus l'autre sans prendre terre, et nommoit on ces chevaux de- sultoires, et de chacun côté, la lance au poing, monter sans étrivières, et sans bride guider le cheval à son plaisir, car telles choses servent à discipline militaire.

Un autre jour se exerçoit à la &asd2£"fîâquelle tant bien couloit, tant verdement de tous pics resserroit, tant souplement avaloit en taille ronde, qu'il fut passé cheva- lier d'armes en campagne et en tous essais.

Puis branloit la pique, saquoit de l'épée à deux mains, de l'épée bâtarde, de l'espagnole, de la dague et du poi- gnard, armé, non armé, au boucler, à la cape, à la rondelle.

Couroit le cerf, le chevreuil, l'ours, le daim, le sanglier, le lièvre, la perdrys, le faisan, l'otarde. Jouoit à la grosse balle et la faisoit bondir en l'air, autant du pied que du poing. Luttoit, couroit, sautoit, non à trois pas un saut, non à clochepied, non au saut d'Alemant, car (disoit Gymnaste) tels sauts sont inutiles et de nul bien en guerre, mais d'un saut persoit un fossé, voloit sus une haie, montoit six pas encontre une muraille et rampoit en cette façon à une fenêtre de la hauteur d'une lance.

Nageoit en parfonde eau, à l'endroit, à l'envers, de

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côté, de tout le corps, des seulz pieds, une main en l'air, en laquelle tenant un livre transpassoit toute la rivière de Seine sans iceluy mouiller, et tirant par les dents son manteau, comme faisoit Jules César. Puis d'une main entroit par grande force en bateau ; d'iceluy se jettoit de rechef en l'eau, la tête première, sondoit le parfond, creu- soit les rochers, plongeoit es abîmes et goufres. Puis ice-

UNE SCÈNE DE LA VIE UNIVERSITAIRE DÉCRITE PAR RABELAIS : ÉTUDIANTS S'EXERÇANT A L'ÉPÉE

luy bateau tournoit, gouvernoit, menoit hâtivement, lentement, à fil d'eau, contre cours, le retenoit en pleine, écluse, d'une main le guidoit, de l'autre s'escrimoit avec un grand aviron, tendoit le vêle, montoit au mat par les traits, couroit sus les brancars, ajustoit la boussole, con- treventoit les bulines, bendoit le gouvernail.

Issant de l'eau, roidement montoit encontre la mon- taigne et devalloit aussi franchement ; gravoit es arbres comme un chat, sautoit de l'une en l'autre comme un

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escurieux, abattoit les gros rameaux comme un autre Milo. Avec deux poignards assérés et deux poinsons éprouvés montoit au haut d'une maison comme un rat, descendoit puis du haut en bas en telle composition des membres que de la chute n'étoit aucunement grevé.

Jettoit le dart, la barre, la pierre, la javeline, répieu, la halebarde, enfonçoit Tare, bandoit ès reins les fortes arbalètes de passe, visoit de l'arquebuse à. l'œil, affutoit le canon, tiroit à la butte, au papeguay, du bas en mont, d'amont en val, devant, de côté, en arrière comme les Parthes.

On luy attachoit un cable en quelque haute tour, pendant en terre ; par iceluy avecques deux mains mon- toit, puis dévaloit sy roidement et sy assurément que plus ne pourriez parmy un pré bien égalé.

On luy mettoit une grosse perche appuyée à deux arbres ; à icelle se pendoit par les mains, et d'icelle alloit et venoit sans des pieds à rien toucher, que à grande course on ne l'eut pu aconcepvoir.

Et, pour se exercer le thorax et pulmon, crioit comme tous les diables. Je l'ouy une foys appelant Eudémon, depuis la porte Saint Victor jusques à Montmartre ; Stentor n'eut oneques telle voix à la bataille de Troye.

Et, pour gualentir les nerfz, on luy avoit fait deux grosses saumonés de plomb, chacune du pois de huit mille sept cens quintaux, lesquelles il nommoit altères ; icelles prenoit de terre en chacune main et les élevoit en l'air au dessus de la tête, et les tenoit ainsi, sans soy re- muer, trois quarts d'heure et davantage, que étoit une force inimitable.

Jouoit aux barres avecques les plus fors, et, quand le point advenoit, se tenoit sus ses pieds tant roidement qu'il se abandonnoit es plus aventureux en cas qu'ils le fissent mouvoir de sa place, comme jadis faisoit Milo, à l'imitation duquel aussi tenoit une pomme de grenade en sa main et la donnoit à qui luy pourroit ôter.

(2,829) g

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Le temps ainsi employé, luy frotté, nettoyé et rafraîchy d'habillemens, tout doucement retournoit, et, passans par quelques près ou autres lieux herbus, visitoient les arbres et plantes, les conférans avec les livres des anciens qui en ont écrit, comme Théophraste, Dioscorides, Mari- nus, Pline, Nicander, Macer et Galen, et en emportoient leurs pleines mains au logis, desquelles avoit la charge un jeune page, nommé Rhizotome, ensemble des marro- chons, des pioches, cerfouettes, bêches, tranches et autres instrumens requis à bien arboriser.

Eux arrivés au logis, ce pendant qu'on apprêtoit le souper, répétoient quelques passages de ce qu'avoit été lu et s'asséoient à table.

Notez icy que son dîner étoit sobre et frugal, car tant seulement mangeoit pour réfréner les aboys de l'esto- mach ; mais le souper étoit copieux et large, car tant en prenoit que luy étoit de besoin à soy entretenir et nourrir, ce que est la vraye diète prescrite par l'art de bonne et sure médecine, quoy qu'un tas de badaux médecins, her- selez en l'officine des sophistes, conseillent le contraire.

Durant iceluy repas étoit continuée la leçon du dîner tant que bon sembloit ; le reste étoit consommé en bons propos tous lettrés et utiles.

Après grâces rendues, se adonnoient à chanter musicale- ment, à jouer d'instrumens harmonieux, ou de ces petitz passetemps qu'on fait es chartes, es dés et gobeletz, et demeuroient, faisans grand chère et s'ébaudissans au- cunes fois jusques à l'heure de dormir ; quelque fois al- loient visiter les compagnies des gens lettrés, ou de gens que eussent vu pays étranges.

En pleine nuit, devant que soy retirer, alloient au lieu de leur logis le plus découvert voir la face du ciel, et notoient les comètes, sy aucunes étoient, les figures, situations, aspects, oppositions et conjunctions des as- tres.

Puis avec son précepteur recapituloit brièvement, à la

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mode des Pythagoriques, tout ce qu'il avoit lu, vu, su, fait et entendu au décours de toute la journée.

Si prioient Dieu le créateur, en l'adorant et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense, et, luy rendant grâce de tout le temps passé, se recom- mandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir.

Ce fait, entroient en leur repos.

(Gargantua, chap. XXIII.)

Comment Gargantua employoit le temps quand l'air étoit pluvieux.

S'il avenoit que l'air fût pluvieux et intemperé, tout le temps d'avant dîner étoit employé comme de coutume, excepté qu'il faisoit allumer un beau et clair feu pour corriger l'intempérie de l'air. Mais après dîner, en lieu des exercitations, ils demeuroient en la maison et, par manière de apothérapie, s'ébattoient à boteler du foin, à fendre et scier du bois, et à battre les gerbes en la grange ; puis étudioient en l'art de peinture et sculpture, ou ré- voquoient en usage l'antique jeu des taies ainsi qu'en a écrit Leonicus et comme y joue notre bon amy Lascaris. En y jouant recoloient les passages des auteurs anciens esquels est faite mention ou prise quelque métaphore sus iceluy jeu.

Semblablement, ou alloient voir comment on tiroit les métaux, ou comment on fondoit l'artillerie, ou alloient voir les lapidaires, orfèvres et tailleurs de pierreries, ou les alchimistes et monnoyeurs, ou les hautelissiers, les tissotiers, les veloutiers, les horologiers, miralliers, impri- meurs, organistes, tinturiers et autres telles sortes d'ou- vriers, et, partout donnans le vin, apprenoient et considé- roient l'industrie et invention des métiers.

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Alloient ouïr les leçons publiques, les actes solennels, les répétitions, les déclamations, les plaidoyers des gen- tils advocats, les concions des prêcheurs évangéliques.

Passoit par les salles et lieux ordonnés pour l'escrime, et contre les maîtres essayoit de tous bâtons, et leurs montroit par évidence que autant, voire plus, en sa voit que iceux.

Et, au lieu de arboriser, visitoient les boutiques des drogueurs, herbiers et apothicaires, et soigneusement con- sidéraient les fruits, racines, feuilles, gommes, semences, axunges pérégrines, ensemble aussi comment on les adul- térait.

Alloit voir les bateleurs, trejectaires et thériacleurs, et considérait leurs gestes, leurs ruses, leurs soubressauts et beau parler, singulièrement de ceux de Chauny en Picardie, car ils sont de nature grands jaseurs et beaux bailleurs de balivernes en matière de singes verts.

Eux retournés pour souper, mangeoient plus sobre- ment que es autres jours et viandes plus dessiccatives et exténuantes, afin que l'intempérie humide de l'air, communiquée au corps par nécessaire confinité, fut par ce moyen corrigée, et ne leur fut incommode par ne soy être exercités comme avoient de coutume.

Ainsi fut gouverné Gargantua, et continuoit ce procès de jour en jour, profitant comme entendez que peut faire un jeune homme, selon son âge, de bon sens en tel exer- cice ainsi continué, lequel, combien que semblât pour le commencement difficile, en la continuation tant doux fut, léger et délectable, que mieux ressembloit un passe- temps de roy que l'étude d'un escholier.

Toutesfoys Ponocrates, pour le séjourner de cette véhé- mente intention des esprits, advisoit une fois le mois quelque jour bien clair et serain, auquel bougeoient au matin de la ville, et alloient ou à Gentily, ou à Boloigne, ou à Montrouge, ou au pont Charanton, ou à Vanves, ou à Saint Clou. Et passoient toute la journée à faire la

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plus grande chère dont ils se pouvoient aviser, raillans, gaudissans, buvans d'autant, jouans, chantans, dansans, se vautrans en quelque beau pré, dénichans des passe- reaux, prenans des cailles, péchans aux grenouilles et écrevisses.

Mais, encores que icelle journée fut passée sans livres et lectures, point elle n'étoit passée sans profit, car en beau pré ils recoloient par cœur quelques plaisans vers de l'Agriculture de Virgile, de Hésiode, du Rustique de Politian, décrivoient quelques plaisans épigrammes en latin, puis les mettoient par rondeaux et ballades en langue françoise.

En banquetant, du vin aigué séparoient l'eau, comme l'enseigne Cato, De re rust, et Pline, avecques un gobelet de lierre ; lavoient le vin en plain bassin d'eau, puis le retiroient avec un embut ; faisoient aller l'eau d'un verre en autre ; bâtissoient plusieurs petits engins automates, c'est à dire soy mouvans eux mêmes.

(Gargantua, chap. XXIV.)

XV. Comment Grandgousier traite humaine- ment Touquedillon prisonnier.

Touquedillon fut présenté à Grandgousier et interrogé par icelui sur l'entreprise et affaire de Picroçhole : quelle fin il prétendoit par ce tumultuaire vacarme. A quoi ré- pondit que sa fin et destinée étoit de conquêter tout le pays s'il pouvoit, pour l'injure faite à ses fouaciers.

« C'est, dit Grandgousier, trop entrepris : qui trop em- brasse peu étreint. Le temps n'est plus d'ainsi coaquêter les royaumes, avec dommage de son prochain frère chré- tien : cette imitation des anciens Hercules, Alexandres,

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Hannibals, Scipions, Césars et autres tels est contraire à la profession de l'Évangile par lequel nous est commandé garder, sauver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarrazins et barbares jadis appeloient prouesses, main- tenant nous appelons briganderies et méchancetés. Mieux eût-il fait soi contenir en sa maison, royalement la gou- vernant qu'insulter en la mienne, hostilement la pillant, car par bien gouverner l'eût augmentée, par me piller sera détruit.

Allez- vous en, au nom de Dieu ; suivez bonne entre- prise, remontrez à votre roi les erreurs que connaîtrez et jamais ne le conseillez ayant égard à votre profit parti- culier : car avec le commun est aussi le propre perdu. Quant est de votre rançon, je vous la donne entièrement et veux que vous soient rendues armes et cheval ; ainsi faut-il faire entre voisins et anciens amis, vu que cette notre différence n'est point guerre proprement. Comme Platon, liv. 5 de Rep. voulait, être non guerre nommée, ains sédition, quand les Grecs mouvaient armes les uns contre les autres. Ce que si par maie fortune advenait, il commande qu'on use de toute modestie. Si guerre la nom- mez, elle n'est que superficiaire, elle n'entre point au pro- fond cabinet de nos cœurs. Car nul de nous n'est outragé en son honneur ; et n'est question, en somme totale, que de rabiller quelque faute commise par nos gens, j'entends et vôtres et nôtres. Laquelle encore que connûssiez, vous deviez laisser couler outre, car les personnages querelans étoient plus à contemner qu'à ramentevoir ; mêmement leur satisfaisant selon le grief, comme je me suis offert, Dieu sera juste estimateur de notre différend, lequel je supplie plutôt par mort me tollir de cette vie et mes biens dépérir devant mes yeux, que par moi ni par les miens en rien soit offensé. »

(Gargantua, chap. XLVI.)

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XVI. Comment Trouillogan, philosophe, traite la difficulté de mariage.

Ces paroles achevées, Pantagruel dit à Trouillogan le philosophe : « Notre féal, de main en main vous est la lampe baillée. C'est à vousj maintenant de répondre. Panurge se doit-il marier, ou non ? Tous les deux, ré- pondit Trouillogan. Que me dites- vous ? demanda Pa- nurge. — Ce qu'avez ouï, répondit Trouillogan. Qu'ai- je ouï? demanda Panurge. Ce que j'ai dit, répondit Trouillogan. Ha ! ha ! en sommes-nous là, dit Panurge. Passe sans flux ! Et donc, me dois- je marier, ou non ? Ni l'un ni l'autre, répondit Trouillogan. Le diable m'emporte, dit Panurge, si je ne deviens rêveur, et me puisse emporter si je vous entends. Attendez, je mettrai mes lunettes à cette oreille gauche pour vous ouïr plus clair... Je crois que je suis descendu au puits ténébreux dans lequel disait Héraclitus être Vérité cachée. Je ne vois goutte, je n'entends rien, je sens mes sens tout hé- bétés. Et doute grandement que je sois charmé. Je parle- rai d'autre style. Notre féal, ne bougez. Parlons sans dis- jonctives. Ces membres mai joints vous fâchent, à ce que je vois. Or çà, de par Dieu, me dois- je marier ?

Trouillogan. Il y a de l'apparence.

Panurge. Et si je ne me marie point ?

Tr. Je n'y vois inconvénient aucun.

P. Vous n'y en voyez point ?

Tr. Nul, ou la vue me déçoit.

P. J'y en trouve plus de cinq cents.

Tr. Comptez-les.

P. Je dis improprement parlant et prenant nombre certain pour incertain, déterminé pour indéterminé, c'est- à-dire beaucoup.

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Tr. J'écoute.

P. Donc, me marierai-je ?

Tr. Par aventure.

P. M'en trouverai-je bien ?

Tr. Selon la rencontre.

P. Aussi, si je rencontre bien, comme j'espère, serai- je heureux ? Tr. Assez.

P. Tournons à contre-poil. Et si je rencontre mal ?

Tr. Je m'en excuse.

P. Mais conseillez-moi, de grâce. Que dois- je faire ? Tr. Ce que voudrez.

P. Je ne veux sinon ce que me conseillerez. Que m'en conseillez-nous ?

Tr. Rien.

P. Me marierai-je ?

Tr. Je n'y étois pas.

P. Je ne me marierai donc point ?

Tr. Je n'en peux mais.

P. Mettons le cas que sois marié.

Tr. le mettons-nous ?

P. Je dis, prenez le cas que marié je sois.

Tr. Je suis d'ailleurs empêché.

P. Page, mon mignon, tiens ici mon bonnet, je te le donne, sauf les lunettes, et va en la basse-cour jurer quel- que petite demi-heure pour moi. Je jurerai pour toi quand tu voudras. Faisons quelque résolution.

Tr. Je n'y contredis.

P. Attendez. Puisque de celui endroit ne peut sang de vous tirer, je vous saignerai d'autre veine. Etes- vous marié ou non ?

Tr. Ni l'un ni l'autre, et tous les deux ensemble.

P. Dieu nous soit en aide ! Je sue, par la mort-bœuf ! d'ahan et sens ma digestion interrompue. Toutes mes phrènes, métaphrènes et diaphragmes sont suspendus et

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tendus pour incornifistibuler en la gibecière de mon en- tendement ce que dites et répondez.

Tr. Je ne m'en empêche.

P. Trut avant ! Notre féal, êtes- vous marié ?

Tr. Il me Test avis.

P. Vous l'avez été une autre fois ?

Tr. Possible est.

P. Vous en trouvâtes-vous bien la première fois ? Tr. - Il n'est pas impossible.

P. A cette seconde fois, comment vous en trouvez- vous ?

Tr. - Comme porte mon sort fatal.

P. Par la chair, je renie, par le sang, je renague, par le corps, je renonce. Il m'échappe. »

A ces mots Gargantua se leva et dit : « Loué soit le bon Dieu en toutes choses ! A ce que je vois, le monde est devenu beau fils depuis ma connaissance première. En sommes-nous ? Donc sont hui les plus doctes philo- sophes entrés au phrontistère et école des pyrrhoniens, aporrhétiques, sceptiques et éphectiques. Loué soit le bon Dieu ! Vraiment on pourra dorénavant prendre les lions par les jubés, les chevaux par les crins, les bœufs par les cornes, les buffles par le museau, les loups par la queue, les chèvres par la barbe, les oiseaux par les pieds ; mais ne seront tels philosophes par leurs paroles pris. »

(Le tiers livre de Pantagruel, chap. XXXV- VI.)

XVII. Panurge marchande un des moutons de Dindenaut.

Cela fait, Panurge prioit le marchand lui vouloir de grâce vendre un de ses moutons. Le marchand lui ré- pondit : « Halas, Halas, mon ami, notre voisin, comment

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vous savez bien trupher des pauvres gens. Vraiment, vous êtes un gentil chaland. O le vaillant acheteur de moutons ! Vraibis, vous portez le minois non mie d'un acheteur de moutons, mais bien d'un coupeur de bourses. De par saint Nicolas, compagnon, qu'il ferait bon porter bourse pleine auprès de vous ! Han, han, qui ne vous connaîtroit, vous feriez bien des vôtres. Mais voyez, o bonnes gens, comment il baille de l'historiographe ! Patience, dit Panurge. Mais à propos, de grâce spéciale, vendez-moi un de vos moutons. Combien ? Comment, dit le marchand, l'entendez-vous, notre ami, mon voi- sin ? Ce sont moutons à la grande laine, Jason y prit la toison d'or. L'ordre de la maison de Bourgogne en fut extrait. Moutons de Levant, moutons de haute futaie, moutons de haute graisse. Soit, dit Panurge. Mais, de grâce, vendez-m'en un, et pour cause, bien et prompte- ment vous payant en monnaie de Ponant, de taillis, et de basse graisse. Combien? Notre voisin, mon ami, répondit le marchand, écoutez ça un peu de l'autre oreille.

Panurge. A votre commandement.

Le Marchand. Vous allez en Lanternois.

P. Voire.

Le M. Voir le monde ? P. Voire.

Le M. Joyeusement ? P. Voire.

Le M. Vous avez nom, ce crois-je, Robin-Mouton ? P. Il vous plaît à dire. Le M. Sans vous fâcher. P. Je l'entends ainsi.

Le M. Vous êtes, ce crois-je, le joyeux du roi. P. Voire.

Le M. Fourchez-là. Ha, ha ! Vous allez voir le monde, vous êtes le joyeux du roi, vous avez nom Robin- Mouton. Voyez ce mouton-là, il a nom Robin, comme

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vous. Robin, Robin, Robin ! Bé, bé, bé, ! O la belle voix !

P. Bien belle et harmonieuse.

Le M. Voici un pacte qui sera entre vous et moi, notre voisin et ami. Vous qui êtes Robin-Mouton, serez en cette coupe de balance ; le mien mouton Robin sera en l'autre ; je gage un cent d'huîtres de Buch qu'en poids, en valeur, en estimation, il vous emportera haut et court, en pareille forme que serez quelque jour suspendu et pendu.

Patience, dit Panurge. Mais vous feriez beaucoup pour moi et pour votre postérité, si me le vouliez vendre ou quelque autre du bas-chœur. Je vous en prie, sire mon- sieur.

Notre ami, répondit le marchand, mon voisin, de la toison de ces moutons seront faits les fins draps de Rouen ; les louchets des balles de limestre, au prix d'elle, ne sont que bourre. De la peau seront faits les beaux maroquins, lesquels on vendra pour maroquins turquins ou de Monté- limart, ou d'Espagne pour le pire. Des boyaux, on fera cordes de violons et harpes, lesquelles tant chèrement on vendra, comme si fussent cordes de Munican ou Aquilée. Que pensez-vous ?

S'il vous plaît, dit Panurge, m'en vendez un... Voyez ci argent comptant. Combien ? »

Ce disant montrait son escarcelle pleine de nouveaux henricus.

« Mon ami, répondit le marchand, notre voisin, ce n'est viande que pour rois et princes. La chair en est tant déli- cate, tant savoureuse et tant friande que c'est baume. Je les amène d'un pays auquel les pourceaux (Dieu soit avec nous !) ne mangent que mirobalans. Les truies (sauf l'hon- neur de toute la compagnie !) ne sont nourries que de fleurs d'oranger.

Mais, dit Panurge, vendez-m'en un et je vous le paierai en roi, foi de piéton I Combien ?

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Notre ami, répondit le marchand, mon voisin, ce sont moutons extraits de la propre race de celui qui porta Phryxus et Hellé par la mer dite Hellesponte. Aussi me coûtent-ils bon.

Coûte et vaille, répondit Panurge. Seulement ven- dez-m'en un, le payant bien.

Notre ami, dit le marchand, mon voisin, considérez un peu les merveilles de nature consistant en ces animaux que voyez, voire en un membre qu'estimeriez inutile. Prenez-moi ces cornes et les concassez un peu avec un pilon de fer ou avec un landier, ce m'est tout un. Puis les enterrez en vue du soleil la part que vous voudrez et sou- vent les arrosez. En peu de mois, vous en verrez naître les meilleurs asperges du monde. Je n'en daignerois ex- cepter ceux de Ravenne. A propos, si vous étiez clerc, vous sauriez que es membres plus inférieurs de ces ani- maux divins (ce sont les pieds) y a un os (c'est le talon, l'astragale si vous voulez), duquel, non d'autre animal du monde, fors de l'âne indien et des dorcades de Libye, l'on jouait antiquement au royal jeu des taies, auquel l'empe- reur Octavian Auguste un soir gagna plus de cinquante mille écus.

Patience, dit Panurge, mais expédions.

Et quand, dit le marchand, vous aurai-je, notre ami, mon voisin, dignement loué les membres internes ? Les épaules, les éclanches, les gigots, le haut côté, la poitrine, le foie, la râtelle, les tripes, la vessie dont on joue à la balle, les côtelettes, dont on fait en Pygmion les beaux petits arcs, pour tirer des noyaux de cerises contre les grues.

C'est trop ici barguigné, dit le patron du navire au marchand. Vends lui si tu veux ; si tu ne veux, ne l'a- muse plus. »

(Le quart livre de Pantagruel, chap. VI.)

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XVIII. Les mauvais moines.

Si entendez pourquoi un singe en une famille est tou- jours moqué et harcelé, vous entendez pourquoi les moi- nes sont de tous refuis, et des vieux et des jeunes. Le singe ne garde point la maison comme un chien ; il ne tire pas Taroy, comme le bœuf ; il ne produit ni lait, ni laine, comme la brebis ; il ne porte pas le faix, comme le cheval. Ce qu'il fait est tout dégâter, qui est la cause pourquoi de tous reçoit moqueries et batonnades. Semblablement un moine (j'entends de ces ocieux moines), ne laboure, comme le paisant, ne garde le pays, comme l'homme de guerre, ne guérit les malades comme le médecin, ne prêche ni en- doctrine le monde comme le bon docteur évangélique et pédagogue, ne porte les commodités et choses nécessaires à la république comme le marchand. C'est la cause pour- quoi de tous sont hués et abhorrés.

{Gargantua, chap. XL.)

XIX. Comment étoient réglé les Thélémites à leur manière de vivre.

Toute leur vie étoit employée non par loix, statutz ou règles, mais selon leur vouloir et franc arbitre. Se levoient du lit quand bon leur sembloit, buvoient, mangeoient, travailloient, dormoient quand le désir leur venoit ; nul ne les éveilloit, nul ne les parforçoit ny à boyre, ny à manger, ny à faire chose autre quelconques. Ainsi l'avoit étably Gargantua. En leur règle n'étoit que cette clause :

FAY CE QUE VOUDRAS,

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parce que gens libères, bien nés, bien instruits, conver- sans en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et re- tire de vice, lequel ils nommoient honneur. Iceux, quand par vile subjection et contrainte sont déprimés et asser- vis, détournent la noble affection, par laquelle à vertuz franchement tendoient, à déposer et enfraindre ce joug de servitude ; car nous entreprenons toujours choses dé- fendues et convoitons ce que nous est dénié.

Par cette liberté entrèrent en louable émulation de faire tous ce que à un seul voyoient plaire. Si quelqu'un ou quelqu'une disoit : « Buvons », tous buvoient ; si disoit : « Jouons », tous jouoient ; si disoit : « Allons à l'ébat es champs », tous y alloient. Si c'étoit pour voler ou chasser, les dames, montées sus belles hacquenées avecques leurs palefroy gourrier, sus le poing mignonement enguantelé port oient chacune ou un épervier, ou un laneret, ou un émerillon ; les hommes portoient les autres oiseaux.

Tant noblement étoient appris qu'il n'étoit entre eux celuy ne celle qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d'ins- truments harmonieux, parler de cinq à six langages, et en iceux composer tant en carme, que en oraison solue.

(Gargantua, chap. LVII.)

IV

L'ÉLOQUENCE. CALVLN.

JEAN CALVIN

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XX.—

Appel de Calvin au roi.

Au commencement que je m'appliquois à écrire ce pré- sent livre, je ne pensois rien moins, o très noble roi, que d'écrire choses qui fussent présentées à ta Majesté. Seule- ment mon propos étoit d'enseigner quelques rudiments par lesquels ceux qui seroient touchés d'aucune [de quel- que] bonne affection de Dieu, fussent instruits à vraie piété. Et principalement voulois, par ce mien labeur, ser- vir à nos François, desquels j'en voyois plusieurs avoir faim et soif de Jésus-Christ et bien peu qui en eussent reçu droite connaissance. Laquelle mienne délibération on pourra facilement apercevoir au livre, en tant que l'ai accommodé à la plus simple forme d'enseigner qu'il m'a été possible.

Mais voyant que la fureur d'aucuns iniques s'étoit tant élevée en son royaume qu'elle n'avoit laissé lieu aucun à toute saine doctrine, il m'a semblé être expédient de faire servir ce présent livre tant d'instruction à ceux que pre- mièrement j'avois délibéré d'enseigner que aussi de con- fession de foi envers toi. Dont [afin que par là] tu con- naisses quelle est la doctrine contre laquelle d'une telle rage furieusement sont enflammés ceux qui par feu et par glaive troublent aujourd'hui ton royaume.

Car, je n'aurai nulle honte de confesser que j'ai ici com- pris quasi une somme de cette même doctrine, laquelle ils estiment devoir être punie par prison, bannissement,

(2,829) 97 7

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proscription et feu et laquelle ils crient devoir être dé- chassée hors de terre et de mer. Bien sais- je de quels hor- ribles rapports ils ont rempli tes oreilles et ton cœur, pour te rendre notre cause fort odieuse. Mais tu as à réputer, selon ta clémence et mansuétude, qu'il ne resteroit in- nocence aucune ni en dits, ni en faits, s'il sufïisoit d'ac- cuser...

(Lettre dédicace de V Institution de la religion chré- tienne à très haut, très puissant et très illustre prince Françoys roy de France très chrestien...)

XXL Sur la Prédestination.

Nous appelons Prédestination le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu'il vouloit faire d'un cha- cun homme. Car il ne les crée pas tous en pareille con- dition, mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation. Ainsi selon la fin à laquelle est créé l'homme, nous disons qu'il est prédestiné à mort ou à vie...

Selon donc que l'Écriture montre clairement, nous di- sons que le Seigneur a une fois constitué en son conseil éternel et immuable, lesquelz il vouloit prendre à salut, et lesquelz il vouloit laisser en ruine. Ceux qu'il appelle à salut, nous disons qu'il les reçoit de sa miséricorde gra- tuite, sans avoir égard aucun à leur propre dignité ; au contraire que l'entrée de vie est forclose à tous ceux qu'il veut livrer en damnation, et que cela se fait par son jugement occulte et incompréhensible, combien qu'il soit juste et équitable.

D'avantage nous enseignons, que la vocation des élus est comme montre et témoignage de leur élection. Pareil- lement que leur justification en est une autre marque et enseigne ; jusques à ce qu'ils viennent en la gloire, en laquelle gît l'accomplissement d'icelle. Or comme le Sei-

[99]

gneur marque ceux qu'il a élus, en les appelant et justi- fiant ; aussi au contraire, en privant les reprouvés de la connaissance de sa parole, ou de la sanctification de son Esprit, il démontre par tel signe, quelle sera leur fin, et quel jugement leur est préparé.

Quand l'entendement humain oit ces choses, son in- tempérance ne se peut tenir de faire troubles et émotions, comme si une trompette avoit sonné à l'assaut. Car les hommes charnels (comme ils sont pleins de folies) plai- doient contre Dieu, comme s'ils le tenoient sujet à leurs ré- préhensions. Premièrement ils demandent, à quel propos Dieu se courrouce contre ses créatures, lesquelles ne Font provoqué par aucune offense ? Car de perdre et ruiner ceux que bon luy semble, c'est chose plus convenable à la cruauté d'un tyran qu'à la droiture du Juge.

Ainsi il leur semble que les hommes ont bonne cause de se plaindre de Dieu, si par son pur vouloir, sans leur pro- pre mérite, ils sont prédestinés à la mort éternelle. Si tel- les agitations viennent quelque fois en l'entendement des fidèles, ils seront assez armés pour les repousser, quand seulement ils réputeront quelle témérité c'est, même d'enquérir des causes de la volonté de Dieu : vu qu'icelle est, et à bon droit doit être, la cause de toutes les choses qui se font. Car si elle a quelque cause, il faut que cette cause précède : et qu'elle soit comme attachée à icelle, ce qui n'est pas licite d'imaginer. Car la volunté de Dieu est tellement la règle suprême et souveraine de justice, que tout ce qu'il veut, il le faut tenir pour juste, d'autant qu'il le veut. Pourtant quand on demande : pourquoy est-ce que Dieu a fait ainsi ? il faut répondre : Pource qu'il l'a voulu. Si on passe outre, en demandant pour- quoy l'a il voulu, c'est demander une chose plus grande et plus haute que la volunté de Dieu : ce qui ne se peut trouver. Pourtant que la témérité humaine se modère

L "x°0 ]

et qu'elle ne cherche ce qui n'est point, de peur de ne trouver point ce qui est. Cette bride sera bien pour re- tenir tous ceux qui voudront méditer les secrets de Dieu en révérence. Contre les iniques qui ne se soucient de médire de Dieu apertement, le Seigneur se défendra assez par sa justice, sans que nous luy servions d'avocats : quand en ôtant tergiversations à leurs consciences, il les pressera et convaincra jusques qu'elles ne pourront échapper.

Toutesfois, à fin que nous n'endurions qu'ils ayent son saint Nom en moquerie, il nous donne armures en sa pa- role pour résister à leur fureur. Pourtant si quelqu'un nous assaut de ce propos : pourquoy c'est que Dieu en a prédestinés aucuns à damnation, lesquels ne l'avoient point mérité, vu qu'ils n'étoient pas encores ? Nous luy demanderons d'autre part en quoy c'est qu'il pense Dieu être redevable à l'homme, s'il l'estime être en sa nature ? Puis que nous sommes tous corrompus et contaminés en vices, il ne se peut faire que Dieu ne nous ait en haine. Et ce, non pas d'une cruauté tyrannique, mais par une équité raisonnable. Si ainsi est que tous hommes, de leur condition naturelle, soient coupables de condamnation mortelle, de quelle iniquité, je vous prie, se plaindront ceux, lesquels Dieu a prédestinés à mort ? Que tous les enfans d'Adam viennent en avant pour contendre et débattre contre leur Créateur : de ce que par sa providence éter- nelle devant leur nativité, ils ont esté dévoués à calamité perpétuelle. Quand Dieu au contraire les aura amenés à se reconnoître, que pourront-ils murmurer contre cela ? S'ils sont tous pris d'une masse corrompue, ce n'est point de merveilles s'ils sont assujettis à damnation. Qu'ils n'ac- cusent point donc Dieu d'iniquité; d'autant que par son jugement éternel, ils sont ordonnés à damnation, à la- quelle leur nature même les mène.

{Institution de la religion chrétienne, chap. VIII.)

[101]

XXII. La patience chrétienne opposée au stoïcisme.

Nous voyons que porter patiemment la croix n'est pas être du tout stupide et ne sentir douleur aucune, comme les Philosophes stoïques ont follement décrit le temps passé un homme magnanime, lequel ayant dépouillé son humanité, ne fût autrement touché d'adversité que de prospérité, ne autrement de choses tristes que de joyeu- ses, ou plutôt qu'il fût sans sentiment comme une pierre. Et qu'ont ils profité avec cette si haute sagesse ? C'est qu'ils ont dépeint un simulacre de patience, lequel n'a ja- mais été trouvé entre les hommes et n'y peut être du tout ; et même en voulant avoir une patience trop exquise, ils ont ôté l'usage d'icelle entre les hommes.

Il y en a aussi maintenant entre les chrétiens de sem- blables, lesquels pensent que ce soit vice, non seulement de gémir et pleurer, mais aussi de se contrister et être en sollicitude. Ces opinions sauvages procèdent quasi de gens oisifs : lesquelz s' exerçant plutôt à spéculer qu'à mettre la main à l'œuvre, ne peuvent engendrer autre chose que belles phantasies.

De notre part, nous n'avons que faire de cette si dure et rigoureuse Philosophie, laquelle notre Seigneur Jésus a condamnée, non seulement de parolles, mais aussi par son exemple, car il a gémy et pleuré tant pour sa propre dou- leur qu'en ayant pitié des autres et n'a pas autrement appris ses disciples de faire. Le monde, dit-il, s'éjouira et vous serez en tristesse ; il rira et vous pleurerez. Et afin qu'on ne tournât cela à vice, il prononce ceux qui pleu- rent estre bien heureux. Ce qui n'est point de merveille. Car si on réprouve toutes larmes, que jugerons-nous du Seigneur Jésus, du corps duquel sont distillées gouttes

[102]

de sang ? Si on taxe d'incrédulité tout épouvantement, qu'estimerons-nous de l'horreur dont il fut si merveil- leusement étonné ? Comme approuverons-nous ce qu'il confesse, son âme être triste jusques à la mort ?

J'ai voulu dire ces choses pour retirer tous bons cœurs de désespoir, à fin qu'ils ne renoncent point à l'étude de patience, combien qu'ils ne soient du tout à délivre d'af- fection naturelle de douleur. Or, il convient que ceux qui font de patience stupidité et d'un homme fort et cons- tant un tronc de boys, perdent courage et se désespèrent, quand ils se voudront addonner à patience. L'Écriture, au contraire, loue les saints de tolérance, quand ils sont tellement affligés de la dureté de leurs maux, qu'ils n'en sont pas rompus pour défaillir, quand ils sont tellement points d'amertume, qu'ils ont une joye spirituelle avec ; quand ils sont tellement pressés d'angoisse, qu'ils ne lais- sent point de respirer se réjouissant en la consolation de Dieu.

{Institution de la religion chrétienne, chap. XVII.)

V

LA POÉSIE. LA TRADITION MÉDIÉVALE. MAROT.

108

JEAN LEMAIRE DE BELGES

XXIII. Sermon de Genius, archiprêtre de Venus.

Aetafis brève ver.

' ^Nature donc, de ses mains tant doucettes à 't2*^Ne fait que'ïistre^t peindre et labourer ' M- Il 5 + **

 faire fleurs, arbres, hommes et bêtes.

C'est pour le tout Univers décorer, " Et puis Venus par ardeur indicible Les fai#trestous ensemble énamourer.

Dame Venus emploie son possible -^W ïfofivv, À tout con joindre en o^nom melliflue,/f^*^^>^w A Leur propinant vertu concupiscible.

A toute bête, utile^gu superflue, Elle consigne un aiguîïïon 3'aniôu

)

.'amours Et un désir sensuel leur influe.

Mais sa cure; est principale toujours ^Wr^^ Sur les humains ; auxquels ses grâces donne Au beau printemps et en leurs jeunes jours.

JEAN MAROT OFFRANT A ANNE DE BRETAGNE SA « RELATION DE LA CONQUÊTE DE GENES »

(Bibliothèque Nationale, fonds français, 50QI. Phot. W. A, Mansell.)

106

>v>^ [107]

Si doijques or, tout animal s'adonne D'amours servir, de Venus mercier, Ainsi que Dieu et Nature l'ordonne,

Que ferez-vous, qui pour approprier

Bien vos hauts noms, êtes tous demi-dieux

Et qui savez le bien du mal trier ?

Saints animaux, la semence des cieux, Hommes prudents, esperits raisonnables Et qu'entre tous Nature aime le mieux,

Serez-vous point aux hauts Dieux serviables ? Dame Venus, l'honorerez- vous point, Comme ses serfs, dévots et amiables ?

^è, Genius, grand primat primerain De toute Gaule et de mainte autrement, Vous choisirai du premier au derrainf ' - ^ )

Et s'il s'en trouve aucun si négligent Qu'en son temps n'ait servi Venus sa dame, Il en mourra, de pardon indigent,

, Et sera dit anathème et infâme,

(w£<?c<i£^)Forclos^l' aller aux beaux Champs Élysées

le siège est de mainte benoite âme.

Mais pas ne crois vos hautesses prisées Si reginibaris encontre l'aiguillon, Si peu savans, ne si très-abusées,

Car quand amour wplus gai qu'un papillon, S'adresse à vous, Bandant son arc d'ivoire Point ne devez éviter son raîllon.

44/TtJ* ?vr/ û££c*

[ io8 ]

Levez vos cœurs, déployez ci vos sens,/ Mes chers enfans, que je veux introduire,' Et m'adressez vos beaux yeux relucen^. (a^M^U^

Je suis celuy que Dieu a fait reluire ^4 . En haute essence au rang des demi-<^ieux. Pour assister aux hommes sans les nuîre/^

Genius suis, vous,suivant en tous lieux, Pour vous's^m^ondrle et vous^ persuader Ce que je sais qui vous^m^rt"fê mieux.

Créé je fus, pour vous^duire et guider

Pour procure/la* vôtre géniture

Et au surplus vous défendre et garder.

(La cxMCorde-des deux langages.)

/ CLEMENT MAROT > - J yA f^y*^

XXIV. l^gramme à François Rabelais.

S'on nous laissoit nos jours en paix user, Du temps présent à plaisir disposer Et librement vivre comme il faut vivre, Palais et cours' lie nous faudroit plus suivre, Plaids, ni procès, ni les riches maisons Avec leur gloire et enfumés blasons,

[ iog]

Mais sous bel ombre, en chambre et galeries, Nous promenant, livres et railleries,

et bains seraient les passe-temps, Lieux et labeurs de nos esprits contents.

XXV. Ballade. ^

Zhant de Mai et de Vertu.

Volontiers en ce mdis ici La terre mue et renouvelle : Maints amoureux en font ainsi, Sujet^à^aire amour nouvelle Par légèreté Me cervelle, Ou pour être ailleurs plus contents : Ma façon d'aimer n'est pas telle, Mes amours durent en tout temps.

N'y a si belle dame aussi^ De qui la beauté ne chancelle : Par temps, maladie, ou^ouci Videur les tire en^sa^im^îe : Mais rien ne peut enlaidir celle Que servir sans fin je prétends : Et pource qu'elle est toujours belle, Mes amours durent en tout temps.

Celle dont je dis tout ceci, C'est Vertu, la nymphe éternelle, Qui au mont d'honneur éclair ci Tous les vrais amoureux appelle :

[no]

Venez amants, venez (dit elle), Venez à moi, je vogs ^attends : Venez (ce dit la jouvenceîlè), Mes amours durent en tout temps.

ENVOI

Prince, fais amie immortelle,

Et à la bien aimer émencfs :

Lors pourras dire, sans cautèle \t^*>*Mtsxi*)

Mes amours durent en tout temps.

[Chants divers.)

XXVI. Rondeau.

De V amour du siècle antique.

Au bon vieux temps, un train d'aniour Qui sans grand art et dons se .dêmënq*^ Si qu'un bouquet donné d'amour profonde,

C etoit donne toute la terre ronde i Car seulement au cœur on se prenoit.

Et si par cas à jouir on venoit, Savez-vous bien comme on s'entretenoit ? Vingt ans, trente ans : cela duroit un monde Au bon vieux temps.

Or est perdu ce qu'amour ordonnoit ; Rien que pleurs faints, rien que changes on oyt ;

*1:ÏF&H Art /

'/ [ 111 ]

/ Qui voudra donc qu a aimer je me tonde, Il faut premier que T amour on refonde, Et qu'on la mène ainsi qu'on la menoit Au bon vieux temps.

[Rondeaux, II, 12.)

XXVII. Discours de la mort aux humains.

L'apôtre Paul, saint Martin charitable, Et Augustin, de Dieu tant écrivant, Maint autre saint plein d'esprit véritable N'ont désiré que moy en leur vivant. . Or est ta chair contre moy estrivant,^"1 ^ Mais pour l'amour de mon père céleste T' enseigner ay commç ira^nsuivant Ceux à qui onc mon a£r(T ne fut moleste.

Prie à Dieu^eul que par grâce^te donne La vive 185^/ dont saint Paul tant écrit, Ta yie après du tout lui abandonne, ; Qui en péché journellement aigrit. Mourir pour être avecques Jesuchrist Lors aimeras, plus que vie morcelle ; Ce beau souhait feraQe)tien esprit f i La chair ne peut désirer chose telle...

Jésus, afin que de moy n'eusses crainte, Premier que toy voulut mort encourir * Et en mourant ma force a. si étainte; r Que quand je tue on ne sauroit mourir. Vaincue m'a pour les tiens secourir, Et plus ne suis qu'une porte ou entrée Qu'on doit passer volontiers, pour courir De ce vil monde en céleste contrée...

Mais, pour lomber à mon premier^^^pos^ Ne me crains plus, je te pry, ne maudis ; Car qui voudra en éternel repos Avoir de Dieu les promesses et dits, Qui voudra voir les anges benedits, Qui voudra voir de son vray Dieu la face Brief , qui voudra vivre au beau Paradis Il faut premier que mourir je le fêcQ^X^j

{Déploration de Messire Florimond Robertet.]

XXVIII. Sur une lettre reçue.

Qui eût pensé que Ton pût concevoir Tant de plaisir pour lett res recevoir ? Qui eût cuîcfêfîe désir d'un cœur franc Etre caché dessous un papier blanc ? Et comment peut un œil au cœur élire Tant de confort par une lettre lire ?... Bien heureuse est la main qui la ploya Et qui vers moy de grâce l'envoya ! Bien heureux est qui apporter la sut, Et plus heureux celuy qui la reçut ! Tant plus avant cette lettre lisffyê' En aise grand, tant plus me déduisoye fz* Car mes ennuis sur-le-champ me laissèrent Et mes plaisirs d'augmenter ne cessèrent, Tant que j'eus lu un mot qui ordonnoit Que cette lettre ardre me convenoit... Aucunesfoys au feu je la béûtoye Pour la brûler, puis soudain l'en ôtoye, Puis l'y remis, et puis l'en reculay. Mais à la fin à regret la brûlay En disant : Lettre (après l'avoir baisée), Puis qu'il luy plaît, tu seras embrasée ;

["3]

Car j'aime mieux deuil en obéissant,

Que tout plaisir en désobéissant. ^Voilà comment poudre et cendre devint ^L'aise plus grand >m'à moy oncques avint.

{Élégies, XVI.)

XXIX. Ëpigramme.

Du lieutenant criminel et de Semblançay.

Lorsque Maillart, juge d'Enferfmenoit A Montfaucqn Semblançay l'âme rendre, A votre ayis| lequel des deux tenoit [eilleur maintien ? Pour le vous faii

Meilleur maintien ? Pour le vous faire entendre, *//y-vMaillart sembloit homme que mort va prendre ^3-3 Et Semblançay fut si ferme vieillard

Que Ton cuidoit, pour vrai, qu'il menât pendre A Montfaucon le lieutenant Maillart.

(Épigrammes, XL.}

XXX. A >•* ami Ly.m (i|«é).

... Je te veux dire une belle fable : C'est à savoir du Lyon et du Rat. Jb-cra^i Cestùy Lyon, plus fort qu'un vieil verrat, Vit, une foys, que le Rat ne savoit Sortir d'un lieu, pour autant qu'il avoit Mengé le lard, et la chair toute crue : Mais ce Lyon (qui jamais ne fut grue) Trouva moyen et manière et matière, D'ongles et dents, de rompre la ratière,

(2,829) . / ft

["4]

Dont maître Rat échappe vitement ; Puis mit à terre un genouil gentement, Et en ôtant son bonnet de la tête, A mercié mille foys la grand bête, Jurant le dieu des souris et des rats Qu'il luyîéndroit. Maintenant tu verras

CLÉMENT MAROT (l495~I554?)

Le bon du compte. Il advint d'aventure

Que le Lyon pour chercher sa pâture

Saillit dehors sa .caverne et son siège, ^tu^xt

Dont (par malheur) se trouva^ pris au piège

Et fut lié contre un ferme poteau.

Adonc le Rat, sans serpe ne couteau,

Y arriva joyeux et ébaùdy,

Et du Lyon (pour vtay) ne s'est gaudy :

0y e^U

[n5]

Mai^ dépita chat$, chates et chatons, Et prisa fort rats, rates et ratons, Dont il avoit trouvé temps favorable Pour secourir le Lyon secourable ; f' Auquel a dit : « Tais toy, Lyon lié, Par moy seras maintenant délié : Tu le vaux bien, ca#le cœur joly as ; Bien y parut quand tu me délias A-^" *~ y Secouru m'asfort lyonneusement,- a « «y i: < Or secouru seras rateusement. » Lors le Lyon ses deux grands yeux vêtit Et vers le Rat les tourna un petit, En luy disant : « O povre verminière, Tu n'as sur toy instrument ne manière, Tu n'as couteau, serpe, ne serpillon, , .:,Jt> Qui sût couper corde ne cordillon, 5*« u Pour me jeter de cette étroite voye ! Va te cacher, que le Chat ne te voye ! --^ Sire Lyon (dit le fils de Souris), t)e ton propos certes je me souris ; J'ay des couteaux assez, ne te soucie, De bel os blanc plus tranchans qu'une scie ; Leur gàihe, c'est ma gencive et ma bouche ; Bien couperont la corde qui te touche _ De si trespres, car j'y mettray bôn ordre. » Lors sire Rat va commencer à mordre Ce gros lien. Vray est qu'il y songea^_ Assez longtemps, mais iJJe vous;rc^géa Souvent, et tant qu'à la parfin tout rompt, Et le Lyon de s'en aller fut prompt, Disant çn say : << Nuj^aisir^^ Me te perd point, quelque part ou soit fait. » Voila le conte en termes rithmassés, JtAjçr*xé^ Il est bien long, mais il est vieil assez, Témoin Esope et plus d'un million. Or vien me voir pour faire le Lyon, u

[ii6]

Et je mettray peine, sens et étude D^reJ.e Rat, exempt d'ingratitude :^t£^jr; J'e^rf&nds si Dieu te donne autant d'affaire, 7 Qu'au grand Lyon ; ce qu'il ne veuille faire !

(Épîtres, XIII.)

XXXI. Epître au roi pour" avoir été dérobé

JT^vois un j«pur un valet de Gascogne, Gourmand, ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, 1 ben^a^na^nàrt de cent pas à la ronde, ^^1^-, Au demeurant, le meilleur fils d^u monde. Ce vénérable nmBt îuttvfâu "^pSZj^frrui ? De quelque argent que m'aviez^épaj^L Et que ma bourse avait grosse apostume. Donc se leva plus tôt que de coutume Et me va prendre en tapinois /icelle v ^

Puis vous la mit très bien sous son aisselle, Argent et tout, cela se doit entendre, Et ne crois pas que ce fût pour la rendre, Car jamais plus n'en ai ouï parler. Bref, le vilain ne s'en voulut aller Pour si petit ; mais encore il me happe iSâye et bonnet, a^^kiêà^'j^^i^orht et cape ; De mes habits (en effet), il pilla Tous les plus beaux et puis s'en habilla Si justement, qu'à le voir ainsi être, Vous l'eussiez pris, en plein jour, pour son maître. Finalement, de ma chambre s'en va Droit à l'étable, deux chevaux trouva ; Laisse le pire et sur le meilleur monte, Pique et s'en va. Pour abréger le conte,

dudit lieu,

gorge, '^v s^&^U-* Le dit Vjalet, monté comme un saint George Et^vous laissa' Monsiéur dormir son ^oul, Qui au réveil n'eût siffînér clW sou. ia^l^ ïu '

Ce Monsieur (Syre) c'ëtoit moy mjpj£^^' Qui, sans mentir, fus a^u matin bien blême Quand je me vis sans nonnëte vêture, Et fort fâché de perdre ma monture ; Mais de l'argent que vous m'aviez donné,, Je ne fus point de le perdre étonné : Car votre argent (très débonnaire prince)^ Sans point de faute est sujet à la pince. Bien tôt après cette fortune là, Une autre pire encores se mêla

De m'assaillir, et chacilft jour m'assaut, * Me menaçant de me donner le saut , ^ ^^J-^

Et de ce saut m'envoyer à l'envers Rithmer sous terre et y faire des'versr^ ^^^^^M^ unn C'est une lourde et longue maladie De trois bons mois, qui m'a toute elourdie f La ppvre tête,£et ne veut terminer ; ^ Alns*me contraint d'apprendre' à chëminer, Tant "àftaibly m'a d'étrange manière ! Et si m'a fait la cû^sehérohnière... Que diray plus ? Au misérable corps j^^j Dont je vous parle, il n'est demeuré, fors ? Le povre eè^fit, qui lamente et soupire, Et en pleurant tâche à vous faire rire. Et pouf âûtâht (Syre) que suis à vous, 9 De trois jours l'un viennent tâter mon pouls Messieurs Braillon, Le Coq, Akaquia, à ^ Pour me garder d'aller jusqu'à quia. " ' i Tout consulté, onivreimis au printemps Ma^ùê-rïsôiL : mais, à ce que j'entens,

[II*]

Si je ne puis au printemps arriygr, Je suis taillé de mourir en fstër, Et en danger, si en y ver je meurs, De ne veoir pas les premiers raisins meurs. Voilà comment depuis neuf mois en çà Je suis traité. Or ce que m^laissa Mon làrrorinéau, long temp'l aTay vendu, Et en sirops et juleps despendu : Cé'h^àriVmioinè ce que je vous en mande N'est pour vous faire ou requête ou demande : Je ne veuxpoinj tant de gensjpçembler,^ Qui n'ont soûcjf autre que d^sseT^DtèrT 1 Tant qu'ils vivront, ils demanderont éét^V Mais je commence à devenir honteux.

(S'il veut prêter) qui ne face un debteur. Et savez vous, Syre, comment je paye ?

Nul QÊj^j^^f^^

Vous me'cîevrez^si je^ms^diHfei Et vous feray encores un bon tour : A celle fin qu'il n'y ayt fautarmlJLe, Je vous feray une belle cédulé, A vous payer (sans usure il s'entend) Quand on verra tout le monde content ; Ou (si voulez) à payer ce sera, Quand voti^^^t^ Et si sentez que soys foible de rems» ' « Pour vous payer, les deux princes lorrains , J" piégeront.; Je les pense^î tè^es^^^l Qu'ils ne f androiii pour moy à l'un des terme

o

Qu'ils nelÊâiidrç^pour moy à l'un des termes Je sais assez /que vous n'avez pas peur Que je m'eniuye ou que je soys trompeur ; Mais il fait bon assurer ce qu'on prête. Bref, votre paie, ainsi que je l'arrête

[H9]

Est aussi sûre, advenant mon trépas, Comme advenant que je ne meure pas. Avisez donc si vous avez désir De rien prêter ; vous me ferez plaisir ; Ca^puis un peu, j'ay bâty à Clement^; j'ay fait un grand déboursement ; Et à Marot, qui est un peu plus loin : Tout tombera, qm n en aura le soin/. Voilà le point principal de ma lettre ; Vous savez tout, il n'y faut plus, rienjgejtre. Rien mettre ? Las ! Certes, et si iérày, c Et, ce faisant, mon style j'enfleray, y Disant : « O Roy, amoureux des neuf Muses, Roy, en qui sont leurs sciences infuses, Roy, plus que Mars d'honneur^envir Snrïë, ' Roy, le plus roy qui fut onc couronné^^ , Dieu Tout Puissant te doint, pour t^e'trenner^ Les quatre coins du monde gouverner, Tant le bien de la ronde machine^^, Elfpour autant que sur tous en es digne. %

(Épîtres, XXVII.)

/

VI

LA TRANSFORMATION DE L'IDÉAL POÉTIQUE CHEZ LES CONTEMPORAINS ET SUCCES- SEURS DE MAROT.

121

XXXII. Marguerite de Navarre.

U amour divin.

LA BERGÈRE, ravie de V amour de Dieu ; LA MONDAINE, LA SUPERSTITIEUSE, LA SAGE.

la bergère. {Elle chante.)

Hélas ! Je languys d'amour, Hélas ! Je meurs tous les jours.

{Puis elle dit :)

Qui vit d'amour a bien le cœur joyeux, Qui tient amour ne peut désirer mieux, Qui sait amour n'ignore nul savoir, Qui voit amour a toujours riants yeux, Qui baise amour, il passe dans les deux, Qui vainc amour, il a parfait pouvoir, Qui aime amour accomplit son devoir, Qui est porté d'amour n'a nulle peine, Qui peut amour embrasser, prendre et voir, Il est rempli de grâce souveraine...

LA MONDAINE.

Saluons la.

123

[ 124]

LA SAGE.

C'est bien dit.

LA SUPERSTITIEUSE.

Dieu vous garde.

LA BERGÈRE.

Et vous aussi.

LA SUPERSTITIEUSE.

Nous venons cette part Vous visiter, savoir qu'ici vous faites.

la bergère (chante). Je garde mes brebiettes.

LA MONDAINE.

Quoy ! n'avez- vous autre exercice ?

LA SAGE.

Oisiveté engendre vice.

la bergère (chanté).

Je file quant Dieu me donne de quoy, Je file ma quenouille, ouoy.

LA SUPERSTITIEUSE.

Mais d'amour est tout votre chant 1

[125]

LA MONDAINE.

Hélas ! c'est un Dieu trop méchant.

LA SAGE.

Certes, il fait d'étranges tours.

la bergère (chanté).

O doux amour au doux regard Qui me transperce de ton dard I

O l'ignoré, L'amy de moy tant adoré Le vertueux mal honoré,

Et l'inconnu Pour tout autre qui est tenu !...

Hélas ! J'ai peur De n'aimer point d'assez bon cœur Ou de fainte amour, quelle horreur I

Si j'aimois fort, Cet amour me donroit la mort ; Mais puisque suis vivant et fort

Je n'ayme assez. Bras et jambes seroient lassés, Si d'amour étoient pourchassés :

Non, mais plus forts, Car amour par de grands efforts Peut bien ressusciter les morts.

Or, t'évertue, Amour et tout soudain me tue. Puis, quand tu m'auras abattue

Me fera vivre. Pour toy veux être folle et ivre Sans jamais en être délivre,

Mais toy, amour,

[126]

S'il te plait me faire ce tour Que tu me brûles sans séjour,

Ton consumer Me donra un être d'aimer, Me relevant pour m'assommer,

Et ta lumière Qui en moy sera tout entière Comme toy me fera légière. Tu Tas fait et je t'en mercie. Voilà l'état de bergerie, Qui suivant d'amour la bannière D'autre chose ne se soucie.

(Comédie jouée au Mont-de-Marsan, le jour de caresme prenant mil cinq cens quarante sept.)

XXXIII. Mellin de Saint Gelais.

Ode

O combien est heureuse La peine de celer Une flamme amoureuse Qui deux cœurs fait brûler, Quand chacun d'eux s'attend D'être bien tôt content.

Las ! On veut que je taise Mon apparent désir, Et feigne qu'il me plaise Nouvel amy choisir ! Mais forte affection N'endure fiction.

[ 127 i

Votre amour froide et lente Vous rend sage et discret : La mienne, violente, N'entend pas ce secret : Amour, nulle saison, N'est amy de raison.

Si mon feu sans fumée Est violent et chaud, Étant de vous aimée Du reste, il ne me chaut ! Soit mon mal vu de tous Et seul senti de vous !

Si femme en ma présence Autre vous entretient, Amour veut que je pense Que cela m'appartient : Car luy et longue foy Vous doivent tout à moy.

Quand par bonne Fortune Serez mien de tout point, Lors parlez à chacune, Je ne m'en plaindrai point ; Je vous pry, ce pendant N'être ailleurs prétendant.

Pensez-vous que la vue Soit assez entre amis, Ne me voiant pourvue De ce qu'on m'a promis ? C'est trop peu que des yeux ! Amour veut avoir mieux.

[128]

De vous seul je confesse Que mç)n cœur est transi. Si j'étois grand princesse Je dirois tout ainsi. Si le vôtre ainsi fait Montrez le par effet.

XXXIV. Sonnet.

Il n'est point tant de barques à Venise D'huîtres à Bourg, de lièvres en Champagne D'ours en Savoie et de veaux en Bretagne, De cygnes blancs le long de la Tamise,

Ne tant d'amours se traitent en l'Église, De différends aux peuples d'Allemagne, Ne tant de gloire à un seigneur d'Espagne, Ne tant se trouve à la cour de feintise,

Ne tant y a de monstres en Afrique,

D'opinions en une république,

Ne de pardons à Rome aux jours de fête,

Ne d'avarice aux hommes de pratique, Ne d'arguments en une Sorbonique, Que m'amie a de lunes en la tête.

XXXV. Antoine Héroet.

L 'amour, réminiscence d'une contemplation de la beauté divine.

Car, quand le monde et vivre m'ennuira, De bien entendre alors me suffira

[ 129]

Ce qu'il disoit, après un grand plaisir, Nous deux étant quelquefois de loisir : Qu'avons été, devant que nous fussions, Lors que beauté divine connaissions, Depuis, tombés en ces terrestres corps, Que nuls n'étoient de ce temps-là records, Sinon bien peu, auxquels étoit permis De se nommer et être vrais amis ; Et qui de belle amy plus devenoit, C'étoit celuy qui mieux se souvenoit D'avoir au ciel auparavant été Contemplateur de divine beauté ; Qu'amour ici nous donnoit souvenance, Le souvenir causoit l'intelligence De la beauté çà bas mal entendue Jusques au temps que l'aile soit rendue Que nous avons, tombants, désempennée ; Que pour cela la plume fut donnée A Cupido pour nos ailes forger, Et nous voulants des siennes soulager Que c'étoit luy qui nos cœurs élevoit.

Si suis- je bien dès cette heure certaine Que, réchappés de la prison mondaine, Irons au lieu qu'avons tant estimé, Trouver le bien qu'aurons le plus aimé. C'est de beauté jouissance et plaisir, Dont notre amour est un ardent désir.

Là, réunis et nous reconnaissants, Serons toujours, non parfois, jouissants, Et à jamais vivants amis ensemble, Vertu verrons, non pas comme elle semble, Mais comme elle est. Là, beauté trouverons Et la bonté. nous enivrerons

(2,829)

[ 130]

De la liqueur dont avons fait l'essai Pour l'avenir.

(La Parfaite amye, livre II.)

XXXVI. Louise Labé.

Sonnet.

Ne reprenez, Dames, si j'ay aimé, Si j'ai senti mille torches ardentes, Mille travaux, mille douleurs mordantes, Si en pleurant j'ai mon temps consumé !

Las ! Que mon nom n'en soit par vous blâmé I Si j'ai failli, les peines sont présentes, N'aigrissez point leurs pointes violentes ; Mais estimez qu'Amour, à point nommé

Sans votre ardeur d'un Vulcan excuser,

Sans la beauté d'Adonis accuser,

Pourra, s'il veut, plus vous rendre amoureuses,

En ayant moins que moy d'occasion

Et plus d'étrange et forte passion.

Et gardez- vous d'être plus malheureuses !

VII

RONSARD

131

XXXVII. Vocation poétique de Ronsard.

Pour menace ou prière, ou courtoise requête Que mon père me fît, il ne sut de ma tête Oter la Poésie, et plus il me tançoit, Plus à faire des vers la fureur me poussoit. Je n'avois pas douze ans qu'au profond dej? vallées Dans les hautes forêts/des hommes reculées/ Dans les antres secrets de frayeurs tout-couvers, Sans avoir soin de rien, je composois des vers ; Écho me répondoit, et ]es simples Dryades, Faimej^Satyres, PansjNapées, Oréades, /aîgîpanS, oui portoient des cornes sur le front, Et quibàHant sautoient comme les chèvres font, Et le gentil troupeau des fantastiques Fées Autour de moy dansoient à^cotïes dégrafées. Je fus premièrement curieux du Latin ; Mais voyant par effet que mon cruel destin Ne m'avoit dextrement pour le Latin fait naître, Je me fis tout François, aimant certes mieux être En ma langue ou second, ou le tiers, ou premier, Que d'être sans honneur à Rome le dernier. Donc, suivant ma nature aux Muses inclinée, Sans contraindre ou forcer ma /propre destinée, J'enrichy notre France, et pn$ en gré H* avoir, En servant mon pays, plus d'honneur que devoir. :> -

(Discours à P. Lescot, seigneur de Clany.)

[134]

XXXVIII. Les amours de Cassandre.

Soit que son or se crêpe lentement,

Ou soit qu'il va^fré^ deux glissantes on3eï, J*-

Qui çà, qui là, parte' sein vagabondes,

Et sur le col nagent f olâtrement ;

Ou soit qu'un nœud illustré richement tfl/J De maints rubis et maintes perles rondes

Serre les flots de ses deux tresses blondes, ■r Mon cœur se plaît en son contentement . / -

Quel plaisir est-ce,^àWçoïs quelle merveille, » Quand ses cheveux, troussés dessus l'oreille, D'une Vénus imitent la façon ?

Quand d'un bonnet sa tête elle Adonise,^ Et qu'on ne sait s' elle est fille ou garçon, Tant sa beauté en tous deux se déguise ?

JL-

4 II

Quand je te voy encourant à part toy, < Toute amusée avecques ta pensée, Un peu la tête encontre-bas baissée, Te retirant du'vulgàiré^ël de moy :

[135]

Je veux souvent pour rompre mon émoy, Te saluer, mais ma voix offensée, De trop de peur se retient ânïassëe Dedans la bouche et me laisse tout cby.

Mon œil confus ne peut souffrir ta vue ; De ses rayons mon âme tremble émue ; Langue ne voix ne font leur action.

Seuls mes soupirs, seul mon triste visage

Parlent pour moy, et telle passion

De mon amour donne assez témoignage.

Je veux lire en trois jours l'Iliade d'Homère, 3+-*^r^ Et pour ce, Cory don, ferme bien TMfssur moy * Si rien me vient troubler, je t'assure ma foy, 1- _Tu sentiras combien pesante est ma colère.

Je ne veux seulement que notre chambrière ^ Vienne faire mon lit, ton compagnon, ni^toyv v Je veux trois j purs entiers demeurer à feqùoy, Pour folâtrer après une semaine entière.

Mais si quelqu'un venoit de la part de Cassandre

Ouvre lui tôt la porte et ne le fais attendre,

Soudain entre en ma chambre, et me viens accoutrer,

Je veux tant seulement à lui seul me montrer ; Au reste, si un Dieu vouloit pour moy descendre Du Ciel, ferme la porte et ne le laisse entrer.

[136]

XXXIX. Les amours de Marie.

i

Marie, levez- vous, ma jeune paresseuse.

la gaie Alouette au ciel a fredonné /■

Et j à le Rossignol doucement jargonné

Dessus F épine assis sa complainte amoureuse. *~

Sus, debout ! Allon voir l'herbelette perleuse Et votre beau rosier de boutons couronné, 1 Et vos œillets mignons ausquels aviez donné ^ Hier au soir de l'eau, d'une main si soigneuse. *w

Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux ! D'être plus-tôt que moy ce matin éveillée : ; Mais le dormir de l'Aube, aux filles gracieux,

Vous tient d'un doux sommeil encor les yeux sillée, : .

! çà ! que je les baise et votre beau tetin <

Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin ! '

il

Vous méprisez nature : êtes-vous si cruelle De ne vouloir aimer ? Voyez les Passereaux Qui démènent l'amour, voyez les Colombeaux, Regardez le Ramier, voyez la Tourterelle ;

Voyez deçà delà d'une frétillante aile Voleter par les bois les amoureux oiseaux, Voyez la jeune vigne embrasser les ormeaux, Et toute chose rire en la saison nouvelle.

[137]

Ici la bergerette, en tournant son fuseau, Dégoise ses amours et le pastoureau Répond à sa chanson, ici toute chose aime :

Tout parle de l'amour, tout s'en veut enflammer ; Seulement votre cœur, froid d'une glace extrême, Demeure opiniâtre et ne veut point aimer.

in

Chanson. ^ ^

Quand ce beau Printemps je voy, At\ mrt

J'aperçoy > Rajeunir la terre et Tonde, Et me semble que le jour

Et T amour Comme enfans naissent au monde.

Quand je voy les grands rameaux " Des dftnea—

Qui sont lasses de he^ Je pense être pris es laz

De ses bras, Et que mon col elle serre.

Quand j'entens la douce vois

Par les bois Du gay Rossignol qui chante, r D'elle je pense jouir /

Et ouyr Sa douce voix qui m'enchante.

[138]

Quand je voy pn quelque endroit

Un Pin droit, Ou quelque arbre qui s'élève, Je me laisse décevoir

Pensant voir Sa belle taille et sa grève?/

Quand le Soleil tout riant

D'orient Nous montre sa blonde tresse, Il me semble que je voy

Davant moy ? Lever ma belle maîtresse.

Quand je sens parmy les prés

Les fleurs dont la terre est pleine, , Lors je fais croire à mes sens,^^^/

Que je sens . ^ew^.^n La douceur de son haleine.

Bref je fais comparaison

Par raison Du Printemps et de m' amie ; Il donne aux fleurs la vigueur,

Et mon cœur D'elle prend vigueur et vie.

Ha ! maîtresse, mon soucy,

Viens icy ; Viens contempler la verdure : Les fleurs de mon amitié

Et seule tu n en as cure.

[ 139 ]

Au moins lève un peu tes yeux

Gracieux,^/ Et voy ces deux colombelles, Qui font naturellement

Doucement U amour du bec et des ailes ;

Et nous, sous ombre d'honneur,

AcU* . Le bon heur ^ t^o^d > Trahisses par une crainte ; Les oiseaux sont plus heureux

Amoureux, Qui font T amour sans contrainte,

Toutesfois ne perdons pas

Nos éb£ti;'r' Pour ces loix tant rigoureuses ; Mais, si tu m'en crois, vivons

Et suivons Les colombes amoureuses.

Pour effacer mon émoy Baise moy,

Rebaise moy ma Déesse ;

Ne laissons passer en vain Si soudain

Les ans de notre jeunesse.

^ IV

Stances sur la mort de Marie.

Je lamente sans réconfort, * Me souvenant de cette mort*.

\ frU.<f4b* /7&ryé t-pUt-ZX-

[140]

Q>é*J***U' Qui déroba ma douce vie ; >

1 Pensant en ces yeux qui souloient ^ Faire de moy ce qu'ils vouloient, c De vivre je n'ay plus envie. b-

Ciel, que tu es malicieux ! ou— Qui eût pensé que ces beaux yeux

Qui me faisoient si douce guerre/^"1^ Ces mains, cette bouche et ce front, Qui prirent mon cœur, et qui l'ont, Ne fussent maintenant que terre !

Helas ! ou est ce doux parler, Co^n^cé^ ou^^ cl^vw^> Ce ris qui me faisoit apprendre r^- Que c'est qu'aimer ? Ha, doux refus !

Ha, doux dédains, vous n'êtes p^us / Vous n'êtes plus qu'un peu de cendré 1

Toutesfois en moy je la sens

Encore l'objet de mes sens,

Comme à l'heure qu'elle étoit vive : - oJU<^

Ny mort ne me peut retarder,

Ny tombeau ne me peut garder,

Que par penser je ne la suive.

Si je n'eusse eu l'esprit chargé De vaine erreur, prenant congé De sa belle et vive figure, Oyant sa voix qui sonnoit mieux Que de coutume, et ses beaux yeux Qui reluisoient outre mesure,

Et son soupir qui m'embrasoït,*^ J'eusse bien vu qu'ell' me disoit :

ta ot*^\ Or' soûle toy de mon^isage, !/.- s^w Si jamais tu en eus soucT: "

Tu ne me verras plus ici, Je m'en vais faire un long voyage.

W Comme on voit sur la branche, au mois de May, la rose ^ En sa bellë jeunesse, en sa première fleur Rendre le,ciel jaloux de sa vive couleur, Quand r Attende ses pleurs au point du jour l'arrose ;

& 1 w

La^hs sa feuille^ SSfcpc^ U <* /Embaumant les jardins et les arbres d'odeur : Mais battue ou de pluie ou d'excessive ardeur^^ , Languissante elle meurt, feuille à feuille "Ôeclbse. Y

1 . .

Ainsi en ta première et jeune nouveauté,

Quand la terre et le ciel honoroient ta beauté,

La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçoy mes larmes et 'mes pleurs, 3 ^r Çe^se, plein de lait, ce panier plein de fleurs, j7*^** ^ Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.

XL. Ode. /£^> crU

J'ay l'esprit tout ennuyé D'avoir trop étudié Les Phœnomènes d' Arate ; Il est temps que je m'ébatte Et que j'aille aux champs jouer. Bons Dieux ! qui voudroit louer

é [ 142 ]

Ceux qui collés sus^un livre N'ont jamais^&ûcYde vivre ?

Çj[ue iwù^ertl5* îm^e^t*" f Sinon de npus ennuyer ? Et soin jÔéssus^om a^oïtr%w A nous, qui serons peut être Ou ce matin, pu çe^soir Victime de l'unffîerioir \ *d*<*Zl De T Orque qui ne pardonne, Tant il est fier, à personne.

' Corydon, marche devant, Sache le bon vin se vend ; Fay refraîchir la bouteille, Cherche une ombrageuse treille Pour sous elle me coucher. Ne m'achète point de chair, Car tant soit elle frïanae, * L'Été je hais la viande.

Achète des abricots,

Des 'pompons, des artichôs,

Des fraises et de la crème ;

C'est en Été ce que j'aime,

Quand sur le bord d'un ruisseau

Je la mange au bruit de l'eau,

Étendu sur le rivage

Ou dans un antre sauvage.

1 4 ê^/njrj Ores que je suis cfisposTf* Je veux rire sans repos, De peur que la maladie, Un de ces jours ne me die :

Je t'ai m^n^en^^^k^^£^Xm^û Meurs, galand, c est trcfp vécu

[X43J

s/

XLI. Odelette. >

Mignonne, allons voir si la rose Qui ce matin avoit déclose Sa robe de pourpre au Soleil, A point perdu cette vêprée Les plis de sa robe pourprée, Et son teint au vôtre pareil.

Étas ! voyez comme en peu d'espace, Mignonne, elle a dessus la placey Las ! Las ! se^ beauté^ laissé choir ! O vraiment rhgtrâtre 'Nature ! Puis qu'une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir !

fr*^ Donc, si vous me croyez, mignonne, w^syS ^ Tandis que votre âge fleuronne K/S^uWtf En sa plus verte nouveauté, ^\ Cueillez, cueillez votre jeunesse : Comme à cette fleur, la vieillesse Fera ternir votre beauté.

<r^J XLII. Ode.

Nous ne tenons en notre main Le temps futur du lendemain ; La vie n'a point d'assurance ; Et pendant que nous desirons La faveur des Rois, nous mourons Au milieu de notre espérance.

[ 144]

L'homme après son dernier trépas

Plus ne boit ne mange bas,

Et sa grange qu'il a laissée

Pleine de blé devant sa fin

Et sa cave pleine de vin

Ne luy viennent plus en pensée.

! quel gain apporte l'émoy ! Va, Corydon, apprête-moy Un lit de roses épanchées ; Il me plait, pour me défâcher, A la renverse me coucher Entre les pots et les jonchées.

Fay moy venir d'Aurat ici, Fais y venir Jodelle aussi, Et toute la Musine troupe ; Depuis le soir jusqu'au matin Je veux leur donner un festin, Et cent fois leur pandre la coupe.

Verse donc et reverse encor Dedans cette grand' coupe d'or, Je vais boire à Henry Estienne, Qui des Enfers nous a rendu Du vieil Anacréon perdu La douce lyre Teïenne.

A toy, gentil Anacréon,

Doit son plaisir le biberon,

Et Bacchus te doit ses bouteilles ;

Amour son compagnon te doit

Venus, et Silène qui boit

L'Été dessous l'ombre des treilles.

[145]

^ J XLIIL Ode.

Versons ces roses près ce vin, Près de ce vin versons ces roses, Et boivons l'un à l'autre, à fin Qu'au cœur nos tristesses encloses Prennent en boivant quelque fin.

La belle Rose du Printemps, Aubert, admoneste les hommes Passer joyeusement le temps, Et pendant que jeunes nous sommes, Ébattre la fleur de nos ans.

Tout ainsi qu'elle défleurit,

Fanie en une matinée,

Ainsi notre âge se flétrit,

Las ! et en moins d'une journée

Le printemps d'un homme périt.

Ne vis-tu pas hier Brinon Parlant et faisant bonne chère, Qui, las ! aujourd'huy n'est sinon Qu'un peu de poudre en une bière, Qui de luy n'a rien que le nom ?

Nul ne dérobe son trépas, Car on serre tout en sa nasse, Rois et pauvres tombent là-bas ; Mais ce-pendant le temps se passe, Rose, et je ne te chante pas.

(2,829) I0

[146]

La Rose est l'honneur d'un pourpris, La Rose est des fleurs la plus belle, Et dessus toutes a le pris ; C'est pour cela que je l' appelle La violette de Cypris.

La Rose est le bouquet d'Amour, La Rose est le jeu des Charités, La Rose blanchit tout autour, Au matin, de perles petites Qu'elle emprunte du point du jour.

La Rose est le parfum des Dieux, La Rose est l'honneur des pucelles Qui leur sein beaucoup aiment mieux Enrichir de Roses nouvelles Que d'un or tant soit précieux.

Est-il rien sans elles de beau ? La Rose embellit toutes choses, Venus de Roses a la peau, Et l'Aurore a les doigts de Roses, Et le front le Soleil nouveau.

Les Nymphes de Rose ont le sein, Les coudes, les flancs et les hanches ; Hébé de Roses a la main, Et les Charités, tant soient blanches, Ont le front de Roses tout plein.

Que le mien en soit couronné, Ce m'est un Laurier de victoire ; Sus, appelions le deux-fois-né, Le bon père, et le faisons boire, De ces Roses environné.

[ 147]

Bacchus, épris de la beauté

Des Roses aux feuilles vermeilles,

Sans elles n'a jamais été

Quand en chemise sous les treilles

Il boit au plus chaud de l'Été.

v7

XLIV. Ode.

Bel Aubépin fleurissant, Il <

Verdissant Le long de ce beau rivage, Tu es vêtu jusqu'au bas

D une lambrunche sauvage.

Deux camps de rouges fourmis

Se sont mis ^^^^ En garnison sous ta souche Y Dans les pëft ûîè tie ton tronc

Les avettes ont leur couche.

Le chantre Rossignolet

lyôlîvel^rj^ W^-^ié pxcjtrt

Courtisant sa bien-aimée,

Pour ses amours alléger

Vient loger / é 1 ous les ans en ta ramee.

Sur ta cune il fait son nid

Tout uny De mousse et de fine soye ses petits écTorrônt,

Qui seront _ De mes mains la douce proye.'

[ 148]

Or vy ! gentil Aubépin,

Vy sans fin ! Vy ! sans cpe jamais tonnerre, Ou la côl^née, ou les vents,

Ou les temps Te puissent ruer par terre !

XLV. Ode.

Quand je suis vingt ou trente mois Sans retourner en Vandomois, Plein de pensées vagabondes, Plein d'un remors et d'un souci, Aux rochers je me plains ainsi, Aux bois, aux antres et aux ondes :

« Rochers, bien que soyez âgés De trois mil ans, vous ne changez Jamais ny d'état ny de forme : Mais toujours ma jeunesse fuit, Et la vieillesse qui me suit, De jeune en vieillard me transforme.

« Bois, bien que perdiez tous les ans En Thyver vos cheveux plaisans, L'an d'après, qui se renouvelle, Renouvelle aussi votre chef : Mais le mien ne peut de rechef R' avoir sa perruque nouvelle.

« Antres, je me suis vu chez vous Avoir jadis verds les genous, Le corps habile et la main bonne ; Mais ores j'ay le corps plus dur, Et les genous, que n'est le mur Qui froidement vous environne.

[ 149]

« Ondes, sans fin vous promenez

Et vous menez et ramenez

Vos flots d'un cours qui ne séjourne ;

Et moy, sans faire long séjour

Je m'en vais de nuit et de jour

Au lieu d'où plus on ne retourne.

« Si est-ce que je ne voudrois

Avoir été rocher ou bois,

Pour avoir la peau plus épaisse,

Et vaincre le temps emplumé :

Car, ainsi dur, je n'eusse aimé

Toy, qui m'as fait vieillir. Maîtresse ! »

XLVI. A la forêt de Gastine.

Couché sous tes ombrages ver£,

Gastine, je te chante Autant que les Grecs par leurs vers

La forêt d'Erymanthe.

A la race future De combien obligé je suis A ta belle verdure :

Mate*

Toy qui sous Pabry de tes bois Ravy d'esprit m'ami^e?^ ^ '

Toy qui fais qu'à toutes les fois Me répondent les Muses ;

Toy par qui de ce méchant soin

,ors qu'en toy je me pfers bien loin, Parlant avec un livre ;

Car , malin, celer je ne puis

Tout fmric je me délivre,

[i5o]

Tes Bocages soient toujours pleins D'amoureuses brigades

De Satyres et de Sylvains, La crainte des Naiades I

En toy habite désormais

Des Muses le collège, Et ton bois ne sente j amais

La flamme sacrilège !

^ XLVII. Angoisses patriotiques.

Ha ! que diront là-bas sous les tombes poudreuses

De tant de vaillants rois les âmes généreuses !

Que dira Pharamond, Clodion et Clovis !

Nos Pépins ! nos Martels ! nos Charles ! nos Loys,

Qui de leur propre sang, à tous périls de guerre,

Ont acquis à leurs fils une si belle terre !

Que diront tant de ducs et t^tnt d'hommes guerriers,

Qui sont morts d'uné^ïaië au combat les premiers,

Et pour France ont souffert tant de labeurs extrêmes,

La voyant aujourd'hui détruire par soi-même ?

Ils se repentiront d'avoir tant travaillé,

Assailli, défendu, guerroyé, bataillé,

Pour un peuple mutin, divisé de courage,

Qui perd en se jouant un si bel héritage.

Héritage opulent, que toy peuple qui bois

La Tamise albionne et toy More qui vois

Tomber le chariot du soleil sur ta tête

Et toy race gothique aux armes toujours prête,

Qui sens la froide bise en tç^j^pveuxjv^rrter

Par armes n'aviez su ny frojssé'r ny donter. -

Car tout ainsi qu'on voit de la dure cognée

Moins reboucher le fer, plus est embeàbgnee" ^

couper, â brancher et à Σndre du bois, Âmsi par le travail s^ndurqDe François : Lequel n'ayant trouvé'^ûi par armes le donte De son propre couteau soy-même se sùrrrl^itl^

(Discours des misères de ce temps.) XLVIII. Les amours d'Hélène.

i

Je liay d'un filet de soye cramoisie, Votre bras l'autre jour, parlant avecques vous : Mais le bras seulement fut captif de mes nouds, Sans vous pouvoir lier ny cœur ny fantaisie.

Beauté, que pour maîtresse unique j'ay choisie Le sort est inégal : vous triomphez de nous. Vous me tenez esclave esprit, bras et genous ; Et Amour ne vous tient ny prise ny saisie.

Je veux parler, Maîtresse, à quelque vieil sorcier

Afin qu'il puisse au mien votre vouloir lier,

Et qu'une même playe à nos cœurs soit semblable.

Je faux : l'amour qu'on charme est de peu de séjour, Etre beau, jeune, riche, éloquent, agréable, Non les vers enchantés, sont les sorciers d'amour.

n

ôtez votre beauté, ôtez votre jeunesse, Otez ces rares dons que vous tenez des cieux, Otez ce docte esprit, ôtez moy ces beaux yeux, Cet aller, ce parler digne d'une Déesse :

[152]

Je ne vous seray plus d'une importune presse, Fâcheux comme je suis. Vos dons si précieux Me font, en les voyant, devenir furieux, Et par le désespoir l'âme prend hardiesse.

Pour ce, si quelquefois je vous touche la main, Par courroux votre teint n'en doit devenir blême. Je suis fol, ma raison n'obéit plus au frein,

Tant je suis agité d'une fureur extrême !

Ne prenez, s'il vous plaît, mon offense à dédain,

Mais, douce, pardonnez mes fautes à vous-même.

ni

Nous promenant tout seuls, vous me dites, Maîtresse, Qu'un chant vous déplaisoit, s'il étoit doucereux, Que vous aimiez les plaints des tristes amoureux, Toute voix lamentable et pleine de tristesse.

« Et pour ce, disiez- vous, quand je suis loin de presse, Je choisis vos sonnets qui sont plus douloureux : Puis d'un chant qui est propre au sujet langoureux, Ma nature et Amour veulent que je me paisse. »

Vos propos sont trompeurs. Si vous aviez souci De ceux qui ont un cœur larmoyant et transi, Je vous f erois pitié par une sympathie :

Mais votre œil cauteleux, trop finement subtil, Pleure en chantant mes vers, comme le Crocodil, Pour mieux me dérober par f eintise la vie.

[153]

IV

Vous me dites, Maîtresse, étant à la fenêtre, Regardant vers Montmartre et les champs d'alentour : « La solitaire vie, et le désert séjour Valent mieux que la Cour ! Je voudrais bien y être !

A Theure mon esprit de mes sens seroit maître, En jeûne et oraisons je passerois le jour, Je défirois les traits et les flammes d'Amour : Ce cruel de mon sang ne pourroit se repaître. »

Quand je vous répondy : « Vous trompez de penser Qu'un feu ne soit pas feu pour se couvrir de cendre ; Sur les cloîtres sacrés la flamme on voit passer ;

Amour dans les déserts comme aux villes s'engendre. Contre un Dieu si puissant, qui les Dieux peut forcer, Jeûnes ny oraisons ne se peuvent défendre.

v

Prenant congé de vous, dont les yeux m'ont donté, Vous me dites un soir, comme passionnée : « Je vous aime, Ronsard, par seule destinée, Le Ciel à vous aimer force ma volonté.

Ce n'est votre savoir, ce n'est votre beauté Ny votre âge qui fuit vers l'Automne inclinée ; Ce n'est ny votre corps, ny votre ame bien-née, C'est seulement du Ciel l'injuste cruauté.

[ 154 ]

Vous voyant, ma Raison ne s'est pas défendue. Vous puissé-je oublier comme chose perdue I Hélas ! je ne saurois, et je le voudrois bien.

Le voulant, je rencontre une force au contraire. Puis qu'on dit que le Ciel est cause de tout bien, Je n'y veux résister, il le faut laisser faire. »

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,

Assise auprès du feu, clévidant et filant,

Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant :

« Ronsard me célébroit, du temps que j'étois belle ! &

Lors vous n'aurez servante, oyanr telle nouvelle, Déjà sous le labeur à demy ^mmeillant, Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant, Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je seray sous la terre et, fantôme sans os,

Par les ombres myrteux je prendray mon repos ;

Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain, Cueillez dès aujourd'huy les roses de la vie.

VII

Le soir qu'Amour vous fit en la salle descendre Pour danser d'artifice un beau ballet d'Amour, Vos yeux, bien qu'il fût nuit, ramenèrent le jour, Tant ils surent d'éclairs par la place répandre.

[155]

Le ballet fut divin, qui se souloit reprendre, Se rompre, se refaire, et tour dessus retour Se mêler, s'écarter, se tourner à l'entour, Contre-imitant le cours du fleuve de Méandre ;

Ores il étoit rond, ores long, or'étroit,

Or'en pointe, en triangle, en la façon qu'on voit

L'escadron de la Gruë évitant la froidure.

Je faux : tu ne dansois, mais ton pied voletoit Sur le haut de la terre ; aussi ton corps s'étoit Transformé pour ce soir en divine nature.

VIII

Je ne serois marry, si tu contois ma peine, De conter tes degrés, recontés tant de fois ; Tu loges au sommet du Palais de nos Rois : Olympe n'avoit pas la cime si hautaine.

Je pers à chaque marche et le pouls et l'haleine : J'ay la sueur au front, j'ai l'estomac penthois, Pour ouïr un nenny, un refus, une vois De dédain, de froideur et d'orgueil toute pleine.

Tu es comme Déesse assise en très-haut lieu. Pour monter en ton ciel je ne suis pas un Dieu. Je ferai de la Court ma plainte coutumière,

T' envoyant jusqu'en haut mon cœur dévotieux.

Ainsi les hommes font à Jupiter prière :

Les hommes sont en terre et Jupiter aux cieux.

[156]

XLIX. Adieux à la forêt de Gastine.

Elégie.

Écoute, Bûcheron (arrête un peu le bras), Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas, Ne vois tu pas le sang, lequel dégoûte à force, Des Nymphes qui vivoient dessous la dure écorce Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts et de détresses Mérites tu, méchant, pour tuer des Déesses ?

Forêt, haute maison des oiseaux bocagers, Plus le Cerf solitaire et les Chevreuls légers Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière Plus du Soleil d'Été ne rompra la lumière.

Plus l'amoureux Pasteur sur un tronc adossé Enflant son flageolet à quatre trous percé, Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette, Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette. Tout deviendra muet, Écho sera sans voix ; Tu deviendras campagne, et en lieu de tes bois, Dont l'ombrage incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue ; Tu perdras ton silence, et haletans d'effroy, Ny satyres, ny Pans ne viendront plus chez toy.

Adieu vieille forêt, le jouet de zéphyre, premier j'accorday les langues de ma lyre, premier j'entendis les flèches résonner D'Apollon, qui me vint tout le cœur étonner, premier admirant la belle Calliope, Je devins amoureux de sa neuvaine trope,

[i57]

Quand sa main sur le front cent roses me jeta, Et de son propre lait Euterpe m'allaita.

Adieu vieille forêt ! adieu têtes sacrées !

De tableaux et de fleurs autrefois honorées,

Maintenant le dédain des passans altérés,

Qui, brûlés en Été des rayons éthérés,

Sans plus trouver le frais de tes douces verdures

Accusent vos meurtriers et leur disent injures.

Adieu chênes ! couronne aux vaillants citoyens, Arbres de Jupiter, germes Dodonéens, Qui premiers aux humains donnâtes à repaître, Peuples vraiment ingrats, qui n'ont su reconnoître Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers, De massacrer ainsi nos pères nourriciers !

Que l'homme est malheureux qui au monde se fie !

O Dieux, que véritable est la Philosophie

Qui dit que toute chose à la fin périra,

Et qu'en changeant de forme une autre vêtira,

De Tempé la vallée un jour sera montagne,

Et la cime d'Athos une large campagne,

Neptune quelquefois de blé sera couvert.

La matière demeure et la forme se perd.

L. Les derniers moments ; la mort, i

Ah ! longues nuits d'hyver, de ma vie bourrelles, Donnez moy patience et me laissez dormir, Votre nom seulement et suer et frémir Me fait par tout le corps, tant vous m'êtes cruelles.

[158]

Le sommeil tant soit peu n'évente de ses ailes Mes yeux toujours ou vers, et ne puis affermir Paupière sur paupière, et ne fais que gémir, Souffrant, comme Ixion, des peines éternelles.

Vieille ombre de la terre, ainçois Y ombre d'enfer, Tu m'as ouvert les yeux d'une chaîne de fer, Me consumant au lit, navré de mille pointes :

Pour chasser mes douleurs amène moy la mort. Ha ! mort, le port commun, des hommes le confort, Viens enterrer mes maux ! je t'en prie à mains jointes.

il

Il faut laisser maisons et vergers et jardins, Vaisselles et vaisseaux que l'artisan burine, Et chanter son obsèque en la façon du Cygne, Qui chante son trépas sur les bords Maeandrins.

C'est fait ! j'ai dévidé le cours de mes destins, J'ay vécu, j'ay rendu mon nom assez insigne. Ma plume vole au ciel, pour être quelque signe Loin des appas mondains qui trompent les plus fins.

Heureux qui ne fut onc ! plus heureux qui retourne En rien comme il étoit, plus heureux qui séjourne, D'homme fait nouvel ange, auprès de Jesuchrist,

Laissant pourrir çà bas sa dépouille de boue Dont le sort, la fortune et le destin se joue, Franc des liens du corps pour n'être qu'un esprit.

[159]

ni

A son âme.

Amelette Ronsardelette, Mignonnelette doucelette, Très chère hôtesse de mon corps, Tu descens bas faiblelette, Pâle, maigrelette, seulette, Dans le froid Royaume des mors : Toutesfois simple, sans rgmors y J)a meurtre, poison ou rancune, M^rïsàritïaveurs et trésors Tant enviés par la commune.

Passant, j'ay dit,/suy ta fortune, Ne trouble mon repos, je dors.

LI. Dialogue de Ronsard et des Muses.

Ode.

RONSARD

Pour avoir trop aimé votre bande inégale, Muses, qui défiez, ce dites-vous, les temps, J'ay les yeux tous battus, la face toute pâle, Le chef grison et chauve, et si, n'ay que trente ans.

PIERRE DE RONSARD (1524-1585)

(D'après une ancienne gravure.)

160

[i6i]

MUSES

Au nocher, qui sans cesse erre sur la marine, Le teint noir appartient ; le soldat n'est point beau Sans être tout poudreux ; qui courbe la poitrine Sur nos livres est laid, s'il n'a pâle la peau.

RONSARD

Mais quelle récompense auray-je de tant suivre Vos danses nuit et jour, un Laurier sur le front ? Et ce-pendant les ans, ausquels je dûsse vivre En plaisirs et en jeux, comme poudre s'en vont ?

MUSES

Vous aurez en vivant une fameuse gloire, Puis, quand vous serez mort, votre nom fleurira ; L'âge de siècle en siècle aura de vous mémoire, Seulement votre corps au tombeau pourrira.

RONSARD

O le gentil loyer ! que sert au vieil Homère, Ores qu'il n'est plus rien sous la tombe là-bas, Et qu'il n'a plus ny chef, ny bras, ny jambe entière, Si son renom fleurit, ou s'il ne fleurit pas ?

MUSES

Vous êtes abusé : le corps dessous la lame Pourry ne sent plus rien, aussy ne luy en chaut ; Mais un tel accident n'arrive point à l'âme, Qui sans matière vit immortelle haut.

(2,829) Il

[ i62]

RONSARD

Bien, je vous suivray donc d'une face riante, Dussè-je trépasser de l'étude vaincu, Afin qu'après ma mort à la race suivante Je ne soys diffamé qu'en porc j'auray vécu.

MUSES

Voilà sagement dit : ceux dont la fantaisie Sera religieuse et dévote envers Dieu, Toujours malgré les ans vivra leur Poésie, Et dessus leur renom la Parque n'aura lieu.

VIII

L'ÉCOLE DE RONSARD

163

JOACHIM DU BELLAY

^ LU. L'idée.

Si notre vie est moins qu'une journée En T éternel ; si Tan, qui fait le tour, Chasse nos jours sans espoir de retour, Si périssable est toute chose née,

Que songes-tu, mon âme emprisonnée ? a / Pourquoi te plaît F obscur de nojrejpur ? Si pour voler en un plus clair séjour, Tu as au dos l'aile bien empennée ?

est le bien que tout esprit désire, Là, le repos tout le monde aspire. c est l'amour ; là, le plaisir encore ; ^

Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée, ML

Tu y pourras reconnaître l'idée

De la beauté qu'en ce monde j'adore ! ^

(L'Olive, CXIII.)

ABSIDE DE L'ANCIENNE ÉGLISE DU PRIEURÉ DE SAINT-COSME-LÈS-TOURS, MOURUT RONSARD

.S

v LUI. La Suisse.

La terre y est fertile, amples les édifices, Les poêles bigarrés et les chambres de bois, La police immuable, immuables les lois, Et le peuple ennemi de f offerts et de vices.

166

Ils boivent nuit^ et ^jour en Bretons et Suisses,

Ils sont"çfats et rëfàrcs^et mangent plus que trois :

Voilà les compagnons et correcteurs des Rois,

Que le bon Rabelais a surnommés S$âëîs%es. ^^^u^*^**

Ils n'ont jamais changé leurs habits et façons, Ils hurlent comme chiens leurs barbares chansons, Ils comptent à leur mode et de tout se font croire ;

Ils ontlorWbeaux lacs et force sources d'eau, Force près, force bois. J'ai du reste, Belleau, Perdu le souvenir, tant ils me firent boire.

LIV.

{Regrets, CXXXV.)

Regrets du pays nâtai-' y^j^S^

Heureux qui^comme Ulysse, a fait lin beau voyage, ' Ou comme cestùi-là qui conquit la toison Et puis est retourné, plein d'usage' et raison, Vivre entre ses parents le reste de son âge.

m

Quand reverrai-je, hélas ! de mon petit village Fumer la cheminée, et en quelle saison Reverrai-je le clos de ma pauvre maison, Qui m'est une province et beaucoup davantage ?

Plus me.plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux Que des palais romains le front audacieux ; Plus que le marbre dur me plaît l'anïoïsé fine ;

Plus mon Loire gàuïois que le Tibre latin, Plus mon petit Lyré que le mont Palatin, Et plus que l' air/marin la douceur angevine.

{Regrets, XXXII.)

[i68]

pu k CtÙ^t/l > t > çrr& âZ/ 7*p~

* lv: - A Rons/rd^rrr^S

HEUREU^de qui la mort de sa gloire est jmivie, Et plus heureux jcëhiy dont rimirïortarrtiT Ne prend commencement de la postérité, P*** '* Mais devant que la mort ait son âme ravie.

Tu jouis, mon Ronsard, même durant ta vie, De l'immortel honneur que tu as mérité. Et devant que mourir (rare félicité)

'*~dU#*^r «ïtzg Ton heureuse* vertu triomphe de l'envie.

Courage donc (Ronsard) la victoire est à toy ,

ûJg/uP^isque de ton çô(tg_est la faveur du roy : asvtM^<?&du laurier vainqueur tes tempes se couronnent,

Et la tourbg épjis^à l'entour de ton flanc Ressemble ces feiprîîs qui là-bas, environnent Le grand prêtre de Thrace au long sourpely blanc.

- i n "/^ ' '(Regrets, XX.)

si

LVI. Chanson.

D un vanneur de oie aux vents.

A vous, troiipeje^ère, Qui d'aile passagère Par le monde volez, Et d'un sifflant murmure L'ombrageuse verdure Doucement ébranlez,

[i69J

J'offre ces violettes, Cesnscef ces fleurettes Et ces roses icy, Ces vermeillettes roses, t Tout fraîchement écloses Et ces œillets aussi.

Dejvotre douce haleine Ëwrrtez cette plaine, Éventez ce séjour 't t Cependant que j'afianne A mon blé que je v^niiè' A la chaleur du jour.

(Divers Jeux rustiques.)

JEAN -ANTOINE DE BAÏF

LVIL Le Printemps.

La froidure paresseuse De l'hiver a fait son temps : Voicy la saison joyeuse Du délicieux printemps.

La terre est d'herbes ornée, L'herbe de fleurettes l'est ; La feuillure retournée Fait ombre dans la forêt.

Or oyez dans le bocage Le flageolet du berger, Qui agace le ramage Du rossignol bocager.

[ 170]

Voyez Tonde clère et pure Se crêper dans les ruisseaux ; Dedans voyez la verdure De ces voisins arbrisseaux.

La mer est calme et bonasse ; Le ciel est serein et cler, La nef jusqu'aux Indes passe ; Un bon vent la fait voler.

Les ménagères avétes Font çà et un doux bruit, Voletant par les fleurettes Pour cueillir ce qui leur duit

En leur ruche elles amassent Des meilleures fleurs la fleur : C'est afin qu'elles en fassent Du miel la douce liqueur.

Tout résonne des voix nettes De toutes races d'oyseaux : Par les chams des alouettes, Des cygnes dessus les eaux.

Aux maisons les arondelles, Les rossignols dans les boys, En gayes chansons nouvelles Exercent leurs belles voix...

Donc si le chanter m'agrée, N'est-ce pas avec raison, Puis qu'ainsi tout se recrée Avec la gaye saison ?

(Les Passe-Temps, livre I.)

[i7i. 3,

REMY BELLEAU

LVIII. Vendangeurs.

Cétoit en la saison que la troupe rustique S'apprête pour couper de cette plante unique, De ce rameau sacré le raisin pourprissant : Cétoit en la saison que le fruit jaunissant Laisse veuve la branche, et le souillard Autonne Fait écumer les bords de la vineuse tonne : Un chacun travailloit, l'un après le pressoir, L'autre à bien étouper le ventre à l'entonnoir, Et d'un fil empoissé avec un peu d'étoupes Calfeutrer les bondons ; les uns lavoient les coupes, Et rinçoient les barils, autres sur leurs genoux Aïguisoient des faussets pour percer les vins doux, Et piquottans leurs flancs d'une adresse fort gaye En trois tours de foret faisoient saigner la playe, Puis à bouillons fumeux le faisoyent doisille