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Histoire Populaire

de Toulouse

TOOliOUSE

AUX P.rRFAUX DL MIDI RÉPUBLICAIN

I T CHEZ TOUS LES LIBRAIUFS:

E-NARIE issAc r<

HISTOIRE POPULBIRE

TOUliOUSE

Depuis les origines jusqu'à ce jour

PAR

LOUIS ARISTE & LOUIS BRAUD

TOULOUSAINS

T>ESSIJ^S

DEBAT-PONSAN, DESTREM, JEAN-PAUL LAURENS, PAUL PUJOL

Avec un Plan de Toulouse en i63i

ET LE PANORAMA DE LA VILLE EN 1897

3^^^«^

TOULOUSE

AUX BUREAUX DU M/D/ RKPCBLfCAIN

BOL'LK\ARn DE STRASBOURG, iT. 1898

■4 II

De

PRÉFACE

Ce livre fut mis deux fois à l'index avant sa naissance par l'Eglise et par le Préfet d'un ministère se pré- tendant républicain.

C'est donc du fruit défendu !

Par conséquent, tous les hommes indépendants, qui n'aiment à subir la pression de personne et qui ne condam- nent qu'après avoir entendu, examiné, réfléchi, considére- ront comme un devoir de le lire, au lieu de s'associer à un verdict préventif et à un anathème selon la consigne de l'Elysée, obéissant lui-même aveuglément au Vatican.

Après cette levée de goupillons, d'accord avec la préfec- ture, il ne nous est pas, du moins encore, interdit d'expli- quer l'origine et le but d'un livre qui ne s'attendait guère à l'honneur d'une pareille tempête....

Un des auteurs avait conçu le projet de terminer sa longue carrière de journaliste militant, en laissant aux enfants, issus du Peuple comme lui, un Manuel scolaire, résumant .l'histoire de nos deux chères patries inséparables, Tou- louse et la France. Ce vade-inecum de l'écolier, devenu son ami de la première heure, devait lui permettre plus tard,

yj PREFACE

au milieu des préoccupations matérielles de la vie qui éloignent trop de l'étude, un retour facile aux impressions des "beaux jours, un réveil du sentiment inspiré à l'aurore de l'âge par l'admiration des luttes persévérantes et des triomphes des aïeux. L'auteur destinait ce petit livre à rester le compagnon fidèle de l'enfant fait homme, confident discret qui n'encombre point s'il reste fermé, et qui récon- forte si on lui redemande une page du passé. Telle fut la conception originelle de l'//?'.s/o;>ejt;ojt?M/a/re de Toulouse.

Sur ce plan primitif, le livre comprenait trois parties essentielles et pour ainsi dire distinctes :

10 V7i sommaire de chapitres que l'élève devait apprendre par cœur :

Le texte du chapitre lui-même, que le professeur éclairerait ensuite par le précieux concours de son talent, en le diminuant ou le développant, pour faciliter l'assimi- lation à l'élève avec la leçon orale ;

30 Une rapide bibliographie, permettant à un fait isolé et trop succinctement présenté, de se rattacher à l'ensemble du mouvement politique, économique, littéraire, artistique de l'époque il s'est produit.

Tandis que le manuscrit de cette Histoire Populaire de Toulouse se dirigeait sans encombre vers l'imprimerie, quelques amis lui barrèrent le passage, sous prétexte que l'on pourrait donner plus d'ampleur à l'exécution de l'œuvre sans en détruire la destination scolaire. Les arguments parurent décisifs.

L'auteur consentit à cette modification, d'ailleurs facile, puisqu'il conservait sous sa main les documents qui avaient servi à la rédaction du projet primitif.

Ainsi, le petit livre est devenu grand plus grand certai- nement qu'il ne l'aurait désiré par la collaboration de deux camarades du journalisme républicain, qui partagèrent le

PREFACE VU

même pain noir des débuts et serencontrerent.au déclin de la vie, .s'acheminant ensemble vers le dernier coin de terre toulousaine ils prendront un repos bien mérité.

Lorsque nous annonçâmes la publication prochaine de l'Histoire populaire de Toulouse, il se produisit un toile général dans la presse cléricale.

Nos dévots confrères, ne croyant pas nécessaire d'attendre la lecture de Tœuvre pour la critiquer, nous décochèrent des traits acérés qui ne nous causèrent point de surprise. Nous ne caressions pas l'illusion que 178g avait détruit le fana- tisme ultramontain, puisque nous voyions le gouvernement libéràtre de 1897 prolonger son existence problématique par une soumission humiliante aux caprices de tous les curés de France et de Savoie.

Plus particulièrement, la Semaine Catholique déchaîna sa colère et récidiva pour lancer ces deux excommunica- tions majeures :

« Les auteurs, dit la pieuse feuille, ne nous inspirent qu'une confiance très médiocre au point de vue de l'exacti- tude historique et de Timpartialité. Il est à souhaiter qu'un écrivain consciencieux (sic) reprenne cette idée et nous donne une \én\2ih\Q Histoire populaire de Toulouse ».

« Ce livre sera moins qu'un roman ; il promet de n'être qu'un pamphlet. Nous le répétons, il est nécessaire qu'un homme savant et consciencieux (sic) nous donne bientôt une bonne et véritable Histoire populaire de notre chère cité. »

L'Ecole Laïque comprit que pareille provocation avant la lettre mettait la libre-pensée en état de légitime dé- fense. Ce courageux journal intervint et, ripostant à l'attaque incongrue autant que prématurée de la Semaine Catholi-

VII] PREFACE

que, remisa à sa place ordurière le « marchand de contre- marques poui^ le Paradis ».

On pouvait espérer, après cette polémique préalable, que ÏHisioire populaire de Toulouse verrait paisiblement le jour sans autres incidents.

C'était méconnaître l'embrigadement des cléricaux qui ne désarment jamais et briseraient encore un Préfet, comme l'Inquisition brûlait jadis un suspect d'hérésie, s'il ne s'accroupissait pas sous leur férule menaçante.

Plusieurs membres du Conseil municipal de Toulouse s'émurent de ces clameurs réactionnaires à l'encontre d'un livre préparé par la collaboration de deux sincères républi- cains. Ils pensèrent que le système d'intimidation entretenu par le Clergé était un dangereux obstacle à la propagande des principes démocratiques, puisqu'il aurait pour consé- quence, en plein XIX^ siècle, d'attiédir l'ardeur de cer- tains écrivains qui ne se soucient point de ser\'ir de cible aux représailles cléricales.

Ils demandèrent communication du manuscrit de notre Histoire populaire de Toulouse.

Des explications ^•erbales furent fournies sur certains détails de l'exécution typographique, les plans et les gra- vures.

Plus tard, la Commission de l'Enseignement se réunit à la Commission des Finances. L'honorable M. Rouquier présenta un rapport, en séance publique. Le Conseil mu- nicipal décida à l'unanimité que ce livre serait décerné en récompense, à un certain nombre d'élèves des Ecoles communales de Toulouse, à la distribution des prix de 1897.

Cette décision régulière, visant, comme d'usage, un chapitre spécial du budget, ne souleva aucune discussion sérieuse dans la presse toulousaine. Les journalistes repu-

PREFACE IX

blicains, d'accord a\cc la majorité intelligente de la popu- lation, pensèrent qu'il était temps enfin de modifier la liste des ouvrages que la routine administrative imposai- aux enfants et qu'un livre, affirmant catégoriquement les principes démocratiques, remplacerait de façon avantageuse les billevesées royalistes ou papistes racontées jusqu'à ce jour aux élèves palmés, par les pères Loriquet de Lille, Tours et Limoges.

L'approbation flatteuse du Conseil municipal accordée à notre œuvre, et l'assentiment public qui s'ensuivit, déter- minèrent les jésuites de toute robe à circonvenir le préfet. Celui-ci n'avait pas besoin qu'on insistât pour l'associer à une résistance réactionnaire. M. Landard, agent du minis- tère pseudo-républicain, sans formuler le moindre grief, sans déduire aucun motif, refusa son approbation à la délibéra- tion de nos édiles car, selon la devise des anciens roys de France, tel était son bon plaisir.

N'ayant pas de leçons à recevoir d'un préfet, auquel nous considérâmes toujours comme notre devoir d'en donner, nous nous sommes empressés de dégager aussitôt le Conseil municipal, pour bien limiter la querelle entre les auteurs de Y Histoire populaire de Toulouse et le repré- sentant d'un gouvernement qui protège d'autre façon les trafiquants de catéchismes ou de scapulaires.

En conséquence, nous avons adressé la lettre suivante à la municipalité et au Conseil communal toulousain :

Toulouse, 2 juin 1897.

Monsieur le maire,

Messieurs les conseillers municipaux,

Nous apprenons à l'instant que M. le préfet de la Haute- Garonne vient d'annuler le vote par lequel le Conseil municipal avait souscrit à notre Histoire populaire de Toulouse. Ce que divers Conseils municipaux avaient fait, notamment en 1S41, pour les Poésies romanes de M. Gatien-Arnoult, en 1887, pour

X PREFACE

les Incunables de M. Desbarreaux-Bernard, etc., etc., M. le préfet de la Haute-Garonne, en 1897, ne juge pas à propos de l'admettre pour une Histoire populaire de Toulouse, dont les auteurs sont deux journalistes républicains.

Nous ne voulons pas même discuter l'annulation prononcée par la préfecture ; nous venons vous prier, au contraire, de vouloir bien la considérer comme définitive.

Nous n'avons pas l'habitude de quémander ou de recevoir des faveurs. Il nous paraît donc inutile de laisser croire à M. le préfet de la Haute-Garonne qu'il est en son pouvoir de nous infliger une rigueur quelconque.

Noua vous prions, Messieurs, d'agréer l'expression de nos meilleurs sentifnents,

Louis Ariste, Louis Braid.

Tels sont les incidents que le lecteur devait connaître avant de prendre connaissance directe d'un livre, condamnc- comme suspect de partialité, d'inexactitude historique par la double complicité de l'Archevêque et du préfet de la Haute-Garonne.

Il s'a[,ùt, à présent, de l'ouvrir sans prévention, de l'examiner sans parti pris, de ne le rejeter, enfin, le cas échéant, qu'après lecture indépendante et loyale.

Les auteurs de Y Histoîj-e populaire de Toulouse, prenant comme base le plan primitif du projet, ont développé le texte pour le rendre plus attrayant, plus utile.

Ils ont étudié avec soin la partie déjà écrite, par d'illus- tres devanciers, de l'histoire locale durant les siècles du gouvernement monarchique. Ces respectables in-folio témoignent d'un patient labeur de riecherches et seront toujours consultés avec fruit. Noguier et Lafaille, Catel et Durosoi, Laroche-Flavin et Raynal, Dom Devic et Dom "Vaissette, tous les histori«ns enfin pourront provoquer des

PREFACE XI

appréciations diverses de nos descendants, mais on rendra sans cesse hommage à l'effort qu'il fallut déployer pour mener à heureuse fin une œuvre de cette nature. On devine que nous avons puisé prudemment, quoique à larges mains, dans ces ouvrages qui contiennent divers documents que le Temps lit disparaître.

Nous avons fouillé, de manière plus méticuleuse, les pièces nombreuses qui reproduisent les événements de la Révolution de 1789, dont le récit complet tentera certaine- ment la plume d'autres écrivains. Les Toulousains prirent une large part aux actes d'affranchissement commencés à Paris et continués sur tout le territoire de France. On en jugera par la création locale de certaines institutions popu- laires, l'agitation des clubs, la propagande des journaux, Tenlièvrement patriotique des fêtes. Toulouse peut revendi- quer l'initiative de plusieurs cérémonies commémoratives des victoires du Peuple. C'est dans notre ville, la première de France, que l'on célébra, avant Paris, la fête inoubliable de la Fédération.

De même nous avons recherché, dans des documents de l'époque, ce qui projette la clarté la plus vive sur les événe- ments de i8i4et de i83o. Les journaux, souvent traqués par les gouvernements despotiques, permettent de recons- tituer l'histoire. En vieux journalistes, nous avons cueilli parmi ces feuilles éparses, et dont quelques-unes aujourd'hui sont presque introuvables, tous les éléments de nature à traduire fidèlement les actes démocratiques de nos pères en 1848 et durant le long asservissement du second Empire.

Parvenus en 1870 et à la période actuelle, nous avons esquissé à plus larges traits les événements dont nous fûmes témoins, car nous n'avons jamais eu le désir de nous ériger en justiciers de nos aïeux et moins encore de nos contempo- rains. Tout acte de l'homme public porte en soi la sanction probable de la postérité. Chaque citoyen libre demeure le souverain juiie.

Xlj PREFACE

C'est en nous inspirant de ce sentiment que nous avons ajouté une quatrième parité au plan primitif de VHistoire populaire de Toulouse. On y trouvera, vers la fin, une série de sections spéciales, sous le titre de Toulouse Statistique (i85o-i8g8.j Cela permettra de compléter le récit par le rapprochement de chiffres qui ont eux-mêmes une valeur historique.

Par cette combinaison, on connaîtra, en résumé, tout ce qui intéresse un Toulousain, depuis l'origine jusqu'à ce jour depuis le légendaire roi Tolus, fondateur présumé de notre Cité, jusqu'aux récentes élections qui attribuèrent au Parti Socialiste Ouvrier plusieurs sièges dans le Conseil municipal.

Pour la rédaction de cette Histoire populaire de Tou- louse, qui ne pouvait se détacher complètement d'un ré- sumé très succinct des faits généraux de l'Histoire de France, nous n'avons point suivi aveuglément certains sentiers trop battus l'admiration de commande égare l'esprit et trompe la raison. Nous avons préféré regarder un monarque en face, et, nous affranchissant de la théorie inadmissible des hommes providentiels, nous avons déduit logiquement la résultante de ses actes. Il nous fut par conséquent im- possible d'admirer César, assassin de Vercingétorix, Clovis et Charlemagne, massacreurs de peuples, Louis IX cano- nifié pour avoir torturé tant d'innocents, François I'^'' et Louis XIV qui ne valaient pas mieux que Louis XV. Notre Midi Toulousain, à peine guéri du choc, longtemps prolongé, d'une infinité de hordes sanglantes du Nord et du Sud, souffrit davantage du joug des rois de France et- des exécrables pourvoyeurs de l'Inquisition. Nous ne pouvions pas amnistier tous ces bandits, qui resteront la honte de leur siècle et ne devront jamais être arrachés du

PREFACE Xll)

pilori vengeur de la postérité. Bref, nous avons étudié no- tre histoire locale et nationale en bons français, en excellents Toulousains, faisant comme il convenait la part à l'igno- rance et aux préjuges du Moyen-Age, mais sans cesser de maudire les bourreaux qui entravèrent la marche de l'huma- nité vers son affranchissement.

Chaque événement étant ainsi réduit à sa juste propor- tion, chaque homme estimé à sa valeur, nous avons \oulu que notre Toulouse tant éprouvée, si méritante, fût mise dans le relief qui convient au génie de la race, aux mœurs généreuses des habitants, à son passé glorieux tout fait d'amour passionné de soleil et d'indépendance.

Avons-nous réussi dans cette apothéose du foyer natal ? C'est ce que décidera l'opinion publique. En tous cas. nous déclarons hautement que nous n'eûmes jamais qu'une pré- tention — c'est de n'avoir rien inventé.

Toulouse Palladienne rayonna toujours sur la France entière par le culte de la littérature et des arts. Les superbes monuments, qui nous entourent, redisent avec éloquence le génie des aïeux ; mais il semble que. pour l'interpréter plus fidèlement, il faut recourir au langage familier qui traduisait alors leurs aspirations merveilleuses. Notre sans rival Gou- douli parlait français aussi correctement que Malherbe; mais il préféra écrire en lengo moundiiio. pour conserver, dans son originalité pittoresque, le sentiment intime des joveux habitants de la terre toulousaine. Le patois que nous aimons, pour l'avoir appris aux baisers de la lèvre mater- nelle, ne doit pas être relégué dans un méprisant oubli. Par lui nous pénétrons plus avant dans la pensée des prédéces- seurs et nous continuons avec plus de vérité les mœurs, les usages, les traditions qui leur valurent un si beau renom.

XIV PREFACE

Nous avons étudié ÏEscolo toulouseno jusqu'à l'heure présente. Avec la France nous sommes tiers de tous les poètes d'entre Villon et Verlaine, mais a\ec Toulouse nous glorifions les chanteurs ensoleillés d'entre Goudouli, Men- gaud, Visner, sans en excepter Gruvel et le Garj'éloii,

Bref, Toulousains épris du foyer natal, de son passé dé- bordant d'actions héroïques, de son ciel que traverse en strophes sonores la turbulente haleine du vent d'autan, nous avons voulu écrire pour des Toulousains leur propre histoire.

Ce n'est donc pas un livre de savants que nous otîrons au public.

Les savants puisque c'est leur profession en con- naissent beaucoup plus que nous sur les questions particu- lières qu'ils étudient depuis leur berceau. De môme l'horlo- ger arrange une montre, comme le boulanger cuit son pain, comme M. Jourdain expectorait de la prose sans paraître s'en douter. Nous ne sommes point orfèvres ; toutefois l'ex- périence nous démontra qu'on est toujours l'ignorant ou le savant de quelqu'un. C'est pourquoi, sans cesser de vénérer l'apostolat qu'exerce la Critique, il n'est point défendu de songer, avec le poêle, que l'Art est encore plus difficile que cela. Toute tentative de création exige un labeur qui s'ac- compagne habituellement d'un mérite quelconque. A ce point de vue, nos "bonnes intentions suffiraient au lecteur Toulousain pour nous accorder un peu de bienveillance ou d'indulgence.

A d'autres, de faire mieux !

Pour rendre un peu encyclopédique cet ouvrage destiné avant tout, nous le répétons, aux enfants des Ecoles, au Peuple, à la catégorie de lecteurs qui n'a guère ni rentes

Phekacë x\

ni loisirs, nous aN'ons pris effrontément le bien dautrui par tout il nous parut utile. Nous avons essayé de remercier les auteurs en inscrivant leurs œuvres dans la partie spéciale Toulouse Bibliographie ; nous leurs exprimons ici notre profonde reconnaissance.

Merci aux maîtres éminents de notre Ecole toulousaine qui, non contents de répandre au loin la renommée de notre Cité, ont voulu encore apporter généreusement leur tribut à une œuvre qui doit populariser le passé de Tou- louse et glorifier les aïeux. Chacun d'eux a enchâssé la pensée de son génie dans une page sublime qui conser- vera toujours l'admiration de nos concitoyens.

Merci à M. Cassan fils, lithographe, qui a traduit avec une fidélité si parfaite la conception complexe et souvent très délicate à reproduire des dessins confiés à ses soins. Un tour de force réalisé consiste dans la reproduction d'un Plari ancien de la ville en i63i, qui était en mauvais état et qu'il remit plus beau que neuf. Voilà de la bonne décen- tralisation lithographique et industrielle!

Merci à l'infatigable collaborateur du soleil, l'habile photographe INlerlin, qui au risque de se rompre les os et d'émietter son appareil, se hissa avec nous au sommet le plus propice d'un monument de la \'ille, pour nous offrir le splendide Panorama de Toulouse en iSgy.

Merci également à nos typographes, qui ont transigé, avec beaucoup de goût, entre les exigences réglementaires d'un ouvrage classique et la fantaisie un peu Jin de siècle d'un livre illustré. Par son format iji-8 coquille, l'œuvre semblait prédestinée à de nombreuses mésaventures d'im- primerie. Le lecteur constatera lui-même qu'il existe peu de fautes typographiques et il n'aura pas de peine à les rectitier.

Maintenant, que le fougueux anathème de l'Kglise conti- nue à s'appesantir sur une a^uvre « consciencieuse » écrite

XVI PREFACE

par deux écrivains impartiaux ! Ces foudres de sacristie ne parviendront pas à nous émouvoir davantage que l'étrange intervention du préfet à rencontre d'une publication qu'il aurait patronnée avec enthousiasme si elle eût célébré, à l'approche du XX^ siècle, l'infaillibilité du pape et la souve- raineté dynastique des repus dirigeants.

Il est des bêtes malfaisantes par instinct ou par tradition et que rien ne saurait détourner de ce qui constitue le châ- timent de leur existence.

La vipère rampe, la limace bave, Basile calomnie, un préfet de la République déploie une « poigne » extrême- ment réactionnaire, qu'importe !

Préfets et curés passeront !

Ce livre restera.

LOUIS ARISTE. LOUIS BRAUD.

CONSEIL MUNICIPAL DE TOULOUSE

SESSION DE DROIT

Séance du Vendredi 7 ^ai 1897,

Présents :

M. Serres, maire, président.

MM. OuRNAc, Dereix, Juppont, Tranier, Bières, Br/emer, RouQuiER, Feuga, Féral, Llagonne, Dupuis, Astre, Duf- FAUD, Garaud, Deltil, Campa, Talenton, Philippe, Bach, Denuc, Branque, Bousquet, Pinel, Vigneau, Sarraute, Barrât, secrétaire.

Excusés :

MM. Destrem, Rémond, Moreau, Bacquié , Saquet, Voisin, Auge, Gély, Bedouce.

HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

M. Rouquier (Commissions de l'Enseignement et des Finances réunies) donne lecture du rapport suivant :

Messieurs,

Vous ave^ renvoyé à l'examen des Commissions de l'Enseigiiement et des Finances réunies, une demande de MM. Louis Ariste et Louis Braud. publicistes à Toulouse, tendant à obtenir une souscription d'exemplaires à leur ouvrage intitulé : Histoire Populaire de Toulouse, depuis l'origine jusqu'à ce jour.

Après avoir étudié avec soin la publication de nos deux

XVll] P R F F A C K

estimés concitoyens, qui se sont entourés de tous les documents utiles pour cette œuvre de vulgarisation, pré- sentée avec beaucoup de clarté ci d une manière très ingénieuse, votre rapporteur croit devoir vous soumettre quelques observations à ce sujet .

L'histoire de la Ville de Toulouse a fait l'objet de plusieurs publications importantes, dont les mérites divers resteront appréciés à leur juste valeur : mais ces livt^es. de grajid format et de développements étendus, semblent avoir été exclusivement composés à l'usage des gens de fortune et de loisir, qui possèdent de l'argent superjlu pour acheter ces ouvrages fort coûteux et du temps à dépenser pour en poursuivre la lecture laborieuse. Quanta l'ouvrier et à l'enfant du peuple, on ne s'est jamais préoccupé de mettre à la portée de leurs ressources l'histoire de Toulouse.

D'autre part, la rédaction de ces ouvrages antérieurs paraît trop se ressentir des préjugés monarchiques ou de iinfue7ice religieuse de leur époque; et, d'ailleurs, ils se tertninent généralement avec la Royauté, sans rien indi- quer, soit de la Révolution de l'jSg, soit du mouvement asce?idant de la démocratie pendant le XIX*^ siècle.

Il y avait donc une lacune regrettable dans les précédents ouvrages co?isacrés à notre Cité, puisqu aucun écrivain n'avait songé à publier complètement l'histoire qui glorifie nos ancêtres de i/8g et les vaillants initiateurs des révolu- tions fécondes de 1848 et i8jo.

Les auteurs de /"Histoire Populaire de Toulouse noiit pas voulu faire une œuvre de spéculation.

Ils ne sollicitent pas une subvention. Ils demandent sim- plement au Conseil municipal de souscrire à un certann nombre d exemplaires pour les aider à paver les frais d'impression.

Leur volume, de 600 pages environ, qui reproduira un plan ancien de la ville, sera enrichi de dessins dus à des maîtres de l'Ecole Toulousaine.

PREFACE XIX

Un moi encore. Messieurs. Les auteurs sont deux Tou- lousains, originaires de notre ville oii ils ont accompli toute leur carrière. Bien connus de vous par leur dévoue- ment effectif et de toujours à la cause républicaine, ils ont consacj'é, depuis quim^e mois, à combler la lacune que fe vous signalais, tous les instants que leur laissait le labeur quotidien.

Il nous appartient d'encourager cette œuvre et d'en faciliter la publication.

Les Commissions de l'Enseignement et des Finances sont persuadées que vous êtes tous d'accord sur ce point.

Spontanément, à propos d une récente publication : Trois siècles de l'histoire de Languedoc, de M. Louis Braud. et dont la préface avait été écrite par M. Louis Ariste, dans une séance antérieure, un de nos collègues, l'honorable M. Pinel, développa l'idée, qui fut unanime- ment approuvée par vous, que le Conseil avait le devoir d encourager, d'une manière efficace, les œuvres de Tou- lousains consacrées à populariser l'histoire de notre Ville et à faire revivre son glorieux passé.

Cela, d'ailleurs, rentre dans les traditions des adminis- trations Toulousaines. Les Etats du Languedoc décidèrent qu'ils exécuteraient, à leurs frais, la publication de la vaste compilation de deux religieux, Dom Devic et Dom Vais.'iette. Vos illustres devanciers, les Capitouls, se char- gèrent également des frais d'impression des Annales de Lafaille, et, en tout temps, contribuèrent, jusqu'à ce Jour, à l'impression des diverses publications intéressant notre Cité.

En conséquence, au nom des Commissions de l'Enseigne- ment et des Finances, j'ai l'honneur. Messieurs, de pro- poser au Conseil municipal la délibération suivante :

Le Conseil.

Considérant qu'il est utile d'encourager dans cette -livre républicaine et de vulgarisation les auteurs de

XX PREFACE

/'histoire Populaire de Toulouse, MM. Louis Ariste et Louis Braud,

Ouvre, à cet effet, à M. le Maille, un crédit de 6,000 fr., à prélever sur les exercices iSgj et i8q8, à l'article i ig : Distribution des prix aux élèves des écoles communales de Toulouse.

Les conclusions du rapport sont adoptées à l'unanimité.

Le Secrétaire, Barrât.

mSTOIllE POPULAIIIE DE TOULOUSE

CHAPITRE PREMIER

Gaule et France. .Situation Privilégiée du Midi. Giioc des premiers peuples : Celtes, Gaulois, Ligures, Ibères. Basques, Yascons, Aciui- tains. Fondation de Toulouse. Légende du roi Tolus el de ses sucL'estseufs. Tolosa d'Espagni>. Vieille Toulouse. Toulouse.

Dans rancienne Gaule, dont s'est formée en i)arlie la France actuelle, les premiers peuples, aventureux et nomades, lirent des irruptions si fréquentes qu'il est devenu impossible de préciser l'origine de la plupart des villes, sans cesse occupées par des maîtres nouveaux, sur une terre tourmentée pendant de longs siècles de guerre.

Le territoire de la Gaule, merveilleusement privilégié, avec son ciel souriant, son climat tempéré, son sol fertile, ses montagnes frontières, ses débouchés par deux mers vers les pays lointains du Nord et du Midi, devait être un rendez vous naturel pour le choc des conquérants à la tête des hordes armées venues des contrées les plus diverses du monde.

Aux premiers âges do l'histoire, reconstituée par les travaux persévérants des écrivains modernes, on voit en présence Celtes, Gaulois, Ligures, Ibères, Basques, Vascons, Aquitains se disputer tour à tour avec achar- nement les territoires voisins de la Garonne.

Les Celtes (grec Kcltai ; latin Ccltœ) étaient un peu|)lo «le la glande famille aryenne (ju indo-euroi)éenne. ([ui

1

2 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

descendit du plateau central de l'Asie et passa en Europe pendant la période préhistorique. On peut considérer les Celtes comme les premiers habitants de l'Europe et comme la race autochtone de la Gaule. Dans leurs migrations, ils s'avancèrent vers l'Occident. Arrivés à la Baltique, ils poussèrent leurs colonies au Nord dans les lies Britanniques et au Sud par delà les Pyrénées. Plus tard, ils remontèrent vers l'Orient, leur point de départ. Les écrivains romains donnènMit aux Celtes trois noms différents : r/cZ/^e, (ifiJat(P, Gnili.

Les Ligures, appelés Linijes par les Grecs et Li(jun par les Romains, formaient un peuple actif, o-uorrier, d'origine aryenne. Les Romains les divisèrcMit en Li'jii^ riens trnnsnlj)ins cl Lif/iwirus cisalpins. Les habitants de la chaîne maritime reçurent 1(^ nom particulier d'Alpini et c(hix des Apennins le nom de Montani. Leurs trilms étaient très nombreuses de chaque côté des Alpes. On reconnaît Umus tracos le long des villes maritimes, espagnoles et italieniK^s, depuis l'Ebre Jusqu'à l'Arno.

Les Ibères se trouvent à l'Ouest de tous les autres peuples. Ils semblent avoir formé l'avant-garde dans la vaste armée des nations, émigrées d'Orient en Occident, qu'un mouvement immense apporta dans les Gaules. L'agglomération- il)érienne se montra primitivement dans tout le midi de la Gaule, des deux côtés du Rhône: au delà des Pyrénées, elle se dissémina sur la surface de la Péninsule à laquelh,^ elle donna son nom.

Les Basques (latin Vr/.sro, gascon) furent s'établir sui- tes deux versants des Pyrénées occidentales. Descen- dants des Ibères, les Basques parlent aujourd'hui W plus ancien langage vivant de l'Europe.

D'après le système de M. Pelloulier, toute l'Europe d'autrefois n'aurait été habitée que par un seul et même peuple, les Celtes. Si on l'en croit, les Celtes ont été (•ompris sous le nom général de Scythes, que les Grecs

CELTES. (lAULOIS. LKIUHES. IBÈRES 3

donnaient à tous les peuples habitant le long du Danube et au delà de ee lleu\(^ jusque dans les contins du Nord. Les Celtes sont ce que les anciens entendaient par le nom d'IIyperboréens, qu'ils appliquaient aux peuples établis au delà des Monts- Riphéens, c'est-à-dire au delà des Alpes et sur les rives du DanuJje. Les Gaulois, les Ligures, les Ibères même ne seraient, d'aprcs ^L Pel- loutier. que les frères ennemis d'une même famille.

Cette opinion a été combattue par les récents travaux de ^L Lemière. Il détache les Gaulois des divers groupes d'origine celtique. Il en forme une aggloméra- tion spéciale se heurtant avec les Celtes sur le grand ciieniin des nations (fui naissait aux montagnes du Caucase pour aboutir, en longeant le Pont-Euxin, vers rister (Danube), le Rhin, le Rhône, la Garonne et ribérus (Ebre).

M. Ampère en détache également les Ligures, qui seraient issus des Ibères. Le Rhône aurait séparé les deux tronçons ibériques.

Quant aux Ibères, M. de BelloqucH aflirme que c'est une race particulière qui aurait, de temps immémorial, occupé l'entière Hispanie et se serait maintenue, au cœur même des Pyrénées ou au sud-ouest de la Gaule, par ses rameaux encore vigoureux de Basques, de Vascons et d'Aquitains.

D'autres historiens plus intrépides ont remonté jusqu'à l'origine des âges pour rechercher les premiers habi- tants de la Gaule. M. Rambaud a donni' l'énuméralion des hoiiiines fossiles, divisés en trois races : I" race de Cannstadt (W'uitemberg) : 2" race de Cro-Ma/jnon (Dordogne); 3" race de (irenclle (Paris): i" race de Fui-foo^ (Meuse). D'après cet auteur, les races préhis- toriques du second âge seraient venues, selon toute apparence, de l'Orient; leurs ossements ont été décou- verts dans les tomijcs Irouvc-es à l'ouest de""la Gaule. Les races historiques, parmi lescpuMIes les Celtes

4 HISTOIRE POPULAIUE DE TOULOUSE

seraient arrivés sur notre sol vers le X" et IX'^ siè- cles avant notre ère ; ils auraient élé suivis, vers les VIP' et VI'' siècles par les Gaulois. M. Ranibaud ajoute : (( Les races primitives n'ont pas disparu complètement de notre sol; elles, ont se mêler à celles qui sont survenues depuis. Qui sait si même les hommes de l'Age de la pierre éclatée, qui chassaient au rhinocéros et à l'ours blanc, n'ont pas laissé une postérité, et s'il n'y a pas des Français qui ont dans les veines le sang des troglodytes ? »

M. Gabriel de Mortillet. dont les travaux ont été continués par nos concitoyens Eugène Trutat et Emile Gartailhac, ouvrit aussi des horizons nouveaux en four- nissant des matériaux très instructifs pour l'histoire primitive de nos aïeux.

M. Paul de Rémusat, le regretté sénateur de la Haute Garonne, a écrit également des pages fort intéressantes sur les races humaines et leurs évolutions.

Quelles que soient les découvertes de l'avenir jjour flxer, d'une manière moins confuse, le Ijcrceau et le départ des migrations des peuples, il est certain que les Celtes et les Ibères se livrèrent de grandes batailles pour la possession du midi do la Gaule.

La bonne ville do Toulouse fut elle fondée par les Gaulois, par les Celtes, par les Ibèi^es ou i^ar les Gclli- bères devenus les habitants moins nomades dos r('gions' pyrénéennes ?

On ne peut formuler aucune réponse catégorique. La légende a enflammé l'imagination des premiers anna- listes et répandu ainsi une obscurité profonde sur les origines véritables de notre cité.

Parmi les légendes les plus accréditées, il faut signaler la fondation de Toulouse attribuée au roi Tolus, desceu-

li:gE-\de uu 1{0i tolus 5

(lanl do Japhet, un dos onfanls de No6, qui survôcuiont au Délui>o. A une date, resléo incertaine, mais anté- rieure à la création do Rome, le roi Tolus aurait tracé l'enceinte de Toulouse sur un plateau élevé au-dessus de la Garonne, vers la ligne de partage des eaux de l'Océan et de la Méditerranée. La liste des successeurs du premier roi Tolus a été complaisamment continuée, à travers la conquête romaine, jusqu'à IVMnpereur Théodose, dont les cendres seraient déposées dans une urne à l'église de la Daurade. Les rois de toute race et de toute langue, Troyens, Visigotlis, Romains, auraient accompli une inlinité d'actions éclatantes jusqu'à l'heure Clovis, conquérant franc et néophyte chrétien, tua Alaric sur le champ de bataille de Veuille. Celte légende du roi Tolus n'a d'intérêt que par le merveilleux dont nos ancêtres 'lentourérent. Ils voulaient à tout prix glorifier Toulouse et ils n'hésitèrent pas à la proclamer plus ancienne que Rome, la fameuse cité ennemie.

Il faut encore reléguer parmi les légendes, la fonda- tion de Tolède et de Tolosa, en Espagne, par le même roi Tolus. Ce qui est absolument incontestable, c'est que les Gaulois et les Ibères, dans leurs perpétuels envahis- sements réciproques, tour à tour vainqueurs et vaincus, ont séjourné successivement au nord de l'Espagne ainsi qu'au midi de la Gaule. Les Gaulois ont laissé leur nom à la Galice, province pyrénéenne de l'Espagne ; il ne serait point surprenant que l'on découvre, plus tard, que les Ibères, possesseurs de la Tolosa espagnole A'oi- sine de Saint-Sébastien, dans la province de Guipuzcoa sont également les véritables fondateurs de notre Toulouse, restée gauloise et française, de l'autre côté des Pyrénées.

Pour en terminer avec les légendes sur la fondation de Toulouse, ajoutons qu'on a longtemps discuté pour dtHerminer d'une façon i)récise le berceau initial des Toulousains. On a pr(''l(Mi(hi que notre CMr avait été

6 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

d'abord construUc sur les hauteurs de Pech David, se trouve encore le village de Vieille-Toulouse. Ce ne serait pas invraisemblable, si l'on eonsidère combien était avantageuse la position exceptionnelle de cet en- droit, sorte de trait-d'union entre les versants de l'Océan et de la Médilerranée. 11 est possible qu'en des temps très reculés, comme cela se produisit pour Paris, quel- ques familles, quelques tribus aient organis('> un ren- dez-vous commercial, un lieu de rencontre pour les échanges et que, peu à peu, l'agglomération nomade se soit transformée en ville relativement importante. A l'appui de cette opinion, on a invoqué diverses fouilles, quelques médailles et une charte de 1271) qui parle de Vetcrcin Tolosain (Vieille-Toulouse). Cependant, jusqu'à plus ample découverte, on préfère convenir que, shiuel que tribu des premiers peuples migrateurs planta ses tentes au confluent de l'Ariège et de la Garonne, c'est en réalité au lieu même nous vivons aujourd'hui que furent jelés les fondements de Toulouse.

La part étant ainsi largement faite aux événements incertains des origines et à la légende toujours discuta- ble, rentrons maintenant dans le domaine de l'histoire.

I

CHAPITRE II

Gaulois Ti'ctosagcs. Tolosates. Création do colonii's au delà du Kliin. Expédilions en Illyrie, Grèce. Macédoine. Siège de Delphes. ("onquètes d'Asie Mineure. Galatie. Retour des Tectosages à Toulouse.

Les premiers renseignements histoiiques sui^ la Gaule transalpine sont dus à Polybe. écrivain grec, qui, vers l'année 150 avant Jésus Christ, accomplit un voyage dans les Alpes avec l'in lent ion de rechercher exacle- ment le pays traversé par Annibal.

Les récits de Polybe et le concours d'autres historiens grecs ou romains permettent de reconstituer en partie la carrière parcourue par nos pères gaulois depuis l'an ()CX) avant notre ère.

Les Volces haljilaienl la pallie de la Gaule comprise enti^(^ la Garonne, les Pyrénées, la Méditerranée et le Rhône. Ils formaient deux agglomérations particuliè- res : les Tectosages et les Arecomiques. Les Teclosages occupaient la portion de territoire connu plus tard sous le nom de llaiil Languedoc. Les Arecomiques résidaient vers le Bas-Languedoc.

Les Teclosages tirèrent ce nom de leur vêlement (tec- ti(s ^afii, hal)illé avec la saie), sorte de tunique portée encore par les Ecossais. Parmi les tribus Teclosages. on remarquait les Tolosates, que l'on nommait aussi les Ti^losati et Toloscnses. Les mœurs, les coutumes, l'ha bit al ion, l'armement, le commerce, la religion, étaient sans lr(»i) .grande dissemblance entre les diverses trilnis

8 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

du cenlre ci du midi do la Gaule. La dcscriplioii dciaillce s'en trouve dans la plupart des Histoire de Fi'ance.

En 600, avant Jésus-Christ, se produisit une double Irruption de trois cent mille Gaulois vers le Nord et le Midi sous la conduite de Bellovèse et Sigovèse. Bellovèse franchit les Alpes et londa la Gaule Cisalpine. Sigovèse, avec les Tectosages, traversa le Rhin, s'(Mança vers la Germanie et s'engagea dans la forêt Hercynienne.

Cette forêt avait, dit on. neuf journées de largeur et soixante de longueur sur le Danube; elle occupait une grande partie de la Germanie et s'étendait jusque dans la Sarmatie.

Les soldats turbulents de Sigovèse ne pouvaient s'as- treindre au repos. L'amour des conquêtes les poussait en avant. Ils fondèrent plusieurs colonies au delà de la Vistule et jusque vers l'Océan septentrional. Ensuite ils tentèrent de plus lointaines expéditions dans la Panno- nie, rillyrie, la Thrace et jusque dans l'Asie.

Vers 335, les Tectosages envoyèrent une députation à Alexandre.

En 321, on vit des Gaulois, établis sur la frontière de la Thrace, entrer à la solde d'Antigone contre Anlipater et lui procurer des avantages.

L'expédition la plus importante s'accomplit vers 280. Sous la conduitode Belgius et de Brennus, les Gaulois de Macédoine battent Plolémée Ceraunus, et après lui, Soslhène. Ce succès augmenta leur audace et leur soit de butin. Ils résolurent d'allaquer le temple de Delphes.

La ville de Delphes, située dans la partie sud-ouest do la Phocide, correspondait au village de Gastri, détruit par le tremblement de terre de 1870. Elle était bâtie en amphithéâtre sur le flanc du mont Parnasse et se pro- longeait sur les rives du Plistus. Le culte d'Apollon y avait été établi depuis longtemps. Le Temple consacré à ce dieu mesurait soixante mètres de long sur vingt-six de largo. C'est que la Pythie prédisait l'avenir. On ,

ÏECTOSAGES, SIEGE DE DELPHES, TOLOSATES S

venait la consuUer des ré.^ions les plus reculées. Le Temple possédait des richesses considérables.

Mal<jré de courageux elTorls, les assiégeants ne purent rester maîtres du Temple d'Apollon.

Après ce désastre, les Tectosages se d(''ta('herenl en groupes div(>rs. l'n certain noml^c r(\gagna le cheniin du pays natal et revint prendre sa place sur les bords de la Garonne. D'autres voulurent ({uand même pousser en avant leurs conquéleset répondirent à l'appel de Xico- méde, de Bitliynie, auquel ils reconquirent le trône. Le roi récompensa ces services en leur procurant un établis- sement au centre de l'AsieMineure, qui prit le nom de Galatie.

Les Tectosages toulousains songèrent à consolider leurs établissements de la Gaule et ils conclurent un pacte d'amitié avec les peuples voisins.

CHAPITRE III

Belletus et Anniluil. Les Romains pi-notrcnt on Gaulo. Toulouîse alliée des Romains. Pacle avec les (timbres. (lepion. - Pillage des Temples. Lac sacré. L'or de Toulouse.

Le passage d'Annil)al sur le terril oire méridional de la Gaule précéda la conquête romaine. Les guerres d'Esjîa- g'ne, qui furent la conséquence de l'expédition punique en Italie, amenèrent les premières légions de Rome à traverser notre pays et sans doule à y prendre goût.

En 219, après avoir pris Sagonte, ville alliée des Ro- mains , Annibal avait réuni sur les bords de l'Ebre 90,000 hommes d'infanterie et 12,000 chevaux. Il passa ce fleuve, soumit le pays qui correspond actuellement à la Catalogne espagnole et franchit les Pyrénées.

Nos anciens annalistes toulousains racontent ce qui se produisit à la suite de cet événement militaire. (( Aquarius Belletus, roi de Toulouse, fit alors gros amas de gens, faut des environs des mon-taignes, que de Narbone et de Tolose. Et pour mieux conduire son ^rméc par jjandes, convoqua à l'aide plusieurs Princes et Rois, étoffés de divins elïors de vertu, étans ses vassaux, alliés et tribu taires. Assemblé que futl'Ost, et mis en belle ordonnance, comme si le point de combatre fut ouvert, Aquarius commença à pièce de temps leur dégorger (un discours) pour les allumer à la guerre... A celte semonce, s'émut en rOst un murmure universel témoing de la bonne vo- lonté de maintenir, emmi les cuisanles alarmes, leur Roi, et interrompre le volage de 11 annibal, avecq horri- Ijles et épouvantables hurlées, entremêlées de variables

CIMBRES. CEPIOX OR DE TOULOUSE 11

criories, et cham de lin(3 ioie oL proml courage, sur l'heure decodiés, î^eeouanl, comme leur coutume portail , leurs (Jcus : ([u'en diverse manière faisaient retentir sur leurs chefs et diversement rés(jnner l'air des sifllements dellèches, par leurs dexlres décochées. Dont en ce point marcha l'Ost d'Aquarius. »

Annibal, voyant les étendards des Toulousains déjà déployés le long de la vallée « cnvoia en ambassade des plus principaux de son Ost devers Bclletus, roi de Tolose, lesquels avaient charge lui déclarer l'elîet de son entre- prinse et hameçonner les Toulousains à son désir. » Une entrevue eut ensuite lieu entre Bclletus et Annibal. (( Les princes des deux Ost s'entr'accolèrent et la paix fut braisée et conclue. »

Annibal poursuivit alors sa route, traversa le Rhône, franchit les Alpes et se répandit en Italie.

C'est en 154 avant J. C^ qu'apparaissent les pre- mières légions romaines sur le sol de la Gaule transal- pine, à l'occasion d'un secours demandé par les Mas- saliotes (Marseillais) conti'c les Ligures transalpins. Lorsque la querelle fut terminée, cela excita les soldats victorieux à s'avancer vers ces terres inconnues du Midi. Le Consul Sexlius, en 12 i, fonda Aix [Aqiut? Sextiœ),\)Ye\i\ï^TQ colonie romaine. Narbonne, deuxième colonie, s'éleva en 118 et prit son nom du Consul XarJjo Martius. Les voies romaines de l'Italie dans la Gaule furent inaugurées, en 116, par Emilius Scaurus. Pour assurer la paisible possession de ses conquêtes nouvelles, Rome rechercha l'alliance des peuples établis dans la région pyrénéenne : vers l'an 120, au moment des pro- jets de fondation d'Aix et de Narbonne, on constata que Toulouse était l'alliée des Romains.

12 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

Pendant ce temps, les Cimbres préparaient contre les Romains une guerre qui dura douze années. Venus du Jutland, i)oussés par un déljordement do la Baltique, les Cimbres cont'('dérés avec l(\s Teutons, formaient un corps de '^00,000 guerriers. Ces hordes franchirent le Danube, ravagèrent la Xorique (Allemagne Autriche) et écrasèrent dans les Alpes, vers l'an 113, une armée ro- maine commandée par Papirius Carbo.

Les Cimbres furent aidés dans leur entreprise par les peuples qui voulaient oi)iJOser une barrière à Tagrandis- sement d('mesur('' de la puissance de Rome. A Toulouse on ne pou\ait (Hiijlier la communauté d'origine et d'in- térêt qui liait avant tout les Tolosates aux Cimbres. Toulouse se prononça en faveur des Cimbres contre les Romains. C'était fournir l'occasion, depuis longtemps cherchée par les légions romaines, pour s'avancer vers le sud ouest de la Gaule.

Cépion, commandant l'armée de Rome, attaqua Tou- louse et s'en empai'a, moins par la valeur de ses soldats que par la ruse et le mensonge. Dès qu'il fut maître de la ville, il la livra au pillage.

Ici se place la légende de ÏO/- de Tou/oi/sc que les Tectosages auraient entassé dans les lacs sacrés.

Certains annalistes prétendent que c'était un trésor de guerre, lentement amassé par les descendants du roi Tolus et qui se serait grossi par l'économie de plusieurs générations de Toulousains. D'autres aflirment que cet or provenait du Temple de Delphes, qu'on avait enfoui au retour de cette expédition lointaine, ce qui paraît controuvé puisque les Tectosages subirent un échec qui provoqua leur dislocation en deux parties, l'une s'aven- turant vers la Galatie, l'autre retournant au foyer d'ori- gine, sur les rives de la Garonne. On invoque une troisième oi)inion. d'après laquelle le peuple cr<Mlule aurait conservé l'habitude de se rendre les divinités

CONCUSSIONS DES GOUVERNEURS 13

favorables par des olî'randes à leurs autels et dans les lacs sacrés.

Les calculs les plus fantaisisles se sont produits sur l'évaluation de l'O/' de Toir/onse. Une dissertation de Thomas Fantet, sieur de Lagni, de l'Académie des scien- ces de Paris, publiée sérieusement par Lafaille et repro- duite, sans rire, par d'autres historiens, porte le total à 110.000 livres romaines pesant d'or, à hnoo.OOO pesant d'argent, soit cent trente millions de notre monnaie.

Quelle que fût la provenance de ces richesses entas- sées, on assure que Cepion triomphant ne voulut enten- dre ni les protestations ni les supplications des vaincus et qu'il s'empara de la totalité du fameux trésor. On maudit le vainqueur et on considéra cette action comme un sacrilège. L'événement parut d'ailleurs causer la ruine de Cepion. Oblioé de courir en toute hâte vers les Cimbres du Rhône, il fut complètement battu. Sur 120,000 coml)at(anls, il ne sauva que 10 soldats. Il rentra à Rome pour subir la flétrissure et la condamnation par ses concitoyens. Ses filles aussi moururent déshonorées. ('e désastre donna naissance au dicton suivant : Ilabet ai/nim tolosannin (il a de l'or de Toulouse), c'est-à-dire (( il s'est injustement emi)aré d'un bien et cela lui a porté malheur. »

Lorsque les Cimbres furent anéantis, les Romains trai- tèrent les Tectosages en peuple conquis ; ils les dépouil- lèrent en partie de leurs terres ; ils les accablèrent de contributions; ils les épuisèrent par d'incessantes levées d'hommes.

Les vexations et les concussions des gouverneurs éclatèrent avec tant d'impudence que, quarante ans après, on traduisit devant le Sénat le gouverneur Marcus Fonteius, successeur de Cepion. Cet adminis- tialeur insatiable avait exigé des Toulousains une taxe de quatre deniers par cliaque ampliorc de vin. Cicéron entreprit la défense du concussionnaii'c dans son plai-

14 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

doycr pro Fontcio. Les accusalcurs et les témoins au procès accoururent (I(^ Toulouse. Aussi l'orateur les dénonça comme appartenant à la race des impies, qui avaient jadis pillé le temple de Delphes et leur reprocha amèrement de se vanter de posséder autant de courage que les Gaulois qui avaient brûlé Rome et assiégé le Capitole.

CHAPITRE IV

Gaule conqniso par César. (lommentairos du vainqueur. Bilan lies massacres. Ère nouvelle. Auguste organise la Gaule. Son entrée à Toulouse. Virgile à Pech-David.

Lorsque les écrivains considèrent César, rayonnant de tout l'éclat de Rome triomphante sur la Gaule courbée à ses pieds, ils se plaisent Rénéralemenl à le représenter comme un héros dione de l'admiration de la postérité.

Vu de plus intime façon, avec le calme et la sérénité d'esprit qu'apportent les siècles écoulés, on esl moins dispo.sé à auréoler le front d'un conquérant monstrueux que les traditions monarchiques ont élevé au rang iV (^ homme providentiel. ))

Les événements accomplis en Gaule suffiraient à arracher de son piédestal séculaire cet homme à la réputation surfaite et frelatée, aussi dépravé de mœurs qu'hypocrite et féroce.

C'est, en etïet,"Tlans le double but de payer aux créan- ciers une dette de cinq millions et de se préparer les moyens d'acheter le souverain ]iouvoir à Rome que César, sans cause aucune qui pût motiver l'intervention de son armée, s'élança dans la Gaule et en lit la con- quête après dix années d'épouvantables massacres.

La campa<?ne commença en violant la foi jun^e à Ariovisle, chef des Germains, auquel Rome avait conf('r(' le titre rVami ; elle se continua par une série d'exi)é- ditions sanglantes en Belgique, en Angleterre, en Armo- rique ; elle se termina par la bataille d'Alesia et l'en fouisscment dans un cachot du vaillant Vercinnétorix.

1(3 HISTOIUE POPULAIRE DE TOULOUSE

le dernier chel' des peuples eonfédérés du sol ^aulois. César a eu le soin d'éerire lui-niénie le réeil de ses campagnes à travers la Gaule. Cela lui a permis de raconter les évênemenls à sa guise, d'exalter l(^s traîtres qui aidèrent ses combinaisons et de ravaler les liommes ([ui lui opposèrent une énergique résistance. Ce chant "perpétuel du vainqueur pour célébrer huit campagnes durant Icsqutdles il met sans cesse en relief sa stratégie militaire, son courage, sa prudence, son heureuse for- tune^ persévérante, aura pour contre partie historique kl vérité des faits accumulés contre ce traîneur de sabre fanfaron, plus scM-ondé par la querelle incessante des Irilnis gauloises (jue pai' sa r('elle Ijravoure.

Dans la (laule dit son biographe Suétone, il pilla les chapelles particulières et les temples des \)\cu\. tous remplis de riches olïrandes ; il détruisit certaines villes plutôt dans un inlérct sordide qu'en punition de ([uelque tort. Ce brigandage lui procura beaucoup d'or (lu'il lit vendre en Italie et dans les provincc^s. sur le pi<'<l ^le trois mille s(>slerces i)ar livre.

Un autre biographe, IMulaniue, rapporte cpie. durant la guerre de la Gaule, César prit d'assaut plu> de huit cents villes, tua un million d'ennemis et lit autant de prisonniers.

Partout César fut l'agresseur ; par conséciuent les peuples provoqués et attaqués par Ivù. étant dans le cas de légitime défense, avaient au moins droit, api'ès leur défaite, à tous les égards du vainqueur. Au surplus, on peut dresser le bilan des crimes commis par César, en relisant ses roiniHcntaii-cs sur la (/i/ci-re des Gaules.

Massacre de 6,000 helvèles du canton de Verbigène. Vente à l'encan de 53,000 Aduatiques. Massacre de tout le Sénat des Vénètes o\ vente à l'encan de tous les hom- mes valides. Incendie des bourgs des Morins et des Menapiens. Massacre des Usii^ètes et des Teuctères. rillay« des champs t?t rt'coltes des M('napiens. L'Eduen

I

liPITAPHE DE CÉSAR 17

Dumnorix, allié, est tué. Le chef trévire Indutionnaire tué. Hommes et bestiaux des Nerviens donnés aux soldats. Pilla^^e et incendie des bourgs Menapiens. Pillage du pays des Eburons : ordre aux soldats de brûler toutes les maisons rencontrées en route. Le Senonais Accon est tiré de prison et décapité. Cruautés au siège d'Avaricum et à Alésia. Vercingétorix, l'iiérol- que, se livre au vainqueur qui l'emprisonne et le fait mettre à mort. Tentative d'assassinat sur l'atrebate Commius, qui soulevait les cités contre les Romains. Massacre dans le pays d'Ambiorix. Le carnute Gutruat est livré : on le fait mourir sous les verges et la tête est ' tranchée au cadavre. César ordonne que l'on coupe les mains à tous les défenseurs d'Uxellodunum (aujourd'hui Luzerche, Lot.)

Voilà Vhomuic providentiel, que donnait naguère en exemple le panégyriste Napoléon III avant de s'effon- drer dans la boue de Sedan; voilà le gY-ànd paciflcateur de la Gaule !

En réalité, César ne fut que pillard, incendiaire, assas- sin et bourreau. Débauché autant que cruel, il continuait son orgie les lèvres ruisselantes du sang des victimes. Ses excès le rendirent épileplique. On chansonna ses mœurs contre nature. Sur ce Iléau de l'Humanité, sur ce crapuleux histrion écrasé par ses propres créatures du Sénat, en 44, la postérité vengeresse inscrira son éternel dégoût avec cette épitaphe : Ci gît la reine de Bithijnie.

Après la mort de César, le premier soin d'Auguste fut de romaniser les peuples vaincus en leur imposant des déplacements de résidence et en leur donnant le langage ainsi que les dieux des Romains.

La récente conquête de la Gaule s'élail rallermie par la prise de Marseille (an .1-9) et par la fondation de Lyon (vers l'an il). Auguste imposa une forte contribution aux vaincus et réprima les soulèvements du Midi pyré-

3

18 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

néen provoqués par le recensement général de la popu- lation.

Il conserva la division de la Gaule en quatre parties : la Narbonnaise, l'Aquitaine, la Celtique, la Belgique, mais il recula les limites de l'Aquitaine depuis la Garonne jusqu'à la Loire. Auguste visita les provinces el l'Aqui taine réorganisée. La légende prétend, qu'au début de l'ère nouvelle, il s'arrêta à Toulouse, déjà célèbre par sa renommée littéraire, el qu'il reçut les hommages du doux poète Virgile, continuant des études cosmogoniques à l'école d'astronomie du plateau de Pech David.

CHAPITRE V

Lettres, sciences et arts. Influence des Phéniciens, des Grecs, des Romains. École de Toulouse ; cité Palladienne ; Guillaume de Gapdenier. Stace, Arborius. Sedatus, Ausone, Martial. En- ceinte de Toulouse ; monuments ; faul)ourgs ; murailli's.

L'iiistoii^e des Lellres, des Sciences et des Arts ne se sépare point de l'iiistoire générale des événements. A une période de guerre correspond une littérature enllè- vrée; au calme viviliant de la paix se manifeste le rayon- nement de la pensée et des arts.

De l'ensemble des travaux de nos écrivains contem- porains il parait résulter que si, dans la Gaule pyrénéenne, on fut redevable à la civilisation romaine, c'est en réalité de l'inlluence piimitive des Grecs, dans notre Occident garonnais, qu'il faudi^a toujours se réclamer.

L'époque de la plus grande extension du commerce des Phéniciens est antérieure au VI'^ siècle avant J.-C. Les vaisseaux de ce peuple voguaient sur les confins du golfe persique pour acheter les tissus de Babylone: ils parcouraient en tous sens la Méditerranée jalonnée par leurs comptoirs: ils embarquaient l'or de Tartessus, dans l'Andalousie; ils côtoyaient l'Espagne et la Gaule pour arracher l'étain des mines d'Angleterre; ils recueillaient l'ambre jaune au Septentrion de la Germanie. Par ce ti^alic incessant, les Phéniciens rapprochaient les deux extrémités de l'univers.

Les Phéniciens apprirent l'écriture aux Grecs et leur donnèrent les premiers germes de la civilisation. 11 serait natuiTl de conclure (|ue, bien avant la contiuète romaine

20 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

de la Gaule, les Phéniciens laissèrent, sur noire sol méri dional, la trace de leur passage, en même temps que le levain de leurs idées de progrès.

Les Grecs se distinguèrent par l'imagination et la poursuite de l'idéal du Beau. Edilices, temples, statues, tout constate leur perfection dans l'Art, aussi bien que la peinture, la musique, l'éloquence. La langue grecque est souple, harmonieuse, poétique: nos troubadours paraissent s'être réveillés en glorifiant Toulouse comme les descendants des Phéniciens avaient autrefois célé- bré et rendu Athènes immortelle.

Ce turent des émigrés grecs qui fondèrent Marseille; c'est grâce à Marseille et aux Etats qu'elle créa parmi les habitants de la Gaule que fleurirent les éludes, com- mencées par les bardes et les druides. D'après Trogue Pompée, Justin résume ainsi les résultats de l'inlluence grecque : « Un si grand lustre fut répandu sur les hommes et les choses qu'il semblait, non pas que la Grèce eût émigré en Gaule, mais que la Gaule eût été transportée en Grèce ». 11 est juste par conséquent de rendre à Péri- clès ce qui n'appartient pas à Auguste. Les Romains avaient fait beaucoup pour ravager la Gaule; ils ne déployèrent pas autant d'elTorts pour la civiliser. C'est probablement à l'innuence initiale des Grecs que l'Occi- dent dut son réveil, malgré la posante main romaine et les invasions des barbares.

A la fln du L''' siècle, la Gaule, étant soumise à l'ad- ministration romaine, subit la loi, les mœurs, le lan- gage des vainqueurs. Pendant le II"" siècle régnent les Antonins; les monuments surgissent dans le Midi; les arènes de Nimes, le pont du Gard, l'arc de triomphe d'Orange semblent appartenir à cette époque, ainsi que le tombeau élevé par Adrien, dans la ville d'Apt,à son che- val Borysthène.

Pendant ces deux siècles , on signala les écoles d'Auch , Angouléme , Bordeaux , Besançon, Poitiers.

LETTRES ET APxTS INFLUENCE DES GRECS 21

Toulouse se distingua par surculus qui enseigna la rhétorique sous le règne de Xéron (58).

L'idiome conquérant relégua peu à peu les anciens idiomes de la Gaule. L'empereur Claude ayant ordonné que la justice serait rendue en latin, l'enseignement des écoles pn'valut en langue romaine qui devint celle de toutes les classes de la société. Le latin, altéré, déliguré, s'insinua dans la bouche du peuple, au contact des légions qui s'entrechoquaient avec l'avant-garde des hordes barbares. Alors s'accentua la décadence de la littérature.

Si l'on s'en rapportait aux premiers annalistes toulou- sains, notre Cité, plus ancienne que Rome, l'aurait également surpassée par l'éclat de ses écoles, de ses professeurs et de ses écrivains. Ces écoles, établies par le fameux roi Tolus, favorisées par ses successeurs, auraient possédé des hommes supérieurs, comme maitre Guillaume de Capdenier et des savants en toute matière, par telle sorte, dit Xoguier, « que diverses nations et lointaines contrées (comme les cerfs quand amoureu- sement sont courans à la fontaine pour étancher la cuisanteur de la soif) y étaient acourants, désireux et famcMiques de "humer la douceur profitable de Minerve, pour être on temps et lieux capables du publique régissement ».

Les documents historiques n'ont pas, hélas ! conlirmé cette filiale exagération ! Les écoles du midi de la Gaule furent célèbres sans contredit et parmi elles brilla au premier rang la cité toulousaine ; mais il n'est pas aisé, du- rant la domination romaine, de relever une longue série d'écjivains pour la postérité. Le poète Stace iKuiuit. dit-on, à Toulouse. Arborius et Sedatus, professeurs d'éloquence, rayonnèrent à côté d'Ausone qui célébra notre ville par ses meilleurs chants. Martial l'avait appréciée de même façon Ilatteuse, puisqu'il la proclama

22 HISTOIRE POPULAIPxE DE TOULOUSE

(( Palladienne » et renonça pour elle aux traits acérés de sa satire coutumière.

C'est encore à la version quasi-légendaire qu'il faut recourir pour retracer l'enceinte de Toulouse et refaire la description de ses faubourgs ou de ses monuments.

Isauret Torsin, descendant deTolus, aurait transporté Toulouse des hauteurs de Pech-David «en la planurc de présent est assise, laquelle vint ceindre de murailles, renforts, défences ingénieuses et inexpugnables pour raison des superbes tours tout joignant le fleuve de Garonne ». Vers 250 après J.-C, une des portes delà ville avait pris le nom du culte d'Aries et s'appelait Portarie ((/Kasi porta arictis), c'est à dire i^Jrtedu mouton ou béliei'.

Les faubourgs de la Cadène étaient (( depuis Arnaud- Bernard jusques à la Port'arie d'un quartier ; et depuis la porte peinte (qui était joignant le Badacle), jusques à la porte de la Ville appellée communément la porte neuve, regardant les parties du cimetière de Saint- Aubin, hors la ville ».

Au delà de la Garonne, aux faubourgs d'Ardenne, appelés depuis Saint-Subran, « se démontraient plusieurs reliques de l'antiquité tant de baings, dongeons roials, théâtres, qu'autres pourpris magniliques ».

On a parlé aussi de temples majestueux, de ponts superbes, de monuments splendides qui auraient émerveillé les générations de Toulousains. Les plans authentiques de notre ville, dont le plus ancien, même con- testable, ne remonte pas au delà du dix septième siècle, défendent de s'arrêter à ces débordements d'imagination.

La pioche des archéologues est ensuite venue pour délimiter, à l'aide de fouilles récentes, l'enceinte primitive de Toulouse. Les conjectures n'osent se risquer

ENCEINTE DE TOULOUSE FAUBOURGS, MURAILLES 23

plus loin que le règne du premier roi français Charles le Chauve (8i0). Par conséquent, il faut rester dans le domaine de la légende lorsqu'on parle des premiers âges de la Cité fondée par les Gel tes, les I bères ou les Tec tosages. D'ailleurs, après tant d'assauts livrés par les peui)les migrateurs, par Rome conquérante et par les barbares, il ne serait guère surprenant qu'il ne fût point resté pierre sur pierre de la primitive Toulouse de nos aïeux.

CHAPITRE VI

ïransformation du monde ancien. Invasion des Barliares. Propagation du Christianisme , Saturnin et Exupère. Les Vandales; assaut de Toulouse.

Au cinquième siècle de l'ère nouvelle, c'est la traust'or- malion du monde ancien. L'empire romain, qui avait tout asservi, de l'Euphrate à la Manche et des Pyrénées à l'Atlas, se désagrège : voici les Barbares !

Par ce qualificatif, détourné plus tard de sa signiiica- tion primitive, les Grecs appelaient « barbaroi » tous ceux qui n'étaient pas de leur nation, qui ne parlaient pas leur langue. Les Latins nommèrent pareillement (( barbari )> tous les autres peuples.

Les Barbares, ce furent tour à tour les soldats des diverses nations qui vinrent disputer à Rome son or- gueilleuse prépondérance sur le monde. Barbares, les Celtes, les Ligures, les Ibères! Barbares, les Tectosages, alliés des Cimbre? contre Cepion ! Barbares, les confédé- rations gauloises groupées sous la chevaleresque épée de Vercingétorix ! Tout ce qui n'était pas romain était bar- bare et ce furent pourtant les invasions des barbares qui hâtèrent l'éclosion des peuples modernes !

Donc l'empire romain, formé par plusieurs siècles de guerre, eut un lendemain qui l'ouvrit aux quatre veines et l'engloutit dans une mare de sang. Les nations refou- lées ou conquises prirent leur revanche émancipatrice. Gomme une série d'avalanches, l'invasion se déchaîna de ; toutes parts et chacun voulut garder un laml)eau de la toute puissance romaine.

%

INVASION DES BARBARES 25

Toulouse, comme le surplus de la Gaule, éprouva le choc de ces hordes débordantes qui semaient autour d'elles la terreur et la mort.

Vers l'an iOO, les Visigoths se répandirent à travers la Gaule et pénétrèrent en Espagne. Ils furent suivis, en 409. par les Alains et les Suèves. Les Burgundes s'arrê- tèrent en chemin et préférèrent s'établir à l'Est, dans la région qui devint la Bourgogne. En 420 apparaissent les Francs.

D'autre part, depuis l'ère nouvelle, la doctrine du Christ faisait aussi sa trouée dans le bouleversement universel. Des néophytes ardents se lancèrent dans la Gaule pour la convertir au christianisme. A Toulouse, vers le milieu du II 1'^' siècle, on entendit la parole de Saturnin et d'Exupère.

Les prédicateurs ne furent pas toujours platoniques. Des paroles on passait souvent aux actes. L'excitation à la révolte, le renversement des idoles étaient le résultat naturel de l'explosion du fanatisme. Les sectaires fou- gueux, en refusant le ciel à tous ceux qui ne partageaient pas leurs croyances, lançaient l'anathème contre les adorateurs des autres divinités. L'intolérance s'appuyait parfois sur la force brutale pour faire prévaloir le dogme de la religion nouvelle. Les papes eux-mêmes donnaient l'exemple; les rivaux qui se disputaient la tiare ensan- glantèrent parfois les dalles du Temple. Lorsque Damase, dont saint Jérôme blâma le luxe indécent, l'emporta sur Ursin , son compétiteur ai^ pouvoir pontifical , on ramassa dans l'église, théâtre de la lutte, 137 cadavres. 11 est vrai d'ajouter que Damase n'en reçut pas moins les honneurs de la canonisation.

Les atrocités commises par les propagateurs de cette foi tracassière et sanglante provoquèrent partout des représailles. A Toulouse, Saturnin et Exupère furent condamnés à mort ; l'Eglise les a récompensés en inscri- vant leurs noms sur la longue liste Aq-^ Saints.

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26 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

L'aclivité apostolique des chrétiens trouva dans le midi de la Gaule un terrain admirablement préparé. Nos pères avaient si souvent changé de maîtres et de dieux qu'ils n'opposèrent pas une grande résistance. Toulouse Palladienne devint facilement Toulouse la Sainte, comme la France plus tard se laissa surnommer Infllle aînée de l'Eglise.

Au milieu de la mêlée générale des barbares, les Van- dales (Wenden, en allemand, est synonj-me d.'errer) se précipitèrent également vers notre région méridionale.

Ces habitants des bords de la mer Baltique, répandus entre la Vistule, l'Elbe et la Trave, ravagèrent le pays pendant une période de trois ans. En 434, ils campèrent devant Toulouse « dès leur arrivée fourragèrent ver- tement les fauxbourgs d'Ardenne, de Fenoilliet, de la Cadène, auquel saccagement furent brûlées les maisons bâties hors la ville». Cependant la résistance héroïque des habitants rendit leur assaut inutile. Ils ne purent s'emparer de la cité toulousaine et ils durent s'enfuir après avoir éprouvé des pertes considérables.

Pourchassés, les Vandales traversèrent les Pyrénées et s'établirent en Espagne.

CHAPITRE VII

Golhs; Ostrogotlis; Yisigoths. Alaric et ses successeurs: Ataulf, Sigeric. Vallia : Toulouse capitale. Théodoric: Siège de Toulouse. Iluns et Attila. Théodoric II; Euric. Alaric II ; Bréviaire d' Alaric. Bataille de Vouglé. Clovis à Toulouse. Annexion du territoire visigotii au rovaume des Francs.

Les Gotlis, que la pluplart des historiens disent originai- res de la .Scandinavie, descendirent d'abord vers le Palus Méotide (Mer d'AzoM-) et s'établirent sur les deux rives du Danube. Ils fondèrent un puissant empire, qui com- prenait, outre les provinces danubiennes, la Russie mé- ridionale, la Hongrie et une partie de la Pologne. Les Romains, oppresseurs de tant de peuples, furent parfois leur tributaires, notamment l'empereur Gallus, au IlJe siècle de notre ère. La formidable invasion des Huns, vers la fin du IV'' siècle, mit un terme à leur puis- sance.

Quoique formant un seul peuple, soumis à un chef unique et parlant la même langue, ils se séparaient en deux fractions ou familles : les Ostrogotlis, ou Goths de l'Est; les Vfsfgot/is, Goths de l'Ouest. Les premiers se rallièrent aux Huns et les suivirent dans leurs dévasta- tions.

Les Visigoths, qui, comme leurs frères de l'Est, s'é- taient convertis au christianisme vers les dernières années du III'' siècle, passèrent en Thrace, l'empereur Valens leur permit de s'établir dans la Mésie, province romaine, à la condition qu'ils embrasseraient la religion arienne. Les Visigoths s'adonnèrent pendant

28 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

quelque temps aux travaux paisibles de rAgriculture ; mais les exactions romaines les poussèrent à la révolte. L'empereur Valens marcha contre eux, décidé à les exterminer. Complètement défait, près d'Andrinople, il se réfugia dans une grange que ses propres soldats in- cendièrent et il périt misérablement (376).

Soumis de nouveau, quelques années plus tard, par l'empereur Théodose, les Visigoths servirent fidèlement l'empire romain jusque vers la lin du IV"^ siècle, époque leur chef Alaric, auquel ils avaient donné le titre de roi, se révolta contre le successeur de Théodose et alla ensuite le menacer jusque dans Rome même, dont il s'empara, détrôna Honorius et lui donna pour successeur éphémère Attalus, préfet de Rome. Alaric usa de la victoire avec modération : il enjoignit à ses soldats de respecter les églises, les trésors qu'elles ren- fermaient et les personnes qui s'y étaient réfugiées. Ce trait est assurément un démenti aux historiens latins, qui se sont plu à qualifier les Visigoths avec dureté : en tout cas, Alaric se montra moins barbare que les maîtres du Bas-Empire et que la plupart de leurs prédécesseurs, sans en excepter Constantin le Grand, dont les crimes excitent l'horreur.

Bien que l'histoire d'Alaric n'ait qu'un rapport loin- tain avec celle de Toulouse, il nous a paru utile de don- ner quelques .détails sur les faits et gestes du fonda- teur de la monarchie visigothe, qui, quelques années après la mort de ce prince, créa le « royaume d'Aqui- taine et de Toulouse » dont la durée embrassa près d'un siècle.

Après la mort d'Alaric, les Visigoths se donnèrent pour roi Ataulf, qui, outre son mérite personnel, avait celui d'être le beau-frère du grand homme qui les avait si souvent conduits à la victoire. ]\Iais, après une expédi- tion dans les Gaules, au cours de laquelle il s'empara de Narbonne et peut-être de Toulouse les historiens ne

ROIS VISIGOTHâ 29

sont pas d'accord sur ce dernier point, Ataulf excita le mécontentement de son peuple. L'empereur Hono- rius, après la prise de Rome par Alaric, lui avait donné sa sœur Placidie comme gage de leur traité. Ataulf la tenait encore en otage: il en était devenu éperdument amoureux. Pour satisfaire sa passion et dans le l)ut de se réconcilier avec Honorius, il épousa cette princesse à Xarljonne. en janvier ilL II dut donc répudier sa première femme, sœur d'Alaric. Les Visigoths ne par- donnèrent pas cette conduite. Sigéric, frère d'un géné- ral visigoth qu'Ataulf avait fait massacrer, saisit ce moment pour se venger : il le fit assassiner par un de ses serviteurs, à Barcelone, Ataulf s'était retiré après s'être vu enlever Xarbonne par Constance, général des troupes romaines (4io).

Sigéric. proclamé roi, se complut en d'autres cruau- tés : il accabla Placidie de mauvais traitements et fit égorger les enfants qi^'Ataulf avait eus de sa première femme. Indignés, les Visigoths le mirent à mort. Le règne de ce monstre avait duré sept jours.

Son successeur Vallia signa la paix avec l'empereur Honorius. remit entre ses mains la princesse Pla- cidie. lui livra Altalus et s'engagea à combattre, pour l'unique profit de l'empire romain, les Suèves et les Vandales qui désolaient l'Espagne. 11 tint parole. Après les avoir battus, Vallia repassa les Pyrénées. Hono- rius, en récompense du service rendu, lui céda en toute souveraineté le pays qui s'étendait depuis Tou- louse jusqu'à l'Océan et qui comprenait : le Toulousain, le Périgord, l'Agenais, le Bordelais, l'Angoumois, l'Au- nis, la Saintongeet le Poitou (419). Vallia choisit Tou- louse pour la capitale de son royaume, qui s'accrut plus tard de la Xarbonnaise, de l'Aquitaine jusqu'à la Loire et de tout le pays compris entre ce fleuve, les Pyrénées, la Méditerranée et l'Océan. Ce royaume eut une durée d'un siècle environ.

30 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

Voilà donc Toulouse, qui, sous la domination romaine, n'avait été qu'un chef-lieu de Civitas, à la vérité d'une vaste étendue, devenue la capitale d'un grand royaume. Sans doute, elle ne recouvra pas son indépendance, et elle ne lit que changer de maitre. Mais outre qu'elle fut débarrassée du despotisme du Bas Empire romain, elle y gagna de devenir une cité brillante, florissait l'en- seignement des humanités; un centre d'études et de travail juridique.

Vallia étant mort, en 419, ne laissait qu'une lille; Théodoric fut élu roi de Toulouse. Profitant des trou- ves survenus dans l'Empire romain quelques années plus tard, à la mort d'IIonorius, il voulut agrandir son royaume. Il franchit le Rhône et mit le siège devant Arles. Il fut repoussé par le général romain Aétius, et, après une seconde invasion infructueuse en Provence, il signa la paix avec l'empereur Valentinien, paix de courte durée. Le roi Visigoth assiégea Narbonne; bien- tôt obligé de se retirer, il rentra dans sa capitale. Les troupes du général Litorius le poursuivirent et vinrent camper sous les murs de Toulouse, pendant qu'Aétius battait sur un autre point un corps de l'armée visigo the. Théodoric, exécutant une sortie, fondit sur les assiégeants qu'il tailla en pièces et il s'empara de Lito- rius (437).

On se rappelle que, vers la lin du IV'- siècle, les Huns avaient causé la désorganisation de l'empire des Gotlis sur les rives du Danube. Ces hordes barbares, auxquelles s'étaient joints les Ostrogoths, reparurent sur les frontières de la Gaule après avoir ravagé la Germa nie et d'autres contrées. La tribu des Francs, qui était parvenue à fonder un établissement dans le nord de la Gaule, sous la conduite de Mérovée, était impuissante à les contenir et elles menaçaient la Gaule et l'Italie. Leur

TIIKODOHIC II ET ATTILA 31

roi était ce fameux Attila, qui se faisait appeler « le « fléau de Dieu, le marteau de l'univers, l'homme sous les pieds duquel la moisson ne devait plus pousser, » L'empereur Valentinien et Théodoric s'allièrent contre Attila qui avait mis le'siège devant Orléans. Le roi de Tou- louse et le général romain Aétius arrivèrent avec leurs armées devant cette ville au moment oûelle allait tomber au pouvoir des Huns; ils les attaquèrent et les mirent en fuite. Attila s'arrêta dans une vaste plaine, aux envi- rons de Troyes, appelée (( les Champs Catalauniques, » les armées de Théodoric et d'Aétius l'ayant rejoint, lui infligèrent une défaite sanglante. La Gaule fut sauvée de l'invasion des Barbares, mais Théodoric fut tué dans l'action. Ce prince ne fut pas seulement un guerrier cou- rageux; il donna des preuves d'humanité et de justice. Quoique professant l'arianisme, il ne persécuta pas les chrétiens. Il protégea leurs évêques; et donna pour professeur à ses fils le fameux rhéteur Avitus. Sous son règne, l'enseignement des humanités fut très florissant à Toulouse.

Un des fils de Théodoric, Taurismond, fut proclamé roi sur le champ de bataille. Il rentra triomphalement à Toulouse à la tête de son armée. Les premières années de son règne furent paisibles. Mais, après une tentative infructueuse contre Arles et une expédition heureuse contre les Alains qui, ayant formé un établissement sur les bords de la Loire, essayaient de s'étendre vers le royaume de Toulouse, ce prince périt dans un complot ourdi par ses deux frères aînés (453).

L'un d'eux, Théodoric II, fut proclamé roi. Le séna- teur romain Pétrone-Maxime, ayant fait assassiner l'empereur Valentinien, reçut la pourpre par les préto- riens. Le i)euple se souleva contre l'usurpateur et le mit à mort. Profitant de cette sédition, Théodoric II fit pro- clamer empereur d'Occident Avitus qui avait été son maître de grammaire et de rhétorique. Le roi de Tou-

,32 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

louse, après avoir soumis les Suèves d'Espagne, rentra dans sa capitale, laissant une armée chargée de les con- tenir. L'habileté de sa politique, plus encore que le succès de ses armes, engagea Sévère, alors empereur d'Occident, à lui livrer Narhonne. Le royaume de Tou- louse s'étendit dès lors jusqu'au diocèse de Nîmes (462). D'un autre côté, Théodoric, par ses conquêtes, en recula les frontières jusqu'à la Loire. Il était victorieux sur tous les points quand un assassin, soudoyé par son frère Euric, le poignarda (i-66). Théodoric II fut vivement regretté et méritait de l'être. L'évêquc catholique Sidoine Apollinaire rendit hommage aux mœurs, à la justice, à l'esprit cultivé de ce prince qui sut faire de Toulouse la capitale du royaume le plus policé qui existât à cette époque tourmentée.

Euric ou Evaric succéda à son frère. Il s'occupa tout d'abord de consolider les conquêtes de son prédécesseur et, bientôt, à les étendre. Il se rendit maître successive- ment du Velay, de l'Albigeois, du Gévaudan, du Rouer- gue, du Quercy et du Limousin. Par la prise de Nîmes, il acheva la conquête de la Narbonnaise. Il s'empara en outre du Berry et d'une partie de la Touraine. L'échec qu'il essuya devant Clermont ne lui permit pas de s'em- parer également de l'Auvergne ; mais cette province, la seule de l'Aquitaine qui ne fût pas en son pouvoir, fut comprise dans le traité par lequel l'empereur Népos céda en pleine souveraineté au roi de Toulouse toute l'Aquitaine et la Narbonnaise-Première. Le royaume de Toulouse eut donc pour bornes la Loire, le Rhône, la Méditerranée, les Pyrénées et l'Océan. La Provence seule était encore au pouvoir des Romains dans la Gaule méridionale. Euric s'empara des villes d'Arles, de Marseille, et fit des Alpes les frontières orientales de son royaume. Tandis que l'empereur Augustule s'effondrait et détruisait l'empire d'Occident, le roi de Toulouse avait conquis toutes les provinces que les Romains

ALARIG II ET LES FRANCS 33

possédi^ient en Espagne et avait mis en déroute les pirates saxons qui dévastaient les côtes d'Aquitaine. Euric mourut en 48i ; il avait régné 19 ans.

Les évoques catholiques, déjà fort remuants, commen- çaient à professer ouvertement la doctrine d'après laquelle tout est permis contre les hérétiques qu'ils soient sujets ou souverains. « Quoi qu'aient fait les évo- ques, a écrit un historien ecclésiastique à propos du Concile d'Agde, tenu sous le successeur d'Euric, on ne saurait rien reprocher à leur mémoire. » Euric, qui était de religion arienne, roi d'un peuple arien dut se défendre contre leurs menées.

Avec Euric, le royaume de Toulouse parvint à l'apogée de sa puissance et brilla d'un vif éclat. Euric ne fut pas seulement un conquérant : il mérita le titre de législateur. Avec son habile ministre Léon, il rédigea les Coutumes des Visigot/ts et en forma un code écrit à l'usage exclusif de sa nation, car les Gaulois continuè- rent à vivre sous le droit romain. Il est à remarquer, d'ailleurs, que tous les historiens non prévenus rendent hommage aux rois visigoths, à leur amour de la civili- sation, à leurs idées élevées de gouvernement par les lois. Leur Cour de Toulouse, dit Augustin Thierry, centre de la politique de tout l'Occident, intermédiaire entre la cour impériale et les royaumes germaniques, égalait en politesse et surpassait peut-être en dignité celle de Gons- tantinople. Le roi Euric inspirait aux esprits les plus éclairés et les plus délicats une vénération véritable, non cette crainte servile qu'excitaient les rois francs ou cette admiration fanatique dont ils furent l'objet après leur conversion au catholicisme.

* * *

Alaric II, fils d'Euric, fut proclamé roi par les Visi- goths. Les premières années de son règne s'écoulèrent paisibles. Mais un grand péril menaçait son royaume.

Les Francs, confédération de peuples (GatteS; Gha-

34 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

maves, Sicambres, Ripuaires, Salions) établis depuis longtemps entre le Rhin et le Wéser, avaient déjà essayé de se lixer dans la Gaule, sous la conduite de leurs chefs Marcomir, Théodemir et peut-être aussi Pharainond.

Avec Glodion, dit le Chevelu, ils prirent quelques villes près de la frontière nord des Gaules ; Mérovée les conduisit dans la Picardie et tenta de s'opposer à l'invasion des Huns. Ghildéric I^'i', qui lui succéda, fut le père de Clovis. Voulant étendre sa domination, ce der- nier envahit la partie de la Gaule soumise au général romain Siagrius. Il lui livra bataille près de Soissons et le déht complètement. Siagrius se réfugia à la cour d'Alaric II ; mais celui-ci, sommé par Glovis de lui remettre son ennemi, eut l'indignité de lui livrer son hôte que le roi des Francs lit périr. Elfrayé des progrès de Clovis et comprenant qu'il ne bornerail pas son am- bition à la conquête de la Gaule septentrionale, Alaric conclut un traité d'alliance olîensive et défensive avec Théodoric le Grand, roi des Ostrogoths d'Italie, dont il épousa une tille naturelle, et aussi, un inslant, avec Gondebaud, roi des Rourguignons. Une assez longue période de paix suivit cette alliance. Elle faillit pourtant être trou])lée vers l'an 498, quelque temps après la Ijataille de Tolbiac gagnée par Clovis sur les Alle- mands. Une ambassade envoyée au roi des Francs par le roi de Toulouse ayant été reçue avec hauteur, , Alaric fut sur le point de déclarer la guerre à Clovis. Théodoric s'interposa et ménagea aux deux rivaux une entrevue, qui eut lieu en Touraine, à la frontière de leurs Etats. Le choc fut retardé de plusieurs années.

Cependant, Alaric s'appliquait à maintenir la paix dans son royaume, à le gouverner avec sagesse et mo- dération, à rendre les règles de la justice uniformes i dans toute son étendue. Dans ce but il chargea plu- sieurs jurisconsultes d'interpréter le Code théodosien. . Ce travail important, connu sous le nom de Bréviaira i

CLOVIS A TOULOUSE 35

cVAlaric, comprenant des extraits résumés et com- mentés du code tliéodosien, de Gaïus, de Papinien et des sentences de Paul, est très précieux en ce qu'il nous fait connaître l'état du droit romain au VT' siècle.

Malheureusement Alaric ne surveilla pas sufiisamment les menées des catholiques. Ils cherchaient à se sous- traire à son autorité pour passer sous celle de Clovis qui, ayant embrassé le christianisme après la bataille de Tol- biac, moins pour complaire à sa femme, la reine Clotilde, et répandre sa relii^ion nouvelle que pour étendre ses conquêtes, manifestait le plus <,a^and zèle. Malgré les correspondances secrètes des évoques de son royaume avec le roi franc, Alaric s'abandonna à d'imprudentes complaisances : il leur permit de tenir un concile à Agde (506), après lequel des troubles commencèrent à éclater dans le royaume des Visigoths, aussi bien en Gaule qu'en Espagne.

Ce concile nous fait connaître que la domination d'Alaric comprenait la Touraine, les trois provinces d'Aquitaine, la Première Narbomiaise en entier et la par- tie de la Provence qui est entre la Durance, les Alpes, le Rlîône et la mer, sans compter la ville d'Avignon.

M. Molinier, annotant VHistofre (jéncralc de Lan- ijucdoc, explique à ce propos que la tenue de ce concile prouve qu'il ne faut pas attribuer d'autorité aux récils des écrivains orthodoxes, qui, pour légitimer la conquête du midi de la Gaule par les Francs, invoquent d'imagi- naires persécutions. Clovis en réalité suscita el profila des troubles. Après avoir détaché de l'alliance d'Alaric le roi des Bourguignons, Gondebaud, il déclara ouverle- mentla guerre au roi des Visigoths, prétendant qu'il était honteux pour les peuples catholicpies el pour la religion elle même qu'une partie» (\q^ Gaules fût sous la domina- tion d'un roi et d'une nation ariens. Alaric se renferma dans Poitiers pour attendre les secours de Théodoiic ; mais son armée, cédant à des excitations intéressées

86 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

obligea son chef à combattre sur lechamp. Les armées se rencontrèrent à Voiiglé ou Vouillé, près de Poitiers. Clovis et Alaric combattirent vaillamment, mais ce der- nier fut tué pendant l'action (507).

Les historiens catholiques ont entouré cet événement de légendes. Grégoire de Toursvoit dans les feux qui bril- lèrent sur le sommet de l'église Saint Ililaire, à Poitiers, un signe miraculeux de la protection dont le ciel favorisait Clovis : ces feux furent tout simplement un signal con- venu entre le chef franc et l'évêque de Poitiers. On en peut dire autant de « la biclie blanche d'une grandeur extraordinaire » qui indiqua à l'envahisseur l'endroit son armée pouvait traverser à gué la rivière. Ce fut donc la trahison qui livra aux Francs le royaume des Visigolhs.

Dès l'année suivante, Clovis soumit la Gascogne, appelée Novempopulanic, et il entra dans Toulouse. S'avançant dans la Narbonnaise-Première,il mit le siège devant Carcassonne, les Visigoths avaient transporté une partie de leurs trésors. Il ne put réduire cette place forte et fut obligé de se retirer à Bordeaux.

De son côté, Thierri, fils de Clovis, et Gondcbaud s'em- parèrent de plusieurs autres villes. Ils furent arrêtés dans leurs conquêtes par les troupes du général Ibbas que le roi Théodoric avait envoyé au secours des Visi- goths. Une partie de la Narbonnaise fut reprise et Théo- | doric régna paisiblement sur toutes les possessions des j Visigoths, au nom d'Amalaric, fils du malheureux ;, Alaric II, dont Gésalic, fils naturel de celui-ci, avait un j Instant usurpé la place. Narbonne fut sa capitale. Le territoire conservé par les Visigoths dans la Gaule méri- dionale fut désigné sous le nom de Septiinanie à cause de sept villes principales : Narbonne, Agde, Lodève, Béziers, Maguelonne, Carcassonne, Elne.

Après la bataille de Vouglé, Toulouse fut réunie au royaume des Francs. Elle ne recouvrera son titre de capitale qu'après plus d'un siècle, sous le roi Caribert.

CHAPITRE VIII

Barolus et Didier. Vasoons dovant Toulouse. Caribert, roi do Toulouse. Boggis et Bertrand, ducs héréditaires. Eudes et les Sarrasins; siège de Toulouse; bataille de Poitiers. Bataille de Sigean. Hunold et Hatton. Waifre. Guerres de Pépin ; il devient maître de Toulouse. Influence de la civilisation grecque et aral)e.

Les Toulousains, qui étaient catlioliques, n'eurent pas à se féliciter d'être passés sous l'obéissance de maîtres professant la même religion qu'eux. Ils ne jouii^ent pas d'une plus grande liberté que sous les rois ariens. En revanche, leur ville, qui, dès le règne de Tibère, avait mérité le nom de Pa/^a(/?m/ie; qui, plus policée que les autres, était le rendez-vous des peuples d'origine et de langues diverses ; le commerce et les arts florissaient aussi bien sous la domination visigothe que sous la puis- sance romaine, devint brusquement une cité quelcon- que, solitaire et déchue. On a pu dii^e avec raison que la conquête des Francs ouvrit une période de décadence, d'humiliation et de misère.

Le catholicisme, qui avait facilité à Glovis la conquête de la Gaule méridionale, moins la Septiinanie, n'eut pas le pouvoir de l'arrêter dans la voie du crime. Pourassu rcr l'unité de son empire et agrandir le patrimoine de ses entants, il lit assassiner les chefs francs, ses égaux, dont quelques uns étaient ses parents : Sigebert, roi de Cologne ; Comaric, roi de Thérouanne ; Regnacaire, roi de Cambrai ; Rignomer, au Mans. L'Eglise romaine devait trop au barbare usurpateur pour lui tenir rigueur de ces

I

38 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

forfaits : Glovis en oblint solennellement le pardon au Concile d'Orléans qu'il présida et dans lequel l'Eglise ob- tint, pour ses sanctuaires et pour les maisons épiscopales, le droit d'asile illimité.

Clovis mourut quelques années après ce Concile, lais- sant quatre fils qui se partagèrent sa succession. Thierry, roi de Metz, eut, pour sa part, le Berry, l'Auvergne, le Limousin, le Gévaudan, le Rouergue, le Quercy, leVelay et l'Albigeois, c'est-à-dire l'Aquitaine première ou pro- vince ecclésiastique de Bourges. Il paraît que le pays toulousain échut d'abord à Childeberl, roi de l^aris, mais, par cession ou échange, il passa bientôt sous la domination du roi de Metz. Celte période de l'hisloire de Toulouse est d'ailleurs très confuse. Notre ville parait n'avoir pris aucune part directe aux luttes sanglantes qui divisèrent les fils de Clovis : on sait seulement que cette période lui fut très rude, obligée qu'elle était de fournir des contingents aux levées militaires ordonnées par ses maîtres. Le roi de Metz donna le gouvernement général de l'Aquitaine au duc Basolus ou Barolus, qui joignit à son tilre de duc d'Aquitaine celui de comte d'Auvergne. Ce Barolus, soupçonné d'avoir fomenté en Auvergne une révolte contre Thierry, obtint de se reti- rer dans un monastère près de Sens.

Launebode ou Lunebolde fut chargé par Chîlpéric de gouverner en son nom l'Aquitaine neustrienne. Il prit le titre de duc de Toulouse et fixa sa résidence dans cette ville. A sa mort, le duc Didier lui succéda dans le gou- vernement de Toulouse.

La lidélilé n'était pas la vertu dominante de Didier. Gondebaud, fils naturel de Clotaire I, fomenta des trou- bles dans cette province, et le duc Didier, le croyant le plus fort, embrassa son parti. Il eut l'indignité de faire arrêter la princesse Rigonthe, dont il vola les bijoux. Grâce à l'appui de Didier, Gondebaud se fit proclamer roi d'Aquitaine à Brives. Il marcha sur Toulouse qui tomba

WASCOXS DEVANT TOULOUSE 39

en son pouvoir, exila l'évêque Magnulfe et la princesse Rigonllie, et s'empara de l'Albioeois. Mais Gontran, roi des Bourguignons, s'élant ligué avec son neveu Childe- bert, pour combattre Gondebaud, le duc Didier s'em- pressa de trahir la cause de ce dernier. Gontran, se mit en marche contre Gondebaud, l'assiégea dans la ville de Comminges cet usurpateur périt. Le pays toulou- sain fut réuni au royaume de Gontran. Le duc Didier obtint son pardon ; on le replaça à la tête du gouverne- ment de l'Aquitaine. Son nouveau maître ayant déclaré la guerre aux Visigoths de la Septimanie, Didier alla assiéger Carcassonne; il fut défait et tué pendant une sortie.

Le comte Austrovalde le remplaça dans le gouverne- ment de l'Aquitaine. Le nouveau duc de Toulouse se mit à la poursuite des Wascons ou Gascons, qui, venus de l'Aragon et du Guipuzcoa, faisaient depuis quelque temps des incursions danslaXovempopulanieet étaient arrivés jusqu'aux portes de Toulouse. Il les mit en fuite, sans parvenir à les écraser.

Le duc Sérénus vint après lui et conserva le gouver- nement de l'Aquitaine jusqu'à la mort de Gontran (593)

Childebert. roi d'Austrasie, succéda à Gontran, mais il mourut trois années après. Ses deux lils. Théodebert et Thiéri, se partagèrent ses états. Le premier eut le royaume d'Austrasie, avec ses dépendances : le Velay, l'Albigeois, le Gévaudan et le pays d'Uzès. Thiéri reçut dans son lot le royaume du Bourguignon, avec le Tou- lousain et le Vivarais.

En 622, Clotaire II confia le gouvernement de l'Aus- trasie à son lils Dagobert, qui lui succéda en 628, à l'ex- clusion de son frère puîné Aribert ou Caribert. Celui-ci réclama une part dans la succession de Clotaire; la querelle des deux frères aboutit, en 630, à un traité par lequel Dagobert céda à Caribert le pays toulousain, le Qucrcy. l'Agenais. lt.> Pchigord, la Saintonije. ainsi que

40 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

la Novempopulanie. Moyennant cette cession, Caribert renonça à tout droit sur le reste de la succession de Glo- taire. Il prit le titre de roi et lixa sa résidence à Toulouse. Le royaume de Toulouse fut donc reconstitué, mais il devait être bien éphémère. Caribert, après avoir repoussé une nouvelle invasion des Gascons, mourut vers la fin de l'année 631. Il laissait un fils, Chilpéric, âgé de quatre ans. Cet enfant fut proclamé roi; peu de temps après, il mourut de mort violente ; l'on soupçonna Dagobert de n'avoir pas été étranger à cette mort. Dagobert reprit possession des états qu'il avait cédés à son frère. Sous ce roi, les Toulousains allèrent guerroyer en Espagne au pro- fit d'un seigneur visigoth qui s'était révolté contre son roi; ils repoussèrent ensuite une troisième invasion des Gascons.

Outre son fils Chilpéric, Caribert avait laissé deux enfants au berceau, Boggis et Bertrand. En 637, Dago- bert leur donna, à titre de duché héréditaire, la plus grande partie des états de leur père, sous condition de faire hommage à la couronne de France.

A Boggis succéda son fils Eudes qui eut à soutenir le choc formidable des Sarrasins.

Les Musulmans, depuis la mort de Mahomet, à la Mecque (631), étaient sortis de leur désert d'Arabie, le sabre dans une main et le Coran dans l'autre, pour mar- cher à la conquête du monde. Vers 711, ils entrèrent en Europe et soumirent rapidement toute l'Espagne. Ce fut le tour de la Gaule. Les Sarrasins s'emparèrent de Nar- bonne, « passèrent tous les hommes au tranchant du sabre, emmenèrent captifs les femmes et les enfants » en Espagne. Au printemps de 721, ils pénétrèrent sur le territoire d'Eudes et assaillirent Toulouse.

Levés en masse à l'appel de leur chef, les Aquitains et les Vascons vinrent au secours des Toulousains. « Les

EUDES ET LES SARRASINS 41

deux armées, dit un historien arabe, se lieurtcrent avec l'impétuosité des torrents qui se précipitent des monta- gnes. )) Henri Martin ajoute d'autres considérations. « On connaît mal les circonstances de la journée du 11 mai 721. L'exaltation religieuse et patriotique était égale dans les deux partis. L'intelligence d'Eudes sup- pléa à ce qui manquait à ses légions du côté de la disci- pline. Il paraît que le roi d'Aquitaine parvint enfin à envelopper les ennemis entre son armée et la ville. Après de longues et sanglantes vicissitudes, El-Samali, le chef arabe, tomba, percé de coups, en combattant comme un lion, et les deux tiers de l'armée arabe restè- rent avec lui sur le champ de bataille. Le fort du car- nage eut lieu sur la voie romaine de Toulouse à Carcas- sonne, que les Arabes surnommèrent la chaussée des martyrs (Balat al C/touda).)) L'historien des pontifes de Rome, Anastase le Bil)liothécaire, qui vivait au milieu du neuvième siècle, prétend qu'Eudes, « le duc des Franks », écrivit à Grégoire II que trois cent soixante- quinze mille Sarrasins avaient péri dans la bataille, et que les Chrétiens n'avaient perdu que quinze cents hommes.

En 732, le danger commun rapprocha Eudes et Charles IMartel. Les Sarrasins furent complètement battus à Poitiers, ce qui sauva la France de l'invasion arabe.

Eudes rentra dans ses Etats ; ses dernières années ne furent pas troublées et il mourut en 735. Il fut remplacé par ses fils Hunold et Hatton. Le premier eut dans son lot le pays toulousain. Eudes fut un chef vaillant, mais l'histoire l'a, pendant ({uelque temps, calomnié. On peut s'expliquer, sans l'excuser, l'injustice des historiens du Nord, qui, dans leur admiration pour Charles Martel, ont passé sous silence le secours précieux apporté à ce dernier par le duc d'Aquitaine, contre les Sarrasins. Toutefois il nous paraît honteux (lu'un historien de Tou- louse se soit évertué à ternir sa mémoire : l'annaliste

tJ

A'I ÎIÎSTOIRË i^OPULAlUE IJÈ TOULOUSE

Lafaille ose traiter craventurier celui qui, sans aUcuil secours étranger, épargna à Toulouse et à l'Aquitaine le ïléau sarrasin.

A la mort d'Eudes, Charles IMarlel tourna de nouveau ses regards vers l'Aquitaine. Il déclara la guerre auxiils d'Eudes. Il n'osa pourtant les déposséder. Après avoir battu Hatton, duc de Poiliers, auquel il imposa une paix fort onéreuse, Charles traita avec Ilunold, le reconnut comme légitime possesseur du duché de Toulouse, se contentant de lui imposer la clause d'hommage dont le duc d'Eudes s'était alïranchi.

Ce traité nous indique quelle prépondérance avaient prise les maires du palais : ils agissaient en véritables souverains. C'est ainsi que Charles Martel spécilia que le duc de Toulouse « tiendrait son duché à foi et hom mage de lui et de Carloman et Pépin, ses enfants. » Il n'était fait aucune mention du roi Thierry: Charles Martel était désormais assez puissant i)our dédaigner de masquer ses vues ambitieuses.

Avant sa mort (7U), Charles Martel avait partagé le royaume franc, comme s'il eût été sa propriété, entre ses trois lils Carloman, Pépin surnommé le Bref et Grippon, Après- avoir dépossédé ce dernier, Carloman et Pépin déclarèrent la guerre au duc d'Aquitaine qui avait refusé de leur faire hommage. Ilunold, ayant obtenu la paix, donna des otages à Carloman et Pépin. Ensuite il abdiqua en faveur de son lils Waïfre.

Loup, l'aîné des lils de Hatton, qui fut plus tard duc de Gascogne, donna sa lille en mariage à son cousin Waïfre. Les deux branches de la maison d'Aquitaine furent ainsi réunies.

Carloman s'étant retiré dans un monastère. Pépin se trouva seul à la tête du royaume des Francs, Son frère Grippon, qu'il avait dépouillé dès les premières années

PÉPIN MAITRE DE TOULOUSE 4'i

de ses fonctions de maire du palais, se réiugia à la cour de Toulouse. Pépin demanda qu'il lui fût livre ; le duc W^aïfre refusa de commettre cette déloyauté. Pépin dut dissimuler son irritation ; un autre souci le tenait : il se lit couronner roi, à Soissons, et sacrer par Boniface, archevêque de Mayence (752). Quant au roi Childéric III, il le déposa sans plus de façon, le fit ton- surer et l'envoya dans un couvent, à Saint-Omer, ce dernier rejeton de rois mérovingiens mourut en 755. Cette race était désormais remplacée par la race carolingienne. Tous les princes, seigneurs et prélats, sehàlérent de se prosterner devant le soleil levant ; le duc d'Aquitaine refusa de reconnaître l'usurpateur.

Cependant les Visigoths, encore maîtres de la Septi- manie, pays limitrophe des états de Waïfre, étaient me- nacés par lui ; ils appelèrent Pépin à leur aide ; ils lui livrèrent la plupart de leurs villes ; après quoi. Pépin commença le siège devant Narbonne, l'unique place forte possédée par les Sarrasins. Le siège traînait en longueui", quand les hajjîtanls de cette ville, en majorité visigolhs, la livrèrent au roi franc. Dès lors, la Septi- manie entière, qui formait la plus grande partie de la province appelée plus tard Languedoc, fut réunie à la couronne de France.

La possession de l'Aquitaine manquait seule à Pépin pour qu'il fût maître absolu de toute la France. Il réso- lut de faire au duc Waïfre une guerre d'extermination. Elle dura neuf années, pendant lesquelles les malheu- reux peuples, car c'est eux en délinitive qui paient tou- jours la sottise ou l'ambition de leurs maîtres, soutfri- ront mort et misère. Pépin ravagea les états du duc d'Aquitaine ; celui-ci usa de représailles sur les terres de Pépin. EnUn, perdant la tête, Waïfre lil démanteler la plui)art de ses places fortes, parmi les(iuelles Bourges, Clerinont, Poitiers, Angoulème. La route de l'Aquitaine (Mait ouverte à Pépin ; ^^'aïfre fut bientôt réduit à la

44 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

dernière exlrcmiLé. Le roi franc se rendit mailic du Toulousain et de l'Albigeois ; Toulouse fit de nouveau partie de son royaume (767). On assassina Waïfro, l'an- née suivante, par ordre [de son cruel a ainqueur, qui mourut quelques mois après.

Le royaume fut partagé entre les deux lils de Pépin, Carloman cl Charles.

On a vu, au début do ce chapitre, que la Gaule méri- dionale était, au moment de la conquête des Francs, un pays de civilisation assez avancée. Les Barbares du Nord en arrêtèrent un moment les progrès, mais ils furent impuissants à modifier le caractère et à étouffer les aspirations des peuples du Midi. Malgré l'anarchie provoquée par l'ambition usurpatrice des maires du palais, sous les rois fainéants ; malgré les expéditions guerrières auxquelles ils furent entraînés par les événe- ments de cette époque troublée, les Toulousains demeu- rèrent policés et doux. Leur contact avec l'Espagne musulmane contribua à les maintenir dans cet heureux état. La civilisation grecque et arabe distingua notre population du Midi des autres habitants du Nord. On peut constater que, sous la domination de la race méro- vingienne, le pays Toulousain se rellétaient les aspi- rations artistiques des Grecs, le caractère indépendant, audacieux, hospitalier, généreux et contemplatif des Arabes, ne se laissa pas entamer par la barbarie franque.

CHAPITRE IX

Charlomagno et Roncevaux. Louis le Débonnaire à Toulouse. Normands. Fredelon et Raimond comtes de Toulouse. Féoda- lité.— Hongrois. Croisades ; Raimond de Saint-Gilles, Siège de Toulouse par Henri II roi d'Angleterre.

La réputation de Cliarlemagne est une des plus grandes preuves que les succès justilienL l'injuslice et donnent la gloire. Telle est l'opinion de Voltaire. Cliarlemagne, en elïet, ne respecta pas plus le diY)it des gens et les liens du sang que les auti^es conquérants. On connaît ses cruautés abominables envers les Saxons, qui, après tout, défendaient leur indépendance. On frémit d'hor- reur en songeant à cette (( cour wehmique » instituée par lui, dont les juges condamnaient à mort sur déla- tions secrètes et sans entendre les accusés. Ce barbare, qui vivait publiquement entre ses diverses femmes légi- times et ses concubines, a été appelé par un pieux écri- vain « l'ornement de Vliumanité ». L'histoire ne ratifiera pas cette apologie de sacristie. En réalité, Charlemagno fut un politique avisé et un habile guerrier; mais le sou- venir de ses débauches, de ses injustices et de ses cruautés couvrira d'un crêpe sanglant la gloire de ce nouvel empereur d'Occident.

Dans l'intervalle de ses multiples expéditions contre les Saxons, Charlemagne en dirigea une contre les Sar- rasins d'Espagne. Après avoir soumis à son autorité les provinces entre les Pyrénées et l'Ebre, il fut rappelé par une nouvelle révolte des Saxons.

Ici se place le désastre de Roncevaux. Les monta-

46 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

gnarcls de la Gascogne, conduits par leur duc Loup, qui n'avait pas renoncé à l'espoir de venger son père Waïfre, assassiné par le père de Charlemagne, s'embus- quèrent dans la vallée de Roncevaux. Ils laissèrent pas- ser l'avant garde de l'armée conduite par Charlemagne, attaquèrent l'arrière garde et la défirent complètement. périt le fameux Roland. Plus tard, Charlemagne, ayant réussi à s'emparer du duc Loup, le lit pendre et confisqua une partie du duché de Gascogne.

Au moment d'entrer en Espagne, le roi franc avait laissé sa femme Ilildegarde, qui était dans un état de grossesse avancée, dans un château de l'Agenais. C'est que naquit son fils Louis, surnommé depuis le Débon- naire. Charlemagne, qui lui destinait l'Aquitaine, donna le gouvernement des divers diocèses de cette province à des seigneurs francs : Chorson gouverna les Toulou- sains avec le titre de duc.

Louis, conduit à Rome par son père, fut couronné, roi d'Aquitaine, par le pape Adrien I^»'. Son royaume eut pour limites la Loire, l'Ebre, le Rhône et les Deux- Mers. Toulouse fut la capitale. Louis, mis en possession de ce vaste royaume, n'avait que trois ans. On raconte que, porté dans son berceau, de Rome à Orléans, il lit à cheval le reste du voyage. C'est dans cette plaisante posture qu'il entra à Toulouse « pour donner à ses sujets la satis- faction de le voir » (781).

En 793, pendant le séjour du roi Louis en Italie, les Sarrasins firent une nouvelle incursion dans la Septi- manie. Le duc Guillaume, dit Court-Ne:^, qui avait suc- cédé à Chorson, en 788, se porta à leur rencontre et fut défait. Les vainqueurs,, se jugeant probablement hors d'état de pousser plus loin leur entreprise, repassè- rent les Pyrénées et se contentèrent du butin enlevé. Trois ans plus tard, le duc Guillaume prit sa revanche sur les Sarrasins ; il soumit Barcelone à l'autorité du roi Louis.

LES NORMANDE A tOULOl'SË 47

A la mort de Charlemagnc (janvier 814), Loui<, qui avait été associé à l'Empire quelques mois auparavant, lui succéda. Il donna le royaume d'Aquitaine à l'un de ses fils. Pépin. Les auteurs de VHistoire (jénérale de Languedoc ont assigné pour successeur à Guillaume Couvt-Xe^ Raimond Raphinel ; cette assertion a été, depuis, reconnue controuvée. Le nouveau duc de Toulouse s'appelait Berenger. Il battit les Gascons, en- core une fois révoltés. Leur duc, Loup Centule, fut dépouillé de ses états, et le duché de Gascogne réuni à rEmi)ire. L'empereur donna le gouvernement à un de ses parents. Vers la même époque. Bernard, tils de l'an- cien duc de Toulouse Guillaume, fut investi du duché de Septimanie, qui comprenait cette province et la marche d'Espagne, avec Barcelone pour capitale. Il fut expulsé plus tard de ce duché que Berenger réunit à celui de Toulouse.

Pépin étant mort (838). Louis le Débonnaire céda aux sollicitations de l'impératrice Juditli. sa seconde femme, et donna le royaume d'Aquitaine à Charles, connu plus tard sous le nom de Charles le Chauve. II dépouillait ainsi les fils du roi défunt. Cela excita des troubles vio- lents. Les seigneurs Aquitains reconnurent pour leur roi Pépin IL Louis fut obligé de recourir aux armes. Il se rendit en Aquitaine, attaqua les partisans de Pépin II, les réduisit et lit reconnaître pour roi son tils Charles le Chauve.

Après la mort de Louis le Débonnaire et la sanglante journée de Fontenet, le traité de Verdun (813) intervint. Il séparait en trois tronçons l'empire de Charlemagne. Cluuies le Chauve eut la France ; Lothaire. l'Italie : Louis. l'Allemagne. Cependant Ctiarles dut mettre le siège devant Toulouse, pour oniror <>n jiossession de l'entière Aquitaine.

IV'ndaiit cette guerre, les Normands, originaires du Danemark et de la Norvège, qui rem(»ntaient. à cliaque

48 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

printemps, la Seine, la Loire, en harcelant les popula- tions riveraines, se risquèrent à l'embouchure de la Garonne, pillèrent Bordeaux et mirent le siège devant Toulouse. Les Sarrasins avaient foulé notre sol méri- dional par fanatisme religieux ; les Normands, au con- traire, n'avaient d'autre but que le pillage. Leur entrée à Toulouse fut signalée par toutes sortes de méfaits. Ils n'abandonnèrent la ville qu'après l'avoir totalement dévalisée.

Au cours de la querelle entre les hls de Louis le Dé- bonnaire, Frédelon, appelé aussi Egfrid, lieutenant du duc d'Aquitaine Guillaume, était gouverneur particulier de Toulouse pour le compte de Pépin IL Les historiens l'accusent de félonie envers ce dernier, disant qu'il l'avait trahi en livrant Toulouse à Charles le Chauve. Toujours est-il que Charles lui conféra le titre de duc. Ce Frédelon fut la véritable tige des comtes souverains de Toulouse, A sa mort, il fut remplacé par son frère Raimond I^i' (852). On voit par que le comté de Tou- louse devenait, en fait, héréditaire ; il ne tardera pas à l'être en droit. L'autorité de Raimond s'étendait en outre sur le Rouergue et une portion du Quercy. Son hls Bernard lui succéda en 865. Celui-ci transmit le comté à son hls Eudes.

Signalons un événement d'une grande importance. A la diète convoquée en 877 à Kiercy-sur-Oise, Charles le Chauve signa un capitulaire, aux termes duquel les fils des ducs et des comtes succéderaient au gouvernement de leur père comme à un héritage de famille. Dans le cas seulement les ducs et les comtes ne laisseraient pas d'enfants, le roi rentrerait alors dans la faculté de nommer lui-même leurs successeurs. Les comtes et ducs avaient môme le droit d'abdiquer en faveur de leurs

LES HONGROIS A TOULOUSE 49

fils OU de leurs parents « leurs bénéfices et honneurs. »

C'était le triomphe de la féodalité. Le roj'aume franc se hérissa d'une multitude de souverainetés.

Les pauvres gens furent les premiers qui en souffri- rent. Pour éviter la fureur des Normands et autres hordes armées, ils demandèrent protection aux Sei- gneurs qui, devenus indépendants de la royauté, firent payer cher leur tutelle. Les travailleurs, nommés serfs, vilains, manants, mal logés, mal nourris, mal vêtus, écrasés de corvées et de r-edevances, étaient pis que des bêtes de somme. « Le paysan ne pouvEiit moudre son blé, cuire son pain qu'en employant, moyennant rede- vance, le four du seigneur. Il existait une foule de rede- vances humiliantes. L'abbé de Luxeuil et autres sei- gneurs forçaient les paysans à battre les eaux des étangs pour empêcher les grenouilles de troubler leur sommeil. Ici. les manants devaient baiser la serrure du manoir ; là, chanter, danser, simuler l'ivrognerie pour amuser le seigneur et sa dame. » Le Peuple a gardé le souvenir de ces temps maudits il ne comptait que pour le ser- vice et les plaisirs du maitre.

Maintenant, pleine obscurité jusqu'à Raimond de Saint-Gilles. Les comtes héréditaires de Toulouse sont très peu connus. Les divers historiens ne sont d'accord ni sur leur nombre, ni sur leurs noms. C'est ainsi que le comte Eudes, qui fit hommage à Carloman, n'est guère connu que par le procès-verbal judiciaire d'un plaid tenu à Alzonne, figure son délégué Aton, qu'il est intéressant de mentionner, car de sa famille sortirent les Trancavel, vicomtes de Carcassonne et de Béziers, qui jouèrent plus tard un rôle important.

Raimond II succéda à son père le comte Eudes. Il se rendit à l'appel de Guillaume, comte d'Auvergne, et l'aida à repousser les Normands. On présume qu'il fut tué dans cette expédition.

Les Normands n'étaient pas seuls à vouloir rançonner

,50 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

les principales villes de la France. Les Hongrois paru- rent à leur tour. Ces barbares, qui avaient remplacé, dans la Pannonie et la Dacie, les invasions successives des Goths, des Vandales, des Huns, des Gépides, des Lombards, des Avares vaincus par Cliarlemagne, se précipitèrent sur l'Allemagne, l'Italie et plusieurs con- trées de la France. Ils commirent une infinité de dépré- dations dans le Midi, envahirent le Languedoc et mena- cèrent le pays toulousain. Pons I"', comte de Toulouse, les pourchassa. C'est au souvenir des crimes des Hon- grois que se rattache la légende de VOgrc, dont s'alar- ment encore les lecteurs du Petit-Poucet.

Jusqu'à Raimond IV rien n'est à signaler dans la vie des comtes de Toulouse, sinon la propagation de l'hérésie manichéenne, vaudoise, cathare.

La secte cathare avait pour caractère général la pré- tention d'une pureté de mœurs extrême, considérant le mariage comme une débauche et la continence comme un devoir rigoureux. L'autorité catholique condamna cette doctrine. Des bûchers furent allumés périrent de nombreux hérétiques ; le comte de Toulouse Guil- laume, dit Tailleter, accepta la honte de seconder la barbarie et la fureur de l'Eglise.

Que de chemin parcouru, quelle influence acquise par la Papauté et le Clergé catholique durant ces dix premiers siècles qui virent dans l'effondrement de la puissance des empereurs romains surgir, s'élever, com- mander les chefs ou représentants de cette religion into- lérante à laquelle rien, à ce moment, ne semblait pou voir résister ! Ce que le Pape ordonnait devait s'exécuter en dépit de tous les obstacles, quels que fussent les ré- sultats prévus de sa politique fanatique et de ses capri- ces. On s'en aperçut, hélas, avec les Croisades, qui, sous

CROISADE D'ENFANTS 51

le principal prétexte de délivrer le tombeau dn Christ, ensanglantèrent la terre de 1095 à 1270.

Dans la première Croisade, Raimond IV, dit de Saiiit- Gilles, se trouva à côté de Godefroy de Bouillon. Ils étaient partis six cent mille, presque tous français; décimés en route, il n'y avait plus que quarante mille combattants sous les murs de Jérusalem. La ville fut conquise; la Terre Sainte divisée en fiefs pour récom- penser les compagnons de Godefroy ; mais en 1187, Sala- din, sultan d'Egypte, gagna la bataille de Tibériade qui décida du sort de la chrétienté en Orient. Jérusalem fut repris ; les églises chrétiennes redevinrent des mos- quées ; le but des croisades était manqué.

Toutefois les croisés pillards ne voulaient pas ren- trer en France sans butin. L'empire grec, exténué par la guerre et les factions, devint la proie de ces bandes dévastatrices qui, ne pouvant rester maîtres de Jérusa- lem, s'emparèrent de Constantinople. On dépouilla le palais et le temple de Byzance. Le butin recueilli par les seigneurs français est évalué à une quantité d'argent du poids de 200,000 livres. On trouvait commode de s'indemniser en Grèce des pertes essuyées en Palestine; le vœu qu'on avait fait de ne combattre que des infidèles n'arrêtait plus la cupidité; le rétablissement des lieux saints n'était qu'un prétexte à piller les lieux riches et déjà même on s'abstenait d'affecter des sentiments reli- gieux. (( On jeta, dit l'abbé Fleury, les reliques en des endroits immondes ; on répandit par terre le corps et le sang de Notre Seigneur; on employa les vases sacrés à des usages profanes. » Le pape Innocent III n'ignora pas ces excès et pourtant il ordonna une croisade d'enfants. « C'est à leurs mains innocentes, dit il, que le Christ réserve la délivrance des lieux saints. » Les moines recrutèrent cette armée de guerriers, âgés de 7 à 12 ans. Ces enfants furent embarqués à Marseille et à Brindes; une tempête submergea deux vaisseaux qui les por-

52 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

talent. « Ceux qui échappèrent à la mer furent débarqués à Alexandrie, les vendirent, comme esclaves, les scé- lérats qui s'étaient chargés de les conduire. On évalue à quatre vingt-dix mille le nombre des enfants qui péri- rent dans cette folle expédition. »

Avant son départ de Toulouse, Raimond IV avait confié le gouvernement de ses Etats à son fils Bertrand. Sa femme, qui l'avait suivi en Palestine, le rendit père d'un fils qui fut appelé Alfonse, nom du roi de Castille, son grand'père, et Jourdain, parce qu'il avait été baptisé dans ce fleuve. Quelque temps après la mort de Rai- mond IV, Alfonse fut ramené à Toulouse. Son frère aîné, Bertrand, un instant dépossédé de ses Etats par Guillaume, comte de Poitiers, avait pris la croix et était parti pour la Palestine. Alfonse Jourdain lui suc- céda. Le roi de France, Louis Vil, dit le Jeune, essaya de s'emparer du comté de Toulouse. Il mit le siège devant cette ville, mais il fut repoussé. Alfonse fonda la ville de Montauban. Il allait partir à son tour pour la Terre-Sainte quand la mort le surprit.

Raimond V succéda à son père Alfonse Jourdain. Le nouveau comte de Toulouse eut tout d'abord à lutter contre le vicomte de Carcassonne Trancavel, dont il était suzerain et qui lui refusait l'hommage pour le por- ter au comte de Barcelone. Trancavel s'était allié avec Guillaume , seigneur de Montpellier ; l'un et l'autre furent battus et faits prisonniers; le vicomte de Car- cassonne ne recouvra sa liberté qu'au prix d'une forte rançon.

Raimond V se trouvait maintenant en présence d'un ennemi fort redoutable. Henri II, roi d'Angleterre, devenu duc d'Aquitaine par son mariage avec Eléonore, avait des prétentions sur le comté de Toulouse. Il forma une ligue puissante avec le comte de Barcelone, le félon Trancavel, de nouveau révolté, la comtesse de Melgueil et plusieurs autres seigneurs. Il envahit le Languedoc

HENRI D'ANGLETERRE ASSIÈGE TOULOUSE 5)^

et mit le siège devant Toulouse. Les Toulousains, excités par la présence de leur comte et du roi Louis le Jeune, avaient réparé les fortifications et mis la ville en état de défense. Le siège dura trois mois. Toutes les attaques du roi d'Angleterre furent repoussées ; de fréquentes sor- ties l'obligèrent à lever le siège et à regagner l'Angleterre en toute hâte. Raimond V mourut en 1195. Il avait épousé Constance, fille du roi Louis le Jeune : de ce mariage était Raimond VI.

jU'I^

CHAPITRE X

Raiiiiond VI excommunié. Innocent III el la Croisade. Siège de Béziers, Garcassonne, Toulouse. Bataille de Muret. Concile de Latran. Siège et blocus de Toulouse ; mort de Simon de ^lontfort. Raimond VIT. Traité de Paris.

Raimond VI succéda à son père; il était âgé de près de quarante ans, ce qui le lit surnommer le Vieu.r. Dès les premières années, il voulut rentrer en possession de quelques places dans le Quercy qui se trouvaient au pouvoir de Richard-Cœur-de-Lion. Celui-ci résistant, une guerre faillit éclater ; mais le roi Philippe-Auguste s'interposa et le comte de Toulouse reçut satisfaction. Raimond, qui avait déjà répudié sa première femme, Béatrix de Mergueil, se sépara de la seconde, Bourgui- gne de Lusignan, pour épouser Jeanne, sœur de Ri- chard-Cœur-de-Lion. Par ce mariage, il réunit l'Age- nais à ses Etats.

Le peuple de Toulouse vivait heureux, dans une indé- pendance relative. A l'avènement de Raimond, il lui avait juré lidélité, sous la réserve du maintien de ses privilèges, usages, coutumes et franchises, car les hom- mes commençaient à avoir conscience de leurs droits. La cour de Raimond était l'asile de la tolérance ; la paix régnait parmi les difïérentes sectes religieuses.

On avait compté sans la politique et l'autorité envahis- sante de l'Eglise.

Le but de l'Eglise catholique ayant été de tout temps la domination universelle, les papes saisissaient chaque occasion d'empiéter sur le pouvoir civil. Raimond

RAIMOND VI EXCOMMUNIE 55

avait construit une forteresse sur le Rliône dans le comté de Saint -Gilles; le pape Célestin, qui n'avait au- cun droit sur ce comté, le menaça, ainsi que les siens et ses officiers, d'excommunication s'il ne la faisait dé- molir. Raimond répondit « qu'il n'était comptable qu'à Dieu et au roi du gouvernement de ses Etats. » Il fut excommunié.

Cela annonçait qu'une catastrophe était prochaine.

Nous avons vu qu'en 1022. la doctrine des Cathares s'était introduite à Toulouse. Robert, roi de France, tint un concile à Orléans, à la suite duquel une quin- zaine d'hérétiques furent brûlés. Ce roi, que l'on a sur- nommé Je Pieux, se faisait un titre de gloire de cette exécution, à laquelle sa femme Constance, fille du duc de Toulouse Guillaume, dit Taillefer, ajouta des raffine- ments personnels de cruauté. Des bûchers s'allumèrent également à Toulouse. Ces abominations n'étouffèrent pas l'hérésie.

L'Eglise de France, ainsi que le rapporte Dom Vaïs- sette, était livrée à la simonie et à la licence. Les hérétiques, au contraire, avaient des mœurs pures. Ils firent de nombreux prosélytes. L'Eglise répondit par des persécutions violentes qui eurent pour résultat de développer le Catharisme. Le pape Eugène III essaya d'un système nouveau : il eut recours à des léga- tions, à des conciles, dans lesquels des docteurs catho- liques entamèrent des discussions avec les hérétiques. Mais ces conciles, celui de Lombers notamment, tournè- rent au triomphe de la liberté de penser. Des seigneurs devinrent ouvertement les protecteurs des Cathares. Raimond lui-même fut suspecté d'hérésie. Il con- sentit à faire appel aux moines de Citeaux : ensuite reconnaissant « l'impuissance du glaive spirituel, » il appela à son aide « le glaive matériel. » c'est-à dire l'intervention du roi de France et du roi d'Angleterre. En outre, il comparut devant la mission envoyée par

56 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

un autre pape, Alexandre III. On l'excommunia une deuxième fois « comme hérétique et fauteur des héré- tiques. »

Toutes ces mesures de l'Eglise restèrent impuissantes. Au début du XlIIe siècle, le pape Innocent III inaugura une politique de violences et de fourberie. Après s'être assuré le concours de l'odieux évêque de Toulouse, l'ex- troubadour marseillais Folquet, qui n'avait embrassé les ordres que par dépit amoureux, il organisa de gran- des missions, dont l'insuccès fut complet. Le fameux Dominique lui-même n'obtint pas de meilleur résultat que les moines de Citeaux.

Le Pape jeta résolument le masque. Son légat, Pierre de Castelnau, ennemi juré du comte de Toulouse, or- donna à ce dernier d'exterminer les hérétiques qui pul- lulaient dans ses Etats. Raimond eut la noblesse de refuser : le légat l'excommunia et frappa ses domaines d'interdit. Innocent III confirma cette sentence et écri- vit au comte une lettre injurieuse et menaçante. En même temps, Pierre de Castelnau, ne gardant aucune mesure, traita publiquement Raimond de lâche, de parjure QiàQ tyran. Raimond lui ordonna de sortir de ses Etats. Pierre de Castelnau fut assassiné au moment il arrivait sur les bords du Rhône (1208). Rome ac- cusa de ce meurtre le comte de Toulouse; jamais la preuve n'en fut fournie.

Dès lors, la croisade contre le Midi était irrévocable- ment décidée.

Le pape Innocent III est inventeur de cet artifice, consistant à égarer les esprits par les illusions du lan- gage. Il fit servir à ses desseins politiques l'énorme puis- sance d'un mot qui pouvait exciter le plus aveugle enthousiasme. Il prêcha donc une croisade contre l'An- gleterre quand il résolut de détrôner le roi Jean ; une croisade contre les Hongrois, quand il se prétendit le juge de leurs dissensions intestines ; une croisade contre

sus AU MIDI ! 57

le roi de Norvège qu'il voulut aussi découronner ; mais surtout une croisade contre la secte albigeaise répan- due dans tout le midi de la France.

Innocent III écrivit une lettre circulaire aux évoques et aux seigneurs du royaume de France. Il sollicita en vain l'intervention active de Philippe-Auguste. L'abs- tention du roi n'entraîna pas celle de ses vassaux.

Le fanatique abbé de Citeaux. Amalric, et d'autres moines se répandirent dans le Nord, prêchant avec ardeur la croisade contre les hérétiques du Languedoc. Dominique s'en mêla : il obtint du Pape que les missions seraient installées dans le Midi, d'une façon permanente, et il s'en déclara le chef. Telle fut l'origine des Frères- Prêcheurs.

Le clergé tout entier répondit aux appels farouches des missionnaires. Les curés énumérèrent les avantages que les populations du Nord, habitant des pays relative- ment pauvres, devaient trouver dans les provinces fer- tiles du Midi, dont la civilisation était plus avancée. L'espoir du pillage, les jalousies du Nord asservi et pau- vre, contre le Midi, indépendant et riche, l'antipathie native des races, précipitèrent le Nord barbare contre le Midi civilisé. Comtes, barons, archevêques français prirent la croix, ainsi que les seigneurs d'Allemagne et de la Frise ; Simon de Montfort. dont le rôle dans cette iniquité ne tardera pas à devenir prépondérant, fait son apparition. Les légats du Pape sont les chefs de cette croisade impie. En même temps, le Pape leur donne des instructions précises : ils devront chercher à anéantir séparément, par la force, les ennemis de l'Eglise ; vis-à- vis du comte de Toulouse, ils devront user de dissimula- tion : en même temps. Innocent releva Raimond de son excommunication ; mais le comte dut faire sa soumission à l'Eglise ; il livra au légat plusieurs châteaux-forts et s'engagea à obéir aux princes croisés.

La conduite de Raimond paraîtrait inexplicable, si on

S

58 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

ne constatait qu'à ce moment le Midi n'avait ni unité politique, ni unité militaire ; que les forces du comte de Toulouse étaient moindres que l'avalanche des compa- gnons pillards de Montfort ; que d'ailleurs Raimond pouvait redouter la responsabilité d'une guerre d'exter- mination déchaînée par sa trop vive résistance aux injonctions papales. Alors il louvoya, composa avec ses adversaires, essaya de prévenir le choc détinitif et fina- lement ne dégaina l'épée qu'en dernière ressource.

Mais les populations du Midi n'imitèrent pas le comte de Toulouse. Ses vassaux, abandonnés, se regardent comme déliés du serment de lidélité. A l'appel des trou- badours, le Midi tout entier se leva pour défendre son indépendance.

Cependant, les croisés ravagaient le pays. Deux nou- veaux corps d'armée, sous les ordres de l'archevêque de Bordeaux et de l'évêque du Puy, après avoir tout incen- dié sur leur passage et fait brûler des hérétiques, vin- rent renforcer les hordes commandées par l'abbé de Citeaux.

Ces brigands mirent le siège devant Béziers. Sur le noble refus des habitants catholiques de leur livrer les hérétiques, ils entrèrent dans la ville, mirent tout à feu et à sang, envahirent l'église dans laquelle le peuple s'était réfugié et massacrèrent tout: femmes etenfants : « Tue:; les tous, Dieu reconnaîtra les siens, » avait dit le farouche légat.

Après avoir incendié Béziers, les croisés marchèrent sur Garcassonne, qui opposa une longue et courageuse défense. Cette place forte fut obligée de se rendre. Le vicomte Raimond Roger, retenu prisonnier par trahison, resta enfermé, par les ordres de l'abbé de Citeaux, dans une tour, il mourut plus tard empoisonné. La prise de Garcassonne rendait les croisés maîtres de tout le Bas-Languedoc. Le gouvernement en fut remis à Simon de Montfort.

SIMON DE MONTFORT 59

Possédant à la fois la seigneurie de Montfort par son père et le comté de Leicester, en Angleterre, par sa mère, ce Simon était bien l'homme qu'il fallait à Rome, aux légats et à Dominique. Ce qui le distingue, en effet, après son ambition elîrénée et sans scrupules, c'est sa soumission absolue à l'Eglise de Rome. Pour elle, pen- dant dix années, il exécutera ce qu'elle a décidé, la ruine du Midi : il sera, suivant l'expression des écri- vains catholiques, « l'athlète de Jésus Christ et le nou- veau Judas Macchabée. »

La campagne continue avec fureur. Bourgs et châ- teaux tombent entre les mains de Montfort, qui menace directement Toulouse. Raimond refuse de livrer les habitants désignés par le légat et, après une nouvelle tentative auprès du Pape, prend les armes.

Une seconde croisade commence, plus importante et non moins atroce que la première. Montfort met le siège devant Toulouse. Nos aïeux ayant Raimond à leur tête, se comportèrent si vaillamment que Simon de Montfort fut contraint de prendre la fuite.

Pierre, roi d'Aragon et beau frère de Raimond, était venu à son secours, malgré la défense des légats. Ils marchèrent vers Muret, occupé par les troupes de Simon de Montfort, qui ne cessaient de faire des courses jusqu'aux portes de Toulouse. Une terrible bataille s'en- gagea dans laquelle Pierre fut tué. La perte des Tou- lousains, dans cette funeste journée, fut de vingt mille hommes.

Simon, auquel l'évoque Folquet avait ouvert les portes de Toulouse , lit consacrer ses usurpations au concile de Montpellier, qui le déclara « seigneur et monarque » de tout le pays. Raimond alors abandonna ses Etats et se réfugia auprès du roi d'Angleterre.

Jusqu'à ce moment le roi de France avait refusé de prendre directement parti dan'S la lutte, occupé qu'il était par ses démêlés avec TAngleterrc et peut-être

,60 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

aussi parce que le régime féodal ne lui permettait, pas une immixtion naturelle dans les affaires du comte de Toulouse ; cependant c'eut été un beau rôle à remplir, celui de médiateur entre le Midi et la papauté ! D'ail- leurs Philippe Auguste, fidèle à la politique capétiemie d'annexions successives à la couronne de France, con- voitait vraisemblablement les Etats du comte de Tou- louse. Plus tard les succès grandissants de la croisade le déterminèrent à intervenir. Ce ne fut point pour en modérer les excès, mais pour y prendre une part active et se ménager l'avenir. La politique de la papauté était cruelle et fourbe ; celle de la monarchie capétienne se développa avec une pareille duplicité.

Philippe Auguste envoya donc son fils Louis avec une nombreuse armée. Les légats représentèrent à ce prince que, les pays conquis sur Raiinond l'avaient été exclusivement par la papauté, laquelle avait endroit d(; disposer de sa conquête. Louis n'exécuta donc aucun acte de souveraineté ; il en fut réduit à se UK^ttre à la remorque des croisés. Ce prince arriva à Toulouse il fut reçu avec méfiance par tous les partis. Partageant l'avis de l'évêque Folquet, il voulait détruire cette ville par le feu. Simon de Montfort, qui projetait de faire de Toulouse sa capitale, se contenta d'en raser les fortifi- cations, à l'excaption du Château-Narbonnais, résidence du fils du roi. Un très grand nombre d'habitants, héré- tiques ou suspects d'hérésie, furent mis à mort à l'insti- gation de Folquet. Ces atrocités ne peuvent être mises en doute, car on les lui a reprochées, au concile de Latran, qui se tint la même année (1215), et le féroce évêque ne les démentit nullement.

Ce concile décréta que Simon de Montfort conserve- fait ses conquêtes. Il fut ordoniié à Raimond \T de sortir de ses anciens Etats, d'aller faire pénitence ail- leurs, avec promesse, tant qu'il resterait fidèle à l'Eglise, d'une pension annuelle de iOO marcs. Quant aux pos-

RAIMOND VI DÉPOUILLÉ 61

sessions de Raimonden Provence, elles seront adminis- trées par des légats de la papauté et reviendront plus tard à son fils, s'il se montre digne de cette faveur.

Un fait qui se produisit à cet important concile de Lalran prouve, après tant d'autres, l'imposlure des gens de la croisade. Elle n'avait été entreprise, disaient-ils, ([ue dans un but religieux, l'extirpation de l'hérésie. Son caractère fut au contraire politique dans l'esprit de ses organisateurs. Un des défenseurs de Raimond VI, au concile de Latran. fut son ancien et inexorable persécu- teur, l'abbé de Citeaux, alors archevêque de Narbonné. Ce moine fanatique et ambitieux était devenu l'ennemi de Simon de Montfort, qui voulait lui enlever le do- maine temporel de Xarbonne. Arnaud avait excommu- nié Simon ; celui ci avait répondu par des railleries, faisant dire la messe et sonner les cloches malgré l'in- terdit et excitant ses chevaliers à jeter des pierres sur les fenêtres du palais archiépiscoi^al. Voilà les senti- ments qui animèrent ces hommes confits en dévotion !

Simon s'était hâté de prendre possession de Toulouse. Toutefois, connaissant l'aversion de ses habitants, il abattit les nombreuses tours édifiées à l'intérieur de la ville, qui, dominant les remparts, étaient d'excellents points d'observation en cas de siège. Il ne laissa debout que les forlihcations du Château Xarbonnais. Après quoi il partit pour la cour de France et fit hommage au roi. pour le comté de Toulouse et pour toutes les terres, « qui avaient appartenu â Raimond, autrefois comte de Toulouse. » Philippe-Auguste lui en donna l'inves- titure, sanctionnant ainsi l'empiétement de la puissance spirituelle sur la i)uissance temporelle.

Donc Raimond VI est complètement dépouillé de ses domaines, lui le plus grand seigneur terrien, par l'alîandon de Philippe-Auguste, son suzerain et son cousin germain ; par l'inertie du roi d'Angleterre, des rois d'Aragon et de Casiille. ^^es neveux : du roi

62 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

de Navarre son gendre. Admirable sainteté des liens de famille chez les grands !

A partir de ce moment, Raimond montra une énergie qui lui fit pardonner l'hésitation de sa conduite première et de ses faiblesse passées. Les décisions iniques du Concile de Latran avaient produit dans tout le Midi une vive indignation. Raimond et son fils en profitent. Ils vont en ProVence, les populations les accueillent avec enthousiasme. Le jeune Raimond s'installe dans le Comtat-Venaissin et rassemble des troupes. On s'en- rôle en masse. Les chefs des croisés sont devenus pour le midi la personnification de la violence odieuse, de la sauvagerie, de la trahison. Les Raimond, au contraire, sont le symbole de l'indépendance méridionale, les témoins d'une époque de liberté politique et religieuse que l'on regrette et que l'on reconnaît avoir sacrifié aveuglément aux représentations perfides des gens d'Eglise, plus occupés d'avancer leurs alTaires tempo- relles que celles de la foi catholique.

Le jeune Raimond s'empare de Beaucairesur Simon, qui se retire à Nimes. Dans cette ville, il apprend que Raimond VI arrive d'Aragon avec des troupes dans l'inten- tion de recouvrer sa capitale. Simon marche vers Tou- louse dont il redoute les représailles ; les villes du Midi se soulèvent ; tous les efforts du pape Ilonorius III pour arrêter l'élan général demeurent impuissants.

Après quelques combats heureux, Raimond, à la faveur d'un épais brouillard, pénètre dans Toulouse (sans que la garnison qui garde la ville pour Montfort s'en aper- çoive) en passant au gué du Bazacle (13 septembre 1217). Les croisés, qui occupaient le Ghâteau-Narbonnais avec la femme de Montfort, essaient en vaiiï de le chasser; ils sont bientôt assiégés eux-mêmes.

Cependant Raimond ne perd pas de temps. La ville avait été démantelée, sur les conseils de Simon et par le prince Louis de France ; il encourage les Toulousains

MORT DE SIMON DE MONTFORT iV-i

à la mettre en état de défense. Tous, hommes, femmes, enfants, travaillent nuit et jour; un large fossé est creusé, des remparts sont élevés. Toulouse est prête à résister à Simon.

Le chef des croisés arrive. Saint Dominique, le légat Bertrand et d'autres prélats sont avec lui ; ils l'excitent à la vengeance, à l'extermination des Toulousains et à la ruine leur ville. Les croisés donnent l'assaut ; ils sont repoussés. Les Toulousains opèrent des sorties vic- torieuses. Simon est battu de tous côtés. Il est obligé de convertir le siège en blocus, qui traîne en longueur et duré de la fin de 1217 au printemps 1218.

Le 25 Juin de cette année date lieureuse ! Simon apprend que les Toulousains exécutent une sortie et attaquent une machine qu'il a dressée contre les murs. Il court dans la mêlée. A ses côtés, son frère Guy tombe frappé d'une arbalète au flanc. Simon se penche sur son corps. A ce moment une pierre l'atteint à la tête.

Ecoutons la Cimnson de la Croisade qui raconte ce mémorable événement.

« Tandis que Guy parle et gémit, il y a dans la Ville une pierrière que fit un charpentier ; la pierre est lancée du haut de Saint Sernin, et c'étaient des dames, des femmes mariées, des jeunes filles qui servaient l'engin. Et la pierre vint tout droit il fallait, et frappa si juste le comte sur le heaume d'acier qu'elle lui mit en morceaux les yeux , la cervelle, les dents, le front, la mâchoire ; et le comte tomba à terre mort, sanglant et noir. ))

Cette mort qui consterna le camp des croisés, remplit de joie le cœur des Toulousains. Le cadavre de Simon, transporté dans Carcassonne, fut enseveli à l'église de Saint-Nazaire l'on voit encore aujourd'hui la pierre tombale reproduisant les traits du chef des croisés.

Les Toulousains firent une nouvelle sortie victorieuse et s'emparèrent du camp ennemi.

61 HISTOIRE POPULAIKE DE TOULOUSE

Amaury, fils de Montfort, reconnu chef de l'armée, essaya de continuer le siège de Toulouse ; un mois après il fut contraint de se retirer. Pendant. ce temps, le jeune Raimond s'emparait de l'Agenais, du Rouergue et du Quercy. Les places sur les bords du Rliône, conc[uises l'année précédente, par Montfort, se réunirent librement sous l'obéissance du comte de Toulouse.

Lepape Honorius ordonna aux prélats de redoubler de zèle dans les prédications de la croisade, et, pour la troisième fois, la guerre recommença avec fureur. Le roi de France, loin de soutenir le comte de Toulouse, dont il était le suzerain et le parent, cède aux injonctions du pape. Il envoie de nouveau son fils Louis en Languedoc à la tête d'une nombreuse armée. Ce prince massacre cinq mille habitants de Marmande et marche vers Tou louse qu'il assiège. Il est vigoureusement repoussé et se hâte de retourner à Paris.

Le jeune Raimond poursuivait le cours de ses succès, quand survint la mort de son père en 1222. La mort de Raimond VI n'éteignit pas la haine de l'Eglise. Le corps du comte de Toulouse fut privé de sépulture.

Amaury de Montfort avait, à plusieurs reprises, offert à Philippe Auguste de lui céder le pays que le concile de Latran avait indûment donné à son père. Le but d'Amaury était facile à deviner : il désirait amener le roi à prendre la guerre à son compte et obtenir de lui quel- que fructueux apanage en échange de son offre, illusoire à ce moment, car Raimond VII avait reconquis une par tie du territoire dont le concile de Latran avait dépossédé son père. Amaury renouvela son offre. Louis VIII ayant succédé à Philippe - Auguste, accepta sa donation et nomma Amaury connétable de France.

Voilà donc les rois Capétiens reconnaissant, pour

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HISTOIRI-: POPUI.AIRi; Di; TOULOUSE

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ASSAUT DE SIMON DE MONTFORT

THAlTl': DE PARIS ()5

seconde fois, à la papauté, le droit monstrueux de dispo- ser à sa volonté des Etats et d'en transmettre la propriété à qui bon lui semble !

Cédant aux sollicitations du pape Ilonorius III et de son nouveau lé^^at le cardinal romain de .Saint Ange, Louis Vni entreprit une expédition contre les Albigeois. Le prétexte ne tut guère difficile à trouver. Il déclara la guerre à Raimond VII « parce qu'il n'exterminait pas assez promptement les hérétiques et se mit en marche avec une armée forte de cinquante mille hommes. Avi- gnon capitule après un siège de trois mois. Louis traverse le Rhône ; plusieurs places fortes tombent en son pou- voir. Il arrive à Pamiers et continue sa marche jusqu'à quelques lieues de Toulouse. Alors, se souvenant de la résistance courageuse des Toulousains et de l'échec qu'ils lui avaient infligé, il n'ose mettre le siège devant cette ville, il rebrousse chemin et se dirige vers Paris. Il meurt en route à Montpensier. en Auvergne (8 novem- bre 1226).

La veuve de Louis \T1I. la reine Blanche de Castille. tutrice de Louis IX, céda aux instigations du pape Grégoire IV, successeur d'IIonorius III. Elle envoya dans le Languedoc un corps de troupes pour continuer l'extermination des hérétiques et consommer la spolia- tion de Raimond VIL Ilumbert de Beaujeu, nommé gouverneur des pays conquis, se met à leur tète : il s'empare de quelques châteaux. brùIe de nombreux hérétiques et ravage toute la contrée.

Le pays était épuisé. Le découragement s'empara de Raimond. Avec l'aulorisation du pape, la reine Blanche et le cardinal Saint-Ange lui tirent proposer la paix. Raimond accepta, et, après diverses réunions prépara- toires à Sens, à Meaux. à Senlis, une assemblée détini- tive fui tenue à Paris pour la conclusion du traité (12 avril 1229).

Par cet odieux traité, qui détruisait irrémédiablement

y

66 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

rindépondance avec la nalionalilc du Midi et qui dou- blait le territoire des Capétiens, Raimond VII promet- lait fidélité à l'Eglise et au roi. 11 jurait de eoinbattre les hérétiques, de les faire rechercher et de les punir, eux et leurs receleurs, suivant les ordres du légal ; de prendre sur ses revenus deux marcs d'argent pour récompenser tout individu qui aurait dénoncé un héré- tique (prime odieuse à la délation qui déchaîna des hai- nes particulières) ; de défendre les églises et les ecclé- siastiques; d'ojjserver les sentences d'excommunication et de confisquer le bien des excommuniés; de ne confier les emplois ])ublics qu'aux seuls catholiques; de payer 30,000 marcs d'argent tant au roi qu'à diverses abbayes; d'en payer 1,000 pour établir des écoles de théologie et de droit canonique.

Raimond promit en outre de donner sa lille en mariage à l'un des frères du roi.

Il fut stii)ulé enfin que le i)ays composant le diocèse de Toulouse appartiendrait, après la mort de Raimond, au frère du roi qui aurait épousé sa fille, et que, dans le cas celle fille mourrait sans postérité, le comté de Toulouse appartiendrait au roi ou à ses successeurs, à l'exclusion des autres enfants du comte.

Le roi laissait à Raimond l'Agenais, le Rouergue, la partie de l'Albigeois à droite du Tarn et le Quercy, excepté les domaines de ce pays qui appartenaient à la couronne de France. Raimond cédait au roi tous ses autres domaines situés en deçà du Rhône, et à l'Eglise tous ceux qu'il possédait au delà du lleuve.

Il s'engagea à abattre les murs de Toulouse et à en combler les fossés, à détruire les murs de trente villes et châteaux de ses domaines ; à remettre au roi le Château- Narbonnais et huit autres châteaux; à lui payer une contribution pour les faire garder, Il remit ensuite au roi trento olngcs jupqii'A co quo 500 tol?<?^ d^^ miirnjllès

HUMILIATION DE RAIMOM) VII (;T

On voit que l'Eglise, qui. disail-olle, ne puuisuivaiL qu'un but iclioieux. n'()ul)lia pas ses intérêts matériels. Quant à la royauté capétienne, elle recueillit les fruits de sa politique : sans coup férir, elle entrait en posses- sion d'un territoire longtemps convoité.

Ce ne fut pas tout. Pour obtenir ral)soluli()n du légat, Raimond VII lit le sacrilice public de son honneur d'homme et de comte. On l'introduisit dans l'église de Notre Dame de Paris . et conduit jusqu'à l'autel , d('i)ouillé de ses vêtements de gala, en haut-de- chausses, nu-pieds et en chemise. « C'était grand pitié, dit un chroniqueur, de voir un si grand prince soumis à un tel excès d'humiliation. »

Sans doute : mais que faudrait-il penser de ses malheu- reux peuples! En sommeils furent livrés i^r leurs der- niers comtes à la rapacité de la royauté et de l'Eglise.

Après être demeuré ((uelque temps prisonnier au Louvre, Raimond fut créé chevalier par le roi. Do l)rince autonome, il devenait vassal de la couronne de Erance !

Au cours de celte croisade, Toulouse avait victorieu- sement soutenu trois sièges : en 1211, siège par Simon de Monlforl. après les massacres de Béziers et la prise de Carcassonne ; en 1217-1218, siège par Simon de Montfort, ce dernier fut tué; en 1219, siège par le prince Louis VIII, (ils du roi de Erance, Philippe Auguste.

CHAPITRE XI

L'Inquisition ; saint Dominique ; Exconiniuniralions et massacres. Ordonnance de révêquo Falgar. Exécutions en masse ; Moril)onds au Micher. Autodafé de Mont-Ségur. Mort de Haimond VII. Administration néfaste d'Alfonse.

L'Inquisilion fut, pendant un siècle, le lléau de la France méridionale et le fait capital de son histoire.

Cette institution, dont les principaux caractères sont la fiscalité et l'arbitraire, règne du XIII'^ siècle au X1V<\ avec une puissance sans bornes, écrasant les peuples, asservissant les chefs laïques et spirituels, forçant les princes à mettre leurs officiers à son service, à lui sacri- fier sans cesse les lois civiles dont ils ont la garde, contraignant les prélats à abandonner leur justice épis- copale, à légiférer pour elle dans des conciles oîi elle dicte sa volonté. L'asservissement atteint même la papauté : on dirait parfois que l'Inquisition vise à incar- ner en elle le catholicisme.

C'est en 1233 que l'Inquisition fut établie dans le Midi] comme tribunal permanent.

Un de ses historiens, Louis de Paramo, inquisiteur enj Sicile, au XVI'? siècle, prétend « qu'elle est d'institution! divine et que Jésus-Christ fut le premier Inquisiteur. » Sans examiner cette doctrine, il faut reconnaître que le j Midi était soumis à ce tribunal de sang bien avant son institution officielle. Des bûchers avaient été allumés après la tenue des divers conciles, au cours de la croi- sade contre les Albigeois ; des exécutions en masse furent ordonnées, par l'Eglise ou ses représentants.

LES Fll^:RE^5-^•m■•:CIIEUH.S ET s. DOMINIQUE <W

dans le LanL>ued()c. Drjà. en IlSî-, le ('oncile de Vérone, tenu par le pape Lucius III. de eoneert avee l'empereur d'Allemas'ne Frédéric Barberoiisse, avait élaboré un décret, qui resta pendant longtemps la base de la légis- lation eauonique. Ce décret excommuniait les héréti- ques, édictait des sanctions contre eux, contre les princes qui ne persécuteraient pas l'hérésie et contre le clergé lui-même. Il organisait, en outre, un véritable système de délation et l'on voit apparaître, de façon très nette, l'union entre le bras séculier et le pouvoir ecclé- siastique, union qui survivra à toutes les querelles surgies entre ces deux ennemis du peuple*.

Le pape Grégoire IX, trouvant les évêques parfois hésitants à commettre tant de crimes, leur enleva la direction de l'Inquisition : il la confia exclusivement aux Frères-Prêcheurs, aux Dominicains.

On a voulu décharger la mémoire de saint Dominique, le fondateur de l'ordre, des horreurs de l'Inquisition. On n'y est point parvenu. Bien que les biographes disent qu'il mourut quelques années avant l'établissement, à Toulouse, d'un tribunal permanent, c'est à bon droit que l'histoire persiste à l'appeler le 7)/r/>?/c/' Inquisi- teur,

Dès le début du XI IT' siècle, Dominique vint à Tou- louse. Il professait la doctrine d'après laquelle le pape, seul maître de ce monde, avait le droit de décréter spi- rituellement et temporellement du sort des empires, de délier les sujets du serment de fidélité, de les contrain- dre à être catholiques par tous les moyens, même par le fer et par le feu. On le vit prêchant avec ardeur la croisade et placé par le pape à la tête des missions per- manentes du Midi, ce qui équivalait à la l'onction de grand inquîsit(>ur. On le vit également avec l'évêque Folquet, le légat Bertrand et d'autres prélats, excitant Simon de Montfort à l'extermination des Toulousains et à la ruine de la ville. Il ne se borna pas à fonder des

70 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

couvents; il emplit les prisons et alluma les bûchers. Entre l'Ey'lise qui l'a canonisé et Michelet qui le juge, on ne doit pas hésiter à adopter l'avis de notre grand historien : (( Un immense anathème pèse sur la tête de ce moine. »

La foi étant attaquée, malgré l'enseignement des maî- tres en scolastique envoyés à Toulouse, le pape chargea les Frères Prêcheurs de reconstituer un tribunal absolu- ment indépendant de l'autorité civile et même de celle des évêques. llominique. à son arrivée à Toulouse, fut logé dans une maison de la rue qui porte actuellement le nom de Baour Lormian. Vn nommé Cx'llari, qui devait, plus tard, entrer dans l'Ordre, donna aux Frères- Prêcheurs deux immeubles situés près du Château- Narbonnais. Ils s'établirent ensuite dans le couvent des Jacobins construit à leur intention par l'évêque Folquet.

A peine installé, le tribunal de l'Inquisition se mit à l'œuvre. Un concile tenu à ToiUouse, peu de temps après le traité de Paris, avait arrêté en dix sept articles, le code de l'Inquisition: il aurait pu se formuler en un seul, car l'accusation tenait lieu de preuve. En réalité, il ne s'occupait pas seulement des hérétiques; il éten- dait son pouvoir sur tous les actes de la vie; c'est ainsi ciu'un article déclarait nul tout testament qui n'aurait pas été fait en présence du curé ou de tout autre ecclé- siastique.

Après la mort de l'odieux l^'olquet, on le remplaça par un autre fanatique, l'évêque de Falgar. Celui ci rédigea une ordonnance en plusieurs articles et la présenta à la signature de Raimond. Il est utile d'en résumer la subs- tance pour constater à quel régime de persécution et de délation furent soumis les malheureux habitants de Toulouse et du Midi.

Imposition d'un marc d'argent pour chacun des hal)i- tants des lieux les hérétiques seront saisis; Des

ENTREMETS DE BUCIIEU Tl

traction des maisons de» liérétiqucs, de celles ils au- ront prêché et confiscation des biens de tous ceux qui les auront habitées; confiscation des biens de tous ceux qui gêneraient les inquisiteurs dans la recherche des héréti- ques ou qui ne les aideraient pas à les découvrir; Confiscation des biens de tout ancien hérétique qui ne serait pas nanti d'une lettre de réhabilitation; Confis cation des biens de toute personne qui, ayant abjuré l'hérésie, ne porterait pas ou dissimulerait les deux croix qu'il est tenu de porter sur ses habits.

Raimond n'eut pas honte de signer ces énormités; il se lit ainsi le persécuteur de son peuple.

Les inquisiteurs en arrivèrent à ne plus reculer devant aucune sauvagerie. Voici un de leurs exploits. En 123i-, de grandes réjouissances furent organisées en Fhonneur de saint Dominique que l'Eglise s'était hâtée de canoni- ser. Après la messe épiscopale, un grand banquet eut lieu, auquel assistèrent les Frères- Prêcheurs. On les avisa que des hérétiques se trouvaient réunis dans la rue de l'Orme Sec (rue Romiguières), pour administrer les derniers sacrements à une moribonde. L'évêque et les Frères Prêcheurs s'y rendirent en toute hàle. Ils envahirent la maison. Les personnes qui entouraient la malade n'eurent que le temps de lui dire, avant de se retirer ; « L'évêque arrive. » La pauvre femme, croyant à la visite de l'évêque des cathares, répondit sans hésiter à toutes les questions.

Vous êtes donc hérétique, lui dit enfin l'évêque. Et il lui ordonna d'embrasser la foi catholique. La malade refusa. Alors l'évêque, au nom de l'autorité de Jésus- Christ, la fit enlever de son lit. On la porta sur un bûcher, elle fut brûlée vivante. Après cela, continue l'auteur, (( l'évêque et les Frères-Prêcheurs retournèrent au réfec- toire et mangèrent avec grande joie {in;ji>nti {/aïKdo), rendant grAces à Dieu et an ))ienhoui'onN Dominique,

p[irélilo?i))Oirêu)'î* HOtil'^vèroiU l'indlminilon h^W^

ri HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

raie. Les consuls toulousains lirent entendre _de sévères représentations. En vain. Ils décrétèrent alors l'expul- sion de tous les Frères-Prêcheurs. Les Dominicains furent obligés de se retirer à la métairie de Saint- Etienne, située au delà de la Garonne et que Ton appelle Braqueville. De là, le prieur les envoya dans les divers couvents de la province.

Le pape s'irrite, menace, ordonne le rapi^el de ses inquisiteurs. Raimond s'incline. L'œuvre d'iniquité re- commence. Le nombre des juges est augmenté par l'ad- jonction des Mineurs, associés ainsi, malgré le caractère des principes de l'ordre et de son fondateur, François d'Assise, à l'œuvre sanglante. La population de Tou- louse est décimée et tout le INIidi terrorisé par les tour- nées des inquisiteurs. Des troupes d'hérétiques périssent sur les bûchers; les plus heureux sont condamnés au fouet et à des pèlerinages.

A côté du fléau de l'Inquisition, le Languedoc oriental souffrait encore du nouveau régime. Le poids de l'admi- nistration capétienne était de\'enu absolument intoléra- ]:)le : impôts excessifs, humiliations de toute nature, ingérence perpétuelle des fonctionnaires dans les actes de la vie communale et même dans la vie privée. Poussé à bout, ce Languedoc se souleva (1240). Trenca- vel se mit à la tête du mouvement. Les révoltés ne purent résister victorieusement ; ils avaient à lutter contre une véritable armée envoyée par Louis IX. La plupart d'entre eux se réfugièrent à Mont-Ségur. La petite noblesse du Midi s'était jointe au peuple dans cette aventure ; elle en reçut un coup terrible. Quant à la ])ourgeoisie, qui avait jugé prudent de s'abstenir, elle ne recueillit pas le prix de son égoïsme : elle fut sou- mise aux plus cruelles vexations.

I

HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

PL II.

<.--

RAIMOND, COMTE DE TOULOUSE, EXCOMMUNIÉ

Deffin .h Jean-Paul LAUREXS

AUtObAFÉ DE MONT SÉ(iUR î:i

En 12 {-2, Raimond VII se soulève à son tour; il re- prend la guerre conlre le comlede Provence, Raimond Bérenger, allié à la maison capétienne; il forme un(î lii>ue avec les princes méridionaux. Bien loi obligé de se soumellre, il implore la paix, « s'en remellanl à la misé- ricorde du roi. »

C'esl la chute délinilive.

L'Inquisition, pendant ce temps, continuait ses san- Lilantes procédures. Elle linit par exaspérer les poi)ula- lions. Dix inquisiteurs s'étaient rendus à Avignonnet pour instrumenter. Le gouverneur de celte ville et le seigneur de Mont Ségur organisent un comi)lot. Les afliliés pénètrent dans le chûteau, massacrent les inqui- siteurs, parmi lesquels se trouvaient Guillem Arnaud, et frère Etienne de Saint-Tybéry , franciscain (28 mai 12i-2).

On est obligé de le reconnaître, ce massacre ne cons- tituait en réalité qu'une vengeance légitime. C'était un acte de justice, la lin logicfue, dans le sang, de bourreaux qui avaient passé leur vie à exercer les violences et les crimes les plus atroces.

L'irritation fut grande à Rome, Cependant le Pape ordonna aux « ordinaires » de reprendre l'exercice de la justice. Injonction de i)ure forme, car, dans son fana tisme, le clergé s'al)aissa devant les inquisiteurs, de même qu'au XVI'" siècle il s'aplatira devant les jésuites. Dans son zèle, l'évêque d'Albi organisa une confrérie armée pour, de concert avec les inquisiteurs, u mater les hérétiques. »

Nous touchons au drame lugul)r(> de Mont S('gur. C(^ village était situé dans le voisinage des Pyrénées, à l'ex- tn'mité du Toulousain. Mont St'gur, (pie l'on a si juste- ment api)el('^ (( le Capitole de rind(''pendanc(^ pyi'é- n(''enn(> )> et cpie l'Lglise nommait k la tète du Dragon. » fut lâchement abandonné par ses défenseurs naturels, par le comte de Toulouse (qui travaillait alors à lécon

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7i HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

cilier l'empereur Fnkléric II avec le pape Innocent IV), par le comte de F'oix lui-même, qui reniait ainsi les leçons de son père et de ses aïeux. Après une défense héroïque, à laquelle les femmes prirent une glorieuse part, Mont-Ségur succomba.

Dès le lendemain de sa chute, deux cents « parfaits, » tant hommes que femmes, la corde au cou, furent con- duits dans une vaste enceinte entourée de pieux et palis- sades ; un grand bûcher fut élevé avec des sapins de la forêt voisin(\ Quand il fut allumé, l'archevêque de Nar- bonne somma les hérétiques d'al)jurer. de reconnaîlre l'autorité spiritu(>lle du Pape et l'autorité temporelle du roi de France. Aucun ne coiisentil à renier sa foi et son indépendance. Ils furent tous brûlés vivants (mars 1214).

La chute et l'autodafé de Mont Ségur eurent un dou- loureux retentissement. L'art et la Poésie s'en inspirè- rent souvent : une sculpture du Moyen-Age montrait un évoque, la mitre en tête et la corde au cou entre deux soldats qui le mènent à la mort. Ce pontife cathare, dit Napoléon Peyrat,est Bertrand d'En Marty, cinquième patriarche de Toulouse. Les martyrs cathares furent aussi chantés par de nombreux troubadours et par Dante dans la Divine comédie.

Malgré tout, l'hérésie ne disparut pas du C(nnlé de Toulouse ; et l'Eglise romaine dut encore lutter contre elle ; mais, dès ce moment, la persécution fut assurée du triomphe. Ses coups devinrent de plus en plus fréciuents. Les condamnations au bûcher, à la prison perpc'luelle, aux in parc se multiplient. L'Inquisition se développa régulièrement ; elle obtient même la faveur du pouvoir temporel ; c'est ainsi que, trois ans après la chute de Mont-Ségur, Raimond VII ordonna au peuple d'assister aux prédications des moines, et qu'il appuya les pour- suites inquisitoriales. Plus tard, ({uelques mois avant sa mort, il opéra lui-même, et, d'un coup, il lit brûler vifs quatre-vingts hérétiques. Il était ainsi tombé au dernier

MORT DE lîAl.MONb \ Il 7.J

dci^ré (le la lioiilc, au niveau des pires massacreurs du peuple.

Raiinond VII mourut le 27 septembre 12 i9. Avec lu disparut la puissante maison des Raimond.

Mal<i:ré la l'aijjlesse de ce prince et sa conduite équi voque, blâmable, pendant les dernières années, cette mort fut un véritable deuil pour le Midi. C'est qu'avec Raimond disparaissait un passé de quatre siècles, passé de noble indépendance et de civilisation. Ce c|ui meurt en 12i9, c'est un ordre de choses glorieux ; ce qui va succéder, c'est un avenir plein d'incertitudes.

La mort de Raimond \'il ouvre une péri(jde de tran- sill(jn qui se déroule jusqu'à la prise de possession du comté de Toulouse par la couronne de France. L'admi- nistration d'Alfonse de Poitiers, frère du roi Louis IX et gendre de Raimond VIL prépare le Midi à cet événe- ment ; par l'etîacement progressif de son aul(jnonue, par l'établissement en deçà de la Loire, des principes de gouvernement, des procédés administratifs des Capé- tiens qui, plus que la conquête par les armes, leur assu- rèrent la domination de la France.

A la mort de son beau-père, Alfonse était absent de France. Blanche de Castille envoya trois commissaires prendre possession du Languedor et recevoir le serment de fidélité à son nouveau prince, « sauf le droit du roi et de ses héritiers, conformément au traité de Paris. » Quelques villes, entre autres, Toulouse, déclarèrent qu'elles ne prêteraient serinent que lorsque le nou- veau ct)mte aurait promis d'observer les franchises. La reine promit aux consuls toulousains de joindre à leur serment une léserve formelle en faveur de leurs droits.

11 est intéressant de noter celte résistance des coin-

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70 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

munes el leur énergie à sauvegarder leurs privilèges. Alfonse lui même et sa femme, venus à Toulouse au printemps de 1251, assemblèrent les notables et jurèrent de maintenir les populations dans l'usage de leurs liber- t('^s et privilèges. La résistance des Toulousains triompha donc, mais ils devaient Noii' ]>ient(")l ce que valait le serment de leur nouveau prince. Alfonse, en effet, durant toute sa vie, s'acharna, avec l'aide de juriscon- sultes chicaniers, à détruire les franchises toulousaines. Dès 1255, par une ordonnance datée de Vincennes, sa résidence habituelle, il s'arrogea le droit de nommer les consuls de Toulouse.

Ce prince sans scrupules lit casser le testament de son beau-père, qui instiluail Jeanne son liéritière générale et universelle et qui stipulait de nombreux legs. Du même coup, Alfonse expropriait sa femme et s'exemptait de payer les legs. Puis, il se hâta d'organiser le cadre général du gouvernement, auquel devaient être soumi- ses les provinces du Midi.

Il établit quatre sénéchaux, indépendants les uns des autres. Le premier fut celui de Toulouse, qui avait sous son autorité tout l'ancien diocèse de cette ville ; le second gouverna le (Juercy et l'Agenais; le troisième, le Rouer- gue et l'Albigeois à la droite du Tarn ; le quatrième, le comtat Venaissin. Deux sénéchaux particuliers adminis- trèrent le Poitou et l'Auvergne.

Alfonse ne se heurta d'ailleurs à aucune résistance sérieuse, à l'exception d'Avignon, dans le marquisat de Provence, qui s'érigea en république, ainsi que la Ville d'Arles. Cette tentative d'indépendance ne fut pas cou- ronnée de succès.

Après quelques mois de séjour à Toulouse, Alfonse et Jeanne quittèrent le Languedoc pour n'y plus reparaître. Il semble qu'ils aient eu conscience de l'animadversion qu'ils méritaient. Cette Jeanne, d'ailleurs, complète Alfonse. A ces époux assortis le Midi est une ferme.

ADMINISTRATION" NKFASTE D'aLFONSE il

dont ils encaissent soigneusement les revenus pour leurs dépenses personnelles ou leurs libéralités intéres- sées. Ils ne sont en somme (|ue les détenteurs du bien, sur lequel la race cai)étienne étend déjà les mains et dont ils préparent la j)rise de i)ossession d(Minitive.

En résume'', la mort du dernier des Raimond a ouvert, pour Toulouse, le Languedoc et le Midi, des temps nouveaux. C'est l'ère de la centralisation, de l'ad- ministration à distance, cV par des délégués imposés ou changés au gré d'un maître qui se dérobe. Les exactions administratives se donnèrent libre cours, le Midi soulïrit de la dureté, de l'insolence, de la rapacité de l'administiation française. La justice n'existe plus pour les Méridionaux ; ils sont soumis à des amendes exagé- rées pour les plus minces délits ; leurs privilèges muni- cipaux sont méconnus ; le régime des conliscations s'é- tale sans mesures ; juges et comtes s'entendent ; la justice se vend ouvertement, elle est même tarifée. Les sénéchaux ont une liberté absolue d'action et se livrent à tous les abus ; les appels au roi sont écartés de parti pris. Le méi)ris des droits de la population est poussé à l'extrême, jusqu'au vol des propriétés privées. Ces exac- tions s'étendent à toutes les classes de la société.

Louis IX, à son premier retour d'Orient, reçut à Beau- caire les doléances des populations méridionales contre les officiers de justice et les agents administi-atifs. Il puljlia alors rordonnance. dal(''e de Saint-Gilh^s. appor- tant quelques lempéiaments aux procédés gouverne- mentaux et judiciaires. Alfonse, quel que fût son carac- tère égoïste et fiscal, fut obligé de rendre cette ordon- nance obligatoire dans ses domaines particuliers ; toute- fois il ne tarda pas à violer son serment. Il avait juré de respecter les lois, les usages et les privilèges de Toulouse : 11 les abolit brulalciiicnt l't les remplaça pai' des règle- ments arbitraires. 11 en r(''(lig(\> aussi contre les héré- tiques ; il (enjoignit aux siMK'ehaux d'obligei' u à r(Miti'er

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78 HISTOIHE POPULAIRE l^E TOULOUSE

dans le sein de l'Eglise, soil par la prison, soit par la saisie des biens, ious ceux (lui, au mépris des censures ecclésiastiques, seraient demeurés plus d'un an excom- nîuniés. » Par une autre charte, datée de Vincennes, il ordonna aux sénéchaux, consuls et viguiers, de jurer entre les mains des inc|uisiteurs de poursuivre sans misé- ricorde les hérétiques.

Il faut signaler l'assemblée générale des Etats de Languedoc qui se tint en 1269, à Carcassonne, au sujet de l'exporlalion des grains, à laquelle i)rirenl parties évoques, les seigneurs et les consuls de vingt sept prin- cipales villes de la sénéchaussée. Getteassemblée eut lieu conformément à l'ordonnance de Saint-Gilles dont nous avons déjà parlé et qui fut le fondement el l'origine des Etats de Languedoc. L'usage de convoquer ces assem- blées, toutes les fois qu'il s'agissait des intérêts du peuple, sul)sista jusqu'à la Révolution française.

En 1271, Alfonse et sa femme Jeanne, qui étaient par- tis avec Louis IX pour la Palestine, moururent sans postérité. Le roi les avait précédés de (juelques mois dans la tombe (Août 1270).

CHAPITRE XII

Condition sociale des Toulousains : lois, usages, mœurs. Référendum jury, notaires. Tolérance religieuse. Commerce florissant. Culture intellectuelle : iguoi-ance do Charlcmagne ; langue romane ; Troubadours ; Chniuson de la Croisnrle. L'ngjiel que m'as donnât ; Qican houyê ben de laoura.

Nous avons raconté, dans les piV'cédcnts chapitres, les faits saillants de la longue persécution qui détruisit l'au- tonomie du comté de Toulouse. Cela suffit il ? Nous ne le croyons pas. Nous estimons, en elï'et, que l'histoire doit être auli^e chose que le récit chronologique des évé- nements et c[u'elle ne doit pas se bornera rénumération des faits et gestes des (( conducteurs de peuples ». Les peuples, eux aussi, eux surtout, méritent d'être étudiés : leur condition sociale, leurs usages, leurs mœurs, les lois auxquelles ils obéissent, leur culture intellectuelle ont droit à une place que, trop longtemps, les historiens otïiciels leur ont systématiquement déniée. 11 nous paraît donc utile de jeter un rapide coup d'ccil sur l'état social et sur la civilisation de notre province avant son incorporation définitive à l'unité française.

La po])ulati(>n s(> divisait <mi plusieurs classes : la jHih/cssc, la hourfjeoisic, les /loiiinics lil)i-es et les serfs. 11 existait en outre plusieurs degrés dans la hiérarchie de la noblesse : les barons, les châtelains et les chevaliers. Ceux-ci se subdivisaient encore en chevaliers par la naissance et chevaliers par l'admission ; ces derniers étaient plus considérés que les autres, au point que les rois appelaient « Monseigneur » lépreux admis dans l'ordre de la ch(^val(Mie. On note d'aiil<HH^s p<'u do dilTé

,80 ttlStOlKE POPULAIRE DE tOULOtJSË

renée enlre les chevaliers par la naissance et les bour- geois des grandes villes.

D'autre pari, l'admission dans la classe des bourgeois était chose assez facile ; le seul fait d'habiter certaines villes, Béziers par exemple, donnait droit de bourgeoisie.

Quant aux serfs, ils étaient de deux sortes : les serfs de corps, les serfs de casalage. Les premiers, quelle que fût leur résidence, demeuraient sous l'autoritédes seigneurs, leur servage se prescrivait au bout de trente années et ils parlicipai(Mil aux dioits civils; mais leurs lilles ne pouvaient se marier, ni leurs tils embrasser l'état ecclé- siastique, sans l'agrément du seigneur. Les serfs de casa- lage devaient vivre sur les domaines auxquels ils appar- tenaient et ils étaient soumis à diverses redevances.

Ces redevances la noblesse était exempte de toute charge sauf du service militaire— pesaient sur les bour- geois, les vassaux lijjres et les serfs : pour le rachat du seigneur prisonnier, pour ses préparatifs de campagne d'outre mer, pour les dépenses occasionnées par le ma- riage de ses filles, etc. D'après les coutumes, les seigneurs, hors de ces cas, ne pouvaient exiger d'autres subsides sans le consentement de leurs vassaux. Malheureuse- ment, de graves abus finirent par s'établir : nous voulons ])arler des péages. Ce tribut d'imporialion romaine, prélevé sur le voyageur ou le commerçant qui passait d'une seigneurie dans une autre, était vexatoire.

Les coutumes limitaient les pouvoirs des comtes eux- mêmes. C'est ainsi que les affaires publiques étaient sou- mises à un Conseil, composé d'un certain nombre d'haï bitants appelés à délibérer conjointement avec les consuls investis de l'autorité municipale. Ces magistrats étaient élus par le peuple, qui pendant longt('mi)s nomma aussî| "les évê(iues.

11 paraît c(Mlain que les comtes usurpèrent parfois le droit de nomination des consuls, puisqu'au commence- ment du Xlll'' siècle, Raimond \'I et, après lui, son lits,

REFERENDUM, JURY, NOTAIRES 81

reconnurent aux Toulousains le droit d'élire leurs consuls, déclarant que ni leurs prédécesseurs, ni eux, ne l'avaient exercé légitimement. Il arriva même, vers le milieu du XIII^^ siècle, que les habitants abdiquèrent leur droit entre les mains de Raimond VII. Cela dura seule- ment pendantquelques annéesetle comte le leurrestitua. Ces magistrats municipaux rendaient la justice civile et criminelle. On cite en outre des exemples de référendum que la France du XIX" siècle réclame en vain. Dans les graves circonstances, les comtes convoquaient le peuple en plate campagne et conféraient avec lui sur les besoins généraux. Ces libertés publiques , inaugurées pendant la domination romaine, respectées par les Visigotlis, mais que les Francs avaient violemment comprimées, se déve- loppèrent sous les comtes. A part la tare du servage, qui d'ailleurs existait partout à cette époque, et qui ne* devait pas disparaître de sitôt, le système admi- nistratif des XW et XII I^ siècles pourrait être cité en exemple : les citoyens prenaient une part efïective à la direction et à la gestion de leurs propres affaires, sans avoir à craindre l'ingérence d'un pouvoir central, éner- vant et tracassier.

Le Languedoc était un pays de « droit écrit » ; les croi- sades et l'Inquisition furent impuissantes à modifier profondément ses formes administratives et judiciaires. La loi romaine continua d'être observée; on l'enseignait publiquement à Toulouse et à Montpellier, même avant l'établissement de l'Université ; elle réglait les donations, les successions, les testaments, les contrats de mariage.

Constatons, à ce propos, que la création des notaires paraît remontera Raimond VI. Ils furent, pendant un certain temps, nommés par les magistrats municipaux. Leur façon d'établir les actes était singulière. Il est pro- bable qu'avant le milieu du XII i' siècle, les notaires ne conservèrent pas les minutes; ils délivraient l'original, signé bculemcnl ))ar les parties en cause. Quand une

li

82 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

copie était nécessaire, dans le but de prévenir toute fraude, ils écrivaient les deux expéditions sur le même parchemin, l'une à gauche, l'autre à droite, laissant entre elles un intervalle qu'ils remplissaient avec des lettres majuscules. Ces lettres, coupées par le milieu, constituaient, une sorte de vérification et de contrôle, comme aujourd'hui les registres à souche.

L'administration de la justice eut tout d'abord un caractère en quelque sorte patriarcal. Les comtes la rendirent eux-mêmes. Lorsque le comté de Toulouse fut devenu héréditaire, les divers seigneurs ayant été investis des droits régaliens, les comtes instituèrent des cours de justice, tenant des plaids ou audiences publiques, ils étaient assistés par des assesseurs. Toutefois, ils se réservaient le droit, dans certaines circonstances, de prononcer eux mômes : c'est ainsi qu'un règlement de la seconde moitié du XI siècle prescrit : « Si quelqu'un offense un habitant de Toulouse, qu'il soit conduit devant le Comte ou son Viguier, duca- tur comiti, rel cjus virario. »

Sur ce sujet de l'administration de la justice, un très curieux document de la fin du XI IL' siècle nous révèle, pour les causes criminelles, l'existence d'un jury d'instruction et d'un jury de jugement. L'instruction était confiée au bayle de l'évêque, assisté de trois prud'hommes de la cité. Le jugement était délibéré par un jury composé d'au moins vingt citoyens : ces jurés prononçaient sur l'absolution ou la culpabilité de l'ac- cusé et aussi sur l'application de la peine. Nous en sommes encore, nous, à désirer la disparition de l'ins- truction secrète et à demander que l'application de la peine ne soit i)as laissée à l'arbitraire exclusif de nos magistrats !

Il convient d'ajouter que le comté de Toulouse ne fut pas exempt des pratiques déplorables inhérentes au régime féodal. Châtelains et barons tranchaient

TOLÉRANCE RELIGIEUSE 83

leurs querelles par les armes ; chaque château était devenu une forteresse, ce qui explique le nomljre in- calculable (le ruines qui jonchèrent le territoire après la conclusion du traité de 1229. Les coutumes barbares des duels judiciaires et des jugements de Dieu exis- taient aussi. Elles ne disparurent que sous Louis IX, qui les remplaça par des preuves, avec titres et té- moins.

La tolérance religieuse régnait dans toute l'étendue du comté de Toulouse. Elle était poussée très loin. En dépit des prescriptions des conciles catholiques, les juifs furent traités avec une plus grande bienveillance qu'au delà de la Loire : le comte de Toulouse leur permit l'accession aux emplois publics et leur confia parfois la direction de sa maison.

Les conciles, du reste, ne s'occupaient pas seulement des intérêts religieux. On sait que les habitants de la Gaule méridionale étaient vêtus d'une toge très ample, ce qui leur avait fait donner le nom de Gens Togata. Une révolution s'était opérée dans le costume : l'usage avait été adopté des vêtements serrés et dessinant les formes du corps, à la mode, dit une chronique du temps, des Gascons et des Espagnols. Un concile, tenu à Mont- pellier vers la fin du XIU^ siècle, interdit aux hommes l'usage des vêtements fendus par le bas et aux femmes celui des robes traînantes.

Chose digne d'être notée : les fléaux qui s'abattirent sur le Midi n'arrêtèrent pas l'expansion du commerce et de l'industrie, qui restèrent florissants. La plupart des cités s'associèrent pour le commerce avec plusieurs villes d'Italie qui se gouvernaient en république. D'im- portantes manufactures et de nombreux comptoirs étaient possédés à Toulouse par des Florentins, des Pisans, des Lombards, des Génois, et leur négoce con- tribuait dans une large mesure à la prospérité publique.

84 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

La culture intellectuelle de cette époque mérite aussi de retenir noire attention.

La première langue des habitants de la Gaule méri- dionale, sous la domination des Césars et sous les Visigoths, fut évidemment le romain corrompu, le latin populaire. Il n'en est pas moins vrai que si les modifica- tions de races peuvent être imputées aux Romains, les transformations d'ordre intellectael procèdent surtout de la civilisation grecque. Notre grand géographe, Elisée Reclus, établit que, si par sa géographie la France est une terre océanique beaucoup plus que méditerra- néenne, elle est, par son histoire, une terre appartenant surtout au bassin de la mer intérieure.

L'antiquité de la langue romane est certaine ; l'acte qui constate l'alliance de Charles le Chauve et de Louis de Ravière contre Lothaire est rédigé en langue romane et en langue tudesque.

Toulouse, civitas de la Gaule romaine et capitale du royaume visigoth, manifesta un goût très vif pour les travaux de l'intelligence. L'étude du droit y était en honneur : on n'a point perdu le souvenir du Code t/téo- dosienei du Bréviaire d'Alaric. Les progrès de la civili- sation, accrus par les rapports de Toulouse avec les Musulmans d'Espagne, étaient féconds. Arrêtés net par la conquête des Francs; ils ne reprirent leur brillant essor que sous les comtes héréditaires de Toulouse.

On a voulu attribuer cet élan nouveau à Charlema- gne, parfois appelé « restaurateur des lettres. » Fla- grante inexactitude. Le puissant empereur était per- sonnellement très ignorant. Il est vrai que, sous son règne, Alcuin et Eginhard fondèrent des écoles ; toute- fois on n'y enseigna guère que la grammaire et le chant d'église. En revanche, la lecture de Cicéron était inter- dite ; supprimée aussi, celle de Virgile que l'on proclama corrupteur de la morale. La seule étude autorisée fut celle des pères de l'Eglise.

TROUBADOURS, CHANSON DE LA CROISADE 85

Sous les comtes de Toulouse, la civilisation devint radieuse ; la culture des lettres se propagea d'une manière extraordinaire. Les Raimond, les trois der- niers notamment, presque tous les seigneurs du comté les protégeaient. Eux-mêmes, parfois, les pratiquaient. La cour comtaleet les châteaux accueillaient avec plaisir les poètes, troubadours et jongleurs. Ils charmaient les nobles dames par des chansons d'amour; les chevaliers, par les hymnes guerriers et se dressaient apôtres du bon droit par les satires ou sirventes. Ils cultivaient aussi la poésie narrative et la poésie didactique; de pré- cieux spécimens de tenson sorte d'altercation, de dia- logue poétique sont parvenus jusqu'à nous. Tous les genres, d'ailleurs, furent traités par les troubadours et les recueils contiennent même des poésies scienti- fiques.

La poésie latine restait .toujours en honneur, mais seulement parmi les humanistes : la poésie nationale était, comme la langue, la poésie provençale. Le mot Provence, à cette époque, ne s'appliquait pas seule- ment au pays ainsi désigné de nos jours ; il comprenait les provinces voisines, en particulier le Languedoc. Ce dernier nom, d'ailleurs, ne fut d'un usage constant que vers le XIV« siècle. A l'époque des croisades, on don- nait ti tous les Méridionaux le nom d^a provençaiijc.

11 faut aussi se garder de croire que le nom de a lan- gue romane » s'appliquât exclusivement au parler du Midi. Les Germains donnaient le nom générique do romain aux habitants de toutes les provinces sou- mises à la domination de César. L'idiome populaire, comprenant les divers dialectes en usage soit au nord, soit au midi de l'ancienne Gaule, reçut partout le nom âeï'oman. Cet idiome, ancêtre des langues néo-latines, doit donc s'entendre de la langue d'oil. du iir^ivençal. du limousin, du catalan, de la langue d'oc ; et il faut remar- quer que le provençal, dont le nom a prévalu, est celui

86 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

qui l'ut le moins employé dans l'ancienne liltéra- ture.

A ce moment, la langue française était encore informe et rude, tandis que la langue romane avait acquis son plein développement dès le XIT' siècle.

Nous regrettons de ne point reproduire la liste com- plète et certaines poésies de nos troubadours ; toutefois nous engageons vivement le lecteur à consulter les re- cueils : il constatera une énergie incomparable dans les chants inspirés par les maux que l'Eglise et laRoyauté dé- chaînèrent sur le Midi ou par la conduite des grands, « corrupteurs de la morale publique », d'après Sordel et Peire Cardinal. (3n est véritablement surpris, après avoir lu les sirventes indignés des toulousains Peire Vidal, Aimeric de Peghilen, Guilhem Figueira, du carcasson- nais Raimond de Miraval et de tant d'autres, de trouver dans leurs odes amoureuses une si exquise délicatesse et une tendresse presque raffinée.

Une place spéciale, dans l'œuvre poétique des trouba- dours, est réservée à un poème historique, véritable monument du Midi : nous voulons parler delà Chanson de la Croisade. Dès longtemps, on l'attribue à Guillaume Tudela ; les recherches de Fauriel ont prouvé que ce nom est une simple interpolation. Ce savant admet comme auteur de l'épopée méridionale un troubadour du comté de Toulouse. L'auteur allemand Diez partage cet avis.

C'est à tort que l'on a accordé à la poésie romaine une influence sur la littérature romane : au contraire, le caractère dominant de cette dernière est une indépen dante individualité. La poésie romane aida à la renais- sance littéraire en Italie. Il serait excessif de prétendre que le plus grand poète italien, Dante, procède directe- ment de nos troubadours des X I L et XI I L' siècles. Cepen- dant il s'en inspira parfois. Les malheurs du Midi et les effroyables persécutions dont il fut victime tiennent une large place dans la Divine comédie, cet immortel

l"a(;nel et le BOUYi; 87

poème : Dante a peuplé son Enfer des papes inquisiteurs et des bourreaux de la civilisation méridionale.

Avec les comtes de Toulouse, la poésie artistique, (( ingénieuse et délicate Heur de la civilisation romane », suivant l'expression heureuse de Peyrat. avait disparu. Le peuple des campagnes eut alors une po(''sie rustique non sans parfum. Pldèle dans sa foi. il chanta, en de tristes mélopées, l'abaissement et le désespoir du Midi. Trois nous sont parvenues, qui, d'après certains auteurs, datent de cette époque : L'Agncl que mVis; doiuiat (chant du berger). En la terro de Larida (chant du bouvier), Qvan le bouijé bon de laoura (la mort de Joana). Ces complaintes sont navrantes : la dernière -urtout. au chant si mélancolique. C'est une allégorie, un symbole, si l'on veut : Joana, c'est la patrie romane, l'Eglise cathare, moribonde, raillée et foulée aux pieds par ses persécuteurs.

Ceci nous amène à déclarer qu'il est de toute urgence de ne point laisser complètement s'éteindre ni les souve- nirs de notre glorieux passé, ni sa langue harmonieuse. Non ]ias que nous poussions à renatioiialiseï' cette langue ; la tentative serait vaine et nous croyons, avec Elisée Reclus, que son succès n'est pas souhaita- 1)!(\ Seulement, nous voyons dans cette résurrection un grand intérêt historique : si le passé n'est pas encore totalement oublié, son caractère est déjà grièvement dénaturé. X'avons-nous pas récemment entendu chanter la inoi't de Joana, dans une réunion de félibres. avec une allure de gaudriole!

Le point de vue archéologique exige aussi cette résurrection. Il nous semble que l'étude de la litl<'rature et de l'art poétique des peuples les fait connaître mieux, plus exactement, que l'art monumental. Les monu- ments sont, comme on l'a dit, de précieux témoins du passé; mais ils restent muets, en somme, et les ar- chéologues les apprécient diversement. Chaque anti-

88 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

quaire est libre de leur l'aire dire ce qu'il veut. Les poètes, eux, parlent haut et clair, à la condition d'avoir le moins possible besoin de traducteurs.

On est heureux, d'ailleurs, de constater une vigou- reuse poussée dans ce sens. Indépendamment de nom- breux groupes de littérateurs, félibres ou autres, travail- lant chacun de son côté, la science officielle se met de la partie. Deux professeurs de notre Faculté des lettres, M. C. Molinier et M. Jeanroy, font des cours publics, l'un sur l'Histoire méridionale, l'autre sur les langues et les littératures méridionales. Un cours d'histoire toulousaine est instauré à la Bourse du travail; un autre s'organise à notre Ecole primaire supérieure. Le Ltjcée ne peut plus tarder à suivre le mouvement. Nous sertons récompensés au-delà de toute espérance, si la tentative de vulgarisation et de propagande, entreprise par la présente Histoire populaire de Toulouse était considérée, plus tard, comme ayant aidé, dans une toute modeste mesure, à ce réveil d'amour pour le sol natal et la mémoire des aïeux.

Qu'on cesse donc d'accuser de séparatisme les hommes de bonne volonté qui font œuvre pratriotique en étudiant l'histoire des ancêtres, en redisant leurs luttes pour l'indé- pendance, teurs gloires et aussi leurs souffrances ! Qu'on se rappelé ce qu'a écrit un de nos fins littérateurs méridionaux, qui est aussi un félibre militant, M. Jour- danne, à propos d'un livre récent sur la Croisade des Albigeois et sur Vlnquisition : a Dira-t on qu'un père n'est pas patriote parce qu'il pleure le fils tué à l'ennemi ? Dira t on qu'on est séparatiste parce qu'on se rappelle la merveilleuse civilisation du temps des Troubadours, si en avance sur la barbarie européenne d'alors ? Mais qu'on dise aussi que, pendant la guerre de Cent ans (la plus terrible épreuve qu'ait eu à affronter l'unité française), c'est le Languedoc <iui a saucé la France ! »

CHAPITRE XIII

Pliilippe III saisit le comté dr Raimoml. Orj^'anisalinu luuniçipalo (le Toulouse, 12 quartiers, 1"2 cai)itùiils. Prud'liomiiiat. C.inisulat, Capitoulat. Annales uKUiuscrUes de Toulouse. Philippe IV et Bertrand de (iotli, pape ; entrée à Toulouse.

Le 26 septembre 1271, Guillaume Coliardoii, sénéchal de Garcassonne, visita Toulouse pour prendre posses- sion, au nom du roi, de la ville et du comté. Il somma les Capitouls de reconnaître la souveraineté légitime de Philippe III et de prêter serment de fidélité. Ces magistrats déférèrent à la mise en demeure du repré- sentant du roi, sous la réserve expresse que « la ville de Toulouse serait maintenue dans le droit de créer des Capitouls ; les Capitouls, dans celui de connaître de la punition des crimes ; que tous les habitants seraient conservés dans ralïranchisscment de toutes sortes de péages et de leudes, et dans tous les autres privilèges et usages dont ils avaient joui de tout t(mips. » (]et acte fut retenu par Pierre Paris, notaire royal. Ce Saisiiucntuin restera toujours utile à consulter pour les détails qu'il fournit sur les diverses agglonKh'ations lormant alors le territoire des anciens comtes de Toulouse.

Deux jours après, les principaux bourgeois et nobles de la ville se réunirent dans le Château Xarbonnais et prêtèrent un serment identique^ en présence d(>s Capi touls.

Au commencement d'octol)re. les l)arons et seigneurs

HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

hommagcrs du Comlc remplirent la même formalité devant le sénéchal Cohardon.

Le roi Philippe 1 1 1 ht son entrée à Toulouse, le 25 avril 1272. Il n'y séjourna que huit jours, préoccupé qu'il était de châtier le comte de Foix qui avait méconnu son auto- rité.

Les Caphouls toulousains, contraints de céder à la force, s'étaient donc soumis au roi ; mais on a vu qu'ils n'avaient rien néglii>é pour sauvegarder les droits et privilèges de la population.

C'est le moment d'examiner, d'une façon rapide, l'évo- lution subie par l'organisation municipale de Toulouse, depuis la conquête romaine jusqu'à la réunion du comté à la couronne de France.

L'organisation de la municipalité de Toulouse a été l'objet d'études nombreuses et de longues controverses. On peut, cependant, au milieu de ces documents divers, dégager l'opinion qui paraît avoir recueilli les plus dura- bles suffrages.

Dans sa géographie, Ptolémée donne à Toulouse le titre de Co/on?e romaine; Pline l'Ancien prétend aucon traire que cette ville ne jouissait que du droit de lati- nité. En réalité, pendant la domination des Césars, Tou- louse possédait une curie et des duumvirs.

Les Visigoths augmentèrent la liberté et les privilèges de la cité toulousaine. Ce qui se faisait autrefois devant le préteur romain devait se faire désormais devant les juges de la cité {Jiidices civitatum). Charlemagne con- firma l'autorité de la loi d'Alaric IL Une disposition du concile, tenu à Arles, constate clairement l'existence des institutions municipales. L'article 23 défend aux comtes d'employer la violence pour acquérir les biens des pau- vres ; puis H ajoute : ff Si quelqu'un veut vendre ou

CAPITULUM ET CAFITOULS 91

acheter un domaine, il doil le taire devant le comte, les juges et les nobles de la cité [corain comité et Jmlicibu.s et nobilibus civitatis faeere debehit. » Ces juges do la cité, ce sont les magistrats municipaux romains, les jiaUces civitatum d'Alaric ; les nobles de la cité sont les curicdes, les nobiles riros dont parle Justinien.

Du IX'* au XI** siècle, la féodalité qui s'étendit dans le midi de la France se heurta contre la forte constitution de la cité toulousaine; le pouvoir municipal résista et continua à prévaloir. Les comtes de Toulouse, devenus héréditaires, furent obligés de maintenir et d'augmenter les privilèges de la cité. Des documents de 1152 attestent la persistance de l'élément municipal ; ce sont deux ordonnances de police, faites par le commun Conseil de la ville et du fauboui'fj. avec le Conseil du Comte. Les membres du Conseil de la ville sont désignés sous le nom de Capitulaires [Capitularii).

A cette époque, la ville était partagée en cité et en bourg, qui étaient divisés chacun en 6 quartiers ; do là, douze magistrats, c'est à-dire un par chaque quartier. Un plaid, tenu en 1175, dans l'église de Saint-Quentin, confirma l'existence de cette organisation municipale, a De quo capitulo, tempore illo, erant constituti Capi- tularii, de uvbe (suivent six noms) et de sub uvbio (six autres noms). Ces douze magistrats formaient ce que l'on appelait le Chapitre (C'«7>/r«/?^/^0) en langue romane Capitol.

A partir de 1188, les Capitulaires prennent le nom do Consuls. Tout porte à croire que le Consulat fut établi do concert par les citoyens et par le comte Raimond V, lequel, entouré d'ennemis, avait grand intérêt à ména- ger les habitants de sa capitale. Ces Consuls acquirent une puissance considérable ; ils eurent toute justice haute, moyenne et basse; le comte, représenté par le viguier, ne conserva guère que la surveillance de la jus- tice criminelle. En outre, les Consuls obtinrent des

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droits politiques importants : les habitants pouvaient s'armer, faire la guerre pour le maintien de leur sûreté, soit contre les communautés voisines, soit contre les seigneurs féodaux, possesseurs de châteaux dans les environs. Enfin, ces Consuls devinrent les gouverneurs de la ville : ils avaient la garde des clefs des portes, et c'est entre leurs mains que les comtes prêtaient ser- ment de maintenir les privilèges de la cité. Le nombre des Consuls avait été porté au double des Capitulaires : il y en avait vingt quatre et il en fallait seize présents pour que le Chapitre pût prendre une décision valable.

Pendant la croisade albigeoise, ce fut le Consulat qui dirigea tout et i)ourvut à tout. Le peuple avait confiance en ses Consuls qui défendaient sa liberté, tandis qu'il combattait vaillamment à côté du comte pour chasser Simon de Montfort du territoire.

Pour récompenser le dévouement des Toulousains, les comtes conlirmèrent solennellement leurs privilèges. Un des plus précieux consistait dans la magistrature élective et annuelle pour gérer les affaires du pays. Au mois de janvier 1217, Raimond VII déclara d'une ma- nière formelle que les habitants conserveraient « le droit d'élire, de nommer chaque année vingt-quatre magis- trats, d'en changer ou réduire le nombre, sans demander le conseil ou consentement d'aucune personne vivante. ))

Après la croisade, Grégoire IX avait déchaîné l'Inqui- sition dans le Languedoc et nommé deux dominicains inquisiteurs à Toulouse. Le peuple aussitôt se sou- leva. Les Consuls soutinrent la révolte populaire et chassèrent les inquisiteurs de la ville. C'était un acte courageux. Onze d'entre eux furent excommuniés; mais la reconnaissance de la population les dédommagea des invectives et de la colère farouche des inquisiteurs. Le peuple considérait que sa Liberté était sauvegardée par l'indépendance des administrateurs auxquels il conliait ses destinées.

ANNALE? MANUSCRITES DE TOULOUSE 93

Quand le comte Alfonsc de Poitiers succéda à Rai- moiid VII. il s'efforça d'attaquer le gouvernement mu- nicipal pour lui ravir les conquêtes réalisées par le Consu- lat. Il dédoubla le nombre des Consuls et les réduisit à 12. Il prétendit même s'attribuer le droit de les nommer. La mort l'empêcha de réaliser son projet.

Philippe III inaugura sa prise de possession du comté de Toulouse par des restrictions apportées au pouvoir municipal. En 1283. il établit un double degré dans l'élection. Les Consuls sortant de charge furent obligés d'élire 36 personnes, 3 dans chacun des 12 quartiers ; le Viguier pouvait remplacer les élus qu'il jugeait indi- gnes ou incapables ; en cas de déclamation, le Sénéchal tranchait le ditïérend d'une manière souveraine. Sur cette liste de 36. le Viguier choisissait un Consul par quartier. Les douze Consuls constituaient la municipa- lité toulousaine.

Cette situation se continua longtemps.

Lorsque la modification consulaire se fut répandue dans le Midi, à ce point que chaque bourgade avait ses Consuls, les magistrats de Toulouse résolurent de re- prendre leur ancien titre de Capitularii, Capitouls. C'est ainsi que les désigna Philippe de Valois, en 1355, dans des lettrés patentes relatives à l'élection des dignitaires municipaux.

Ainsi l'évolution de l'organisation municipale de Tou- louse peut se diviser en trois périodes distinctes : 1" Mu- nicipc o\\ prmVhommat (proshomes del Capitol) depuis la conquête romaine jusqu'en 1188 ; 2" Consulat, jus- qu'au milieu du X IV** siècle; 3" Cay>/roz//rtr jusqu'en 1789.

C'est en 1295 que se place une Délibération importante des Capitouls, car c'est à elle que nous devons la collec- tion de portraits et de chroniques municipales, déposée

94 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

aux archives de la ville et connue sous le nom d'An- nales mannsciHtes de Toulouse. Celte année, le diman- che avant la nalivité « les seigneurs Consuls de la ville et du lauljourg de Toulouse, savoir : Bernard Barrau, Vital de Villerase, Estout de Saint Bars, Raymond Yzal- guier, Raymond Jornal, Davy do Roaix, I^ierre Bertrand Jourdain, Pélegri Signaire, Etienne Maurand, Arnaud de Gaillac, Audry de Portai, ont ordonné à perpétuité, qu'il sera établi par les soins de Bernard de Sainte-Eu- lalie, créé notaire expressément à cet eiïet, un Livre de grand format, divisé en six parties.

(( La première, dit cette Délibération, contiendra la date de l'élection consulaire, les noms des Consuls, ceux des assesseurs, de tous les notaires, des juges de la petite cour ; la formule du serment ciui doit être prêté ''' par les Consuls lors de leur création ; les noms des douze parties de la ville et du faubourg avec leur confiants, la description des bannières ou enseignes de chaciue Partie, la manière de les arborer par les rues et carrefours et la désignation des citoyens de chaque Partie qui doivent les suivre en cas de nécessité, ainsi que les devises ins- crites d'ancienneté sur ces étendarts.

(( Dans la seconde partie du livre seront copiées, en forme publique, toutes les coutumes de Toulouse, ville et faubourg, teljes qu'elles ont été recueillies et ordon- nées par nos prédécesseurs.

(( Dans la troisième, on copiera tous les actes de sta- tut, d'affranchissement, de privilège, de libéralité, inté- ressant la royale cité. et le faubourg de Toulouse.

(( Dans la quatrième seront transcrites, en forme publique, les lettres de grâce des rois qui ont été oc- troyées au chapitre des Nobles et à la commune de Tou- louse ou qui seront octroyées à l'avenir.

(( Dans la cinquième, tous les arrêts de la cour du roi, les ordonnances des ofhciers royaux, et tous les docu-

COFFRE DE FAVAHEL 95

ments pouvant servir au bon gouvernement de la ville et au maintien de ses privilèges.

<( Enfin, la sixième partie contiendra les noms des notaires à qui seront confiés les registres et minutes des notaires décédés ou éloignés de Toulouse sans esprit de retour.

(( Les dits Consuls, considérant comme leur premier devoir de conserver intacts les droits de la commune, de défendre ses privilèges et de bien gouverner la Républi- que, ont décidé que ce livre serait fidèlement gardé en un lieu sûr de la maison commune, afin qu'on y puisse constamment retrouver avec plus de facilité les docu- ments nécessaires et que les titres de la ville ne soient exposés à aucun(3 aventure.

« Cette ordonnance faite et insérée en tête du Recueil, il a été immédiatement procédé par moi, notaire sus- nommé, de mandement des dits Consuls, à la confection des difïérentes copies, chacune en son lieu. »

Ce document a été signé par Bernard de Sainte-Eula- lie, créé notaire expressément à cet efi'et.

Les douze livres de VHistoire de Toulouse, qui furent rédigés conformément à cette délibération, compren- nent la période du XIP^ au XVIIIe siècle (1295-1787).

Le premier livre contient deux cent neuf chroniques pour une période de deux cent trente sept ans, depuis le 4 septembre 1295 jusqu'au 13 décembre 1532.

Le second livre présente trente-cinq chroniques, pour trente cinq ans. Jusqu'en 1.568.

Le troisième livre olïre quinze chroniques et s'étend de 1569 à 1585.

Le quatrième livre a quinze chroniques, de 1587 à 1601.

Le cinquième livre renferme quinze chroniques, de 1602 ù 1617. A cette époque, on installa la collection au rez-de-chaussée de la tour, dans le Consistoire des con- seils. Arnaud Fontan, menuisier, construisit un « colïre

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de noyer de sept pans de long sur quatre pans de haut et trois de large, » auquel fut rivée rexlrémité de chai- nettes de laiton, fabriquées par Pierre Favarel, et ser- vant à attacher les volumes.

Le sixième livre comprend seize chroniques, de 1618 à 1633.

Le septième livre (douze chroniques) s'étend de 1634 à 1645.

Le huitième livre oiïre quatorze chroniques, de 1646 à 1659.

Le neuvième livre renferme vingt-trois chroniques, de 1660 à 1683.

Le dixième livre présente trente chroniques, de 1684 à 1713.

Après une interruption de trois ans, le onzième livre commence le 4 septembre 1716. Il contient quarante- six chroniques et se termine en 1760.

Le douzième livre, comprenant vingt-deux chroni- ques, s'étend de 1763 à 1787,

Les quatre cent cinquante deux chroniques munici- pales, contenues dans ces douze livres de V Histoire de Toulouse, furent une mine féconde pour nos devanciers. Cette précieuse collection sera encore consultée avec profit par les historiens de l'avenir.

Pas plus que celui de Philippe III, le règne de son successeur ne fut profitable à la Cité toulousaine.

Les démêlés de Philippe IV avec le pape Boniface VIII eurent leur contre-coup à Toulouse. Le Pape prétendait que le Roi n'avait pas le droit de prélever, sans sa per- mission, des subsides sur le Clergé de France et qu'il abusait d'ailleurs du droit de régcde, assurant au trésor du Prince les revenus des bénéfices ecclésiastiques

MULE DE CLÉMENT V 97

vacants. L'évêque de Pamiers l)rava Philippe ; le Pape soutint l'évoque : le conflit éclata.

Dans cette lutte, Philippe demanda l'office des Etats- Généraux (1302) qui se prononcèrent en faveur du Roi pour repousser les empiétements du Pape sur le pou- voir temporel. Boniface VIII excommunia Philippe; celui-ci fit saisir le Pape, qui mourut d'une crise ner- veuse causée par cette exécution sommaire.

Après Benoît XI, souverain pontife éphémère, ce fut Bertrand de Goth, achevêque de Bordeaux, qui prit la tiare, sous le nom de Clément V. Le nouveau pontife résida en France, dans le Comtat-Venaissin.

En 1304, la famine désola le Languedoc. Plus de 15,000 malheureux, abandonnant les petites villes, se réfugièrent à Toulouse la disette était déjà grande. Ils commirent, paraît-il, quelques excès. Les Consuls ordonnèrent leur expulsion. Une commission souve- raine, nommée par le Roi, cassa cette décision et pour- vut à la subsistance des affamés. Tout le monde fut soumis à une distribution spéciale d'aliments. Malgré ces précautions, on évalue à 8,000 les personnes mortes de faim.

En se rendant de Bordeaux à Avignon, le nouveau Pape fit son entrée solennelle à Toulouse (1305). « Il était monté sur une mule richement caparaçonnée. Le Pape était suivi de ses Cardinaux, des Officiers de sa maison et de six des principaux seigneurs qui étaient à cheval, à côté du dais. C'était les seigneurs de Barbazan, de Vivonne, de Mornai, de Mirepoix, d'Archial, de Rabas- tens, auxquels le roi avait confié la garde de sa personne sacrée. » La bonne réception faite à Clément V l'engagea à accorder divers privilèges aux Consuls, notamment un induit, qui leur conférait le droit à la nomination de deux Canonicals du chapitre de Saint-Sernin, à deux places au prieuré de la Daurade, à une place dans cha- que abbaye du diocèse. Inutile d'ajouter que les chapitres

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98 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

et les couvenls refusèrent d'obéir à la décision du Pape. Le roi, possédant maintenant un complice pontifical capable de le seconder dans tous ses projets, ne fut plus retenu par aucun scrupule. Il avait un besoin incessant d'argent, malgré la falsification qu'il avait opérée lui- même de la monnaie; alors il résolut d'expulser les Juifs et d'abolir les Templiers pour s'emparer de leurs richesses.

Depuis que les Romains avaient conquis Jérusalem, les Juifs s'étaient dispersés à travers le monde et avaient formé dans les principales villes, au Midi comme au Nord, des communautés vivaces, fécondes, entretenant entre elles par un trafic incessant les liens d'une étroite solidarité. Le moyen-âge ne fut pas tendre à ces parias de la société, que l'on reléguait comme des lépreux dans des recoins particuliers des cités. Le quartier réservé à cette race maudite était généralement le plus insalubre. Tout y sentait la misère, dans un grouille- ment immonde inspirant le dégoût. Le Ghetto de Rome, VEnclos du vieux Prague, la i^lace des Juifs de Vienne (Autriche), la Giudecca de Venise, la Ville des Juifs de Ratisbonne, le Poiit Jud de Mâcon, VAljaïma de Perpigjian, tout évoque, dans ses ruines ou dans ses légendes, le martyrologe de ce peuple errant, traqué partout et survivant quand m.ême aux atrocités dont il fut victime parmi les nations qui passaient pour être le plus civilisées.

Les Juif s, qui s'étaient installés en France, ne furent pas mieux traités que leurs coreligionnaires disséminés en Italie, en Allemagne, en Angleterre. Dans quelques villes du Midi, les Juifs étaient assujettis à des humiliations par- ticulières. A Toulouse, un des leurs devait se présenter, pendant la semaine sainte, à la porte de la cathédrale, pour y recevoir un soufflet, en vertu, disait-on. d'un

LES JUIFS DE JOUTX-AIGUES 99

acte du temps de Ghaiicmague. A Béziers, le peuple croyait avoir le droit, pendant la même semaine, d'as- saillir les maisons des Juifs à coups de pierres, et la communauté dût payer un cens annuel au vicomte de Béziers pour se soustraire à ces agressions. Du reste à l'ancien adage « les meuble? du Juif sont au baron » succéda peu à peu la doctrine que les Juifs étaient par- tout les serfs du roi et qu'il pouvait disposer de leurs biens. Louis VIII décida que les obligations contractées avec les Juifs devraient désormais, pour faire foi, être scellées devant le bailli royal. Plus tard on afferma, on vendit les Juifs à des églises ou à des villes. Saint Louis « le bon et juste roi » trafiqua des Juifs de ses domaines comme d'un troupeau et leur imposa le port de la rouelle. Pis encore, il condamna le Talmud, le livre de la foi Israélite ; vingt-quatre charretées d'exem- plaires furent brûlées publiquement à Paris, en 1242. Des perquisitions domiciliaires s'ensuivirent : on persé- cuta les Juifs comme on avait maltraité le Talmud.

Saint Louis avait brûlé les livres des Juifs, Philippe le Bel brûla les Juifs eux mêmes. Le prétexte était facile à trouver pour expliquer une tuerie. De tous temps, on avait accusé les Juifs de tout ce que peuvent imaginer l'ignorance, la superstition et la haine. D'après les racontars, transmis de génération en génération, on prétendait qu'ils profanaient les vases sacrés des églises, qu'ils perçaient les hosties pour l'aire couler le sang du Christ, qu'ils tuaient les enfants chrétiens pour employer leur sang à des usages médicaux. Les représailles paraissaient naturelles contre ces sempiternels homi- cides.

Le 22 juillet 13û(i. tous les Juifs de France turent arrêtés par ordre du roi. Jean de Saint Just, chantre à l'église d'Albi ; Guillaume de Nogareth. et Biaise Lupi, sénéchal de Toulouse, furent chargés de cette sinistre besogne dans le Languedoc A Toulouse, la colonie

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résidait dans le quartier Joutx-Aigues, l'opération s'exécuta sans trop de résistance. Lorsque les Juifs furent incarcérés, on leur signifia un arrêt d'exil. Ils devaient évacuer le royaume dans le délai d'un mois, en abandonnant tous leurs meubles et immeubles, qui furent attribués au lise et vendus à l'encan. On fit argent de tout, des synagogues et des dépouilles des cimetières. Les émigrants, au nombre de cent mille, ne purent emporter que les vêtements qu'ils avaient sur le corps. Cette expulsion des Juifs la seconde si l'on compte celle de Philippe Auguste n'avait d'autres causes que la nécessité impérieuse de subvenir à des exigences financières du roi.

Mis en goût par l'expulsion des Juifs, Philippe le Bel décida l'abolition des Templiers pour porter la main sur leurs trésors,

L'Ordre des Templiers avait été fondé à l'époque des croisades, pour protéger les pèlerins sur les routes de Palestine et défendre la religion chrétienne contre les Sarrasins. Le roi de Jérusalem, Baudouin II, leur con- céda un palais voisin de l'ancien temple de Salomon ; d'où le nom de Templiers. Au commencement du XlVe siècle, ces chevaliers étaient devenus très puis- sants. Ils suscitèrent autour d'eux la jalousie des autres ordres et l'envie des faméliques conseillers du roi. Phi- lippe résolut d'instruire leur procès en 1306. L'année suivante, le 5 octobre, il fit arrêter les Templiers par toute la France.

Nicolas Bertrand raconte qu'un des prieurs des Tem- pliers de Toulouse, nommé Monfaucon, fut avec le fio- rentin Nofîodeï, chevalier, le délateur de l'Ordre entier. On attribue cet acte à la vengeance parce qu'ils auraient été condamnés à une prison perpétuelle par le prieur

LÉPREUX D'ARNAUD BERNARD 101

de Paris. Quoi qu'il en soit de cette assertion, il fut pro- noncé des sentences de mort contre les chevaliers ; le grand-maître, Jacques de Molay, fut brûlé à Paris, devant le palais du roi. L'escarcelle toujours vide de Philippe put se gorger des dépouilles des Templiers de Toulouse, ainsi que des autres groupes établis sur les divers points du territoire.

Cependant les commissaires du roi ne tardèrent pas à demander de nouveaux subsides aux habitants du Lan- guedoc. Le pays toulousain se révolta. Au moment le chevalier Boissac, condamné par la Commission royale, était conduit au supplice, trois cents hommes masqués l'arrachèrent au bourreau.

Liberté! liberté! criaient-ils; mourons pour la conservation de nos coutumes et de nos privilèges.

A cet appel, la population tend des chaînes dans les rues, dresse des barricades et envahit la maison du pré- sident de la Commission. Les représentants du roi s'échappent de Toulouse leur vie était en danger et rédigent un rapport sur ces événements. De leur côté, les Toulousains députèrent deux Capitouls, Duverger et Baravi, pour justilier leur conduite. Philippe IV prépa-" rait une répression sanglante lorsque la mort l'emporta en 1314

En revenant de Palestine, les Croisés pillards n'avaient pas seulement déchaîné Simon de Montforldans le Lan- guedoc, ils avaient encore apporté et propagé la lèpre, cette hideuse maladie, que l'on considérait alors comme incurable. La lèpre causa autant de ravages dans notre cité que Simon de Montfort et l'Inquisition. Plusieurs léproseries existaient à Toulouse : celle du faubourg Arnaud Bernard était la plus ronsidérabl(\

Les ministres de la religion (>élébraient. pour la séques-

102 HISTOIRE POPULAIRE DE TOULOUSE

tration des lépreux, une cérémonie particulière qui res- semblait à des funérailles. Revêtu d'un surplis et d'une étole, le prêtre se rendait avec la croix à la maison du lépreux, qui l'attendait au bas de l'escalier. Après quel- ques aspersions d'eau bénite, le malade était conduit à l'église. Il se mettait à genoux entre deux tréteaux et entendait la messe pendant laquelle on récitait les priè- res des morts. Ensuite, on le dirigeait vers la léproserie. il prenait le vêtement spécial, appelé tartan' lie, et il recevait une crécelle pour avertir les gens de s'écarter de lui, lorsqu'il s'aventurerait en ville. Du reste, le lépreux ne circulait pas sans difficultés dans la cité. Il ne pouvait ni sortir nu-pieds, ni passer par des rues étroites, ni entrer dans un lieu public, ni laver ses mains aux rivières et aux fontaines. C'était une relégation pré- maturée d'au milieu des vivants. L'ignorance et la su- perstition les faisaient considérer comme des réprouvés. Vers la fin du règne de Philippe le Bel, il y eut une recrudescence du mal ; la lèpre achevait l'œuvre com- mencée par la disette : le cimetière des lépreux, situé dans un terrain muré, au nord ouest du Bazacle, rece- vait de nombreuses victimes du lléau.

CHAPITRE XIV

Pastoureaux à Verdun et Toulouse. Sermoa de l'Inquisition à Saint- Etienne : 150 victimes. Reconstruction des murailles. Le Prince-Noir devant Toulouse. Députation au roi Jean, en Angle- terre. — Ordonnance royale de la réunion perpétuelle du comté de Toulouse à la couronne. Certificat de bravoure des Toulousains.

Les successeurs de Philippe le Bel (Louis X, Jean 1*^^ Philippe V) ne se firent connaître aux Toulousains que par d'incessantes demandes d'argent. En 1318, quelques seigneurs et les principaux tenanciers du Languedoc se réunirent : ils déclarèrent formellement que le peu- ple et les bourgeois étaient dans l'impossibilité de payer un nouvel impôt.

L'année précédente, les Pastoureaux avaient ravagé une partie du territoire voisin de Toulouse. Sous pré- texte de demander leur subsistance, ils traquaient les juifs et les immolaient s'ils refusaient de recevoir le baptême. Ces malheureux se réfugièrent, au nombre de cinq cents, dans le château royal de Verdun. Ce retran- chement n'arrêta pas les Pastoureaux qui les assiégè- rent en 1320. L'assaut fut inutile. Alors on mit le feu à la porte de la tour principale du château. « La vue des flammes et du danger qui les menaçait ranima la valeur des juifs. Ils repoussèrent leurs ennemis avec des pierres, des poutres et tout ce qu'ils purent ramasser. Les armes leur manquant, ils jetèrent leurs propres enfants ; mais celte action désespérée ne produisit aucun sentiment de compassion dans le cœur des assiégeants. Ils pressaient le siège avec tant d'acharnement que les juifs, se voyant

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sans ressources, prennent la résolution de se tuer, les uns les autres, pour ne pas tomber vivants entre les mains de leurs ennemis fvuieux. Dans leur désespoir, ils chargent le plus fort d'entre eux de leur couper la gorge. Il s'en trouve un assez barbare pour s'acquitter de cette afïreuse commission, » Il égorgea de sang-froid cinq cents de ses frères et se livra ensuite aux Pastou- reaux qui le mirent en pièces.

Encouragée par ce succès, la horde se présenta devant Toulouse. Les Capitouls se refusèrent à ouvrir les portes. Les Pastoureaux pénétrèrent de force, pillèrent les mai- sons des juifs, firent un massacre général de ces pauvres hères, puis se dirigèrent vers le Bas-Languedoc.

La résistance s'organisa contre ces bandes qui ne tardèrent pas à être dispersées. Un grand nombre de ces routiers fut pendu aux arbres des chemins. D'au- tres, retenus prisonniers et conduits à Toulouse, subi- rent le dernier supplice.

Pendant ce temps, l'Inquisition poursuivait ses mas- sacres avec un acharnement persévérant. Le 30 septem- bre 1319, dans la cathédrale Saint-Etienne, il y eut une cérémonie solennelle pour la publication du jugement de tous ceux qui étaient accusés d'hérésie et détenus dans les prisons de l'Inquisition. Ce n'était point la première fois que le fanatisme manifestait ainsi sa toute-puissance : les registres de l'Inquisition ont prouvé que, depuis le dimanche du carême de l'an 1.308 jusqu'au mois de mars 1316, il y eut, chaque année, une exécution semblable. Le procès-verbal de la fête sangui- naire de 1319, en pleine église Saint-Etienne, doit être publié pour vouer les bourreaux aux malédictions de la postérité.

I. Frère Bernard Guidonis et Frère Jean de Beaune

SERMON A SAINT-ÉTIENNE 105

(Inquisiteurs de riiérésie, dans le royaume de France, par l'autorité apostolique) dont le premier résidait à Toulouse, et l'autre à Carcassonne, se rendirent dans la cathédrale de Toulouse, qui était remplie de peuple, et on avait amené tous les accusés, qui étaient dans les prisons de l'Inquisition. Les Grands-Vicaires des Evê- ques de Comminges, d'Albi et de Rieux, qui avaient jngé de concert avec les Inquisiteurs, les personnes de leurs diocèses, accusées d'hérésie, s'y trouvèrent aussi en qualité de commissaires nommés par les Prélats. On commença la séance par la lecture des lettres de l'Ar- chevêque de Toulouse, suivant lesquelles ce prélat con- sentait que, dans le prochain Sermon public des Inquisi- teurs à Toulouse, les évêques des environs de cette ville, ou leurs Grands- Vicaires pussent procéder pour cette fois, et faire tous les Actes judiciaires avec les Inquisiteurs ; mais seulement contre les accusés qui étaient de leurs diocèses. Ensuite le Sénéchal de Toulouse, le Juge-Mage de la sénéchaussée, le Vigiiier, les autres Juges royaux et les douze Capitouls de Toulouse prêtèrent serment de conserver la foi de l'Eglise romaine, de poursuivre et de dénoncer les hérétiques ; de ne commettre aucun office public à des gens suspects ou diffamés pour cause d'hérésie: et enfin d'obéir à Dieu, à l'Eglise romaine et aux Inquisiteurs, en ce qui regarde l'Inquisition. Ce serment fut suivi de la lecture d'une sentence d'ex- communication lancée par l'archevêque de Toulouse, contre tous ceux qui mettraient obstacle, directement ou indirectement, à l'exercice de l'Inquisition, etc..

Ces préliminaires étant finis, les deux Inquisiteurs et les Grands Vicaires des Evêques dont ou a déjà parlé lurent publiquement le nom de vingt personnes pré- sentes, qui avaient été condamnées précédemment à porter la croix sur leurs habits, et à c[ui on permit par grâce de les quitter.

II. Ils lurent le nom de cinquante six emmurés, ou

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prisonniers, pour le même crime, tant liommes que femmes, à qui on fit grâce delà prison à la condition de porter des croix sur leurs habits, de faire divers pèleri- nages, d'accomplir d'autres pénitences ou œuvres pies, avec privation de tout office public. etc.. Les Inquisiteurs et les Grands-Vicaires déclarèrent ciu'ils se réservaient le pouvoir d'augmenter ou de diminuer ces pénitences, quand ils le jugeraient à propos ; et ils tirent la même déclaration pour les peines qu'ils imposaient aux accu- sés. Ils reçurent l'al),iuration de ces cinquante-six per- sonnes, et leur donnèrent Tabsolution de l'excommuni- cation dont ils avaient été frappés.

m. Ils enjoignirent à quatre hommes et à une femme, qui avaient fréquenté les hérétiques, de faire quelques pèlerinages, sans les assujettir à porter la croix comme les autres, et on leur donna l'absolution après que l'on eut lu publiquement les fautes dont ils étaient coupables.

IV, Ils condamnèrent vingt hommes ou lemmes à porter des croix, après qu'on eut lu publique- ment leur confession, dans laquelle ils s'accusaient d'avoir favorisé ou fréquenté les hérétiques, d'avoir participé à leurs cérémonies, etc.; on leur imposa diverses pénitences et des pèlerinages qui devaient commencer dans trois mois. Avant l'imposition de ces pénitences, les accusés abjurèrent leur erreur, promirent d'obéir à l'Eglise, et reçurent l'absolution de l'excommu- nication dont ils avaient été liés. Les Inquisiteurs enjoi- gnirent à quelques-uns, qu'ils jugèrent plus coupables que les autres, de porter des doubles croix.

V. On lut la confession de vingt-sept, tant hommes que femmes, qui avaient favorisé plus particulièrement les hérétiques, ou qui avaient été initiés à leurs mystères et celle d'un juif converti relaps. On publia ensmte la sentence f[ui les condamnait à une prison perpétuelle, ils devaient faire pénitence au pain et à l'eau. Quel-

l'Ai VICTIMES 107

qucs uns de ceux ci, comme plu.s coupables, furent condamnés à être resserrés plus étroitement, et avoir les fers aux pieds et aux mains. On leur donna l'absolu- tion dans la sentence, parce qu'ils avaient abjuré leurs erreurs. Les Inquisiteurs et les Commissaires se réser- vèrent d'abréger d'augmenter cette peine dans la suite,

VI. On lut la confession qu'avaient faite neuf hom- mes ou femmes, déjà morts, qui, suivant leurs fautes, auraient être renfermés dans une prison perpétuelle s'ils avaient vécu, excepté un qu'on aurait abandonné au bras séculier. Tous leurs biens furent confisqués.

VII. On publia la confession et la sentence d'un accusé, qui était mort croyant des hérétiques. On déclara ses biens conhsqués, et que, s'il eut été en vie et qu'il eût refusé de se convertir, on l'aurait abandonné au bras séculier.

VIII. On publia une sentence d'un homme mort fauteur des hérétiques. On ordonna que ses ossements seraient exhumés, sans cependant être brûlés et que ses biens seraient confisqués,

IX. On lut une autre sentence contre un homme marié qui disait la messe et prétendait consacrer sans avoir été ordonné, et contre une femme relapse qui étaient morts l'un et l'autre dans l'impénitence. On ordonna que leurs ossements seraient déterrés et brûlés.

X. On lut la confession d'un prêtre bourguignon qui avait embrassé l'hérésie des Vaudois et était relaps. Il fut condamné à être dégradé et ensuite abandonné au bras séculier. On lui permit seulement, en cas qu'il fût repen- tant, de recevoir les Sacrements de Pénitence et d'Eu- ehaiislie,

XI. —On lut les inloi'mations cpû a\ aient été faites contre quatorze hérétiques, dU n'lai)s fugitil's. tant honunes (pie femmes. Ils fuient tous condamiK's roinnie h('i(Muiues par contumace.

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XII. Onprononçaune sentence contre desVaudois ou pauvres de Lyon, relaps, et on les abandonna au bras séculier.

XIII. Enlin on abandonna aussi au bras séculier, pour être brûlé vif, un accusé qui après avoir été con- vaincu d'hérésie juridiquement, soit par sa propre confession, soit par témoins, avait rétracté ensuite sa confession, prétendant qu'il l'avait faite par la force des tourments qu'on lui avait fait soulïrir, et avait déclaré qu'il ne voulait ni se défendre ni se purger. On lui donna cependant quinze jours pour se reconnaître ; et on déclara qu'en cas qu'il avouât son crime, dans cet intervalle, on ne le condamnerait qu'à une prison perpétuelle.

Cela forma un total de 159 victimes.

A l'heure présente, au rayonnement du Progrès, avec l'émancipation de la pensée humaine, on en arrive à se demander si les crimes de l'Inquisition ont pu s'accom- plir accompagnés d'un pareil ratlinement de cruauté. Hélas, il n'est que trop vrai que l'Inquisition se déchaîna pendant plusieurs siècles dans le midi de la France. Tous les documents que nous avoiis publiés sont ofïiciels, et il faudrait plusieurs volumes pour enregistrer en détail ^es actes de sauvagerie des Inquisiteurs, depuis l'arrivée de Dominique à Toulouse jusqu'au delà de l'année 1645, date à laquelle une Bulle du Pape nomma Inquisiteur de notre ville, Frère Joseph-Dominique Rey, dominicain, avec « plein pouvoir contre toute sorte d'hérétiques ».

D'après les procès-verbaux, on voit que les Inquisi- teurs tenaient leurs séances régulièrement, dans l'Église et dans le Cloître Saint-Sernin. La Alaison de l'Inquisi- tion ne suffisait plus pour l'incarcération; celle des Hauts-Murats, ou Einimivats (du mot Iinmurati), accordée par saint Louis, en 1233, était pareillement débordante de condamnés; Saint-Etienne alors fournit des prisons. Dans la suite, le Sénéchal eut ordre d'en procurer d'autres.

AUTRES ATROCITÉS D'INQUISITEURS lÛl)

La foudre n't'tait pas plus i)romi)te, dit l'al^bé Ma^ui que l'activité des Inquisiteurs, ils se transportaient par- tout et condamnaient sous le plus futile prétexte. « L'In- quisition, ajoute-t il, imitait celte loi des Romains qui, après avoir interdit l'eau et le feu à des criminels, punis- sait ceux qui les accordaient aux condamnés. Le tribu- nal de l'Inquisition alla plus loin: il sévissait même contre les sentiments intérieurs d'humanité. On était puni pour avoir cru que les hérétiques pouvaient être d'honnêtes gens : quia credidit esse bonos viros. Ce prétendu crime revient à tout moment. Saluer ses connaissances, ses voisins ; manger avec ses plus proches parents; ne pas dire du mal de ceux qui étaient dans l'erreur ; donner l'hospitalité : accorder simplement l'entrée dans sa maison Crecepit eos in doinuin suam); ne pas dénoncer ceux qu'on croyait liérétiques, les aimer, les croire bons, étaient autant de crimes irrémis- sibles. Esclarmonde de Sauzel fut condamnée à linir ses jours dans une prison, pour avoir fait cuire du pain pour des gens qu'elle croyait honnêtes : quia cojc-it eis pane m et credidit eos esse bonos honiines. Willemme Dumas fut condamnée parce qu'elle n'avait pas voulu quitter son mari : quia absolvit inaritum. Etienne Gazic subit une peine pour avoir cousu des peaux qui leur appartenaient : quia sudelat pelles eorum. Une formule qui revient souvent est celle-ci : pour avoir aimé ces gens ; pou?- avoir donné on reçu un baiser : quia dilexit eos ; quia recepit osculum.

Ces atrocités étaient d'ailleurs encouragées par le pou- voir royal. Charles IV n'avait rien tenté pour enrayer l'Inquisition. Quant à Philippe VI, il conlirma en 1329, pour assurer la puissance des inquisiteurs, l'ordonnance que Louis IX avait rendue un siècle auparavant. Mieux que cela, en 1320, le Parlement de l^aris, ayant à juger un dilïérend qui lui était soumis, déclara solennellement que (( l'Inquisition était une cour roijalc ! ))

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110 HISTOIRE POl'ULAIKE DE TOULOUSE

A ce compte le Clergé devait des services au roi. Il ne ménagea pas les processions ordonnées par Philippe VI pour la prospérité de ses armes, au début de la Guerre de Cent ana. Cela n'empêcha pas le protecteur de l'In- quisition d'être battu, à plate couture, à l'Ecluser à Grécy, à Calais. Une Irève vint interrompre les hosti- lités ; mais elle ne guérit pas les Toulousains de la peste importée par les vaincus cjui s'étaient repliés vers le Languedoc (13i-8.) Dans beaucoup d'endroits, il resta à peine le dixième des habitants. Malgré cette calamité, le roi ajouta la Gabelle aux impôts qui écrasaient le peuple.

Les incessantes incursions des Anglais, menaçant les principales villes de France et de la région méridionale, le roi (en 131-6) autorisa par une charte les habitants de Toulouse à reconstruire les murailles et à fortifier la ville.

Par deux fois, ces murailles avaient été démolies et les fossés comblés. Ce fut d'abord par Simon de Mont- fort après la bataille de Muret et le décret du concile de Latran qui le rendit maître de Toulouse. Ces murailles furent relevées par Raimond VI lorsqu'il revint dans sa capitale toulousaine pour soutenir le siège le croisé pillard perdit la vie ; mais, après le traité passé entre Raimond VII et Louis IX, on les démolit en partie. Un des articles du traité portait (( que les otages donnés au Roi par le Comte ne seraient rendus que lorsque l'on aurait abattu quatre-vingts toises de murs, à commencer du Château-Narbonnais, et autant de toises du fossé comblées ».

En reconstruisant les murailles, on ne s'astreignit pas à suivre exactement l'ancii^nne enceinte. On ne la suivit que (( jusqu'à l'angle rentrant, qui est quinze ou vingt toises au-dessus de la porte de Ville-Neuve, autre-

LE PRINCE NOIR DEVANT TOULOUSE ili

ment du Ministre et qui fut murée en 1562, dans le temps de guerre contre les protestants. Quand on fut à cet endroit, on prit un détour et l'on enferma dans la ville la plus grande partie du Bourg qui comprit ainsi les deux Capitoulats de Saint-Pierre et de Saint-Sernin. »

C'est pour fournir aux dépenses de la reconstruction des murailles que l'on établit l'octroi à Toulouse (131-6). Le roi autorisa une taxe de quatre deniers par livre sur la viande, le poisson et le vin qui se vendraient à Toulouse. Cette perception fut régularisée, en 1.3ôO, ])ar une ordonnance du comte d'Armagnac, lieutenant de la province ; elle fut confirmée et maintenue par diverses ordonnances des rois Jean II (1359), Charles V (1379), Charles VI (1382), Henri II (1551), Charles IX (1572), Henri III (1583). Louis XIV (1660), Louis XV (1717), Louis XVI (1780).

Le commencement du règne de Jean II fut une série d'hostilités renaissantes et de trêves toujours rompues avec l'Angleterre.

La région du Sud-Ouest était plus particulièrement la i)roie de l'ennemi.

A Toulouse on reçut des avis que le Prince-Noir s'ap- prochait. Maître du Limousin et du Quercy. il avait l'intention, disait on, de s'emparer du Languedoc. Le danger rapprocha les seigneurs du comté qui se grou pèrent dans Toulouse avec des troupes. On renforça les fortifications, on fabriqua des armes, tout le monde se prépara à la résistance. « 11 fut ordonné à tous les habi- tants de la Ville et de la Viguerie de Toulouse de s'ar- mer, un au moins dans chaque maison et d'être prêts à marcher pour la quinzaine de la Pentecôte suivante. Tous devaient servir quarante jours et aller au devant des Anglais pour leur livrer bataille. On défendit de sortir du pays sans permission ; on lit venir à Toulouse un corps d'arlialétriers génois et lombards. »

Ces préparatifs de défense eurent pour résultat de

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délourner les coups de l'armée anglaise. Le Prince Noir campa aux environs de Toulouse et se dirigea vers Porlct pour s'engager dans le Languedoc. Il pilla, ran çonna ou brûla Gastanet, Montgiscard, Baziège, Mira- mont. Villel'ranche, Avignonnet, Mont-Sainte-Puelle, Fanjau, Alzonne, Montréal, Castelnaudary. Après un échec devant Carcassonne et Narl)onne, le Prince anglais remonta en ravageant le Vivarais, l'Auvergne, le Limousin, le Poitou.

Pour résister à l'armée d'Angleterre, le roi Jean demanda des secours à Toulouse. Les Etats de Langue- doc se tinrent, à cet elïet, le 26 mars 1356, dans le bâti- ment appelé le Palais-Neuf, cfui était une nouvelle dépen dancc du Château Narbonnais. Dans la séance du i avril, les Etats consentirent une taxe de six deniers par livre sur toutes les marchandises qui seraient vendues dans le pays et à celles d'un agnel ou mouton-d'or par l'eu (VafjncI valait dix sous parisis).

Peu de temps après, on apprit (1357) la défaite et la captivité du roi Jean à Poitiers. Cet événement jeta la consternation dans Toulouse. Le peuple attribua cet échec à la trahison des chefs ; on s'ameuta contre le comte d'Armagnac et les commissaires royaux; des maisons furent démolies ou brûlées.

En 1358, les Etats assemblés à Toulouse décidèrent d'envoyer une députation au roi Jean, prisonnier en Angleterre. Les huit députés étaient Bernard de Vignes et Arnaud-Bernard, de Toulouse ; Pons Bliger et Etienne Rosier, de Montpellier ; Etienne Salvator, de Nimes ; Jean Roquier, du Puy ; Marc Montanier, de Montréal ; Barthélémy, de Capestang. La liberté fut bientôt rendue au monarque par la paix de Brétigny, La France n'avait jamais signé un traité plus désastreux : le roi cédait à l'Angleterre la valeur de seize