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DESCRIPTION

TOPOGRAPHIQUE , PHYSIQUE,

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CIVILE, POLITIQUE et HISTORIQUE

r .: DELA

PARTIE FRANÇAISE

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DE

L'ISLE SAI-NT-DOMINGUE.

^If "^ ''!.' °^''"'"'"'"' 8"""'" '■'"• "i P-Pularion , fur le Caraftère & les Mœursde fesdwersHabitans; fur ,b„ Climat, fa Culture, fes P™d„aTo„s fon Admimflration , &c, &c. . ^u-^uuns,

Jccon^^ag^ées des détails les plus propres à faire connaître l'état de cette Colonie â

r époque du i8 Oâîobre 1789 j Et d'une nouvelle Carte de la totalité de l'Ifle.

P^»" M. L. E. MOREAU DE SAINT-MÉ

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TOME PREMIER.

Co.PK...... outre les objets généraux , la Defcription des vingt .- une Paroiffes de la Partie du

Nord & de l'Ifle la Tortue.

Les fources de fa profpirité ne fon

t pas toutes taries.

. A PHILADELPHIE,

Et s'y trouve Chez l'AUTEUR , au coin de Front & de Callow-Hill ftreets A Paris , chez DUPONT, Libraire , rue de la Loi. Btà Hambourg, chez les principaux Libraires.

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1797.

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ÎMPRIMÉ SELON LA Loi.

La Soujcripiion àt cet Ouvrage devant rtjîer ouverte ja/qu'au rAoment de la ■livrai/on de ce Premier Volume, la Lifte de MeJJieurs les Soiifcripeurs fera mif& G. la tête du Second Volume,

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DISCOURS

PRÉLIMINAIRE,

J\. cette vérité, depuis fi long-tetns répétée, que rien n'ed auffi peu connu que les Colonies des Antilles, fe réunirai: peut-être bientôt l'impoffibilité de connaître celle qui a été la plus brillante d'entr'elles , fi je ne me hâtais d'otfrir le tableau fidellc de fa fp'.endeur pafféc.

Occupé depuis quatorze années à recueillir tout ce qui appartenait à la Def- cription, à la Légiflation & â l'Hiftoirc des Colonies, j'avais déjà publié fix volumes ;«-4<', du Recueil des Loix des IHes Françaifes de l'Amérique fous le Vent (*) , dont Saint-Domingue était le chef-lieu , & d'immenfes matériaux «talent déjà préparés pour que les autres parties de mon plan , fur ces îles , paruf, fent fucceffivement , lorfque la révolution françaife , difpofant de moi prefque tout entier, m'a mis dans l'impuiflance d'accomplir mon projet.

Jette eniuite loin de la France par la tempête politique qui a pouffé des Français fur prefque tout le refte du globe , j'ai eu le bonheur de fauver, avec ma vie, les preuves de m'a confiance à rch-rrcher tout ce qui a trait aux Colonies, & lorfque mes infortunes me l'ont permis, j'ai repris la tâche que mon dévouement à la chofe publique m'avait fait entreprendre. Plein de cette fenfée, que les vérités utiles ne fauraient être long-teras méconnues, j'ai toujours Jijouté à celles que j'avais à préfenter à ma Patrie , & j'ai p'us d'une fois con-

i») Sous le titre de Loix ^ Co»J},t,aion, àa Colonie, Fran;ai/h de l'Jmêrijuejou^ le njenu

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.a 2

\y DISCOURS

folé ma douleur d'habiter loin d'elle , en dirigeant mes idées vers Ton bonheur,

tandis que mon cœur s'ennorgueilliffaic de Tes fucces.

Une première occafion s'eft offerte de lui donner nne marque de mon zèle , & c'eft à la ceffion faite par l'Efpagne à la France , de la Partie Efpagnole de Saint-Domingue , qu'eft due ma Defcription de ce territoire ( i ).

Combien j'ai regretté alors que les coups de la fortune me filTent la loi de mettre de côté la Defcription de la Partie Françaife ! Mais l'amitié n'a pas été inaftive , & c'eft fous fes aufpices que mon zèle s'eft ranimé.

Je puis donc enfin publier la Defcription de cette Colonie, qui a été Ci juftement enviée par toutes les Puiffances , qui fut l'orgueil de la France dans le Nouveau- Monde, & dont la profpérité faite pour étonner, était l'ouvrage

de moins d'un fiècle & demi.

A cette rapide énonciarion de la gloire de Saint-Domingue, comme colonie françaife , il me femble entendre une foule de perfonnes , me prêtant des vues peut-être contradictoires , m'accufer ou de me livrer à un travail inutile ou de chercher à exciter de regrets déformais fans rem,ède.

Je dois donc faire ici une profeiïion de foi claire & franche de mes motifs.

Quelle que foit la fituation dans laquelle la paix générale de la France avec tous ceux qui s'étaient coalifés pour lui ravir fa liberté , trouvera Saint-Do- mincrue j quel que puiffe être le fyftème que ma Patrie adoptera , à cette époque , .fur fes Colonies à fucre , il ferait abfurde de fuppofer que cette fituadon , que ce fyftème n'auront aucun rapport avec ce que ces Colonies étaient au moment leur Métropole a fait une révolution dont les fecouffes font fenties jufqu'aux extrémités de la Terre. N'exifta-t-il plus que les objets purement phyfiques dont leur enfemble eft compofé, il faut que la connaiflance de ces objets éclairent fur la détermination quelconque qu'on adoptera.

Or , fi cette propofition a toute la folidité que je lui trouve , par rapport à

( i) Publiée à Philadelphie en 1796, en 2 vol. in-8°.

PRÉLIMINAIRE. v

laquelle des Colonies cette connaiflance fera-t-elle plus nécefTaire , que pour celle qui l'emportant à elle feule fur toutes les autres réunies , doit par cela même attirer les regards la première , & exciter une foUicitude plus vive ?

La Colonie françaife de Saint-Domingue eft , je le fais , celle qui a éprouvé de la manière la plus cruelle, les convulfions révolutionnaires. C'eft dans fon vafte fcin qu'elles ont fait plus de ravages : divifions inteflines , guerre étran- gère , tout s'efl réuni pour l'accabler de maux , pour la déchirer , & il fem- blerait que ce corps vigoureux & robufle , que cet Hercule colonial , eût été deftiné à n'être plus un jour qu'un fquelette décharné.

Cette opinion fut-elle fondée, &je ne l'adopte pas, ( comme le prouve alTez mon épigraphe ) , pourquoi la peinture ficlcUe de ce qu'était n'aguères encore une Colonie qui donnait cent cinquante millions tournois de produits annuels , qui fe glorifiait judement d'influer fur la profpérité de fa Mère-Patrie, ne ferait-elle pas préfentée , du moins , comme un monument en quelque forte hiftorique , & comme un chapitre à méditer par tous ceux qui ont part au gouvernem.ent des États ?

Il ne peut donc jamais être indifférent , & il eft encore bien moins inutile de montrer ce que le génie français avait crée à deux mille lieues de la Métropole ; d'expofer avec détails ce que ce génie , très-fouvent contrarié par le Gouvernement , était parvenu à produire prefqu'en un inftant &c avec une fupériorité qui lailTait loin derrière elle tout ce que les autres nations ont entrepris de femblable.

Mais , & cette efpérance je ne faurais l'abandonner , la France pour laquelle l'importance des Colonies finira par être une vérité mathématique, voudra réparer leurs malheurs par ce qu'elle ne peut s'empêcher de les compter parmi les fiens propres ; parce qu'elle doit les confidérer comme des maux qu'il faut guérir, s'il eft vrai qu'un corps politique ne faurait recouvrer toute Ton énergie tant qu'une plaie profonde altère Sj: mine les fources qui concourent à conferver fon exiftcnce. Lorfque cet inftant aura été amené par la paix générale , la France

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vj DISCOURS

aura befoin , furtouî peur Saint-Domingue , d'avoir des renfeignemens capables de la diriger dans le choix des moyens qu'elle devra adopter pour en faire enèore une utile Colonie.

Précendrait-on que ma Deicription s'ar; étant précil'ément au jour les premiers mouvemens de h révolution ont été îl;ntis à Saint-Domingue , elle ne faurait éclairer fuiFiiamment les efprits , ni procurer les avantages que je viens d'indiquer ?

Je réponds que la Defcription , telle que je la publie , eft précifément ce qu'il faut défirer : car ou ce qu'elle efl: deftinée à faire connaître fubfiftc encore , il a été détruit en tout ou en partie. Dans le premier cas , rien ne peut la fupp'iéer ; dans le fécond , en ajoutant ces deux feuls mots n'exijie fins , ou à la fin du livre ou aux divers articles defcriptifs , on aura la connailTance xiétaillée de la nature , de l'emploi des objets dont il faut déplorer l'anéantiflè- ment. C'eft même l'unique manière d'apprécier la valeur de la perte qu'on aura faite , & s'il exifte des m.oyens de la réparer , rien n'efl propre à les fug-gérer comme ces détails mêmes.

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f Et fans cela, comment faire la comparaifon de ce que fut Saint-Domingue avec ce qu'il fera au moment oïj ce rapprochement deviendra le premier devoir de quiconque devra travailler à fa reftauration ? Sans cela comment mettre fin à l'interminable difpute qui fubfiHe déjà depuis trop long-tems entre ceux qui exagèrent & ceux qui diffimuknt tout ce qui contrarie leurs vues dans ce parallèle? Il ne s'agit plus , comm,e en 1630, d'attendre que l'audace des Aventuriers enfante des prodiges i il ne s'agit point de venir, comme autrefois, s'emparer du fruit de leurs conquêtes , & de ne les en récompenftr eux ou leurs defcendans , qu'en les rendant durant p'us d'un dtmi-fiëcle le jouet continuel d't fiais , de tâtonnemens , de pincipes incohérens &. de ks vexer fous le pré- texte qu'ils ne pouvi'.itnt fe pafi^lr d'une prottélicn qui fut quelquefois leur fléau II faut maint, nant , & c'eft à coup sûr le but qu'on fe propofera , faire fortir de ce qui fera relié à Saint-Domingue de fon ancien état, les moyens de le

PRÉLIMINAIRE. vij

rendre encore un jour une fource de richeffe & de puillance pour la France. Dans ces channps tout fumans de fang &. de carnage , il faut faire renaître l'abon- dance , & que rafpeft du bonheur foit le partage d'une terre il faut enfevelir» s'il ell pofTible , jufqu'au fouvenir des calamités dont elle a été le théâtre.

Et l'évidence de cette vérité une fois bien établie , quel flambeau plus pré- cieux peut-on prendre pour marcher avec afllirance fur cette immenfe furface ^ que celui qui fera diftinguer les chofes qui y fubfiftent encore & reconnaître par leurs ruines mêmes, celles qui ne font plus !

Qu'on fuppofe en effet une portion quelconque de la Colonie qui aura fouf- fert le plus de ravages ; par exemple , une paroifîè entière. La Defcription à la main, la plus fimple infpeflion dira ce qu'elle a perdu de manufactures , d'ha- bitans , de cultivateurs, d'ctabliflTemens publics, de relTources de tous les genres , & de cette efpèce de revue , douloureufe il eft vrai , fortira la connaif- fance des pertes qu'on devra réparer. Se celle des moyens qui reftent. On connaîtra encore de cette paroifTe fon étendue , fon fol , les avantages ou les inconvéniens de fa fituation j fa température, fes produélions , fa minéraloo-ie fes rivières, leur direftion , fes côtes, leurs ports , leurs mouillages, &c. &c. On peut même juger par la marche progreflive qui l'avait conduite au degré d'utilité elle était parvenue au moment de la révolution , ce qu'on a raifon- nablement droit d'efpérer pour l'avenir. Quelquefois même des fautes ou des erreurs que des obftacles particuliers avaient fait commettre , feront tout indi- qués afin qu'on les évite.

Il n'cft donc point d'hypothèfe l'on puiffe prétendre , avec raifon , que la D«fcription que je donne aujourd'hui n'efl; plus utile; & il efl fi affreux , j'ai prefque dit fi abfurde , de fuppofer la feule qui puifïe donner du poids à cette affertion , c'eft-à-dire , celle de la perte abfolue de Saint-Domingue , par l'impcf-- fibilité de le ramener à être une Colonie agricole & manufafturière , que je la re- pouffe avec un fcntiment d'indignation qui a mon patriotifme même pour principe,.

vilj DISCOURS

Et enfin fi ce fort réellement déplorable était celui qui menace Salnt-I>omin- gue , il ferait néceffalre encore à l'Hiftoire des Nations de réunir un chapitre au grand livre de l'expérience , pour montrer ce qu'a été , dans fa courte exiîlence, une Colonie que fa nature , fa fplendeur & fa deflru^lion rendraient le premier exemple de ce genre dans les annales du monde. Nous recherchons avec curiofité les ruines des anciens établiiTemens qui ont fait la gloire & l'admiration des peuples & nous recourons à de pénibles recherches , à de fa- vantes dilTertations pour arriver, par elles , à la connaiffance imparfaite des mœurs & du gouvernemeni de ces peuples. La Grèce , l'Itahe appellent, chaque jour, les obfervateurs. Eh bien! avec cet Ouvrage, on méditerait fur Saint-Do- mingue ; 8v fans doute on peut , à quelques égards , retirer autant de fruit de cette contemplation que de celle des débris d'Herculanum , qu''on va tirer du milieu des cendres qui les recouvrent depuis tant de fiècles.

Mais mon cœur & mon efprit rejettent également cette fuppofition , & c'eil plein de confiance dans ma Patrie , que je publie cette Defcription.

Je dois répondre d'avance à une obfervation que je me fuis déjà entendu faire dans des entr'^ticns privés ; c'eft de n'avoir pas établi , dans cet Ouvrage , quel eft rétataétuel des lieux que j'y décris.

Premièrement, il faudrait que j'adoptafTe pour cela une époque quelconque, & comme je ne regarderai jamais comme vrai , ce qui n'eft pas marqué pour moi au coin de la certitude , je laifferais iurement encore un intervalle entre cette époque & le moment oij je fais paraître ce livre , ce qui ne me garantirait qu'à demi du reproche j miais à coup sûr , cet é:at ne ferait pas celui la paix trouvera Saint-Domingue. Je me ferais donc livré à des travaux pénibles &; incomplets.

D'ailleurs , comm.ent aurais-je pu appliquer à cette portion , ma méthode d'entrer dans des détails hiftoriques pour rendre la Defcription plus curieufe & plus inîéreiïante ? E aurait donc fallu parler de la révolution , & je

PRÉLIMINAIRE. jx

me fuis impofé la loi de montrer Saint-Domingue tel qu'il était le premier jour que la révolution s'y eft manifeftce. Suis-je en ce moment affez inftruit pour parler de cette révolution avec la véracité que rien ne me fera jamais abandonner ? Le moment eft-il venu d'écrire fur la révolution coloniale ? Je déclare haute- ment que je ne le crois pas.

D'un autre côté , je n'ai ni le défir , ni la prétention de m'ériger en juge de ce qui s'eft paffé relativement aux Colonies & particulièrement à Saint-Domingue j ni en confeiller pour les mefures qu'on doit adopter à leur égard. J'ai publié depuis plus de quinze ans la réfolution d'écrire l'hiftoire des Colonies & je ne négligerai, ne trahirai, ni n'excéderai les droits qui appartiennent au titre facré d'hiftorien ; mais dans cette hiftoire , je diftingue auITi tout ce qui a précédé la révolution , & 1789 eft encore un terme qui me commande un repos. C'eflau tems & aux circonflances à rendre publique cette portion de mes veilles : au tems parce que j'en ai befoin pour exprimer mes idées & les rendre dignes du grand jour: aux circonftanccs , parce que les malheurs perfonnels que j'ai éprouvés depuis la révolution , m'empêchent de calculer , avec certitude , le moment mon zèle ne fera point enchaîné par des motifs que je n'ai déjà trouvé.^ que trop impérieux.

Je ne veux, à préfent , exprimer furies Colonies qu'une feule penfée. C'eft que quelle que foit la deftinée qui les attend , quiconque ofera fe mêler de les adminiftrer fans favoir ce qu'elles ont été & fans fe convaincre qu'en gouverne- ment , c'eft toujours par la comparajfon du point d'où l'on eft parti avec celui l'on fe trouve , qu'on doit juger celui l'on peut arriver, ne fera jamais propre à y faire ceflcr le défordre & à les rendre encore précieufes pour leur Métropole.

Et quel eft l'homme raifonnable qui croit qu'après tous les chângemens que la France a éprouvés depuis huit ans , il ferait poffîble qu'elle fut gouvernée par ~<eux qui ignoreraient ce qu'elle a été auparavant ? C'eft parce qu'elle eft encore Tome I. jj

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DISCOURS

remplie de Français & d'hommes qui la ccnnaiffent , qu'elle eft capable cle« grandes réiclutions & des étonnans fuccès qu'on admire.

Mais font ceux qui connaiiTent les Colonies ? J'entends par non pa& ceux qui les ont vues , qui même les ont habitées , mais ceux qui les ont étudiées fous un rapport quelconque & qui font en état d'éclairer fur ce qui les con- cerne. Peut-être même s'en trouverait - il encore affez d'exiftans fi on les rêuniiïait & n on pouvait les interroger tous fur les pardes qui leur font le plus familières ; mais le m.alheur les a difperfés par-tout , & ce malheur n'il pas îe moindre qu'ait éprouvé Saint-DomingLie.

D'une autre part , les opinions de quelques - uns & la prévention cruelle qui s'eft élevée contre eux & qui les confond tous , permettent-ils qu'on fonge à les confulter ou qu'on veuille croire à ce qu'ils diraient de plus vrai ? Et c'eft à deux mille lieues des Colonies qu'on doit ftatuer fur ce qui les concerne l N'y eût-il que cet inconvénient infurmontable , quelle raifon pour chercher des lumières & pour les accueillir I

J'ofc croire que je ne mg livre pas à un mouvement préfomptueux en difant qu'on en paifera d'importantes & de multipliées dans cet Ouvrage. Par un hafard qu'il faut trouver heureux ^ il a été fait à une époque Saint-Domino-ue était parvenu au fommet de la profpérité , & on y trouve affez clairement la marche progrefTive qui l'avait fait arriver à ce terme. J'ai décrit l'état de cette Colonie, jufqu'en 1789, fous les yeux de fes habitans & aidé par les connaiffances de beaucoup d'entr'eux & par la bienveillance qu'alors je pouvais appeler géné- rale. Si même je m.e cite quelquefois, fi le terrible moi ^ toujours défavorable pour l'écrivain , eft forti fréquemment de ma plume , c'eft pour donner la\ preuve que je parle avec certitude ; c'eft pour augmenter , relativement à quel- que fait, la confiance que j'ofe croire que le Lecteur m'accordera, & pour mieux rappeler à mes contemporains que nous avons vu^ enfemble ce que je- rerracc. Il n'eu: pas un rapport fous lequel lapins belle des. Colonies n'y foit

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PRÉLIMINAIRE. ^4

prcfcntéc: adminiftrateur , commerçant, agriculteur, phyficien , philofophe, marin , homme de lettres, tous peuvent y trouver dis chofes dignes d'atention.

Jamais , & ce fait ne me fera pas conteflé , jamais aucun pays n'aura été décrit avec autant de particularités. Cette entreprifc , nul ne l'avait formée avant moi, & déformais l'avantage même d'une longue priorité fuffit pour que je puiflê dire qu'elle ne ferait tentée par perfonne. D'ailleurs , commuent retrouver ce que je pofsède feul depuis les évènemens arrivés à Saint-Domingue ? Com- ment faire renaître toutes les circonflances qui ont nourri & quelquefois fécondé un zèle que tout s'était plu à encourager & que tous les fuffrages femblaient avoir voulu récompenfer d'avance? Il eft donc vrai que c'eft de moi feul qu'oa peut attendre l'ouvrage que j'offre en ce moment au Public.

Il eft tel qu'il eft forti de ma plume , fi l'on excepte quelques réflexions , qui pouvaient, huit ans plutôt, porter un caractère de courage , & auxquelles j'ai craint qu'on n'en prêtât un autre qui m'aurait bleffé.

C'eft donc, en confervant toujours cette idée, que j'ai écrit j ufqu'en 1789, qu'il faut lire cette Defcription, plufieurs chofes auraient befoin d'excufe fi elles avaient une date plus récente. Il faut même remarquer que je dis dans plus d'un endroit ^^//<r «»;?f'^ : expreffion qui fe rapporte toujours à 1789; & qu'en défignant ou des époques paffées ou des époques futures , fans les marquer autrement qu'en difant il y a tant d'années ou dans tant d'années , c'eft encore de 1789 qu'il faut partir pour les compter.

Quelque amour-propre qu'on puiffe foupçonner dans cette obfervation , je dirai néanmoins qu'il n'eft pas de Colon de Saint-Domingue pour lequel la defcription des objets qu'il connait le mieux n'aura pas quelque chofe de nouveau, parce que perfonne n'a employé comme moi quatorze années à chercher, foit dans la Colonie foit au Dépôt fi précieux de Vcrfailles, les détails hiftoriques de manière à retracer plufieurs origines. C'eft

b 2

?ij DISCOURS

encore un caractère particulier à cet Ouvrage que de dire le premier une multitude de faics déjà vieux pour Saint-Domingue, oij la nature détruit vite parce qu'elle eft occupée, fans relâche, de reproduftlon.

J'ai adopté dans mon plan les divifions civiles de la Partie Francaife de Saint-Domingue comme les plus fimples & les plus généralement connues. Je me fi.is arrê;é avec une forte de complaifance fur les divers établiflemens publics, parce qu'ils prouvent quels progrès la civilifation avait faits dans cette Colonie , & qu'ils font miieux relTortir l'importance qu'elle avait acquife. J'ai blâmé & quelquefois même avec force , mais je n'héfite point à dire que i'en'ploi que je me fuis permis de ce moyen que l'écrivain a droit d'employer , eft juftifié par l'ufage miême que j'en ai fait. Pourquoi ne m'a-t-il pas été toujours permis de fuivre le penchant de mon cœur & de louer fans ceffe L Je n'en ai pas perdu une feule occafion, & le Lecteur trouvera furement plus d'une preuve du plaifir que j'ai goûté en citant les hommes que leurs vertus ou leurs talens , &. quelquefois la réunion des unes Se des autres ont rendus dignea

d'éloge.

Je ne me fuis cependant pas diflimulé , depuis que le foin de l'imprefTion de mon livre en a remis toutes les parties fous mes yeux , qu'il eft des hommes que la haine ou l'affection préfente , depuis la révolution y fous des couleurs bici. différentes de celles que j'ai employées pour les peindre. Mais je répète que je finifTais d'écrire avec 1789, & je crois de ma probité d'écarter ce que j'ii entendu , & ce que j'ai vu depuis lors ; ou bien il me faudrait renoncer à la confiance que j'ai voulu infpirer , en déclarant que j'avais éloigné de moi , avec un fcrupule religieux , tout ce qui n'avait pas précédé la révolution.

Il me refiera encore à publier l'Hiftoire de Saint-Domingue ; j'ai aufïï en réferve des traités complets fur les différentes cultures coloniales. Le Public en recevra pareillement l'hommage, fîmes vœux qui n'ont jamais pour objet que l'utilité de tous, ne font pas contrariés.

PRÉLIMINAIRE. xiij

Je ne puis ni ne dois me flatter que ce livre n'aura point de détrafteurs. Comme je ne facrifierai jamais mon opinion à aucune confidération , je n'attends ni ne veux ce facrificc de perfonne. Je place au-defîus de tout, la France & Ton bonheur, & je compterai pour rien tout ce qui tendra à nuire au livre par des motifs fauflement prêtés à Ton Auteur. Rien ne me fera facrifier la vérité : lorf- que je la montrerai elle fera toute nue.

Je ne prétends cependant pas rejetter des obfervations Se même des critiques fondées : je les provoque , au contraire. L'erreur eft l'appanage de l'homme & j'adreffe d'avance des actions de grâce aux petfonnes qui m'auront affez bien jugé pour croire que je n'ai commis que des fautes involontaires.

Ce témoignage & celui que nul autre intérêt que l'utilité de mon pays ne m'a fait prendre la plume , font écrits au fond de ma confciçnee. Si la France retire le moindre fruit des vérités que je publie en cet inftant , mes longues & pénibles recherches ne feront que trop récompenfées. PuifTe-t-elle y voir une preuve nouvelle des fentimens que je lui ai jurés & auxquels je mourrai fidelle 1

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AVERTISSEMENT,

L'Atlas dont je parle plufieurs fois dans cet Ouvrage en eft cependant affez indépendant pour que l'on puifle prendre l'un fans l'autre ; il eft facile néan- moins de concevoir qu'une Defcription acquiert bien de la clarté par des plans & des vues perfpeftives ( i ).

J'avais d'abord penfé à ne mettre qu'une Table générale des Matières de tout l'Ouvrage à la fin du lecond volume ; mais réfléchiiïant que la recherche des détails defcriptifs veut qu'on recourt fouvent à la Table, j'ai cru me rendre plus agréable au Leéleur en en faifant une pour chaque volume.

Je me fuis félicité auffi de ce qu'une divifion naturelle formait celle des deux volumes. La Partie du Nord & rWe la Tortue compofent le premier tandis que le fécond renferme la Partie de l'Oueft avec llfle la Gonave la Partie du Sud avec l'Ifle à Vache, & les débouquemens de Saint-Domingue

Il pourra arriver qu'en calculant la population ou le nombre des manufaéTures quelconques de l'une des Parties de la Colonie ou un autre objet d'après la defcription de chaque paroiffe , on ne trouve pas un réfultat femblable ^ l'énoncé général que je place à la tête de la defcription de chacune des trois Parties, mais cet énoncé je l'ai tiré des recenfemens fournis par l'Adminiftra- tion, tandis que les autres documens, je les ai recueillis dans les faroifles mêmes, & avec plus d'exaftitude. C'eft donc à ces derniers que la préférence doit appartenir.

Commej'ai employé plufieurs termes confacrés par l'ufage à S.int-Domin- gue. J'ai cru devoir en donner une explication concile mais fuffifante pour

(i ) Le prix de cet Atlas eft de huit gourdes»

i

xvj AVERTISSEMENT.

que cette efpèce de nomenclature coloniale ne puiffe arrêter aucun Ledeur ;

d'autant que la Table des Matières peut encore fervir de fupplément à cet

égard.

Pour garantir le Public de l'inconvénient de contrefadions qui fourmille- raient néceffairement de fautes dans les noms propres des perfonnes , des lieux & des chofes , j'ai jugé utile de mettre ma fignature à chaque exemplaire , à la fin de cet Avertiffement.

EXPLICATION

Wiim I

«t^ww^^nMimnuH^miMijuw iiu»i.M>itiiu.-'M'n.i.n-Li»'-i...B'_v i^^.ivrtarn

EXPLICATION

De quelques termes employés â Sai7it-Dcmin^ue

ce Premier Volume,

a an s

A. L'ufage du figne du datif remplace fouvent , à Saint-Domingue , celui du génitif-". Ainfi au lieu de dire L'iiabitation GalifFec ou de GalifFet, on dit riiabitation à GalifFet , la café à un tel , la rhière « Mancel , la ravine à Pré- voll , &c.

AcuL. Signifie , à Saint-Domingue , un enfon- cement.

AjouPA. Petite hutte baffe , en forme de toit , faite de quelques petits pieux & couverte de feuillages.

Argent. L'exprelîion -argent ries Colonies , ou Amplement des Colonies , après une fomme , doit être entendue du taux de la monnoie colo- niale de Saint-Domingue , la piallre-gourde vaut iuit /ivres cinq Joics.

Argent de France ou feulement de France , veut dire , fur le pied de la monnoie courante de France , qui vaut 50 pour cent de plus que la monnoie courante de Saint-Domingue j de forte que les huit livres cinq fous de la piaftre- gourde ne font que cinq livres dix fous , argent de France ou tournois; Se que cent livres de France valent cent cinquante livres de Saint-Domingue.

Quand on trouve une fomme fans aucune défignation particulière , c'efl toujours argent des Colonies qu'il faut l'entendre.

£.\c A Vesou. Vafe de bois ou de maçon- nerie dcfdné à recevoir le jus des cannes à fucre , en attendant que les chaudières en ayent befoin pour le cuire.

Bois Debout. Bois compofé d'arbres fur pieJ.

Tome /,

Bois Debout ( Faire un ). Abattre les arbrea qui couvrent un terrain.

Bois de Fardace. C'eft le bols d'arrimaye pour remplir les vides entre ks objets àt ïa cargaifon d'an vaifîeau.

Boucan. Lieu l'on fut rôtir ou ^rrlUer dea viandes , en les perçant de morceaux de Lois en guile de broches ; ou bien l'on expose des viandes ou d'autres fubltances à l'aftion dg ia rumee.

Boucaner. Faire rôtir, gr;iJer ou fumer des vjandes , du poifTon , &iz.

Boucanier. Nom donne' auY premiers habi- tans chafTeurs de Saint-Domingue , à caufe de leur ufage de faire rôtii- ou griller des viandes dans un boucan.

Boucherie Maronne. Boucherie accidentelle & qui fe fouftrait aux règles de la police.

Brise. EU fynonyme de vent.

; de terre, elt le vent qui vient de l'inté<

rieur de l'ile.

du large, eft le vent qui vient de la mer.

carabinée , efl une brife violente.

Cal le. Mot venu de PEfpagnoI. Calle , Det'te rue, petit paffage. En Francnis . c'./t" une avancée fur la mer , pour embarquer &c dC barquer.

Carabiné , Carabinje. Adjcdif qui ej.

I

EXPLICATION BE ^JEL^JÊS TERMES.

Quand il fe rapporte au vent Se Pojiucle quand il ie rapporte à un chemin.

Carreau. Étendue de terrain qui , à Saint- Domingue , comprend cent pas de trois pieds & demi en carré. Dans d'autres Colonies comme la Guadeloupe & Ciyenne , le carreau -n'a que cent pas de trois pieds feulemeiit en carré.

Le carreau de Saint-Domingue a environ trois arpens vingt-cinq trente-deuxièmes de Paris , Si plus d'an acre un quart anglais.

Case. Mot fouvent fynonyme aux Colonies avec cel'ai de I,L::j'jn. Cependant , en général , il déngne une conllrudion de médiocre impor- tance.

Che?^in ccrrahiné. Ciiemm qu'on a obftrué ex- près pour en interdire Paccès.

Caye. Banc ou Roche qui efl dans l'eau. £cueil.

Corail. Lieu fpéciaiement deftiné à élever des cochons. ^

Coupe. Point par lequel un chemin fait fran- ciiir une chaiiiê de montagnes.

Défriche. Svnonyrr.e de défrichement.

Embarcadère. Lies oii l'on embarque. On dit au3i quelquefois Débarcadère pour dé- figaer un' lieu de débarquement. Msjs le ieul ' iîK>t eiTibarcadère emporte maintenant la dou- ble idée d'embarquer & de débarquer. Il vient de rEfoaj'-'iol.

Ester. Autrefois Ex-terre. Nom donné à des parties marécageufes & noyéss , formées le long des côtes par des alluvions _ ^ retraite de la mer , & qui font pour ainf dire, extra terra , au-delà de la terre , da terrain folide dont ces elbers fout même quelquefois détachés.

Étage. Comme les défricheœens ont commen- ct le long du rivage & que ce n'eft que par lUCcefEon de tems qu'on a défriché fupérieure- ment , en gagnant vers l'intérieur , on a ap- p3]lé la féconde , la troifième ligne dès défri- chemcns &c , le fécond , le troifisir.e étage. Far une an?iogie tii-ée de cette expreffion , en

dit qu'une habitation ell: aux étages de tel!% autre , lorfqu'une ligne tirée de la mer vers l'intérieur & pafîant par la première habitation va , dans une difcance quelconque , rencontrer celle qui eft à fes étages.

Flibustier. Nom venu de Flj-hoot , ou Fly^' boat , barque légère , marchant vite. Comme les premiers habitans de Saint - DominguC étaient prefque tous occupés de la courfe fur mer , ils reçurent le nom de Flibufîiers fous lequel ils firent les exploits les plus étonnans.

FouRQ^ Bifurcation. Ainfi le fourq_ d'un chemin eft l'endroit ce chsmin fe divife en deux ou même en un plus grand nombre de branches.

GiiNERAL. C'éft l'exprefîion dont on fe fert !e plus communément pour défigner le gouver- neur-général de la Clouie , qu'un appelle même Gé;isral , ou mon Général , en lux parlant.

. & IrvTEN'DAXT ( MM. les ). Expreiîîon

qu'on em.ploye pour parler colleftivement du Général & de l'Intendant , au lieu de dire M. le Général & M. l'Intendant.

Gourde. A'oy. Fiafîre-gourde.

Habituer un terrain ; le défricher.

Hatte. Mot tiré de l'Efpagnol k qui figniiïe Haras , lieu on élève des beftiaax.

Lagon. Marécage , lieu noyé.

Lieue. Exprime , dans cet ouvrage , une éten- due de deux mille tcifes de iix pieds français.

par la Livre. Voy. Argent.

Mante GUE. GraiiTe de cochon fondue ; yâ;'.'?- doux.

Marittgouiii. L^^e£l^ bourdonnant très-ref- femblant au coujîn de France & dont les pi- qôi-es font cuifantes.

Marcn. Sauvage ; qui habite les bois j les forets ; fjgiîif.

MoKKCiE. Ycy. J'r^fa?.

%

BH

EXPLICATION DE ^UEL^UËS TERMES.

x\%

MoKNE. Montagne.

MonNET. Petite montagne ; mocùcule.

MousTiQDE. Petite mouche prcfqu'im percep- tible , dont l'aiguillon pcaètrc la peau &: y cauic une vive doulcuF.

Passi. P.i/nige , iflbe vers un mouillage, une côte. Point ou uns rivicre elt guéable.

Piastre - Gourde. Monnoie d'Efpagne va- lant cinq livres dix fous de France. On l'ap- pelé aulîi jimplement^««r^V.'; & on la dillingue ainfi de la piaftre fimple qui était une ancienne monnoie d'Efpagne , qu'on ne voit plus dans la circulaciou £i qui valait huit-onzièmes de la piallre gourde.

On appelé gourdin la pièce qui elt le quart de la piaihe-gourde.

Racadeau. Efpèce de petite mouche dont la piqûre caufe une forte douleur & lailfe une efpcce d'auréole cramoilie.

Raqjje. Lien quelquefois no)'é , mais toujours bas , font de petits arbres rabougris.

Savane. Pr-iirie naturelle.

Sucre. ^o>r. Terrer le fucre.

Tache. Feuille du Palmier.

Terrer ( le Sucre ) C'eft le foumettre à l'ac- tion de l'eau mife en état de fufpenfion dans une certaine quantité de terre très-battue ; cette eau , en filtrant depuis la partie large de la forme de fucre jufqu'à fon fommet qui, dans cette opération, fe trouve inférieurement placé, lave les crillaux du fucre & emporte de leur furface toutes les parties firupeufes qui y étaient encore unies. Delà, l'expreifion Sucre /erre fOur défigner le fucre qui a fubi cette aftion.

Tournois. P'ej. Argent.

Vide d'un moiùlin. C'eft l'eau fortant de fon canal après qu'elle l'a fait mouvoir.

•—-- ; d'une Indigoterie. C'eft le canal qui char»

rie l'eau qu'on a fait fervir à la macération de l'indigo.

Vivres de Terre. C'eft l'appelation généri- que par laquelle on défigne colleaivement les racines telles que le manioc , la patate , le tayo ou choux caraïbe , l'igname, la couche-couche &c.

du Pays. C'eft , outre les vivres de terre,

les bananes , les figues-banaues , les pois? le mahis , &c.

^■****-'^'-'-'^ ""--■"" ' - " ■^■. -.-t>^^

ERRATA.

Du Premier Volume*

dère de la Petite -Anfei 12 , lifez : 2 lieues. II, mettez au-deffous en titre;

Ville du Cap. 10, lifez : nef. 25 , effacez : général. 27 , lifez : fecretaire. 8 , au lieu du 9 ou 10 ; lifez :

du 9 au 10. 21 , au lieu de Trivial , lifez,:

Tréval.

^ant «ti!< fautes furmm typographiques > h USieur ,v? înfiamment prié d'y fuppUir.

Pacs 47,

ligae i«re. au Heu de nmmt , lifez :

contre.

217.

go.

30 , lifez : Occidentaux.

296,

121 ,

9, lifez : Artau.

143.

3^ ' lifez : \ Daxabon.

1ère., j

336' 38s >

150,

151 »

10 , au lieu àt/aurt , lifez :

507.

faut.

600,

217,

10 , au lieu de : Au bourg du

Cartier - Morin , lifez :

69s

Au bourg de l'embarca-

^

«pn

DESCRIPTION

T O P O G R A P H I Q_U E et P O L I T I QJJ E

DE LA

PARTIE FRANÇAISE

D E

L'ISLE SAINT-DOMINGUE.

_L(A Partie Françaife de l'île Saint-Domingue eft , de toutes les pofleffions de la France dans le Nouveau-Monde , la plus importante par les richelTes qu'elle procure à fa Métropole & par l'influence qu'elle a fur fen agriculture & fur fon commerce.

Sous ce rapport, la Partie Françaife de Saint-Domingue eft digne de l'ob- fervation de tous les hommes qui fe livrent à l'étude des gouvernemens , qui ■cherchent dans les détails des différentes parties d'un vafte état, les points capitaux qui peuvent en éclairer l'adminiftration , & montrer les bafes réelles du meilleur fyftème de profpérité publique.

La connaiflance particulière de la Partie Françaife de Saint-Domingue, peut

encore intéreffer l'.homme qui, fans faifir l'enfemble dont je viens de parler,

défire connaître les mœurs , le caraélére , les produftions , la population & le

commerce d'une Colonie , que fon éloignement même de la Mère -patrie ^

Tome L . ^

1

1 DESCRIPTION DE LA PARTIE

empêche de lui reffembler, & dont la perte ou la confervation efc un des plus grands événe mens fur lequel elle ait à méditer.

Enfin le philofophe , le naturalifle , l'agriculteur & prefque tous ceux que la contemplation phyfique ou morale de la nature occupe, ne peuvent voir fans fruit le tableau fidèle d'un établiliement , placé ibus le ciel de la Zone torride & dont le fort peut influer fur les deftinées de la France.

Mais tous les motifs que je viens de rappeller , comme propres à faire défirer la Defcription de la Partie Françaife, acquièrent encore une nouvelle force quand on remarque que la propriété de l'île efc partagée entre deux nations , qui ont adopter des vues particulières à chacune d'elles, relativement à leurs colonies» parce qu'elles ont dans les principes de leur gouvernement, & même dans leur caraftére , des différences remarquables. Ainfi , une peinture exaéle de la totalité de l'île Saint-Domingue , doit avoir le double avantage de faire connaître le génie Français & le génie Efpagnol , agiflant à de grandes dif- tances, & de montrer quel genre de moyens l'uii & l'autre a fait fervir à fes defîeins.

C'eft dans la periu.îfion qu'on pouvait retirer un grand fruit de cette Defcription générale , que je me fuis déterminé à l'entreprendre (*).

JLiA Partie Françaife de Saint-Domingue , forme la portion Occidentale ds cette île im.menfe , dont les Efpagnols occupent abfoiument l'Orient.. Mais elle n'offre pas , comw.t la Partie Efpagnole , une furface d'une longueur à-peu-près égale , & peu variable dans fa largeur. Saint-Domingue Français a une fio-.jre irréguliêre , produite par une double caufe ; l'une eft la direéllon finueufe de la ligne des limites qui fépare le territoire des deux nations , & l'autre deux pointes de terre inégales , ou plutôt deux prolongemens , qui partent du bord Sud & du bord Nord de l'île , pour courir dans l'Ouefb , & qui laiffent entr'eux une efpèce d'enfoncement ou de petit golfe.

(*) L'accueil qu-e le Public a daigné faire à la publication de la Defcription de la Partie Efpagnole, que j'ai imprimée à Philadelphie l'amiée dernière 1796 , ell: tout à-la fois , & un véhicule de pins pour mon zèle , & un fevorable augure pooT qui a rapport à k Partie Françaife.

PRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. j

Ktendue de la Partie Françaife.

Le prolongement Méridional qui eil le plus allongé , puifque fon extrémité eft de trente lieues plus Occidental que l'autre , a environ foixante-quinze lieues de long , comptées depuis la limite jufqu'à cette extrémité, fur une largeur qui , variant depuis fept jufqu'à quinze lieues, peut être évaluée à onze lieues de largeur moyenne.

Le prolongement Septentrional a environ cinquante lieues de long , mefurées aufTi depuis la ligne des limites , qui fe trouve un peu plus reculée dans l'Eft , jufqu'au point oîi ce prolongement finit dans l'Oueft , fur une largeur variable depuis fix jufqu'à quinze lieues, & qu'on peut eftimer à douze lieues de largeur moyenne.

L'efpace qui refte enfuite entre ces deux pointes , & qui borde le fond du petit golfe , pré fente à fon tour, une bande d'environ trente lieues du Nord au Sud , fur une largeur moyenne de dix lieues de l'Eft à l'Oueft.

D'après ces données , qui offrent un réfultat d'environ dix-fept cens lieues carrées , & confidérant que la Partie Françaife eft très-montueufe , on peut évaluer , la furface totale de cette colonie , à deux mille lieues carrées ; lefquelles réunies aux trois mille deux cens lieues carrées , déjà trouvées , à-peu-près , pour la Partie Efpagnole , offrent pour la furface totale de l'île St-Domingue , cinq mille deux cens lieues carrées, dont la Colonie Françaife ne forme guères plus du tiers , quoique , par fa configuration ,' elle ait au moins cinquante lieues de côtes de plus que le territoire Efpagnol.

Bes Montagnes & des Plaines.

La Partie Françaife eft , comme celle qui l'avoifme , compofée de parties montueufes & de parties planes , mais ce font les premières qui font les plus nombreufes. Elles forment des chaînes que l'on peut appeller principales, & qui font des prolongemens de celles de la Partie Efpagnole , dont on a vu dans la defcnption de cette partie , que le groupe ou centre , était en quelque forte au Cibao. J'ai même dit que la première chaîne de ce groupe fe prolonge par une de

A 2

\ .!

DES

CRIPTION DE LA PARTIE

Tes branches jufques vers le Port-de-Paix, en fe fubdivifant pour arriver au Cap du Môle Saint -Nicolas ; tandis que d'autres cliaînes vont gd^gmx \t Dondon , la Marmelade , \t Gros Morne , les Gondhes ,\t Mirebalais , & s'étendent, par des embranchemens faccefTifs , jufqu'à l'extrémité de la pointe qui fe termine vers le Cap Tiburon. ^

De ces chaînes principales, qui courent à-peu-près de l'Eft à l'Oueft , fe détachent j comme je l'ai fait remarquer en parlant de l'île en général, des chaînes fecondaires qui parcourent fa furface en différons fens, & qui fe dirigent vers la mer. C'eft entre elles que font placées les plaines françaifes , qui ne diffèrent de celles que nous avons adnnirées dans la Colonie efpagnole, que parce qu'elles font moins étendues.

Quant aux montagnes que je confidère comme les premières chaînes, elles occupent à-peu-près le miheu de chacune des deux pointes de la Partie Françaife, mais leur hauteur eft plus confidérable dans la pointe Méridionale.

Les Montagnes de la Partie Françaife fervent , comme celles de la Partie Efpagnole , à faire varier k climat, qui dépend, dans l'une comme dans l'autre, de leur hauteur , de leur proximité , de la m.anière dont elles Ibnt placées par rapport au vent dominant, & de plufieurs circonftances que Ton peut appeller accidentelles. Mais en général, la Partie Françaife eft plus chaude & plus expofée aux féchereffes qu'on voit devenir & plus fréquentes & plus longues, depuis que par une avidité qui compte l'avenir pour rien , & qui trompe fouvent fur la valeur du préfent ,on a abattu les bois qui couvraient ces points élevés , qui y aopellaient des pluies fécondes , qui y retenaient des rofées a'oondantes ^ & une humidité don& des forêts prolongeaient encore l'utile influence.

Je répète ici, qu'il ferait impoffible de donner une defcription qui convînt à toutes les montagnes, & j'adopterai la même méthode que pour la Partie Elpagnole : c'eft-à-dire ; que je placerai aux lieux qui leur font particuliers , les détails propres à faire bien juger de ces portions du territoire français.

Le m.ême motif veut le même ordre de chofes à l'égard des plaines, entre lefquelles j'aurai des différences fenfibles à faire remarquer. Et fi l'on veut fe rappeller ce que j'ai dit à cet égird dans la Defcription de la Colonie efpagnole,, 5in fera convaincu de l'avantage de cette méthode.

,V

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 5

Royaumes dont dépendait ,Johs les Caciques , ce qui fonne la Partie Françaife.

On le foiulenc lans doute auffi , que la Colonie françaife fe trouve formée d'une grande partie du royaume de Marien , & de la prefque tctalité du royaume de Xaragua; mais il ne reliait plus un leul Indien, lorfqus les Français vinrent dilputer l'ile aux Efpagnols.

C'eft à h partie hiftorique à nous dire quels furent les efforts, les combats , les défaites & les fuccès de ces hommes , dont le courage étonnera la poftérité , &' qui, défignés fous le titre d'^w«/«r?Vr^ par leurs ennemis, qui ne voyaient ta eux qu'un ramas d'êtres obfcurs & de pirates , devinrent un peuple cultivateur , à l'héroïfme duquel la France doit fa plus belle poffeffion d'outre-mer. Mais en parlant de la pénurie des beftiaux qu'éprouve la Partie Françaife, j'ai déjà ofFeru le tableau progreffif des écablilTemens que ces premiers Français, ces Bcucaniers , ic ces Flibuftiers , dont la dénomination fernble toujours réveiller des idées d'audace & de terreur, formèrent à Saint-Domingue. J'ai dit comment n'ofant y paraître d'abord , qu'en s'y ménageant les moyens de fuir à l'afped d'un ennemi pxiiflant, ils s'étaient tenus rapprochés les uns des autres, bordant la côte ^ de quelle manière prenant enfuite de la confiance dans leur nombre , ils avaient" étendu leurs petits domaines , pafîe du rivage à un élcigc ou bord fupérieiir , puis de celui-ci à un autre encore ; comment enfin , par des progrès dont on ne' peut afiTez s'étonner , les Colons français font parvenus à foumettre , à leur- courage & à leur perfévérante induftrie , toute la furface qu'ils occupent aujourd'hui.

Population de la Partie Françaife de Saint-Dcmingue.

Cette furface a environ cinq cens vingt mille individus, divifés en quarante! mille blancs , vingt-huit mille afl^ranchis ou defcendans d'afi^ranchis , & quatre cens cinquante deux mille efcîaves. Ce qui offre la proportion fuivante : onzu- efclaves trois dixièmes pour un blanc ; dix blancs pour fept affranchis , & feize efcîaves pour un affranchi.

On trouve auffi qw la li-eue carrée de Saint-Domingue français contient deu;{

6 DESCRIPTION DE LA PARTIE

cens foixante individus, c'eft-à-dire , fix fois & demie autant que la lieue carrée de Saint-Domingue efpagnol ; mais, à fon tour, ce nombre n'eft que le quart de la population de la lieue carrée de France. Difons enfin , qu'en fuppofiint aue l'île entière eût, lors de fa découverte , un million d'Indiens également répartis, la Partie Francaife eft plus peuplée en ce moment , qu'elle ne l'était alors.

Les trois claffes, prefque phyfiquemient diftinftes , qui compofent la population de h Colonie Francaife , rendent cette population très-diîFérente de celle des contrées européennes. Ce ferait m^êmie prendre une idée bien fauiïe de cette Colonie , que de croire à chacune de ces trois claffes un caractère propre , qui fert à la faire diftinguer toute entière des deux autres. Chaque claffe a des traits particuliers , qui femblent former des fubdivifions , que ie tâcherai de faire faifir , en offrant fuccelTivem.ent à mes Leéteurs ce qui concerne le^ blancs , les efclaves & les affranchis,

DesBlancs.

Dan'S les lieux oij les hommes fe trouvent raffemblés depuis une lono-ue fuccefTion de temps, leur réunion prélênte un amalgame plus ou moins parfait, & tous les m.embres de la famille générale ont entr'eux des traits de reffemblance faciles à appercevoir ; mais dans des étabhffemens coloniaux récemment fondés par une émigration fuccelTive , on ne peut trouver des marques d'un véritable enfcmble : c'efl: un compofé informe qui fubit des imprefTions diverfes , & cette inconhérence eft remarquable fur-tout , lorfqu'une grande colonie eft formée par des individus qui font venus y trouver un cHmat lointain , & abfolument différent du leur ; parce que chacun conferve alors l'habitude de quelques ufages des lieux qu'il abandonne , feulement modifiés & appropriés au pays il eft tranfporté. Que fera-ce , fi dans la nouvelle patrie qu'ils fe font faite , & ils fe trouvent mêlés , com.me par hafard , les Colons font environnés d'efclaves !

D'après ces raifons qui donnent un caraélère particulier aux mœurs des colonies de l'Amérique , je vais tâcher de faifir celui qui diftingue les Colons français de Saint-Domingue.

Des Flibuftiers , accoutumés à chercher leurs befoins à travers les périls d'un élément redoutable , ^ à les obtenir par la force des armes i des Boucaniers , la

K

FRANÇAISE DE S A I N T - 13 O M I N G U E. 7

Krreur des forêts , dont ils détruiraient ks habicans , ne pouvaient avoir que des mœurs farouches & fiinguinaires.

Ce furent cependant de pareils hommes, mélange de plufieurs nations, que des ipéculateurs qui calculaient dans la métropole de la France quel parti l'on pouvait tirer de leurs conquêtes , entreprirent d'aflervir , & de foumetcre à leurs vu.s intérenées. Ce projet, infenfé en apparence, ne pouvait réi.nir que par le moyen d'un chef, dans lequel fe réuniraient les talens les plus extraordinaires , C>: ce chef, h Compagnie des îles de l'Amérique le trouva.

En effet, jamais pcrfonne n'influa autant que d'Ogeron , fur les mœurs des intrépides conquérans de Saint-Domingue Français , dont il parvint à faire des agriculteurs. Pour leur en donner les qualités les plus néccffaires , d'Ogeron invoqua le fecours d'un fexe féduifant , qui fait par-tout adoucir l'homme , & augmenter fon penchant pour la fociabilité : il Ht venir de France des êtres intérelTans , de timides orphelines pour foumettre ces êtres orgueilleux , accou- tumés à la révolte, 6c pour les changer en époux fenfibles & en pères de famille vertueux. C'en de cette manière que Saint-Domingue eut une population qui lui devint propre , & qu'on commença à le confidérer comme une vérit.ible patrie.

Lorfque ces premiers Colons furent parvenus à s'affranchir de la tutelle ruineufe des Compagnies de commerce, lorfque par les vexations même qu'on leur faifait éprouver pour la vente de leur tabac , on les eut forcés à fubftituer d'autres cultures à celle de cette plante , ils commencèrent ù connaître l'aifance \ & tranquilles & contens , ils virent s'augmenter leurs moyens de fortune. Bientôt! riches fans luxe, ils eurent une exiilence d'autant plus digne d'envie, qu'ils n'avaient pas encore appris l'art de changer les fuperfluités en befoins. L'empire de ces mœurs coloniales s'étendit même, pendant long-tems, iufques fur les guerriers , qui le font prefqu'accoutumés à fe diftlnguer par-tout des autres citoyens. Chaque foldat pouvait devenir Colon , & fi le changement fréquent des chefs & les évcnemens politiques n'avaient pas influé fur le fort des habitans de cette île , ils n'auraient rien eu à envier à ceux de la Métropole.

Mais ce bonheur paifible , devint lui-même la caufe d'un changement confi- dérable. Des Colons qu'une culture dirigée avec intelligence avait enrichis^ deftinèrent leurs enfans à divers emplois. II fallut les envoyer en France pour y faire des études analogues à leur état futur. Ceux qui revinrent dans leur pays, y apportèrent des goûts qu'on ne pouvait pas y fatisfaire i ils s'étaient

8 DESCRIPTION DE LA PARTIE

arrachés quelquefois à des penchans déjà trop fortifiés ; enfin ils rougirent peut- être des mœurs ruftiques de leurs parens. De là, ce dégoût du lieu natal, cette efpèce d'ennui qui fait qu'on ne fe regarde plus que comme paffager dar.s le pays eu l'on elL forcé quelquefois de réfider toute fa vie. De-là, cette infouciance pour l'avantage & la profpérité d'une patrie , de laquelle on n'attend plus que le-s moyens de vivre éloigné d'elle, & de payer cher des jouifîances qu'on ne .iBukipîie que parce qu'elles ne fâtisfont point.

A ce malheur, qui a rendu la plupart des Colons étiangers à la terre qui les a vu naître, s'en joignit encore un autre: letir goût pour la difîipation , leurs dépenfes éclatantes les faifant remarquer, on fe fit des Colonies une idée exagérée. Les contrées dont les productions pouvaient fuffire à un luxe auffi effréné, devaiens; être confidérées comm.e des mines inépuifables ; & l'amour des Européens pour l'or , les fit partir po'.ir aller prendre leur part de ces tréfors immenfes; en vain , im climat deflrufteur en moliTonna la maj-eure partie , on ne vit que les dépouilles rapportées par ceux qui revenaient.

La Colonie paraîfiait cependant fatisfaire â tant d'ambition, & en 1738, elle fut confiée à deux adminiftrateurs , dont le génie & l'union la rendirent -encore plus importante. L'idée la plus heureufe de ces deux chefs, fut de déterminer les habitans à employer l'eau , qui coulait fans utilité dans des plaines immenfes, à en augmenter la fertilité. Alors on vit s'ouvrir de toute part, des canaux qni fécondèrent des plantes précieufes. D^s routes plus commodes s'ouvrirent , & les diverfes parties de la Colonie purent communiquer entr'elies. La population s'accrut doublement, parce que les Colons goûtant fous Larnage & Maillart , les douceurs d'une admdniftration paternelle , s'arrêtèrent dans leurs foyers , cet avantage attirait encore les Européens.

Mais ce nouveau degré de civilifation , changea auffi les mœurs du fécond âge de h Colonie , que d'autres événemens devaient faire varier encore.

La perte de quelques-unes de nos Colonies, pendant la guerre de .1756, n'ayant que trop appris ce qu'on pouvait craindre pour les autres , on y fit pafîer des régimens & d'autres troupes réglées, pour les conferver fous la domination Françaife. Ce fut ainfi que Saint-Domingue reçut en 1762 plufieurs bataillons. Les défenfeurs de la patrie , ne font pas les gardiens des mœurs : relies de St.-Domingue en firent l'épreuve. Le luxe fe propagea dans la Colonie , & il n'y eut aucune profefTiOn préfervée de fçs atteintes. Ce fut lur-tout fur le

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v^^irs^'itXt-

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 9

fjxe qu'il obtint les plus grands avantages , & ces mariages l'or ëc l'orgueil règlent tout, fe multiplièrent avec une forte de fcandale. Depuis, une autre guerre, dont la caufe & le fiège principal étaient en Amérique, en multipliant les troupes , les marins & même les aventuriers que les tems de fermentation fembient faire éclore , a augmenté les maux de Saint-Domingue, pui{q,.e la dépravation des mœurs eft une fource réelle de maux.

Dans l'état aéhiel de la Colonie françaife , la population blanche n'offre guères qu'un quart de Créols ; c'eft-à-dire , de perfonnes nées dans l'île, & encore les femmes en forment-elles la majeure partie ; le refte eft compofé d'Européens des divers points de la France , auxquels font mêlés quelques étrangers , & des Créols des autres Colonies.

Parlons d'abord des Européens , puifqu'ils ont été les fondateurs de la Colonie qui , dans fon origine , comptait parmi les Français un grand nombre de Nor- mands, de ces premiers navigateurs des Mes du Vent, dont l'influence eft encore remarquable dans pluficurs ufages domeftiques , & dans plufieurs mots du patois Créol.

<~««l' ^1' ^KAM' <|l'-<lli •«11-*!. .411 .<ll, <||,.^|,..<,.,

Des Européens qui habitent Saint-Y^omino-ue. '

Les Européens qui viennent à Saint-Domingue , ont communément une rude épreuve à fupporter , à l'époque de leur débarquement. Lorfqu'on a quitté fon pays avec l'efpoir d'une fortune qui femble placée fur le rivage américain & qu'on s'y trouve ifolé & fans reffource, on voudrait porter le pied en arrière mais .1 n'eft plus tems. Des befoins , difficiles à fatisfaire parce que tout eft coûteux, fe multiplient j l'avenir prend une forme hideufe , le fang s'ai^^rit la fièvre ardente de ces climats brûlans arrive , & la mort eft fouvent le terme de projets auffi courts qu'infenfés. Mais la Métropole a fes inutiles , fes téméraires fcs enfans crédules , fes hommes dangereux peut-être , & ils ne manqueront pas a la terre qui les dévore , & qui appelle auffi des hommes précieux , privés de reffiources en Europe , & qui viennent exercer au loin leur aélivité & des talens , dont le Nouveau-Monde s'énoro-ueiUit.

Lorfque l'Européen qui débarque a un'afile, d'où il peut confidérer le lendemain fans mqu.étude , il doit s'occuper de ce qu'exige de lui le luxe de la mode. Il ne lui demande pas des étoffes riches, mais légères^ des toiles que la fineffe de leur i-ome L g

ïo DESCRIPTION DE LA PARTIE

tiffu ait rendu très-chcres , 8>: dont il relèvera la fimplicité par des bijoux , dont l'œil paiiTe être frappé. C'eft le premier emploi qu'il doit faire de fes gains ou de fon crédit: c'ell la livrée coloniale. Ne la point porter, c'eft fe déprécier foi-même, ou prendre l'air d'un cenfeur , dans un pays l'on s'eft promis de n'en pas écouter.

Il eft \m autre foin non moins important, c'eft de vanter fa naiffance. On fupplée même dans ce genre à la réalité , & cette partie de l'invention eft aiïez* fîuftueufemeiu cultivée. Du mioins , faut-il taire fon origine lorfqu'elle n'a rien de noble , & c'eft déjà trop d'avoir à redouter que l'envie n'en révèle la vérité. Telle eft miême la force de l'habitude qu'on contracte à Saint-Doraing'je , de fe croire anobli par fon feul féjour dans l'île , qu'il eft des Européens qui rompent tout com,merce avec leur famille, qui la fuyent en repaiTant en France & qui détournent avec grand foin leurs regards du lieu oij ils appercevraienc l'humilité du toit paternel. Ils fe choifiiTent enfin un héritier dans la Colonie , pour garantir leur mém.oire de la honte que répandraient fur elle des parens grolTiers , qui viendraient recueillir leur fucceffion.

L'un des écuells les plus dangereux pour ceux qui arrivent à Saint-Domino-ue, c'eft la paiTion du jeu qui y eft prefque générale. On y trouve ces lieux l'on établit fon bonheur fur l'infortune d'autrui , Ton eft appelle généreux pour avoir fu faire contraécer à un être quelquefois au défefpoir , des dettes qu'on a décorées du nom facré d'honneur , l'on va oublier enfin qu'on eft époux y père & citoyen.

Mais fi l'on fe préferve de cette contagion, il eft plus difficile de réfifter aux attraits d'une autre pafTion, dont la nature fe plaît à mettre le germe dans tous les cœurs. On ne trouve pas à Saint-Domingue comme dans les grandes villes d'Europe , le fpeélacle dégoûtant d'un fexe attaqué par celui qui doit favoir fe défendre pour embellir fa défaite ; mais on n'y eft pas protégé non plus par cette décence publique qui préferve les mœurs , dans les Heux l'on rougit de la dépravation des capitales. On s'expatrie , le plus fouvent , dans l'âge les défirs font efferv^efcensj on vient quelquefois de fe fouftraire à la furveillance gênante de fes parens , & tout-à-coup maître de foi , on le trouve expofé à la féduétion la plus dangereufe , puifque fa fource eft en nous-mêmes. Il faudrait un courage éprouvé pour échapper à un pareil danger, & l'on répète tant à Saint-Doxninguje que k climat défend d'efpérer la vidoire , qu'on eft peu tenté

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE.

II

de la clifputer. On fe livre donc à Ton penchant, & calculant la vie plutôt par l'emploi agréable qu'on en fait que par fa durée , on arrive rapidement au terme de la dcftruftion.

L'intempérance de la table eft encore un défaut aflcz commun à Saint- Domingue ; quoique l'on ait banni des repas la joie tumultueufe des anciens Colons , qui annonçait au loiù la perce de leur raifon , on traite toujours à la créole , c'ell-à-dire avec profufion. D'un autre côté , comme la grande chaleur diminue les forces, on croit les réparer par des alimens fortement afîaifonnés.

Tout prend à Saint-Domingue un caraftère d'opulence , qui étonne les Européens. Cette foule d'efclaves qui attendent les ordres & même les fignes d'un feul homme , donnent un air de grandeur à celui qui leur commande. Il eft de la dignité d'un homme riche, d'avoir quatre fois autant de domeftiques qu'il lui en faut. Les femmes ont principalement le talent de s'environner d'une cohprte inutile , prife dans leur fexe même. Et ce qu'il eft: difficile de concilier avec la jaloufie que leur caufent quelquefois ces fervantes rembrunies , c'eft l'attention de les choifir jolies , de rendre leur parure élégante : tant il eft vrai que l'orgueil commande à tout ! Le bien fuprême pour un Européen étant de fe faire fervir , il loue des cfclaves en attendant qu'il puiflè en avoir en ■propriété.

En arrivant à Saint-Domingue , on eft étranger à prefque tous ceux qu'on y trouve. On ne les entretient le plus fouvent que du projet qu'on a de les quitter; car k manie générale eft de parler de retour ou de paffage en France. Chacun répète qu'il part Vannée prochaine , & l'on ne fe confidère que comme des voyageurs , dans une terre oij l'on trouve fi fouvent fon dernier afile. Cette malheureufe idée eft tellement familière, qu'on fe refufe ces riens commodes qui donnent du charme à l'exiftence. Un habitant fc regarde comme campé fur un bien de plufieurs millions ; fa demeure eft celle d'un ufufruitier déjà vieux ; fon luxe, car il lui en faut, eft en domeftiques, en bonne chère , & l'on croirait qu'il n'eft logé qu'en hôtel garni.

A ce tableau des m-œurs qu'on pourrait appeller générales , il eft nécef- faire d'ajouter ce qui appartient d'une manière plus fpéciale aux Blancs Créols , parce que plufieurs caufes & particulièrement l'aftion d'un folcil conftamment brûlant, produifent dans les habitans de la Zone Torride des modifications qui les font différer des habitans des Zones tempérées.

B 2

■-'Jî'jiH»^^-*-

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DESCRIPTION DE LA PARTIE

Pes Créds Blancs.

Les Américains qui ont reçu le jour à Saint-Domingue & qu'on défignc fous le nom de Crhls ( commun à tous ceux qui naiffent aux Colonies ), font ordinairement bien faits & d'une taille avantageufe. Il ont une figure allez régulière ; mais elle eft privée de ce coloris dont la nature égay? & embellit le teint dans les pays froids. Leur regard eft expreffif, & annonce même une forte de fierté , capable d'élever contre eux des préventions défa- vorables , lorfqu'on ne fait que les appercevoir.

Exempts de la torture du maillot , leurs membres offrent rarement la moindre difformité. Et la température du climat , en les favoriiant encore , leur donne une agilité qui les rend propres à tous les exercices , pour lef- quels ils ont autant de penchant que de dilpofition.

Ce développement rapide des qualités phyfiques ; le fpedacle fans cefTc renaiffant, des produftions dont une caufe toujours aftive & toujours féconde enrichit leur pays ; peut-être encore la vue continuelle de cet élément qui les fépare du refte de l'Univers ; tout concourt à donner aux Créois une imaginadon vive & une conception facile. Ces dons heureux préfagcraienî des fuccês pour tout ce qu'ils voudraient entreprendre , fi cette facihté ne devenait pas plle-m.ême un obftacle en produifant l'amour de la variété , & fi les préfens dont la nature fe montre fi libérale dans leur enfance , ne fe chan- geaient pas, le plus fouvcnt, en maux pour eux-mêmes & en fujcts d'éton- nement pour l'obfervatcur.

Différentes circonftances s'accordent encore pour faire perdre aux jeunes Créois l'avantage qu'ils ont d'abord fur les enfans des autres climats. En premier lieu , la tendreffe aveugle & exceffive des parens qui foufcrivent à leurs volontés & qui croyent que cette tendreffe leur défend la plus légère réfif- tance. Il n'eft point de caprice qui ne foit flatté , point de bifarrerie qu'on n'excufe , point de fantaifie qu'on ne fatisfaffe ou qu'on n'infpire même; enfin point de défauts que l'on ne laiffe au tems le foin de corriger : au tems qui fuffirait quelquefois pour les rendre incorrigibles. (*).

(*) Tout le monde connaît ce trait attribué à un enfknt Créol & qui peut en peindre urt grand nombre, " Mon vlé gnon zé. Gnia point. A coze ça mon vlé dé, •— " Je Yeox un ceuf, Il n'y en a point, A caufe de cela j'en veux deux ,^^

A"

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. ,j Heureux encore l'enfant Créol q,.'u;,e fanté ferme garantir tic l'occallon fimefte cl éprouver toute la fenGbiliié des auteurs de fes jours. Car f, fa vie cft menacée fi fon exirtence ell frêle , il ne peut échapper au malheur d'être un fu;et d ,dol.itr,e. Tous les dégoûts de la maladie font pour fes parées des preuves de prétendus défirs qu'on ne lui croit pas la force d'exprimer Alors on uwcnte pour lui . on fe livre aux idées les plus extravagantes , & f, le tempérament de l'enfant Créol . plus fort que les obflacles qu'un attachement fervde lu, oppofe tnomphe du mal phyfique, les germes peut-être indef- truftibles d une maladie morale menacent le relie tie fes jours.

Qu'on ajoute à ces inconvcniens ceux de l'habitude d'être' entouré d'ef. claves . & de n'avoir befoin que d'un regard pour tout fa.re céder autour de fo,. Jamais defpotc n'a eu d'hommages plus affidus . ni d'adulateurs plus conftans que l'eniant Créol. Chaque efclave eft founns aux variations de fon humeur. & fes dep.ts enfantins ne troublent que trop fouvent la paix domef t.ques, parce qu'il ft.ffit pour qu'il commande l'injuKice, qu'elle foit iTbi dune volonté qu'il ne fait pas encore diriccr ■•

Enfin ju'ques dans fes jeux l'enfant Créol" ell réduit à n'être qu'un tyran Place au m,l,et, de pet.ts efclaves qu'on condamne à flatter fes caprices ou ce q,u eft plus révoltant encore , à renoncer à tous ceux de leur „e .1 ne veut pas fouffrir la moindre contrariété. Ce qu'il voit il le ^ '

qu'on lu, montre il l'exige. & fi ,a f.talité permet 'q^unT 'le ti^lT pagnons lu, refifte il s'ii-rite , on accourt de toute 'parc à fes c ris & ce^; de l,„fortune que ,a couleur a défigné pour la foumifllon . apprennent atf fitot quon l'a contramt à céder & peut-être même qu'un chTtiment p uni la de,obe,fl-ance dans celui qui n'a pas encore l'inftina de la fe" idc

C eft pourtant dans les actes même de ce defpotifme honteux qu le bon heur e quelques efclaves prend aflez fouvent fa fource . parce qt^fi Wa„;

me,lleur fort. Et même fi c'eft un autre enfant que le C,-éol adopte & s'il .randit vec fon ma.,re, d deviendra un jour, fuivant fon fexe . l'objet ou 1 Cn i re de les p a.firs & l'afcendant qu'il prendra le garantira, lui & L'Z^s

efclaves qu',1 voudra protéger . des injuftices du maître

du Cr'ol'tl-sT 7""'"? T '"""'" '■^"" P°" '-"ff" dans l'ame duCreol toutes les femences d.u b,en . & auxquelles il faut ajouter encore te

!(Ji

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DESCRIPTION D

A PARTIE

dangers qui acceKnpagnent les bienfaits de h fortune , ne feraient rien fi une éducation furveillée combattait tous ces ennemis de Ion bonheur. Éloigné du preftige & ne confervant de fes inclinations naiiTintes , qu'une efpèce d'énergie & d'élévation, que des inftituteurs intelligens Se attentifs pourraient changer en vertus , rAm.éricain déjà favorifé par la conf!:itution phyfique , ceiT^rait d'être condamné à la médiocrité.

^ Mais c'ef!; à cette occafion qu'il faut déplorer le fort des Créols. Confiés en France , le plus fouvent > à des êtres pour qui ils font étrangers à des mercenaires qui leur vendent des foins fouvent au-deiTous du prix qu'ils favent en exiger , ils n'ont pas même l'efpoir de profiter de l'éducation imparfaite des collèges on les rélègue. Perfonne ne les excite , perfonne ne les encourage. Incapables de défirer les fuccès pour les fuccês mêmes-, ils comptent , avec ennui les jours paiïcs dans l'exil de la maifon paternelle & avec impatience ceux qui doivent en borner le terme, On ne leur parle de leurs parens que pour flatter cette efpèce d'amour-propre qui , au lieu de porter à mériter des fuffrages , fait croire qu'on en eft toujours afîez digne. On ne leur en parle que pour réveiller le fouvenir des faiblefîes de ces parens pour eux 8: la comparaifon de ce premier état avec l'abandon dans lequel ils font tombés , n'eft guères propre à les enflamm.er pour l'étude dont tout le prix efr dans l'avenir.

C'eft ainfi que la plupart des Créols parviennent , foit dans la Colonie fbit en France , à l'âge ils doivent paraître dans le monde. Il ne refte peut-être plus pour leur ravir l'efpoir de devenir des hommes eftimables que ^e flatter leurs goûts pour la dépenfe & pour des jouifTances dont l'efpèce fouille quelquefois l'ame encore plus que l'excès , & enfin de ne les con- traindre que dans un feul point , précifément parce qu'il femblerait devoir être libre , le choix d'un état ; ce choix c'eft l'orgueil des përes qui le fait , même de deux mille lieues.

Tout autorife à croire qu'une éducation dont le premier foin ferait l'étude même des jeunes Créols & de leurs penchans , favoriferait les difpofitions qu'ils montrent dans leur enfance, & qui fe perdent à mefure qu'on les plie d'avantage à une méthode dont tout accufe la trifte uniformité. En effet , il eft des Créols qui ont rempli l'efpérance qu'ils avaient fait concevoir , parce qu'ils ont trouvé cet intérêt touchant qui devient un véhicule & une

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FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 15

rccompenfe pour celui qui a fu l'infpirer. Il en eft mcme qui ont furmonté les obllacJcs dont on les avait comme entoures. Et pourquoi dans un pays les plantes étrangères excitent tant de curiofité &c de foins , ne femble- t-on indifférent que pour celles qui n'y font tranlplantées qu'afin d'éprouver les innuences d'un climat bienfaifant 8c dont les fruits utiles payeraient fi bien les travaux du cultiv.iteur laborieux & eftimable qui les aurait entrepris ! C'eft faute d'avoir fait ces obfervations qu'on a adreffé aux Américains le reproche- d'être incapables de tout. Il fallait auparavant remarquer de quel point ils partaient ; confidérer que pour connaître les Sciences & les Lettres &par conléquent s'enflammer pour elles , ils étaient forcés de s'expatrier. Alors on aurait apperçu que cette néceffité même les plaçait dans une hypothèfe, dont les défavantages ne pouvaient être balancés par les influences de leur climat , qu'on a mieux aimé accufer de favorifer leur phyfique aux dépens de leur moral. De quelques favantes inepties dont on a enrichi les Recherches fur les Am-ru<:i„s & que le génie Américain de Franklin a foudroyées pour jamais.

Le Créol qui n'eft pas forti de Saint-Domingue , il ne peut rccevoiV aucune éducation, & ccl.i qui revient dans fon pays natal , aorès que fon éducation a été négligée en France, font donc entièrement livrés à cette imagination vive & effcrvefcente dont j'ai dit que la nature les douait fous un ciel brûlant j aux iuites de la tendrelîè dangereufe de leurs parens & de la facilité de donner leurs volontés pour loix à des efclaves. Qu^Is dangers pour l'âge les pafilons fe difputent entr'elles la poffeffion d'un cœur difpofé à éprouver vivement & leur choc & leur tumulte !

C'eft alors que le Créol perdant de vue tout ce qui n'efl pas propre à fatisfaire fcs penchans , dédaignant tout ce qui ne porte pas l'em-preinte du plaifir, fe livre au tourbillon qui l'entraîne. Aimant avec tranfport la danfe , la mufique , il fembk n'exifter que pour les jouiffances voluptueufes.

Combien il eft difficile que de femblables difpofitions ne deviennent pas funeftes dans un lieu les mœurs ne font rien moins que propres à les mai- trifcr. Comment enchaîner un tempéramment ardent dans un lieu clafTe nombreufe des femmes qui font le fruit du mélange des Blancs & des femmes cfo^laves , ne font occupées que de fe venger , avec les armes du plaifir , d'être condamnées à l'aviiiffement. Auffi les paffions déploycnt - elles toute

DESCRIPTION DE LA PARTIE

leur puiîTance dans le cœur de la plupart des Créols ; & Icrrqu'enfin les glaces de l'ào-e arrivent: , elles n'éteignent pas toujours ledéfir, la plus cruelle de toutes les pafTions. - '

On peut donc dire , avec vérité, que tout concourt pour former chez les Créols le caractère impérieux j vif & inconftant qu'on leur connaît, & qui les rend peu propres à l'hymen , dont les beaux jours ne peuvent être l'ouvrage que d'une confiance miUtuelle. Jaloux par amour-propre, ils font tourmentés parla crainte de l'infidélité , dont ils donnent l'exemple. Heureufe encore lepoufe trahie, fi en éprouvant tout ce que le foupçon a d'injurieux., elle n'eft pas condamnée à avoir quelquefois fous fes yeux , l'objet qui lui ravit les preuves d'un amour qui lui fut folemnellement juré. '

Les défauts des Créols, au nombre defquels il faut compter celui de fe livrer au jeu, font cependant rachetés par une foule de qualités efximables. Francs, affables, généreux, peut-être avec oflentation , confîans , braves, amis fûrs & bons pères, ils font exempts des crimes qui dégradent l'humanité : les faffes d'une Colonie aufTi étendue que celle de Saint-Domingue , offriraient à peine les noms de quelques Créols à infcrire dans la lifle des fcélérats. Combien il ferait facile de rendre les habitans de cette brillante Colonie , auffi recommen- dables que ceux qu'on fe croit permis de leur citer, comme des modèles inimita- bles pour eux !

Une vertu principale des Créols, c'efl l'hofpitalité. Ce que j'ai dit de la manie d'aller en France , doit fuffire pour prouver qu'il y a peu de fociété à Saint-Domingue, & que cet efprit fugitif efl du moins peu fait pour la rendre agréable. C'efl donc un motif pour accueillir dans les campagnes , les voyageurs qui jettent quelque variété fur un plan monotone. Dans un pays vafte oti l'on efl opulent, il n'y a point de pofles , des auberges en petit nombre ne fervent qu'à des individus qui n'ont pas de relations dans la Colonie , l'hofpitahté prend un caraftère de générofité , qui honore ceux qui l'exercent. Il efl des habi- tans qui facrlfient un capital de plus de trente mille livres, en chevaux, en voiture & en cochers , pour la commodité de ceux qui ont befoin d'aller d'un point à un autre de la Colonie. Mais de quoi n'abufe-t-on pas ! Il y aurait trop à rougir pour les Européens , de révéler les fcènes par lefquels ils fe font efforcés de rendre les Colons difEciles fur ce point. Malgré cette défoWigeante expérience , un homme avoué par l'ami d'un feul habitant, peut encore entreprendre le tour

de

iii^BiV -

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 17

de la Colonie , &c Ci les qualités perfonnelles en font un homme aimable , il efl: fur d'emporter des regrets de tous les lieux, dont une recommandation luccefTivc lui aura ouvert l'entrée.

Le caraftcre Créol paraît auITi dans la manière de voyager. De petits chevaux de médiocre apparence , font parcourir aux chaifes ou efpèces de cabriolets, trois & même quatre lieues par heure. Cette vîteffe annonce l'ha- bitude de vouloir & d'être obéi avec promptitude. Le cocher qui connaît le génie de Ton maître , partage Ion impatience , & met de la gloire à n'être pas devancé. C'eft donc encore un article de luxe pour les habitans , que celui des chevaux; d'autant que pour le plus léger motif, on expédie un meflager à cheval , qu'à la rapidité de fa courle & aux cris dont il anime fa monture couverte de fueur , on prendrait pour un courrier qui porte la nouvelle d'un événement , auquel toute la Colonie eft intéreffée.

Les Créols de Saint-Domingue font moins fujets que les Européens , aux maladies de leur climat. Mais une jeunefle prématurée , l'abus des plaifirs peut-être ce levain , dont l'origine eft déiormais la feule chofe fur laquelle l'Europe .:\: l'Amérique puident avoir à difputer , ne fuffifent que trop fou- vent pour détruire le tempérament le plus robude. Alors s'accélère le moment le Créol a befoin de faire ufage de l'cfpèce d'infouciance , avec laquelle il envifage la ceflation de la vie, & que femble lui donner le fpeftacle fréquent de la mort.

Mais quittons ce tableau lugubre , pour efquifler le caractère de la portion Ja plus touchante du genre humain.

Des Créoles Blanches'.

A la délicateffe des traits , les femmes Créoles de Saint-Domingue réuniffent cette taille & cette démarche élégante , qui femblent être l'apanage des femmes des pays chauds. Rarement douées de cet enfemble & de cette exaftitude rigoureufe , qui conftiEuent effentiellement la beauté , leur figure offre prefquc toujours cette combinaifon , plus féduifante & plus difficile à peindre qu'on nomme la pliyfionomic 3 & fi l'on obtient aifcment de la Grèce & de h

Tome I. r

i8

DESCRIPTION DE LA PARTIE

Géorgie un tribut de femmes belles, il ferait facile à Saint-Domingue d'en fournir un de femmes jolies.

C'cft dans les grands yeux fpirituels des Créoles , qu'on trouve le contrafle heureux d'une douce langueur, & d'une vivacité piquante. Si l'âpreté du climat ne rendait pas auffi paflagère la fraîcheur de leur teint , il ferait difficile de fe défendre d'un regard oij la tendrefîe & une forte de gaieté , fc mêlent fans fc confondre. Mais fâchant employer, avec un goût exquis, les reflburces délicates que la toilette peut offrir , fans rien emprunter du menfonge , les Créoles , aidées de ces grâces , favent conferver l'empire que la nature leur a donné.

Vêtues avec une légèreté que le climat exige , elles ne paraîfient que plus libres dans tous leurs mouvemens , & mieux faites pour réveiller l'idée d'une volupté d'autant plus leduifante , que la nonchalance caradérife tous leurs mouvemens.

L'état de défceuvrement dans lequel les femmes Créoles font élevées ; les chaleurs prefque habituelles qu'elles éprouvent ; les complaifances dont elles font perpétuellement l'objet ; les effets d'une imagination vive & d'un déve- loppement précoce; tout produit une extrême fenfibilité dans leur genre nerveux. C'eft de cette fenfibilité même , que naît encore leur indolence qui fait s'allier à leur vivacité , dans un tempérament dont le fond eft un peu mélancolique.

Cependant il ne faut qu'un défir, pour rendre à leur ame toute fon énergie. Accoutumées à vouloir impérieufement , elles s'irritent à raifon des obftacles ; & dès qu'ils ceiTentj l'infouciance renaît. Sans émulation pour les talens agréables qu'il leur ferait fi facile d'acquérir , elles les envient , cependant , avec une forte de dépit , dès qu'une autre les pofTède. Mais ce qui les affeéle jufqu'à les afîliger, c'eft la préférence que les charmes de la figure peuvent faire obtenir à quelques-unes d'elles , fur les autres. Il eft même facile de foupconner cette antipathie , née d'une rivalité fecrête , quand on remarque combien les femmes Créoles cherchent peu à fe réunir , quoiqu'elles fe prodiguent les carelTes dès que le hafard les rafTemble,

Les Créoles portent à l'excès leur tendreffe pour leurs enfans. Ce font elles furtout qui leur infpirent les plus finguliêres fantaifies. J'ai affez dit combien leur aveuglement eft funefte à ces enfans qu'elles ne commencent à traiter en mères , qu'au moment oxx elles confentent à les envoyer en France , dans l'efpoir

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. rj qu'ils y recevront une éducation cultivée. Elles aiment auiïl leurs parens avec affeftion, & leur en prodiguent à chaque inftant les témoignages les plus doux.

L'amour, ce befoin , ou plutôt ce tyran des âmes fenfibles, règne fur celle des Créoles. Aimables par leur propre fenfibilité & par des moyens qu'elles ne tiennent que de la nature, fans impoliure , flins artifice, elles fuivent leur penchant, qui, pour rendre parfait le bonheur de ceux qui en font l'objet, aurait peut-être befoin de dépendre davantage du fentiment.

Il faut cependant ajouter, que fi l'amour égare quelquefois les Créoles, h durée de leur attachement pour le choix qui les rend coupables, rachèterait leurs fautes , fi la décence pouvait jamais ceffer de s'en ofFenfer.

Heureufe la Créole , pour qui les fermens de l'hymen ont été les vœux de l'amour! Chérilfant fon amant dans fon époux , fa fidélité, plus communément encore le fruit de fa nonchalante fagefle, que de la vertu qui fuppofe des combats & une viftoire , aiïlirera leur tranquillité commune. Mais fi le mari n'a d'autres droits que ceux du devoir, qu'il redoute en les exerçant defpodquement de meprifer ceux de la compagne , fon exemple pourrait être fuivi.

Toutes ces difpofitions aimantes font que la perte de celui auquel elles étaient hces , amènent prefqu'aufïïtôt un nouvel engagement. Aufii peut-on leur appliquer ce que M. Thibault de Chanvallon a dit des Créoles d'une aucre Colonie -, " qu'il n'eft point de veuve , qui , malgré fa tendrefle pour ies enfans,n efface bientôt, par un nouveau mariage , le nom & le fouvenir d'un homme dont elle paraifTait éperduement éprife ". Peut-être même n'exifte-t-il pas de pays les fécondes noces foient auffi communes qu'à Sa.nt-Domingue , & l'on y a vu des femmes qui avaient eu fept maris

L'attachement des Créoles efl mêlé de jaloufie , & malgré leur indifférence pour l'époux que les feules convenances leur aura donné , elles ne peuvent lui pardonner fes infidélités. C'efl contre tout ce qu'elles peuvent foupçonner quel es s'irntent avec fureur. La jaloufie a donné la mort à des femmes Créoles qui n'ont pu fupporter le changement d. celui qu'elles idolâtraient Elles font même capables de préférer la perte de l'objet aimé à celle de fa^tendreflè : tant cette odieufe paffion dénature tout , jufqu'au fentiment pieme ou elle prend fa fource J

^ La danfe , mais la danfe vive a tant d'attrait pour les Créoles qu'elles s y livrent fans rélcrve , malgré la chaleur du climat & la faiblelTe de leur

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DESCRIPTION DE LA PARTIE

conftit'jtion. Il femble que cet exercice ranime leur exigence, & elles favent trop bien quels charmes nouveaux il donne à une figure exprciïive & à une taille gracieufe , pour qu'elles ne le recherchent pas avec ardeur. Il leur fait oublier l'indolence qu'elles paraiiT;nt chérir. On les entend même prelTer ia mefure qu'elles fuivent avec une précifion rigoureufe , mais fans contrainte. Enfin telle eft l'erpècc de délire oij la danfe les plonge , qu'un fpeélateur étranger croirait que ce plaifir eft celui qui a le plus d'empire fur leur ame. En voyant âùfTi que dans un bal la retraite de quelques femmes devient un iigp.al pour que les autres quittent la danfe , on imaginerait que ne formant qu'une feule famille , elles ne jouiffcnt de cet amufement qu'autant qu'elles le partagent toutes. Combien il efh regrettable que ce mouvement de tcn- drefîe apparente ait befoin d'un nouveau bal pour reparaître !

Les Créoles aiment le chant. Leur gofier facile fe prête agréablement aux airs légers & aux airs tendres ; mais la romance efc ce qui leur plaît d'avantage. Ses fons plaintifs femblent faits pour flatter leur difpoficion langoureufe , & elles en accentuent les exprefîlons avec une vérité qui féduit le cœur après avoir charmé l'oreille.

La folituJe plaît beaucoup aux femmes Créoles qui y vivent volontiers , mêmxe au fein des villes. Elle leur donne un caraftère de timidité qui ne les quitte pas dans la fociété elles répandent peu d'agrémens ; à moins qu'elles n'aient appris en France à fentir tout le prix d'une amabilité qu'elles favent rendre touchante.

Les Créoles font três-fobres. Le chocolat , les fucreries , le café au lait furtout , voilà leur nourriture. Mais un goût qui femble plus fort qu'elles , les porte encore à refufer les alimens fains & à leur préférer les falaifons apportées d'Europe ou des mets du pays , bifarrcment préparés & connus fous des noms plus bifarres encore. L'eau pure eft leur boifîbn ordinaire , mais elles lui préfèrent par fois une limonade compofée de firop & de jus de citron. Les Créoles ne mangent guères aux heures du repas , mais indifcinc- tement , lorfqu'elles éprouvent les défirs d'un appétit dont elles fuivent toute îa dépravation.

Un fommeil trop prolongé , l'inaftion dans laquelle elles vivent , des écarts de régime de toute efpéce j des alimens mal choifis , des pafiîons vives prefque toujours en jeuj telles font les fources des maux qui menacent les

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. ^i

femmes Créoles , & les caufes qui flctrinent fitôt leur charmes : brillantes comme les (leurs , elles n'en ont aufli que la durée.

Une autre caufe de cette rapidité avec laquelle les Créoles perdent Se les moyens de plaire & leur fanté , c'eft l'habitude pernicieufe de les marier avant que la nature ait achevé toute leur croiirance. Mères avant d'avoir acquis tout leur développement , elles ne donnent la vie qu'en abrégeant la leur. Généralement fécondes , ibutenant leur grofleffe fans maladie & l'en- fantement fans accident , elles s'abufent fur ces avantages qui ne font dûs qu'à la faible fie de leurs organes.

Il me lemble voir naître l'étonnement en apprenant que dans un pays la tendrefTe maternelle eft une vertu exaltée , les enfans prefTent un fein étranger. Il n'cll: que trop vrai que s'il efl peu de femmes Créoles qui ne tentent de nourrir leurs enfans , il en efl très-peu qui achèvent de remplir ce devoir. Faibles par conftitntion & parce qu'on a hâté le moment de la maternité , faibles parce qu'elles détruifent leur eftomac & que le climat & peut-être des vices hérédit.iires ont rendu le genre nerveux très-irritable ; les Créoles font réduites à folliciter d'une efclave Je lacritice de fbn fano- pour conferver l'être à qui elles n'ont pu donner que la vie. Mais leurs enfans font nourris fous leurs yeux , elles difputent leurs careiTes à la nourrice qu'on afFranchit prefque toujours pour prix de ce bienfait ; enf^n les mères rachè- tent par leurs foins , par leurs foUicitudes , l'impuiiTance oij elles fe trouvent de fatisfaire à une loi dont l'oubh eft quelquefois cruellement puni dans d'autres climats.

Les femmes Créoles ne reçoivent aucune é.ducation à Saint-Domingue ; & quand on les juge d'après cette obfervation , on eft étonné de leur trouver un fens aufîî jufte. Leur efpiic naturel , plus dégagé de préjugés, donne à leur ame une trempe forte qui , fi elle contribue à les égarer dans ce qu'elles veulent d'irraifonnable , procure à leurs réfolutions bien dirigées un caradère de ftabi- lité dont quelques détrafteurs chagrins avaient prétendu que leur fexe était incapable.

On peut même demander avec confiance aux femmes Créoles un confeil dès qu'il intéreffe le fcntiment ou la délicateffe. Douées d'une efpèce de taél qui vaut fouvent mieux que nos principes , elles fe portent naturellement vers ce qui eft préférable. Fière , indignée de tout ce qui avilit , méprifant

DESCRIPTION

PAR

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plus que les hommes mêmes , les hommes dégradés , une femme Créole partage vivement l'affront fait à celui qu'elle aime. Il faut qu'il renonce à fa tendreffe s'il eft capable de dévorer un affront j elle n'écoutera jamais les foupirs d'un lâche & préférerait de pleurer fur fa tombe.

Il n'eft malhcureufement que trop facile de leur prouver qu'on eft digne d'elles à cet égard. La plus grande preuve du peu de fociabiHté de Saint- Domingue , c'eft le faux point d'honneur qui y maîtrife encore l'opinion. Dans un p:iys la fortune fait tant de rivaux , il eft difficile de prendre ces dehors polis qui font peut-être les premières fauvegardes de la fureta particu- lière. L'habitude de commander aux efclaves & de ne trouver que de la foumilTion, rend néceffairement le caractère un peu altier, & des Colons défen- feurs de leur propres foyers, doivent être dominés par un préjugé aufTi ancien que la Colonie ; il donne même aux magiftrats un extérieur o-uerrier.

Les Créoles font auffi naturellement affables , généreufes , compatiffantes pour tout ce qui porte l'empreinte de l'infortune & de la douleur, mais elles oublient quelquefois ces vertus envers leurs efclaves domcâiques.

Qui ne ferait révolté de voir une femme délicate à qui le récit d'un mal- heur moindre que celui qu'elle va caufer , ferait répandre des larmes , préfider à un châtiment qu'elle a ordonné ! Rien n'égale la colère d'une femme Créole qui punit l'efclave que fon époux a peut-être forcée de fouiller le lit nuptial. Pans fa fureur jaloufe elle ne fait qu'inventer pour affouvir fa veno-eance.

Ces fcénes affreufes qui font très - rares le deviennent encore plus de jour en jour. Peut-être même les Créoles perdront - elles , avec le tems ce penchant pour une domination févère , dont elles contractent l'habitude dès l'âge le plus tendre. Le foin d'en faire élever un très-grand nombre en France , l'influence des ouvrages qui font l'éloge des vertus domeftiques & .qu'elles lifent avec attendriffement , amèneront fans doute cette heureufe révo- lution. Déjà les Créoles trouvent du plaifir à adoucir le fort des efclaves qui les approchent i déjà elles prodiguent aux enfans de tous leurs efclaves des fouis qu'elles dédaignaient autrefois. Il eft plus d'une Créole eftimable dont le premier foin en s'éveillant eft d'aller vifiter l'hôpital de fon habita- tion , & de veiller à ce que les maux des nègres foient foulages , & leurs peines adoucies. Quelquefois même leurs mains délicates préparent des médj- çanjens tandis que la çonfolation coule de leur bouche perfuavive,

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. ,, Sexe charmant! Tel efl votre apanage , k douceur & la bonté. C'cft pour tempérer la fierté de l'homme, pour le captiver, pour lui rendre agréable le fo.ige de la vie, que la nature vous forma. Ne dédaignez donc pas 'de régner par les moyens qu'elle vous a donnés. Le fondateur d'une religion , en peignart avec des traits de feu un lieu de délices éternelles, a fenti qu'il fallait, poui-. exciter l'enthoufiafme , vous montrer dans ce féjour douces & belles , & il a féduit par ce tableau vraiment enchanteur !

Je ne prétends pas, dans ce tableau du caraftère des blancs qui habitent l'île Saint- Domingue , avoir recueilli tout ce qui peut le diftingucr, mais feulement offrir les principales généralités, qui en font comme la°bafe.' Il fc préfentera dans le cours de la Defcription de la Partie Françai/e , plus d'un détail relatif aux mœurs & aux caraélères de fes habiians , plus d'une exception remarquable , plus d'un fujet de louange ou de blâme , & le Leéteur attentif n'aura pas toujours befoin qu'on les lui indique , pour en être frappé. Il doit fentir,dèsàpréfent, que dans une Colonie chacun , apportant fes vices & fes vertus , fe dirige vers le temple de la fortune , félon fes opinions , k^ befoins & les circonftances , il doit y avoir des nuances fenfibles, même des diffemblances abfoluesi

DesÈsclaves.

Quoioyî les Èfclaves ne forment pas la clalTe qùî , dans la population , fuit immédiatement celle des blancs , il paraît naturel d'en parier avant que de rien dire des affranchis , puifque ceux-ci offrent le réfultat modifié de l'efclavage des uns , & de la liberté des autres.

L'obfervation infpirée par la population blanche , en ce qu'elle n'eft pas toute compofee de Créol. , doit être rcnouvellée par rapport aux Efclaves , puifque les deux tiers de ceux-ci ( qui font prefque tous nègres ), font venus d'Afrique tandis que le furplus eft dans la Colonie. Il faut donc parler d'une manière diftincle de ces deux claffes , qui ont , à certains égards , des traits qui leur font plus ou moins particuliers»

DESCRIPTION

PARTIE

Bes Efdaves venus d'Afrique.

Saint-Domingue eR: le premier lieu de l'Amérique il y ait eu des Elclaves Africains , & perfonne n'ignore qu'ils y furent introduits comme culti- vateurs , d'après l'avis de Barthélémy Las Calas , qui en avait vu quelques-uns amenés par hafard à Saint-Domingue depuis 1505. Il propoTa de les fubiliituer aux naturels de l'île , que le travail des mines rendait l'objet des plus cruelles vexations, & menaçait de faire difparaître abfolument'de leur terre natale. L'idée de Las Cafas , égaré par l'humanité même , fut adoptée , parce qu'elle offrait des moyens de plus ; car la cupidité ne cefla pas de moiffonner les malheureux Indiens.

Toutes les Colonies françaifes des Antilles eurent , dès leur nalflance , des Efclaves Africains. Mais l'île Saint-Domingue en avait déjà, puifque fes premiers conquérans en polTédaient alors , depuis près d'un fiècle & demi. On croira aifément , que dans les commencemens des tentatives des Aventuriers, ils avaient à peine quelques nègres qu'ils enlevaient, foit à terre, foit dans leurs courfes mariâmes , à leurs ennemis , & ce ne fut qu'en fe livrant à la culture , que les Colons français connurent le befoin réel des Africains. On les vit même , pendant affcz long-tems, cukiver de leurs propres mains, aiïbciés à des efpèces d'efclaves blancs, appelles Engages ou Trente-fix viois , noms qui exprimaient l'état fervile oij ils étaient & fa durée.

' Tourmentés du défir d'aller provoquer la fortune dans les Colonies , une foule d'individus fe vendaient en France pour trois ans , à un capitaine de navire qui , pour prix de Leur tranfport , les cédait à fon tour à un Colon , pour uns fomme convenue. Mais cet ulage , dont il eft affez remarquable que les Anglais aient les premiers donné l'idée dans les Colonies de l'Amérique Septentrionale , il exifte encore aujourd'hui malgré leur indépendance , ne put pas fe foutenir aux îles françaifes. Ce ne fut même que jufqu'à l'époque le tabac fut l'objet principal & même unique du commerce colonial, que les Engagés furent trouvés propres aux mêmes emplois que les nègres. Mais la culture de l'indigo & furtout celle de la canne à lucre , exigèrent impérieufement des individus plus capables de réufter à l'effet continuel d'un foleil ar,ientj & cette culture

offranç

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. o^

ofiVant à Ton tour , dans fes bénéfices , les moyens de payer les nègres que les commcrçans envoyaient prendre en Afrique , le nombre des efclaves s'eft conti- nuellement accru iufqu'au nombre que j'ai déjà indiqué , & qui b'éiève maintenant à quatre cent cinquante-deux mille.

Les Engagés qu'on avait continué de tranfporter en très-petit nombre & que plufieurs lois exigeaient impérieufement que les armateurs des navires mar- chands envoyafient à leurs frais , ne furent plus que des chefs d'ateliers de nègres ; mais depuis un grand nombre d'années , il ne refte des Engagés que le fouvenir de l'impôt que le gouvernement leur avait fubftitué & qiri a été converti d'abord en une fourniture de fufiîs que leur mauvaife qualité a fait juflement rejeter ,& enfuite en une obligation de tranfporter des foldats , des officiers ou des agens quelconques du gouvernement aux Colonies ou de celles- ci en France. On pourrait cependant ajouter que quelquefois le fouvenir des Engagés fert à réprimer l'orgueil de ces hommes qui , par des airs dédai- gneux, forcent l'amour-propre blefîé à rechercher leur origine.

Une grande partie de l'Afrique eft, pour ainfi dire , tributaire de l'Amérique à qui elle donne des cultivateurs. Saint-Domingue pofsèdc , à lui feul , au moins les trois cinquièmes des efclaves des îles françaifes de l'Amérique. L'étendue de l'Afrique , celle des parties h triilte a lieu , les immenfes intervalles qui féparent ces différentes parties , tout doit faire féntir que les mœurs des Africains réunis dans les Colonies y forment un enfemble l'on ne trouve pas exaélement les moeurs particulières de ces divers peuples. AgUrant fur le moral les uns des autres , les nuances du caraclère qui dilHn- gue l'Africain des autres habitans "du globe fe fondent en quelque forte en un tout qui ne conferve que le ton principal & qui fert à montrer l'Africain devenu colonial : c'eft cet enfemble que je veux tracer.

Ce qu'il offie de plus remarquable & qui eft le moins fournis à l'influence de la tranfplantatlon , c'eft l'infouciance dont on peut former par-tout la caraclériftique du nègre. Elle eft chez lui , fans doute , l'effet d'une tempé- rature qui rendant les premiers befoins infiniment bornés , lui ôte tous les foucis & les foins que l'homme trouve dans l'idée de l'avenir. De cette difpofition de l'ame doit naître inévitablement l'indolence , & c'eft l'état favori du nègre. Privé de toute é.lucation , livré à tous les préjugés , à toutes les terreurs de l'ignorance , il eft faible & craintif quoiqu'il puiffe s'élever au Tom, I, jy

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DESCRIPTION DE LA PARTIE

mépris des dangers phyfiques , préclféraent parce que fon imagination perd fon empire à leur égard.

Les qualités corporelles varient extrêmement chez les nègres à raifon des dlfférens points de l'Afrique ils ont reçu le jour. Pour mieux remarquer ces qualités , la manière la plus sûre eft de les obferver dans leurs rapports ai'ec ces lieux eux-mêmes ; d'autant qu'elle fera voir de combien de peuples li population noire de la Colonie eft tirée.

Lcrfqu'à la naiffance du feizième fiècle , les Portugais commencèrent à introduire quelques nègres en Amérique , ce furent les environs du Sénéga qui les fournirent^ & c'eft encore la partie la plus Septentrionale de l'Afrique l'on va chercher des efclaves. On y amène quelquefois auffi , en très- petit nombre il eft vrai, des Maures , des defcendans ou des viéli mes de ces Arabes procréés d'Ifmaël , qui répandirent comme un torrent débordé dans l'Afrique vers le milieu du feptième fiècle & dont les connaifTances étonnent encore l'Europe qu'ils ont contribué à éclairer. Ces Maures ou Arabes , placés le loncr du fleuve Sénégal , font une guerre cruelle aux nègres leurs voifms & vont même à de très-grandes diflances dans l'intérieur de l'Afrique che.r- cher des efclaves qu'ils vendent , ainfi que leurs prifonniers nègres , pour payer un tribut à l'Empereur de Maroc fous le joug duquel ils font courbés. Malo-ré l'infériorité de leur nombre , les Maures ufent envers les Nègres d'une audace qu'on a de la peine à concevoir , & c'eft dans les cas extraordinai- rement rares ceux-ci réfutent avec fuccès , qu'ils vendent quelquefois, à leur, tour , parmi d'autres nègres , des Maures , qu'ils maffacrent le plus fouvent tant ils les haïiTent. C'eft ainfi qu'on a vu des Maraboux , livrés par les nèo-res fur lefquels ils exercent cependant .un empire d'autant plus abfolu qu'il eft fondé fur la fupcrftition , aller montrer à une colonie conquife autre- fois par les Efpagnols , des efclaves ilTus de ceux qui furent auffi autrefois les conquérans de l'Efpagne.

Les nègres Sénégalais , furent encore les premiers qu'apportèrent aux Colons français les Compagnies , qui parvinrent à fe faire accorder le privilège exclufif d'un commerce, que les étrangers firent feuls dans les premiers tems de la Colonie de Saint-Domingue. Ces nègres font grands & bienfaits, élancés, d'un noir d'ébène. Leur nez eft allongé , & aflez femblable à celui des blancs j leurs cteveux font moins crépus & plus fufceptibles de s'étendre &: d'êçre treflCés^

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FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 27

que l'efpèce de laine qui couvre en général la tête de l'Africain. Dans Ton moral, le Sénégalais a auffi des marques d'une efpèce de fupériorité -, lui, que les Maures fubjuguent , quoique belliqueux & aguerri. Il eft cultivateur, intelli- gent , bon , fidèle , même en amour , reconnaiffant , excellent domeilique. Vivant de petit mil , de maïs & de riz , il eft très-fobre , très-propre à la o-arde des animaux , difcret & fur-tout filencieux, qualité fi rare chez les Africains^ & qu'on ne prife pas afîez chez les peuples policés.

Les Tcdoffes , voifins des Sénégalais , n'en diffèrent guères que parce qu'ils font encore plus grands. On peut comparer aux Sénégalais , les nègres du Cap-Verd, qui bordent le pays des Yoloffes , & qu'on nomme fort impropre- ment aux Antilles dc% 'Calvaires. Leur couleur noire , eft encore plus foncée que celle du Sénégalais ; leur taille eft avantageufe , leurs traits font heureux , & lea femmes auraient tojs les caraétères de la beauté, fi leur gorge n'excédait pas quel--' quefois par fa groffeur, les belles proportions. Des dents d'un ivoire éblouifiânt , gArniiTent une bouche d'oîj fort un fon doux , & fur lequel il femble qu'influe le lait qui eft leur nourriture favorite. Qiii croirait qu'on peut reprocher aux hommes ^ à qui la nature préfente de pareilles compagnes , un penchant qui l'outrao-e !

Les Feules , appelles vulgairement Pcules ou Foulards , voifins des Sénégalais & des Yoloffes, mais plus intérieurem.ent placés, font affez femblabks aux Sé- négalais parla taille feulement, car leur couleur eft rougeâtre.-

C 'eft des points qui font encore plus à i'Eft du Sénégal , que viennent le? Bamharc.s , les hommes de la plus haute ftature qus donne l'Afrique'', mais' qui ont , fur \\n vifage trifte , de longues marques qui dekendent des tempes vers le cou , & qur s'élargiffent à leur milieu. Le Bambara eft lent, fa démarche mal afiurée peint l'indolence , & telle eft l'opinion qu'il a fait concevoir , ainfi que d'autres nègres amenés de plufieur^ centaines de lieues à I'Eft de l'Afrique & vendus avec lui , fous la dénomination générique de Bambara , que ce mot fert à indiquer un grand corps fans grâces. Le fobriquet qu'il a aux îles, eft celui de Voleur de dinde s^ & Voleurdemoutcns, dont il eft très-friand.

Les flambas, voifins des Bambaras,font auffi grands qu'eux, mais ils n'ont paî

un extérieur auffi gauche , & ils ont trois longues raies fur chaque côté du vifao-e.

Il faut ranger enfuite les Mandingues. Ils habitent au Sud des Yoloffes, fur la.

côte qui porte leur nom , & lur hi bords de la rivière de Gambie. Ici la teints

du noir^dt la- peau s'affaiblit, & le caraélère a-changé encore plus,- Le Mandingiit

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DESCRIPTION DE LA PARTIE

efl: un maître févére , quelquefois cri^el , & il eft fripon par habitude ; fa princi- pale nourriture eft le riz. Mais l'efclave Mandingue, par cela même qu'il a été plié violemment au joug, eft bon à employer aux îles fon fort eft am.élioré & il y perd quelquefois fon penchant pour le larcin.

Prefque en face des Mandingues , & en tirant au Midi , font les îles des ^Hf^-S'^f^ ' dont la traite appartient aux Portugais. Il en vient fort rarement , ainfi que des paities voifines , des Sc/cs , & quelques nègres très-guerriers qui ont dans leur pays l'ufage de boucliers de peaux d'éléphant de toute leur hauteur, Se derrière lefouels ils font à l'épreuve de la balle. Ces nègres font pour les habitations de bons chaffeurs , & des gardiens fûrs des places à vivres.

Tous les Africains dont j'ai parlé juiqu'ici, & qui font embarqués fur divers points d'une côte qui comprend environ trois cens lieues, depuis le dix- feptième degré de latitude Septentrionale , eft placée l'embouchure de la rivière du Sénégal , jufqu'à Serre -Lione, font en général Mahométans , du moins ceux qui habitent près de la mer. Mais cette religion eft mêlée d'une .. _ idolâtrie, qui prévaut d'autant plus , qu'on pénètre d'avantage dans l'intérieur, & fouvent mxême les preuves de la circoncifion , font les feules auxquelles on peut reconnaître qu'ils font foumis à des idées de Mahométifmie.

. Après Serre-Lione, allant au Sud, fe trouve la Côte des Graines ou de Malagiiettâ ou du Poivre , qui finit au Cap des Palmes, puis la Cote d'Ivoire ou i^(?^ Dé'«/j , qui fe termine au Cap ApoUonie. C'eft de la côte de Malao-uette que viennent les Bouriquis , les Mijérables ; non loin d'eux font les Mefurades ou Çangas , parmi lefquels ceux qui habitent vers le haut des rivières, font anthro- pophages. Mais la traite de la côte de Malaguette & celle de la côte d'Ivoire appartiennent exclufivement aux Anglais; de manière qu'on ne voit qu'infiniment peu de ces nègres à Saint-Domingue , ils ne font introduits que par le commerce interlope. Ces nègres font très-hardis , prompts à la révolte , aimant la défertion , & en général très-peu propres à la culture coloniale. Les nëores du Cap des Palmes & des lieux circonvoifins, font très-adroits à la chaffe & à la pêche , très-grands nageurs & plongeurs audacieux.

Vient enfuite la Côte d'Or, qui fournit beaucoup de nègres à Saint-Domino-ue, l'on eft dans l'ufage de comprendre dans cette côte , qui commence au Cap ApoUonie & qui finit à la rivière de Volta , la Côte des EJclaves , qui fuit cette îivière au Sud, & qui eft entre elle &: le Bénin. Les nègres de la Côte d'Or

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FRANÇAISE DE S A î N T = D O M I N G U E. 29 font en général bienfaits & intelligens j mais on leur reproche d'être communé- ment trompeurs, artificieux, diffimulés, pareiTeux, fripons, flatteurs, gourmands/ ivrognes & lafcifs. Ils ont l'œil étincelant , l'oreilie petite , les fourcils épais , le nez applati & légèrement recourbé , la bouche aiTez grande , les dents blanches & bien rangées , la peau iuifante & les cheveux fufceptibies d'être trèfles.

Ces nègres font connus dans la Colonie fous diverfes dénominations , parce que la Côte d'Or renferme plufieurs populations difixrentes , & que le langage y varie à de très-petites diflances. La plus générale de ces dénominations , celle qu'on y regarde prefque comme générique , efl; celle à' Âradas , qui s'efl: formée de la prononciation corrompue d'Jrdra, nom de l'un des royaumes de la Côte des Efclaves , mais on fait aufli diftinguer les vfais Aradas des autres.

L'ufage a encore fait confidérer comme nègres de la Côte d'Or , ceux qui {ont tirés du Cap Laho ou Lahou , qui eft à la Côte d'Ivoire , & par cette raifon on les nomme Caplaous. Ils foBt intelligens, petits, m.ais forts.

La véritable Côte d'Or procure d'abord les Mirées dont le pays fournit de l'or de mine & non pas feulement de la poudre d'or. Leur peau' efl: d'une nuance qui tient prefque le milieu entre le noir & le cuivré ; puis les Jgouas leurs très-proches voifins avec lefquels ils n'ont de différence que par leurs dialeftes ; enfuite des 6"^^, des Fa;mns. Ces habitans de la Côte d'Or font très-orgueilleux , livrés à des guerres continuelles , capricieux & prompts à fe donner la mort.

De la Côte des Efclaves, qui n'a pu recevoir ce nom particulier dans une partie du monde la fervitude eft univerfellement connue que parce que l'efclavage y eft plus hideux & que le fang de ceux qui y font afîervis eft verfé fous le plus léger prétexte , on reçoit les Coiocolis qui habitent le royaume ,de Cote le plus feptentrional ^e cette Côte , puis des Pops , plus entre- prenant que les premiers; les Fidas ou Feëdas placés au Sud & qui précè- dent les Jrdras ou Jradas & de l'intérieur viennent des Fonds , des Mais , des Joujas , des 3ûs & des Ni?gos.

L'mtelligence eft un caraftère commun à tous les nègres de la Côte d'Or & à ceux de la Côte des Efclaves', mais les mœurs de? derniers font vraiment fanguinaires , furtout chez les Judas ou Jradas proprement dits, dont la férocité eft aflez connue par tout ce que l'hiftoire a publié ,de vrai mais de prefque

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5S DESCRIPTION DE LA PARTIE

incroyable fur les Behmeis a qui les Rois de Juda ont fait aimer le fan^. à force d'en répandre eux-mêmes.

Tous ces nrgres que je confondrai auffi pour être mieux entendu de3 Colons de Saint Domingue , n'ont pis la peau d'une couleur réellement noirs mais toujours d'une teinte jaunâtre qui fait qu'on pourrait en prendre plu- fieurs pour des mulâtres , fi des marques plus ou moins multipliées , plus o-u moins ridicules pour l'œil qui n'y a pas été accoutumé dès l'enfance ne montraient qu'ils font Africains & nèo-res.

Il eft m.ême de ces m.arques , par exemple celles des nègres Mines, qui les défigurent parce qu'elles les déchiquetent. L'orgueil s'ell emparé de ce trait national & il eft des lieux la prérogative de s'enlaidir eft un droit qui n'appartient qu'aux rangs élevés i car en Afrique aum il y a- des rangs. Oa a même vu des nègres Mines reconnaiflant des princes de leur pays , à ces fignes bifarres, fe profterner à leurs pieds & leur rendre des hommages dont 3e contrafre avec l'état de fcrvitude auquel ces princes étaient réduits dans la Colonie offrait un tableau aftèz frappant de l'inftabilité des grandeurs humaines.

Les nègres de la Côte d'Or font aélifs , adonnés au commerce & ce o-oût ils le manifeftcnt aux îles, ils en perdent un autre, celui de man^-er les- chiens dont on a fait le fobriquet particulier des Aradas ; car on aime afîez aux Colonies à cara-flérifer ainfi lesdiverfes nations Africaines : l'on dit donc Arada mangeur de chiens ou Avare ccr,m$. un Arada; car ce vice eft très-fort chez eux (*).

On eftin-iC les nègres de la Côte d'Or p^ôur la" culture , mais en o-énérâl leur caraiflêre altier en rend la conduite difficile & elle exige des maîtres qui fâchent les étudier.- C'eft principalement à l'égard des Jbcs- qu'une grande furveillance eft néceiTaire, puifque le chagrin ou le mécontentement le plus léger les porte au fuicide dont l'idée loin de les épouvanter femble avoir quelque chofe de féduifant pour eux , parce qu'ils adoptent le dogme de la tranfmigradon des âmes. On n'a vu que trop fouvent les Ibos d'une habitation former le projet de fe peiadre tous pour retourner dans leur pays. Il y a lons- tems qu'on oppofe à leur erreur une de leur propres opinions ; lorfqu'cn

(*^ En Créol : " Rada mangé chien „. " VaiicHé tan com' Rada

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 31

n'a pu prévenir abfQlument ce voyage pythagoricien , on fait couper h tête du premier qui fe tue , ou feulement fon nez & fes oreilles que l'on conferve au haut d'une perche ; alors les autres convaincus que celui-là n'ofera jamais reparaître dans fa terre natale ainfi déihonorc dans l'opinion de fes compatriotes & redoutant le même traitement , renoncent à cet affreux plan d'épxiigration.

Cettr difpofidon de l'ame qui fait défigner les Ibos par ces mots Créols : 3os pend' cor à yo , ( les Ibos fe pendent ) fait que beaucoup de Colons redoutent d'en acheter; mais d'autres par cela même qu'ils en pofsèdent déjà les préfèrent parce qu'ils font très-attachés les uns aux autres & que les nouveaux venus trouvent des fecours , des foins & des exemples dans ceux qui les ont devancés.

Les femmes Aradas , caufeufes éternelles , font rarement employées comme domelViques , attendu que de tous les Africains les Aradas font ceux qui par- yiennent le moins à parler le français & que c'eft à l'entendre dans leur bouche qu'on peut faire confifter la plus grande épreuve de ceux qui fe flattent ,de pofféder le langage Créol. Ces femmes font auffi accariâtres & querelleufes j .on les reconnaît extérieurement à des hanches & à des fefîes dont l'ampli- tude eft devenue le dernier terme de toute comparaifon de ce genre. Une -étude pouffée plus loin ferait rencontrer d'autres traits d'autant plus particuliers qu'ils fuppofent des ufages évidemment contradidoires ; l'excifion des nymphes ou leur dilatation dans une étonnante proportion ; dilatation qu'accompagne .celle d'une autre partie , au point qu'un fexe pourrait en quelque forte rem- plir le rôle de l'autre.

Mais il eft tems de palTer au Bénin qui ne donne que peu de nègres à Saint-Domingue , parce qu'on eft dans l'ufage d'y facnfier les prifonniers .& ce n'eft que depuis peu de tems qu'on y voit quelques efclaves du royaume .d'Ouaire qui eft limitrophe du Bénin au Sud. Ces derniers font cependant fort doux malgré .ce voifinage & ils font les uns & les autres d'une teinte plus foncée que ceux de la Côte d'Or. Ce font les Anglais qui font prefque Jtoute la traite de ces deux royaumes , ainfi que celle du Calbar ou Galbar dont les nègres , quoique de la taille de ceux d'Ouaire & du Bénin, font taci- lurnes & attaqués du fcorbut parce que leur pays eft marécageux. On ne fait .pas cas à Saint-Dcmingue des nègres du Bcnin parmi lefquels viennent les

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S C R I P T I O N

DE LA PARTIE

Mokos , ni de ceux du Galbar. AufTi a-t-on.pris le parti de les annonce? Goinme Ibos afin de ne pas réveiller "la prévention & l'on uie de la mêir.e précaution pour les nègres de la rivière du Gabon qui font encore plus au Sud que ceux du Galbar , mais qui font auffi mai-lains & auffi maladifs.

Les Africains , depuis le Cap Apollonie commence la Côte d'Or juf- qu'au Galbar, font tous plongés dans la plus ténébreufe idolâtrie à laquelle ils mêlent des pratiques qui appartiennent évidemment au mahométifme. Ils n'eft pas jufqu'aux reptiles les plus dégoutans qui ne foient déinés dans quelque lieu, & Eofman, dans Iba voyage de Guinée , raconte le fait de l'extermi- nation générale des cochons , parce que l'un d'eux avait mangé un ferpent , tandis que cet inftincl rend les cochons encore plus précieux aux habitans de celles des Antilles les fcrpens font éprouver les plus vives & les plus ufres craintes.

Nous fomm es parvenus aux nègres qui font les plus com.muns à Saint- Domingue, èi qu'on y prife beaucoup ; c'eft-à-dire, à ceux de la Côte de Congo & d'Angole , qu'on connaît dans la Colonie fous le nom générique de Congos. C'eft de cette immenfe étendue qui, du Cap Lopez au Cap Nègre, comprend près de trois cent lieues comptées en ligne droite , que l'on reçoit quelques Mayombês , placés vers l'Eft-quart-Nord-Eft , les Ccngos proprement dits, qui font au milieu, puis les Movjomhés & les Mondongues , qui font pris à i'Eit dans l'intérieur, & qu'on conduit au Congo, mais qu'on doit bien difcinguer des habitans de la Côte d'Angole, comme je vais le faire voir.

Les Mayorabés que l'on traite particulièrement à Malimbe & à Loano-o ,■ ou que donne quelquefois Gabimde ; ou les Malimbes , tirés du royaume du même nom , font com.m-e tous les Congos, d'une taille moyenne & d'une nuance qui tient le milieu entre celle du Sénégalais, & celle des nègres confidéres en général comme nègres de k Côte d'Or, quoique ces derniers placés entre Serre-Lione & le Cap Lopez, foient plus au Nord qu'eux. Les nègres du Zaire , qui font entre Gabimde & Ambris , montrent auffi dans leur caracftère une teinte de fierté , qne n'ont pas les autres habitans qui les avoifment.

Les vrais Congos ou F'ranc-Ccngos , pour me fervir de l'expreffion de Saint- Domingue , fortent des royaumes de Congo & d'Angole , & font , comme tous ceux de cette Cote , d'une douceur & d'une gaieté qui les fait rechercher^ Aimant le chant , la danfe & la parure ils font d'excellens domeftiques >

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FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. ^j

& leur intelligence, leur facilité a parler purement le Créol, leurs figures enjouées & fans marques , furtout chez les femmes , qui n'ont que deux petites élevures près des tempes & que la coquetterie pourrait ne pas toujours condamner , les fait préférer pour le fervice des maifons ; on en fait auffi d'habiles ouvriers & de bons pêcheurs. On prife beaucoup les femmes Congos pour la culture , parce qu'elles y font accoutumées dans leur pays , & qu'en général les Congos y vivent de manioc , & encore plus de bananes , qu'ils aiment tellement, qu'on les caraftérife en difant : Congo mangé banane , ( Congo mangeur de bananes). D'ailleurs excellens mimes , ayant toujours le rire fur la figure , ils font précieux dans un atelier ils appelent la gaieté , qui ne conver- ,tit pas toujours le travail en délaffement, mais qui retarde du moins la fatigue qui marche à fa fuite. Peut-être auffi, que dans un pays oij les mœurs n'ont pas une pureté exemplaire , le penchant des négreffes Congos pour le libertinage a-t-il augmenté celui qu'on a pour elles.

Il y a beaucoup de Congos qui ont des idées de catholicité , notamment ceux de la rivière du Zaïre. Elles leur font venues des Portugais , mais elles n'onC pas banni celles du mahométifme & de l'idolâtrie ; de manière que leur religion forme un affemblage alfez monftrueux. On peut leur reprocher d'être un peu enclins à la fuite.

Tous ces traits du caractère des Congos les rend abfolument diffembkbles d'avec les Moufombés & les Mondongues , leurs voifins. Jamais on n'eut un caraftêre plus hideux que celui de ces derniers , dont la dépravadon eft parvenue au plus exécrable des excès , celui de manger leurs femblables. On amène auffi à Saint-Domingue de ces bouchers de chair humaine , ( car chez eux il y a des boucheries l'on débite des efclaves comme des veaux), & ils y font, comme en Afrique , l'horreur des autres nègres , & notamment des Congos , qui , à caufe du voifinage , font le plus expofés à leur cruauté. On les reconnaît à leurs dents incifives , toute fciées en autant de canines aiguës & déchirantes. On a eu à Saint-Domingue des preuves que des Mondongues y avaient gardé leur odieufc inchnation, notamment en 1786, dans une négreffe accoucheufe & horpitalièrc fur une habitadon des environs de Jérémie. Le propriétaire ayant remarqué que la plupart des négrillons périmaient dans les huit premiers jours de leur naiflance , fit épier la matrone j on lafurprit mangeant un de ces enfant récemment inhumé;, & elle avoua qu'elle les faifait périr dans ce delTcin.

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DESCRIPTION DE LA PARTIE

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Les Mondongues paraiffent néannioins affez fcnfibles aux reproches des autres nègres , pour qu'on croye qu'ils fentent eux-mêmes l'horreur de leur penchant féroce. Oa fait d'ailleurs que les Congés tâchent de les avoir jeunes , & qu'ils les gardent parmi eux , pour leur ôter les principes qu'ils peuvent avoir fucé dans leur pays. Mais quant à un goût honteux que les femmes furtout rappellent avec amertune aux Mondongues, on prétend que ni au Congo ni dans la Colonie, en ne réuffit pas toujours à le leur faire perdre.

On ne voit , point à Saint-Domingue , d'Africains venus du relie de la côte Occidentale de l'Afrique , qui va fe terminer au Cap de Bonne- Efpérance. La Côte d'Angole eft dans cette partie , la borne de la traite pour les Colonies françaifes d-l'Amérique ; car celle du royaume de Benguèle eft aux Portugais. On y a cepen.iant vu quelques nègres du Monomotiipa & de Madagaftar, mais on les devoit à des circonftances fortuites, & ce n'eft que depuis quelques années, que la côte Septentrionale de l'Afrique a augmenté les cultivateurs de Saint-Domingue, de quelques nègres Mozambique?.

On diftingue parmi eux , les Mozar^^iques proprement dits , les ^i/ci , les ^uiriam , les Montfiat , qui font les plus propres à la culture , & d'autres nègres appelles auffi Mi;2:.?;;?%«^j , mais qui viennent de points plus avancés vers le Cap de Bonne - Efpérance , & qu'on ne peut pas fe flatter de plier à la fervitude. Les vrais Mozambiques font d'une nuance qui n'eft pas extremem^ent noire, d'une taille plus avantageufe que celle des Congos, mais la dlfpropordon de leurs bras avec leur corps, dénote affez les affeftions de poicrine auxquelles ils font très-fujets. Fort doux , très-intelligens , ils ont les uns pour les autres un attachement, qui les porte à fe rechercher , & toutes les démonftrations de l'amitié accompagnent leur rencontre.

Déjà malheureux par une complexion faible , beaucoup d'entr'eux le {ont encore par l'effet d'une pradque révoltante, ( dont d'autres Africains offrent auffi quelquefois des preuves aux îles ), U qui leur enlève le titre d'homme en leur laiffant la vie^ furtout lorfque viélimes involontaires de ce crime , qu'ils cherchent conftamment à tenir fecret, ils fe l'entendent reprocher , eux qu'on ne peut pas en confoler. On fait que l'Orient de la péninfulc d'Afrique fournit par milliers des efclaves à l'Afie , ils font deftinés à être eunuques , & l'on affure mêm.e qu'elle envoyé de ces derniers en Aoiffinie & en Arabie.

Tels font les divers habitans de l'Afrique réunis à Saint-Domingue ^ qui

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 35 devient déforiTiais leur patrie, & ils prennent une manière d'être, oui ne peut ni refîembler à celle qu'ils avaient dans les lieux de leur origine, ni en .différer abfolument.

Il y a bien des endroits de la Colonie , oii la nomenclature que j'ai donnée cil plus nombreufe ; mais cette difrérence ne vient que de ce que des nègres interrogés fur le lieu de leur naifîance , en citent le canton qu'on transforme en royaume , comme fi l'on diflinguait un Havrais d'un Normand & d'un Français.

Les Africains devenus habitans de Saint-Domingue , y refient en vénérai indolens & parefTeux , querelleurs , bavards , menteurs & adonnés au larcin. Toujours livrés à la plus abfurde fuperflition , il n'eft rien qui ne les efîraye plus ou moins. Incapables de clafTer dans leur efprit les idées religieufes , ils font confiller toute leur croyance dans les démonftrations extérieures. S'ils vont aux éghfes , ils y marmotent quelques prières qu'ils favent mal , ou bien ils y dorment. Ils ont cependant leurs dévots & furtout leurs dévotes , dont les grimaces feraient même envie à certaines dévotes européennes , qui ne feraient pas toujours capables de leur apprendre quelque chofe en hypocrifie.

Comme les nègres Créols prétendent , à caufe du baptême qu'ils ont reçu , à une grande fupériorité fur tous les nègres arrivant d'Afrique , & qu'on défigne fous le nom de Bojals , employé dans toute l'Amérique efpagnole ; les Africains qu'on apoflrophe en les appellant Chevaux , font très-empreffés à fe faire baptifer. A certaines époques telles que celles du Samedi Saint & du Samedi xle la Pentecôte , oij l'on baptife les adultes , les nègres fe rendent à l'églife , & trop fouvent fans aucune préparation , & fans autre foin que de s'affurer d'un -parrain & d'une marraine, qu'on leur indique quelquefois à l'inllant, ils reçoivent le premier facrement du Chrétien , & fe garantiffent ainfi de l'injure adreffée aux non-baptifésj quoique les nègres Créols les appellent toujours baptifés debout. - Le refpea des nègres pour leur parrain & leur marraine eft pouffé fi loin , qu'il .l'emporte fur celui qu'ils ont pour leur père & pour leur mère. Jurer la marraine d'un nègre , c'eft lui faire l'injure la plus fanglante , & on les entend après de longues querelles, dont le trait capital qui paraît venir du royaume d'Angole , .eft d'adreffer à la partie qui caraftérife le fexe de la mère & de la marraine, <ies injures fouvent extraordinaires par leur bifarrerie, s'écrier: il m'a infulté » mais il n'a pas cfé jurer ma marraine. Cet afcendant eft même un objet qui doit fixer l'attention des maîtres -, car fur une habitation , par exemple , il n'eft pas

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36 DESCRIPTION DE LA PARTIE

rare qu'un nègre abufant du titre de parrain , fe faffe fervir par un nouvel arrivé , & augmente ainfi le travail de ce dernier , d'une manière fouvent nuifible pour fa fanté, f)arce qu'il n'ell pas encore acclimaté. Les nègres s'appellent entre eux frères Sz/a'/os , lorfqu'ils ont en commun un parrain ou une marraine.

Les nègres croyent à Tintlaence malheureufe de certains jours ; par exemple , du vendredi, & s'abftiennent alors de rien entreprendre de ce qu'ils croyent important. Si un nègre fe choque le pied droit, il eft content , c'eft le bon pied ; mais fi c'eft le gauchp , cela le trouble. Si même il s'eft heurté de ce pied concre quelqu'un , il faut qu'on lui donne un petit coup du pied droit : il appelle cela lui rendre fon pied. Mais ce qui l'irrite , c'eft de voir paiTer un balai fur quelques parties de fon corps; il dem.ande auffitôt fi on le croie more & demeure convaincu que cela abrèo-e fa vie.

Les nègres croyent à la magie & l'empire de leurs fétiches les fuît au- delà des mers. Plus les contes font abfurdes plus ils les féduifent. De petites figures groffières , de bois ou de pierre , repréfentant des hommes ou des animaux , font pour eux autant d'auteurs de chofes furnaturelles & qu'ils appellent garde-corps. Il eft un grand nombre de nègres qui acquièrent un pouvoir abfolu fur les autres par ce moyen & qui fe fervent de leur crédulité pour avoir de l'argent, de la puiiTance & des jouiffances de tous les genres, même celles que la crainte ne devrait pas favoir ravir à l'amour.

On fera moins étonné de cette efpèce d'affervifTement fi l'on confidère que parmi les Africains tranfporcés en Amérique , il y en a peut-être un quart qui ont été vendus d'après un jugement de leur compatriotes qui les a dé- claré forciers. Heureufe la partie du monde oh. on les envoyé pour expier ce crime , fi celui d'empoifonnement qui donne auffi lieu à un grand nombre de jugemens de déportation était auffi imaginaire que l'autre ! Ce n'eft pas que ces monftres qui mettent leurs foins à faire périr leurs femblables foient auffi communs aux Colonies qu'on l'a crû pendant long-tems , & qu'on doive leur attribuer tous les m.aux produits par des caufes très-phyfiques & dépendantes du climat. Mais il eft malheureufe ment trop certain que de vieux Africains profelTent à Saint-D'omingue l'art odieux d'empoifonner; je dis pro- fcfîent, car il en eft qui y ont une école haine & la vengeance envoyent plus d'un difciplc.

Chez les nègres 3 comme chez tous les peuples nan-civilifés , les geftes

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. j;

font très-multipliés & ils forment une partie intrinsèque du langage. Ils aiment furtout à exprimer les fons imitatifs. Parlent-ils d'un coup de canon ? Ils ajoutent boume -, un coup de fuCû , poum ; un fovfRtt , pimme ; un coup de pied ou de bâton bimme -, des coups de fouet, v'iap v'iap. Eft-on tombé léo-èrement ? c'efl: bap ; fort , c'cft boum ; en dégringolant , blou coutoum -, & toutes les fois qu'on veut rendre un fon augmentatif, on le répète kùi , loin , loin, loin, qui exprime une grande diftance.

Les nègres aiment les proverbes & les fentences. Ils en ont même de très- moraux. Après une faute , on dit communément en fe repentant : Ah ! fif avais Ju\ Les nègres en ont tiré ce proverbe: Si mon conné ! pas jamais douvan ^ U toujours derrière , pour marquer qu'on ne réfléchit que lorfqu'il n'en efl: plus tems.

Tous les Africains font polygames à Saint-Domingue & jaloux. Les mariao-es y font extrêmement rares entr'eux , & les maîtres les plus religieux font pref- qu'obligés de renoncer à les porter à cette union qui n'eft qu'un fujet de fcandale. L'influence de leurs mceurs primitives & la difproportion même du nombre des femmes comparé à celui des hommes , dont les premières ne forment guéres qu'une moitié , font des caufes très-naturelles de cette plura- rite que le climat favorife encore.

Les nègres maltraitent violemment les négreffes qui les trompent ou qu'ils foupçonnent de les avoir trompés , & il en efl: parmi celles-ci que ces mauvais traitemens attachent encore , lors mêmes qu'ils ne les dégoûtent pas d'être infidèles. Les négreflTes ont auffî leurs accès de jaloufie , mais ils font tou- jours relatifs à leurs forces , parce qu'elles redoutent d'irriter celui qu'elles accablent de reproches. Malheur à lui cependant fi fon amante efl: vigoureufe, car il doit craindre alors quelque chofe de plus que la menace.

Cependant , en général , les Africaines accoutumées à des maris polygames , n'ont pas une jaloufie furieufe > & il eft même afîbz commun d'en voir plu- fieurs qui viyent dans une forte d'harmonie quoiqu'elles aiment le même objet. Elles; fe nomment alors entr'elles matelotes ; mot tiré d'un ancien ufage des Flibufl:iers qui formaient des fociétés dont les membres s'appellaient^ réci- proquement matelot. Parmi ces femmes , comme parmi toutes les autres, il y a une efpèce de ligue contre les hommes, & fans s'aimer, fans pref- que fe connaître , elles font volontiers officieufes l'une pour l'autre dès qu'il

3S DESCRIPTION DE LA PARTIE

s'agit de rendre un amant dupe. On ne faurait même croire jufqu'à quel point les deux fexes aiment à fe charger du rôle qui prépare la féduflion.

Un caractère très-diftinftif des négreffcs nées en Afrique , c'efl leur pen- chant invincible pour les nègres. Ni leurs habitudes avec les S'a-^ ^ ni les avantages qu'elles y trouvent , & au nombre defquels l'afFranchifTement fe rencontre fouvent, pour elles ou pour leurs enfans, ni la crainte d'un châàment que l'orgueil & h jaloufie peuvent rendre extrêmement févère , ne ioat ca- pables de ics retenir. Elles combattent plus ou moins long-tems , ou cachent plus ou moins heureuiemenc cette inclination qui finit toujours par l'emporter ; & l'on en a la preuve dans le choix public qu'elles font toujours d'un nègre lorfqu'un événement quelo-que , en les rendant à elles-mêmes, détruit leurs rapports avec des Blancs. L'analogie des penfées , celle du langage, l'égalité parflùte , la familiarité qui en réfulte & qui n'eft pas le moindre charme de l'amour , font uns doute les principales caufes de cette tendance que fortifie l'éducation primitive. Peut-être auffi (& j'ai entendu plufieurs négreffes l'avouer) l'avantage que la nature , ou l'ulage du vin de palme a donné aux nègres fur les autres hommes dans ce qui conftitue l'agent phyfique de l'amour , a-t-elle une grande influence dans ce choix pour lequel le Blanc n'efl qu'un ehétif concurrent.

Ce qui a cependant de la peine à s'accorder avec les faits que je viens de rapporter , c'eft d'amour-propre que les négreffes Africaines mettent à être réputées créoles. Les nègres de leur côté ne font pas exempts de ce défir : tous aiment à être au moins confidérés comme venus en bas âge dans la Colonie. C'eft une fuite de cet amour-propre qui les engage à refufer de fervir d'interprètes à ceux de leur nation qui arrivent , fous le prétexte qu'ils ont oublié leur langue ; & comme il faut des inconféquences à l'homme de tous les pays , les Africains gardent machinalement l'habitude de s'appeller entr'eux hâtïmens lorfqu'ils ont été tranfportés dans le même navire , ce qui les décèle.

Un amour-propre d'un autre genre eft caufe qu'ils refufent affez obftiné- ment de donner des détails fur les moeurs de leur pays , parce qu'on ne leur diffimule pas affez combien on les trouve ridicules. Il n'y a guères que ceux venus déjà vieux qui s'en entretiennent quelquefois ou qui en parlent aux enfans blancs. C'eft ainfi qu'on fait qu'ils adorent toutj les mont.ignes ^ les arbres, les mxDuches à miel, les caymans, &c. &c.

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FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 39

Il y a trop d'analogie, même de reflèmblance , entre les productions natu- relles de l'Afrique & celles de Saint-Domingue pour que la vue de celles- ci faffe éprouver aux nègres un grand éconnement lorfqu'ils débarquent. Mais prefque tous les objets d'art les frappent. Parmi ceux-ci ce qui les furprend le plus c'eft la réflexion produite par une glace. Le nègre s'y contemple il palpe le verre , il court vite par derrière , pour y faifir un fécond lui- même. Convaincu de l'inutilité de cette tentative répétée , il fait mille fmge- ries , mille grimaces & prend toutes les attitudes pour jouir d'une imitation dont rien ne peut lui expliquer. Une montre produit d'autres fenfations qui l'intéreffent encore j il croit au premier inftant qu'un animal eit la caufe du mouvement.

Il eft des nègres à qui le vin caufe une vive horreur , la première fois qu'on leur en préfente. Comme c'eft d'ordinaire du vin de Bordeaux ou de Provence , qui cft d'un rouge foncé , il le prend pour du fang , & ce liquide réveille les idées de crainte qu'il a eues en fe voyant tranfporté dans un navire , par des Blancs. Mais rien n'efl moins durable que cette impreffion de la liqueur bachique» à laquelle ils finiflfent toujours par reprocher de n'être pas affez piquante pour leur palais ,& ils lui préfèrent bientôt le tafia, qu'ils aiment fouvent jufqu'à l'excès.

Comme ce qui me refte à dire des nègres d'Afrique fe rapporte également aux nègres Créols , il eft naturel que j'entretienne d'abord le Leéleur de ce qui elt pardculier à ces derniers.

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Des Efdaves Créols.

Les nègres Créols naiflent avec des qualités phyfiques & morales , qui leur donnent un droit réel à la fupériorité fur ceux qu'on a tranfportés d'Afrique; & ce fait qu'ici la domefticité a embelli l'efpèce , en appuyant une vérité de l'Hiftorien fublime de la nature , pourrait peut-être fournir matière à douter par rapport aux excès qu'on a reproché au defpotifme des maîtres.

Il eft aifé de fentir cependant ,, que les qualités du nègre Créol ont elles-mêmes des degrés de comparaifon , parce que le produit de -deux nègres Créols , pas- exemple , a de l'avantage fur celui de deux nègres Bambaras, U ainfi des autres

40 DESCRIPTION DE LA PARTIE

combinaifons & du croifement de peuples difFérens ; & cette dernière raifon efl peut-être même , une des plus influentes. A l'intelligence , le nègre Créol réunit la grâce dans les formes , la fouplefle dans les mouvemens , l'agrément dans la figure , & un langage plus doux & privé de tous les accens que les nègres Africains y mêlent. Accoutumés , dès leur naifîance , aux chofes qui annoncent le génie de l'homme , leur efprit efl moins obtus que celui de l'Africain qui , quelquefois par exemple , ne fait pas difcerner les iubdivifions de la monnoie ; de manière qu'il veut obftinément la pièce qu'on lui a dit d'exiger , ou il refufe de vendre. Il n'eft aucun objet pour lequel on ne préfère les nègres Créols , & leur valeur eft toujours , toutes chofes égales d'ailleurs , d'un quart, au moins, au-defîus de celle des Africains. Une prédileftion affez générale, fait préférer les nègres Créols pour les détails domeftiques , & pour les diôercns métiers. Il eft affez fimple , qu'étant élevés avec des Blancs , ou fous leurs yeux , ces derniers fe les attachent d'une manière plus immédiate, & qu'on leur deftine des foins moins pénibles , & une vie qui a aufTi plus de douceurs , notamment celle d'une nourriture plus agréable & plus facile.

Le développement dans les enfans nègres , eft communément plus rapide chez les Créols , que chez ceux qui Ibnt conduits d'Afrique en très-bas âo-e , fans douce parce que la nature fouifre toujours une révolution pour les acclimater. Les jeunes négreffes Créoles font auffi plutôt pubères , que les jeunes Africaines. Il me femble qu'on peut attribuer cette dernière différence , à la précocité des jouiffances qui troublent l'ordre phyfique & pervertiffent l'ordre moral , - & auxquels la négrite Créole a plus d'occafions de fe livrer, C'eft furtout dans les villes , que la corruption des mœurs offre de fréquens exemples de femmes qui n'ont pas été enfans affez long-tems. J'affligerais encore , fans ceffer d'être vrai, fi j'ajoutais que cette fatale anticipation eft quelquefois le réfultat d'un calcul dont le profit eft pour les mères , que la feule idée de ce trafic devrait révolter j d'autant qu'elles favent qu'une négreffe , dans quelque lieu qu'elle foit née 5 refte toute fa vie dans une efpèce de dépendance de l'homme qui moiffonna la plus précieufe de toutes les fleurs , lors même qu'elle ne l'aime plus , & ce qui eft plus étrange encore , lors même qu'elle ne l'a jamais aimé. On n'a pas afîèz réfléchi , que l'une des caufes qui doit s'oppofer le plus à la reproduélion des nègres, ce font les maternités hâtives, ou les abus qui retardent l'époque de la maternité..

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FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 41

Les négrefîes accouchent avec une grande facilité , & à peine les douleurs les avertiffent-elles aflez tôt, pour qu'elles puiflent s'y difpofer. Il eft même aflfez fingulier, de voir une négreffe revenir du travail, chargée d'une pierre , fous le poids de laquelle fes mufcles fe gonflent , & qui fe preffe autant qu'elle le peut , avec ce fardeau volontaire , pour gagner le lieu elle doit accoucher , perfuadée que fans cette compreflion , elle n'aurait pas le tems d'arriver.

On ne s'occupe malheureufement pas affez, d'avoir des fages femmes inftruites; & je ne puis m'empêcher de dénoncer ici à l'humanité & à la raifon , l'ufagc font pkifieurs d'entr'elles , d'épuifer en efforts pénibles & quelquefois dano-e- reux , les forces de celle qui va accoucher, fous l'abfurde prétexte de l'aider, & comme elles le difent elles-mêmes , de lui faire Jervir fes douleurs. On voit des Blanches qui partagent cette erreur, & qui pouffent l'ineptie jufqu'à frapper violemment la malheureufe que les fouffrances accablent , afin que l'excès même de ces fouffrances devienne un fecours. Je me fuis demandé pourquoi les apologifles de ce remède bifarre , ne fe le faifaient pas adminiftrer.

On ne peut donner affez de louanges aux fentimens que l'amour maternel a placé dans le cœur des négreffes. Jamais les enfans , ces faibles créatures, n'eurent de foins plus aîTidus -, & cette efclave qui trouve le tems de baigner chaque foir fes enfans & de leur donner du linge blanc , efl un être refpeftable. Elles nourriffcnt long-tems , & même fi l'on ne leur impofait pas l'obligation du fevrage , elles prolongeraient encore ce terme. Il y a d'autant plus de mérite dans la durée de l'allaitement, que les mères nourrices paffent pour très-exaftes à éviter alors tout commerce fufpeA , fi l'on en excepte avec le père de l'enfant , qu'un préjugé univerfel dit qu'on peut ne pas comprendre dans le fcrupulc général.

C'efl à l'orgueil de la maternité, que la plupart des négreffes facrifient l'un des charmes les plus féduiians de la beauté , celui d'une jolie gorge. Elles affeébent de l'aplatir pour qu'on les traite en mères j & il efl affez fingulier de voir des femmes occupées de perdre des appas , qu'on cherche tant 1 conferver ailleurs. Il efl donc peu commun de voir des négreffes avec un beau fein ; quoiqu'il foit ridicule de croire , du moins à l'égard de celles qui font en Amérique , à ces tétons qu'elles jettent , dit-on , par-deflTus leurs épaules , à deg enfans qui ne favcnt comment faifir ces monftrueux vafes à Uir.

Tome I. F

iiii— iln-lurfVtftl'

DESCRIPTION D

LA PARTIE

Une autre preuve du prix que les négrefles attachent à la maternité , c'eft i'ufage font plufieurs d'entr'elles de fe faire défigner par le nom de mère de leur fils aîné ; ainfi une négreffe dont le fils s'appeleraiî Louis , ferait nommée Man-Lcuis ; ce genre de vanité peut bien en valoir d'aitres.

Quel dommage que des idées d'incontinence , & quelquefois des idées chagrines , portent des mères à ravir l'exiftence à leur fruit , avant même qu'il ait vu le jour ! Je trahirais la vérité , fi je taifais que cet outrage fait à la nature efi: même affez commun parmi les négreffes des villes ou ne leurs environs, & que réuni au mal de mâchoire ou tétanos , que la haine & la jaloufie favent muldplipr, il détruit un grand nombre d'êtres. Ces avortemens , & ce oue j'ai dit de l'inexpérience des accoucheufes , expliquent aflfez pourquoi il eft tant de négrefTcs fujettes aux mialadies hyftériques , que de vieilles matrones favent encore aggraver , en fe faifant guéri fleufes du -mal de mère.

C'eft d'ailleurs une manie générale de tous les nègres , d'aimer à fe droguer. Il ell même reçu parmi eux , qu'un médecin eft fans talens lorfqu'il ne donne pas beaucoup de rem.èdes. Auffi , en reçoivent - ils de plufieurs mains , ainii que de la nourriture ; parce que , félon eux , la médecine des Blancs fait périr le plus grand nombre des malades par la diète.

En fanté , le nègre peut mériter la qualité de fobre , quoiqu'il fe m»ontre gourmand & même goulu , dans les occaficns il trouve à manger avec profufion. Content de peu dans fa vie comm,une , il eft peut-être de tous \ts> homm.es celui qui confomme le moins d'alimens, furtout comparativement à fon travail. Nourri de caffave , de racines peu fucculeiites ou de grains qui femblent plus pefans que nutritifs , il recherche avec avidité les viandes & le poifiTon falé \ d'abord parce qu'ils corrigent l'infîpidité de fes autres alimens , que le piment combat encore, & parce qu'en les mangeant fouvent crus, du moins le poiffon , il économife encore les inflans dont il a la difpcfition.

Le nègre n'a d'autre règle pour manger , que fon appétit. Afiêz ordinairement il ne fait que deux repas, l'un vers dix ou onze heures du madn , & l'autre vers cinq heures du foir. Il aime à réunir plufieurs mets dans le même plat, & même dans chaque bouchée. Un couïs , ( demi-calebaffe ), une affiette s'il eft plus opulent , contient tout ce qui doit faire fon repas , & il n'a d'autre couteau , d'autre cuilliére , d'autre fourchette, que fes doigts & fes dents. \]n grand plaifir pour lui , c'eft de caufer en mangeant , & s'il fe trouve plufieuïs

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FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 43

nègres enfemble , chacun à fon afllette , ou bien chacun puife à fon tour dans un piat commun. C'eft le moment des contes , qu'interrompent de grands éclats de rire. La faillie, l'épigramme , carie nègre eft railleur, animent les convives & l'hyperbole eft admife pourvu qu'elle amufe. Quand on a fini de manger , chacun boit un énorme coup d'eau, It feul de tout le repas. Ce n'eft pas que les nègres, même Créols, n'aiment le tafia, mais c'eft le plus petit nombre, & les ivrognes font bien plus rares parmi eux , que chez la portion du peuple d'Europe privée d'éducation.

Dès qu'on a fini de manger, on fe lave les mains & furtout la bouche, avec un foin extrême ; ce font principalement les négreffes , qui le prennent exafte- ment. Il eft même affez commun de leur voir un petit morceau de bois , un bout d'une liane favoneufe , qu'elles mâchent d'abord pour en former une efpèce de broffe , & qui leur fert à frotter , plufieurs fois dans le jour des dents qui ne font cependant pas toujours aufîl faines que blanches, furtout celles des négreffes créoles. -

Cela conduit à dire que la propreté eft un des caractères des nègres & fmguliêrement des femmes. Elles recherchent l'eau fans ceffe , & lors même qu'elles font réduites à n'av-oir que des vêtemens mal-propres , leur corps eft fréquemment plongé dans le bain d'une eau vive & courante ; à moins qu'elles ne foient forcées de fe contenter de l'eau pluviale qu'elles ont recueil- lies ou que des puits leur donnent. Cette habitude fi heureufe dans un climat chaud , contribue encore à augmenter la fraîcheur de leur peau qu'on fait être comparativement plus grande que celle des femmes des climats froids. Auffi les Turcs qui méritent qu'on les regarde comme de bons juges en ce genre, préfcrent-ils ( fcîon Bruce ), dans la faifon brûlante, l'Éthiopienne au teint de jais à l'éclatante CircafTîenne. C'eft encore par propreté que les négreffes s'impofent certaines abftinences périodiques , & il ferait défirablc qu'elles vou- luffent auffi fe priver alors de leurs bains froids qui deviennent un principe d'obftruftion & d'autres accidens caufés par la répercuffion,

Puifque je parle d'abftinence je ne puis en taire une dont le motif eft la crainte bifarre d'un châtiment qui doit , félon les nègres , affimiler un inftant à l'efpcce canine ceux qui ofent facrifier à l'amour durant toute la Semaine Sainte. Il m'a été impoffible de remonter à l'origine d'une pareille opinion , & j'ai feulement vu plufieurs fois une foule de nègres prodiguant dans les

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DESCRIPTION DE LA PARTIE

rues des huées à des individus que l'on prétendait avoir trouvés fubifîant la punition ; mais aufli i'efFroi s'évanouit-il à l'inftânt ou l'horloge fait commencer le jour de Pâques.

Les nègres aiment le tabac en poudre avec une forte de fureur & ceux d'Afrique y réunifient l'habitude de fumer que les femmes partagent. Le jeu eft encore une de leurs paffions & le jeu de hafard , c'eft-à-dire avec des dez , ou avec trois des petites coquilles des Maldives appellées coris & dont il faut pour gagner , que deux au moins foient tournées du même côté. Il eft peu de nègres qi:i entendent quelque chofe aux jeux de cartes, fi ce n^ell à ceux d'une extrême fimplicité. Ils aiment aufTi les paris & ils. en ont une occafion dans les combats des coqs qu'ils élèvent avec ce deffein.

Mais ce qui ravit les nègres, foit qu'ils aient reçu le jour en Afrique, :&it que l'Amérique ait été leur berceau, c'eft la danfe. H n'eil point de fatigue qui puiffe les faire renoncer à aller à de très-grandes diftances , & quelquefois même pendant la durée de la nuit , pour fatisfaire cette paffion.

La danfe nègre eft venue avec ceux d'Afrique à Saint-Domingue, & pour cette ralfon même elle eft commune à ceux qui font nés dans la Colonie & qui la pratiquent prefque en naiflant : on l'y appelle Calenda.

Pour danfer le Calenda , les nègres ont deux tambours faits , quand ils le peuvent , avec des morceaux de bois creux d*une feule pièce. L'un des bouts eft ouvert, & l'on étend fur l'autre une peau de mouton ou de chèvre. Le plus court de ces tambours eft nommé Bamhoula , attendu qu'il eft formé quelquefois d'un très-gros bambou. Sur chaque tambour eft un nègre à cali- fourchon qui le frappe du poignet & des doigts , mais avec lenteur fur l'un & rapidement fur l'autre. A ce fon monotone & fourd fe marie celui d'un nombre , plus ou moins grand , de petites calebaffes à demi remplies de cailloux ou de graines de maïs & que l'on fecoue en les frappsjit même fur l'une des mains au moyen d'un long manche qui les traverfe. Quand on veut rendre l'orcheftre plus complet on y aflbcie le Banza , efpéce de violori groffier à quatre cordes que l'on pince. Les négreffes difpofées en rond règlent la mefure avec leurs battemens de mains & elles répondent en chœur à une ou deux chanteufes dont la voix perçante répète ou improvife des chanfons ; car les nègres pofsèdent le talent d'improvifer & c'eft lui furtout qui fert à montrer tout leur penchant pour la raillerie.

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FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 4^

Des danfeurs & des danfeufes , toujours en nombre pair , vont au milieu du cercle ( qui eil formé dans un terrain uni & en plein air ) & f e mettent à danfer. Chacun afFefte une danfeufe pour figurer devant elle. Cette danfe que l'on voit gravée dans mon Atlas & qui offre peu de variété , confifte dans un pas oij chaque pied eft tendu & retiré fucceflivement en frappant avec précipitation , tantôt de la pointe & tantôt du talon fur la terre , d'une manière affez analogue au pas de VAnglaife. Le danfeur tourne fur foi-même ou autour de fa danfeufe qui tourne auffi & change de place en agitant les deux bouts d'un mouchoir qu'elle tient. Le danfeur abaiffe & lève alter- nativement fes bras en gardant les coudes près du corps & le poing prefquc fermé. Cette danfe à laquelle le jeu des yeux n'eft rien moins qu'étrano-er eft vive & animée , & une mefure exaftc lui prête des grâces réelles. Les danfeurs fe fuccèdent àl'envi, & il faut fouvent qu'on faffe ceffer le bal que les nègres n'abandonnent jamais qu'à regret.

Une autre danfe nègre , à Saint-Domingue , qui eft auffi d'origine Africaine c'eft le Chica , nommé fimplement Calenda aux Iles du Vent , Congo à Cayenne , Fandangue en Efpagne &c. Cette danfe a un air qui lui eft fpécialement confacré & oià la mefure eft fortement marquée. Le talent pour la danfeufe eft dans la perfection avec laquelle elle peut faire mouvoir fcs hanches & la partie inférieure de fes reins en confervant tout le refte du corps dans une efpèce d'immobilité que ne lui fait même pas perdre les faibles agitations de fes bras qui balancent les deux extrémités d'un mouchoir ou de fon juoon. Un danfeur s'approche d'elle , s'élance tout-à-coup > & tombe en mefure prefqu'à la toucher. Il recule, il s'élance encore & la provoque à la lutte la plus féduifante. La danfe s'anime & bientôt elle offre un tableau dont tous les traits d'abord voluptueux , deviennent enfuite lafcifs. Il ferait impof- fible de peindre le Chica avec fon véritable caraftère , & je me bornerai à dire que l'impreffion qu'il caufe eft fi puiffante que l'Africain ou le Créol, de n'importe quelle nuance , qui le verrait danfer fans émotion pafferait pour avok perdu jufqu'aux dernières étincelles de la fenfibilité.

Le Calenda & le Chica ne font pas les feules danfes venues d'Afrique dans la Colonie. Il en eft une autre que l'on y connaît depuis long-tems , principalement dans la partie Occidentale , & qui porte le nom de Vaudoux.

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46 DESCRIPTION DE LA PARTIE

Mais ce n'eft pas feulement comme une danfe que le Vaudoux mérite d'être confîdéré , ou du moins il eft accompagné de circonftances qui lui affignent un rang parmi les ioftitutions la iuperfticion & des pratiques bifarres ont une grande part.

Selon les nègres Aradas , qui font les véritables feftateurs du Vaudoux dans la Colonie , & qui en maindennent les principes & les règles , Vaudoux fignifie tin être tout-puilTant & furnaturel , dont dépendent tous les événemens qui fe paffent fur ce globe. Or , cet être c'efr le ferpent non venimeux, ou une efpéce de couleuvre , & c'eft fous fes aufpices que fe raflemblent tous ceux qui profeffent la même doc1;rine. Connaifîance du pafle , fcience du préfent , pref- cience de l'avenir, tout appartient à cette couleuvre , qui ne confent néanmoins à communiquer fon pouvoir , & à prefcrire fes volontés , que par l'organe d'un grand-prêtre que les fedateurs choififlent, & plus encore par celui de la négreiTe, que l'amour de ce dernier a élevé au rang de grandc-prêtreffe.

Ces deux miniftres qui fe difent infpirés par le Dieu , ou dans lefqucls le don de cette infpiration s'eft réellement manifefté pour les adeptes , poitent les noms pompeux de Roi & de Reine , ou celui defpotique de maître & de maîtrefîè , ou enfin le ntre touchant de papa & de maman. Ils font , durant toute leur vie les chefs de la grande famille du Vaudoux , & ils ont droit au refpect illimité de ceux qui la compofent. Ce font eux qui déterminent fi la couleuvre a<^rée l'admifTion d'un candidat dans la fociété j qui lui prefcrivcnt les oblic^ations , les devoirs qu'il doit remplir ; ce font eux qui reçoivent les dons & les préfens que le Dieu attend comme un jufte hommage i leur défobéir , leur réfifler c'eft réfifter au Dieu lui-même , c'eft s'expofer aux plus grands malheurs.

Ce fyftême de domination d'une part , & de foumiffion aveugle de l'autre bien établi , on forme à des époques déterminées , des affemblées préfidenc le Roi & la Reine Vaudoux , d'après les ufages qu'ils peuvent avoir empruntés tle l'Afrique , & auxquels les mœurs créoles ont ajouté plufieurs variantes & des traits qui décèlent des idées européennes ; par exemple , l'écharpe ou la riche ceinture que porte la Reine dans ces afTemblées , & qu'elle v varie quelquefois.

La réunion pour le véritable Vaudoux , pour celui qui a le moins perdu de la pureté primitive, n'a jamais lieu que fecrêtement, lorfque la nuit répanii

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FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 47

Ton ombre , & dans un endroit fermé Se à l'abri de tout œil profane. chaque initié met une paire de fandales , & place autour de fon corps un nombre plus ou moins confidérable de mouchoirs rouges, ou de mouchoirs oij cette nuance eft très-dominante. Le Roi Vaudoux a des mouchoirs pl-js beaux & en plus grande quantité , & celui qui eft tout rouge & qui ceint fon front , eft fon diadème. Un cordon communément bleu , achève de m.arquer fon éclatante dignité.

La Reine vêtue avec un luxe fimple , montre aufTi fa prédilection pour h couleur rouge , qui eft le plus fouvent celle de fon cordon ou de fa ceinture.

Le Roi & la Reine fe placent dans un des bouts de la pièce , & près d'une efpèce d'autel , fur lequel eft une caiffe oij le ferpent eft confervé , & chaque affilié peut le voir à travers des barreaux.

Lorfqu'on a vérifié que nul curieux n'a pénétré dans l'enceinte , on commence la cérémonie par l'adoration de la couleuvre , par des proteftations d'être fidèles à Ton culte , &: fournis à tout ce qu'elle prefcrira. L'on renouvelle entre les mains du Roi & de la Reine le ferment du fecret, qui eft la bafe de l'aflbciation, & il eft accompagné de tout ce que le délire a pu imaginer de plus horrible ^ pour le rendi-e plus impofant.

Lorfque les feftateurs du Vaudoux font ainfi difpofés à recevoir les impreffions que le Roi & la Reine femblent leur faire partager , ces derniers prenant le ton afFedueux d'un père & d'une mère fenfibles , leur vantent le bonheur qui eft l'appanage de quiconque eft dévoué au Vaudoux ; ils les exhortent à la confiance en lui, & à lui en donner des preuves, en prenant fes confciis fur la conduite qu'ils ont à tenir dans les circonftances intéreftantes.

Alors la foule s'écarte , & chacun félon qu'il en a befoin , & fdon l'ordre de fon ancienneté dans la feéle , vient implorer le Vaudoux. La plupart lui demande le talent de diriger l'efprit de leurs maîtres ; mais ce n'eft pas aiïez l'un follicite de plus de l'argent, l'autre le don de plaire à une infenfible- celui-ci veut rappeller une maîtrefîe_ infidèle ;, celui-là défire une prompte guérifon , ou uhc exiftence prolongée. Après eux , une vieille vient conjurer le Dieu de faire ceffer le mépris de celui dont elle voudrait captiver l'heureufe adolefcence. Une jeune follicite d'éternelles amours , ou elle répète des vœux que la haine lui difte comme une rivale préférée. Il n'eft pas une paffion 9m

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48 DESCRIPTION DE LA PARTIE

ne profère un vœu, & le crime lui-même , ne déguife pas toujours ceux qui ont Ton fuccès pour objet.

A chacune de ces invocations, le Roi Vaudous fe recueille j l'Efprit agitent lui. Tout-à-coup il prend la boîte eft la couleuvre , la place à terre & fait monter fur elle la Reine Vaudoux. Dès que l'afile facré eft fous fes pieds, nouvelle pythoniffe , elle eft pénétrée du Dieu , elle s'agite , tout fon corps eft dans un état convulfif, & l'oracle parle par fa bouche. Tantôt elle flatte & promet la félicité, tantôt elle tonne & éclate en reproches; & au gré de fes défirs , de fon propre intérêt ou de fes caprices , elle difte comme des loix fans appel , tout ce qu'il lui plaît de prefcrire , au nom de la couleuvre , à la troupe imbécille , qui n'oppofe jamais le plus petit doute à la plus monftrueufe abfurdité , & qui ne fait qu'obéir à ce qui lui eft defpotiquement prefcrit.

Après que toutes les queftions ont amené une réponfe quelconque de l'oracle, ■qui a aufTi fon ambiguïté , on fe forme en cercle , la couleuvre eft remlfe fur l'autel. C'eft le moment oij on lui apporte un tribut, que chacun a tâché de rendre plus digne d'elle , & que l'on met dans un chapeau recouvert , pour qu'une curiofité jaloufe n'expofe perfonne à rougir. Le Roi & la Reine promettent de les lui faire agréer. C'eft du profit de ces oblations , qu'on paye les dépenfes de l'aiïemblée , qu'on procure des fecours aux membres abfens ou préfens , qui en ont befoin, ou de qui la fociété attend quelque chofe pour fa gloire ou fon illuftration. On propofe des plans , on arrête des démarches, on prefcrit des aftions que la Reine Vaudoux appuyé toujours de la volonté du Dieu , & qui n'ont pas auflî conftammcnt le bon ordre & la tranquillité publique pour objet. Un nouveau ferment , auffi exécrable que le premier , engage chacun à taire ce qui s'eft paffé , à concourir à ce qui a- été conclu , & quelquefois un vafc oîi eft le fang encore chaud d'une chèvre , va fceller fur les lèvres des affiftans , la promefle de fouffrir la mort plutôt que de rien révéler, & même de la donner à quiconque oublierait qu'il s'eft auffi folemnellement liç.

Après cela , commence la danfe du Vaudoux.

S'il y a un récipiendaire , c'eft par fon admiffion qu'elle s'ouvre. Le Roi Vaudoux trace un grand cercle avec une fubftance qui noircit , & y place celui qui \eut être initié , & dans la main duquel il met un paquet compofé d'herbes , de crins , de morceaux de corne & d'autres objets auffi dégoûta.is.

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FRANÇAISE DE S A î N T - D O M I N G U E. 45

Le frappant cnfiiite légèrement à la tête avec une petite palette de bois il entonne une chanfon africaine , (*) que répètent en chœur ceux qui environnent le cercle j alors le récipiendaire fe met à fembler de à danfer; ce qui s'apoelle monter Vaiidoux. Si par malheur l'excès de fon tranfport le fait fortir du cercle le chant cefTe auffitôt , le Roi & la Reine Vaiidoux tournent le dos, pour écarter le préfage. Le danfeur revient à lui , rentre dans le rond , s'agite de nouveau , boit , * & arrive enia à des convulfions auxquelles le Roi Vaudoux ordonne de ceffer en le frappant légèrement fur la tête de fa palette ou mouvette, ou même d'un coup de nerf de bœuf s'il le juge à propos. Il eft conduit à l'autel pour jurer & de ce moment, il appartient à la/e6te.

Le cérémonial fini , le Roi met la main ou le pied fur la boîte eft la couleuvre , & bientôt il eft ému. Cette impreffion , il la communique à la Reine j & par elle la commotion gagne circulairement , & chacun éprouve des mouvemens , dans lefquels la partie fupérieurc du corps , la tête & les épaules femblent fe diCoquer. La Reine furtout, eft en proie aux plus violentes agitations ; elle va de tems en tems chercher un nouveau charme auprès du ferpent Vaudoux y elle agite fa boîte , & les grelots dont celle-ci eft garnie faifant l'effet de ceux de la marotte de la folie , le délire va croiffant. Il eft- encore augmenté par l'ufage des liqueurs fpiritueufes , que dans l'ivreffè de leur imagination les adeptes n'épargnent pas , & qui l'entretient à fon tour. Les défaillances , les pamoifons fuccèdent chez les uns , & une efpèce de fureur chez les autres -, mais chez tous il y a un tremblement nerveux , qu'ils femblent ne pouvoir pas maîtrifer. Ils tournent fans cefîe fjr eux-mêmes. Et tandis qu'il en eft qui , dans cette efpêce de bachanale , déchirent leurs vêtemens & mordent même leur chair; d'autres qui ne font que privés de l'ufac-e de leurs fens & qui font tombés fur la place , font tranfportés , toujours en danfant .

(*) Eh ! eh ! Bomba, hen ! hen ! Canga bafio Canga moune Canga do ki la Canga li.

.,. Les deux premiers fons de la première ligne font prononcés très -ouverts , & les d;iix dernief de la même ligne, ne font que des inflexions fpurdes.

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DESCRIPTION DE LA PARTIE

dans une pièce voifine , une dégoûtante proflitution exerce quelquefois, da.:% robfcurité , le plus hideux empire. Enfin , h laffitude termine ces fcènes affligeantes pour la raifbn , mp.is au renouvelleLncnt defquelles on a eu p-rand foia de fixer d'avance une époque.

Il eft très-naturel de croire que le Vaudoux doit Ton oi io-lne au cuire da ferpent , auquel font particdicrernent livrés les habitans de Juida, qui le difen-- originaire du royaume d'Ardra , de la même Côte des Efclaves ; & quand on. alujufqu'à quel point ces Africains poufTent la fuperftition pour cet a:iimaî-' jl. eft aifé de la reconnaître dans ce- que je viens de rapporter (*).-

Ce qu'il y a de trè^-vrai , bc en même-tems de très-remarquable dans le Vandûux , c 'eft cette efpèce de magnétifme qui porte- ceirx qui iont réunis, à danfer jufqu'à la perte du fentiment. La prévention eft même fi forte à cet égard, que des Blancs trouvés épiant les myftères de cette fefte, & touchés paj- l'un de fes membres qui les avait découverts , fe font mis quelquefois à danfer r- & ont confenti à payer la Reine Vaudoux , pour mettre fin à ce châtiment Cependant, je ne puis mi'trepêcher d'obfervcr que jamais aucun homme ds" la troupe de police qui a. juré la guerre au Faudcux , n'a fenti la puiiTance qiû. force à danlcr , & qui aurait fans doute préfervé les danfeurs eux-mêmes de la nécefiîté de prendre la fuite.

Sans doute pour aftaiblir les allanT:es que ce culte myftérieux du Vaudcux cauf*' - dans la Colonie , on affecte de le danfer en public, au bruit des tambours 2x: avec les battemens de mains j on le fait même fuivre d'un repas, -où l'on ne manç-e que de la volaille. Maisj'affure que ce n'eft qu'un calcul de plus, pour échapper à la vigilance des miagiftrats , & pour mieux afllirer le fuccès de ces conciliabules ténébreux, qui ne font . pas un lieu d'amiufemiCnt & de plaifir , mais plutôt une école les âmes faibles vont fe- livrer à une domination ,. que mille circonftancei peuvent rendre funefte.

On ne faurait croire, jufqu'à quel point s'étend la dépendance dans laquelle les chefs du Vaudoux tiennent les autres membres de la {tztt. Il n'eft aucun de ces derniers , qui ne préférât tout , aux malheurs dont il eft menacé , s'il - ne va pas affiduement aux affemblées , s'il n'obéit pas aveuglement à ce que

(*) Les Indiens -Malabares adorent- auiS la codeuvre qu'ils appellent -A'^a/Z^ Pambon; c'eft-à-dite-j Bonne CouUwvKe-

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FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE 5.1

Faudoux exige de lui. On en a vu que la frayeur avait aiïèz agités , pour leur ôter l'ufage de la raifon , & qui , dans des accès de frénéfie , pouffaient des .kurlemens, fuyaient l'afpeél dés hommes, & excitaient la pitié. En un mot', rien n'eft plus dangereux fous tous les rapports que ce culte du Vaudoux , fondé fur cette idée extravagante, mais dont on peut faire un arme bien terrible que les miniftres de l'être qu'on a décoré de ce nom , favent & peuvent tout.

Qui croirait que le Vaudoux le cède encore à quelque chofe , qu'on a auffi appelle du nom de danfe ! En 1768 , un nègre du Petit-Goave , efpagnol d'origine, abufant de la crédulité des nègres, par des pratiques fuperfti- tieufes , leur avait donné l'idée d'une danfe analogue à celle du Vaudoux , mais cij les mouvemens font plus précipités. Pour lui faire produire encore plus d'effet, les nègres mettent dans le tafia qu'ils boivent en danfant , de la poudre à canon bien écrafée. On a vu cette danfe appellée Dan/e à Dom Pèdre , ou fimpkment Von Pèdre , donner la mort à des nègres ; & les fpeélateurs eux- mêmes, éledrlfés par le fpeélack de cet exercice convulfif , partagent l'ivreffe des acleurs, & accélèrent par leur chant & une mefure preffée , une crife qui leur eft , en quelque forte , commune. Il a fallu défendre de danfer Don Pedre fous des peines graves , & quelquefois inefficaces.

Les nègres domeftiques , imitateurs des Blancs qu'ils aiment à finger , danfent des menuets , des contredanfes , & c'eft un fpedtacle propre à dérider le vifage le plus férieux , que celui d'un pareil bal , la bifarrerie des ajuftemens européens , prend un caradère quelquefois grotefque,

La jufteffe de l'oreille des nègres leur donne la première qualité du muficien auffi en voit-on un grand nombre., qui font bons violons. C'eft l'inftrument qu'ils préfèrent. Beaucoup cependant n'en jouent que par routine , c'eft-à-dire qu'ils aprennent d'eux-mêmes, en imitant les fons d'un air, ou bien qu'ils font cnfeignés par un nègre formé de la même manière, & qui ne leur défigne que la pofition des cordes & celle des doigts , fans qu'il foit queftion de notes. Par une habitude qu'ils acquièrent très-rapidement, ils favent , par exemple,, que la valeur du Si eft fur la troifiême corde en y mettant le premier doigt , & en écoutant un air , ou en fe le rappellant mentalement , ils l'ont bientôt appris. On fent cependant que cette méthode ne peut faire que des meneftriers , & ils ne cèdent à ceux de France ni par leurs fons bruyans , ni par le talent de .boire copieufement , ni par celui de dormir fans ceffcr déjouer.

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52 DESCRIPTION DE LA PARTIE

Les ntgres s'exercent auiTi fur le Banza dont j'ai déjà parlé, & ib ont de plus un inftrument compofé d'une planchette d'environ huit pouces de long , fur quatre ou cinq de large. On y fai: entrer , dans le fens de fa longueur , un petit morceau de fil de fer ou de laiton , fous lequel paffent en travers plufieurs bouts de rofeau ou de bambou extrêmement minces , d'inésales lono-ueurs . avec une largeur prefqu'égale par-tout, & qui ji'excéde guères trois lignes. Le nègre , tenant la planchette des deux mains , appuyé les ongles de Tes pouces lur l'extrémité des bouts de rofeau , que le ni de laiton force ainfi à s'élever & à réfonner. Ces fons criards bz monotones , ceux de la cr.ji-nbarde des cymbales triangulaires & des échelettes , voilà ce qui complette la mufiaue inftrumentale des nègres.

Ils fifflent à merveille , & c'efl: même une de leur grande manière de fe parler, & de fe prévenir lorfqu'ils en ont befoin. C'efl principalement en amour , que ce langage leur eft utile. Dans les lieux très-habités , on entend quelquefois plufieurs perfonnes qui fiaient durant la nuit ou pendant la foiree , & c'eft d'ordinaire un fignal qui eft du moins très-bien compris, s'il n'efl pas toujours permis d'y répondre. Car à Saint-Domingue comme ailleurs , les ombres de la nuit favorifent les amours , & par conféquent les amans. Le nègre qui renferme dans fcs veines les feux d'un climat brûlant , va quelquefois à de grandes diftances , porter des vœux à l'objet aimé. Il n'elt point d'obftacle que fa paiïlon ne furmonte ; ni la fatigue de la veille, ni la crainte de celle du lendemain , ni les chemins , ni les rivières débordées , rien ne l'arrête* 6c il eft des chanfons créoles qui peignent à merveille cette audace amoureufe. Enfin elle triomphe d'une crainte bien puiiTante fur les efprits faibles , c'eft celle des Reve-^at^s ; & ce nègre, courageux d'ailleurs , qui croit aux fpeétres & aux loup-garoux , couit la nuit avec emprefîement , dès que refpoir du plaifir le guide. Une jeune beauté au teint d'ébtne, qu'un conte de Zc-,nbi (*) fait trembler de tous fes membres , veille pour l'attendre , lui ouvre une porte qu'elle fait faire mouvoir fans bruit, & n'a qu'une crainte , c'eft d'être trompée dans fon attenta.

Je le répète, la fidélité en amour n'eft le caraélère du nègre dans aucun des deux lèses ; & c'eft le moment de dire que Saint-Domingue a offert des exemples

(*) Mot créol qui fignifie e/prit , revenant.

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. ^j

de fuperfétadon d'autant plus certains , qu'un individu fe trouvait nègre & l'autre mulâtre. AufTi la jaloufie des nègres , mukiplie-t-elle les querelles que la rivalité produit. On ne faurait croire combien il y a de viélimes des fuites de l'infidélité, & fouvent les crimes occultes font appelles par une implacable veno-eance. A cette caufe des fréquens combats de nègres entr'eux , fe joint l'effet de l'amour-propre , qui tient à être nés dans certaines contrées d'Afrique, ou à habiter certains cantons de la Colonie , à ne fe pas laiiTer devancer quand on cft cocher , &c. &c. Cet amour-propre produit quelquefois des querelles, fanglantes. On voit encore plufieurs ateliers époufer les démêlés de quelques- uns de leurs membres , ou ceux d'un autre ateHer qui a un maître de la même famille , parce que Tufage eft qu'alors les nègres s'appellent entr'eux négres- maîtres.

C'eft à coups de poing ou de tête que ces différens fe vident, du moins entre les femmes, qui fuppléent à la force par l'acharnement. A-lais d'autres fois , c'eft avec des bâtons d'un bois extrêmement dur , qui ont de plus de légers noeuds , & dont le bout fupérieur eft trouvé bien orné par un nèo-re, lorfque de petits doux dorés , recouvrent & arrêtent le morceau de cuir qui le garnit jufqu'au tiers de fa longueur ; c'eft-à-dire , pendant environ dix- pouces , & qu'un autre morceau de cuir lui fcrt de cordon. Les nègres manient ce bâton avec une grande dextérité , & comme ils vifent à la tête, les coups qu'ils portent font toujours graves. Auffi les combattans font-ils bientôt enfan- glantés , & il n'eft pas facile de les féparer lorfque la colère les tranfporte, & lorfque le combat s'eft engagé après que chaque nègre miouillant fon doio-t de fa falive , l'a palTé fur la terre pour le rapporter fur fa- langue , & que frappant enfuite fa poitrine de fa main , & élevant fes yeux vers le Ciel , il a ainfi fait, dans fon opinion , le plus affreux des fermens. La police leur a bien interdit ces bâtons , dont on les prive alTez fouvent , mais ils font fi facilem^ent remplacés , que la précaution n'a que peu d'effet.

Ce bâton meurtrier fert auffi à faire briller l'adrefTe , dans une efpêce de lutte. On ne peut s'empêcher d'admirer, avec quelle rapidité les coups font portés & évités j par deux nègres bien exercés. Ils fe menacent, ils tournent l'un autour de l'autre pour fe furprecdre , en tenant le bâton & l'agitant toujours des deux mains ; puis fubitement un coup eft lancé , l'autre bâton le pare 3 & ks coups font ainfi portés & ripoftés alternativement, jufqu'à ce que.

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-54 DESCRIPTION DE LA PARTIE

rl'un des combattans foit touché par l'autre. Cette joute, que j'ai fait graver auffi d'après un deffin anglais , a Tes régies comme l'efcrime ; un athlète nouveau remplace celui qui a été vaincu, & la palme efi: donnée au plus adroit.

Il n'eft pas naturel de parler de ces exercices des nègres , Ibit à la danfe , fuit à ces joutes , fan? dire un mot de l'odeur qu'ils exhalent, & qui frappe l'odorat qui devrait y être le plus accoutumé. Beaucoup de perfonnes l'attribuent à un ufage africain , cekii de s'oindre d'huile de palme , foit pour fe défendre des mieftes , foit pour animer la nuance noire , foit enfin pour aiïbupîir la peau & la rendre flexible ; mais à moins qu'on ne dife que l'effet de cette hi'Ue a une influence qui non. feule ment ne cefTe pas avec l'-habitude de s'en fervir^ mais qui paiTe aux générations futures, il efc impofïible d'expliquer : i°. Com- ment l'Africain qui n'emplove jamais l'huile de palme à Saint-Domingue , y conferve de l'odeur. 2^. Pourquoi certains nègres créols qui ne s'en font jamais fervi, exhalent une odeur fétide. 30. Pourquoi il eft des nègres abfolumenit inodores. 4°. Et enfin, par quelle fingularké il arrive que le mulâtre n'eft pas toujours exempt de cette odeur. C'eil en vain, que .certains individus cherchent à combattre par la propreté la plus recherchée, ces émanations qui ont deux caractères bien diftinds, puifque dans les uns elles font fortes & pénétrantes , tandis que dans d'autres elles font fades & douceâtres. Les unes & les autres fe dlftinguent bien de l'odeur qu'exhalent les nègres qui arrivent frottés d'huile de palme, par les foins des marchands négriers, qui veulent gu'une peau Juifante annonce la fanté.

Je prie le Leéleur , de mie permettre ici une obfervation.

Le nez eft le ti-ait le plus remarquable du vifage , & celui qui fert à carafté- rifer la phyfionomie des nations ; l'allongement & l'applatiffement du nez fonjc deux différences , deux écarts de la nature , mais il fem^ble que la longueur du nez doive contribuer à la perfedion de l'organe , à la facilité des fécrétions , & que les camards doivent avoir le fens de redorai moins parfait j mioins étendu èc être plus fujet aux maladies du nez.

Les nègres qui habitent un pays fec & brûlant , dont le fang efl defTéché par une tranfpiration cxceflîve , doivent avoir moins bcfoin de cet organe. Il a -dû s'oblitérer par le défaut d' ufage , & la camufité a devenir le trait jdiftindlif de l'efpèce.

La beauté n'étant qu'une idée d'ordre, née de l'habitude & de la reflemblance

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F R A N Ç A'ï s E DE S A î NT - D O Ml N G iT ^. ^^

générale, les négreffes auront pu chercher à procurer à leurs enfans ce trait- national j en leur applatiffant le nez. Il femble encore que la camufité foie prefque toujours accompagnée de la groffeur des lèvres , & que la nature reprenne d'un côté ce qu'elle perd de l'autre.

Les négrillons nés dans nos Colonies ,. qui ont la- même éducation' phyfique & les mêmes alimens- qu'en Afrique , ont en général le nez moins épaté ,. les lèvres moins groiïes & les traits plus réguliers que les né^^res Africains. Le nez s'allonge, les traits s'adouciffent , la teinte jaune des yeux"' s'afFaiblit, à mefirre que les générations s'éloignent de leur fource primitive , & ces nuances d'altération font très-fenfibles. J'ai vu des nègres avec un nez aquilin & fort long , & ce trait paffer à tous les individus de la même famille'.

L'Archipel de l'Amérique eft relativement , un climat tempéré pour les Africains. Les nègres font très-fenfibles au froid & ne peuvent pas fe pafler de feu aux Antilles , tandis que les Européens n'en approchentjamais que dans hs hautes montagnes , & encore le foir feulement. Cette temoéracure doit diminuer leur tranfbiration ,.& la nature qui cherche à fe débarafler , doit rétablir dans les enfans l'évacuation de la membrane pituit.ùre , qui excitant i'oro-ane lui procure l'extenfion néceffaire à fon ufage;

Les nègres Créols tirent vanité de ce trait de refîemblance avtc les Rla.'ics & affectent de fe prévaloir de ce qu'ils regardent comme une fupériorité.

Serait-ce parce que l'humeur du nez- aurait repris dans les Créols le cours oïdinaire , qu'ils ont en général moims d'odeur que ceux de Guinée? Cette h-um.eur infeéle-t-elle la tranfpiration chez ces derniers ,■ corromipt-elle plcS la matière de ieurs fueurs ?

J'abandonne d'autant plus volontiers ces remarques aux phyficiens , dont elles méritent peut-être l'attention , qu'ils réfléchiront que les Indiens qui habitent un pays très-chaud ont le nez long & point d'odeur, & je reprend ce qui concerne les nègres de la Partie Françaife de Saint-Domingue.

Une impreflîon très-vive pour les Européens qui débarquent pour la pfemièri fdis dans l'une des Antilles,, & à plus force raifon à Saint-Domingue, c'eft d'y voir autant de figures noires. Un des effets du fombre de cette nuance, fur' laquelle les clairs femblent fe fondre , eft de faire que les Européens foient un "'■ peu plus ou moins long-tems, avant de pouvoir reconnaître un nègre par les' feuis- traits de fa phyfionomie , & par conféquent de le diftinguer d'un autre"-

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5^

DESCRIPTION DE LA PARTIE

nègre. J'avoue même que toutes les fois que je fins revenu de France aux Colonies , j'ai éprouvé un peu cet embarras ; mais bientôt on faifit & l'enfemble & les détails d'un vilage noir', comm.e ceux d'un vilage blanc. Toutes les afFedilons, toutes les paffions s'y peignent avec un caractère qui eft propre à chacune d'elles', &: rien n'y eft perdu , pas m.êrae la rougeur qui trahit l'innocence en faveur du plaifir, quoique cette expreffion puiffe paraître étrange.

Les enfa:;s nègres ont, à l'époque de leur naiffance , une peau dont la teinte rougeâtre laiiTerait indécis fur leur couleur, fi un léger bord noirâtre ne fe faifait pas remarquer autour des points que la pudeur veut qu'on cache , & à la naiffance des ongles. La maladie change auffi la peau du nègre ; elle prend alojs une pâleur relative, & la petite vérole y laiffe des mouches d'un noir plus foncé aux points elle a marqué, lors même qu'elle n'a pas creufé.

Le ton fombre de la peau'des nègres , eft caufe que la vicilleffe fe laiffe moins "lire fur leur figure , d'autant qu'ils n'ont prefque pas de barbe , & que leur cheve- lure laineufe ne blanchit que lorfqu'ils font très-avancés en âge. Ce contrafte des deux couleurs a même quelque chofe de plus frappant , & il ne peut manquer d'être très-remar^iué , parce que tous les nègres ont beaucoup de vénération poi;r leurs vieillards. Ils inculquent ce fentlmiCnt à leurs enfans dés l'âge le plus tendre, & par l'empreffemient que ceux-ci mettent dans leurs foins officieux, dés qu'ils font en état d'en avoir pour leurs vieux parens , on voit que la leçon a réuffi. ,

J'ajouterai que les nègres aiment affez à s'éplier ou à ufer des cifeaux & du razoir , pour avoir une peau fur laquelle rien ne s'élève, & ce goût n'eft pas toujours cxclufivement celui d'un fexe.

L'une des fmgularités les plus dignes d'obfervation , relativement à la peau noire , s'offre quelquefois à Saint-Domingue , je veux parler des Albinos ou Nègres-hlancs , comme on les nomme dans la Colonie. Il y en a toujours quelques-uns, <k il n'eft même pas rare que les mères de ces blafards foient d'une teinte très-foncée. Il exifte encore une Albinos au Cap qui a bien voulu fe prêter en 1783, à des obfervations dont le Ledeur ne fera pas privé {*).

{*) Cette Albinos , créole du Part-de-Paix , nommée Marguerite Rebecca, fille légitime & unique de Guillaume Rebecca , nègre tenant un bateau paflager da Port-de-Paix au Cap, & à'Ur/uU Cornavf, nègreffe, l'un & l'autre Créob de la paroiffe du Gros-Morne, eft née le 15 Septembre 1767^

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■FRANÇAISE D E S Al N T - D O MI N G D E, 57

On voyait à la même époque , au canton de Maribaronx , fur i'habitatiora Théard & veuve Poirier , une négreffe , mère de fept ou huit enfans , dont ies premiers & les derniers , provenus du même père , étaient Albinos , tandis que ies intermédiaires qui en avaient un autre , étaient noirs.

J'ai vu, au mois de Février 1788, Jean, furnom.mé Jean blanc , dans la

Elle a le 26 Mai 1783 , quatre pieds , onze pouces , fix lignes , pieds nus ; elle eft bien faite & d'un embonpoint proportionné. Sa tête efl un peu longue, & fes oreilles font difpofées de manière <jue le haut du cartilage furmonte les yeux , tandis que le bas du lobe ne defcend qu'à la moitié du nez j ce qui fait paraître les mâchoires très-longues, & principalement la mâchoire inférieure. La peau de Marguerite , qui eft très-fine & qui laiiTe appercevoir les ramifications des plus petits vaiffeaux qui s'y diftribuent, eft d'une blancheur fade, & devient fèche vers les extrémités du corps. Ses cheveux font une efpèce de laine d'un blond roux , affez agréable au toucher, Ses fourcils font de la -même nuance , & rares , ainfi que les cils.

Sa figure a le caradère de celle des nègres , furtout dans un nez épaté, & dans deux lippes épaifles & décolorées. Elle a le fein très-joli , & dans la proportion de fon âge. Le fiège de la pudicité & les aiffelles , font garnis d'une manière analogue aux cheveux , & elle eft depuis deux ans , fujette au figne périodique de la puberté.

On n'apper^oit fur toute l'habitude de fon corps , aucune tache , fi ce n'eft quelques petits points' lenticulaires rouffâtres , qui font très-apparens fur la poitrine. Ses mains & fes pieds , quoique grands , ne font ni difproportionnés ni difformes.

Ses cheveux, quoique frifés & lanugineux, prennent cependant fous le peigne, une efpèce d'étendue , car elle en forme une trèfle d'environ huit pouces, à partir du lien.

Ses yeux font bien fendus , & affez ouverts pour appercevoir que le mufcle releveur jouit de toute fa force. Le blanc de l'œil eft pur; la pupille & la prunelle affez larges; l'iris eft compofé à l'intérieur, autour de la pupille , d'un cercle jaune indéterminé; enfuite vient un autre 'cercle mêlé de jaune & de bleu , de manière que les yeux font chatoians. Ils ont un mouvement d'ofcillation très-vif, pendant lequel les deux yeux s'éloignent ou fe rapprochent alternativement du nez d'environ deux lignes , avec une direftion un peu inclinée , des tempes vers le nez : diredion qui eft commune aux orbites. Elle affure cependant que ce mouvement involontaire , & même fatigant à remarquer , n'a paru que depuis peu , après un mal d'yeux confidérable.

Marguerite Rebecca efl douce & laborieufe. Elle lit , écrit ( je conferve de fon écriture ), & chiffre bien, & a dans fes difcours & dans fa contenance , l'affurance d'une perfonne de fon état. Elle coût à merveille ( j'ai porté des chemifes faites par elle ), elle eft gaie, & paraît ne différer des autres nègres que par les traits phyfiques. Elle jouit d'une bonne fanté,, & a fupportc récemment , fans aucun accident , la petite vérole naturelle & la rougeole.

Son extérieur eft modefte & décent. Sa peau que la grande chaleur anime, fe colore aulFi par l'effet d'une efpèce de honte qu'elle éprouve lorfqu'elle eft confjdérée. Elle pratique avec affiduité Jes exercices de piété.

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5B T) E S C H I P T I O N DE LA P A H T I E

prifon de Saint-Louis du Sud ( il avait été mis pour avoir manqué à la revue des milices ). Ce nègre libre, créol de Cavaillon , était Albinos, quoique fes huit frères ou fœurs fuffent nègres noirs , & il était marié à une négrefîe , dont il avait alors cinq enfans tous nègres.

Qu'il me ibit permis, puilque je parle d'JIihios , de fortir un inftant de Saint-Domingue , pour obferver qu'à la Martinique, au quartier du Vauclain. . une négrefîe de M. Lambert Donce , fit deux jumeaux , don l'un était nèsre & l'autre Albinos.

Cette altération de la peau des nègres, n'eft pas h feule qu'elle donne lieu de remarquer; il en efl une autre , qui femble être la graduation entre le nègre & V Albinos. Elle confifte dans des marques ou taches plus ou moins grandes , & avec des nuances qui varient depuis le rouffàtre , jufqu'au blanc laiteux. Tout le monde connaît ce que Buffon a publié d'une négreiïè pie , & à la fymétrie près de ces taches , qui efc un phénomène très-rare , on voit fouvent des nègres ainfi marqués , foit fur le corps entier , foit fur une partie , & quelquefois fur un membre feulement.

Parmi les nègres , le noir foncé de la peau eft une beauté. Ils favent que des yeux vifs & des dents blanches, tranchent mieux fur ce fond très-rembruni , & la coquetterie eft de toutes les couleurs. Elle fe montre auffi dans les vêtemens des nègres , tout fimples qu'ils font: donnons en une idée.

Une chemife & une culotte , voilà pour le nègre ; & même il en eft qui îi'ont que la culotte. Cette chemife & cette culotte font quelquefois de la même

Comme l'on cherclie toujours à tout expliquer, les bomies gens avec Icfquels vivent cette Albinos , répètent^ce qu'on lit dans le numéro 5 i des Affiches Américaines de Saint-Domingue , du 23 Décembre 1767 , fur la naiffance de Marguerite Rebecca , & que je copie.

Sa mère dont la fageffe & la conduite font exemplaires , aMait régulièrement les Fêtes & ,, Dimanches aux offices de la paroiffe de ce quartier, & fe plaçait ordinairement en face du ., tableau du maitre-autel qui repréfente un ex ^joto d'une Reine , dont la figure belle , expreiTives ,, & vivement coloriée , faû'ait fur elle une impreffion fi fîatteule , qu'elle ne pouvait fe défendra d'avoir toujours les yeux deffus , ni même de le confidérer fans émotion. C'eft ce qu'elle a 3, confbamment déclaré à toutes les perfonnes que la curiofité a attirées chez elle, pourvoir & j, admirer ce bifarre & furprenant efFet de la nature ".

Le Ledleur peut ^comparer cette defcription fidelle , avec les folies recueillies par IVî. de Paw iur les Alèincs. - . "

FRANÇAISE DE S A I N T - D O MÎN G U K "5^ -tOile, d'autres fois de toiles difFérenïes , & c'eft déjà une efpcce de recherche. Xa culotte longue ou courte eft une autre combinaifon j mais chez les nèo-res cultivateurs elle eft toujours courte. Dans la cheraiie , le collet , les poio-nets , ies épaulettes font quelquefois difFérens- du refce , & c'eft un nouveau confeil .de la mode. Un iiègrc , pour peu qu'il ne foie point parefieux, u plufieurs rechange; , & pour les dimanches , les fêtes èi les jours de marque , la chemife & la culotte font blanches. Un chapeau plus ou moins beau , mais prefque itoujours -rabattu, une plus grande fine Ee dans la toile, l'addition d'une vefte, v& enfin celle des fouliers , car les nègres ont les pieds nus, & s'en fervent même adroitement pour prendre quelque chofe à terre avec les orteils , comme ils le feraient avec les doigts de la main ; tels font les divers degrés que parcourt le luxe, auxquels il faut cependant ajouter que des mouchoirs, plus ou moins chers , font fur la tête , au cou & dans les poches 5 de manière que tel nègre très-petit-maître , peut offrir fur lui une dépenfe qu'on ne payerait pas avec dix louis de France , & fouvent fa garde-robe vaut quatre ou cinq fois autant. îl eu auITi des nègres , efpëce de féduéleurs à la mode, comme «n en voie parmi les Blancs , à l'égard defquels les jiégreffes fe difputent le plaifir de les faire paraître plus élégans.

Pour une négrefîè, une chemife , une jupe & puis un mouchoir qui couvre la tête , voiià le vêtement ordinaire. Mais de combien de nuances il eft fufcep- tible , depuis la groITe toile de Vitré en Bretagne, le Brin & le Gbiga , juCqu'â la toile de Flandres tz la baptifte \ Et ce mouchoir qui ceint le chef, la mode ,a-t-elîe jamais rien trouvé qui fe prêtât mieux à tous fes caprices , à tout ce qu'elle a de gracieux ou de bifarre. Tantôt il eft fimple , & n'a d'autre valeur que dans fes contours ^ tantôt la forme de la coiffure exige que dix ou douze mouchoirs foient fuccelTivement placés les uns par-deffus les autres , pour former un énorme bonnet , dont le poids demande une forte d'équilibre , qui rappelle i'adreffe étonnante avec laquelle les nègres des deux fexes portent fur leurs têtes des vafes remplis de liquide, & parcourent avec rapidité de longs cfpaces , fans avoir befoin de leurs mains. Quel luxe quand le moindre de ces douze mouchoirs coûte un demi-louis de France , & qu'on fonge que celui du delTus ne pouvant être mis plus de huit jours , il faut avoir des fupplémens ! Le mouchoir de cou qui doit , pour l'élégance , être afforti à celui de k tête , augmente la dépenfe , & ceux de poche la portent très-haut.

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DESCRIPTION DE LA PARTIE

Il eft cependant beaucoup de négreiïès, qui, quoique très-bien mifes , fup- priment le mouchoir de cou. Je n'ai pas befoin de dire que ce font les jeunes, & celles chez qui ce mouchoir cacherait , & une jolie taille , & des contours heureux. De beaux pendans d'oreille d'or, dont la forme varie, des coliers à grains d'or mêlés de grenats , ou bien de grenats feulement , ajoutent à l'orne- 1-nent , ainfi que des bagues d'or. Un beau chapeau uni de caftor blanc ou noir , ou ayant un ruban de foie ou d'or autour de la forme , ou même enrichi d'un large bordé d'or , indique encore un ton plus élevé , ainfi que le corfet ; & enfin le cafaquin,àla façon des Blanches, puis des fouliers de cuir en forme de mules , & par fois même des bas.

On aurait peine à croire jufqu'à quel point, la dépenfe d'une négreffe efclave peut aller ; elle m.et toute fa gloire , & une de fes plus douces jouilTances , à avoir beaucoup de linge. Jamais elle ne fe trouve affez de mouchoirs ni de deihabillés, t-c une manie qu'elles ont prefque toutes, c'eft de fe les emprunter réciproquement. La plus grande marque d'amour qu'on puifîe donner à une négreffe , c'eft de lui faire coupe?- des cotes -, c'eft-à-dire , de la conduire ou de l'envoyer chez un marchand , pour choifir les fuperbes mouffelines , les indiennes & les perfes , dont elle fe fait des jupes. Combien d'entr'elles favent , par un manège étudié , infpirer l'efpoir à de crédules amans , déjà dupes depuis iong-tems, lorfqu'ils s'appercoivent que leurs préfens ne leur acquièrent ai.éua droit! On a vu des négreffes qui avaient jufqu'à cent defliabillés , qu'on ne pouvait évaluer à moins de deux miille écus de France.

Un grand plaifir pour elles, c'eft de faire ce qu'elles appellent l'alTortiments c'eft-à-dire , qu'à certaines fêtes folemnelles , elles s'habillent plufteurs d'une manière abfolument uniforme , pour aller fe promener ou danfer. On fait plus fréquemment l'affortiment avec une bonne amie qui eft la confidente , celle dont on ne peut pas fe paffer. Cet attachement extrêmement vif , eft par cela même peu durable -, car il faut le dire , les perfidies , les trahifons viennent trop ' fouvent de la bonne am.ie ; & quand le jour de la haine eft arrivé , il n'eft pas d'injures qu'elles ne fe prodiguent , point de turpitudes qu'elles ne révèlent ou qu'elles n'inventent , & des paroles on en vient prefque toujours aux mains, Qn fe rappelle bien alors le vieil adage : Amitié de femmes , de l'eau dans un ■panier.

Ce n'eft pas feulement dans les villes, que le luxe des efclaves eft très-apparenr..

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. gj

Dans plufieurs ateliers , celui qui a manié la houe ou les outils pendant toute la femaine , fait fa toilette pour aller le dinianche à l'églife ou au marché , & l'on aurait de la peine à le reconnaître fous des vêtemens fins. Cette métamor- phofe eft encore plus grande pour la négreffe qui a pris une jupe de mouffeline & fes mouchoirs de Paliacate ou de Madras. Je l'affure ici , il eft bien peu de

^ nègres exempts de reproches , lorfqu'on les voit couverts de haillons , & lorfqu'enfin on ne peut leur en faire , c'eft à la mauvaife adminiftration des maîtres qu'ils s'adrelfent, & peut-êcre plus juftement encore , à l'adminiftration

-publique.

Les nègres, tels qu'ils font dans la Colonie, montrent en général plutôt le courage de la réfignation , que celui de la bravoure ; néanmoins dans les circonf- tances l'on a eu befoin de cette dernière qualité , on a eu à fc louer de l'épreuve, pourvu toutefois que les nègres aient alors avec eux des Blancs, pour les raiTurer & pour leur donner de la confiance. Leur réfignadon eft entière dans les douleurs phyfiques , & j'en ai vu fournis à des opérations très-doulou- reufes,.où ils étouffkient la plainte. Lorfque le crime les mène à la mort. Ils y vont avec une fermeté qui reflemble quelquefois à l'infenfibilité. Il en eft dont l'ame fière, élevée , rougirait de la moindre bafl-efTe. Le chagrin a fur eux beaucoup d'empire , & il agit avec la rapidité qu'on lui connaît^dans tous les climats chauds, parce que l'imagination plus aéliv^e, y eft auffi plus facile à frapper. On a vu des nègres que la contrainte & une vie trop monotone, affedaient fingulièrement. J'en citerai deux traits.^

Sur l'habitation des Glaireaux , au Quartier Morin , un nègre nommé Jean-. Bapùjie , àétc^^ni le travail de la culture, imagine pour s'en débarafîèr , dt tailler fur les dimenfions de fon bras droit, un bras de bois aflez dur, & pendant plufieurs mois, il exerce fa main gauche à couper le poignet du bras de bois avec fa ferpe. Lorfqu'enfin il fe croit affez fur de fon coup , il place la vraie main droite qu'il ne pût cependant amputer qu'au quatrième coup. ^ Un autre nègre de l'habitation DubuiflTon , dans la paroifîe du Trou ( fucre- rie dont la fage adminiftration mériterait d'être prife pour modèle dans toute la Colonie ) , était fujet à déferrer &i à des maladies qui étaient la Mtt de fon libertinage & dont Ictraitement le faifait tenir dans une forte de gêne. Un premier jour de l'an , il affile fon couteau, & d'un feul coup il fe^'rend eunuque.

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DESCRIPTION DE LA PARTIE

Je n'ajouterai pas d'autres déta'tls du m^me genre, on tfeft que trop inftruit de la facilité qu'ont certaitis Africains à s'.étoufFer avec leur langue & de la frivolité des motifs qui les portent à employer ce moyen.

Des p£i-fonnes concluant de l'énergie de quelques nègres pour les peindre tous, on dit qu'il ferait facile d'en faire promptement des hommes trés- éclairés^ dont les fucces feraient glorieux pour l'hunanité entière., & à l'appui de cette opinion ils ont rapporté des faits qui prouvent que des nègres ft font diilingués par des actions recommàadables dans diIFérens genres & même par une efpcce de favoir.

D'autres perfonnes au contraire, pulfant leurs argumens dans des aftes auffi réels & qui prouvent la plus honteufe ignorance & un pencriant bien fort pour le vice, ont affirmé que les nègres font une efpèce abâtardie &: dégénérée , & peu s'en eft fallu qu'ils n'imitafifent ce concHe , auffi injufte que bifarre , l'on agita la queftion de favoir fi les femmes avaient une ame , elles qui avertiffent l'homme de l'exiftence de la ficnne.

La vérité, dit-on fansceiTe , n'éil pas dans les extrêmes, & les deux opinions que je cite fur le nègre le prouvent encore; car elles font également erro- nées. Qui oferait fe charger de démontrer que l'influence de l'éducation .peut ou ne peut pas s'étendre tel ou tel objet ? Qui peut favoir jufqu'à quel point les cautes pbyfiques fécondent ou contrarient l'éducation ? Qui peut -même défigner d'une manière infaillible le fyftème d'éducation qui con- fient le mieux à tel peuple donné? Ce proolême tout-à-la-fois , métaphyfique moral, phyfique & d'économie politique n'eft pas réfolu , ni même entamé par des déclamations une fauffe philofophie adopte tout d'un côté & la mauvaife foi nie tout de l'autre. Le fait aduel c'eft que le nègre eft dans un état de dégénération réelle comparativement à l'européen civilifé. Cet itat eft tel qu'il autorife à foutenir que cette dégénération qui eft , peut-être , l'ouvrage des fiècles., voudrait d'autres fiècles pour que fes effets généraux difpa- ruffent tout-à-fait & un concours de caufes & de volontés dont il eft difficile de fuppofer la réunion fubite , quelque féduifant que cet ^fpoir puifîè être.

Les nègres n'ont que fort peu d'idées de calcul & ils comptent avec des grains de maïs ou des pois , en variant les efpèces ou les groffeurs pour indiquer les différentes pièces de monnoie. Jamais ils n'ont une notion exafte -de leur âge, & l'on ne parvient pas même à leur en faire retenir l'époque.

iFIRANÇAlSE DE SAINT-DOMINGUE. 63

Ce qui eft paffé depuis dix ans leur femble à une diftance qu'ils confondent avec une autre diîlance double & triple. Leur mémoire eft très-fautive & les trompe fouvent. Il leur faut de très-grands événemens pour leur tenir lieu de dates, & ce qui les étonne le plus dans les Blancs, c'eil l'écriture, c'eft la communication des idées, & quand ils difent que les Blancs auraient réputé les nègres forciers s'ils avaient fait cette précieufe découverte , ils conviennent aflez qu'ils ne font pas très-éloignés de nous croire un peu fami- iiarifés avec le démon. Ce mot me rappelle ce que quelques nègres dilbnt de leur origine.

Selon eux, Dieu fit l'homme & le fit blanc; le diable qui l'épiait fit un être tout pareil; mais le diable le trouva noir lorfqu'il fut achevé , par un châtiment de Dieu qui ne voulait pas que fon ouvrage fût confondu avec celui de l'Efprit Malin. Celui-ci fut tellement irrité de cette différence qu'il donna un foufflet à la copie & la fit tomber fur la face , ce qui lui aplatit le nez & lui fit gonfler les lèvres. D'autres nègres moins modelles difent que le premier homme fordt noir des mains du Créateur & que le Blanc n'eft qu'un nègre dont la couleur efl dégénérée.

J'ai déjà dit quelque chofe de l'opinion des nègres fur les morts dont ils racontent toutes les fables que les vieilles de tous les pays font aux enfans. De le zèle qu'ils mettent aux funérailles , & qui a un caractère différent q^and il fe rapporte aux Blancs ou aux nègres. Ce qui eil commun ce font les hurlemens , les cris de défefpoir & les démonftrarions d'une douleur déchi- rante. Quel dommage que pour la plupart ce ne foit qu'une coutume , qui au fond n'eft pas plus fotte que celle de louer en Europe des hommes pour porter des habits de deuil. C'eft à des momens convenus de la cérémonie funèbre que ces cris éclatent , & l'on cite même à ce fujet une anecdote vraie ou faulTe qui, au furplus , peint bien un enterrement ou afnftent des nègres. Des cris s'étant fait entendre , une négreffe qui avait un grand crédit fur les autres , les interrompit en leur difant : pencore cric , mon va ha %of la vol. " Ne criez point encore , je vous donnerai le fignal „. Arrivées à la fofle , les négreiTes font mine de s'y jetter , elles fe débattent pour s'arracher à celles qui les retiennent , & dans ces combats , les convulfions & les pamoi-. fons ont leur place. -Si l'o-n enterre un nègre , les autres accompagnent aufïï le corps ; quelquefois

II!

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û^ DESCRIPTION DE LA PAUTÎK

même avec un nmbour , en diantant Téloge du défunt, & en battant des mairiS, L-'oû fixe en fuite à un jour qui laiffe le tems des préparatifs, ce qu^on appelle un fervice , c'eft-à-dire , un grand repas l'on mange bien & boit encore mieux , & qui fe termine quelquefois par la danfe. Ce font les parens , les amis ouiles nègres compatriotes qui font les frais de cette cérém.onie , qui n'eft rien moins que lugubre. J'eus le malheur de perdre un jeune nègre Mondongue, nommé Caftor , le 29 Novembre 1782, & les nègres firent fon fervice le 25 Décembre. Je contribuai même pour le repas, ce que font beaucoup de maîtres.

Quand un efclave meurt ayant des enfans , ils fe partagent ce qu'il a laifléj les parens fuccèdent à défaut d'enfans. Enfin fi cet ordre de fucceffion manque, on diftribue , avec l'agrément du maître-, les effets à d'autres nègres qui ont des enfans , & .lorfqu'on peut établir que le défunt a eu l'intention de difpofer de {on petit pécule , fa volonté eft accomplie comme facrée.

Le deuil des nègres confifte à fe vêtir de blanc durant plufieurs jours, avoir le mouchoir de tête plié en demi-mouchoir, mis lâns aucun foin, & avec les deux bouts pendans.par derrière.

Je ne fuis pas affez injufte pour prétendre que les larmes des nègres font toujours étudiées ; il eft des nègres qui pleurent parce que leur cœur eft déchiré , dont les yeux fe mouillent lorfque long-tems encore après , ils parlent de quelques objets qui leur étaient chers, & parmi lefquels ils comptent des m.aîtres qu'ils ont aimés & fervis avec une eftimable fidélité.

J'.ai à parler maintenant du langage qui fert à tous les nègres qui habitent la colonie françaife de Saint-Domingue. C'eft un français corrompu , auquel on a mêlé plufieurs mots efpagnols francifés , & les termes marins ont aufG trouvé leur place. On concevra aifément que ce langage , qui n'eft qu'un vrai jargon , eft fouvent inintelligible dans la bouche d'un vieil Africain , & qu'on le parle d'autant mieux , qu'on l'a appris plus jeune. Ce jargon eft extrêmement mignard , & tel que l'inflexion fait la plus grande partie de l'expreiTion. Il a auflî fon génie , ( qu'on paffe ce mot à un Créol qui croit ne le pas profaner ), & un fait très-fûr , c'eft qu'un Européen , quelque habitude qu'il en ait , quelque longue qu'ait été fa réfidence aux Ifles , n'en pofïède jamais les fineflTes. . Je n'ignore cependant pas que le langage créol a donné lieu à plufieurs ^critiques. Il en eft une fore amère , conûgnée dans un ouvrage intitulé : Voyage

d'un

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 65 d'un Suijfe dans différentes Colonies d'Amérique. Il eft vrai qu'on a pris une méthode fort fûre pour le décrier , c'eft de faire du Crêol-Sutjfe , & d'en conclure que ce langage eft miférable. Je me range à l'avis de l'auteur , mais il faut avouer que fon baragouin ne paffera pour du créol , qu'auprès de nos favans qui en introduilent un du même genre fur les théâtres, & qui perfuadent au^- Parifiens que c'eft le véritable. La prétendue lettre du Suiffe n'a jamais été écrite que par lui, ou par quelqu'un qui a voulu s'amufer de fa crédulité. J'en appelle aux féduifantes Créoles, qui ont adopté ce patois expreffifpour peindre leur tendrefîe !

Il eft mille riens que l'on n'oferait dire en français, mille images voluptueufes que l'on ne réuffirait pas à peindre avec le français , & que le créol exprime ou rend avec une grâce infinie. Il ne dit jamais plus que quand il employé les fons inarticulés , dont il a fait des phrafes entières. Le Chia , le Bichi même , qu'on a tant voulu ridiculifer , eft-ii un terme de dédain qui renferme plus de fens ? Et pour qu'on ne prétende pas que je crée des merveilles imaginaires , je vais rapporter une chanfon bien connue, qui fera voir fi le langage créol eft un jargon infignifiant & maulTadc. Elle a été compofée, il y a environ quarante ans , par M. Duvivier de la Mahautière , mort Confeiller au Confeil du Port-au- Prince. J'en préfente, en même-tems, la traduftion verfifiée par un créol , qui, aux dépens de fon amour-propre, n'a cherché qu'à conferver , prefque'ligne pour ligne, le fens littéral qu'une imitation libre aurait empêché de faifir.

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Sur l'Air : ^ue ne fuis-je la fougère !

Lifette quitté la plaine , Mon perdi bonher à moue ; Gié à moin femblé fontaine, Dipi mon pas miré toué. La jour quand mon coupé canne , Mon fongé zamour à moue ; La nuit quand mon dans cabane , Dans dromi mon quimbé toué. Tome I.

Lifette, tu fuis la plaine. Mon bonheur s'eli envolé ; Mes pleurs, en double fontaine. Sur tous tes pas ont coulé. Le jour , moiffonnant la canne , Je rêve à tes doux appas ; Un fonge dans ma cabane , La nuit te met dans mes bras.

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A PARTIE

Si to allé à la ville , Ta trouvé geine Candio , ' Qui gagné pour tromper fille , Bouch; doux palTé firop. To va crer yo bin ilacère , Pendant quior yo coquin tro ; C'ell Serpent qui contrefaire Crié Rat, poar tromper yo.

Tu trouveras à la ville , Plus d'un jeune freluquet , Leur bouche avec art dillUle Un miel doux mais plein d'apprêt ; Tu croiras leur ccBur fincère : Leur cœur ne veut que tromper ; Le ferpent fait contrefaire Le rat qu'il veut dévorer.

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Dlpi mon perdi Lifette , Mon pas fouchié Calinda. Mon quitté Bram-bram fonnctie. Mon pai batte Bamboula. Quand mon contré laut' negrefTe, Mon pas gagné gié pour li ; Mon pas fouchié travail pièce : Tout' qui chofe a moin înourri.

Î.Ion maigre tant com' gnon fouche , Jambe à moin tant comme rofeau ; Mangé 15a pas doux dans bouche , Tafia même c'eil comme dyo. Quand mon fongé toué, Lifette , Dyo toujour dans jié moin. Magner moin vini trop bête , A force chagrin magné moin.

Pvîes pas, loin de ma Lifette , S'éloignent du Calinda ; Et ma ceinture à fonnette Languit fur mon bamboula. Mon œil de toute autre belle , N'apperçoit plus le fouris ; Le travail en vain m'appelle , Mes fens font anéantis.

4

Je péris comme la fouche , Ma jambe n'ell: qu'un rofeau ; Nul mets ne plait à ma bouche, La liqueur s'y change en eau. Quand je fonge à toi , Lifette , Mes yeux s'inondent de pleurs. Ma raifon lente & diftraite , Cède en tout à mes douleurs.

Lifet' mon tandé nouvelle , To compté bintôt tourné : Vini donc toujours fidelle . Miré bon pafTé tandé. N'a pas tardé davantage , To fair moin affez chagrin , Mon tant com' zozo dans cage , Quand yo fair li mouri faim,

Mais ell-il bien vrai, ma belle , Dans peu tu dois revenir : Ah ! reviens toujours fidelle , Croire eft moins doux que fènu'r. Ne tarde pas d'avantage , C'eft pour moi trop de chagrin ; Viens retirer de fa cage , L'oifeau confumé de fsSia,

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FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE 67

C'efl dans ce langage qui , comme l'on voit , comporte la rime & la mefure , que les Créols aiment à s'entretenir , & les nègres n'en ont pas d'autre entr'eux. C'ell encore par fon moyen , que les nègres expriment & leurs mots fententieux , & leurs traits piquans.

On leur entend dire , par exemple , d'un bavard , que fa bouche n'a pas de dimanche. Veulent-ils montrer que l'orgueil eft une fottife , ils indiquent deux points oppofés du Ciel , en difant : <S"o/^ /i?î'^ /^ , // couche .„ Le Iblcil fe lève ici, il fe couche „. Pour exprimer que fi cet aftre a un couchant, il n'eft pas de fujet de vanité qui puiffe être durable.

Je bornerai pour ce moment , à ce que j'en ai dit , ce qui concerne la clafTe des nègres , qui comprend en quelque forte tous les efclaves à Saint-Domingue. Parmi ceux-ci , fe trouve mêlée la defcendance de quelques Caraïbes , de quelques Indiens de la Guyane , de Sauvages Renards du Canada , de Natchez de la Louifiane , que le gouvernement ou des homm.es violateurs du Droit des Gens , jugaient néceffaire ou lucratif de réduire à la fervitude.

J'oubliais de dire que ce qui diftingue le plus le nègre créol , de l'Africain, c'efl: qu'à l'exemple des Colons anglais , les habitans de la Colonie francaifè font étamper fur la poitrine , de leur nom ou avec de fimples lettres initiales les Africains ; tandis que les autres ne le font que dans les cas extrêmement rares on veut les humilier , précifément parce que l'ufao-e les exceo^e L'étendue de la Colonie, le voifinage d'une Colonie étrangère, tout aura porté à adopter une précaution qui n'a rien de douloureux. Elle a cependant un inconvénient pour l'Africain , qui paffe de l'état d'efclave à celui d'affranchi , c'eft qu'en prolongeant le fouvenir de fa première fituation , elle peut , dans plufieurs cas , élever des doutes fur fa liberté.

Mais ces Affranchis, voyons quels ils font; j'aurai afîez d'occafions, dans la Defcription d'une immenfe Colonie , de compléter le caraftère & les mœurs des Efclaves & j'y trouverai l'avantage de rendre les chofes plus frappantes,, parce qu'elles fe trouveront , pour ainfi dire, dans des cadres qui leur feront affortis.

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DESCRIPTION DE LA PARTIE

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FRANCHIS.

LEsAfFranchis font plus univenellement connus fous le nom de Gens de-Couleur ou de Sang-mélés , quoique cette dénomination, prife exaft^ment defigne auffi les nègres efclaves. Dès que la Colonie eut des efclav^s ' elle ne tarda pas à avoir des Affranchis, & plufieurs caufes durent concourir a .ormer cette clalTe intermédiaire entre le maître & l'efclave. A Sr-Domincvue les e.claves étaient non-feulement des nègres , mais encore des Indiens & des Sauvages qu'on ne diftinguait des nègres que par leur couleur. La rareté des femmes, les mœurs des Flibuftiers & des Boucaniers, l'appât attaché à la condefcendance des negreffes , firent paraître les mulâtres que la nuance de leur peau claffa avec les Indiens & les Sauvages , comme le prouvele recen fement de i68r,où on les trouve tous confondus & au nombre de 480 mais alors , il n'y avait de libres que des Blancs. '

Les hommes qui afferviffaient , fans fcrupule , 'les Sauvages & les Indiens colores comme les mulâtres, éprouvèrent cependant un fentiment particulier a lafpea de ceux-ci , & par une forte d'accord, qui ne put avoir fon origine que dans 1 afteélion paternelle & dans famour-propre , il paffa en ufa^e ^ue les mulâtres en atteignant leur vingt & unième année-, forçaient d'efcWe CepenoV^t l'mtérêt perionnel ayant violé plus d'une fois cette convention tacite' . & le Code Noir ayant réglé les fucceffions coloniales quant aux efclaves les mulâtres perdirent leurs avantages , & l'on ne reconnut réellement pour Affranchis que^ceux à l'égard defquels le maître avait formellement abdLé fes droits par ecnt. Il avait exifté de femblables Affranchis bien avant i68r puifque l'édit du mois de Mars de cette année , préparé par les Confe k Supérieurs & les Adminiftrateurs des Colonies plufieurs années auparavant tait de la manumiffion , volontairement foufcrite par le maître , une difpofidon légale o. l'on voit dans les recenfemens du commencement du fiècle aeluei qu'il fe trouvait environ 500 Gens libres de tout âge & de tout fève eue quelquefo,s l'on diftinguait encore en nègres libres & en mulâtres libres fans doute parce que Fcn confondait avec ces derniers la defcendance des Indiens & des Sauvages parmi lefquels il a fe trouver d'autant plus natu

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 69 rellement des Affranchis que les Indiennes ou les Sauvageffes ont du im-rh pour les nègres , tandis que les Blancs aiment le caraftère doux & fidelle &c les appas fecrets de ces femmes.

Si l'on réfléciiit au grand nombre de motifs qui fe réuni/Talent potu- l'augmentation du nombre des Affianchis , on fera fans doute furrris de n'en pas voir davantage en 1703 , époque je n'en trouve que 500 de recenfes.^En effet les fuites d'un concubinage qui femblaic néceffaire ; une forte de^ genérofité qui fouvent ne devait s'exercer qu'à la mort du maître ; vn calcul, même intéreffé , parce que l'on vendait quelquefois l'efclave à' fi' même 3 le mariage d'un Affranchi avec fonefclave;enân la propre reproduftioa des Affranchis , tout devait fervir à augmenter cette claffe. Elle refta cependant quelques années fans accroiiTement fenfible -, puis les libertés teftamentaires & les ventes d'efclaves confenties à eux-mêmes étant devenues plus fréquente- il y eut une ordonnance de 171 1 qui affujettit l'affranchiffement à l'autorifation des chefs delà Colonie. En 1715, il y avait environ 1500 Affranchis, & il fal],c plus de trente ans pour doubler ce nombre. On en compta enfuite pins de 6,000 en 1770 & le double dix ans après.

Ce dernier accroilfement eut fa fburc^ dans la force qu'avait acquis l'opinion que le Blanc , père d'un enfant de couleur , devait chercher à lui procurer h liberté, dans le premier effet de l'ordonnance de 1775, parce qu'en prefl cnvant de nouvelles formes pour l'affranchiffement & en lui donnant de nouvelles gênes , elle annonçait de la faveur pour le paffé -, & dans le défir de recruter la maréchauffée qui fit promettre la liberté à ceux qui y ferviraient.

Mais nulle augmentation n'a jamais été égale à celle qu'offre ' Je mo ment aéluel comparé à 1780 , puifque les G.ns - de - Couleur fe trouvent maintenant au nombre de vingt-huit mille , ce qui préfente un total prefgu- double de celui d'alors. Il peut cependant être expliqué par les raifons que je viens de rapporter fur ce qui a eu lieu dans l'intervalle de 1770 à 1780; en y ajoutant d'abord, que des dépenfes d'em.belliffemens faites en 1780 & depuis, ont rendu les affranchiffemens nombreux, parce qu'on avait befoin du produit de leur taxe -, de manière que depuis dix ans l'on peut en compter plus de fept ou huit mille, & en outre que jamais les mariages d Affranchis avec des efclaves , ni ceux des efclaves avec des Blancs n'ont ete aufB commams. On a reproché , furtout dans la Partie du Sud, à plufieurs

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DESCRIPTION DE LA PARTIE

de ces derniers, d'avoir réuni à cette complaifance . chèrement payée , celle de ie rendre maris de plus d'une femme. Or , tel de ces mariages produi- iant la légitimation de cinq ou fix enfans , ce moyen a porté une augmentation confidérable & fubitc dans la claiîe des Affranchis , & a caufé auffi une plus grande reprodu6tion. La formation des Chaffeurs Royaux, en 1779, a encore donné lieu à l'accroiffement , en faifant mieux rechercher les Gens-de-Couleur non-recenfés & en devenant la caufe de la ratification de libertés peu légales en faveur de ceux d'entr'eux qui en offraient le prix dans leur dévouement à s'enrôler dans ce corps.

Telles font les caufes , qui , en fe combinant entr'elles , ont donné à la Colonie Françaife de Saint -Dom-ingue les vingt -huit mille Affranchis qu'elle ■compte en ce moment.

La première obfervation au'lnfpire l'exiftence de cette ciaffe , c'eft que ce fut au fein de la France , qu'on fit des lois pour le maindcn de la fervitude des Africains en Amérique ; que ce fut la France qui fongea à s'approprier les produits du commerce de la traite des noirs qu'il eft même interdit aux Colonies de faire direclement ; que le gain de ce privilège exclufif a été pour la France , & que les Colons ne doivent qu'à eux feuls l'idée de l'affranchiffem-ent , de ce pacte heureux qui rétablit un efclave dans les droits de l'humanité i qui donne au maître le moyen de fatisfaire fa juitice ou un fentiment de générofité qui tourne au profit de l'cfclave & qui ajoute à la force politique des Colonies >& auquel enfin 11 n'a manqué pour être vrai- ment refpectable , que l'obligation de la part du maître d'affurer la fubfiftance de l'Affranchi jufqu'à ce qu'il pût s'en procurer une, & pour le cas l'àpe & les infirmâtes le livreraient à la misère.

Les Affrar.chis , comme il eil aifé de le fentir , font des individus offrant une grande variété dans les nuances par leur m.élange avec les Blancs , avec les nègres & entr'eux m^êmes j mélange qui pouvant fe faire avec différentes comibinaifons de nuances ,. donne , à fon tour , naiffance à des combinaifons nou- velles. Les deux extrêmes font pour ces Affranchis d'un côté le nègre & de l'autre des individus dont la couleur ne montre aucune différence fenfible , lorfqu'on la compare à celle du Blanc.

C'eft pour mieux faire connaître cette localité colorée que je vais parcourir ks degrés divers, du mélange.

FRANÇAISE DE SAINT-DOMINGUE. 71

RÉSULTAT

De toutes ies nuances , produites par les diverfes combinaifons