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COMPLÈTES
D’AMBROISE PARÉ.
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PARIS. — IMPRIMERIE DE BOURGOGNE ET MARTINET, ru* JaroV . 3o.
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OEUVRES
COMPLÈTES
D’AMBROISE PARE
REVUES ET COLLATIONNEES SUR TOUTES LES ÉDITIONS,
AVEC LES VARIANTES;
ORNÉES DE 217 PLANCHES ET DU PORTRAIT DE L’AUTEUR ,
ACCOMPAGNÉES DE NOTES HISTORIQUES ET CRITIQUES ,
ET
PRÉCÉDÉES D’UNE INTRODUCTION
sur l’origine et les progrès
DE LA CHIRURGIE EN OCCIDENT DU SIXIÈME AU SEIZIEME SIÈCLE,
ET SUR LA VIE ET LES OUVRAGES D’AMBROISE PARE,
PAR
J.-F. MA LG A IGNE.
.abor i rn probus omuia vinci t.
A. Paré.
TOME TROISIÈME.
A PARIS,
CHEZ J. * B. BAILLIÈRE,
LIBRAIRE DE L’ACADÉMIE ROYALE DE MÉDECINE,
RUE DE L’ÉCOLE-DE-MÉDECINE , 17.
A LONDRES CHEZ II. BAILLIÈRE, 219, REGENT STREET
PREFACE
DU TROISIÈME VOLUME.
Voici le dernier volume de cette nouvelle édition , et, si cette expression m’était permise , la dernière pierre du monument littéraire que j’ai voulu élever à la mémoire et au génie d’Am- broise Paré. Le piédestal aurait pu être plus digne de la statue ; le seul témoignage que je veuille me rendre, c’est que pendant deux années d’un travail assidu et opiniâtre, je n’y ai point épar- gné mes efforts. J'ai tâché autant qu’il était en moi, et dans mon introduction, et dans mes notes, de peindre ce grand homme au milieu de son époque , de mettre ses doctrines en regard des doctrines rivales, afin que les lecteurs, embrassant d’un coup d’œil le point de départ et le point d’arrivée, pussent mieux mesurer le chemin qu’il avait fait. A l’égard du texte, je n’ai rien négligé pour le rendre complet, exact, purgé des additions et des altérations étrangères ; et j’ose le dire avec confiance, c’est par là surtout que cette édition l’emportera sur toutes les autres. 11 n’est pas inutile de rappeler que la quatrième édition, publiée encore par Ambroise Paré lui-même, offre des lacunes notables ;
m.
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It
PRÉFACE.
que la cinquième , plus complète , présente déjà quelques alté- rations provenant des éditeurs posthumes ; que ces altérations ont été toujours en augmentant jusqu’à la huitième, plus com- plète que les précédentes , et bien moins complète encore que la nôtre. Quant aux éditions de Lyon, qui avaient , je ne sais comment, usurpé une certaine réputation dans la librairie, elles peuvent être mises sur le même rang que les plus honteuses contrefaçons.
J 'ajouterai pour les chirurgiens qui citent Paré sur la foi des traductions étrangères, que ces traductions ne méritent qu’une médiocre confiance. Elles ont toutes été calquées sur la version latine, faite elle-même d’après la deuxième édition fran- çaise, et ne contiennent en conséquence que vingt-huit livres, y compris l’introduction ; quelques unes seulement y ont ajouté l’apologie et les voyages. Mais ce qui est plus grave, la compa- raison habituelle du texte français et du texte latin m’a fait voir qu’en un très grand nombre d’endroits, le traducteur avait pris des licences hors de toute mesure, sautant des phrases , des pa- ragraphes et jusqu’à des chapitres entiers, et glissant en revanche de temps à autreide petites intercalations de sa fabrique ; j’en ai cité dans mes notes de nombreux exemples.
Le texte de Paré paraît donc véritablement ici pur et complet pour la première fois ; complet dans sa rédaction définitive, plus complet encore par l’addition des variantes fournies par les quatorze éditions originales. Ces variantes ont offert quelquefois tant d’intérêt et d’étendue, qu’elles ne pouvaient rester dans les notes; c’est ainsi qu’on trouvera insérés dans le cours de l’ou- vrage, la dédicace du discours de la mumie, le fameux chapitre de X Antimoine, et surtout La maniéré de extraire les en/ans tant mors que viua/is hors le ventre de la rnere, qui ne tient pas moins de dix pages dans le second volume.
S’il m’est permis cependant de dire un mot sur mes propres additions , sans parler de mon introduction , qui prend à elle seule près d’un demi-volume, un exemple mettra à même d’en
PRÉFACE.
III
apprécier l’étendue. Les livres huitième , neuvième et dixième, qui commencent le second volume, occupent 23q pages, sur les- quelles les notes ont pris environ io5 colonnes. En faisant la jusle part de la différence apportée par le caractère employé pour les notes , on trouvera qu’elles équivalent en réalité aux deux cinquièmes du texte qu’elles accompagnent. Je n’ai assuré- ment déployé un pareil luxe d’annotations que pour les livres consacrés aux matières chirurgicales; et si j’ai fait ce calcul, c’est bien moins par une vaine ostentation que pour me préparer une excuse contre ce reproche d'ailleurs mérité, de n’avoir point épuisé la matière , et d’avoir laissé en arrière des faits et des idées qui auraient pu aussi être cités avec avantage dans cette revue générale de la chirurgie du xvie siècle.
Du reste , si le soin d’amasser et de mettre en ordre les ma- tériaux nécessaires à une telle entreprise avait un peu retardé l’ apparition du premier volume, le second et le troisième ont suivi avec assez de rapidité pour que le premier seulement ait pu jusqu’à présent passer à l’examen de la presse médicale. Comme il ne renferme que très peu des livres chirurgicaux, c’est mon introduction surtout qui a attiré les regards; et je 11e sau- rais témoigner ici assez de reconnaissance pour la bienveillance unanime et les encouragements dont on m’a comblé. On n’a voulu voir en quelque sorte que le but que je m’étais proposé, et l’on a épargné les critiques à l'exécution. Quelques remarques utiles m’ont cependant été adressées. J’avais moi-même quelques faits notables à ajouter à mon premier travail ; et afin de mettre quelque ordre dans ces additions, je les diviserai en quatre par- ties, qui se rattachent, suivant la marche de l’introduction même, i° à l’histoire de la chirurgie au moyen-âge ; 20 à la biographie de Paré ; 3° à ses écrits ; 4° et enfin je consacrerai le dernier ar- ticle au récit de l’inauguration de sa statue sur l’une des places publiquos de Laval.
IV
PREFACE.
S I. — Additions à l'histoire de la chirurgie au moyen Age.
M. Dezcimeris a relevé d’abord deux: assertions émises dans mon introduction , pages xxiv et xxv, au sujet de Constantin l’Africain. Suivant lui, le Panlegni , qui est en vingt livres au lieu de dix, ne serait point un extrait de l'ouvrage d’Ali-Abbas , mais une traduction très complète et même plus longue que l’o- riginal. N’ayant pu me procurer alors le Pantegni, j’avais copié ces deux assertions , sous toutes réserves, dans le Dictionnaire historique de M. Dezcimeris lui-même. Aujourd’hui qu’il re- vient sur ce qu’il avait écrit , je m'en fie volontiers encore à sa rectification ; cependant il y aune difficulté que je lui ai sou- mise et qu’il n’a point résolue ; c’est que dans le supplément de Gruner à X Aplirodisiacus de Luisini, le texte du Pantegni qui a rapport aux affections vénériennes non seulement diffère de celui d’Ali-Abbas , mais est notablement plus court , attendu qu'il n’occupe que trente-six lignes là où l’autre en absorbe soixante-une. La question a donc besoin de nouveaux éclaircis- sements.
A la page xxii, d’après Reinesius , j’avais rapporté à Gario- pontus le premier emploi de ces mots nouveaux adoptés plus tard par la langue médicale, cauterizare , gargarizare , etc.; M. Dezeimeris les a retrouvés dans Théodore Priscien, queGario- pontus a copié en ceci comme en bien d’autres choses, ainsi qu’il a été dit.
Une discussion plus intéressante est celle qui concerne la personne et les ouvrages d’Albucasis. J’avais dit , page lix , que l’auteur du Liber Se/vitoris, id est liber xxviij Bulcasim Bena- benazerim , était Espagnol, et n’avait rien de commun avec le chirurgien Albucasis, dont nous possédons une Chirurgie en trois livres , plus une Médecine en quarante-huit traités (et non en trente ou trente-deux livres), attendu que le vingt-huitième livre en question n’a rien de commun avec le vingt-huitième
pju'face.
V
traité de ce dernier ouvrage. M. Dezeimeris m’a fait observer d’abord que, depuis les recherches deCasiri, on savait qu’Al- bueasis était né à Alzahara, près de Cordoue , ce que je ne sau- rais accorder ; car j’avais lu fort attentivement Casiri , et n’y avais pas même trouvé l’apparence d’une démonstration. Mais M. Dezeimeris ajoute que mes deux Albucasis n'en font qu’un ; que ce vingt-huitième livre du Serviteur est la dernière partie d'un grand ouvrage comprenant ainsi tout l’art de guérir, méde- cine, chirurgie, pharmacie; et il a montré par un certain nombre de citations un rapport réel entre cette troisième partie et les deux précédentes. Bien qu’il reste à résoudre plusieurs difficultés, il faut avouer que cette hypothèse, si c’est une hy- pothèse, a quelque chose de séduisant; et, sans être acceptée encore d’une façon définitive , elle appelle certainement toute l’attention des érudits.
A la page lviii , à propos de Richard et de Gilbert l’Anglais , j’avais dit qu'il y a moins de chirurgie dans ce qui nous reste de ces deux auteurs que dans le Liliu/n de Bernard de Gordon, qui n’était certes pas un chirurgien. M. Dezeimeris assure au con- traire que l’ouvrage de Gilbert n'est rien moins qu'un traité complet de médecine et de chirurgie, et môme le plus complet que nous ait légué ce siècle. Je crains que M. Dezeimeris ne se soit ici laissé emporter un peu trop loin par un enthousiasme , d’ailleurs assez naturel, pour un auteur dont il a fait me étude approfondie. Il a montré que Gilbert avait parlé des her- nies de la ligne blanche et des carnosités de l’urètre, ce qui fait remonter au xme siècle les premières notions de ces affections, auxquelles j’avais assigné une date bien postérieure1. Gilbert, d’après les mêmes recherches , aurait pratiqué de sa main le cathétérisme, le taxis et l’incision des hernies, la suture des plaies, etc. Malgré cela je n’ai pu me ranger cette fois de l’avis
1 J’ai retrouvé depuis la mention des carnosités urétrales dans les Arabes et jusque dans Rbasès.
VI
PRÉFACE.
de M. Dezeimeris. Je n’ai pu en aucune manière retrouver dans Gilbert un traité complet de chirurgie. J’ai accordé facilement que Gilbert avait abordé plusieurs questions chirurgicales , comme Gordon, comme Arculanüs, et bien d’autres; mais, comme ces deux écrivains par exemple , il ne saurait être classé que parmi les médecins de son temps.
Je ne veux pas omettre de dire que M. Dezeimeris a fixé l’é- poque où avait vécu Gilbert , et sur laquelle on n’avait aucune certitude. Gilbert avait entendu, à Salerne, au plus tard vers le milieu du xme siècle, les leçons de Plateàrius (le jeune), de Jean de Saint-Paul, de Ferrari et de Maurus ; et c’est lui-même qui nous l’apprend.
Au xve siècle , M. Dezeimeris m’a averti que j’avais donné à Arculanus deux procédés pour l’ectropion qui ne lui apparte- naient pas (voyez page lxxxviii). Celte critique est parfaitement juste pour le deuxième procédé, qui remonte à Celse; mais pour le premier, qu’Arculanus donne comme sien , il lui appartient en réalité, bien que se rattachant à une méthode générale indi- quée également dans Celse.
Nous arrivons à Jean de Vigo, sur qui M. Dezeimeris avait donné , dans son Dictionnaire historique , des détails dont il n’avait pas indiqué la source. Il nous la donne aujourd’hui, et je ne saurais mieux faire que de transcrire tout ce passage.— « Ils sont pris d’une histoire du siège de Saluces, écrite par un témoin oculaire, Bernardino Orsello, l’ami intime de Battista de Rapallo, dans laquelle se trouvent des détails sur l’organisation du service médical et chirurgical de la ville assiégée. On y voit que Battista de Rapallo, chef du service chirurgical, avait sous ses ordres quatre chirurgiens, dont un était son propre fils , Jean de Yigo.» Voilà pour la paternité de Battista et pour la date de i485. Quant à celle de i4ç)5, c'est l’époque où écrivait Or- sello ; or, dans le passage qui vient d’être cité , rendant hom- mage à l’habileté incomparable de Battista de Rapallo, il ajoute entre parenthèses : « La ville de Saluces regrette aujourd’hui
PRÉFACE.
VII
l’absence de ce grand homme , bien qu’elle ait le bonheur de posséder son fils, praticien aussi supérieur à ses contemporains par son habileté qu il l’est par 1 étendue et la variété de ses connaissances.»
M. Dezeimeris a fait voir aussi que le mode d’extirpation du cancer avec l’instrument tranchant et le fer rouge, dont j’avais fait honneur à de Yigo, se retrouvait très exactement dans Gil- bert, au xme siècle.
Ici se terminent les remarques dont je suis redevable à M. De- zeimeris; il y avait joint quelques autres critiques, mais qui, ne me paraissant pas aussi bien justifiées , seraient inutilement rappelées ici. On pourra consulter à cet égard ses Remarques sur quelques points de l’histoire de la chirurgie au moyen âge, dans V Expérience, numéro du 20 février 1840, et ma réponse dans le numéro suivant du même journal.
Mon excellent maître, M. Gama, a bien voulu me communiquer une note sur Gersdorf, insérée, avec un discours prononcé en 1817a f hôpital militaire de Strasbourg, dans le troisième volume du Journal de Médecine militaire ; on la lira avec un grand intérêt.
« Je m’arrête avec plaisir un moment sur Gersdorf, disait M. Gama, pour lui rendre, devant ses compatriotes , l’hommage qu’il a mérité de la part des chirurgiens militaires. Il nous ap- prend lui-même qu’il fut d’abord élève de Maître Nicolas, sur- nommé le Dentiste, chirurgien du duc Sigismond d’Autriche, et avec lequel il s’est trouvé à trois batailles pendant les guerres de Bourgogne. Il se fixa à Strasbourg à son retour de l’armée. Son livre renferme plusieurs bons préceptes sur l’extraction des balles et autres corps étrangers engagés dans les plaies; on y trouve des tire-balles fort ingénieux et bien faits. Une chose assez remar- quable, c'est que, au lieu de la suture alors en usage après les amputations , il avait déjà indiqué la réunion immédiate , sur laquelle on a tant disserté depuis quelques années. Je ne puis m’empêcher de relever ici une erreur dans laquelle Haller est
VIII PREFACE,
tombé au sujet de ce chirurgien ; il le dit élève de Mulhart, et n’a pas vu que le terme allemand maul-artz, c’est-à-dire dentiste , est un surnom qu’on donnait communément dans ce temps aux chirurgiens qui excellaient dans leur profession, comme d’autres surnoms étaient donnés aux individus de toute autre classe qui se faisaient remarquer par quelque chose de particulier ; par exem- ple, Gersdorf avait le sobriquet de Schylhans, ou Schiel hans , c’est-à-dire le louche. »
Moi-même aussi , comme on peut le présumer , je pourrais ajouter ici d’autres remarques ; car c’est, à la fois le regret et la joie des hommes qui s’adonnent aux études sérieuses, d’appren- dre toujours quelque chose, et, par une inévitable conséquence, de trouver toujours quelque chose à reprendre dans leurs travaux antérieurs. D’ailleurs, même à l’instant où je tenais la plume, j’étais obligé de faire un choix parmi mes documents; et bien vain serait celui qui, avec plus d’espace que je n’en avais à ma disposition, faisant l’inventaire scientifique de cette époque en apparence si déshéritée du moyen âge, s’imaginerait n’avoir rien laissé en arrière, et croirait sa moisson si complète, qu’il ne resterait plus à glaner. Toutefois, sauf quelques rectifications de détails semées à l’occasion dans ces trois volumes, et qui portent essentiellement sur des questions de priorité, je n’ai rien vu jusqu’ici qui vînt contrarier les faits historiques qui ont servi de matériaux à cette œuvre, et les conséquences que j’en ai fait découler.
J’avais dessein de rectifier quelques fautes échappées à l’im- pression ; ainsi à la page lx, ligne 4. d faut lire Armengandus Blasius : page lxxiii, ligne 4» au lieu de les mesures , corriger les menaces ; mais ce sont là les plus essentielles, et les autres seront faciles à rectifier par le lecteur.
Il est cependant une partie de mon Introduction ou les moin- dres détails demandaient à trouver place, et pour laquelle il est urgent de mettre en lumière ceux qui m’avaient alors échappé ; je veux parler de la biographie d’A. Paré.
PREFACE.
IX
§ II. — Additions à l'histoire d’Ambroise Paré.
J’ai dit qu’il était né à Laval en 1617. Le hasard m’avait fait tomber depuis sur une traduction de la Jérusalem délivrée , publiée à Paris en 1839, par M. Bourlier. L’auteur signait ainsi sa Préface :
« Louis Bourlier ,
de Laval , Déparlement de la Mayenne , un des descendans d’Ambroise Paré, à qui la science médicale est redevable de la découverte de la circulation du sang. »
Ceci, et quelques détails ajoutés plus bas sur la vie de Paré, témoignaient suffisamment que M. Louis Bourlier n’avait pas beaucoup ouvert les œuvres de son illustre aïeul ; mais il ajoutait enfin :
« Il était né au commencement du xvi“ siècle , dans le bourg Hersent, con- tigu au bourg d’Avenières , où je suis né, moi »
Ce renseignement curieux était exact : je l’ai trouvé confirmé dans ce passage d’une lettre adressée à M. David par les notables de la ville de Laval, réunis en commission centrale pour l’érection d’un monument à la mémoire du grand chirurgien i.
« Vous serez curieux d’apprendre que la reconnaissance populaire a élevé depuis long-temps sa statue à Ambroise Paré au lieu même où il naquit , dans le petit village du Bourg -Hersent, qui forme presque un des faubourgs de Laval. Nous avons tous le souvenir d’avoir vu long-temps, dans l’âtre de la cheminée du premier étage d’une maison en ruine , un buste placé en la mémoire d’Ambroise Paré ; et on voit encore aujourd’hui dans ce village , sur la façade d’une maison construite sur l’emplacement de la maison du seigneur au service duquel paraît avoir été attaché le père d’Ambroise Paré,
1 Notice sur le monument élevé à la mémoire d’Ambroise Paré, en la ville de Laval, publiée par les soins de la Commission. — Laval, 1840.
X
PRÉFACE.
on voit encore, disons-nous, un portrait qui paraît l’oeuvre d’un peintre d’enseignes , et au bas duquel on lit cette inscription :
DANS CETTE MAISON EST NÉ AMBROISE PARÉ.
Quant à la date de sa naissance, il ne paraît pas qu’on ait dans le pays même aucun moyen de la fixer ; mais il y a une tradition perpétuée, dit M. le docteur Hubert, par de vieux manuscrits, qui à la vérité n’ont pas une authenticité bien constatée. Il eût été à désirer peut-être que la commission de Laval s’expliquât mieux sur ces manuscrits ; mais elle se borne à la simple mention qu’on vient de lire, et s’en tient ensuite à la tradition.
« Suivant cette tradition , poursuit M. Hubert, Ambroise Paré serait né vers l’année 1509 au petit village du Bourg-Hersent, près Laval, dans une dépendance de la maison seigneuriale du comte de Laval , et dans la domes- ticité de ce seigneur, dont son père aurait été le valet de chambre-barbier. »
Le narrateur passe sous silence les autres détails donnés par Percy; mais il conjecture que ce fut sans doute quand le comte de Laval, remarié en troisièmes noces en 1020, conduisit, dans une des années suivantes, sa femme à la cour, que la famille de Paré suivit ce seigneur à Paris. J’ai dit, et ne veux pas y revenir, ce qui paraissait le plus certain. Une fois Paré loin de Laval, ses compatriotes le perdent de vue et n’ajoutent rien à ce que nous en savons; je ne veux pas omettre cependant une note curieuse de lanotice déjà citée.
« La Commission avait espéré un moment pouvoir publier des renseigne- ments inédits sur la famille d’Ambroise Paré, et sur les premières années de sa vie ; elle avait découvert à Amsterdam un sieur Paré , ferblantier, qui se dit descendant direct d’Ambroise Paré , et possesseur de tous les papiers de famille ; mais comme il a refusé d’y laisser fouiller sans recevoir par avance une somme d’argent, nous n’avons pas cru pouvoir engager les fonds de la souscription sans savoir ce que pourraient amener ces recherches , et nous n’avons pas donné de suites à sa proposition. »
De ce peu de détails nouvellement recueillis , on ne saurait
PREFACE.
XI
tirer grande lumière. On voit pourtant qu’en réalité des membres de la famille de Paré ont émigré en Hollande; mais est-il bien vrai de dire que la révocation de l’édit de Nantes fut la cause de cet exil ? Dans tous les cas, l’exil n’aurait point frappé la famille entière; car outre M. Louis Bourlier, que nous avons vu tout-à- l’heure réclamer celle parenté glorieuse, je trouve inscrit sur la liste des souscripteurs, le nom de mademoiselle Bourlier d’Aves- nières, sans doute de la même famille, et celui d’une dame de Laval qui porte encore ce beau nom de Paré. M. le docteur Hubert, dans la notice déjà citée, nous apprend qu’on retrouve à Laval, depuis 1740? une famille du même nom dont les descen- dants portent pour prénom habituel le nom d’Ambroise, sans pouvoir établir aujourd'hui une filiation plus directe ; et que cette famille, avant la révolution de 1789, était exempte décapitation et de l’impôt de gabelle, comme issue de notre grand chirurgien. Comment donc M. Yillaume, en parlant de la mission donnée à Lassus (et non à M. de Lasuse, comme il l’avait imprimé par er- reur) de rechercher à Laval les descendants de Paré, ajoute-t-il qu'il ne s’y en trouva point? M. Hubert rapporte à cet égard « qu'en 1804, lorsque le professeur Lassus vint présider le jury de médecine à Laval, il était porteur d’une lettre du cabinet de l'Empereur qui lui enjoignait de rechercher à Laval les descen- dants de Paré, qu’il voulait honorer de ses bienfaits ; » mais il ne dit rien des résultats de cette recherche.
Avant d'abandonner ce qui regarde la famille, je dois dire que Claude Yiart, beau-frère de Paré suivant M. E. Bégin (voir mon Introd., page ccxxvii), est cité à plusieurs reprises dans lesceuvres de Paré, notamment dans la grande Apologie, à la date de 1 585, et toujours sans aucun titre de parenté.
Nous avons vu que Paré avait d’abord été reçu maître barbier chirurgien ; et aux documents que nous avons réunis sur l’état des barbiers à cette époque est venue s’ajouter depuis une curieuse planche , insérée par M. Dusommerard dans sa grande et belle publication, l Album des Arts au moyen ci ge, et calquée sur un
Xil
PREFACE.
vitrage colorié du xvi* siècle , représentant la boutique d’un barbier. Nous avons pu, grâce à l’obligeance de M. Dusommerard, étudier à la fois la planche et le vitrage ; en voici une description succincte.
Le sujet principal représente l’intérieur de la boutique; sur une chaise est assis un patient que l’on vient de saigner. La manche gauche de la chemise est retroussée jusqu’au coude, et repliée là de façon à faire office de ligature ; d’autre ligature il n’y en a point. La piqûre a été faite vers le milieu de l’avant- bras ; le sang sort en un jet magnifique ; mais, par un singulier oubli, le peintre a oublié de le colorier. Le malade embrasse de la main gauche un long bâton, dont le bout pose à terre ; procédé qui remplace avantageusement la bande ou le lancetier que l’on fait aujourd’hui tourner dans la main ; du reste, le procédé était déjà indiqué par Guy de Ghauliac au xiv° siècle ; on le retrouve figuré par Scultet au xvne ; et enfin je l’ai encore vu mettre en usage par les barbiers de Pologne durant la campagne de 1 83 1 . Le barbier, debout à droite, reçoit le sang dans un bassin de cui- vre; la barbière, à gauche, tient un gobelet probablement rempli d’eau, pour donner à boire ou pour asperger la figure en cas de syncope. Du reste, barbier et barbière sont en grande toilette , la tête coiffée du béret noir avec double panache de plumes blanches.
La salle est éclairée par une fenêtre cintrée à six comparti- ments, garnie de carreaux arrondis maintenus par des bandes de plomb. Au-dessus de la fenêtre , pendent à la muraille cinq bassins de cuivre de différentes grandeurs ; au-dessus des bassins, dix poëlettes beaucoup plus petites et d’une grandeur uniforme. Sur un pan de la muraille à droite, tout-à- fait en haut, un bassin et une aiguière ; au-dessous, retenues par une bande de cuivre horizontale, trois paires de ciseaux et deux paires de rasoirs à lame pointue, à dos de cimeterre , comme ils étaient au moyen âge, servant à la fois à faire le poil et les incisions ; au-dessous, trois ustensiles peints en noir, qui me paraissent être des boîtes
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XIII
ou pennaroles suivant le terme de Guy, destinés à recevoir les instruments. Seulement, tandis que dans la trousse moderne les instruments ont leurs cases disposées sur le même plan, lune à côté de l’autre , ici les cases sont superposées l’une à l’autre, de manière à donner à la boite une notable épaisseur, et une forme comparable à celle des fontes où les cavaliers plongent leurs pistolets. Du reste je me hâte d’ajouter que ce que je viens de dire de ces boites est pure conjecture ; car toutes les trois sont vides; et Guy en parlant du pennarolc n’a rien dit qui pût servir à en déterminer la forme. Enfin, tout-à-fait au-dessous, trois peignes également fixés à la muraille.
Sur le pan de mur de gauche se voient en haut cinq bocaux rangés côte à côte, et certainement destinés à contenir les on- guents. Au-dessous, et comme pour faire pendant à ceux de l’autre côté, cinq rasoirs entr’ouverts. Madame la barbière nous cache le reste.
Le compartiment supérieur représente une autre salle éclairée par deux fenêtres à carreaux arrondis, et tout autour de laquelle règne une large banquette adossée aux trois murailles visibles. A droite sur une chaise , est assis un client auquel on vient de faire la barbe, car le rasoir est encore sur la banquette ; le gar- çon barbier est occupé maintenant à lui couper les cheveux. A gauche est un autre client qui a subi, à ce qu’il paraît, la double cérémonie; car j’aperçois sur la banquette le rasoir, les ciseaux, un peigne simple et un peigne double ; je ne sais donc quel reste de toilette lui fait le garçon encore occupé à sa tête ; peut-être la lui lave-t-il avec une éponge. Ce qui me suggère cette conjec- ture, c’est que le client est à genoux sur un espèce de prie-dieu, la tête au-dessous d’un vase suspendu au plafond, d’où pourrait bien suinter quelque liqueur odoriférante ; et le garçon a les bras nus jusqu’aux coudes, tandis que son camarade a gardé son haut- de-chausses. Tous deux ont le béret noir , mais sans panache ; et enfin celui de droite, chose assez curieuse, a une poëlette pen-
XIV
PRÉFACE.
due au côté gauche de la ceinture, comme une arme qui ne devait pas le quitter.
Le vitrage porte en bas la date de 1 559 ; et en caractères go- thiques, la signature de 3aee HirljunlUr.
Je reviens maintenant à Paré.
En 1 536 il partit pour l’Italie , et j’avais avancé , malgré les assertions hasardeuses de Devaux , que Thierry de Héry avait fait les mêmes campagnes. J’en ai trouvé depuis la preuve directe dans un passage du livre publié par Thierry en i5Ô2 , page 1 85. Thierry raconte qu’il passa les monts en 1037, et parle des ge- lures des soldats à peu près dans les mêmes termes que Paré.
Rien à ajouter à l’histoire de Paré jusqu’au siège de Rouen , en 1662. Mais là vient se placer un fait d'une haute importance, resté en oubli jusqu’à ce jour , et pour lequel nous avons le témoignage de Paré lui-même. Après la prise de Rouen , il faillit être empoisonné dans un dîner, en quelque compaignie , dit-il, o ii en auoit quelques vus qui me hayoyent à mort pour la reli- gion ; et il n’échappa que par une présence d’esprit remarquable. Il avait raconté assez longuement cette histoire dans le livre des Rapports de l’édition de 1676 , mais il l’avait effacée de toutes les autres éditions postérieures ; nous avons soigneusement repro- duit cette précieuse variante, tome III , page G6q. Quels étaient ces fanatiques qui faisaient venir ainsi le poison en aide à leurs opinions religieuses? Paré ne les nomme point. Toutefois, le mot unique qu’il a laissé tomber de sa plume sur la religion , en prenant ce mot dans l’acception du xvf siècle, semble indiquer que les empoisonneurs étaient catholiques, et que Paré, alors du moins, était passé au calvinisme. Mais ceci admis, il faut donc qu’il soit retourné plus tard à ses croyances primitives, et je répéterai ce que je disais à la page cclxxxi : Il me parait incontestable que , du moins après la Saint-Barthélemy , A . duré faisait profession de la foi catholique .
Ici se terminerait ce que j’avais à dire de celle partie de lTn-
PRÉFACE.
XV
troduction, si je n’avais à rectifier un lapsus plumœ à peine concevable. A la page cclx.hi , on lit que François II était le deuxième fils de Catherine; c’est le fils ainê qu’il fallait dire.
§ III. ■ — Additions relatives aux écrits de Paré.
Je n’ai rien à ajouter à la bibliographie que j’ai donnée de ses ouvrages et de leurs éditions. J’ai bien vu indiquée dans X Histoire de l'anatomie de Portai, tome YI, page 817, une édition du Traité des playes d hacquebutes , qui aurait paru à Lyon , in-4% en 1572; j’ignore où Portai a retrouvé cette date, mais il ne paraît pas avoir vu cette édition par lui-même ; et très probable- ment il s’agit des Cinq livres de chirurgie publiés à la même date , mais à Paris et in-8° suivant Haller, édition sur laquelle je n’ai encore pu mettre la main , malgré toutes mes recherches.
J’ai oublié de dire que l’édition de i552, de la Maniéré de traiter les playes dé hacquebutes , se trouve à la Bibliothèque royale , à celle de l’Arsenal et à la Faculté de médecine.
Pour le Traité de la peste de i568, je n’en connais qu’un exemplaire unique fort bien conservé; il est à la bibliothèque Sainte-Geneviève, T., 9^0.
Relativement au texte de Paré , je commencerai par relever quatre fautes d’impression un peu plus graves que celles qui ne consistent que dans une lettre soustraite ou surajoutée, ou mise en la place d’une autre.
Dans le tome II , page 2 1 9, on lit à plusieurs reprises : le ca- pital des cautères; le mot propre est capitel, du latin capitellum .
Page 5 1 4 , deuxième colonne , ligne 29 : Hure troisième , des maladies traitant ; lisez : Hure troisième des maladies , trai- tant, etc.
Au tome III, page 54i , deuxième colonne, sixième ligne, quatre lettres ont sauté ; lisez : sont lousiours chancreux.
Accident semblable à la page 710, première colonne, der- nière ligne ; lisez : beaucoup de soldats.
XVI
PREFACE.
Mais la plus grave de toutes ces fautes , celle que j'ai gardée à dessein pour la dernière , parce qu’elle donnerait lieu à un fâ- cheux anachronisme dans l’histoire de la chirurgie , se trouve à la page 23o du tome II. On y lit l’histoire de Pirou Garbier, au- quel fut coupée la ïambe dexire quatre doigts au-dessus du ge~ noüil; c’est quatre doigts au-dessous qu’il faut lire. A la vérité, l’erreur aurait été rectifiée par ceux qui auraient lu , deux pages plus loin , la grande note où je montre qu’au xvic siècle on n’osait faire l’amputation de la cuisse , ni meme peut-être celle du bras. La première mention que je connaisse de l’amputation de la cuisse ne remonte qu’à Fabrice de Hilden.
Quelques autres rectifications m’ont été imposées par une cir- constance dont je n’ai pas été le maître. En commençant mon édition , j’avais trouvé dans la bibliothèque de feu M. Richerand un exemplaire assez mal en ordre de la quatrième édition des œuvres complètes; mais quand j’eus appris à M. Richerand la rareté et le prix de cette édition , comme dernière édition ori- ginale , il se sentit pris tout d’un coup d’une telle tendresse pour son volume , qu’il ne voulut plus me le confier. Il en est résulté que , pour mon premier tome et le commencement du deuxième jusqu’au livre des Playes d’harquebttses, je n’ai pu indiquer que rarement si tel passage manquant dans la deuxième édition fran- çaise , datait de la quatrième ou de la cinquième. Je vais rec- tifier à cet égard les notes qui en ont besoin.
NOTES DU TOME PREMIER.
Page 26, corrigez ainsi la note : Tout ce qui suit manque dans les deuxpre- mières éditions.
Page 28, lisez : Ici, dans ta quatrième édition et les suivantes.
Page 30, première note : On lit dans toutes les éditions originales.
Page 36 : Dans la quatrième édition et les éditions posthumes.
Page 46 : même correction à la note.
Page 53 : Et le onzième de la quatrième édition et des éditions posthumes.
Page 55, ajoutez à la note : l.e paragraphe en question est de 1585.
Page 76 : Dans les deux premières éditions et l’édition latine.
Même correction à la page suivante, et en général , excepté dans les notes
PRÉFACE.
XVfl
que je rectiGe ici, les premières éditions doivent toujours s’entendre des deux premières éditions françaises et de l’édition la line.
Page 26C, j'ai signalé en note une ampliGcalion ajoutée au texte dans les éditions postérieures à la cinquième. Il faut dire de plus que ces mots mêmes, comme vne lozange à quatre cornes, ne se lisent pas encore dans la quatrième édition.
Page 391, notes 2 et 3 : le paragraphe en question date de la quatrième édition; et alors, comme plus tard, on y lisait le mot inferieure, que je regarde comme une faute d’impression.
Page 400, première colonne ; Cette citation se lit pour la première fois dans la cinquième édition.
Page 419, ajoutez à la dernière note : Le titre du chapitre en 1585 portait seulement : de la Tumeur du fondement.
Page 446, note de la première colonne : Il n’est fait mention des sangsues qu'à la cinquième édition.
NOTES DU DEUXIÈME VOLUME.
Page 5, dernière note : Ce paragraphe manque jusqu’à la quatrième édition.
Page 9 : Ce paragraphe date de 1585.
Page 10, note 3 : les dix ügures se voient également dans la quatrième édition.
Page 11, première colonne : Ce paragraphe date de 1585.
Page 60, ajoutez : Elle date de 1585.
Page 70, deuxième colonne, note 2 : la phrase en question se lisait encore dans la quatrième édition.
Page 80: le paragraphe sur l’épilepsie a été ajouté en 1585.
Page 81, deuxième colonne : Ce paragraphe date de 1585.
Page 91 : Ces deux histoires ont été ajoutées à la quatrième édition.
Page 108, note 1 : La date exacte de ce paragraphe est de 1585.
Page 129 : Ces mots : Ce qu’on n’auoit encores fait, n’ont été ajoutés qu’à la première édition posthume.
Page 138, première colonne : Cette histoire a été^ajoutée en 1585.
Plus loin les notes sont exactes ; j’avais alors plusieurs exem- plaires de la quatrième édition entre mes mains.
J’ai un mot à dire de l’ordre que j’ai suivi dans l’arrangement des livres de la collection. Et d’abord il convient d’avertir le lec- teur que l’article consacré à cette question et à plusieurs autres , dans mon Introduction, a été sauté dans la table des ma- tières du premier volume. Il forme le § XX et commence à la
b
m.
XVII [
PRÉFACE.
page cccxxx. Or , on fera bien , pour compléter cet article , de recourir aux notes que j’ai placées au commencement de chacun des livres de la collection, et qui exposent avec plus de détail et les sources où Paré a puisé, et les motifs de l’arrangement que j’ai adopté.
II y avait cependant un travail général à faire sur les auteurs cités dans tout l’ouvrage ; au-devant de chacune de ses grandes éditions, Paré n’avait pas manqué d’en donner la liste , et elle comprenait 175 noms en 1 585. Ces noms étant jetés au hasard les uns à côté des autres, il n’en ressortait rien pour l’intelli- gence du lecteur , et j’ai cru qu’on pouvait faire mieux. Laurent Joubcrt, dans sa traduction de Guy de Chauliac, rechercha et fit rechercher par plusieurs élèves et docteurs de Montpellier toutes les citations alléguées par son auteur , et en dressa une table merveilleusement significative pour ceux qui la savent lire. On voit en effet que pour édifier son oeuvre , Guy a eu recours à cent autorités, citées ensemble jusqu’au chiffre de 3,299 fois- Cela suffit certes pour démontrer que l’autorité étaitalors la base prin- cipale de la philosophie chirurgicale ; que si vous voulez savoir quelle était l’autorité dominante , réunissez les citations des an- ciens, elles s’élèvent à 1117, tandis que celles des Arabes vont à i4o4. Ainsi, malgré la prépondérance de Galien, le plus sou- vent cité de tous , c’étaient les Arabes qui faisaient loi , et c’est à juste raison que les chirurgiens d’alors étaient nommés ara- bistes.
Or, ce que Joubert avait fait pour Guy, j’ai voulu l’imiter pour Paré , et je ne m’en suis rapporté qu’à moi seul. J’ai donc parcouru ligne par ligne toute cette vaste collection, notant avec soin chaque auteur cité en témoignage, et le nombre de fois qu’il se trouvait cité. Le résultat donne au total 205 noms d’auteurs et 2,168 ci- tations ; démonstration suffisante de l'influence encore puissante de l’autorité , mais qui laisse entrevoir cependant sa décadence prochaine et déjà commencée. De plus , le règne des Arabes et des arabistes est passé; ils n’obtiennent pas tous ensemble
PRÉFACE.
XIX
200 citations , tandis qu’Hippocrate seul en a près de 4oo et Galien encore davantage. Galien même a perdu de son pouvoir ; si on lui ôte le chiffre juste de 100 citations parsemées dans les deux livres des médicaments et des fièvres , qui ne touchent pas à la chirurgie, et plus de i5o pour les livres d’anatomie, parties de l’art à peine touchées par Hippocrate , celui-ci reprend le dessus , et c’est avec juste raison que la chirurgie de cet âge peut être appelée hippocratique. J’ai supputé séparément pour Hippocrate et Galien les citations du deuxième volume , uniquement consa- cré à des matières chirurgicales; il y en a 2q3 pour le premier, 218 seulement pour le second. Rappelez-vous , pour mieux ap- précier encore ce résultat, la masse immense des écrits de Ga- lien ; et enfin , si vous ouvrez le volume au hasard , vous serez frappé de cette circonstance, que Galien est surtout cité pour les définitions et les théories, Hippocrate presque uniquement pour les doctrines d’application.
Pour rendre l’étude de cette table plus facile , j’ai séparé les auteurs en cinq grandes catégories , en suivant généralement les époques auxquelles ils appartiennent. Dans chaque époque j’ai essayé aussi de rapprocher ou par les dates ou d’après le caractère de leurs écrits , les chirurgiens , les médecins , les philosophes , les poètes , mais sans m’attacher à une exactitude qui eût exigé trop de travail pour trop peu de fruit.
XX
PlU: FACE.
LISTE DES AUTEURS CITÉS PAR A. PARÉ.
|
Nombre de |
fois. |
Nombre |
||
|
Écriture Sainte |
, auteurs |
Nicandrc. |
6 |
Hérodote |
|
juifs, et pères del’Eglise. |
Hérophilc |
4 |
Ctésias |
|
|
Nombre de foi». |
Erasistralc |
5 |
Diodorc de Sicile |
|
|
Ecriture sainte en |
géné- |
Asclépiades |
2 |
Justin |
|
rai |
8 |
Anlonius Musa |
||
|
Moïse et les livres du |
llufus |
2 |
Elien (Ælianï |
|
|
Penlatenque . . . . |
Philoxènc |
1 |
||
|
Josué |
.... . |
Soranus |
2 |
Héi odien . . |
|
Job |
4 |
Archigènc |
||
|
S ;i m ue l |
Gœlius Aurelianus. . . . |
4 |
Homère |
|
|
Livre des U ois . . . |
/, |
Arélée |
1 |
Hésiode |
|
David , Psaumes . |
1 4 |
Alexandre de Tralles |
Euripide |
|
|
Salomon |
(Trallian) |
1 |
Lucrèce |
|
|
Jésus, fils de Sirach, et |
Oribasc |
1 |
Horace |
|
|
l'Ecclésiastc . . . |
Léonides |
1 |
Catulle |
|
|
3 |
Apollonius |
2 |
Ovide |
|
|
Phi lot i nus |
||||
|
Ezéchiel |
Milhridatcs |
1 |
Perse |
|
|
Anios |
Acluarius |
1 |
||
|
Esdras |
Serenus |
1 |
Oppien |
|
|
INouveau-Teslament en |
| “ |
Total |
gcllül'jll .....
Saint Matthieu. Saint Marc...
Saint Luc
Saint Jean ... . Actes des Apôtres.
| Empédocle . 2 Pylhagore. . 4 Socrate. . . .
2 jPlalon. , 4 Cicéron.
Saint Paul 8 ]yj
Sénèque .
Aurèle
Livre des Eplièses (pro- bablement Epître aux
Ephésiens)
Eptlre de saint Jacques.
Josèphe
Eusèbe.
Lactancc
Saint Augustin 12 lAulngelle
Total 109 La loi des 12 tables.
Aristomaclius .
Auteurs anciens.
il.es Stoïques
I Sextus de Chéronéc . . .
Pausanias
Ibiloslrale
Marc Varron
Slrabon
Ptolomée.
6
1
1
1
1
7
4
1
2 1 1
1
2 1
4
1
1
1
1
Hippocrate 3go
Chrysippus . Crinitus. . . , Adrianus. . .
Celse 61 Slobée. ...
Galien 553 .Vitruve . . .
Aétius 56 Feslus....
PauldEginc 5i Méliodore .
Aristote Solinus...
Pline 58 Macrobe . .
Dioscoride 17 OEphadius.
Théophraste 4 Cassiauus,.
Plutarque. , . . 19 |
1091
Auteurs arabes.
Les Arabes en général par opposition aux Grecs , dans le livre
des Fièvres
Pdiasès.
Idem à Almansor ....
Ati-Abbas
Isaac
Mesué
Sérapion
Avicenne 5i
Averrhoès 3
Avenzoar 1
Albucasis i4
Abdanalarach 1
Total ~ 96
Auteurs arabistes ou du
moyen âge.
Constantin. Platearius . Thcodoric. Lanl'ranc. .
Arnaud 4
|
Nombre de foii. Gilbert l’Anglais 1 Gourdon 10 Guido ou Guv de Cliau- liac 9. G |
|
|
Nicolas de Florence. . |
2 |
|
Valescus de Tarenle. . . |
5 |
|
Pierre d'Apono.oule |
|
|
Conciliateur |
10 |
|
Philonius ( probable- ment le Pliilonium de |
|
|
Valescus ) |
1 |
|
Pierre d’Argelata |
1 |
|
Arculanus |
1 |
|
Total |
~ 66 |
|
Auteurs de la Renaissance. |
|
|
Jean de Vigo |
25 |
|
Marianus Sanctus |
2 |
|
Antonius Benivenios.. . |
. 9 |
|
Alexander Benediclus. |
* 4 |
|
Sympborianus |
1 |
|
Nicolas Godin |
1 |
|
Paracelse |
2 |
|
TV gau t |
4 |
|
Fucbsius |
3 |
|
Languis |
4 |
|
Maggins |
|
|
Cornarius |
1 |
|
Vidus Vidins |
1 |
|
Nicolas Massa |
2 |
|
Amalus Lusilnnus. . . . |
1 |
|
Cardau |
1 5 |
|
Fernel |
i5 |
|
Jacques Sylvius |
18 |
|
Columbus |
1 5 |
|
W*snll» * . . r» |
|
|
Fallopius |
V |
|
Bondcict |
25 |
|
Ingrassius |
2 |
|
Iloulicr |
|
|
Duret |
2 |
|
Manardus |
3 |
|
Moutanus |
1 |
|
Dclacorde |
1 |
|
Gorrœus |
2 |
|
Léonellus Faventinus. |
1 |
|
Valleriola |
4 |
|
Eslienne de la Rivière.. |
|
|
Gesneru? |
7 |
|
Lecoq |
1 |
|
Thierry de Iléry |
2 |
|
Franco |
5 |
|
Bot al |
5 |
|
Calmelhée (Chaumctte). |
1 |
|
Joubert |
i3 |
|
Dalechamps . . |
4 |
|
Andréas délia Crucc.. . |
PilKFACJT.
Nombre de fois.
Roussel g
Jean Wier ou Vierus. . 4
Philippe Forcslus i
Rcmberl Dodoens (qu'il appelle Dodonay el de
Douay) 3
Cornélius Gemma. ... . 1
Savonarola 1
Jordan us .... 1
Vassée 2
Caslellan 1
Gourmeliu (sans le nom- mer, dans l’Apologie). 11
Courtin 3
Fier-à-Bras 1
Clirislophe Landréj ... 6
Lepaulmier ( sans le
nommer) 1
Simon de Valembert. .. 2
Wollï ( Liber gynœcio-
rum) i
Jacques Rueff 3
Nicole du Ilaut-Pas. .. . 3
Simon de Provanchie-
res i
Liébaut 1
Jacques Grcvin 2
Reion 2
André Baccy 5
André Marin 5
Albert 2
Sébastien Munster ... 2
Nicole Nancel 2
Volatcrran 5
Antoine Mizault i
Claude Tesserant 1
Lycosthènes 8
Cœlius Rhodiginus ... 3
Jovianus Pontauus. ... 1
Loys Layater 0
Jean de Marconïillc. . . 1
Duhaillan * 1
Lopez , Espagnol 1
Renzo, Milanais 1
Marlinus Cromerus. . . 1
Franciscus PicusMiran-
dula 1
Damascène' 1
Diphile 1
Mathias Cornai 1
Egidius Hertages 1
Paul Grillant 1
Pierre de la Palude. ... 1
Martin d’Arles 1
Facellus 2
Abraham Ortelius \
Melchior Guillaudin Be-
xxr
Nombre de fuis
Jean de Léry 2
Lucio Maggio 1
Julius Obsequcns. . . . 1
Milichius 1
Egnalius 1
Baptiste Léon 1
Loys Collée 1
Lcvinus Levinius 3
Malt. Sylvius 1
Jean Léon ou Léon l'A- fricain 6
Jean Papou 1
Jacques de Fouilloux. . .»
Pierre Boaisluau 11
Alexander ah Alesan-
dro 2
Pierre Gilie 1
P. Rhodien 1
Bodin 4
Julius Pollux 1
J. -B. Théodose 2
Pierre Messie 2
George Agricola 1
Lapopelinière 1
Apollonius Menabenus. 1
Olaus Magnus 3
André Thével 29
Malliiolc 33
Massurius 1
Nonus «
Gabriel du Préau 1
Philippe de Mornay. . . 1
Erasme 2
Claude Paradin 1
Philippe Ulslnde 1
Ferrand Pouzct 1
Loys de Berllnme. ... 2
Garcias ab Ilortoou du
Jardin 2
Mclrius 1
Aloysius Cadamustus. . 1
Ænéas Sylvius Piccolo-
nimi 1
Polydorc Virgile 1
Ollio î
Hector Boélius 1
Marc Paul 2
Monslrelel «
Philippe de Comines. 3
Saxon l’historien 2
Fulgose 1
Alvarez 1
Dubartas 7
Ronsard 1
Total 5o5
Total général. 21O8
ruce,
XXII
PRÉFACE.
Enfin , je terminerai cet article par le sonnet que Paré avait placé lui-même en avant de ses éditions complètes ; le texte actuel est de 1 579 et n’a pas été changé depuis; mais je donnerai en note les variantes de l’édition de 1 575.
SONNET DE I/AVTEVR.
Ce liure maintenant que ie 'mets en lumière ,
De mon art l’heritier, contient tous les secrets Que iadis bien au long les Arabes et Grecs Ont laissé par escril à la race derniere
Plein d’exemples il est de diuerse maniéré,
Ainsi que nous voyons de mille beaux portraits Les prez se bigarrer, eschaufféspar les rais Du Soleil , lorsqu’il fait sa course printanière1 2.
Or sus donc maintenant, va-t’en , mon fils tres-cher 3,
Que depuis quarante ansn’ay cessé de lecber :
Va , priant vn chacun qu’il leur plaise d’ensuiure
Lysippe, qui reprint Appelles doucement.
Mais arriéré , enuieux : car éternellement On verra maugré vous ce mien ouurage viure.
§ IV. — Inauguration de la statue d’Ambroise Paré.
Nous avions annoncé en terminant qu’une statue en bronze allait être érigée en l’honneur de Paré sur l’une des places pu- bliques de Laval , dernier hommage de la reconnaissance popu- laire. Paré avait été oublié dans cette large hospitalité que la munificence royale offrait à Versailles à toutes les gloires de la
1 Variante de 1575 : ànostre aage derniere.
2 Ces trois vers se lisaient ainsi en 1775 :
Ainsi que nous voyons de mille et mille raiz Reluire le paon , quand par vn grand progrez Sa plume va monstrant plein d’arrogance fiere.
3 Variante : Va-t’en, mon fruict très cher.
PRÉFACE.
X.XIII
France ; et non pas lui seulement , mais avec lui plus d’une autre grande gloire scientifique. Il aura désormais, dans un plus large espace, en face du ciel et du soleil , un piédestal et une statue dignes de lui.
Dès 1 835 , le conseil-général do la Mayenne avait exprimé le vœu qu’un monument fût érigé à A. Paré dans sa ville natale. Le préfet répondit à ce vœu , en i836, en proposant de faire les premiers frais par une allocation de 2,000 francs au budget dé- partemental ; le gouvernement et les souscripteurs devaient faire le reste. Une commission s’organisa immédiatement sous la pré- sidence de M. Queruau Lamerie, maire de Laval; elle se com- posait de MM. Guédon, Lelièvre, Meslay, et de deux de nos honorables confrères, MM. Bucquet et Hubert, tous deux cor- respondants de l’Académie royale de médecine. Déjà, dès le 22 mars 1 836 , M. David avait proposé, dans le môme but, une souscription où seraient reçus les dons môme les plus modiques , s’engageant, pour sa part, à faire gratis le modèle de la statue. Cette offre magnifique fut acceptée avec reconnaissance, et un programme de souscription ayant été arreté , le roi , le ministre de l’intérieur, le conseil municipal de Laval, l’Académie et la Faculté de médecine de Paris , plusieurs sociétés savantes et un grand nombre de souscripteurs y répondirent , et le succès du projet fut assuré. Nous vîmes s’élever dans l’atelier de M. David le modèle de la statue , achevé dès le icr novembre 1 83g ; nous la vîmes couler en bronze, le 12 mars 1840, par les soins de MM. Soyer et Ingé , et dès le 9 juillet elle était arrivée à Laval.
Alors s’élevèrent avec rapidité de magnifiques blocs de granit bleu , préparés pour le piédestal d’après les dessins de M. Moll , inspecteur des travaux du gouvernement, qui , lui aussi , refusa de mettre à prix d’argent son concours pour cette œuvre patrio- tique; et enfin le 29 juillet fut fixé pour la solennité.
Un ciel sans nuages semblait avoir voulu favoriser la fête ; des villes et des communes voisines était accourue une foule inouïe de spectateurs. Sur la place de la mairie, autour de la.statuo
XXIV
PRÉFACE.
encore voilée , la garde nationale et la troupe de ligne , auxquelles s’étaient jointes des députations de tous les corps de métiers de Laval , musique en tête et enseignes déployées , formaient un carré immense. A toutes les croisées et jusque sur les combles de rHôtel-de-Yille , des dames élégamment parées ; le peuple dans toutes les rues adjacentes ; au centre de la place, sur une estrade élevée en face de la statue , les autorités civiles et mili- taires , les chefs des administrations publiques , les députés des sociétés savantes ; et au milieu de ce grand cortège d’hommes , une seule femme , mademoiselle Renée Ambroise Paré , des- cendante de notre grand chirurgien et la dernière héritière de son nom. A quatre heures et demie , un coup de canon donna le si- gnal, et la statue fut découverte au bruit des tambours battant aux champs, des troupes présentant les armes, et des applaudisse- ments et des acclamations de la multitude.
Ap rès que ces puissantes manifestations eurent fait silence , un chœur de musiciens salua l’image triomphante ; puis M. le docteur Hubert, au nom de la commission de Laval, M. Pariset , au nom de l’Académie royale de médecine, M. le docteur Perdrix , délégué de l’association des médecins de Paris , M. Leterrier, principal du collège du Mans, prononcèrent des discours où se répétait, mais toujours sous un aspect différent, l’éloge du grand homme que Laval a donné à la France. M. Naudet lut un dithyrambe dans lequel Paré se trouve mer- veilleusement peint d'un seul trait par ce vers :
Humble de cœur, grand de génie.
Et enfin une salve d’artillerie annonça que la cérémonie de l’inauguration était terminée. Ce n’était point encore la tin de la fête; un magnifique banquet, présidé par les autorités, réunit dans la salle d’honneur de la mairie toutes les députations des sociétés savantes , et dans la soirée la ville tout entière couronna dignement celte belle journée par une illumination générale.
PRÉFACE.
XXV
La statue s’élève sur la place de la mairie ; elle est en deux morceaux, le corps et la tète, en outre des accessoires qui ont été fondus à part; elle a 2 mètres 60 centimètres de haut , et pèse 1 ,200 kilogrammes. La figure que nous en avons donnée au fron- tispice du premier volume, nous dispense de la décrire en dé- tail ; disons seulement qu’en arrière des volumes placés à la droite , et dont les titres annoncent les éditions françaises et les versions étrangères, se déroulent quelques feuilles manuscrites sur lesquelles sont gravés les canons suivants de Paré :
Vn remede expérimenté
Vaut mieux qu’vu nouveau inuenté.
Le nauré doit faire abstinence ,
S’il veut auoir prompte allégeance.
Celui qui pour auoir, et non pas pour sçauoir,
Se fait Chirurgien , manquera de pouuoir.
La gangrené qui est ja grande,
Rien que le Cousteau ne demande.
Le Chirurgien à la face piteuse Rend à son malade la playe venimeuse.
Le piédestal sur lequel la statue repose est composé de 9 blocs de granit bleu du pays, pesant ensemble 32,900 kilogrammes, et offrant 3 mètres 60 centimètres de hauteur. Il est élevé sur deux marches en granit et asphalte , dont la plus élevée supporte une grille de fer formée de 1 44 barreaux.
Sur le premier socle en granit, dans une cavité creusée au mi- lieu de la pierre, a été placée et soudée une boîte en plomb con- tenant : 1 0 une notice sur la statue même ; 20 le programme de la commission ; 3° la liste des souscripteurs ; 4° une lithographie représentant A. Paré d’après le portrait de l’édition de 1628; 5° six pièces de monnaie à l’effigie de Louis-Philippe ; 6° et enfin une plaque en cuivre sur laquelle a été gravée cette inscription :
XXVI
PRÉFACE.
Monument élevé en la ville de Laval , dans l’année 1840,
A la mémoire d’Ambroise Paré , créateur de la Chirurgie, Conseiller et premier Chirurgien des rois de France Henri II, François II, Charles IX et Henri III, né au village du Bourg Hersent, près Laval, vers l’année 1509, décédé à Paris le 20 décembre 1590, et inhumé le 22 dans l’église Saint- André-des-Arcs.
La statue en bronze qui couronne ce monument est l’œuvre du célèbre statuaire David d’Angers.
Et enfin , sous la plinthe en bronze de la statue , il a été dé- posé une autre boîte en plomb contenant la notice sur A. Paré , par M. Villaume, et la copie sur parchemin du procès-verbal de la pose de la première boîte.
Je regrette de ne pouvoir reproduire tous les discours pro- noncés dans cette solennité imposante, mais je ne saurais passer sous silence celui de M. Pariset.
« Messieurs,
» Quelle noble émulation s’allume entre les villes de France! Je vois partout , au milieu d’elles, s’élever des monuments aux gloires contemporaines et aux gloires des temps passés. Voltaire et Buffon ont eu des statues ; et ces statues sont, avec celles des conquérants et des rois, l’ornement de la capitale. Aujourd’hui Montbéliard, Rouen, Strasbourg, en consacrent à la mémoire de Gutenberg, au prodigieux savoir de Cuvier , au mâle génie de Corneille, à l’aimable muse de Boyeldieu; et Boyeldieu et Cor- neille attendent Fontenelle, comme Voltaire et Buffon attendent l'inimitable Molière. Grenoble a son héroïque Bayard; LaFerté- Milon, son sublime et harmonieux Racine-, Château-Thierry, son naïf et profond La Fontaine. Bientôt sans doute l’auguste image de Bossuet couvrira Dijon de sa lumière. Bordeaux ne sera plus veuve de son Montaigne et de son Montesquieu ; ni
PREFACE.
XXVll
Marseille de son Pythéas et de son Belzunce ; ni Angers de son Bodin, et de tant d’autres que je ne puis nommer ; ni Agen de son Bernard de Palissy ; ni Dunkerque de son Jean Bart ; ni même l’humble hameau de Poy de son Vincent de Paul. Massillon re- viendra émouvoir et charmer sa ville natale, comme il a charmé toute la France ; et reçu dans le château modeste de la Motte, comme dans un sanctuaire, le divin Fénelon y appellera les ado- rateurs de son talent et de ses vertus. Quels noms, quelles vertus, en effet ! quels talents et quelles gloires ! En est-il une seule que ne voie fleurir l’heureuse terre que nous habitons ? Que si toutes nos villes suivaient un si bel exemple ; si chacune d’elles s’em- pressait de tirer de l’oubli les hommes qui l’ont honorée; si, par des récits et des tableaux, elle rendait encore une fois vivantes, pour ainsi dire, leurs actions et leurs personnes ; quelle merveil- leuse géographie, Messieurs! ou plutôt quel unanime concert de voix éloquentes pour réchauffer dans nos âmes l’amour du beau , la passion du bien, deux sentiments qui se produisent, se nour- rissent, se fortifient l’un par l’autre, et font le ciment et le bon- heur de la société parmi les hommes! N’est-ce point par là que l’an- cienne Grèce jetait comme un enchantement dans les étrangers qui la visitaient ? Et n’est-ce point par là que notre nation devien- drait elle-même le modèle de toutes les autres ?
» Cet exemple, Messieurs , c’est le donner que de l’imiter comme vous le faites. Un homme est venu parmi vous, qui par la puissance de son esprit, par l’habileté de ses mains, par la géné- rosité de son cœur, par l’élévation de ses principes, et j'ajouterai par sa constante pitié pour les malheureux, peut soutenir le pa- rallèle avec les plus grands et les meilleurs hommes qu’ait portés la terre : Ambroise Paré, qu’un souvenir aussi vif que le souve- nir attaché au nom de Henri IV rend encore, après trois siècles, aussi présent au milieu de nous que l’est lui-même cet excellent roi. Et ce souvenir empreint dans vos esprits , vous avez voulu qu'il prit un corps ; vous avez voulu qu’Ambroise Paré fût en
XXVIII
PRÉFÀCr.
réalité sous vos yeux : le voilà. Il respire dans ce bronze que David a vivifié de son génie.
» Parlerai-je ici de ses premières années? Ce qui résulte des contradictions de ses historiens, c’est que, né pauvre, ne sachant que lire, ne sachant qu’écrire, et dépourvu de toute littérature, il vint à Paris , fut reçu dans l'officine d’un barbier , entra à l'Hôtel-Dieu et y étudia trois années, n’ayant pour guides que quelques livres, la nature et lui-même ; lui, dis-je, car, de même que le potier de Saintonge , il avait cette trempe d’intelligence qui, saisissant les faits et les multipliant par l’étendue et la sûreté des inductions, sait tirer, comme Scarpa, d’une expérience bornée une expérience sans limites , et crée elle-même l’art qu’elle veut connaître. La guerre était alors partout, fomentée par la politique et la religion» source intarissable de calamités pour les peuples, et d’enseignements pour Ambroise Paré. A dix- neuf ans, il court sur les champs de bataille ; il y rencontre des préjugés bizarres , et des pratiques plus meurtrières que la guerre elle-même. Une seule observation lui ouvre les yeux sur tant d’absurdités et de barbarie. Sur-le-champ sa raison les re- jette, pour y substituer des idées plus saines, et des pratiques plus faciles et plus simples, et tout ensemble plus humaines et plus sûres ; car c’est épargner la vie des hommes que de leur épar- gner la douleur. Ses heureuses innovations deviennent le texte de son premier ouvrage ; et cet ouvrage, bien que très court, commence en Europe et achève sa renommée. L’Allemagne et l’Italie adoptent sans hésiter une doctrine à laquelle le temps n’a rien changé. A vingt ans , Paré avait donné des lois à la chirurgie.
» Suivez-le aux sièges de Boulogne, aux sièges deDamvilliers, de Metz , de Hesdin ; suivez-le dans dix autres expéditions militaires, au cœur delà France, et jusqu’aux confins de l’Espa- gne et de la Flandre : partout même courage, même activité d’es- prit, même soin de recueillir des faits et d’agrandir ses connais-
PREFACE.
xxrx
sances ; partout même justesse de vues, même sagacité, mêmes succès ; à ce point qu’il est l’idole de l’armée, et que, raffermi par sa présence, le soldat se sent plus intrépide , et ne craint ni les dangers ni la mort. Une foi si vive, Paré l’inspirait par ses décou- vertes, par son habileté, par l’ardeur de son zèle à servir les hommes. Dans les grandes amputations, où l’ouverture des ar- tères rend les hémorrhagies si dangereuses , quelle soudaine inspiration le porte à fermer les vaisseaux par la ligature, au lieu de les fermer, comme on le faisait, par la cruelle application du feu ! D’un trait de sa lumière, il change encore sur ce point toute la face de la chirurgie. Dans le traitement du Balafré, que de hardiesse, de prudence et de fermeté! et dans le traitement do ce soldat blessé de douze grands coups d’épée, que Paré prend moribond sous sa garde, et qu’il rend à la vie en se faisant son médecin, son chirurgien, son apothicaire et'son cuisinier : quelle patience, quel dévouement et quelle humanité ! Personne, dans nos temps modernes, si j’en excepte l’illustre Larrey, qui l’avait pris pour modèle, personne n’a porté plus loin l’oubli, l’abnéga- tion, le sacrifice de soi-même, et les nobles et touchantes vertus du chirurgien.
» Dans le tumulte d’une vie si agitée, au milieu des déplace- ments qu’exigent la guerre et les fonctions qui l’attachaient à ses rois, une belle et noble pensée préoccupait ce grand homme. Frappé du vide delà chirurgie française , il voulait qu’après lui un corps de doctrine rendît plus facile aux hommes de sa nation, l’étude d’un art si nécessaire. Il voulait que ce corps de doctrine lut son ouvrage, parce qu’il se sentait seul en état de l’exécuter ; et de là sont nés tant d’écrits si divers, qui, accrus d’année en année, et perfectionnés parle travail le plus opiniâtre, composent la ri- che collection qu’il a léguée à la postérité. Tout n’est pas de lui dans ce grand ouvrage, mais le nombre et l’excellence de ses propres vues et de ses découvertes en sont lame, pour ainsi dire ; elles en forment la partie essentielle, capitale et dominante ; elles seront la leçon de tous les siècles.
XXX
PRÉFACE.
» A l’égard de ses rivaux et de ses envieux critiques, l’intérêt de sa propre gloire, je me trompe, l’intérêt de la vérité seule fit qu’il prévint les uns par sa diligence, et qu’il soumit les autres par la seule autorité de sa raison. Il eut surtout contre lui les ombrages de la Faculté ; la Faculté ne souffrait pas qu’il entrât dans des matières dont elle s’était fait comme ûn domaine exclusif. Singulier temps, où, faute de vains titres, faute de grec et de latin, l’homme qui pouvait le mieux écrire sur la médecine, n’en avait pas le droit ! N’est-ce pas renverser tous les termes, mettre les mots au-dessus des choses, et préférer l’accessoire au principal? Le génie, en quoi que ce soit, ne saurait dépendre d’un idiome éteint et muet. Bessarion, avec tout son savoir, n’était qu’un pé- dant ridicule ; et, pour prendre un exemple plus élevé, lorsque le plus sage et le plus brave roi qu'ait eu la France, songeait, en faveur des peuples, à établir en Europe un équilibre d'indépen- dance et de liberté, il n’avait pour appui dans ce grand dessein que les conseils d’un chancelier sans lettres, et l’épée d’un con- nétable qui ne savait pas lire. Tels étaient les auxiliaires; mais il y avait là un sens si parfait, une raison si droite et si ferme, que le roi n’en voulait pas d’autres. Avec toutes ses lumières, la Fa- culté ne voyait pas qu’uniquement formé par lui-même, disciple et maître tout ensemble, Paré n'en était que plus admirable et plus digne de respects.
» J’ai parlé de guerre, Messieurs, et mes paroles ont pu réveil- ler dans vos esprits ces dissensions funestes qui, au nom d’une religion de paix et de charité, ont si long-temps déchiré la France. Placé par sa profession même entre deux partis acharnés l’un contre l’autre , Ambroise Paré , plus sage que ne l’avait été le Milanais Lanfranc, plus sage que les Italiens fugitifs qui venaient peupler Paris du temps de Pitard, et qui tous avaient trempé dans les guerres civiles, Ambroise Paré, environné des mêmes excès, des mêmes périls et des mêmes séductions, sut maintenir son indépendance et sa liberté. Gomme il ne se livrait à aucune faction, sa réserve rendit sa foi suspecte. On le crut, on le dit en-
PRÉFACE.
XXXI
gagé dans la réforme, et c’est là l’opinion qui a prévalu jusqu’ici. Mais, ainsi que l’a démontré en dernier lieu M. Malgaigne, cette présomption s’accorderait mal avec les dates que fournit l’histoire. Elle serait même démentie par quelques actes publics de la vie de Paré, par son second mariage , et par sa sépulture dans une église catholique. Mais quoi ! il est des temps d’aveuglement et de fureur où la modération , ce frein ou plutôt cette règle de tous nos sentiments, est comme la perle de l’Evangile ; c’est elle sur- tout qui aigrit les caractères violents et passionnés ; et le fanatisme s’irrite moins de ce qui lui résiste, que de ce qui le condamne.
«Quels qu’aient été, du reste, sur des questions si délicates, les secrets sentiments de Paré, il est certain qu’il avait lame pé- nétrée d’une piété profonde. Il reconnaissait, il admirait , il ado- rait partout l’intelligente, la bienfaisante main du Créateur. Il osait se réserver l’humble mérite de panser les malades, mais c’est à Dieu qu’il rapportait la gloire de la guérison. Tout le monde connaît sa maxime favorite: le le pansa/. Dieu le guarist; sainte maxime qui renferme Paré tout entier, son âme, son esprit, sa simplicité, sa modestie, et l’invariable principe de ses volontés et de ses actions, je veux dire l’amour de Dieu et des hommes. Il le savait en effet mieux que personne : un art tout divin préexiste en nous, un art tout divin nous anime et conduit nos mouvements intérieurs avec une sagesse à laquelle doit toujours se subordonner la faible sagesse du médecin , de l’homme qui ose intervenir dans cette combinaison de merveilles. Ambroise Paré était donc souverainement religieux ; mais il l’était à sa manière, à la manière de Fénelon, à la manière des plus rares esprits qui aient honoré notre espèce. Il pensait comme eux , ou plutôt il sentait qu’une religion n’est toute divine qu’autant qu’elle est tout humaine, et que nous n’adorons Dieu qu’en servant nos semblables. Si l’âme de l’homme est immortelle, et s’il était pos- sible que lame de Paré m’entendît, ou que ce bronze prît pour lui la parole, une secrète voix m’avertit qu’il applaudirait à la mienne, et que, peu touché des éloges qu’on donne à son talent,
XXXII
PREFACE.
il accepterait du moins ce dernier hommage (pie je rends à sa mémoire.
«C’est au nom de l’Académie royale de médecine que j’ai osé paraître en cette solennité. Puisse cette compagnie, et puissiez- vous, comme elle, ne pas désavouer le langage que je vous ai fait entendre ! Souffrez maintenant que je vous félicite en mon propre nom du triple choix que vous avez fait, et de l’homme que vous avez voulu célébrer, et de l'artiste qui vous a secondés de son talent, et du lieu charmant où vous élevez son chef-d’œuvre : lieu découvert, accessible, où les aimables pompes d’une riante nature viennent se marier comme d’elles-mêmes aux pompes de l’art et aux embellissements que vous leur préparez. Appelé, re- tenu aux pieds de l'image d'Ambroise Paré, par l’attrait de ce nouvel Élysée, le voyageur ému contemplera ce bronze; et pour peu qu’il ait un cœur d’homme, il en entendra sortir ces paroles : « Tu vois qu’il est des hommes qui savent faire le bien, et qu’il » en est qui savent le reconnaître. Que les uns et les autres soient » toute ta vie tes modèles! » Ces paroles, je les entends, Mes- sieurs; et c’est l’âme'remplie d’un si beau précepte, que je vais me séparer de vous, avec le regret de ne pas être un des vôtres, de ne pas vous appartenir, à vous qui montrez des sentiments si humains, et qui m’avez comblé de vos bontés. Puissiez-vous, du moins, ne pas me refuser la seule grâce laquelle il me soit per- mis d’aspirer ! puissiez-vous me donner dans vos souvenirs une place , quelque petite qu’elle soit , à côté de votre glorieux compatriote , l’immortel fondateur de la chirurgie française ! »
LE DIX-NEVFIÉME LIVRE
TRAITANT
DES MONSTRES ET PRODIGES*.
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PREFACE.
Monstres sont choses qui apparois- sent outre le cours de Nature ( et sont leplussouuent signes de quelque malheur à aduenir ) comme vn en-
' Voici, de toute la collection de Paré, le livre dont ses admirateurs ont cru avoir le plus à rougir, et Percy entre autres s’é- criait : Plût à Dieu qu’il n'eût jamais vu le jour! Ces jugements un peu précipités vien- nent d’une étude très superficielle de l’œu- vre et de l’époque; peut-être aussi certains esprits se sont-ils laissés effaroucher par la forme, sans pénétrer jusqu’au fond ; et je suis si loin de partager une pareille opinion, que je n’hésite pas à donner ce livre comme un des plus curieux et des plus intéressants du xvff siècle. Peut-être la forme sous la- quelle je l’ai présenté ralliera-t-elle plus d'un lecteur à mon avis.
Il avait paru pour la première fois en 1573, dans les Deux Hures dechirurgie, à la suite du Livre de la génération, dont il peut, en effet, en bonne partie passer pour le com- plément. Il se composait alors de 31 chapi- tres traitant des monstruosités naturelles et des cas rares de chirurgie, avec une digres- sion assez malheureuse sur les démons et
fant qui naist auec vn seul bras , vn autre qui aura deux testes , et autres membres outre l’ordinaire.
Prodiges , ce sont choses qui vien- nent du tout contre Nature, comme vne femme qui enfantera vn serpent,
l’art magique, mais jusque là sans sortir de la pathologie; et il se terminait par un 32e chapitre, sans liaison aucune avec les précédents ni avec le plan du livre, intitulé : Des monstres marins. En 1579, à l’époque même où la lecture de Thévet avait inspiré à Paré son livre des animaux, il compléta celui des monstres par trois chapitres consa- crés aux monstres volatiles, aux monstres ter- restres et aux monstres celestes. Or je le ré- pète , et on s’en assurera par la préface de Paré même, tout cela était hors du plan du livre, plan régulier, logique, et qui créait dans la pathologie chirurgicale une bran- che toute nouvelle, ainsi qu’avait fait le li- vre de la prothèse. Long-temps balancé en- tre le respect que je devais au texte et à l’arrangement de l’auteur, et le désir de restaurer son ouvrage suivant le plan qu’il avait tracé lui-même, enfin je me suis dé- cidé pour ce qui m’a paru le plus favorable à l’illustration de son livre; j’ai retranché hardiment tout ce qui concerne l'histoire
I
III.
2 LE DIX-NEVîTÉME LIVRE
ouvn chien, ou autre chose du tout contre Nature, comme nous mons- trerons cy apres par plusieurs exem- ples d’iceux monstres et prodiges : lesquels i’ay recueillis auec les figu- res de plusieurs qutheurs : comme des Histoires prodigieuses de Pierre Boistuau , et de Claude Tesserand, desainct Paul, sainct Augustin, Esdras le Prophète : et des anciens philo- sophes , à sçauoir d’Hippocrates , Ga- lien, Empedocles, Aristote, Pline, Lycosthene , et autres qui seront collés selon qu’il viendra à propos.
des animaux et des prodiges météoriques, que j’ai reportée à la fin de la collection, im- médiatement après le livre des animaux, où était vraiment sa place naturelle. Ce n’é- tait pas assez, et dans ce qui restait se trou- vaient des figures de monstres tellement hors de nature, qu’il ne faut pas s’étonner si leur simple aspect a suffi pour frapper beau- coup de lecteurs de nausée et de dégoût. J’ai d’autant moins hésité à effacer ces figures que pas une seule n’appartient à Paré, et qu’il les a copiées dans des recueils de pro- diges publiés de son temps, et où l’on est bien loin de trouver le bon sens, la saine observation et la science qui frappent dans son livre. Du reste, j’ai respecté scrupuleu- sement celles qui lui appartenaient à lui- même; et j’en ai même conservé beaucoup d’autres qui ont encore aujourd’hui leur intérêt pour la tératologie , ou même qui, mal faites et défigurées, sont essentielles cependant à l’intelligence des doctrines du xvi' siècle.
On voit par la liste des auteurs que Paré a consultés et qu’il énumère dans sa préface, qu’il ne cherche pas à s’attribuer plus qu’il ne lui revient dans la composition de son œuvre; et l’on peut dire qu’il y a excès de modestie dans ses aveux. Percy a prétendu que Grévin l’avait aidé dans la rédaction; cela n’a pas l’ombre de fondement. Il est probable toutefois qu’il a eu un collabora- teur, ne fùt-ce que pour lui traduire les en- droits des auteurs latins qu’il cite; et il y a quelque probabilité que ce fut son ami Hau-
Les mutilés 1 , ce sont aueugles , borgnes , bossus , boiteux , ou ayans six doigts à la main ou aux pieds, ou moins de cinq , ou ioints ensemble : ou les bras trop courts, ou le nez trop enfoncéj comme ont les camus : ou auoir les léures grosses et ren- uersées, ou closture de la partie gé- nitale des filles pour cause de l’hy- men , ou chair supernaturelle , ou qu’elles soient hermaphrodites : ou ayans quelques taches ou verrues, ou loupes , ou autre chose contre Nature.
lin. D’ailleurs, l’auteur dans lequel il fouille le plus communément est Lycoslbènes, qu’il a mis par oi les anciens philosophes, sans doute à cause de son nom grec, et qui est tout simplement un écrivain du xvie siècle. L’ouvrage de Lycoslbènes que Paré a mis à contribution avait paru à Bâle, en 1557, sous ce litre : Prodigiorum ac osteiitorum chroni- con, etc., per Conradum Lycoslhcnem Rubea - quensem ; c’est un petit in-folio de C78 pages, contenant par ordre de dates tous les prodi- ges que l’auteur a pu recueillir dans les au- teurs depuis le commencement du monde jusqu’à l’an 1554 , avec une innombrable quantité de ligures; livre indigeste, mais d’une érudition étonnante, et source pré- cieuse où l’on peut encore puiser après Pgrô pour l’histoire de la tératologie. Viennent ensuite les histoires prodigieuses de Pierre Boaistuau, qu’il écrit Boistuau, publiées en 1500, réimprimées avec des augmentations en 1575; c’est cette dernière édition que j’ai suivie; et enfin un livre du même titre de Claude de Tesserand , qu’il appelait par er- reur Claude Desserand, dans ses premières éditions; mais je n’ai pu me procurer ce dernier ouvrage.
1 Ce paragraphe ne date que de 1579 , et on lisait alors par une faute d’impression facile à comprendre : les inutiles.
On voit par là que l’auteur se propose de traiter de trois sortes de monstruosités ; tan- dis qu’en 1573 il se bornait aux deuxpremiè» res, savoir, aux monstres et aux prodiges, dont le nom est resté dans le titre du livre.
CES MONSTRES ET PRODIGES.
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CHAPITRE I.
DES CAVSES DES MONSTRES.
Les causes des monstres sont plu- sieurs.
La première est la gloire de Dieu.
La seconde, s,on ire.
La troisième, la trop grande quan- tité de semence.
La quatrième , la trop petite quan- tité.
La cinquième, l'imagination.
La sixième, l’angustie ou petitesse dp la matrice,
La septième , l’assiete indecente de la mere , comme , estant grosse , s’est tenue trop longuement assise les cuisses croisées, ou serrées contre le ventre.
La huitième , par cheute , ou coups donnés contre le ventre de la mere estant grosse d’enfant.
La neuüéme , par maladies héré- ditaires, ou accidentales.
La dixiéme, par pourriture ou cor- ruption de la semence.
L’onzième , par mixtion , ou mes- lange de semence.
La douzième , par l’artifice des meschans belistres de l’osliere *.
La treiziéme, par les Démons ou DiaMes 2.
1 Des mendiants. La traduction latine a pris d’étranges licences dans tout ce livre ; et par exemple, elle a laissé de côté toute cette énumération des causes. Mais au chapitre 1S,
répondant au chapitre 21 du texte français,
elle donne pour équivalent mendicantes. Voyez ce chapitre 21.
4 L’édition de 1573 ajoutait ici le para- graphe suivant, qui a été retranché en 1579 :
« Il y a d’autres causes que ie laisse pour le présent, parce qu’outre toutes les raisons humaines, l’on n’en peut donner de suffi- santes et probables : comme, pourquoy sont
CHAPITRE II.
EXEMPLE DE LA GLOIRE DE D1EV.
Il est escrit en S. Iean 1 * * 4 d’vn homme qui estoit nay aueugle , lequel ayant rccouuert la veuë par la grâce de Iesus-Christ, fut interrogué de ses dis- ciples , si le péché de luy ou de ses parens estoit cause qu’il cust esté ainsi produit aueugle dés le iour de sa naliuité. Et Iesus-Christ leur res- pondit*: Que luy, ne son pere, ne sa mere n’auoient péché , mais que c’estoit à fin que les œuures de Dieu fussent magnifiées en luy.
CHAPITRE III.
EXEMPLE DE L’iRE DE DIEV.
Il y a d’autres causes qui nous es- tonnent doublement, parce qu’ils ne procèdent des causes susdites , mais vne confusion d’estranges especes , qui rendent la créature non seule- ment monstrueuse, mais prodigieuse , c’est-à-dire qui est du tout abhor- rente et contre nature : comme pour- quoy sont faits ceux qui ont la figure d’vn chien, et la teste d’vne volaille, vn autre ayant quatre cornes à la teste, vn autre ayant quatre pieds de bœuf, et les cuisses déchiquetées : vn autre ayant la leste d’vn perro- quet , et deux panaches sur la teste ,
faicts ceux qui n’ont qu’vn seul œil au mi- lieu du front, ou le nombril, ou vne corne à la teste, ou le foye s’en dessus dessous : Autres naissent aians pieds de griffon , comme les oiseaux, et certains monstres qui s’engendrent dans la mer; bref, une infinité d’autres qui seroient trop longs à d’es-' cripre. »
‘ Cap. 9. —A. P. —1573.
LE DIX'NEVFIÉME LIVRE ,
4
et quatre griffes : autres d’autres for- mes et figures , que tu pourras voir par plusieurs et diuerses figures , cy- apres dépeintes sur leur figure *.
Il est certain que le plus souuent ces créatures monstrueuses et prodi- gieuses procèdent du iugement de Dieu , lequel permet que les peres et meres produisent telles abominations au desordre qu’ils font en la copula- tion comme bestes brutes, où leur appétit les guide , sans respecter le temps, ou autres lois ordonnées de Dieu et de Nature : comme il .est es- crit en Esdras le Prophète , que les femmes souillées de sang menstruel engendreront des monstres 1 2.
Pareillement Moyse defend telle conionction au Leuitique, chap. 16. Aussi les anciens ont obserué par lon- gues expériences , que la femme qui aura conceu durant ses fleurs , en- gendrera enfans lepreux , tigneux , goutteux , escrouëlleurs , et autres , ou sujets à mille maladies : d’autant que l'enfant conceu durant le flux menstrual prend nourriture et ac- croissement, estant au ventre de la mere, d’vn sang vicieux , sale et cor- rompu , lequel auec le temps ayant enraciné son infection , se manifeste et fait apparoistre sa malignité : au- cuns sei’ont tigneux, autres goutteux, autres lepreux , autres auront la pe- tite verolle ou rougeolle , et autres infinités de maladies. Conclusion , c’est vne chose salle et brutale d’a- uoir affaire à vne femme pendant qu’elle se purge 3.
1 Ce paragraphe a été ajouté en 1579.
s Esdras, ch. 5. liv. 4. — A. P. — Ici finis- sait le chapitre dans les deux éditions de 1573 et 1575, d’où l’on voit qu’il était fort court, ne consistant qu’en cet unique para- graphe. Le reste a été ajouté à diverses dates.
3 Ce paragraphe est de 1585.
Lesdits anciens estimoient tels pro- diges venir souuent de la pure vo- lonté de Dieu , pour nous aduertir des malheurs dont nous sommes menacés, de quelque grand desordre, ainsi que le cours ordinaire de Nature sembloit estre peruerti en vne si malheureuse engeance. L’I- talie en fit preuue assez suffisante , pour les travaux qu’elle endura en la guerre qui fut entre les Florentins et les Pisans , apres auoir veu à Ve- ronne, l’an 1254, vne iumentqui pou- lina vn poulain qui auoit vne teste d’homme bien formée, et le reste d’vn cheual *.
Autre preuue. Du temps que le Pape Iules second suscita tant de malheurs en Italie , et qu’il eut la guerre contre le Roy Louys douzième (1512), laquelle fut suiuie d’vne san- glante bataille donnée prés de Ra- uenne : peu de temps après on veit naistre en la mesme ville vn monstre ayant vne corne à la teste, deux ai- les, et vn seul pied semblable à celuy d’vn oiseau de proye : à la iointure du genoüil vn œil : et participant de la nature de masle et de femelle 2.
1 Toutes les éditions, à partir de celle de 1579, ajoutent ici : comme tu vois par ceste figure; après quoi vient une figure parfaite- ment caractérisée par son titre : Figure d'vn poulain ayant la leste d’homme. C’est une de ces imaginations absurdes qu’admettait la crédulité du xvie siècle, et qui a même trou- vé des partisans beaucoup plus tard. Paré a emprunté cette histoire et cette figure à Ly- costhènes, ouvr. cité, page 438.
2 Ce paragraphe a été ajouté en cet en- droit en 1579, mais il existait déjà en 1573, du moins en substance, à la fin du chapi- tre 6. Là, comme ici, il était suivi du Por- trait d’vn monstre merueilleux , de tout point en accord avec la description fantastique qu’on vient de lire. Si à toute force on peut présumer que l’histoire précédente aurait
DES MONSTRES ET PRODIGES.
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CHAPITRE IV.
EXEMPLE DE LA TROP GRANDE QUANTITÉ DE SEMENCE.
Hippocrates sus la génération des monstres dit, que s’il y a trop grande abondance de matière , il se fera grand nombre de portées, ou vn en- fant monstrueux ayant des parties superflues et inutiles , comme deux testes , quatre bras , quatre iambes , six doigts és mains et pieds, ou au- tres choses : au contraire si la se- mence defaut en quantité, quelque membre defaudra , comme n’auoir qu’vne main , point de bras, ou de pieds, ou de teste, ou autre partie defaillante.
Sainct Augustin 1 dit que de son temps il nasquit en Orient vn enfant qui auoit le ventre en haut , toutes les parties supérieures doubles , et les inferieures simples : car il auoit deux testes et quatre yeux, deux poi- trines et quatre mains , et la teste comme vn autre homme , lequel ves- quit assez long-temps.
Cælius Rhodiginus a escrit au liure de ses antiques leçons 2 , auoir veu en Italie deux monstres , l’vn masle et l’autre femelle , leurs corps bien parfaits et proportionnés , reste la duplication de la teste : le masle mou- rut peu de iours apres sa natiuité , et
pris son origine dans un fait réel de quel- que monstruosité mal observée , il est cer- tain, au contraire, que celle-ci est une pure fable et n’a jamais eu le moindre fonde- ment. L’histoire et la figure sont égale- ment copiées de Lycosthénes, ouvrage cité, page 517, qui lui-même l’avait pris de Rtieff, De conceplu et generatione, 1554, fol. 51.
1 Chap. 8 de la Cité de Dieu. — A. P.
* Ch. 3, 24 liu. — A. P.
la femelle, de laquelle tu vois ici le pourtrait , vesquit vingt - cinq ans apres : qui est contre le naturel des monstres , lesquels ordinairement ne viuent gueres , pource qu’ils se des- plaisent et melancholient de se voir ainsi en opprobre de tout le monde, si bien que leur vie est briefue.
Figure d’vne fille ayant deux testes *.
1 Nous sortons cette fois du domaine de l’imagination pour entrer dans celui de la réalité; aussi ai-je fait soigneusement co- pier les figures qui suivent. Celle que l’on voit ici se rapproche beaucoup de la fameuse Rila Christina , si bien étudiée par M. Geof- froy Saint-Hilaire. [Hist. des anomalies de l’organisation , Paris, 1836, t. III , p. 166.) J’ai rétabli le titre de la planche d’après l’é- dition de 1573.
Du reste, Paré a probablement emprunté
6 LE DIX-NEVFIlïME LIVRE
Or il faut icy noter que Lycosthene escrit vne chose merueilleuse de ce monstre femelle : car reserué la du- plication de la teste, Nature n’y auoit rien omis : ces deux testes ( dit-il ) auoient mesme désir de boire , man- ger, etdormir, et la parolle semblable, comme estoient mesmes toutes leurs affections. Ceste fille alloit d’huis en huis chercher sa vie, et luy don- noit-on volontiers pour la nouueauté d’vn si estrange et nouueau spectacle : toutesfois elle fut dechassée à la lon- gue de la duché de Bauiere, parce ( disoit - on ) qu’elle pourroit gaster le fruict des femmes grosses, pour l’apprehension et idées qui pour- roient demeurer en la vertu imagi- natiue , de la figure de ceste créature ainsi monstrueuse 2.
L’an de grâce 1475 , furent engen- drées pareillement en Italie , en la ville de Veronne, deux filles conjoin- tes par les reins , depuis les espaules iusques aux fesses : et parce que leurs parens estoient pauures, elles furent portées par plusieurs villes d’Italie , pour amasser argent du peuple , qui estoit fort ardent de voir ce nouueau spectacle de nature.
l’histoire et la figure de ce monstre à Boais- tuau,ouv. cité, folio 128, verso; lequel avait à son tour copié LycostlièneS, ouv. cité, page 505.
1 En 1573, Paré écrivait : que Licoslhene , grand philosophe, etc. Il effaça cet éloge dès 1575.
2 II n’est bon que les monstres cohabitent entre nous. — A. P. — Cette remarque est de 1579.
Figure de deux filles gemeltes , ioinres et vnies par les parties postérieures 1,
L’an 1530, on a véii vn homme en ceste ville dé Paris , du ventte duqiiel sortoit Vn autre homme bien formé de tous ses mehibfes, feseftiélà teste, et cest homme estoit aagé de qua-
1 Cette figure appartient éncoré à Lyco- sthènes, p. 49(1, et sé trouve reproduite à di- vers endroits de son livre ; du reste, comme la précédente* elle représente une monstruo- sité exactement observée. On peut remarquer que les deux sujets sont accolés par leurs parties semblables, suivant la loi établie par Ms Serres. Voyez son ouvrage Recherches d’anatomie transcendante et pathologique, Pa- ris , 1832 , in-4“ et allas in-folio, et mon Anatomie chirurgicale , Paris, 1838, t.i, p. 54. — On trouve une figure pareille dans Rucff, De concept, et générations, 1554, fol. 45.
DES MONSTRES ET PRODIGES.
rante ans ou enuiron, fet portait ainsi ce corps entre ses bras, auec si grande merueille, que le mondes’assembloit à grandes troupes pour le voir : la figure duquel t’est icy représentée au vif.
Figure d’un homme, du ventre duquel sorloit vn autre homme 1.
En Piedmont en la ville de Quiers, distante de Tburin enuiron de cinq lieues, vne honneste dame accoucha d’vn monstre le dix-sepliéme iour de ianuier à huit heures du soir , ceste présente anhée 1578 , la face estant
1 Pâté ne dit pas qu’il ait vu lili-même ce monstre; il l’a manifestement copié de Boaistuau , qui dit l’avoir vu à Valencè eh 1530 , et qui conséquemment le décrivait de mémoire après un long temps écoulé; oiiv.
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bien proportionnée en foules ses par- ties. Il a esté monstrueux au reste de la teste , en ce qu’il en sorloit cinq cornes approchantes à celles d’un bé- lier, rengées les vnes contre les au- tres au haut du front : et àü derrière vne longue piece de chair pendante le long du dos, en maniéré d’vn cha- peron de darrioiselle. Il auoit autour de son col vne piece de chair double couchée en la maniéré d’vn collet de chemise tout vni, les extrémités des doigts fessemblans aüx griffes de quel- que oiseau de proye, les genoux aux iarrets. Le pied et la jambe droite es- taient d’vn rouge fort haut en cou- leur : le reste du côrps estoit de la couleur d’vn gris enfumé. On dit qu’à la naissance de ce monstre qu’il ieltà vn grand cry, qui estonna tellement la sage-femme et toute la compagnie, que l’effroy qu’ils en eurent leur fit quitter le logis. Dont la noüuelle es- tant venue iusques à monsieur ie prince cle Piedmont , pour le désir qu’il auoit de le voir, l’enuoÿa qué- rir, en la presence duquel plusieurs en firent diuers iugemens ».
Ce présent monstre que voyez cy dépeint a esté trouüé dedans un œuf, ayant la face et visage d’vn homme , tous les cheueux de petits serpen-
cité, fol. 8(1. Dans tous les cds il est infini- ment probable que l’enfant parasité, s’il émergeait du ventre, n’avait que l’abdomen et les membres ilifétieurs. Le monstre de Benais, que M. Lisfrdnè avait eu l’idéfe d’o- pérer, était presque eh tout semblable à ce- lui-ci. Voyez mon Anatomie chir., t. i, p. 52.
Lycosthènes, ouv. cité, p. 524, donne une figure toute pareille, comme la représen- tation d’un homme qtli fut vu en Savoie en 1519.
1 Cette histoire, comme on aurait pu le présumer d’après sa date, a été ajoutée par l’auteur dans son édition de 157£i. 11 est pro-
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LE DIX-NEVFIEME LIVRE,
teaux tous vifs, et la barbe à la mode et façon de trois serpens qui luy sor-
toient hors du menton : et fut trouué le quinziéme iour du mois de mars dernier passé. 1569, chez vn aduocat nommé Baucheron , à Authun en Bourgongne , par vne chambrière qui cassoit des œufs pour les mettre au beurre, entre lesquels cestuy-ci es- toit : lequel estant cassé par elle, veit sortir ledit monstre , ayant face hu- maine, les cheueux et barbe de ser- pens, dont elle fut merueilleusement espouuentée. Et fut baillé de la glaire dudit œuf à vn chat, qui en mourut subitement. De quoy estant aduerti monsieur le baron deSenecey cheua- lier de l’ordre, a esté de sa part en- uoyé ledit monstre au roi Charles, qui pour lors estoit à Metz K
bable qu’il s’agissait d’uneencéphalocèle pos- térieure ; pour les autres phénomènes, ils ont été certainement grossis ou défigurés par la peur ou la crédulité. Paré ajoutait: La figure l'est icy représentée apres le naturel ; mais, malgré cette annonce fastueuse, la pré- tendue figure d’après nature était si mani- festement imaginaire et ridicule que je n’ai pas hésité à la supprimer. J’ignore du reste à quel auteur il a pu l’emprunter.
1 Malgré la date de cette histoire, elle ne
L’an 1546, à Paris vne femme grosse de six mois enfanta vn enfant ayant deux testes, deux bras, et quatre iambes, lequel i’ouuris, et n’y trou- vay qu’vn cœur (lequel monstre est en ma maison , et le garde comme chose monstrueuse *) : partant l’on peut dire n’estre qu’vn enfant.
Figure (l’un enfant ayant deux testes , deux bras et quatre iambes.
se trouve pas dans l’édition de 1573, et a été ajoutée seulement en 1579. Elle est fon- dée sur quelque chose de réel , sans doute , et l’on a trouvé quelquefois dans des œufs des figures bizarres. Mais évidemment l’ima- gination la plus crédule a pu seule inventer cette tête d’homme avec des cheveux et une barbe de serpents.
1 Cette parenthèse manque dans toutes
DES MONSTRES
Aristote dit L qu’vn monstre ayant deux corps ioints ensemble , s'il est trouué auoir deux cœurs, on peut vé- ritablement dire estre deux hommes ou femmes : autrement s’il est trouué n’ auoir qu’vn cœur auec deux corps, ce n’est qu’vn. La cause de ce mons- tre pouuoit estre fau e de matière en quantité, ou vice de la matrice qui estoit trop petite , parce que nature voulant créer deux enfans , la trou- uant trop estroitte, se trouué man- que, de façon que la semence estant contrainte et serrée , se vient lors à coaguler en vn globe, dont se forme- ront deux enfans ainsi ioints et vnis ensemble.
L’an 1569, vne femme de Tours en- fanta deux enfans gemeaux , n’ayans qu’vne teste, lesquels s’entre-embras- soient : et me furent donnés secs et anatomisés par maistre René Ciret , maistre barbier et chirurgien, duquel le renom est assez célébré par tout le pays de Touraine , sans que je luy donne autre loüange2.
les éditions du vivant de Paré, et se lit pour la première fois en 1598. Toutefois on peut la regarder comme authentique, d’après la note marginale que nous reproduisons plus bas.
1 Aristote en ses Probl. , et 4 chap. du liu. 4, de Gener. animal. — A. P.
2 Ces deux monstres derniers sont en la pos- session de l’autheur. — A. P. — Cette note existe déjà dans l’édition de 1573.
On peut remarquer, a l’occasion de cette figure et de la précédente, que quand A. Paré a lui-même observé les sujets, ses descriptions n’accordent rien à l’imagina- tion, et que ses figures pourraient encore être reproduites parmi les plus exactes dans les ouvrages les plus modernes.
ET PRODIGES. 9
Figure de deux gemeaux n’ayant qu’une seule teste.
Sebastien Munster escrit auoir veu deux filles l’an 1495, au mois de sep- tembre, prés de Wormes, au village nommé Bristant , lesquelles auoient les corps entiers et bien formés, mais leurs frontss'entretenoient ensemble, sans que par artifice humain on les peust séparer, et s’entre-touchoient presque du nez : et vesquirent iusques à dix ans, et lors en mourut vne , la- quelle fut ostée et séparée de l’autre : et celle qui demoura viue mourut tost après, quand on sépara sa sœur morte d’auec elle , pour la playe
to
LE mx-NEVElÉME LIVRE,
qu’elle auoit receuë de la séparation : la figure desquelles t’est icy représen- tée C
Figure de deux filles gemeltes , lesquelles s'en- tretenaient par le front.
L’an 1570 , le 20. lour de juillet, à Paris, rue des Grauelliers, à l’ensei- gne de la Cloche, nasquirent ces
1 Toutes les éditions complètes , à partir de celle de 1579, portent : t’est ictj dessus re- présentée ■ et en effet la figure est avant le tëxte comme la plupart des précédentes. J’ai préféré ld rédaclloh et l’arrangement des flgüres de i’édition primitive de 1573. Du reste, malgré la citation ambitieuse de Sé- bastien Munster, l’histoire et la ligure sont prises de Lycosthènes, ouvr. cité , p. 504.
deux enfans ainsi figurés , remarqués par les chirurgiens pour rnasle et fe- melle, et furent baplisés à S. Nico- las des Champs, et nommés Loys et Loyse. Leur pere auoit nom Pierre Germain , dit Petit-Dieu, de son mes- tier aide à maçon, et leur mere Matthée Pernelle.
Figure dedevx enfans monstrueux, n’agueres nés à Paris.
Le lundy dixiéme iour de iuillet mil cinq cens soixante et douze, en la ville du Pont de Sée , prés d’ Angers , nasquirent deux enfans femelles, les- quels vesquirent demie heure, et re- ceurent haptesme : et estoient bien formés, fors qu’vne main sencslre n’auoit seulement que quatre doigts : et est oient conioints ensemble en leurs parties anterieures, à sçauoir, depuis le menton iusques à l'ombilic, et n'a- uoienl qu’un seul nombril, et un seul cœur, le loye diuisé en quatre lobes.
DES MONSTRES
Figure de deux filles iointes ensemble , n’a- gueres nées en la ville du Pont de Sée, prés Angers i.
Cælius Rhodiginus, chapitre troi- sième , liure vingt-quatrième de ses Antiques leçons , escrit qu’il fut pro- duit un monstre à Ferrare en Italie , l’an de grâce mil cinq cens quarante, le dix-neuuiéme iour de Mars, lequel lors qii’il fut enfanté , esioit aussi grand et bien formé que s’il eust eu quatre mois accomplis, ayant le sexe féminin et masculin , et deux testes , l’vne de masle * et l’autre de femelle.
1 RuefT, ouvrage cité, folio 44 et 45, donne deux figures presque semblables, comme la représentation de monstres observés à Schaf- fouse et à Éinsidlen en 1543 et 1553.
ET PRODIGES. 11
Portrait d’Vn monstre ayant âedX lestes , l’vne de masle et l’autre de femelle
Iouianus Pontanus escrit que i’an mil cinq cens vingt-neuf, le neufiéme de ianuier, il fut veu en Allemagne un enfant masle ayant quatre bras et quatre iambes , duquèl tu vois icy le poftrait.
1 Voici certainement une de ces mons- truosités réellement observées, mais défi- gurées par l’ignorance. On sait que la plu- part des monstres sont du sexe fémihih: on sait aussi que chez les fœtus peu avancés , avec ou sans monstruosité, le clitoris proé- mine de manière à simuler assez bien la verge. Un observateur Superficiel aura cru voir une verge et une vulve à la fois , consé- quemment un hermaphrodite; et plus tard
LE DIX-NEVFIÉME LIVRE,
Figure d’vn enfant masle ayant quatre bras et quatre iambes.
Figure d’vn homme ayant vne teste au milieu du ventre.
La mesme année que le grand roy François fit la paix auec les Soüis- ses, nasquit en Allemagne vn mons- tre ayant vne teste au milieu du ven- tre : iceluy vesquit iusques en l'aage d’homme : icelle teste prenoit aliment comme l’autre1.
le dessinateur, faisant son esquisse d’après le texte , n’a trouvé rien de mieux que de figurer la vulve d’un côté, la verge et les testicules de l’autre. J’ai dû cependant me conformer à la figure de Paré, et j’en ai tou- jours agi ainsi à l’égard des figures que j’ai conservées.
1 Cette histoire est empruntée à Lycosthè- nes, qui la rapporte à l’année 1516 (ouvr. cité, page 521 ), et il l’avait probablement copiée d’après Rueff, De conceptu et genera- tione, etc., 1554, page 44. La seule différence est que dans Rueff la face de l’individu en- tier est celle d’un enfant , tandis que dans
Le dernier iourde Feburier 1572, en la paroisse de Viaban , sur le chemin de Paris à Chartres, au lieu des peti- tes Bordes, une femme nommée Cy- priane Girande , femme de Jacques Marchant laboureur, accoucha de ce monstre , lequel vesquit iusques au dimanche ensuiuant *.
Lycosthènes et Paré elle est d’un homme. Du reste, l’histoire et la figure sont très probablement imaginaires. Il n’existe pas d’observation authentique d’une pareille monstruosité, et l’on peut tout au plus pré- sumer qu’il s’agissait d’un monstre analo- gue à celui de la page 7.
1 Rueff a une figure presque absolument semblable , ouv. cité, fol. 47, qu’il rapporte à un individu observé en Angleterre en 1552. Lycosthène a copié l’histoire et la figure de Rueff à la p. 619 de son livre.
DES MONSTRES ET PRODIGES. l3
Portrait de deux enfans bien monstrueux , auxquels vn seul sexe féminin se manifeste.
L’an 1572, le lendemain de Pas- ques, à Mets en Lorraine , dansl’hos- tellerie du Sainct-Esprit , vne truye cochonna vn cochon ayant huict iam- bes, quatre oreilles, la teste d’vn vray chien, les derrières des corps séparés iusques à l’estomac , et depuis ioints en vn, ayant deux langues si- tuées au trauers de la gueule , et auoit quatre grandes dents, sçauoir est au- tant dessus que dessous, de chacun
costé : leurs sexes estoient mal distin- gués, de façon qu’on ne pouuoit con- noistre s’ils estoient masles ou fe- melles : ils n'auoient chacun qu’vn conduit sous la queuë : la figure du- quel t’est demonslrée par ce portrait, lequel puis n’agueres m’a esté enuoyé par monsieur Bourgeois, Docteur en Medecine , homme de bon sça- uoir et bien expérimenté en icelle, demeurant en ladite ville de Mets.
Figure d’un cochon monstr ueux , nay à Mets en Lorraine.
lA tfi mX-NEVFléME LIVRÉ
A cest endroit me semble n’estre hors de propos d’escrire des femmes qui portent plusieurs enfans d’vne ventrée *.
CHAPITRE Y.
DES FEMMES QVl PORTENT PLVS1EVRS ENFANS D’VNE VENTREE.
Le commun accouchement des fem mes est vn enfant, toutesfois on voit (comme le nombre des femmes est grand) qu’elles accouchent de deux , que l’on appelle gemeaux, ou bessons : il y en a qui en accouchent de trois, quatre, cinq, six, et plus.
Empedocles dit que lors qu’il y a grande quantité de semence, il se fait pluralité d’enfans. Autres, comme les Stoïques, disent qu’ils s’engen- drent pour ce qu’en la matrice il y a plusieurs cellules , séparations et cauités , et quand la semence est es- paodue en icelles , il se fait plusieurs enfans. Toutesfois cela est faux , car en la matrice de la femme il ne se trouue qu’vne seule cauité: mais aux bestes , comme chiennes, pourceaux , et autres, il y a plusieurs cellules, qui est cause, qu’elles portent plusieurs petits.
Aristote a escrit que la femme ne pouuoit enfanter d’vne portée plus de
1 Cette phrase se lit dans l’édition de 1573; dans celle de 1575 elle devint le titre du chapitre suivant, bien que le titre actuel existât déjà dès 1573; et enfin elle a été effa- cée dans toutes les autres. Je l’ai rétablie ici, parce qu’elle fournit au moins une appa- rence de transition entre ce chapitre et le suivant. La succession est d’ailleurs assez lo- gique, puisque la plupart des monstruosités décrites dans ce chapitre sont des fusions de deux jumeaux.
cinq enfans : toutesfois cela est ad- uenu en la seruante d’Auguste César, que d’une portée elle accoucha de cinq enfans, lesquels (non plus que la mere ) ne vesquirent que bien peu de temps.
L’an 1554, à Berne en Soüisse,la femme de Iean Gislinger, Docteur, enfanta pareillement d’vne portée cinq enfans, trois masles et deux fe- melles >.
Albucrasis dit estre certain d’vne dame qui en auoil fait sept ; et d’une autre, laquelle s’estant blessée, auorta de quinze bien formés. Pline, ch. ii, liv. 7, fait mention d’une qui en auorta de douze. Le mesme autheur dit que l’on a veu à Peloponnese vne femme qui accQUçha quatre fois, et à chaque portée de cinq enfans , desquels la pluspart vesquirent.
Dalcchamps, en sa Chirurgie Fran- çoise, ch. lxxiv, feuil. 448 , dit qu’yn gentilhomme nommé Bonauenture Sauelli, Siennois, luy a affermé qu’une sienne esclaue, qu’il entretenoit, fit sept enfans d’une portée , desquels quatre furent baptisés. Et de notre temps, entre Sarte et Maine, parroisse de Seaux, près Chambellay, il y a une maison de gentilhomme appellée la Maldemeure, duquel la femme eut la première année qu’elle fut mariée, deux enfans , la seconde année trois , la troisième quatre, la quatrième cinq, la cinquième six, dont elle mourut ; il y a vn desdils six enfans viuant , qui est auiourd’huy sieur dudit lieu de Maldemeure.
A Beaufort en vallée, pays d’Anjou, vne ieune femme , fille de feu Macé Chauniere, accoucha d’un enfant , et
1 Cette histoire est empruntée à tyco- sthènes, p. 644, d’après lequel j’ai rectifié le nom de Gislinger dont les imprimeurs de Paré avaient fait Gelinger.
DES MONSTRES
huict ou dix iours apres d’vu autre, qu’il luy fallut tirer Lors le ventre, dont elle en mourut.
Martinus Çromerus au liure 9. de l’histpire de Poulongne, escrit qu’en la province de Cracouie, Marguerite, dame fort vertueuse et de grande et ancienne maison , femme d’vn comte dit Virboslaüs , accoucha le xx. iour de Ianuier 1209, d’vne ventrée de trente six enfans vifs.
Franciscus Picus Mirandula escrit qu’vne femme en Italie, nommée Do- rolhea , accoucha en deux fois de vingt enfans, à scauoir, de neuf en vne fois, et d’onze à l’autre : laquelle portant vn si grand fardeau , estoit si grosse qu’elle soustenoit son ventre, qui luy descendoit iusques aux ge- noüils , auec vne grande bande , qui luy prenoit au çol et aux espau- les1.
Or quant à la raison de la multi- tude des enfans, quelques -vus du tout ignares de l’anatomie ont voulu persuader qu’en la matrice de la femme il y auoit plusieurs cellules et sinus, à scauoir sept : trois au costé droit pour les masles, trois au gauche pour les femelles , et le septième
1 Toutes les éditions ajoutent : comme lit vois par ce portrait; et elles donnent en effet la ligure d’une femme avec un ventre énor- mément grossi et soutenu par la bande in- diquée. Paré a copié cette ligure dans Ly- costhènes, où elle est reproduite au moins cinq ou six fois; je l’ai retranchée comme étant de pure fantaisie et d’ailleurs inutile pour l’intelligence du texte. C’est aussi d’a- près Lycosthènes, p. 644, qu’il rapporte l’his- toire de Dorothea. J’ajouterai qu’immédiate- ment après cette ligure, dans les éditions de 1573 et 1575, venait l’histoire de l’épita- phe de Yolande Bailly, reportée depuis au chapitre 44 du livre de la Génération. Voy. t. u, p. 736.
ET IpnODIGËS. lâ(
droit gq milieu pour les hermafro- dites : mesme que ce mensonge a esté authorisé iusques là, que quelqqes- vns par après ont affermé vne cha- cune de ces sept cauités estre derechef diuisée en dix autres : et de là ils ont tiré la multitude des enfans d’vqe Yentfée, de çe que diuerses portions de la semence estoient escartées et receuès en plusieurs cellules l. Mais telle chose n’est appuyée d’aucune rgison et aulhorité, ains est contraire au sens et à la yeué , bien que Hip- pocrates semble auoiy esté de ceste opinion au liure De nulttra puepi : mais Aristote, li,ure 4 , chapitre 4, De gcnçraUone animal., pense qu’itse l'aR des iumeaux, ou plusieurs enfans d’une yentrée, de mesme sorte qu’vn sixième doigt en la main, à scauoir, pour la redondance de la matière, laquelle estant en grande abondance, si elle viept à se diuiser en deux, il se fait des iumeaux.
Il m’a semblé bon qu’à epst en- droit ic descriue des hermafrodUes , à cause qu’ils viennent aussi de super- abondance de matière.
CHAPITRE YL
DES HERMAFRODITES OU ANDROGXNES , C’EST-A-DIRE, QUI EN VN MESME COUPS ONT DEUX SEXES.
Les hermafrodites ou androgyn.es sont des enfans qui naissent auec double membre génital , l’vn mascu- lin, l’autre féminin, et partant sont
1 U a déjà parlé de cette opinion, mais avec moins de détails au commencement du chapitre ; du reste , ce paragraphe a été ajouté en 1575.
l6 LE DIX-NEVFIEME LIVRE
appelés en notre langue françoise, hommes et femmes Or quant à la cause , c’est que la femme fournit autant de semence que l’homme proportionnément , et pour-ce la vertu formatrice, qui tous- iours tasche à faire son semblable, à sçauoir de la matière masculine vn masle, et de la féminine vne femelle, fait qu’en vn mesme corps est trouué quelquesfois deux sexes , nommés hermafrodites. Desquels il y a quatre différences, à sçauoir, hermafrodite masle , qui est celuy qui a le sexe de l’homme parfait , et qui peut engen- drer , et a au perinæum ( qui est le lieu entre le scrotum et le siégé 1 2 ) vn trou en forme de vulue , toutesfois non pénétrant au dedans du corps, et d’iceluy ne sort vrine ne semence. La femme hermafrodite , outre sa vulue qui est bien composée , par la- quelle iette la semence et ses mois, a vn membre viril , silué au-dessus de ladite vulue , pi es le penil , sans prepuce : mais vne peau delièe , la- quelle ne se peut renuerser ne retour- ner , et sans aucune érection , et d’i- celuy n’en sort vrine ny semeuce, et ne s’y trouue vestige de scrotum ne testicules. Les hermafrodites qui ne sont ne i’vn ne l’autre , sont ceux qui sont du tout forclos et exempts de génération , et leurs sexes du tout im- parfaits, et sont situés à costé l’vn de l’autre , et quelquesfois l'vn des- sus et l’autre dessous , et ne s’en peu- uent seruir que pour ietter l’vrine. Hermafrodites masles et femelles, ce sont ceux qui ont les deux sexes bien
1 Androgyne en grec signifie homme et femme, et femme et homme. — A. P.
2 Cette définition est exacte; malheureu- sement Paré en a ajouté en marge une autre qui l’est moins et que voici : Perinæum , c’esi -à-dire l’enlrefesson.
formés , et s’en peuuent aider et ser- uir à la génération : et à ceux-cy les lois anciennes et modernes ont fait et font encore eslire duquel sexe ils veulent vser, auec defense, sur peine de perdre la vie, de ne se seruir que de celuy duquel ils auront fait élec- tion , pour les inconueniens qui en pourroient aduenir. Car aucuns en ont abusé de telle sorte , que par vn vsage mutuel et réciproque , paillar- d ient de l’vn et de l’autre sexe : tan- lost d’homme, tantost de femme , à cause qu ils auoient nature d’homme et femme , proportionnée à tel acte , voire comme descrit Aristote, leur tetin droit est ainsi comme celuy d’vn homme, et le gauche comme celuy d’vne femme L
Les médecins et chirurgiens bien experts et auisés peuuent connoistre si les hermafrodites sont plus aptes à tenir et vser de l’vn que de l’autre sexe, ou des deux , ou du tout rien. Et telle chose se connoislra aux par- ties génitales , à sçauoir si le sexe fé- minin est propre en scs dimensions pour receuoir la verge virile, et si par iceluy lluent les menstrues : pareille- ment par le visage , et si les cheueux sont déliés ou gros : si la parole est virile ou gresle , si les tetins sont sem- blables à ceux des hommes ou des femmes : semblablement si toutel’ha- bitude du corps est robuste ou effé- minée , s’ils sont hardis ou craintifs, et autres actions semblables aux masles ou aux femelles. Et quant aux parties génitales qui appartien- nent à l’homme , faut examiner et
1 Arist. en ses Probl. , sect. des Hermafro- dites, pro. 3 et 4. — Paul, liure 6, chap G9. — Plin. liu. 7, chap. 2. — A. P. — 1579.
J’ai fait voir ci-devant, page 11, com- ment a pu venir cette idée absurde d’herma- phrodites ayant la vulve à côté de la verge.
DES MONSTRES ET PRODIGES.
voir s’il y a grande quantité de poil au penil et autour du siégé : car com- munément et quasi tousiours , les femmes n’en ont point au siégé : Sem- blablement faut bien examiner si la verge virile est bien proportionnée en grosseur et longueur, et si elle se dresse . et d’icelle sort semence : qui se fera par la confession de l’herma- frodite , lorsqu’il aura eu la compa- gnie de femme : et par cest examen on pourra véritablement discerner et connoistne l’hermafrodite masle ou femelle , ou qu’ils seront l’vn et l'autre , ou qu’ils ne seront ny l’vn ny l’autre. Et si le sexe de l’hermafrodite tient plus de l’homme que de la femme , doit estre appelé homme et ainsi sera-il de la femme. Et si l’hermafrodite tient autant de Pvn que de l’autre, il sera appelé herma- frodite homme et femme >.
L’an mil quatre cens quatre vingts et six, on veit naistre au Palatinat, assez près de Heidelberg, en vn bourg nommé Rorbarchie, deux enfans gé- meaux s’entretenans , et ioints en- semble dos à dos , qui estoient her- mafrodiles, comme on les peut voir parce portrait 2.
1 Toutes les éditions ajoutent : comme lu peux voir par ce porlrail ; et en effet , on voit une figure humaine portant une vulve du côté droit, une verge et des testicules au côté gauche , avec ce titre : Pouriraict d’vn hermafrodile homme et femme. C’est là une de ces figures qui déshonoraient ce livre, et j’ai d’autant moins hésité à la supprimer, qu’on n’en retrouve que trop fidèlement le trait principal dans la figure de la page 11 empruntée à Cælius Rhodiginus, et dans celle qui va suivre.
2 II s’agit ici tout simplement de deux fœ- tus femelles joints ensemble , jugés herma- phrodites à raison de la longueur du clito- ris , et défigurés par l’ignorance des compi-
111.
Figure de deux enfans gemeaux hermafrodi- les, esians ioints dos à dos L’vn auec L’autre.
Le iour que les Vénitiens et Gene- uois furent réconciliés, nasquit en Ita- lie ( comme raconte Boistuau ) un monstre qui auoit quatre bras et qua- tre iambes , et n’auoit qu’vne teste, auec la proportion gardée en tout le reste du corps , et fut baptisé , et ves- quit quelque temps apres.
Jacques Rueff, chirurgien de Surich , escrit en avoir veu vn semblable , le- quel auoit deux natures de femme , comme tu peux voir par ce portrait.
lateurs. Voyez la note 2 de la page 1 1 .—Celte histoire et cette figure sont prises de Lyco- sthènes, ouvrage cité, page 490. Lycoslhéncs dit, in Rorbachio , qu’on pourrait traduiic tout au plus par Rorbacli ; mais toutes les éditions de Paré portent Rorbarchie.
2
i8
LE DIX-XEVFIEME LIVRE,
Figure d’vn monstre ayant quatre bras et qua- tre pieds, et deux natures de femme ’.
1 Ce monstre est en effet fidèlement copié d’après la figure de Rueff, édit, citée, fol. — Quant aux deux vulves, stupidement placées dans cette figure à côté l’une de l’autre, il est probable qu’elles appartenaient, l’une au bassin antérieur, l’autre au bassin posté- rieur.
Le chapitre ne se terminait point là dans les premières éditions.
D’abord l’édition de 1 573 offrait ici le pa- ragraphe relatif au monstre imaginaire qui a été ajouté depuis au chapitre 3 (voy. ci- devant la dernière note de la page 4); ce changement de place a eu lieu en 1575.
Après quoi la môme édition de 1573 con- tenait un assezlong passagesur les nymphes, augmenté encore en 1575 , réduit en 1579 , | et enfin tout-à-fait supprimé en 1585 , ou,
CHAPITRE VII.
HISTOIRES MEMORABLES DE CERTAINES
FEMMES QVI SONT DEGENEREES EN
HOMMES.
Amalus Lusilanus redle qu’il y eut en vu bourg nommé Esgueira, vne fille appelée Marie Pacbeca , la-
pour parler plus exactement , reporté alors à la fin du chapitre 34 du Ier livre de X Ana- tomie. On peut lire tout ce passage aux pages 1G8 et 169 du tome Ier de notre édition; il commence par ces mots : D’ abondant au com- mencement du col de la matrice, etc., au haut de la 2e colonne de la page 168 ; et toute cette colonne jusqu’aux mots goutte à goutte représente exactement le passage de l’édi- tion de 1573; le reste du paragraphe , jus- qu’aux mots : aux operations de chirurgie, re- présente la fin du passage dans l’édition de 1579; et c’est en ce sens qu’il convient de rectifier la première note de la page 169.
Mais pour revenir au texte bien plus éteHdu de l’édition de 1575, Paré y citait tout au long le texte de Léon l’Africain , qu’il a jugé à propos de supprimer depuis.
« Entre les deuineurs qui sont à Fez, ville principale de Mauritanie en Afrique, il y a certaines femmes (dit-il liure3.) qui faisans entendre au peuple qu’elles ont familiarité aux démons, se parfument auec quelques odeurs, feignants l’esprit leur entrer au corps, et par le changement de leur voix donnent à entendre que ce soit l’esprit qui parle par leur gorge : lors on leur laisse en grande reuercuce vn don pour le démon. Les doctes africains appellent telles femmes Saltacat, qui vaut en latin Fricatrices, par- ce qu’elles se frottent l’vne l’autre par plai- sir, et véritablement elles sont atteintes de ce meschant vice d’vser charnellement les vnes auec les autres. Parquoy si quelque femme belle les va interroguer, pour paye- ment au nom de l’esprit , luy demandent les copulations charnelles. Or il s’en trouue
DES MONSTRES ET PRODIGES.
quelle estant sus le temps que les til- les commencent à auoir leurs fleurs , au lieu desdites fleurs luy sortit un membre viril, lequel estoit caché de- dans auparauant , et ainsi de femelle deuint masle : parquoy elle fut vestue de robbe d’homme, et son nom de Marie fut changé en Manuel. Iceluy trafiqua long temps és Indes , où ayant acquis grand bruit et grandes richesses, à son retour se maria : tou- tesfois cest autheur ne sçait s’il eut enfans : vray est (dit-il) qu'il de- meura tousiours sans barbe *.
quelques vnes qui , ayants pris gousl à ce ieu, allechees par le doux plaisir qu’elles en reçoyuent, feignent estre malades, et en- uoyent quérir ces diuineresses , et le plus soutient font faire le message par leur mary mesme : mais pour mieux couurir leur mes- chanceté , font accroire au mary qu’vn es- prit est entré dedans le corps de leur femme : la santé de laquelle ayant en recommanda- tion, il faut qu’il luy donne congé de se pouuoir mettre au rang des diuineresses : parquoy le bon Iean y consentant , préparé vn somptueux festin à toute ceste venerable bande, à la fin duquel on se met au bal, puis la femme a congé de s’en aller où bon luy semble. Mais il s’en trouue quelques vns, lesquels finement s’apperceuants de ceste ruse, font sortir l’esprit du corps de leurs femmes à beaux coups de bastonnades. D’au- tres aussi donnants à entendre aux diuine- resses qu’ils sont détenus par les esprits, les deçoyuent par mesme moyen qu’elles ont fait leurs femmes : Voyla ce qu’en escrit Leon l’Africain. Asseurant en autre lieu qu’il y a gens en Afrique qui vont par la ville à la mode de nos Chastreux , et font meslier de couper telles caruncules , comme auons monstre cy deuant aux operations de Chi- rurgie. »
On voit aussi par ce texte que la citation de VArresl de Iean Papou est une addition de 1579.
1 C’est la trente-neuvième histoire de la centurie deuxième d’Amatus Lusitanus. J’ai
»9
Antoine Loqueneux , reccueur des tailles pour le roy à sainct Quentin , 11’agueres m’a affirmé 1 auoir veu vn homme au logis du Cygne à Rheims, l’an soixante , lequel semblablement on auoit estimé estre fille iusques en l’aage de quatorze ans : mais se ioüarit et folastrant, estant couché auec vne chambrière , ses parties génitales d’homme se vindrent à deuelopper : le pere et la mere le connoissant estre tel , luy firent paf authorité de l’E- glise changer le nom de Ieanne à Iean , et luy furent baillés habille^ mens d’homme.
Aussi estant à la suite du roy 2, à Vitry le François en Champagne, i’y vis vn certain personnage 3 nommé Germain Garnier : aucuns le nom- moient Germain Marie , par-ce qu’es- tant fille estoit appellé Marie : jeune homme de taille moyenne, trappe, et bien amassé , portant barbe rousse assez espaisse , lequel iusqu’au quin- ziéme an de son aage auoit esté tenu pour fille, attendu qu’en luy ne se monstroit aucune marque de virilité , et mesme qu’il se tenoit auec les filles en habit de femme. Or ayant atteint l’aage susdit, comme il estoit aux champs, et poursuiuoit assez viue-
rectifié d’après l’auteur le nom du bourg Esgueira , dont les imprimeurs de Paré avaient fait Esgucina-, le nom de Pacheca, qu’ils avaient changé en Pateca ; et enfin le nom de Manuel, devenu sous leurs mains Emànuel.
1 N’ ag ueres : Paré écrivait ceci en 1573.
2 L’édition de 1573 porte : Aussi estant der- nièrement à la suite du Roy, avec cette note marginale : le Roy à présent régnant. Dès 1575, Paré avait mis en marge: Le Roy Charles régnant ; et le mot dernièrement a été retranché en 1579.
2 Editions de 1575 et 1575 : vn certain paslre.
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LE DIX-NEVFIÉME LIVRE,
ment ses pourceaux qui alloient de- dans vn blé, trouuant vn fossé le voulut affranchir: et l’ayant sauté, à l’instant se viennent à luy deuelop- per les genitoires et la verge virile , s’estans rompus les ligamens par les- quels au-parauant esloient tenus clos et enserrés (ce qui ne luy aduint sans douleur) et s’eu retourna larmoyant en la maison de sa mere, disant que ses trippes luy estoient sorties hors du ventre : laquelle fut fort estonnée de ce spectacle. Et ayant assemblé des Médecins et Chirurgiens, pour là des- sus auoir aduis, on trouua qu’elle estoit homme , et non plus fdle : et tantost apres auoir rapporté à l’Eues- que , qui estoit le défunt Cardinal de Lenoncourt , par son autorité et as- semblée du peuple, il receut le nom d’homme : et au lieu de Marie ( car il estoit ainsi nommé au-parauant) il fut appellé Germain , et luy fut baillé ha- bit d’homme : et croy que luy et sa mere sont encore viuans.
Pline, liu. 7 ch. 4., dit semblable- ment qu’vne fille deuint garçon, et fut confiné pour ceste cause en vne isle deserte et inhabitée , par arrest des Aruspices l. Il me sembl que ces deuineurs n’auoient occasion de ce faire , pour les raisons cy dessus allé- guées : toutesfois ils estimoient que telle monstrueuse chose leur estoit mauuais augure et présagé, qui estoit la cause de les chasser et exiler 2.
La raison pourquoy les femmes se peuuent degenerer en hommes , c’est que les femmes ont autant de caché dedans le corps, que les hommes des- couurent dehors : reste seulement qu’elles n’ont pas tant de chaleur, ny suffisance pour pousser dehors ce
1 Aruspices ou deuineurs. — A. P.
s Le chapitre se terminait ici en 1573 ; le reste est de 1575.
que par la froidure de leur tempéra- ture est tenu comme lié au dedans. Parquoy si auec le temps, l’humidité de l’enfance qui empeschoit la cha- leur de faire son plein deuoir estant pour la plus part exhalée , la chaleur est rendue plus robuste, acre et ac- tiue , ce n’est chose incredible qu'i- celle, principalement aidée de quel- que mouvement violent , ne puisse pousser dehors ce qui estoit caché de- dans. Or comme telle métamorphosé a lieu en nature par les raisons et exemples alléguées : aussi nous ne trouuons iamais en histoire véritable que d’homme aucun soitdeuenu fem- me, pour-ce que Nature tend tous- iours à ce qui est le plus parfait , et non au contraire faire que ce qui est parfait deuienne imparfait.
CHAPITRE VIII.
EXEMPLE DV DEFAVT DE LA QVANTITÉ DE LA SEMENCE.
Si la quantité de la semence (comme nous auons par cy deuant dit) man- que, pareillement quelque membre defaudra aussi , plus ou moins. De là aduiendra que l’enfant aura deux tes- tes et vn bras, l’autre n’aura point de bras : vn autre n’aura ny bras ny iambes, ou autres parties defaillan- tes, comme nous auons dit cy des- sus : l’autre aura deux testes et vn seul bras , et le reste du corps bien accompli , comme tu Vois par cette figure ‘.
1 Je suis ici le texte de 1573. Toutes les éditions complètes, à partir de celle de 1575, ont omis ces mots : comme lu vois par ceste figure, et rejeté la ligure après les deux sui- vantes : changement qui n’était d’accord ni
DES MONSTRES ET PRODIGES.
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Figure d'vn monstre ayant deux testes , deux iambes, et vil seul bras *.
L’an 1573, ie veis à Paris, à la porte de sainct André des Arts , vn enfant aagé de neuf ans, natif de Parpeuille, village trois lieuës près de Guise : son pere se nommait Pierre Renard, et sa mere qui le portoit , Marquette. Ce monstre n’auoit que deux doigts à la main dextre , et le bras estoit assez bien formé depuis l’espaule jusqu'au coude , mais depuis le coude ius-
avec le texte, ni avec la logique. Seulement j’ai gardé à la figure son titre de 1575, le pri- mitif ayant été alors transporté à la figure suivante.
1 On trouve une figure presque semblable dans Rueff, ouvr. cité fol. 49, verso, et dans Lycosthènes , qui parait l’avoir copiée de Rueff.
qu’aux deux doigts estoit fort dit forme. Il estoit sans iambes : toutes- ! fois luy sortoil hors de la fesse dextre vue figure incomplète d’vn pied , ap- parence de quatre orteils : de l’autre fesse senestre en sortoit du milieu deux doigts, l’vn desquels ressem- bloit presque à la verge virile. Le- quel t’est demonstré au vray par ceste présente figure L
Figure d’vn enfant monstrueux , du defaut de la semence en deuë quantité.
L’an 1562, premier iour deNouem- bre , nasquit à Ville-franche de Bey- ran en Gascongne, ce présent monstre sans teste, lequel m’a esté donné par monsieur Hautin , docteur regent en la faculté de medecine à Paris, duquel monstre as icy la figure tant ante- rieure que postérieure, et m’a affirmé l’auoir veu.
1 Ce paragraphe et la figure qui le suit ont été ajoutés en 1575. L’auteur transporta alors à cette figure le titre qu’il avait d’a- bord attribué à la précédente ; voyez la der- nière note de la page 20.
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LE DIX-NEVF1ÉME LIVRE
Figure d’vn monstre femelle sans teste i.
On a veu depuis quelque temps
I Celle figure, avec le texte qui s’y rap- porte, a élé ajoutée en 1575, et l’auteur avait mis en marge celte naïve exclamation : Chose fort monstrueuse , voir v ne femme sans leste !
II est à remarquer que le texte français semble dire d’abord que le monstre lui- même a été donné à Paré par Hautin , et qu’ensuite il est manifeste que c’était seu- lement la figure. De plus, Paré dit nettement que Hautin avait vu le monstre, et cela n’était pas , ainsi que nous allons le voir.
On lit en effet dans la traduction latine :
Anna Domini 1562 calendis novembres, Villue-Francæ. in Vasconiâ , nutum est quoi appictum hic vides monstrum , fœmina acc- plialon, cujus imarjinem a Fontano Aghnessi
MEDlcb QUI SE ID VIDISSE SANCTE AFFIRMABAT
acceptant, mihi liane de monslris commentatio- nem paranli obtulit Joannes Allinus doctor médiats.
Or , ce texte fait naître plus d’une ré- flexion. Qu’élail-ce donc que ce traducteur,
en çà à Paris vn homme sans bras, aagé de quarante ans ou enuiron , fort et robuste, lequel faisoit presque toutes les actions qu’vn autre pou- uoit faire de ses mains : à sçauoir, auec son moignon d’espaule et la teste, ruoit vne coignée contre vue picce de bois aussi ferme qu’vn au- tre homme eust sceu faire auec ses bras. Pareillement faisoit cliqueter vn foüet de Chartier, et faisoit plu- sieurs autres actions : et auec ses pieds mangeoit, beuuoit, et ioiioit aux car- tes et aux dez, ce qui t’est demonstré par ce portrait. A la fin fut larron , voleur et meurtrier, et exécuté en Gueldre , à sçauoir pendu , puis mis sus la roué.
si bien instruit de l’affaire, qu’il rectifie com- plètementson auteur, apporte une autre au- torité, et rejette soigneusement loin de Hau- tin l’idée que celui-ci ait vu le prétendu monstre? Il est presque impossible que ce soit un autre que Hautin lui-même ; et c’est là une preuve à peu près décisive de l’opi- nion que nous avions avancée comme pro- bable touchant le traducteur latin de Paré. Voyez mon Introduction , pages cccxxvij et cccxxxij.
On voit aussi que cette figure, venue à Paré de troisième main, et certifiée seule- ment par un médecin de province, ne mé- rite pas confiance pour tous scs détails. Il faut dire que Paré avait donné deux figures de ce monstre; l’une, que j’ai retranchée , le représentait par derrière avec une espèce de trompe au milieu du dos, et sur les omo- plates deux spirales situées à l’égard de la trompe comme les yeux le sont au-dessus du nez. Enfin , les deux saillies que l’on aperçoit sur les épaules, comparées dans l’une et l’autre figure , avaient quelque res- semblance éloignée avec les oreilles. Assu- rément le médecin* d’Agen a pu observer un acéphale , et cette monstruosité n’est pas bien rare; mais le dessin qu’il en a tracé fait plus d’honneur à son imagination qu’a son esprit observateur.
DES MONSTRES ET PRODIGES.
Figure d'vn homme sans bras 1.
Semblablement , de recente mé- moire , on a veu à Paris vne femme sans bras, qui tailloit et cousoit, et faisoit plusieurs autres actions.
1 Rueff donne exactement la figure de l’homme ; mais sans les instruments dont il se servait, ouvr. cité, fol. 43; et il dit l’a- voir vu se servir des pieds comme il aurait pu faire des mains. Lycosthènes a copié la figure, en y ajoutant le fouet , la hache , les dés, etc. (ouvr. cité, p. 536); en consé- quence l’histoire est un peu amplifiée ; il la rapporte à l’an 1528. On peut conjecturer que Paré en copiant la figure a cependant voulu parler d’un autre individu ; il disait
dans son édition de 1573 : on a veu n’agueres à Paris, etc.; il a remis , depuis quelque temps eu ça, dès l’édition de 1579.
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Hippocrates au luire 2 des “Epidé- mies escrit , que la femme d’Anli- genes accoucha d’vn enfant tout de chair, n’ayant aucuns os , neantmoins auoit toutes les parties bien formées.
CHAPITRE IX.
EXEMPLE DES MONSTRES QUI SE FOI«T PAr. IMAGINATION-
Les anciens qui ont recherché les secrets de Nature *, ont enseigné d’au- tres causes des enfans monstrueux i, et les ont référés à vne ardente et obstinée imagination que peut auoir la femme ce pendant qu’elle conçoit, par quelque obiet, ou songe fantasti- que , de quelques visions nocturnes, que l’homme ou la femme ont sus l’heure de la conception. Cecy mesme est vérifié par l’authorité de Moyse , où il monstre comme Iacob deceu t son beau-pere Laban, et s’enrichit de son bestial , ayant fait peler des verges , les mettant à l’abreuuoir, à fin que les chéures et brebis regardans ces verges de couleurs diuerses, formas- sent leurs petits marquetés de diuer- ses taches 1 2 : par-ce que l’imagination a tant de puissance sus la semence et geniture , que le rayon et charac- tere en demeure sus la chose enfan- tée.
Qu’il soit vray , Heliodore esérit que Persina, roÿne d’Ethiopie, coù- ceut du roy Hydustes , tous deüx Éthiopiens , vne fille qui estoit blan- che , et ce par l’imagination qu’elle attira de la semblance de la belle Andromeda , dont elle auoit la pein-
1 Aristote, Hippocrates et Empedocle. —
A. P.
2 Moyse, 30 chap. — A. P.
$4 LE DIX-NEVFIEME LIVRE,
turc deuant ses yeux pendant les embrassemens desquels elle deuint grosse *.
Damascene , auteur graue , at- teste auoir veu vne fille velue comme vn ours , laquelle la mere auoit en- fantée ainsi difforme et hideuse, pour auoir trop entenliuement regardé la figure d’vn sainct Iean vestu de peau auec son poil , laquelle esloit atta- chée au pied de son lit , pendant qu’elle conceuoit-
Par semblable raison Hippocrates sauua vne princesse accusée d’adul- tere , par-ce qu’elle auoit enfanté vn enfant noir comme vn more , son mary et elle ayans la chair blanche : laquelle à la suasion d’Hippocrates fut absoute, pour le portrait d’vn more semblable à l’enfant , lequel coustumierement estoit attaché à son lit 2.
D’auantage, on voit que les connins et paons qui sont enfermés en des lieux blancs, par vertu imaginatiue engendrent leurs petits blancs 3.
Et partant faut que les femmes , à l’heure de la conception , et lorsque l’enfant n’est encore formé ( qui est de trente ou trente-cinq iours aux masles, et de quarante ou quarante- deux, comme dit Hippocrates , liure De naturapueri, aux femelles) n’ayent
1 Heliodore, liu. 10 de son Histoire Æthio- pique. — A. P. — 1572.
2 Ces deux histoires ont été empruntées à Boaistuau , ouvrage cité, fol. 14, ainsi que deux figures qui suivaient sous ce titre : Figure à.’ vne fille velue el d’vn enfant noir
faits par la vertu imaginatiue.
J’ai retranché sans scrupule ces figures, fort inutiles et d’ailleurs tout-à-fait fantasti- ques. J’ignore du reste où Boaistuau a été chercher cette histoire d’Hippocrate, qui est absolument apocryphe.
3 Cette phrase manque jusqu’à l’édition de 1585.
à regarder ny imaginer choses monstrueuses : mais la formation de l’enfant estant faite , iaçoit que la femme regarde ou imagine attentiue- mentchoses monstrueuses, toutesfois alors l’imagination n’aura aucun lieu, pour-ce qu’il ne se fait point de trans- formation depuis que l’enfant est du tout formé.
En Saxe , en vn village nommé Stecquer , fut né vn monstre ayant quatre pieds de bœuf, les yeux , la bouche, et le nez semblables à vn veau , ayant dessus la teste vne chair rouge , en façon ronde : vne autre par derrière, semblable à vn capu- chon de moyne, ayant les cuisses dé- chiquetées1.
L’an mil cinq cent dix-sept, en la paroisse de Bois le Roy, dans la forest de Biere , sur le chemin de Fontaine- bleau, nasquit vn enfant ayant la face d’vne grenoüille*, qui a esté veu et vi- sité par maistre Iean Bellanger, chi- rurgien en la suite de l’Artillerie du roy , es présences de messieurs de la justice de Harmois : à sçauoir hono- rable homme Iacques Bribon, procu- reur du roy dudit lieu , el Estienne Lardot , bourgeois dé Melun , et Iean de Vircy, notaire royal à Melun , et autres : le pere s’appelle Esme Petit ,
1 Toutes les éditions ajoutaient : comme tu vois par ceste figure; et faisaient suivre en effet le texte d’une figure intitulée :
Figure d’vn monstre fort hideux ayant les
mains et pieds de bœuf, et autres choses
fort monstrueuses.
Cette figure monstrueuse , qui a pu avoir cependant un original réel , mais défiguré par le dessinateur, dans quelque anencé- phale, a été donnée d’abord par BuefT, ouvr. cité, fol. 46, verso , et copiée par Lycosthè- nes, ouvr. cité, p. 530.
Le chapitre se terminait ici en 1573; l’his- toire qui suit a été ajoutée en 1579.
DES MONSTRES ET PRODIGES.
et la mere Magdaleine Sarboucat. Ledit Bellanger, homme de bon es- prit , désirant sçauoir la cause de ce monstre, s’enquit au pere d’où cela pouuoit procéder: luy dist qu’il esti moit que sa femme ayant la fleure, vue de ses voisines luy conseilla pour guarir sa fleure , qu’elle print vne grenouille viue en sa main, et qu’elle la tint iusques à ce que ladite gre- nouille l'ust morte : la nuit elle s’en alla coucher auee son mary, ayant tousioursladilegrenoüilleensamain : son mary et elle s’embrasseront, et conceut, et par la vertu imaginatiue ce monstre auoit esté ainsi produit1.
CHAPITRE X.
EXEMPLE DE L’ANGUSTIE OU PETITESSE DE LA MATRICE. -
Il se fait aussi des monstres pour la detresse du corps de la matrice : comme l’on voit que lors qu’vne poire attachée à l’arbre , posée en vn vaisseau estroit deuant qu’elle soit accreuë , ne peut prendre croissance complette : ce qui est conneu aussi aux dames qui nourrissent des ieunes chiens en petits paniers, ou autres vaisseaux estroiis, pour garder de croistre. Pareillement la plante nais-
1 Toutes les éditions ajoutent ici : comme lu vois par ceste figure ; et donnaient en effet une Figure prodigieuse d’vu enfant agoni la face d’vne grenouille.
On peut aisément se la représenter d’après la description ; et elle était trop absurde pour être reproduite. Il s’agissait probablement encore de quelque ancncépbale; du reste Paré avait copié celle figure d’après un pla- card que l’on criait par les rues de Paris, auec priuitege , comme il nous l’apprend lui- même au chapitre 21.
a5
sant de terre , trouuant vne pierre ou autre chose solide à l’endroit où elle vient , fait que la plante sera tortue , et engrossie en vne partie, et gresle en l’autre : semblablement les enfans sortent du ventre de leurs meres monstrueux et difformes. Car il dit 1 qu’il est necessaire qu'vn corps qui se meut en lieu estroit, deuienne mutile et manque.
Empedocle et Diphile ont attribué semblablement cela à la superabon- dance, ou defaut et corruption de la semence , ou à l’indisposition de la matrice : ce qui peut estre véritable , par la similitude des choses fusibles , esquelles si la matière qu’on veut fondre n’est bien cuitte, purifiée et préparée , ou que le moule soit rabo- teux, ou autrement mal-ordonné, la médaillé ou effigie qui en sort est défectueuse , hideuse et difforme.
CHAPITRE XI.
EXEMPLE DES MONSTRES QVI SE FONT, LA MERE S’ESTANT TENVE TROP LONGVE- MENT ASSISE, AYANT EV LES CVISSIS CROISÉES, OV POVR S’ESTRE BANDÉ ET SERRÉ TROP LE VENTRE DVRANT OV’ELLE ESTOIT GROSSE.
Or quelquesfois aussi il aduient,par accident , que la matrice est assez ample naturellement , loutesfois la femme estant grosse , pour s’estre te- nue quasi tousiours assise pendant sa grossesse , et les cuisses croisées , comme volontiers font les cousturie- res ou celles qui besognent en tapis- series sus leurs genoüils , ou s’estre
1 Ce mot il dit se rapporte à Hippocrate que Paré cite en marge . Ilipp., liu. de la Geniiure.
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LE DIX-JVEVFiEME LIVRE
bandé et trop serré le ventre, les en fa ns naissent courbés, bossus, et contrefaits, aucuns ayans les mains et les pieds tort us, comme tu vois par ceste ligure.
Figure d’vn enfoui qvi a esté pressé au ventre de s a mere , ayant les mains et pieds tonus 1 .
Portrait d’un prodige et enfant putréfié, lequel a esté trouué au cada-
I Rueff a une figure semblable , ouvrage cité, fol. 45, verso.
II s’agit ici des difformités connues sous les noms de pieds bots et de mains botes ; et l’on voit que la théorie qui les attribue à une pression subie par l’enfant dans la ma- trice remonte assez haut.
Le chapitre se termine ici dans les pre- mières éditions. Ce n’est qu’en 1585 que Paré y a ajouté tout ce qui suit.
Uev d’vne femme en la ville de Sens’ le seizième de May mil cinq cens oc- tante deux , elle estant adgée de soixante huit ans, et l’ayant porté en son ventre par l’espace de vingt huit ans. Ledit enfant estoit quasi tout ra- massé en vn globe : mais il est icy peint de son long , pour mieux faire voir l’entiere figure de ses membres, hors mis viie main qui estoit défec- tueuse.
Ceci se peut confirmer par Matthias Cornax, médecin de Maximilian, roy des Romains , lequel recite que luy- mesme assista à la dissection du ven- tre d’vne femme, laquelle auoit porté en sa matrice son enfant , l’espace de quatre ans. Aussi Egiüius Hertages , médecin à Bruxelles , fait mention
DES MONSTRES ET PRODIGES.
d’une femme qui a porté en ses flancs, treize ans rcuolus , le scclctc d’vn en- fant mort. loannesLangius,en l’epis- tre qu’il cscrit à Achilles Bassarus , tesmoigne aussi d’vne femme , qui es- toit d’vn bourg appelle Eberbacb , laquelle rendit les os d’vn enfant qui estoit mort en son ventre dix ans au-parauant.
CHAPITRE XII.
EXEMPLE DES MONSTRES QVI SONT EN- GENDRÉS, LA MERE AYANT REÇV QVEL- QVE COVP,OV CHEVTE, ESTANT GROSSE
d’enfant.
D’auanlage quand la mere reçoit quelque coup sus le ventre, ou qu’elle tombe de Laut en bas , les enfans en peuuent auoir les os rompus , desboi- tés et torturés , ou receuoir autre vice , comme estre boiteux , bossus et contrefaits : ou pour cause que l’en- fant deuient malade au ventre de sa mere, ou que le pourrissement dont il deuoit croistre soit escoulé hors la matrice '. Pareillement aucuns ont attribué les monstres estre procréés de la corruption des viandes ordes et sales que les femmes mangent , ou
1 Toutes les éditions , à partir de la cin- quième, portent ici simplement: ou pour cause que l’enfant deuient malade au ventre (le sa merë , ou que les femmes mangent, etc. C’est une lacune qui résulte de deux lignes sautées dans la cinquième édition et qui existent dans toutes les précédentes; aussi cette cinquième édition porte : ou que le les femmes mangent, ce qui accusait la lacune; ce sont les éditeurs suivants qui , pour don- ner plus de suite à la phrase , ont retranché l'article le sans s'inquiéter du sens.
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désirent manger, ou qu’elles abhor- rent de voir tost apres qu’elles ont coucou : ou que l’on aura ietté quel- que chose entre leurs tetins , comme vue cerise, prune, grenoüiile, vne souris, ou autres choses qui peuuent rendre les enfans monstrueux.
CHAPITRE XIII.
EXEMPLE DES MONSTRES QVI SE FONT
PAR LES MALADIES HEREDITAIRES.
Aussi pour les indispositions ou compositions héréditaires des peres et meres , les enfans sont faits mons- trueux et difformes : car il est assez manifeste qu'vn bossu fait naistre son enfant bossu, voire tellement bossu, que les deux bosses deuant et der- rière à quelques vns sont si fort esle- uées que la leste est à moitié cachée entre les espaules, ainsi que la teste d’vne tortue dans sa coquille. Vne femme boiteuse d’vn costé fait ses enfants boiteux semblables à elle : autres eslans boiteuses des deux hanches, font enfans qui le sont sem- blablement , et qui cheminent cano- tant : les camus font leurs enfans camus : autres balbutient : autres parlent en bredouillant, semblable- ment leurs enfans bredotiillent h Et oit les peres et meres sont petits , les enfans en naissent le plus souuenl nains , sans nulle autre deformité , à sçauoir quand le corps du pere et de la mere n’ont aucun vice en leur conformation. Autres font leurs en-
1 Balbutier, c’est-à-dire bégayé'', ne poll- uant bien proférer la parole. — Bredouiller , c’est dire deux ou trois fois vne parole sans estre bien proférée. — A. P.
LE DIX-NEVFIÉME LIVRE ,
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fants bien maigres, à cause que le pere et la mere le sont : autres sont ventrus et fort fessus, quasi plus gros que longs , parce qu’ils ont esté en- gendrés du pere ou de la mere, ou de tous les deux , qui seront gros et grands, ventrus et fessus. Les goût- teux engendrent leurs enfans gout- teux, et les lapidaires, suiets à la pierre : aussi si le pere et la mere sont fols , le plus souuent les enfans ne sont gueres sages : pareillement les epilepliques engendrent des en- fans qui sont suiets à l’epilepsie '.
Or, toutes ces maniérés de gens se trou uent ordinairement, qui est chose qu’vn chacun peut voir, et connoistre à l’œil la vérité de mon dire: partant ie n’ay que faire d’en parler d’auan- tage. Aussi ie ne veux escrire que les ladres engendrent des enfans ladres, car tout le monde le sçait. Il y a vne infinité d’autres dispositions des pe- res et meres, ausquelles les enfans sont suiets, voire des mœurs, de la parole de leurs mines et trongnes, contenances et gestes, iusques au mar- cher et cracher. Toutesfois de ce ne faut faire reigle certaine : car nous voyons les peres et meres auoir tou- tes ces indispositions, et neanmoins les enfans n’en retiennent rien : parce que la vertu formatrice a corrigé ce vice.
'Cette dernière phrase, relative à l’épi- lepsie, manque dans toutes les éditions du vivant de l'auteur, et n’a été ajoutée qu’à la première édition posthume.
2 L’édition de 1573 et toutes les autres jusqu’en 1585 finissaient le chapitre plus brusquement. Après ces mots : (les mœurs, de la parole, e'ies ajoutaient simplement: ius- ques au marcher et cracher, non pus tousiours, mais le plus soutient. La nouvelle rédaction est de 1585,
CHAPITRE XIV.
EXEMPLE DE CHOSES MONSTRVEVSES
QVI SONT ADVENVES EN MALADIES
ACCIDENTALES ’.
Douant Sainct Iean d’Angelic , vn soldat nommé Francisque, de la com- pagnie du capitaine Muret, fut blessé d’vn coup d’harquebuse au ventre , entre l’ombilic et les Isles : la balle ne luy fut tirée , parce que l’on ne la pouuoit trouuer, au moyen de quoy il eut de grandes et extremes dou- leurs : neuf iours apres sa blessure, ietta la balle par le siégé, et trois se- maines apres fut guari : il fut traité par maistre Simon Crinay, chirurgien des bandes Françoises.
Iacques Pape, seigneur de Sainct Aubam auxBaronniers en Dauphiné, fut blessé à l’escarmouche de Chase- nay de trois coups d’harquebuse pe- netrans en son corps , dont il y en auoit vn au dessous du nœud de la gorge, tout proche la canne du poul- mon , passant près la nucque du col , et la balle y est encore à présent : au moyen dequoy lui suruindrent plu- sieurs grands et cruels accidens, com- me fiéure , grande tumeur à l’entour du col , de sorte qu’il fut dix iours sans pouuoir rien aualer , fors quelques bouillons liquides : et neantmoins tou- tes ces choses a recouuert santé, et est à présent encore viuant : et fut pensé par maistre Iacques Dalam, chirur- gien fort expert , demeurant en la ville de Monlelimar en Dauphiné.
1 L’édition latine a beaucoup changé en cet endroit l’ordre du livre, et renvoyé ce chapitre et les trois suivants après l’histoire des démons et des magiciens, et immédia- tement avant celle des monstres marins,
DES MONSTRES ET PRODIGES.
Alexandre Benedict 1 escrit d’vn villageois qui lut blessé d'vn coup de Iraicl au dos , et fut tiré : mais le fer demeura dedans le corps, lequel es- toit long de deux doigts en trauers, et estoit barbelé aux costés. Le chirur- gien l’ayant long temps cherché sans le pouuoir trouuer, ferma la pl ye, et deux mois apres ce fer sortit sem- blablement par le siégé.
D’auantage , audil chapitre , dit qu’à Venise vne fille aualla vne ai- guille, laquelle deux ans apres la ietta en \rinant, couuerte d’une matière pierreuse, amassée à l'entour de quel- ques humeurs gluans.
Ainsi que Catherine Parlan, femme de Guillaume Guerrier , marchand drapier , honneste homme , demeu- rant rue de la Iuifuerie à Paris, allait aux champs en trousse sus vn cheual, vne aiguille de son tabouret entra dedans sa fesse dextre, de sorte que l’on ne la peust tirer hors. Ladite Parlan fut deux mois qu elle ne pou- uoit se tenir assise, à cause qu’elle sentoit l’aiguille la piquer 2. Quatre mois après m’enuoya quérir, se plai- gnant que lorsque son mary l’em- brassoit , sentoit en l’aine dextre vne grande douleur piquante , à raison qu’il pressoil dessus. Ayant mis la main sus la douleur, trouuay vne aspérité et dureté , et fis en sorte que luy tiray ladite aiguille toute enroüil-
1 Liu. 3 de son Histoire analom. , ch. 5. —
A. P.
2 Cette phrase tout entière manque au texte dans toutes les éditions, et l’on n’en trouve même aucune trace dans les notes marginales à partir de l’édition de 1575. Il n’y a donc que la seule édition de 1573 qui contienne cette phrase en marge, et comme elle fait partie intégrante de l’observation , je n’ai pas hésité ci la joindre au texte, sauf à en avertir le lecteur.
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lée. Cecy doit bien estre mis au rang des choses monstrueuses, veu que l’acier qui est pesant monta contre- mont , et passa au trauers des mus- cles de la cuisse, sans faire aposteme.
CHAPITRE XV.
DES PIERRES QVI S ENGENDRENT AV CORPS HVSIAIN.
L’an mil cinq cens soixante et six, les enfans de maistre Laurens Collo >, hommes bien expérimentés en l’ex- traction des pierres , en tirèrent vne de grosseur d’vne noix, au milieu de laquelle fut trouuée une aiguille de- quoy coustumierement les couslu- riers cousent. Le malade se nommait Pierre Cocquin, demeurant en la rue Gallande, près la place Maubert à Pa- ris, et est encore à présent viuant. La pierre fut présentée au Roy en ma presence, avec ladite aiguille que les-
1 Je respecte ici l’orthographe que Paré a donnée à ce nom de Collo, et qui est restée la même en cet endroit dans toutes les édi- tions. Dans celle de 1504 , à l’occasion de la taille des femmes , Paré avait écrit Culloi ; mais il a ensuite corrigé Collo dans toutes les éditions postérieures, et l’édition latine a également admis cette dernière orthogra- phe. Toutefois ni l’une ni l’autre n’a préva- lu , et dans l’ouvrage posthume de François Colot , publié par Sénac en 1725 , on trouve le nom écrit avec un i et une seule l. Peut- être cependant, si l’on considère l’amitié qui unissait Paré à Laurent Collo et à ses fils, la première manière dont il avait écrit ce nom , corrigée uniformément dans toutes les éditions suivantes, et enfin le consente- ment du traducteur latin ; peut-être, dis je, y aurait-il quelque présomption que l’or- thographe de Parc était la véritable , et c'est pourquoi je l’ai conservée , au moins en cet endroit.
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I.E mX-NEVFIEME LIVRE,
dits Colles m’ont donnée pour mettre en mon cabinet , laquelle ie garde et ay encores de présent en ma posses- sion, pour mémoire de chose si mons- trueuse.
L’an mil cinq cens septante, ma- dame la duchesse de Ferrare enuoya quérir en ceste ville Iean Collo , pour extraire vne pierre de la vessie d’vn pauure pâtissier, demeurant à Mon- targis ', laquelle poise neuf onces, de grosseur d’vn poing , et de ligure comme lu vois icy le portrait : et fut tirée en la presence de monsieur maistre François Rousset , et maistre Joseph Iauelle , hommes sçauans et bien expérimentés en la medecine, medecing ordinaires de ladite dame. Et fut si heureusement tirée , que le- dit pâtissier guérit : toutesfois peu de temps apres luy vint vne suppres- sion d’vrine, au moyen de deux pe- tites pierres qui descendirent des reins, qui bouchèrent les pores vre- leres, et furent cause de sa moit.
Figure d'vue pierre extraite à vu pâtissier de Monlargis.
1 Ladite dame coustumiere d'aider aux pan- ures, fil tous les frais pour la cure dudit pâtis- sier. — A. P.
L’an mil cinq cens soixante et six, le frere dudit Iean Collo , nommé Laurens l, lit pareillement en ceste ville de Paris extraction de trois pier- res estans en la vessie , de grosseur chacune d’vn bien gros œuf depoulle, de couleur blanche , pesans les trois douze onces et plus, à vn surnommé Tire-vit , demeurant à Marly 2 : le- quel pour-ce qu'il auoit dés l’aage de dix ans quelque commencement desdites pierres en la vessie , tiroit ordinairement sa verge , dont fut nommé Tire-vit : car la vertu expul- trice de la vessie , voire de tout le corps , s’efforçoit à ietter hors ce qui luy nuisoit, et pour-ce luy causoit vn certain esguillonnement à l’extre- mité d’icelle verge ( comme se fait ordinairement à ceux qui ont quel- que sable , ou pierre aux parties dé- diées à l’vrine , ce quei’ay escrit plus amplement en mon liure des pierres 3.) Icelles furent présentées au roy , es- tant pour lors à SainctMaur des fos- sés : on en cassa vne auec vn mar- teau de tapissier, au milieu de la- quelle fut trouuée vne autre, res- semblante ù vn noyau de pesche , et de couleur tannée. Lesdits Collos m’ont donné les susdites pierres pour
1 Lesdits Collos, chirurgiens ordinaires du Rog , sont 1res expers à l’extraction des pier- res, et en plusieurs autres operations de la chi- rurgie. — A. P. 1573.
2 Tiédit, subit que sa plage fut consolidée , s’en retourna en sa maison , où à prescrit est encore viuant. — A. P.
Celte noie, comme la précédente, est re- produite d’après l’édition de 1573; toutes deux avaient été ou retranchées ou omises dans l’édition suivante.
3 Ceux qui ont vne pierre à la vessie ont tousiours vn prurit et punclion à l’extremiiè de la verge. — A. P. Le livre des Pierres au- quel il renvoie est celui de 15G4, qui fait partie aujourd’hui du Livre des Operations.
DES MONSTRES ET PRODIGES. 3l
mettre à mon cabinet, comme choses j au plus prés du vif, ainsi que tu peux monstrueuses, et les ay fait portraire I voir par ces figures l.
Figures de trois pierres extraites à vne fois sans interualle de temps, de la vessie d'un appelé Tire-vil, l’vnc desquelles est brisée.
D’auantage ie puis icy attester que i'en ay trouué dedans les reins des
1 On trouve dans V Introduction d’À. Paré, chapitre 2 (tome 1er de cette édition , page 28) , l’histoire de ce Tire-Vil racontée d’une
manière toute différente , de telle sorte qu’il faut nécessairement admettre , ou bien que Collo opéra deux individus du nom de
Tire-vit, ce qui est peu probable, et ce qui aurait dû au moins être noté ; ou bien que Paré a pris un malade pour l’autre , et mis sous le nom de Tire-vit une observation qui ne le concernait pas ; ou enfin que les deux observations n’en constituent qu’une seule, qui aurait été incomplètement racontée dans l’un et l’autre endroit. Ce qu’il y a de plus certain , c’est que Paré , ici comme en beau- coup d’autres occasions, s’en fiait à sa mé- moire pour se rappeler des faits écoulés de- puis long-temps: et que cette malheureuse habitude est ce qui a le plus encombré la chirurgie d’observations douteuses, vagues, sans certitude et presque sans valeur.
corps morts, de plusieurs figures , comme de cochons , de chiens , et au- tres diuerses figures , ce qui nous a esté laissé par escrit des anciens 2.
Monsieur Dalechamps recite en sa chirurgie, qu’il aveu vu homme auoir vne aposteme sus les lombes, dont apres la suppuration icelle dégénéra en fistule , par laquelle ietta en di- uerses fois plusieurs pierres venans du rein : et enduroit le trauail du che- ual et des chariots.
Hippocrates escrit 3 de la cham-
2 Cette attestation si légèrement donnée d’un homme tel que Paré est bien propre à nous faire connaître que les meilleurs es- prits fléchissent quelquefois sous les préju- gés de leur siècle , en même temps qu’elle explique l’origine de tarit de monstres admis par la crédulité de ce temps.
3 Liure 5 des Epidémies. — A. P.
32 LE D1X-NEVFIÉME LIVRE
briere de Dysere , aagée de soixante ans , qui auoit des douleurs comme elle si eust deu accoucher : dont vne femme luy lira de la matrice vne pierre aspre et dure, de la grandeur, grosseur, et figure d’vn peson de fu- seau.
Jacques Hollier, Docteur regent en la faculté de Medecine à Paris, escrit 1 qu’vne femme, après auoir esté tour- mentée d’vne difficulté d’vrine par l’espace de quatre mois , en fin mou- rut : laquelle ayant esté ouuerte, fu- rent trouuées en la substance du cœurdeux assez grosses pierres, auec plusieurs petites apostemes : estans les reins et les pores vreteres et la vessie sains et entiers.
L’an mil cinq cens cinquante-huit, fus appelé de Iean Bourlier , maistre tailleur d’habits, demeurant rue sainct Honoré , pour luy ouurir vne apos- teme aqueuse qu’il auoit au genoiiil : en laquelle trouuay vne pierre de la grosseur d’vne amende, fort blanche, dure , et polie , et guérit , et encores est à présent viuant 2.
Une dame de nostre cour fut lon- guement et extrêmement malade , sentant douleur au ventre, auec gran- des espreintes : estant pensée par plusieurs médecins , lesquels igno- roient le lieu de la douleur. On m’en- uoya quérir, pour sçauoir si ie pour- rois connoistre la cause de son mal. Par l’ordonnance des médecins , luy regarday au siegeèt à la matrice, auec instrumens propres à ce faire, et pour tout cela ne pus connoistre son mal. Monsieur Le Grand luy ordonna vn clystere, et en le rendant ietta vne
1 Liu. 1, ch. de la Palpitation du Cœur.
— A. P.
2 C’est là le premier cas connu d’un corps étranger développé dans le genou , et extrait
heureusement par l’incision.
pierre par le siégé , de la grosseur d’vne grosse noix : et tout subit ses douleurs etautresaccidens cessèrent, et depuis s’e l bien portée '.
Semblable chose est arriuée à la dame de Sainct Eustache, demeurant au carrefour de la rue de la Harpe 2.
Le capitaine Augustin, Ingénieux du Roy, m’enuoya quérir auec mon- sieur Violaine , docteur regent en la faculté de Medecine, et Claude Viard , Chirurgien luréù Paris, pour luy ex- traire vne pierre qu’il auoit sous la langue , de longueur de demy doigt , et grosse d’vn tuyau déplumé. Il en a encore vne , qu’on ne peut bien en- core destacher 3.
1 Dans l’édition de 1573 et encore en 1575, cette histoire était rapportée après celle de Dalechamps , et la rédaction en était un peu différente :
« Monsieur le Grand , Docteur regent en la faculté de Medecine, et médecin ordinaire du Roy , homme sçauant et grandement ex- périmenté, lequel fait autant bien la mede- cine qu’homme que i’aye iamais cogneu , fus appelé auec luy pour appliquer en spé- culum ani à vne dame d’honneur qui estoit tourmentée d’extremes douleurs au ventre et au siégé, toutefois sans nulle apparence à la veuë d’aucun mal : il luy ordonna cer- taines potions et clistcres, auec l’vn desquels ietta vne pierre de grosseur d’vn esteuf, et subit ses douleurs furent cessées, et guérit.»
En 1579, Paré modifia la rédaction de l’observation , qui était peu correcte, mais en conservant^ Legrand à peu près les me- mes éloges, que l’on retrouve encore dans la traduction latine. C’est en 1585 qu’il chan- gea définitivement et le texte et le plan de l’histoire , comme on la lit aujourd’hui.
2 Cette observation a été ajoutée ’en 1585.
3 Cette observation , de même que la pré- cédente , a été ajoutée en 1585. On trouvera une autre observation de calcul sous la langue dans la grande Apologie, au titre: Voyage de Bayonne, 1564.
DES MONSTRES ET PRODIGES,
Or pour le dire en vn mot, les pier- es se peuuent engendrer en toutes les parties de nostre corps , tant inté- rieures qu’exterieures. Qu’il soit vray , on en voit estre engendrées aux iointures des goutteux >. Anlo- nius Beniuenius , médecin florentin , au liure 1, chapitre 24, dit qu’vn nommé Henry Alleman ietta vne pierre de grosseur d’vue auelaine en toussant.
CHAPITRE XVI.
DE CERTAINS ANIMAVX MONSTRVEVX
QVI NAISSENT CONTRE NATVRE AVX
CORPS DES HOMMES , FEMMES, ET PE- TITS ENFANS 2.
Tout ainsi qu’au grand monde il y a deux grandes lumières, àsçauoir le soleil et la lune , aussi au corps hu-
1 C’est par cette phrase que se terminait le chapitre dans les trois éditions de 1673 , 1675 et 1579; la citation de Benivenius a été ajouiéeen 1585.
2 Ce chapitre n’existe pas en cet endroit dans la plupart des éditions complètes; il est donc nécessaire de dire pourquoi nous l’avons rétabli.
L’édition de 1573 avait un 16e chapitre intitulé des Vérins, reproduit par celle de 1575 sous ce titre plus correct, des Vers. Il était assez court, et composé de quatre histoires que l’on retrouve dans le courant du chapitre actuel. En 1579 , le texte en fut considérablement amplifié; l’auteur y ajouta quelques histoires qu’il détacha du chap. 19 ( voir les notes suivantes ), et il le transporta dans son livre De la petite Verolle, entre le chapitre 3 qui termine l’histoire de la variole, et le chapitre 4 qui commence l’histoire des vers intestinaux. Sans doute qu’il avait des- sein de réunir ainsi tout ce qui concerne les vers engendrés dans le corps humain; et cependant le titre même montre bien qu’il ne III.
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main il y a deux yeux qui l’illumi- nent : lequel est appelé Microcosme, ou petit portrait du grand monde accourci. Qui est composé de quatre elemens, comme le grand monde , auquel se font des vents , tonnerres , tremblemens de terre , pluye , rosée , vapeurs, exhalations, gresles , éclip- sés, inondations d’eaux, stérilité, fertilité, pierres , montagnes , fruils , et plusieurs et diuerses especes d’a- nimaux : aussi se fait-il le sembla- ble au petit monde, qui est le corps humain. Exemple des vents : ils se voyent estre enclos és aposlemes venteuses, et aux boyaux de ceux qui ont la colique venteuse, et pareille- ment en aucunes femmes, ausquelies on oit le ventre bruire de telle sorte qu’il semble y auoir vne grenouillère : lesquels sortans par le siégé rendent bruits comme coups de canonnades. Et encore que la piece soit braquée vers la terre , neantmoins tousiours
s’agissait pas des vers proprement dits, et que le chapitre était déplacé dans le lieu nouveau qu’on lui avait assigné, en même temps qu’il laissait une lacune dans le livre des Monstres. Du reste, ce changement de place avait été opéré si négligemment , que dans toutes les éditions du vivant de l’auteur la table du livre des Monstres accusait toujours un cha- pitre 16, des Vers, qui n’existait plus à par- tir de 1679, tandis que la table du livre de la petite Verolle n’indiquait en rien l’ad- jonction du chapitre nouveau; et celui-ci , ne comptant pas même dans le livre comme un chapitre spécial, semblait une suite du chapitre troisième intitulé : Quelles parties jaut preseruer de la verolle. En pesant toutes ces considérations, je me suis déterminé à restituer à ce chapitre la place qu’il avait eue d’abord, et qui est de beaucoup la plus naturelle et la plus logique.
Le texte général du chapitre est donc de 1579, sauf les parties qui seront signalées dans les notes comme d’une date différente.
3
34 LE DIX-NE VFIEME LIVRE
la fumée du canon donne contre le nez du canonnier, et de ceux qui sont proches de luy.
Exemple des pluyes et inondations d’eaux1: cela se voit aux apostemes aqueuses et au ventre des hydropi- ques. Exemple du tremblement de terre : telle chose se voit au commen- cement des accès des fleures , où les pauures febricitans ont vn tremble- ment vniuerscl du corps. Exemple de l’eclipse : cela se voit aux synco- pes ou défaillances du cœur, et aux suffocations de la matrice. Exemple des pierres : on les voit à ceux aus- quels on en extrait de la vessie, et autres parties du corps.
Exemple des fruits : combien en voit-on qui au visage ou autres par- ties extérieures du corps ont la figure d’vne cerise , d’vne prune, d’vue cor- me, d’vne figue, d’vne meure? la cause de quoy a esté tousiours réfé- rée à la forte imagination de la femme conceuante ou enceinte , es- meuë de l’appclit vchement, ou de l’aspect , ou d’vn attouchement d’ice- luy à l’improuiste : comme mesmede ce qu’on en voit naistre d’aucuns ayans en quelque endroit du corps la figure et substance d’vne coinne de lard , d’autres d’vne souris , d’autres d’vne escreuisse, d’autres d’vne solle, et d’autres semblables. Ce qui n’est point hors de raison, entendu la force de l'imagination se joignant auec la vertu conformatrice , la mollesse de l’embrion prompte, et comme vne cire molle , à receuoir toute forme : et que quand on voudra esplucher tous ceux qui sont ainsi marqués, il se trouuera que leurs meres auront esté esmeuës durant leur grossesse de quelque tel appétit ou accident. Où nous remarquerons en passant, com- bien est dangereux d’offenser vne femme grosse , de lui monstrer et ra-
menteuoir quelque viande, de la- quelle elle ne puisse auoir la ioüis- sance promptement, voire et de leur faire voir des animaux ou portraits d'icenx difformes et monstrueux. En quoy i’attensque quelqu’vn m’obiecte que ie ne deuois donc rien inferer de semblable en mon liure de la géné- ration. Mais ie luy respons en vn mot, que ie n’escris point pour les femmes. Retournons à nostre propos.
Exemple des montagnes : on les voit aux bossus, et à ceux qui ont des loupes grosses et énormes. Exem- ple de stérilité et seicheresse : on le voit aux hectiques , qui ont la chair de leur corps presque toute consom- mée. Exemple de fertilité : on la con- noist à ceux qui sont fort gras, fessus, et ventrus, tant qu’ils creuent en leur peau, force leur est de demeurer tousiours couchés ou assis , pour ne pouuoir porter la grosse masse de leur corps. Exemple des animaux qui se procréent en nos corps, à sçauoir, pouls, punaises, et morpions, et au- tres que deserirons à présent1.
Monsieur Iloulier escrit en sa pra- tique qu’il traitoit vn Italien tour- menté d’vne extreme douleur de teste, dont il mourut. Et l’ayant fait ouurir,luy fut trouuéen la substance du cerueau vn animal semblable à vn scorpion2, lequel, comme pense ledit Iloulier, s’estoit engendré pour
4 Ces deux dernières lignes sont de 1585.
2 L'auteur ajoutait : Comme ta vois par ceste Jicjure , et on voyait ici une figure de scorpion, que j’ai retranchée.
Du reste, cette histoire se lisait déjà au chapitre IG du livre des Monstres de l’édi- tion de 1573, mais avec une rédaction un peu différente.
Jacques UoUier escript en sa Pracliquc des Maladies internes qu’il s’engendra au cerueau d’vn Italien vn scorpion pour auoir continuelle- ment senti du basilic, lequel scorpion lui causa
DES MOÏÏSTKES ET PRODIGES.
auoir continuellement senti du ba- silic. Ce qui est fort vray-semblable, veu que Chrysippus , Diophanes , et Pline ont escrit , que si le basilic est broyé entre deux pierres et exposé au soleil, d’iceluy naislra un scor- pion.
Monsieur Fernel escrit d’vn soldat, lequel estoit fort eamu9 , tellement qu’il ne se pouuoit moucher aucune- ment : si bien que de l’exerement re- tenu et pourri , s’engendrerent deux vers velus et cornus de la grosseur d’vn demy doigt, lesquels le rendi- rent furieux par l’espace de vingt iours , et furent cause de sa mort '.
Depuis n’agueres vn ieune homme auoit vn aposteme au milieu de la cuisse partie externe , de laquelle sortit cest animal, lequel me fut ap- porté par Iacques Guillemeau , Chi- rurgien ordinaire du Roy , qui disoit l’auoir tiré : et l’ay mis dans vne phiole de verre, et a demeuré vif plus d’vn mois sans aucun aliment. La li- gure t’est icy représentée a.
Monsieur Duret m’a affirmé auoir ietté par la verge, apres vne longue
si grande douleur de lesie qu’il en mourut. Ce qui est fort vraisemblable, etc.
La figure du scorpion n’avait été ajoutée par l’aré qu’en 1579.
1 Paréajoutait: Tuenvois la figure, e t pré- sentait en effet au lecteur la figure d’un mot velu et cornu. Je l’ai retranchée sans hé- siter. Du reste , celte histoire se lisait déjà au chapitre 16 du livre des .Monstres de l’é - dition de 1573; seulement la figure n’y a été accolée qu’en 1579.
2 J’ai gardé cette figure parce que Paré dit l’avoir vue, bien qu’il fasse toutes ré-
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maladie , vne beste viuante sembla- ble à un clouporte, que les Italiens appellent Porceleti, qui estoit de cou- leur rouge *.
Monsieur le comte Charles de Mans- feld , n’agueres estant malade d’vne grande fleure continue à l’hostel de Guise, a iellépar la verge vne cer- taine matière semblable à vn animal: dontla figure t’est icy représentée 2.
Il se fait pareillement en la ma- trice des femmes beaucoup de for-
serves sur sa véritable origine ; et il faut as- surément que Guillemeau ou Paré s’en soient laissé imposer, et que ledcssinateur ait beau- coup ajouté à la forme réelle de l’objet.
On peut remarquer que Guillemeau est appelé ici Chirurgien ordinaire du Roy; mais cette histoire ne date que de l’édition de 1585. Voyez , t. ii , la note de la page 799.
1 II y avait encore ici : comme lu vois par ce portrait; et de plus une figure fort mal faite de cloporte. Je l’ai supprimée. Il n’est pas besoin de dire que monsieur Duret avait raconté là une histoire absurde; mais on voit par celte réunion des grands noms de la médecine du xvic siècle, Houlier, Fernel , Duret, tous si crédules en fait de prodiges, qu’il était bien difficile à un chirurgien de ne pas se laisser entraîner par le torrent ; et cependant il faut rendre cette justice à Paré, qu’aucune des observations où il a figuré comme témoin ne porte l’empreinte d’une si facile crédulité.
2 Cette observation peut servir de preuve à ce que j’ai dit dans la note précédente. Si pareille chose se fût présentée aux méde- cins éminents cités plus haut, nul doute qu’ils n'en eussent fait un animal ; Paré dit seulement : vne certaine matière semblable à vn animal; et rien n’empcchc, en effet, qu’un caillot sanguin puisse offrir une forme plus ou moins approchant de celle-ci, qui a
| sans doute été exagérée par le dessinateur.
LE DIX-NEVFIÉME LIVRE ,
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mes d’animaux ( qui souuent se treu- uentauec les moles et enfans bien for- més) comme grenouilles, crapaux , serpens, lezars, harpies l. Nicole Flo- rentin les compare à chats-huans, et dit deuoir estre appelées bestes sau- uages. Les harpies ont esté appelées des anciens, freres Lombars , par-ce que telles choses aduenoient aux femmes de Lombardie, et qu’elles naissoient en vne mesme matrice comme les enfans bien formés, qui a donné occasion de les nommer freres vterins , par une mesdisance d’vne personne que l’on hait 2. Or les fem- mes du royaume de Naples y sont fort suiettes , à cause de la mauuaise nourriture qu’elles prennent , les- quelles de tous temps ont mieux aimé auoir le ventre de bureau que de ve-
1 La question traitée dans ce paragraphe l’avait déjà été dans le livre des Monstres , édition de 1573 et 1575, chapitre 19. Ce texte primitif mérite d’être reproduit.
« Il s’est veu des femmes auoir ietté par leurs matrices des serpens et autres bestes, ce qui peut aduenir par la corruption de certains excremenls estans retenus en leur matrice, comme l’on voit se faire és intes- tins, et autres parties de notre corps, de gros et longs vers, voire pelus et cornus (comme nous demonstrerons cy après) : Quelques vns ont voulu fredonner que telle chose peut venir quand vne femme se baigne, si par cas fortuit quelque beste venimeuse comme serpens et autres ont frayé, et rendu se- mence en leau, à l’endroict de laquelle il soit aduenu quon aye espuisé auec leau vne telle ordure, et que puis apres la femme se soit baignée en icelle, veu principalement qu’à cause de la sueur et chaleur, tous ses pores sont dauantage ouuerts : mais telle raison ne peut auoir lieu , attendu que la vertu génératrice de ceste semence est suf- foquée et esteinte par la grande quantité deau chaude, ioinct pareillement que la bouche de la matrice ne s’ouure point, si ce n’est à l’heure du coït, ou que les mois coulent. »
* Gourdon , liv. 7, chap 18. — A. P.
lours ‘, c’est à dire manger fruits , herbages , et autres choses de mau- uais suc qui engendrent tels animaux par putréfaction, que manger viande de bonne nourriture, pour espargner, estre braues et bien accoustrées.
Monsieur Ioubert 2 escrit de deux Italiennes : l’vne femme d’vn frippier, et l’autre damoiselle,dans vn mesme mois accouchèrent chacune d’vn part monstrueux : celuy de la frippiere esloit petit , ressemblant à vn rat sans queue , l’autre de la demoiselle estoit gros comme un chat : ils esloient de couleur noire : et au partir de leurs matrices, tels monstres grimpèrent en haut contre la paroy de la ruelle du lict, et s’y attachèrent fermement.
Lycosthenes escrit, que l’an 1494, vne femme de Cracouie, en vne place nommée Sainct Esprit, enfanta vn en- fant mort, qui auoit un serpent vif attaché à son dos, qui rongeoit ceste petite créature morte 3.
Leuinus en raconte vne merveil- leuse histoire en ceste façon 4. Ces années passées vne femme vint vers moy pour me demander conseil : la- quelle ayant conceu d’vn marinier, le ventre lui commença à enfler de telle sorte, qu’on pensoit qu elle ne
1 E entre de bureau que de velours, façon de parler proverbiale pour dire qu’elles soi- gnaient mal leur ventre. Bureau était le nom d’une étoffe grossière dont nous avons fait bure ; on trouve encore ce mot dans Boi- leau Despréaux :
Kl qui n'élant velu que de simple bureau.
5 Au liure des Erreurs populaires. — A. P.
3 Paré ajoutait : comme tu vois par ceste figure, et donnait en effet une misérable figure copiée de Lycosthènes, ouv. cité, page 503. Au reste, cette histoire et cette figure se trouvaient déjà au livre des Monstres en 1573 et 1575, chapitre 19, mais après l’histoire qui va suivre.
4 Liu. 1 de occult. naittr., chap. 8. — A. T.
DES MONSTRES ET PRODIGES.
dcnst iamais porter à terme. Le neu- fiéme mois passé, elle enuoye qué- rir la sage-femme : et auec grands efforts, premièrement accoucha d’une masse de chair sans forme , ayant à chacun costé deux anses longues d’vn bras, qui remuoit et auoit vie comme les esponges. Apres luy sortit de la matrice vn monstre ayant le nez crochu, le col long, les yeux estin- celans, une queue aiguë, les pieds fort agiles. Si tost que ledit monstre fut sorti , il commença de bruire , et remplir toute la chambre de siffle- mens , courant çà-et-là pour se ca- cher : sur lequel les femmes se iet- terent, et le suffoquèrent auec des oreillers. A la fin la pauure femme toute lasse et rompue, accoucha d’un enfant masle, tant bourrelé et tour- menté par ce monstre , qu’il mourut si tost qu’il eust receu baptesme. La- dite patiente, apres auoir esté longue espace de temps à se r’auoir, luy ra- conta le tout fidèlement
Cornélius Gemma, médecin de Lou- uain, en vn liure qu’il a fait depuis peu de temps, intitulé De naturœ diuinis characlerismis , raconte vne histoire admirable d’vne ieune fille de ladite ville , aagée de quinze ans , du corps de laquelle, apres douleurs infinies , sortirent plusieurs choses estranges par haut et par bas. Entre lesquelles elle rendit par le siégé auec les excre- mens, vn animal vif, long d’un pied et demy , plus gros que le pouce , repré- sentant si bien vne vraye et naturelle anguille, qu’il n’y auoit rien à redire,
1 Cette histoire se lisait déjà dans le livre des Monstres de 1573 et 1575, après le long passage reproduit dans la note de la page précédente , et avant l’histoire de Lycosthè- nes. C’est d’après le texte de ces deux édi- tions primitives que j'ai restitué la dernière
phrase, qui manque dans toutes les autres.
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fors qu’il auoit la queue fort pelue '.
Maistre Pierre Barque, chirurgien des bandes Françoises, et Claude le Grand chirurgien , demeurans à Ver- dun , n’agueres m’ont affirmé auoir pensé la femme d’un nommé Gras bonnet , demeurant audit Verdun , laquelle auoit vne aposleme au ven- tre : de laquelle ouuerte sortit auec le pus grand nombre de vers, gros comme les doigts, ayans la teste ai- guë, lesquels lui auoient rongé les intestins, en sorte qu’elle fut long temps qu’elle iettoit ses excremens fé- caux par l’vlcere , et à présent est du tout guerie 1 2.
Antonius Beniuenius , médecin de Florence, escrit qu’vn quidam nommé Iean,menusier, aagé de quarante ans, auoit presque vne assiduelle douleur de cœur, pour laquelle auoit esté en danger de mort. Et pour y obuier, eut l’opinion de plusieurs médecins de son temps , sans toutesfois en auoir receu aucun allégement. Quel- que temps apres s’adressa vers luy : ayant considéré sa douleur , luy donna vn vomitoire , par lequel ietta grande quantité de matière pourrie et corrompue , sans toutesfois appai- ser sa douleur. Derechef luy ordonna vn autre vomitoire , au moyen du- quel il vomit grande quantité de ma- tière , ensemble un ver de grandeur de quatre doigts , la teste rouge , ronde , et de grosseur d’vn gros pois, ayant le corps plein de poil follet, la queuë fourchue en forme de crois-
1 Paré ajoutait : Comme tu peux voir par le portrait cy dessous , semblable à celuy que Gemma a mis en son liure. J’ai retranché cette absurde ligure , que Paré eût bien fait de laisser à Gemma.
2 C’est par cette histoire, reproduite ici textuellement , que commençait le chapitre 18 du livre des Monstres en 1573,
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sant, ensemble quatre pieds, deux au deuant, et deux au derrière *.
le dis encore qu’aux apostemes il se trouue des corps fort estranges , comme pierre, croye, sablon, char- bon, coquilles de limaçon, espics, foin , cornes , poil , et autres choses , ensemble plusieurs et diuers ani- maux , tant morts que viuans 2. Des- quelles choses la génération (faite par corruption et diuerse alteration) ne nous doit estonner beaucoup , si nousconsiderons que, comme Nature fécondé a mis proportionnément en l’excellent Microcosme toute sorte de matière , pour le faire ressembler et estre comme image viue de ce grand monde : aussi elle s’esbat à y repré- senter toutes ses actions et mouue- mens, n’estant Jamais oisiue quand la matière ne luy defaut point 3.
1 Ici encore revenait la phrase habituelle, comme tu vois par ceste figure, suivie en effet de la figure annoncée, que j’ai supprimée comme les autres. Cette suppression m’a d’autant moins coûté queBenivieni n’avait pas donné de figure, et que c’est Paré qui l’avait fait faire d’après la description. Du reste , cette histoire avait été ajoutée en chapitre en 1675, et la figure seulement en 1579.
2 11 a déjà dit quelque chose de semblable au livre des Tumeurs en general, ch. 4. — Voyez t. i, p. 324.
3 Dans l’édition de 1573, le chapitre se terminait ainsi :
l’ay escripl en mon Traicté de la Peste auoir reu vue femme qui auoit ielté vnver par- le siégé de longueur plus d’vnc toise, de figure d'vn serpent : qui voudra sçauoir la génération, les especes et différences , leurs diuersilés de couleurs , figures d'iceux, les trouuera audict chapitre.
Cette citation se rapporte au Traité de lu Peste de 15G8, qui a été depuis divisé en deux livres, celui de la Peste, ej celui de la petite Ventile et Lepre ; c’est dans ce der- nier, chapitre 4, que l’on trouvera l’histoire et les détails annoncés par l’auteur.
CHAPITRE XVII.
DE CERTAINES CHOSES ESTRANGES OVE
NATYRE RÊPOVSSE PAR SON INCOM- PREHENSIBLE PROVIDENCE *.
Antonius Beniuenius, médecin do Florence , escrit qu’vne certaine fe- melle aualla vue aiguille d’airain ,
1 Ce chapitre, qui est bien le 17e de l’é- dition primitive et de celle de 1575 , est le 10e de toutes les autres éditions complètes. Voyez la note 2 de la page 33.
Mais dans le principe il ne commençait pas comme aujourd’hui. L’auteur débutait sans préambule par raconter l’histoire de monsieur Sarrel , qu’on lit aujourd’hui au chapitre 52 du livre des Operations de Chi- rurgie (voyez tome ii, page 500, le texte et la note!, et il ajoutait: Ce que i’uy veu sem- blablement aduenir à monsieur le comte de Mansfell , de sa blessure de pistole qu'il eut au bras senestre le iour de la bataille de Monlconlour. On trouvera l’histoire du comte de Mansfelt rapportée fort au long au cha- pitre 14 du livre des plages d’harquebuses (tome n , page 163); seulement il est bien remarquable qu’en 1573 Paré dise que la blessure était an bras senestre , et en 1575 , au bras dexlre; nouvel exemple du danger pour l’observateur de s’en fier à sa mémoire. — Ensuite venait l'histoire de monsieur de la Croix, qui plus tard a suivi le sort de celle de monsieur Sarrel (voyez tome n,page 500) ; il faut dire pourtant que l’édition de 1573 ajoute ce document qui manque dans toutes les autres , que la blessure était à la ioinc- ture du coude ; mais quelle confiance accor- der à ce renseignement donné de mémoire plus de neuf ans après l’accident? et ne se peut-il pas que Paré ait attribué à M. de la Croix les conditions de la blessure de M. de Mansfelt, pour lequel nous venons de voir qu’il avait commis une autre erreur?
Quoi qu’il en soit, notre auteur ne man- quait pas, après ces histoires, de raconter sa discussion sur le trajet de la sanie à tra- vers les vaisseaux, appuyée de la comparai-
DES MONSTRES ET PRODIGES.
sans auoir senti aucune douleur l’espace d’vn an : lecpiel estant passé, luy suruint grande douleur au ven- tre, et pour-ce eut l’opinion de plu- sieurs médecins touchant cesle dou- leur, sans leur faire mention de ceste aiguille qu’elle auoit auallée : tou- tesfois aucun ne luy sceut donner al- légement : et vesquit ainsi l’espace de dix ans 1 : lors tout à coup par vn pe- tit trou prés du nombril , ladite ai- guille sort , et .fut guarie en peu de temps.
Vn escolier nommé Chambellant, natif de Bourges, estudiant à Paris au college de Presle , aualla vn espy d'herbe nommé gramen, lequel sortit quelque temps apres entre les cosles tout entier, dont il en cuida mourir: et fut pensé par défunt monsieur Fer- nel, et monsieur Huguet, Docteurs en la faculté de Medecine. Il me sem ble que c’estoil fort fait à Nature d’a- uoir expulsé ledit espy de la substance des poumons , auoir fait ouuerture à la membrane pleuretique , et aux muscles qui sont entre les costes : et neantmoins receut guérison : et croy qu’il soit encore viuant.
son des monte-vins , de celle du lait des femmes nouvellement accouchées qui s’é- coule par la matrice ; en alléguant égale- ment l’exemple du chyle attiré par le foie , de la semence parcourant les vaisseaux du testicule. On peut retrouver toute cette dis- cussion, avec des changements insignitiants de rédaction, aux pages 501 et 502 de notre tome deuxième.
Après tout cela venait ensuite l’histoire de l 'escolier Chambellant , qui est la seconde du chapitre actuel. Quant à celle de Beni- vieni, elle a été ajoutée en 1575 , en même temps que toutes les précédentes étaient supprimées.
1 Paré avait mis par erreur, deux ans; le texte de Benivieni porte , decem annis.
3g
Cabrolle 1 , chirurgien de monsieur le Mareschal d’Anuille, n’agueres m’a certifié que François Guillemet , chi- rurgien de Sommieres , petite ville qui est à quatre lieuës prés de Mont- pellier, auoit pensé et guéri vn berger auquel des voleurs au oient (ail aualler vn Cousteau de longueur d’vn demy- pied, et le manche estoil de corne, de grosseur d’vn pouce : qui fut l’espace de six mois en son corps, se plaignant grandement, et deuinl clique, sec et émacié : en fin luy suruint vne aposteme au-dessous de l’aine, ietlant grande quantité de pus fort puant et infect , par laquelle en presence de la iustice fut tiré ledit Cousteau , lequel monsieur Ioubert, médecin célébré à Montpellier, garde en son cabinet , et l’a vnonstré à plusieurs, comme vne chose admirable, dignede grande mémoire , et monstrueuse. Ce que pareillement Iacques Guiilemeau , Chirurgien luré à Paris, m’a affermé auoir veu au cabinet de monsieur Ioubert, pour lors estant à Mont- pellier2.
Monsieur deRohan auoit vb fol nom- mé Guion, qui aualla la pointe d’vue espée tranchante, de longueur de trois doigts ou enuiron , et douze iours apres la ietla par le siégé : et ne fut sans luy aduenir de grands accidens, toutesfois réchappa : il y a des gen-
1 L’édition de 157S disait monsieur Ca- brolle ; le monsieur a été retranché dès 1 579 , probablement parce que c’était trop d’hon- neur pour un chirurgien. Cabrol vivait en- core en 1595.
2 Cette dernière phrase , dans laquelle Paré appelle Guiilemeau en lémoignage, a été ajoutée en 1579 , et n’a pas été changée depuis. On voit que Guiilemeau n’y est pas encore nommé chirurgien du roi. Voyez tome h, page 799, la note 1 de la deuxième colonne.
LE DIX-NEVFIÉME LIVRE ,
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tils-hommes de Bretagne encore vi- nans qui la luy virent aualler.
On a veu aussi à certaines fem- mes , l’enfant estant mort dans leur matrice, les os sortir par l’ombilic, et la chair par pourriture estre ieltée par le col de leur matrice , et par le siégé, s’estant fait abcès: ce que deux chirurgiens célébrés et dignes de foy m’ont certiüé auoir veu à deuxdiuer- ses femmes.
Pareillement monsieur Dalechamps en sa Chirurgie Françoise , recite qu’Albucrasis auoit traiié vne dame de mesme chose , dont l’issue fut bonne, ayant recouuert sa santé, toutesfois sans porter enfans depuis.
Semblablement est vne chose bien monstrueuse de voir vne femme , d’vne suffocation de matrice estre trois iours sans se mouuoir, sans ap- parence de respirer , sans apparente pulsation d’artere : dont quelques vnes ont esté enterrées viues,pensans leurs amis qu’elles fussent mortes.
Monsieur Fernel escrit d’vn certain adolescent, lequel apres auoir pris grand exercice, commença à toussir iusques à tant qu’il eust ietté vne aposteme entière de la grosseur d’vn œuf, laquelle estant ouuerle fut trou- uée pleine de boué blanche, enue- loppée en vne membrane. Iceluy ayant craché le sang par deux jours, auec vne grande fiéure , toutesfois réchappa l.
L’enfant d’un marchand drapier, nommé de-Plcurs, demeurant au coin de la rue neufue nostre Dame de Pa- ris, aagé de vingt deux mois , aualla vne piece d’vn miroir d’acier, qui descendit en la bourse, et fut cause de sa mort. Estant décédé , fut ou-
1 Le chapitre se terminait là en 1573 et
1575; le reste est de diverses dates.
uert en la presence de monsieur le Gros, docteur regent en la faculté de Medecine à Paris , et l’ouuerture faite par maistre Balthazar, chirur- gien pour lors de l’Hostel-Dieu. Cu- rieux de la vérité , m’en allay parler à la femme dudit de-Pleurs , laquelle m’affirma 'a chose estre vraye, et me monstra la piece de miroir qu’elle portoit en sa bourse : qui estoit de telle figure et grandeur '.
Figure d'vue piece de miroir, qu’avatla vu en- fant aagé de vingt deux mois, qui fut cause de sa mort.
Valescus de Tarante médecin , en ses Obseruations médicinales et exem- ples rares, dit qu’vne ieune fille Vé- nitienne aualla vne aiguille en dor- mant, de la longueur de quatre doigts, et dix mois après la ietla par la vessie auec l’vrine 2.
L’an 1578, au mois d'octobre, Tien- nette Chartier, demeurant à sainct Maur les Fossés , femme vefue aagée de quarante ans, estant malade d’vne fiéure tierce , vomit au commence- ment de son accès grande quantité d’humeur bilieux , auec lequel elle
1 Cette histoire a été ajoutée en 1585, de même que l’observation suivante de Va- lescus.
2 Valescus de Tarente n’a point écrit A’ Observations médicinales ; Paré cite par mégarde le titre d’un livre de Rembert Do- doens , Medicinalium Observationum Exem- pta rara , à la suite duquel Dodoens a publié quelques faits extraits du Philonium de Va- lescus.
DES MONSTRES ET PRODIGES.
reietta trois vers qui estoieut ve- lus, et (lu tout semblables en figure, couleur, longueur et grosseur à che- nilles, sinon qu’ils est oient plus noirs: lesquels depuis vesquirent huitiours et plus, sans aucun aliment. Et furent iceux apportés par le barbier dudit sainct Maur à monsieur Milot, docteur et lecteur des escoles en Médecine, quipensoit lors ladite Chartier, lequel me les monstra. Messieurs le Féure, leGros,Marescot,et Courtin Docteurs en Medecine, les ont aussi veus
le ne puis encore passer que ne recite ceste histoire prise aux Chro- niques de Monstrelet , d’vn franc-ar- cher de Meudon près Paris , qui estoit prisonnier au Chastelet pour plu- sieurs larcins, dont il fut condamné (l’estre pendu et estranglé: il en ap- pella en la cour deParlement, et par icelle cour fut déclaré estre bien iugé et mal appelle. En mesme iour fut remonstré au roy par les médecins de la ville, que plusieurs estoient fort trauaillés et molestés de pierre, coli- que, passion et maladie de costé, dont estoit fort molesté ledit franc- archer, et aussi desdites maladies es- toit fort molesté monseigneur de Boscage , et qu’il seroit fort requis de voir les lieux où lesdites maladies sont concreées dedans les corps hu- mains, laquelle chose ne pouuoit es- tre mieux sceuë qu’en incisant le corps d’un homme viuant : ce qui
1 Cette histoire a été ajoutée en 1575 , en même temps que la suivante. La place qu’elles occupent est une nouvelle preuve du peu de soin avec lequel Paré faisait ces additions; car évidemment cette histoire de vers rejetés par le vomissement revenait de droit au chapitre qui précède; et l’anecdote du franc archer de Meudon convenait beau- coup mieux au chapitre des pierres qui s'en- gendrent au corps humain.
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pouuoit estre bien fait en la personne d’iceluy franc-archer, qui aussi bien estoit prest de souffrir la mort : la- quelle ouuerture fut faite au corps dudit franc-archer, et dedans iceluy quis et regardé le lieu desdites ma- ladies, et après qu’ils eurent esté veus, fut recousu, et ses entrailles remises de lans : et par l’ordonnance du roy fut bien pensé, tellement que dedans quelques iours il fut bien guari : et eut sa remission , et luy fut donné auec ce argent1.
CHAPITRE XVI1T.
DE PL VSIEVRS AVTRES CHOSES ES- TRANGES.
Alexandre Benedict recite en sa Pratique , auoir veu vne femme nomméeVictoire, laquelle auoit perdu toutes ses dents : et estant deuenue chauue, autres dents luy reuinrent toutes en l’aagc de quatre vingts ans.
Antonius Beniuenius médecin , au liure 1. chap. 83, fait mention d’vn nommé Iacques le larron , lequel es- tant décédé, luy fut trouué le cœur tout couuert de poil a.
Le fils de Bermon , Baille demeu- rant en la ville de S. Didier, au pais de Vellay , auoit vne loupe sur le sourcil de l’œil dextre, laquelle com- mençait desia à l’offusquer et cou- urir, et partant voulut que i’en fisse amputation ( ce que ie fis il n’y a pas long temps et trouuay la loupe pleine
1 On peut comparer cette citation avec le texte original de Jean de Troyes, que j’ai donné dans mon Introduction, tome i, page cv. C’est à Jean de Troyes que Monstrelet avait emprunté cette anecdote.
2 Cette citation de Beniyenius ne date que de 1585.
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de poil, auec vue matière mucilagi- neuse : et en huit iours la playe fut totalement consolidée *.
Esticnne Tessier, maistre barbier chirurgien demeurant à Orléans, hom- me de bien, et expérimenté en son art, m’a recité que depuis peu de temps auoit pensé et médicamenté Charles Verignel, sergent demeurant à Orléans, d’vne pîaye qu’il auoit re- ceuë au jarret, partie dexlre, auec incision totale des deux tendons qui fléchissent le jarret : et pour l’habil- ler luy fit fléchir la iambe , en sorte qu’il cousit les deux tendons bout à bout Tvn de l’autre, et la situa et traila si bien , que la playe fut con- solidée sans estre demeuré boiteux : chose digne d’estre bien notée au ieune chirurgien , à fin que lorsqu’il luy viendra entre ses mains telle chose, il en face le semblable.
Que diray-ie d’auantage? C’est que i’ay veu plusieurs guaris,' ayans des coups il’espées , de fléchés, d’harque- buse au trauers du corps : d’autres des playes à la teste, auec déperdition de la substance du cerueau : autres auoir les bras et les iambes empor- tées de coups de canon , neantmoins receuoir guarison : et d’autres qui n’auoient que des petites playes su- perficielles, que l’on eslhnoit n’ es- tre rien , toutesfois mouroient auec grands et cruels accidens. Hippo- crates au cinquième des épidémies, dit auoir arraché six ans apres vn
1 J’ai rétabli celte observation dans le
texte d’après l’édition de 1573. Elle avait été retranchée dès 1575, et il est difficile d’en Comprendre la raison , à moins que l’auteur ne l’ait effacée par erreur avec une phrase qui suivait concernant les corps étrangers dans les loupes et apostèmes, et qu’il vou- lait transporter au livre des Tumeurs, ch. 4. Voyez la note 1 de la page 39.
fer de fléché qui estoit demeuré au plus profond de Taine, et n’en rend autre cause decesle longue demeure, sinon qu’il estoit demeuré entre les nerfs, veines, et artères sans en bles- ser vne seule >. Et pour conclusion ie diray auec Hippocrates (pere et aulbcur de la medecine) qu’aux ma- ladies il y a quelque chose de diuin, dont l’homme n’en sçauroit donner raison. le ferois icy mention de plu- sieurs autres choses monstrueuses qui se font aux maladies, n’estoit que ie crains d’estre trop prolixe, et répé- ter vne chose trop de fois.
CHAPITRE XIX.
EXEMPLE DES MONSTRES QV1 SE FONT
PAR CORRVPTION ET POVRRITVRE 1 2.
Boistuau en ses Histoires prodigieu- ses escrit, que luy estant en Auignon, vn artisan ou tirant vn cercueil de plomb d’vn mort , bien couuert et soudé, de façon qu’il n’y auoit aucun air, fut mordu d’un serpent qui estoit enclos dedans, la morsure duquel es- toit si veneneuse, qu’il en cuidajnou- rir. L’on peut bien donner raison de la naissance et de la vie de cest ani- mal : c’est qu’il fut engendré de la pourriture du corps mort.
1 Cette histoire, empruntée d’Hippocrate, n’a été insérée en cet endroit qu’en 1579.
2 Ce chapitre était bien plus étendu dans les deux éditions de 1573 et 1575. Il com- mençait par une discussion sur les serpents contenus dans la matrice des femmes, puis par deux autres histoires tirées de Lcvinus et de Lycosthèncs. Tout cela a été reporté en 1579 dans un appendice au chapitre 3 du livre de la petite Vcrollc , que j’ai remis à sa place naturelle comme chap. 16 du pré- sent livre. Voyez les notes despages 33 et 36.
DES MONSTRES ET PRODIGES.
Baptiste Leon escrit pareillement, que du temps du Pape Martin cin- quième , fut trouué en \ne grande pierre solide vn serpent vif enclos , n’y ayant aucune apparence de ves- tige par lequel il deust respirer.
En cest endroit ie veux reciter vne semblable histoire. Estant en vne mienne vigne près le village de Meu- don 1 , où ie faisois rompre de bien grandes et grosses pierres solides , on trouua au milieu de l’vne d’icelles vn gros crapaud vif, et n’y auoit au- cune apparence d’ouuerlure : et m’es- inerueillay comme cest animal auoit peu naistre, croislre et auoir vie. Lors le carrier me dit qu’il ne s’en falloit esmerueillor , par-oe que plusieurs fois il auoit trouué de tels et autres animaux au profond des pierres, sans apparence d’aucune ouuerture. On peut aussi donner raison de la nais-