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LA

COUTUME OUVRIÈRE

TOME II

LIA RE IV

LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL (1)

CHAPITRE PREMIER La formation historique de la C. G. T.

La Confédération Générale du Travail ne constitue pas un grou- pement fonclionnant indépendamment des Syndicats, Bourses et Fédération, à la manière dun Pouvoir exécutif se superposant et s'ajoutant, en les complétant, aux divers rouages politiques ou administratifs de la République. Elle n'est pas non plus compa- rable à une sorte de «Syndical supérieur », le « Syndicat des Syn- dicats », comme disait M. AUou, au Sénat, pendant la discussion de la loi du 21 mars 1884. Elle n'est pas davantage une asso- ciation de personnes ; elle n'a pas une vie autonome ; elle n'a ni assemblée générale, ni adhérents individuels.

Les statuts inauguraux votés au Congrès corporatif de Limoges (1895) définissaient la C. G. T. < l'organisation unitaire et collec- tive des groupements syndicaux ». Cette définition (qui est de-

^1) En outre des comptes rendus des Congrès, E. Gdérard, La Confédération du Travail {Mouvement social., 1899, n" 9) ; E. Pocgbt, La Confédération Générale du Travail (1908) ; Paul Delesallb, La Confédération Générale du Travail, historique, constitution, but, moyens (1907) ; Le Gouverne- ment et la Confédération Générale du Travail (Le Temps, du 6 mai 1907; ; V. Gbiffcblhes, Quelques Comtnentaires sur les Statuts de la Con- fédération Générale du Travail y Voix du Peuple, 1903) ; P. Delesalle, Z«5 Bourses du Travail et la Confédération Générale du Tro^vail (1909) ; E. Ma.ncipé, La C. G. T. {Voix du Peuple, 1912, n'' 638 ; cf. Gh. Frarck, Les Bourses du Travail et la C. G. T. (1910).

448 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

venue inexacte avec les modifications constitutionnelles interve- nues depuis lors) a disparu. L'indication de l' « objet » de son action lui a fait place dans les termes suivants :

(( Le groupement de salariés pour la défense de leurs intérêts moraux et matériels, économiques et professionnels ;

(( Le groupement en dehors de toute école politique de tous les travailleurs conscienis de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat ».

Cette définition n'est pas meilleure que l'ancienne, car la G. G. T. n'a pas pour éléments constituants primaires les ouvriers, comme il semble en résulter, mais les organisations ouvrières ; non point les Syndicats, mais les Unions et Fédérations de Syndicats. On devrait donc la définir, abstraitement : une union d'associations fé- dératives ; et, concrètement : l'union des Unions de Syndicats divers et Fédérations corporatives.

Chaque Syndicat est tenu d'adhérer à l'Union de son départe- ment et à sa Fédération corporative : chaque Union et chaque Fédération, à leur tour, doivent adhérer à la G. G. T., divisées en deux sections : la G. G. T. représente donc pour ces Fédérations et Bourses un lien analogue à celui qu'elles-mêmes constituent entre les Syndicats ; et de même que les Fédérations et Bourses, cette union fédérative se présente, administrativement, comme un co- mité central chargé d'assurer la solidarité entre tous les groupe- ments fédéraux.

L'action ouvrière, ce n'est pas le comité confédéral qui l'assure, mais les éléments primaires groupés, les Syndicats, chacun pour sa part ; lui, il n'a qu'à délibérer. Aussi lorsqu'il est parlé d'ac- tion confédérale, faut-il entendre non l'action de la G. G. T., qui n'est, en somme, qu'une administration, un secrétariat géné- ral, mais l'action généralisée, le fait collectif de tous les grou- pements syndicaux unis et fédérés par le moyen de ce secré- tariat.

En résumé, la G. G. ï. doit être envisagée, d'une part, comme la collectivité des ouvriers syndiqués rouges, d'autre part, comme un secrétariat; mais, dans la pratique, lorsqu'il est parlé de « l'action de la G. G. T. », des « fonctionnaires de la G. G. T. », des « affiches de la G. G. T. », ce n'est communément que de

CHAPITRE I. FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 449

l'aclion, dos fonction oaires, des affiches du comité confédéral, ou l'un de ses deux comités, qu'il s'agit.

Slatulairement. la C. G. T. remonte au Congrès corporatif de Limoges, tenu en 1893 ; historiquement, elle date des Congrès corporatifs tenus à Paris et à Nantes en 1893 et en 1894 : au pre- mier est due la naissance des deux obligations dont l'exécution la constitue : adhésion des Syndicats aux Bourses et aux Fédéra- tions corporatives ; au second, la distinction entre les organisa- tions ouvrières politiques et économiques; en fait, pratiquement^ elle n'existe que depuis le Congrès corporatif de Montpellier (1902) qui lui a donné ses statuts fondamentaux.

Le Congrès corporatif de Nantes (1894) fut organisé par les trois grands groupements qui existaient alors : la Fédération des Syndicats (1886); le Secrétariat nalional du travail (1891), aux tendances guesdisles; la Fédération des Bourses (1892), aux ten- dances composites : allemanistes, blanquistes et anarchistes. Jusqu'alors divisés par des rivalités d'écoles et de personnes, ces groupements s'étaient réunis à Nantes, non sans difficultés, pour trouver le moyen de faire la paix. Plus préoccupé de querelles politiques que de la lutte syndicale, chacun constituait un ordre particulier, correspondant plus ou moins directement jusque dans ses imperfections à une des fonctions exercées depuis lors par leur héritière commune.

Aucun ne devait être éliminé par ce successeur, mais leurs rouages ajustés et engrenés. « Nous pensons, disait Besset dans son rapport, à Nantes (i), que le Congrèsdoit délimiter les attribu- tions des Fédérations existantes, afin que les unes puissent for- tifier les autres, se seconder et former un seul faisceau, sans pour cela que l'une soit obligée de disparaître au bénéfice de l'autre. » Les intentions tendaient à l'unité, mais sans grande force ; aussi les projets furent-ils hésitants, assez mal appropriés à leur objet. Pelloutier, qui, dès cette époque, était le militant syndicaliste le plus en vue, commença par demander la disparition de la Fé- dération dts Syndicats eu raison de son caractère politique ; il la maintint cependant dans son projet définitif. Le lien commun

(1) Compte rendu du Congrès de Nantes, p. 69.

Maxime Leroy 29

450 LIS' RE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

entre la Fédération des Bour^-es, la Fédération des Syndicats et les Fédérations de métiers, il lui paraissait qu'il devait être constitué par un comité de la grève générale dont le siège eut été à Paris. Ce comité, envisagé comme l'organe essentiel de l'unilé, passera, plus tard, à un second plan, simple commission delà Confédération générale du Travail.

Pour le délégué de la Bourse du travail de Paris, Bourderon, l'organisation centrale devait être constituée par le Secrétariat na- tional, « comprenant toutes les Fédérations nationales de tra- vailleurs et de métiers, la Fédération nationale des Syndicats et la Fédération nationale des Bourses du Travail. Toutes les organisa- lions centrales nommeront des déléguésqui composeront le Secré- tariat national du travail. Sa mission sera de correspondre au nom de tous les travailleurs unis ; de se procurer de partout les rensei- gnements nécessaires aux données de la statistique, soit particu- lière, soit générale, et de les transmettre aux intéressés sur leur demande. Enfin, cet ensemble de travailleurs a pour mission de ^^résenter au Parlement nos cahiers de revendications élaborées dans nos Congrès ; d'organiser la propagande en faveur de toutes les manifestations ouvrières qui peuvent se produire. Le Secréta- riat national du travail n'aura donc aucun droit directeur ; il ne sera que l'exécuteur des Congrès corporatifs régionaux et natio- naux et ne pourra soulever des questions générales sans en référer à ceux de qui il détient le mandat » (l).

Ce vaste projet, dont une partie sera réalisée, fut critiqué assez vivement, parce qu'il donnait à un Congrès national la tâche de réformer l'œuvre d'un Congrès international : on Gt observer que le Secrétariat national, créé par le Congrès international de Bruxelles (1891), ne pouvait être remanié que par le prochain Congrès international.

Seul, un délégué, Lhermite, mandataire de la Chambre syndi- cale des ouvriers et employés de chemins de fer, paraît avoir eu l'intuition de la Confédération, qui ne devait naître que l'année suivante. Il demanda la fusian des deux Fédérations sous le nom de Fédération nationale des Bourses du Travail et groupes corpo-

(1) Compte rendu, p. 69.

CHAPITRE 1. FORMATION HISTORKJUE DE LA C. G. T. 451

ratifs ouvriers de France. Cette Fédération aurait constitué un Secrélariat national, d'accord avec les Fédérations de métiers : ce Secrétariat, c'était déjà le comité confédéral actuel. L'action cor- porative était ainsi méthodiquement divisée entre les Bourses et les Fédérations. Intéressant, ce projet était encore trouble cepen- dant, car Lhermile mettait sur le même rang, au point de vue de l'adhésion, les Bourses et les Syndicats. Plus tard, les organi- sations seront sériées, hiérarchisées en considération de leur géné- ralité.

La commission du Congrès proposa un projet qui maintenait les trois organisations générales « pour conserver les droits acquis et ne froisser aucune susceptibilité ». Il fut voté.

Aux termes du nouveau statut, l'organisme central était cons- titué par le coyueil national ouvrier, composé de trois délégués de la Fédération des Syndicats, de la Fédération des Bourses et de chacune des Fédérations corporatives, d'un délégué de chacun des groupes collectifs locaux. Le siège de ce conseil était itinérant: il devait se tenir dans la ville du dernier Congrès. C'est dans la crainte des menées politiques que Paris avait été écarté. Quanta son rôle, il était ainsi fixé : statistique du travail et de ses condi- tions en France, intervention dans les grèves, initiative pour la constitution des Fédérations nationales de métiers, organisation, chaque année, d'un 'grand Congrès national corporatif ouvrier réunissant l'ensemble du prolétariat français (Ij.

L'organisation juxtaposait les éléments antagonistes ; elle ne les fondait pas. Quel rôle joueraient respectivement les Fédéra- tions de métiers et les Bourses? Puisque l'on avait décidé l'éga- lité, comment éviter les empiétements de ces divers organismes les uns sur les autras ? Et quelle égalité cahotique qui, sur un même plan, réunissait la Fédération des Bourses, les Fédérations corporatives, les Unions locales et les Syndicats. Mal aménagée, l'institution nouvelle ne fonctionna pas.

Le Congrès corporatif de Limoges (1895) reprit cette oeuvre malvenue au milieu des discordes entre sectes et fractions et essaya de faire l'unité par une Confédération Générale du Travail,

(1) Compte rendu, p. 85.

432 LIVRE IV, LA CONFÉDÉRATION GENERALE DU TRAVAIL

qui ne serait qu'économique. Grande ambition imparfaitement réalisée : en lisant les rapports annexés au compte rendu de ce Congrès, on voit quelle incertitude il y avait encore dans les es- prits sur toutes ces questions, surtout sur cette question de l'unité, dans le moment même les militants essayaient de la réaliser. Les projets les plus variés furent défendus.

Pour Besombes, délégué de la Bourse de Paris(l), « le meilleur moyen d'organiser la classe ouvrière était de la grouper, d'abord, en Syndicats dans toutes les corporations et de réunir ces Syndi- cats en Bourses du Travail ; il est donc urgent pour le prolétariat de créer partout il n'en existe pas des Boursesdu Travail ». Il demandait ensuite à ces ur)ilés locales de se fédérer entre elles « pour arriver à donner au prolétariat une direction unique au point de vue corporatif et économique ». Les Bourses devaient, par conséquent, être les centres du mouvement ouvrier. Opinion très explicable à cette époque, les. Bourses paraissaient être vraiment les organes essentiels de la classe ouvrière ; c'étaient elles, d'ailleurs, que le Gouvernement rendait responsables des désordres : peu de temps avant le (.Congrès, n'avait-il pas ferme les Bourses de Paris, de Roanne et de Cbolet? On doit ajouter que l'attention du prolétariat était attirée sur la Fédération des Bourses par la propagande de Pelloutier, qui en était le secrétaire. Militant infatigable et théoricien de valeur, Fernand Pelloutier avait donné toute son activité au développement de cette forme de concentration ouvrière, exclusivement économique, la seule \ qui se tint vraiment en dehors des querelles politiques. Il était arrivé à des résultats appréciables qui apparaissaient déjà décisifs. Dans ces conditions, c'est tout naturellement que Besombes donna la prééminence à la Fédération des Bourses dans les termes sui- vants : « Les Bourses du Travail devront adhérer sansexception à la Fédération des Bourses; la Fédération des Chambres syndicales et groupes corporatifs devra marcher de pair avec la Fédération des Bourses pour les reveîidicâtioîis économiques. »

Riom, au nom de la Fédération nationale du bâtiment [2), dé-

(1) Compte rendu, p. 89.

(2) Compte rendu, p. 91.

CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA G. G. T. 453

fendit une Ibèse un peu différente, tout en attribuant, comme Besombes, aux divergences politiques les divisions corporatives: mais les Bourses du Travail ne sont plus dans son système que la commission executive des Fédérations corporatives : a Dans chaque localité, les Bourses du Travail forment leurs commissions executives des délégués désignés par chacun des conseils locaux des différenles Fédérations d'industrie ». Quant au comité de la Fédération nationale dés Bourses, il en faisait le grand conseil des Fédérations. « La Fédération nationale des Bourses serait de la sorte, sans conteste et sans partage, l'organe unique et puis- sant du prolétariat organisé économiquement. «Elle « serait ainsi réellement une Confédération nationale des industries ».

Le Secrétariat national du Travail de France, créé au Congrès international de Bruxelles (1891), ne prit pas part au Congrès : il envoya un rapport. Ce rapport était bref : acceptant la nécessité des deux actions, la politique et l'économique, il estimait qu'il fallait les séparer, que les Syndicats devaient s'organiser en Fédé- rations de métiers qui, tinis, eussent formé une « union géné- rale » ; que les Bourses avaient pour devoir de continuer à s'unir en Fédérations, L'Union générale de métiers aurait eu dans ses allributions les « intérêts spéciaieuient corporatifs » et les Bourses les mêmes attributions, mais « au point de vue spécial des be- soins ou des possibilités territoriales ».

Allemane et quelques-uns de ses amis proposèrent (1) de divi- ser le conseil national de la Confédération Générale du Travail en trois sections :

a l""^ section : Fédération des Bourses du Travail ; Fédérations et Unions générales des métiers ; Chambres syndicales et groupes corporatifs non fédérés ;

« 2'' section : comité de la grève générale, constitué première- ment par les délégués des quatre conseils de prud'hommes et secondement, par l'ensemble des travailleurs et employés non jus- ticiables des conseils de prud'hommes ;

« 3" section : Comptabilité et secrétariat ».

Pour les allejnanisles, la section principale devait être la pre-

(1) Compte rendu, p. 102.

454 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

mière, qui « est et demeure la représentation effective des forces ouvrières organisées ». C'esl la solution à laquelle se rattacha le Congrès (art. 9).

La commission d'organisation corporative proposa finalement les dispositions suivantes (1) :

« La Confédération Générale du Travail admet dans ses rangs : les Syndicats ; les Bourses du Travail ; les Unions ouFé déralions locales des Syndicats des diverses professions ou de mé- tiers similaires ; les Fédérations déparleinen laies ou régionales de Syndicats ; les Fédérations nationales de Syndicats de di- verses professions ; les Unions ou Fédérations nationales de métiers et les Syndicats nationaux ; 7" les Fédérations d'industries unissant plusieurs branches de métiers similaires ; la Fédéra- tion nationale des Bourses du Travail ».

Cet article si compréhensif, qui réunissait dans un même orga- nisme tous les groupes corporatifs, faisait-il réellement l'unité? Evidemment non, puisqu'il ne prohibait pas les superfétations de Syndicats de même profession dans une même localité. Le nou- veau groupement présentait d'autres défauts non moins graves.

Les Unions ou Fédérations locales, départementales ou régio- nales des Syndicats de diverses professions ou de métiers simi- laires étaient invitées à désigner chacune un délégué au conseil National ; en désignaient trois chacune des autres organisations : la Fédération des Bourses du Travail, les Syndicats nationaux, les Fédérations nationales de Syndicats de diverses professions ou de même métiers ou de métiers similaires concourant à la même in- dustrie : dans ce statut, les Botirses et les Fédérations n'étaient pas traitées également, malgré l'identité des termes. La Fédéra- tion des Bourses n'avait droit qu'à trois délégués; toutes les Bourses étaient donc représentées par trois délégués, alors que les Fédérations ou Syndicats nationaux avaient droit chacun à trois délégués (art. 9, §§ 3 et 4 des statuts). Inégalité qui fut souli- gnée, au Congrès de la Fédération des Bourses de Tours (1896), par Beausoleil, au nom du comité fédéral (2).

1) Compte rendu, p. 56. (2) Au lendemain du Congrès, un a Comité d'action syndicale » assura

CHAPITRE I. FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 4-30

L'œuvre était imparfailo ; cependant, elle élait importante. Beansoleil, avec un optimiste prophétique, montra que la C. G. T. conslituait déjà une « sorte de Ministère du Travail libre, créé de toutes pièces par l^s travailleurs et pour eux, capable de pouvoir, lorsque les circonstances le commanderaient, organiser la produc- tion et la consommation, en un mot pourvoir en toute éventualité à la vie sociale en substituant les organisations ouvrières confé- dérées à Torganisation capitaliste actuelle » (1).

A la vérité, la nouvelle Confédération appelait surtout des cri- tiques. Claude Gignoux et Victorien Brugnier firent remarquer la multiplicité des Syndicats et des Fédérations enchevêtrés les uns dans les autres, sans méthode; ainsi pourquoi admettre indivi- duellement les Bourses et la Fédération des Bourses? N'était-ce pas une superfétation ? La même superfélation se retrouvait à propos des Fédérations et Unions régionales affiliées en même temps aux Bourses du Travail, aux Fédérations nationales de Syndicats et aux Fédérations de métiers. Outre sa complication, ce système ne pouvait qu'aboutir à l'épuisement financier des or- ganisations ouvrières par des versements multipliés de cotisations en disproportion avec leurs ressources. A tilre de conclusion à leur critique, les rapporteurs demandèrent la suppression de l'adhésion des organisations locales et isolées (2 i, devançant sur ce point l'œuvre des Congrès futurs de la Confédération.

Le Congrès des Bourses n'adhéra pas complètement aux réso- lutions unitaires du Congrès de Limoges. Il vota cette proposi- tion, après avis conforme du comité fédéral représenté par Pelloutier, qui jusqu'à sa mort témoigna toujours de quelque prévention à l'égard de la C. G. T. : « Devant le peu de vitalité dont a fait preuve la Confédération Générale, la Bourse d'Angers propose que la Fédération des Bourses refuse le concours pécu- niaire à cette organisation, ainsi qu'à toute autre organisation cen- trale ».

l'administration du nouveau groupement, en attendant la mise en œuvre des statuts (V. Compte rendu du Congrès confédéral de Tours, p. 28).

t) Rapport au Congrès de la Fédération des Bourses Tours, 1896^; Compte rendu, p. 89.

(2) Compte rendu du Congrès des Bourses de Tours, p. 91.

4oG LIVRE IV. LA CONFKDÉRATION GENERALE DU TRAVAIL

Ce vote, qui entraînait l'abstention de la Fédération, fut indi- rectement rapporté par celle autre décision : « Le Congrès des Hourses du Travail accepte la constitution d'une Confédération exclusivemenl composée des comités fédéraux, des Bourses du Travail et des Unions nationales de métiers, cette Confédération n'ayant pour objet que d'arrêter, sur les faits d'intérêt général qui intéressent le mouvement ouvrier, une tactique commune, et la réalisation de cette lactique restant au soin et à la charge de celle des Fédérations adhérentes qu'elle concerne (1). »

L'unilé restait donc théorique.

Le Congrès confédéral de Tours (1896) (2) n'apporta que des modifications peu importantes aux statuts votés par la Consti- tuante de Limoges. L'adhésion directe des Bourses fut supprimée, mais non les nombreuses superfétations entre Fédérations locales el nationales de métiers divers; quant aux Syndicats isolés, ils ne devaient plus être admis qu'au cas il n'existerait pas de Fédé- ration de leur profession.

Il fut décidé que la Confédération générale du travail serait ad- ministrée par un conseil national composé de délégués (ils de- vaient appartenir eux-mêmes à des groupements confédérés) élus par les organisations adhérentes sur les bases suivantes : trois délégués par Fédération ou Syndical national, un délégué par Fé- dération professionnelle locale et par Syndicat.

Ce conseil nommait son bureau (qui ne comportait pas de pré- sident) (.3) et sept commissions sous les titres suivants: propa- gande, arbitrage, législation, grèves, statistique, journal, admi- nistration. Les statuts prévoyaient de plus une commission de contrôle financier composé de sept membres désignés par les Syndicats de la ville siégeait la Confédération.

Ces commissions ne fonctionnèrent pas, mais cependant la vie de la C. G. T. fut un peu plus active. De 1896 à 1897, avaient adhéré sept Fédérations nationales ou Syndicats nationaux, trois Syndicats ou cercles corporatifs, quatre Unions régionales deSvn-

(1) Compte rendu, p. 98.

(2) Coinpte rendu, pp. 55 et s. ; pp. 175 el; s.

(,3) Keiifer, Secrétaire de la Fédération du Livre, fut nommé trésorier- ïénéral.

CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA G. G. T. 457

dicats (dont celle do Paris), trois Fédérations professionnelles locales (1).

Le Congrès de la Fédération des Bourses qui se liiit à Tours (1896) avait voté, sur la proposition de la Bourse de Versailles, la résolution suivante, qui avait fort amélioré la situation : (( Pour arriver à diminuer la durée des Congrès, le \^^ Congrès des Bourses est d'avis que : Chaque Fédération nationale doit sup- primer de son ordre du jour particulier toutes les questions d'in- térêt général, l'étude de ces questions devant être laissée au Congrès général des Syndicats ; et Que tous les Congrès admiuis- Iralifs doivent se tenir à la même époque et dans la même ville. Pour sanclionner ce vœu, il décide que les futurs Congrès des Bijurses du Travail n'inscriront à leur ordre du jour que les ques- tions intéressant directement le rôle des Bourses du Travail (2). )i

Celte résolution avançait dans une mesure certaine l'unité, puisqu'elle avait pour effet de mettre les deux organisations cen- trales en fonction l'une de l'autre. Les circonstances rapprochaient les deux groupes éi;onomiques, et les vidaient peu à peu de tous leurs éléments politiciens.

Celte même année eut lieu le Congrès international de Londres (1896) où, d'une manière plus violente qu'à Nantes, s'accusa le contrastre entre les Syndicats et les groupements politiques (3). Le contraste fut tel, si grande fut l'impossibilité de se mettre d'ac- cord que la délégation française dut demander au Congrès de constituer deux a nations ». Le Congrès admit cette scission, d'oii deux groupes français : à l'un se rallièrent Jaurès, Deviile, Mille- rau, députés, Lafargue (le gendre de Karl Marx), ancien député, Viviani ; à l'autre, Torlelier, Guérard (Syndicat national des che- mins de fer), Pelloulier, Allemane, leader du P. 0. S. R., Vaillant, députéde la Seine, Pouget, le rédacteur du libertaire /*ère Peinard. Parmi ces délégués, on doit retenir le nom de Tortelier, qui est un précurseur du syndicalisme contemporain. C'est lui qui fit connaître que les travailleurs français s'organisaient éco-

(1) Coinpte re7idu du Congrès corporatif de Toulouse, p. 31.

(2) Compte rendu, pp. 68 et s., 118 et s.

(3) E. GuBRARD, Le Congrès de Londres (1896). Les liévolutionnaires au Congres de Londres (publication des Temps Nouveaux, 1896; .

438 LIVRP IV. LA CONFÉDÉRATION GENERALE DU TRAVAIL

nomiqueiiient, se désintéressant de plus en plus de l'action poli- tique. Mais sa voix n'eut pas décho, ne pouvait d'aille.irs avoir d'écho à une époque les groupements syndicaux étaient encore divisés par tant de rivalités d'ordre politique, ot, en fait, avaient moins d'importance que les groupements à tendances électorales : on doit néanmoins la retenir comme le premier indice de la pro- chaine union économique des groupements corporatifs.

Les rapports entre la Fédération dos Bourses et la Confédéra- tion furent de nouveau très vivement discutés au IV*^ Congrès de la Fédération des Bourses (1897) (1). Si, comme on va le voir, la majorité des congressistes se montra favorable à la Confédération^ quelquos-nns cependant proposèrent la disparition soit de l'un, s/^^)itde l'autre organisme, comme incompatibles. Cette opinion ex- trême fut rejetée. La Bourse d'Alger proposa et fit décider que la « Confédération serait composée exclusivement des Fédérations de métiers et de la Fédération des Bourses. Elle pourra admettre des Syndicats isolés à condition que ces derniers ne puissent faire partie d'une Fédération de métiers ou d'une Bourse. Dans ce cas, la Confédération devra créer une Fédération de métiers » (à).

Tant était grand le désir d'unité, il fut en outre décidé, pour le cas le Congrès confédéral adopterait une solution dilTé- rente, de soumettre la question au roferendum des Bourses, qui la trancheraient immédiatement, sans attendre le Congrès de l'année suivante.

C'est avec difficulté, il est vrai, que le Congrès avait volé l'iidhésion de la Fédération des Bourses à la Confédération : ia difficulté venait de la crainte d'une absorption delà Fédération dans le nouvel organisme. Deux Bourses cependant osèrent de- mander celte absorption, .\ngers et Limoges : à l'unanimité, le Congrès rejeta cette proposition.

Toutes ces tendances vers l'unité encore con fuses se précisent avec beaucoup de netteté au Congrès corporatifde Toulouse (1897). Dans le projet de nouveaux statuts (3) de la Confédération générale

(1) Compte rendu du Congrès de Toulouse 1897), pp. 47 et s. (Le Con- grès se tint les 15, 16, 17 et 18 septembre 18D7).

(2) Compte rendu, p. 66.

(3) Compte rendu, p. 85 et s. Riom était rapporteur.

CHAPITRE I. FORMATION HISTORIQUE DF LA C. G. T. 459

qui fut présenté par la commission de révision, l'unité confé- dérale n'est plus seulement désirée, elle est véritablement orga- nisée : il ne doit plus èlre admis en principe à la Confédération que des Fédérations nationales ou des Syndicats nationaux et ex- ceptionnellement les Fédérations focales de métiers et Syndicats isolés dont les professions ne sont pas constituées soit en Fédéra- tions nationales, soit en Syndicats nationaux, ou dont les Fédéra- tions refusent d'adhérer à la Confédération (art. 1'"', § III). Les vœux du Congrès de la Fédération des Bourses étaient pris en considération. En outre, règle d'une très grande importance au point de vue de l'unité, les superfétations syndicales étaient re- jelées : ne pouvaient adhérer qu'une Fédération par profession, qu'une Union de métiers divers par localité. Quant au comité confédéral, il fut décidé qu'il serait formé par la réunion du co- mité fédéral des Bourses et du Conseil national corporatif com- posé des délégués des Fédérations corporatives nationales. Il n'y apîusqu'un service central unique, scindé il est vrai en deux sections: c'était déjà l'organisation qui sera votée en 1902, du moins dans ses grandes lignes.

Ce Congrès ne détruisit pas l'œuvre des Congrès précédents ; il la compléta. La Confédération est plus méthodiquement agencée : la Fédération devient son élément constituant normal, non pas la Fédération locale, mais la Fédération nationale. Le Syndicat isolé n'est plus admis que très exceptionnellement : les statuts ne l'invitent plus à se fédérer, ils lui en font une obligation ; le traitement de faveur qui lui avait été accordé provisoirement par le Congrès de Tours est devenu caduc.

Les règles constitutionnelles étaient désormais théoriquement précises : leur application montra combien l'organisation ou- vrière était encore peu vivante et en fait peu systématique.

L'action de celte nouvelle organisation no fut pas très in- tense (1). Un des premiers actes du Comité national avait été de lancer une circulaire invitant les ouvriers français à venir en aide pécuniairement aux mécaniciens anglais en grève pour ob- tenir la journée de huit heures. « Camarades, y lisait-on, ce

(. ) Compte rendti du Congrès corporatif de Rennes (1898), pp. 54 et s.

4(i0 LIVRE IV. LA CONFKDKRATION GKNRRALE DU TRAVAIL

n'est pas les travailleurs qui ont élevé les fronlières, et tous les producteurs manuels ou intellectuels, à quelque pays qu'ils ap- partiennent, doivent se considérer comme les fils de cette grande famille : le Prolétariat . »

Dans une seconde circulaire, la C. G. T. (qui sur ce point fit (anse commune avec les Guesdisles) avait conseillé aux ouvriers de rester en dehors de l'affaire Dreyfus. « Nous, travailleurs, les élornels exploités, nous n'avons pas à prendre parti dans ce con- flit entre juifs et chrétiens. Les uns el les autres se valent, puis- qu'ils nous dominent et nous exploitent». Mais, en même temps, elle les meitail en garde contre les manœuvres des adversaires de la République, « la juiverie cosmopolite et les financiers cléri- caux ». « La République, principe indispensable des futures émancipations sociales, est en péril ». D'autres circulaires furent lancées en faveur des ouvriers de l'industrie lainière et des che- minots, alors à la veille d'une grève.

A ce moment, avaient adhéré à la Confédération 793 organi- sations ; mais plusieurs d'entre elles ne s'acquittèrent pas de leurs obligations ; aussi, tout compte fait, elle ne toucha que 1.072 fr. 65. Le 12 septembre, il lui restait en caisse 619 fr. 35. Autre symptôme de faiblesse: le rapport confédéral au Con- grès citait des articles entiers d'Urbain Gohier, de Vaillant, de Jaurès; il avait une allure politicienne. Un délégué, Constant, de l'Union syndicale des travailleurs de Brest, le fit remarquer n m sans violence : c Dans mon opinion, ce rapport, qui quel- quefois blàm'!' l'ingorance de la politique et des politiciens, n'est lui-même qu'un long programme politique. Qu'y trouvons-nous, en effet ? Des manifestes révolutionnaires, des circulaires, des placards pour l'affaire Zola. Est-ce que nous avons pour mission spéciale decombaltre le sabre et le goupillon au nom de la Con- fédération? Eh bien! je vous le dis carrément, si c'est tout ce que vous avez pu faire jusqu'à présent, c'est bien piteux » (1).

Ce déséquilibre confédéral se manifesta violemment au cours des séances du Congrès de Rennes (1898). Le secrétaire du Co- mité national de la Confédération, Lagailse, attaqua, non sans

(1) Compte retidu, p. 120.

CHAPITRE I. FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 461

quelque vilenie, le secrétaire de la Fédération des Bourses, Pel- loulier. Par là, il apparut clairement combien l'unité était encore fragile. Lagailse, dans sou rapport passablement haineux, ra- ntiena tous les incidents à une cause unique, la crainte qu'aurait eue Pelloutier de voir « la Confédération absorber en partie les or- ganisations cotisantes..., grave danger pour le traitement de Itur secrétaire » (i).

Pelloutier n'eut pas de peine à se disculper. Il expliqua fort bien la véritable cause du conflit, qui était d'ordre général : elle était tout entière dans l'inégalité de puissance et parlant de mé- thode des deux organisations, l'une très prospère, ancienne déjà, la Fédération des Bourses, l'autre débutante, la Confédération. « Or, qu'on imagine en présence les délégués de quelques Unions de métiers adhérentes au conseil national corporatif et les délé- gués des Bourses du Travail : ne sent-on pas aussitôt l'incompa- tibilité de leurs programmes respectifs : l'un d'organisation, l'autre de développement, la dissonance de leurs conceptions, la divergence de leurs moNcns et de leurs méthodes? Les hommes ainsi rapi)rochés ne parlent pas la même langue et ne pourraient s'entendre qu'à la condition, les uns d'adopter la langue déjà si complexe de leurs camarades, les autres de revenir au rudiment de la propagande et (abandonnant pour quelques années la cause des Unions de Syndicats) de refaire pour les Unions de métiers l'œuvre accomplie par eux de 1892 à 1895 » (2). Quelques délé- gués crurent que la question serait réglée par la démission des deux adversaires, mais si Lagailse offrit la sienne, Pelloutier, qui avait mis sa vie dans la Fédération des Bourses, s'engagea seulement à ne pas être le délégué des Bourses au comité na- tional. Finalement, chacun reprit sa liberté. Une commission dut être nommée pour reviser l'œuvre du Congrès de Toulouse: Riom, de la Fédération du bâtiment, en fut le rapporteur.

La commission demanda la séparation des deux organisations, si péniblement raccordées par les statuts communs votés à Li- moges. « S'efTorçant à faire cesser tout conflit el persistant à con-

(1) Compte rendu du Congrès de Rennes, p. 68.

,2) 1892 : date de la fondation de la Fédération des Bourses ; 1895 : date de la fondation de Confédération Générale du Travail,

4(12 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉxÉRALE DU TRAVAIL

server les organisations existantes et à travailler à leur dévelop- pement, la commission s'est inspirée de la nécessité de laisser dans leurs rôles respectifs distincts les deux formes de groupe- ment syndical. »

Le Congrès accueillit le projet de la commission : arrêt dans le développement de l'unité ouvrière, il correspondait à de pro- fondes divergences ouvrières dont le conflit entre Pelloutier et Lagailse n'était qu'une expression.

« Sans considérer l'appoint de la Fédération des Bourses du Travail comme nécessaire à la Confédération, la commission, ajoutait Riora, admet que les deux organisations, tout en restant absolument autonomes, puisssent se réunir par intermittence et dans les cas urgents, lorsqu'elles en éprouveront le mutuel désir.

(( La rivalité se transformera alors en émulation, la Fédéra- tion des Bourses, en tentant de faire adhérer les Fédérations de métiers existantes, et en en créant il n'en existe pas. »

Eli se séparant, les deux organisations conservèrent le moyen de s'unir à l'occasion ; mais union qui n'avait plus rien de per- manent. Pour ne pas interrompre, au moins dans les mois, la tradition inaugurée à Limoges, la commission « émettait le vœu que toutes les Fédérations de métiers adhérentes soient autorisées, ainsi que la Fédération des Bourses du Travail, à ajouter à leur titre respectif le titre générique de Confédération générale du Travail ».

Par ce vote, la Confédération ne constituait plus qu'un lien moral entre les deux organismes, mais il faut remarquer avec Braun (Fédération de la métallurgie) que le Congrès se rendait compte plus ou moins clairement qu'il n'avait pris qu'une me- sure provisoire : « On sera obligé de les réunir à nouveau. Le Congrès de Rennes n'aura donc pas fait de bonne besogne » (1).

Braun prévoyait juste.

Au retour du Congrès de Rennes, les membres du Comité con- fédéral trouvèrent à Paris une grève des terrassiers qui battait son plein. Elle avait entraîné derrière elle toutes les catégories du bâ- timent. Le moment semblait propice pour une grève générale

(1) Compte rendu du Congrès, p, 279.

CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA C, G. T. 463

dont le principe avait été volé aux Congrès précédents : n'en- traînerait elle pas l'arrêt des travaux de l'Exposition universelle, avec sa répercussion politique et économique tant en France qu'à l'étranger 1

C'est du Syndicat des chemins de fer que le prolétariat atten- dait le signal qui devait déclaneher toutes ces conséquences. Or, au cours d'une des réunions du comité, le secrétaire général Lagailse, qui était en même temps secrétaire-adjoint de ce Syn- dicat « déclara, à la grande surprise des délégués présents, que la grève des chemins de fer n'aurait aucune suite parce qu'ils n'étaient pas prêts pour la faire ; et il ajouta qu'au cas le Syn- dicat national des chemins de fer décréterait la grève il donnerait sa démission de secrétaire-adjoint. » Mal impressionnés par ces paroles, les délégués décrétèrent néanmoins la grève ; mais avisé, le gouvernement arrêta les circulaires qui l'annonçaient aux or- ganisations. Le mouvement échoua.

Relevé immédiatement de ses fonctions de délégué au Comité fédéral par le Syndicat national des chemins de fer, Lagailse, qui prétendait rester au comité, en qualité de délégué d'un Syn- dicat de mineurs de la Vendée, et conserver ses fonctions de se- crétaire général, fut l'objet d^une plainte formelle de « trahison » de la part de son Syndicat. 11 donna alors sa démission après avoir refusé de s'expliq-uer. Le comité rejeta sa démission et le révoqua (i).

Le rapport général lu nu Congrès confédéral de Paris (1900) constata qu'à la suite du départ de Lagailse « l'ardeur des délé- gués à assister aux séances du comité se fit sentir de nouveau; bientôt les séances devinrent complètes et alors chacun se mita la tâche hardiment ». Et, conformément à une décision du Congrès de Rennes, le comité organisa un Congrès de la prud'hommie, qui se tint du 15 au 17 juillet 1899.

D'accord avec l'Union des Syndicats de la Seine et la Fédération des Bourses, le comité confédéral prépara le Congrès de la Fédé- ration des Bourses, le Congrès national corporatif, le Congrès in->

(1) Rapport au Congrès confédédéral de Paria (1900), Compte-rendu, p. 23.

4Gi LIVRE IV, LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE^DU TRAVAIL

lernalional corporatif. Tous ces Congrès eurent lieu à Paris en 1900, l'année de TExposition universelle.

Le Congrès des Bourses (1) se posa la question issue des déci- sions de Rennes : « La Fédération adlu-rera-l-elle à la Confédéra- tion accompagnée des Bourses du Travail, des orgaiiisaliuns lo- cales et départementales, des organisations isolées? »

Prenant le premier la parole, Pelloutier s'opposa à toute adhé- sion : il la rejetait parce que le conseil corporatif avait à s'occuper de la création et du développement des Fédérations de métiers, points d'organisation « en dehors des études et du sujet dont s'etrt occupée jusqu'ici » la Fédération des Bourses. L'argument fut repris par la plupart des congressistes : « Ces deux organisations doivent marcher de pair, disait le délégué de Lyon, et faire cha- cune son travail, mais non se confondre ». Le délégué de Cons- tantine alla jusqu'à demander l'exclusion des Bourses qui adhé- reraient individuellement à la Conlédéralion ; opinion qui d'ailleurs resta isolée. D'autre part, Pelloutier faisait remarquer « qu'une superfétalion d'adhésions résulterait de l'adhésion de la Fédération, puisqu'aux termes des statuts confédéraux la même organisation serait représentée trois ou quatre fois : comme Syndicat, par la Fédération locale, .3° par la Bourse du Travail, par l'intermédiaire de la Fédération des Bourses ; c'est inadmis- sible, conclut-il, c'est un projet ridicule ».

Conformément aux propositions du comité fédéral, le Congrès se prononça contre l'adhésion du comité fédéral des Bourses à la Confédération. L'œuvre du Congrès de Rennes était maintenue, mais ce vote, pas plusque celui de 1898, n'impliqua une scission : les deux comités, celui de la Confédération et celui de la Fédéra- tion des Bourses, restaient libres de se réunir pour la discussion des questions d'ordre général. Les deox organisations s'alliaient, elles ne fusionnaient pas. Au fond, dans ce statu qiio, il y avait progrès sensible, non en théorie, mais en fait. Au début, la colla- boration avait paru impossible, mais depuis deux ans, Pelloutier le remarquait lui-même, toute cause de dissentiment avait pro- gressivement disparu entre les deux comités, « ce qui prouve

(1) Compte rendu, pp. 22 et s.

CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA G. G. T. 465

bien, ajoutait-il, que la difficullé n'était née qu'à cause du ci- toye.i Lagailse, qu'il a fallu exécuter, et qui a quille la Confédé- ration après s'élre conduit malproprement». Explication évidem- ment insuffisante, car si la tendance à l'unité avait été vraiment forte, elle eût naturellement éliminé ces rivalités individuelles, sans en souffrir à ce point.

On trouvera une preuve de l'unification progressive des ten- dances dans la proposition du délégué de la Bourse de Tours qui demanda que les Bourses « fissent une propagande active parmi les Syndicats afin de les pousser à entrer dans leur Fédération nationale professionnelle pour adhérer à la Confédération et à stimuler les Syndicats non fédérés en industrie. » Le Congrès ac- cueillit cette proposition qui formulait une des règles futures de la Confédération, et cet accueil était le gage d'une union pro- chaine (1).

Le Congrès corporatif n'apporta pas de modiQcations aux sta- tuts : il faut en retenir un débat sur les Fédérations de métier et d'industrie. Après un efforl contre les Fédérations de métier, le Congrès décida que les deux formes de groupement continue- raient à être admises à la C. G. T. (2).

Aussitôt (3) après le Congrès de Paris, Renaudin, de la Fédé- ration des cuirs et peaux, fut nommé secrétaire de la Confédéra- tion ; le 21 avril 1901, Guérard, du Syndicat national des che- mins de 1er, lui succédait. Guilhem, de la Fédération nationaU? des employés, et Biffait, de la Fédération du cuivre, étaient élus trésorier et trésorier-adjoint ; Gérard, de la Fédération de la voi- ture, archiviste.

Dix nouvelles Fédérations font adhésion : au 31 août 1901, la Confédération comprenait 28 Fédérations.

Le XI® Congrès des Bourses, tenu à Nice en 1901, reprit la dis- cussion sur les rapports entre les deux organisations (4), mais peu s'en fallut qu'elle ne fut esquivée, la question préalable ayant été posée par la Bourse d'Alger : 20 voix se prononcèrent contre

(1) Pelloutier mourut peu de temps après ce Congrès, le 13 mars 1900.

(2) Compte rendu du Congrès, p. 149 et s., p. 209 et s.

(3) Compte rendu du Congrès corporatif de Lyon, p. 27 et s.

(4) Compte rendu, p. 38 et s.

Maxime Leroy 30

466 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

la question préalable, 19 pour, et il y eut 12 abstentions. G. Yvetol, secrétaire fédéral, contesta la valeur du vote qui cependant de- meura acquis : élève de Pelloutier, il manifesta, lui aussi, la crainte que la fusion n'eut des « conséquences funestes » pour la Fédération.

C'est sur l'initiative de la Bourse du Travail d'Aixque la ques- tion de la fusion avait été mise à l'ordre du jour : elle demandait la confusion des deux organismes « au profit » de la Confédéra- tion. Mais la Bourse ne s'étant pas fait représenter au Congrès, il fut décidé que son projet ne serait pas discuté.

Cette initiative avait vivement ému la Fédération, qui la con- sidéra comme un acte d'indiscipline. Le comité fédéral reprochait à la Bourse d'Aix d'avoir correspondu directement avec les autres Bourses, sans même l'en informer. Son mécontentement, il l'avait exprimé dans une circulaire : « Le comité fédéral ne prétend pas empêcher les Bourses du Travail de mettre des questions à l'ordre du jour, mais il trouve étrange qu'une Bourse consulte d'elle- même les autres Bourses, alors qu'il eut été logique d'en avertir le Comité fédéral d'abord qui eut fait le nécessaire ». 11 mettait les camarades de Bourses en garde contre « une manœuvre ten- dant à faire disparaître un aussi précieux organisme qu'est celui de la Fédération » et les invitait « à lire et relire les discussions des derniers Congrès ».

Au surplus, décidé à s'en tenir aux décisions du Congrès de Rennes, il citait pour terminer la conclusion de la commission de revision des statuts : « La Commission pense que la question d'étiquette ne doit pas fournir un prétexte aux dissentiments et elle émet le vœu que toutes les Fédérations de métier et d'indus- trie adhérentes soient autorisées, ainsi que la Fédération des Bourses du travail, à ajouter à leurs titres respectifs lo titre géné- rique de Confédération Générale du Travail ».

Vaines précautions, car après que le projet d'Aix eut été écarté, Niel, délégué de la Bourse de Montpellier, prit la parole pour en exposer un autre sous le litre a d'unité ouvrière ». C'est son o()i- nion qui finalement triompha au Congrès corporatif de Mont- pellier, où l'unité, préparée par tous les Congrès précédents, fut enfin votée.

CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 467

Pour Niel, l'unité ouvrière ne peut être opérée que par la Con- fédéralion, réunion des deux organisations centrales : Fédération des Bourses, Union des Fédérations. A la base, cette fusion doit être faite par l'adhésion de chaque Syndicat à sa Bourse et à sa Fédération, en haut, par la réunion des deux comités fédéraux et l'unité de Congrès. Tant que cette réforme ne sera pas réalisée, ajoiilait-il, « le mouvement ouvrier aura deux tètes, deux cer- veaux qui pensent séparément», c'est-à-dire qu'il sera désor- donné, incohérent et contradictoire. Celte Confédération aurait pour objet d'unir, sans les confondre, les deux grandes organisa- tions dont les fonctions doivent rester et resteront distinctes ; elle n'entraînera pas une centralisation autoritaire, la formation « d'un Etat dans l'Etat, qui aurait des pouvoirs suffisants pour peser sur les masses et imposer nos volontés ».

Avantages de la fusion : économie, parce que seront restreintes les dépenses ; puissance, parce que l'organisation sera compacte et disciplinée ; révolution enfin : seule elle permet la grève géné- rale : a Si vous restiez divisés, vous ne l'obtiendriez pas. »

Il y eut de nombreuses critiques formulées contre la conception de l'unité qui reprenait d'anciens votes que le temps avait éprouvés. Au fond, toutes se ramenaient à la vieille crainte de voir la Fédération des Bourses disparaître; aussi, toutes con- cluaient à l'opération inverse : la fusion de la Confédération dans la Fédération des Bourses.

Le Congrès refusa de se prononcer sur la question et vota l'ordre du jour présenté par la Bourse d'Orléans qui tout d'abord rejetait le projet d'Aix. Il ajoutait : « D'autre part, après la dé- monstration d'unité ouvrière faite par Montpellier (Niel), laquelle a été intéressante, et qui n'a rien de commun avec la proposition d'Aijc, le Congrès décide qu'une élude approfondie de ce projet sera soumise par le comité fédéral à toutes les Bourses du Travail avant la réunion du prochain Congrès. A ce dernier incombera le soin de définir celte unité ».

Aucun des précédents Congrès des Bourses n'avait encore ma- nifesté pareille sympathie pour l'unité; mais on doit dire que celle-ci s'imposait plus qu'elle n'était désirée cordialement. On peut donc écrire que l'unité se fera un peu malgré la Fédération

468 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

des Bourses, car elle n'ignorait pas que la nouvelle constitutioo lui enlèverait sa qualité d'organisation centrale du prolélarial. Ce n'est cependant pas contre ses principes que la Confédéralion va être créée : Niel fit remarquer qu'une Bourse n'est pas autre chose qu'une petite confédération locale, la grande Confédération devant être considérée comme une extension des principes d'ac- tion et de la méthode d'organisation des groupements locaux.

Le Congrès se refusait à conclure : le dernier mot il dt^mandait aux Bourses de le dire. En fait, il adhérait implicitement au projet du délégué de Montpellier, puisqu'il décidait en fin de séance a que les délégués qui assisteront au Congrès de Lyon (le congrès corporatif) s'ejigageîit à défendre la proposition d'unité ouvrière adoptée au Congrès de Nice..., que si le Congrès de Lyon ne s'engage pas à discuter l'unité ouvrière dans le même sens adopté par le Congrès de Nice, \e statu quo sera maintenu ». Le Congrès corporatif de Lyon (1901), fut singulièrement activé le mouvement vers l'unité (t), eut à décider entre quatre projets. 11 y avait d'abord celui qui maintenait le static quo : aux termes de ses statuts, la C. G. T. admettait, concurremment, on s'en souvient, les Fédérations nationales de métier et industrie, ' les Fédérations locales et départementales, les Syndicats isolés dont les professions n'étaient pas constituées en Fédérations ou dont les Fédérations se refusaient à adhérer à la Confédération. < Dans son projet, le Comité confédéral faisait disparaître cette con- fusion; un projet analogue était proposé par l'Union métallur- giste de l'Oise ; celui-ci demandait que ne fussent accueillis que les Syndicats qui se grouperaient ensuite en sections d'industrie. Il y avait enfin le projet de Niel, dont les grandes lignes avaient été indiquées au précédent Congrès des Bourses. « En attendant, dit le secrétaire de la Bourse de iMoulpellier, la transformation complète du monde, en attendant l'instauration de la société com- muniste, en attendant que les prêtres, les soldats, les rois, les ministres, les iugeurs, les notaires, les avoués et tous les inutiles ne soient transformés en de simples producteurs, croyez m'en,] camarades, faites d'abord l'unité ouvrière pour les Syndicats. »

(1) Compte rendu, pp. 79 et b., 180 et b.

CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 469

A la base de l'organisation, il mettait le Syndical; au-dessus, la Bourse du Travail ; puis, « montant d'un degré de plus », les Fédérations; « enfin, quatrième et dernier dpgré, la Confédéra- tion Générale du Travail, synthèse de l'union ouvrière ».

Dans cp système, la Fédération des Bourses cessait d'Atre l'or- ganisme central ; elle ne devait plus être qu'une section de la Confédération, la réunion des Fédérations nationales formant une seconde section.

« A l'unité de but doit correspondre l'unité d'organisation : une seule administration divisée selon la bonne méthode du travail, un seul Congrès, un seul budget ». Le but ? « La grève générale et... le reste ».

D'accord sur la nécessité de l'unité, les congressistes différaient d'avis sur la manière de la réaliser. Le point litigieux n'était plus dans la rivalité des Bourses et des Fédérations corporatives : le litige tournait alors autour de la question des Fédérations régio- nales ou locales de métiers divers : devait-on les admettre dans la Confédération ? Le projet du comité confédéral les excluait comme grevant inutilement le mécanisme syndical d'un rouage superfétatoire : puisque les Bourses sont les véritables Fédérations locales, admettre des Fédérations régionales quand déjà une Bourse existe, n'était-ce pas faire appel aux mêmes éléments pour le même objet et en cas d'adhésion les obliger à une double cotisation ?

Besset, délégué de la Fédération du sud-est, et Lauchiré, dé- légué de la Fédération de la Gironde, se firent les défenseurs des Fédéralions locales et régionales de métiers di^'ers. « Le rôle des Bourses du Travail, dit notamment Lauchiré, est purement admi- nistratif, et quoique cotte institution amène le groupement dans un même local des Syndicats de chacune des villes, 'il ne peut de- venir, sans danger de suppression, offensif ou défensif à l'égard des pouvoirs publics. » C'est cette opinion qui l'emporta, tout autant pour les raisons de tactique défendues par Lauchiré que par l'obligation l'on n'était de ne procéder à l'unification que par étapes: 250 voix se prononcèrentpour l'admission des Fédérations régionales de métiers divers, 190 contre, et 9 bulletins blancs (1).

(1) Cofnpte rendu, p. 187.

470 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

C'est un point qui sera revisé dans un sens synthétique : les Bourses locales seront maintenues, mais deviendront les éléments constituants des Unions régionales.

La question de l'adhiésion de la Fédération des Bourses à la Confédération fut réservée : la solution administrative n'étant pas mûre encore, c'était aux Congrès suivants, au Congrès des Bourses d'Alger et au Congrès de la Confédération de Montpellier, que la solution définitive était renvoyée ; dernière remise (1).

La discussion fut d'abord reprise au Congrès des Bourses d'Alger (1902). Hésitante jusqu'alors, la solution va se préciser au moins partiellement ; hostiles, les congressistes vont arrivera l'entente ; encore vives, les craintes qu'avait manifestées la Fédération sur son éviction par la Confédération se sont très atténuées; l'instinct de l'unité de la classe ouvrière devient de plus en plus impérieux. C'est encore Niel qui le preinier prit la parole. Il n'apporta pas d'arguments nouveaux, mais sa pensée est plus claire, sa parole plus convaincante ; on sent qu'une conviction générale l'anime ; il est la voix d'un groupement ; les applaudissements du Congrès montre quelle harmonie profonde unit l'orateur et les délégués.

D'autres projets furent présentés. La Bourse de Levallois sup- primait les Fédérations par prétérition : elle basait toute l'unité sur les Bourses fédérées, avec un comité central dit confédéral. La Bourse de Saint-Quentin, se ralliant au projet présenté par Briat, délégué de la Chambre syndicale parisienne des ouvriers en instrument de précision, ainsi d'ailleurs quela Bourse d'Alger, se prononçait pour l'entente entre les deux organisations, mais contre leur fusion, La Bourse de Lyon demandait, reprenant un vieux projet, la disparition de la Fédération des Bourses. La sup- pression faite, « tous les services de la Fédération des Bourses seraient régis, disait-elle, par un comité confédéral composé comme suit : trois délégués de chacunedes Fédérations nationales ou des Syndicats nationaux, ainsi que des branches d'industrie constituées dans la Fédération ; deux délégués de chacune des

(l) A la suite du Congrès de Lyon, le bureau de la C. G. T. fut ainsi constitué : Secrétaire confédéral, Victor Grieffuelhes (des cuirs et peaux); secrétaire-adjoint, Pouget (des employés); trésorier, Guilhem [Voix du jyeuple, 1901, n°^ 55 et 57).

CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 471

Fédérations régionales ou locales ; un délégué de chacun des Syn- dicats admis isolément jusqu'à ce qu'ils soient constitués en sec- tions d'industrie ; enfin, d'un délégué par Bourse du Travail ».

Le secrétaire fédéral, parlant en son nom et au nom di^ la Bourse de Bagnères do Bfgorre, demanda, lui aussi, la collabora- tion des deux organisations. « La Confédération, dit-il, serait constituée en deux sections : section des Bourses du Travail ou Fédération des Bourses ; section des Fédérations de métier ou d'industrie et Syndicats isolés ». Mais cette collaboration admise, Georges Yvelot réclamait la plus grande indépendance pour les deux sections. La collaboration, il prévoyait qu'elle aurait pour organes trois commissions formées, par parties égales, de membres de chacune des deux sections : la commission de con- trôle des opérations financières, la commission du journal syn- dicaliste la Voix du Peuple, la commission de la grève générale, La Bourse de Poitiers demanda, et après elle la Bourse de Paris, que l'unité se fît par la double adhésion de chaque Syndicat à sa Bourse et à sa Fédération : c'est la solution, depuis si longtemps défendue, qui sera admise définitivement. « C'est de l'autori- tarisme nuisible, riposta le délégué de la Bourse d'Alger, dès qu'il entendit l'énoncé de cette double obligation ; et le délégué de Poitiers, à son tour, reprocha au délégué de Paris, qui criti- quait la superfétation des organismes similaires, de proposer o une mesure anti-libertaire ». Interruptions intéressantes à noter, en passant, car elles marquent bien la tendance d'esprit commune aux militants OHvriers en même temps que la direction du mou- vement syndical : ils ont la crainte d'une reconstitution de la hié- rarchie, de l'autorité.

Le rapport de la commission posa ces règles : collaboration étroite, mais non fusion, des deux organismes, unité de Congrès, dualité des budgets; unité syndicale: «Le principe de l'unilé ouvrière ne peut en rien entraver la liberté de chaque syndiqué. Mais il doit être entendu que, dans une ville, il est de toute im- portance qu'il n'y ait qu'un Syndicat de même profession. Les sections de 1 unité ouvrière devront faire tous leurs elTorts pour que les Syndicats de même profession existant dans une même ville fusionnent au plus tôt ». Knfin, les Syndicats n'étaient tenus qu'à

472 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

une adhésion, soit à une Fédération nationale, soit à une Bourse : revenant au vole du Congrès corporatif de 1893, le Congrès con- fédéral de Montpellier exigera la double adhésion.

L'ensemble du projet fut adopté par les 64 Bourses adhérentes.

La discussion avait été courte tant les délégués étaient una- nimes, ne différant guère que sur des points de détail. A la dis- cussion, les anciennes crainles avaient disparu : la nécessité de faire l'unité élail devenue pressante, inexorable. L'entente se fai- sait enfin.

Au Congrès confédéral tenu à Montpellier (1), quelques jours après celui d'Alger, une seule organisation, laChambresyndicale des ouvriers maçons et professions similaires de Reims, se déclara hostile à l'unité, non en principe, mais en considération de la variété de tactiques et du danger qu'il y avait à ne donner qu'une tète à l'organisation ouvrière, ainsi plus facile à circonvenir et à « corrompre ». « Nous ne voyons pas l'unité possible à l'heure actuelle les militants de la cause ouvrière, déjà si peu nom- breux comparativement, sont loin d'être daccord sur les moyens de lutte ; ce serait aller à l'aventure en voulant (rop vite centrali- ser noire mouvement. »

Niel, qui avait été chargé par le Congrès d'Alger de défendre le projet d'unité de la Fédération des Bourses, répondit en rappelant l'évolution de l'organisation syndicale vers l'unité par ses groupes de moins en moins spécialisés et locaux : l'unité, il montra qu'elle était vraiment l'œuvre de la nécessité, nécessité |)lus visible à chaqueCongrès les discussions sont chaque année reprises avec plus de précision et d'ardeur. Voilà le fait: une seule chose est à craindre, c'est que ce mouvement de concentration n'amène la constitution d'une dictature. Mais centralisation et autorité s'ap- pellent-elles fatalement ? Le fédéralisme est-il incompatible avec 1 unité ? L'unité confédérale doit-elle absorber la liberté des é\(- menls qui la constitueront? A ces questions, le rapporteur répon- dait : « La peur de la concentration ne se comprend plus dans une organisation générale, chaque rouage conserve sa liberté absolue, chaque fraction d'organisation son autonomie person-

(1) V. la discussion au Compte rendu du Congrès, pp. 11 et s.

CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA C. G. T. 473

nelle... Et puis, qu'en tendez-vous au juste par ce mot si effrayant de centralisation ? Et si je vous disais que vous êtes aussi centra- lisateurs que moi ? Est-ce que lorsque vous voulez faire com- prendre, à ces Syndicats d'un même tnélier ou d'une même industrie, qu'ils se feront plus rapidement rendre justice en se fédérant, ne désirez-vous pas q:ie tous les Syndicats se fédèrent ? Et n'est-ce pas de la centralisation ? »

L'effort de centralisation va du Syndicat aux Fédérations, aux Bourses «jusqu'à son suprême degré », la Confédération ; effort ex|)rimant, tout en bas, les revendications spécifiquement corpora- tives et, tout en haut, les revendications qui sont communes à tout le prolétariat.

11 concluait ainsi : «Il n'y aura unité d'action qu'autant qu'il y aura unité de but et de pensée ».

Bourchet, secrétaire de la Fédération du Cuivre, rapporteur, appuya ces considérations en ajoutant : « Il faut un organisme central; cela paraît acquis. Doit-il être la Confédération ou la Fé- dération des Bourses? Pour la direction du mouvement social, pour son indépendance en conformité avec les besoins actuels, je me prononce pour la Confédération (Applaudissements). »

Le princijjsl argument en faveur de la Confédération, Bourchet le tirait de la dépendance sont les Courses par les subventions municipales : les Bourses ne sont pas autonomes, u Les Bourses oui reçu sur les budgets municipaux près de trois millions et demi pour leur aménagement. Les subventions municipales les ali- mentent de 350.000 francs annuellement, auxquels viennent se joindre environ 15.000 de subventions départementales. <]e sont ces crédits qui font leur vie, et il serait trop simple de jeter le trouble el la désorganisation dans noire rouage principal si celui-ci était la Fédération des Bourses. »

L'ancienne question d'unité liquidée, d'autres questions liti- gieuses se présentèrent, nombreuses : rapports entre Bourses et Fédérations, rapports entre Fédérations nationales et Fédérations régionales, rapports entre Unions locales el Bourses, rapports des Syndicats isolés avec la Confédération, enfin, rapports entre la Fédération des Bourses et la Confédération considérée comme Fédération des Fédérations,

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47 i LIVRE IV. LA CONFEDERATION GENERALE DU TRAVAIL

La Commission, qui avait pris pour base de ses discussions un projet présenté par le Syndicat des mélallurgistes de l'Oise {\) et les discussions du Congrès d'Alger, essaya de résoudre ces ques- tions, sauf la dernière, dans un article ainsi conçu (2) :

«La Confédération... est constituée par: les Fédérations nationales leur défaut les Fédérations régionales) d'industrie et de métier, les Syndicats nationaux ; les Bourses du Travail considérées comme Unions locales, départementales ou régionales de corporations diverses ; 3' elle admet, en outre, les Syndicats dont les professions ne sont pas constituées en Fédérations d'in- dustrie ou de métier ou dont la Fédération n'est pas adhérente à la Confédération Générale du Travail ».

Cet article éliminait les Fédérations régionales de métiers di- vers : on revenait sur le vote du Congrès de Lyon. Or, un assez grand nombre d'Unions régionales existaient encore ou co- existaient à côté des Bourses. Exclues, elles protestèrent par la voix du Lyonnais Boisson, délégué de la Fédération du Sud-Est, qui fit connaître que son organisation allait se trouver éliminée par la Bourse du travail de Lyon. Il demanda l'adhésion pour les Unions locales et les Fédérations régionales.

Darme, d'accord avec Bourchet et avec Bousquet, combattit la proposition de Boisson, <i car, par exemple, pour ne citer qu'un fait, le Syndicat des Tramways de Lyon, que je repré- sente, disait-il, serait représenté trois fois à la Confédération ; d'abord par la Bourse de Lyon, ensuite par la Fédération des Syndicats du Sud-Est et, enfin, par la Fédération des Trans- ports ». Pour éviter ces superfétations et dans un esprit de conciliation, Delesalle demanda une petite adjonction au de l'article : « et sans qu'il y ait superfétation ». De celte façon, les Fédérations régionales n'étaient pas absolument exclues, mais seulement en cas d'existence d'une Union locale ou Bourse. L'article 2 fut voté avec la modification défendue par Delesalle : en fait, c'était encore la condamnation des Fédérations régionales, mais avec des formes. Les Congrès suivants la reviseront.

L'article 3 faisait une obligation à chaque Syndicat d'adhérer

(1) Publié dans la Voix du Peuple, 95.

'2) Rapport sur l'unité, Co^npte rendu du Congrès, pp. 140 et s.

CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA G. G. T. 47S

non seulement à sa Bourse, mais encore à sa Fédération corpo- rative. C'est l'article unitaire par excellence : « Nul Syndicat ne pourra faire partie de la Confédération s'il n'est fédéré naliona- lement et adhérent à une Bourse du Travail ou à une Union de Syndicats locale, départementale ou régionale de corporalions di- verses. Toutefois, la C. G. T. examinera le cas des Syndicat*^ qui, étant Irop éloignés du siège social de leur Union locale, régionale ou départementale, demanderaient à n'adhérer qu'à l'un des deux groupements nationaux cités à l'article 2. Elle devra, on outre, dans un délai d'un an, engager et ensuite mettre en demeure les Syndicats, les Bourses du Travail, Unions locales, départemen- tales, régionales, les Fédérations diverses de suivre les clauses stij)ulées au § l"du présent article. »

L'article fut voté sans discussion : il terminait une ancienne controverse, une évolution déjà longue. Il reliail entre eux les deux sortes de groupements jusque-là plus ou moins hostiles, basés l'un sur une considération géographique, l'autre sur une considé- ration professionnelle, l'un réalisant la solidarité locale entre des professions diverses, l'autre la solidarité professionnelle à un point de vue national, au moyen d'une organisation générale participant au caractère des Bourses, par sa composilion pluri- professionell3, et au caractère des Fédérations, par son exten- sion à tout le pays. L'unité était désormais faite (1).

Le vote sur « l'ensemble du projet d'unité ouvrière » (2), comme dit le compte rendu, donna les résultats suivants : vo- tants : 444 ; majorité absolue: 223 ; pour: 440 ; contre : 1 ; bul- letins blancs : 44 ^3).

Les nouveaux statuts devaient être intégralement appliqués à partir du i*^'" janvier 1904. Un terme d'une année était donc ac- cordé aux diverses ora;anisations peur se mettre en règle ; il fut insuffisant. Le rapport du comité confédéral au Congrès de Bourges (1904) constata, en effet, que « le nombre de Syndicats n'ayant pas satisfait aux obligations confédérales était assez

(1) Ce vote fut « confirmé » par la Conféreuce des Fédérations et Unions locales tenue en i9il [Voix du Peuple, 1911, 563).

(2) Govnpte rendu, p. 196.

(3) Voir le détail des votes : Compte rendu, pp. 282 et s.

i7(j LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNRRALE DU TRAVAIL

élevé » (I). Les Syndicats qui se bornèrent à n'adhérer qu'à leur Bourse ou à leur Fédération furent maintenus sur les contrôles, mais l'entrée du Congrès leur demeura fermée.

Malgré ses flottements d'ordre statutaire, la viede la G. G. T. fut très active pendant toute la période qui suivit ; il faut même dire quec'estde 1902 à 1904 qu'elle se constitua effectivement. Des campagnes vigoureuses contre les bureaux de placement et pour l'extension de la prud'homie aux employées mirent enjeu tous les ressorts syndicaux ; on vit qu'ils étaient bien trempés et résis- tants. En 1902, elle comprenait 83 Bourses et 30 Fédérations corporatives ; en 1904, les chiffres montaient respectivement à 1 10 et à 52, soit 1.791 Syndicats. Mais des difficultés intérieures, nées des rivalités entre organisations (entre la Fédération de la Métallurgie, d'une part, et les Fédérations des Mécaniciens et du Livre, d'autre part), montrèrent aussi ce qui manquait en- core au nouvel organisme pour constituer une machine satisfai- sante (2). Ces rivalités dominèrent presque exclusivement les Congrès de Bourges et d'Amiens (3).

On doit, il est vrai, ajouter que les rivalités administratives entre les deux sections qui, à tant de militants, paraissaient devoir survivre au Congrès de Montpellier, ne décomposèrent pas l'unité: « Aucune des deux sections, fit remarquer G. Yvetot, en 1904, n'étant sortie de ces attributions, aucun des membres des deux bureaux n'ayant failli à l'entente cordiale, le perfection- nement de l'unité fut facile » (4).

Le Congrès de Bourges apporta une petite modification aux statuts, relative à la Commission de contrôle, qu'il n'y a pas lieu de rapporter ici (5); et le Congrès confédéral d'Amiens décida que les Fédérations d'industrie seules pourraient désormais adhé- rentes à la C. G. T. (6), décision confirmée par les Congrès confé-

(1 Compte rendu, p. 4.

(2) Voir sur ces querelles les procès-verbaux du Comité confédéral publiés dans la Voix' du Peuple, li'O, et l'article : Mécatiiciens et Métallur- ffiste.i, dans l'Humanité an 13 août 1907.

(3 Coynpte rendu du Congrès de Bourges, t^^. 92 et s. ; Com.pte ren'/u, du Congrès d' Amiens, -pç. 85 et s.

(4) Comfjte rendu du Congrès de Bourges, p. 2S.

(5 Compte reyidu, pp. 198 et s.

(6; Compte rendu, pp. 186 et s.

CHAPITRE 1. FORMATION HISTORIQUE DE LA G. G. T. 477

déraux de Marseille (1908), de Toulouse (19t0), du Havre (1) (1912).

De 1904 à 1908. toute l'action de la C. G. T. se concenlra sur- tout, mais non exclusivement, sur la propagande pour la suppres- sion des bureaux déplacement et des retraites ouvrières, la journée de huit heures enfin dont l'application avait été décidée par le Congrès de Bourges pour le 1" mai 1906 (2) ; puis aux environs du Congrès du Havre sur la propagande en faveur de la semaine anglaise. Entre temps, par décision préfectorale en date du 12 octobre 1905, elle avait été expulsée des locaux de la Bourse du Travail de Paris, aise rue du Château d'Eau ; après un court passage cité Riverin, elle s'installa rue Grange-aux-BelIcs, 33, dans un immeuble dénommé : Maisoji des Fédérations (3). Les rapports des sections aux Congrès font connaître que cet incident n'entrava pas le développement de la C. G. T. : à Amiens, ils donnaient les chiffres suivants, pour le mois de juillet 1906 : 61 Fédérations et 131 Bourses, soit 2.399 Syn- dicats (4), représentant environ 300.000 membres ; à Marseille, ils donnaient ces chifîres, pour septembre 1908 ■: 64 Fédéra- tions et 157 Bourses, représentant 2.028 syndicats (o), soit environ 400.000 syndiqués ; à Toulouse, ils donnaient ces chiffres pour juin 1910 : 57 Fédérations et 154 Bourses, compre- nant 3.012 syndicats (6); au Havre, en juin 1912 : 53 Fédéra- tions et 153 Unions, soit 600.000 syndiqués (la différence avec le chiffre de 1910 étant représentée par des fusions) répartis dans 2.837 Syndicats. « La non augmentation du nombre des Syndi- cats en 1912, lil-ou dans le rapport confédéral, est la résultante de nombreuses fusions syndicales qui se sont opérées dans cer- taines localités (7\ »

(1) Compte rendu, pp. 116 et 8'

(2) V. Compte rendu du Congrès confédéral d'Amiens, pp. 10 et s. pp. 47 et s., pp. 119 et s.

(3) Consulter : Maison des Fédérations. Rapport financier. Recettes et Dépenses depuis Le 1'^'^ janvier 1906. Situation au 31 décembre 1909. (Sans nom d'auteur] ; Rapports au Congrès du Havre, p. 30 et s.

(4) V. Compte rendu du Congrès d'Amiens, pp. 24 et 38.

(5) Compte rendu du Congrès de Marseille, pp. 35 et 40.

(6) Co>npte rendu du Congrès de Toulouse, pp. 33 et 86.

(7) Rapports au Congrès du Havre, p. 34, 35 et 93.

478 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATlOiN GÉNÉRALE DU TRAVAIL

On voit avec quelle lenteur, la classe ouvrièx'e a finalement réa- lisé, dans le troul)le, non sans « incohérences » et « contradic- tions », comme l'a écrit Victor GrilTuelhes (1), quelques-unes de ses ambitions d'ordre et de raison. Les difficultés qu'elle a sur- montées semblent marquer son œuvre au coin de la nécessité. L'histoire de la G. G. T. est riche en faits, remplie de préoccu- pations juridiques, abondante en nobles caractères sur le modèle de celui de Pelloutier. L'œuvre déborde d'ailleurs les personna- lités avec lesquelles la polémique l'identifie en quelques observa- lions sommaires : par la voix du secrétaire confédéral, Jouhaux, les confédérés affirment leur « idéalisme inébranlable el leur foi absolue en un avenir meilleur (2). »

Aboutissement des efforts antérieurs, dont les plus anciens re- montent aux compagnonnages, les plus mémorables à l'Interna- tionale des travailleurs, les plus dramatiques à la Commune, les plus proches et les plus utiles aux groupements et aux rivalités socialistes, guesdistes, allemanistes, broussisles, aux Syndicats, à la Fédération des Syndicats et à la Fédération des Bourses, la G. G. T. représente le groupement le plus méthodique et le plus vaste que la classe ouvrière française ait encore tenté. Que de gé- nérations y ont travaillé ! Affermie par son statut, elle revendique en face de l'Etat plus que sa part de puissance, une autonomie complète ; elle s'affirme comme un Etat dans l'Etat : c'est le pro- létariat organisé, comme les communes organisèrent la bour- geoisie en face de la Royauté, de l'Eglise et de la Féodalité.

(1) L'action syndicaliste (1908j, p. 3.

(2) Voix du peuple, 1912, n" 627.

CHAPITRE II

Organisation intérieure.

Statutairement parlant, la C. G. T. n'est, on l'a vu, qu'un groupement de comités et de commissions : comité et bureau de la section des Fédérations, comité et bureau de la section des Unions départementales, qui, réunis, forment, les uns le comité con- fédéral et les autres le bureau confédéral, commission de Voix du Peuple, commission des grèves et de la grève générale, com- mission de contrôle, commission de délimitation des Fédérations. Ses membres étant des collectivités, Unions et Fédérations, exceptionnellement des Syndicats, elle ne comporte pas, à l'image des Syndicats et des Bourses, d'assemblée générale ; mais cepen- dant les membres de ces collectivités adhérentes prennent le nom de confédérés comme s'ils étaient individuellement et di- rectement groupés à la G. G. T., et comme s'ils pouvaient être appelés à agir dans la C. G. T. comme ils agissent dans une organisation autonome.

La G. G. T. n''est pas une organisation au sens ce mot, d'un usage courant dans la langue syndicaliste, convient à un grou- pement de personnes : elle est l'administration centrale des Syn- dicats qui ont pour administrations intermédiaires les Bourses et les Fédérations. La C. G. T. délibère, elle n'agit jamais au sens propre du mot, puisqu'elle n'est qu'un comité, un groupement de comités ; aussi, répétons-le, lorsque l'on parle d'une action confédérale, faut-il se 6gurer, non pas l'action de ces comités, mais l'action concertée des syndiqués appartenant à des orga*

480 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALIÎ DU TRAVAIL

nisations adhérentes à la C. G. T., l'action coUeclive du prolé- tariat uni et formé en parti de classe par les diverses règles qui la constiluenl adniinistrativement.

Les opinions les plus inexactes sont presque quotidiennement émises sur l'organisation centrale prolétarienne. Nous ne rap- pellerons que celle de iM. Béchaux, qui a proposé une description el une définition delà C. G. T. qui ne s'appliquent qu'à sa bu- reaucratie parisienne. Elle ne serait composée que d'un comité confédéral : « c'est lui, a-t-il écrit, qui élabore les programmes, trace la ligne de conduite, envoie ses émissaires et se vante d'être le vrai comité de salut public. La C. G. i\ so vante de com- mander à 500.000 syndiqués... elle dédaigne l'action politique pour la propagande par le fait ; elle veut une « action directe ».

Description qui contient presque autant d'erreurs (jue de mots : le comité confédéral, en efTet, n'existe que par les unions adhérentes (el elles le lui font sentir) et bien loin de se vanter d'être un comité directeur, il rappelle constamment sa condition su- bordonnée. Les comptes rendus, les polémiques entre militants confédérés montrent assez quelle variété de tendances, quelles riva- lités doctrinales et personnelles, au comité même et au dehors, affaiblissent ce directoire prétendument omnipotent. Et faut-il ajouter que les militants rejettent, tous, absolument, la « pro- pagande par le fait ». M. Béchaux paraît ignorer que la propa- gande par le fait, qui use de ces deux procédés d'action, le vol, sous le nom de « reprise », et la bombe, est de nature purement anarchiste, et anarchiste vieux style: elle n'est employée que par des révolutionnaires qui agissent, soit isolément, soit par petits groupes, sous ["^empirede préoccupations régicides,à allures indivi- dualistes, fort éloignées de l'esprit solidariste, collectif-corporatif des Syndicats. Quant à « l'action directe », si elle touche quel- quefois par son esprit combatif à la propagande par le fait, du moins n'emploie-t-elle jamais les méthodes terroristes sur les personnes. Comme on va le voir, les règles qui organisent le Co- mité confédéral ont toutes pour but de donner un caractère tout à la fois administratif et collectif à l'action syndicale ; et ceux (jui lisent régulièrement les comptes rendus de ses séances ne peuvent pas ne pas être frappés des préoccupations d'ordre

CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 481

statutaire et corporalif de ses membres, délégués des unions adhérentes (i).

1) Le COXllTK DE LA SECTION DES FEDERATIONS PROFESSIONNELLES

a) Constitution. Le comité de la section est composé d'autant de délégués qu'il v a de Fédérations ou de Syndicats isolés adhé- rents. Leur désignation est faite librement par ces organisations qui ne peuvent toutefois les choisir moins d'impossibilité

1 M. Aristide Briand a montré au cours d'une discussion à la Chambre, parlant comme président du Conseil, le caractère collectif de l'organisation centrale de la classe ouvrière ; son opinion est intéressante à rapporter :

« Messieurs, qu'est-ce que la Confédération générale du travail ? Il faut d'abord se le demander.

« Est ce une réunion de quinze ou vingt personnes tenant ses assises rue Grangês-aux-Belles et révélant de temps en temps son existence par des manifestations, sur lesquelles je ne veux pas insister, mais que vous connaissez tous? Si c'est cela. Messieurs, ce n'est rien. C'est un groupement d'hommes que, demain, vous pourrez poursuivre, dont la dissolution pourra être prononcée, mais pour quel résultat ?

« Si vous allez à un examen approfondi de ce qu'est la Confédération - nérale du travail, que voyez-vous ?

« Vous constatez que c'est un vaste groupement qui contient dans son sein soixante-dix ou quatre-vingts fédérations de syndicats, sept ou huit grands syndicats d'industrie, environ cent soixante bourses du travail. Et quand vous aurez fait cette constatation, vous n'aurez pas tout vu ; car derrière ces différentes unions qui se sont associées, qu'y a t-il en réalité ? Il y a 3.000 syndicats ouvriers.

« Quant à la poursuite que vous demandez au nom des principes juridiques contre les militants qui sont à la tète de la Confédération, elle serait difficile pour les raisons que j'ai données, à moins que vous ne vouliez n'y attacher qu'un intérêt purement théorique, ce qui nous reporterait à plus de quinze ans en arrière ; ce serait la condamnation d'une inertie qui s'est prolongée pendant plus d'une quinzaine d'années. Il ne suffirait pas d'ailleurs de prononcer la dissolution d'un groupement de quinze ou vingt individus : elle laisserait substituer les 80 Fédérations, les 160 Bourses du travail et les 3 000 Syndicats qui entrent dans la composition de la Confédération. Il faudrait généraliser cette mesure et, à la faveur de l'agitation créée par de telles poursuites, qui sont désirées, Messieurs, je vous le garantis, qui sont appelées de leurs vœux les plus ardents par ceux-là mêmes qui en seraient les victimes, la situation qui vous inquiète ne ferait que s'aggraver. » (Journal Officiel, n" du 21 janWer 1911.)

Maxime Leroy 31

482 LIVRR IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE i)V TRAVAIL

absolue et dûment constatée) que parmi des ouvriers apparte- nant à des Syndicats confédérés (articles 6 et 3 des statuts) et syndiqués depuis un an (art. 4) (1). Le même délégué peut représenter au maximum trois organisations (art. 4).

Il est interdit aux délégués (en particulier aux fonctionnaires des sections) de se servir de leur titre syndical en dehors des cas ils ont reçu un mandat exprès, à moins qu'il ne s'agisse de propagande syndicale ou antimilitariste, et à condition que l'organisation qui les a invités « soit une organisation syndi- cale (2) ».

En l906,Garnery demanda au comité de la section des Fédéra- tions que les fonctionnaires confédéraux fussent liés à leurs fonc- tions même pour leurs actes étrangers à la G. G. T. : « Gonsidé- rant, dit-il, que les fonctionnaires sont soumis à certains devoirs, ils ne devront s'engager dans des actes publics qu'après avis du Gomité. »

Le comité se refusa à voter cette restriction aux « droits d'in- dividu », comme dit Pouget, cette restriction à la liberté de ses fonctionnaires (3).

Le Gongrès confédéral de Lyon (1901) émit le vœu que les dé- légués aux Gongrès corporatifs et au comité confédéral et les .administrateurs des Syndicats fussent choisis en dehors des élus politiques (4).

La question de l'incompatibilité entre mandat politique et mandat confédéral fut examinée en 1910, par les deux sections

(i) Le Congrès corporatif de Lyon (1901) avait fixé à trois ans l'ancien- neté syndicale.

(2) V. Voix du Peuple, 1906, 316 ; 479 (Décision de la section des Bourses).

(3) Voix du Peuple, 1906, 316.

(4j Compte rendu, p. 231. Aux élections générales de 1910, trois délégués au C.omité confédéral sont entrés à la Chambre en qualité de députés so- cialistes unifiés (Lauche, Dumas et Lavaud). Ils donnèrent peu à peu leu? démission. Il y a lieu d'ajouter qu'aux termes de l'article 2 des statuts confédéraux « nul ne peut se servir de son titre de confédéré ou d'une fonction quelconque de la confédération dans un acte électoral politique quelconque ». V, Léon RoBEar, La C. G. T. au Parlement [Voix du Pe»/^Zi?, 1910, n°s504 et 510; A. LuQDET, Excitations perfides {Humanité, du 16 mai 1910).

CHAPITRE 11. ORGANISATION INTERIEURE 483

du Comité conférai, mais sans aboutir (1). Elle ne fut résolue pour le bureau que l'année suivante, par la Conférence des Fédé- rations et Unions de syndicats (juin 1911) qui, sur le rapport de sa commission, ajouta (par 76 voix contre 43) ce paragraphe à l'article 24 des statuts : « Les fonctionnaires confédéraux ne pourront faire acte de candidat à une fonction politique ; leur acte de candidature implique leur démission de leur fonction confédérale (2).

Le comité est autonome.

Les organisations adhérentes doivent-elles être représentées au comité des Fédérations, et parlant, au comité de la section des Unions par un délégué, quel que soit le chiffre de ses membres ou par un nombre de délégués proportionnel à ce chiffre ? Les ri- valités entre la Fédération du Livre, les Fédérations des mécani- ciens et de la maréchalerie, d'une part, et la Fédération des métallurgistes d'autre part, ont donné à cette question de repré- sentation un relief extraordinaire ; c'est la question autour de la- quelle, à un moment (de 1904 à 1908) se sont groupés et se sont comptés les réformistes et les révolutionnaires.

Le Congrès corporatif de Lyon (1901) décida, sans discussion, que chaque Fédération, Syndicat national et « branche d'indus- trie » nommeraient trois délégués, les Syndicats isolés (en atten- dant de constituer des Fédérations corporatives) ne devant en nommer qu'un seul (3), et le Congrès de Montpellier (1902), après une assez longue discussion, que chaque organisation n'au- rait droit qu'à un délégué (4 ) : c'est le système de la représenta- tion fixe, ou unitaire.

A ce dernier Congrès, la règle (art, 4 des statuts) ne fut pas votée sans difficulté, car outre que quelques-uns demandaient la représentation proportionnelle, certains craignaient, et le dirent, une certaine prééminence des Bourses sur les Fédérations. Si le principe d'égalité triompha, et par conséquent le principe d'unité, c'est que l'on considéra que les diverses organisations, qu'elles

(1) Voix du Peuple, 1910, 514.

(2) Voix du Peuple, 1911, 563-

(3) Compte rendu, p. 182 et s. ,

(4) Compte rendu, p. 152 et 8.

484 LIVBK IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

soient locales ou nationales, sont lotîtes également utiles et par- lant qu'il n')"^ avait pas de hiérarchie à établir etilre elles. Si, en eiïet, on les envisage dans leurs rapports réciproques, elles cons- tituent les divers moments d'une même action, d'un même effort, au service d'un seul intérêt. Comme le dit Niel, appuyé par Bourchet « aux séances du comité confédéral, il n'y aura plus de délégués des Bourses ni des Fédérations ; il y aura un nombre dé- lerminéd'hommesprésenls, quelsqu'ils soient, qui constitueront parleur présence le comité confédéral et ne prendront de déci- sions qu'en s'inspirantde leur conscience et de l'équité, sans s'oc- cuper s'ils représentent une Bourse ou une Fédération ».

A la veille du Congrès confédéral de Bourges (1904), la plupart des Congrès particuliers reprirent la question, l'étudièrent el de nombreux articles lui furent consacrés dans la Voix du Peuple (1) et au Congrès même elle retint les congressistes pen- dant de longues heures passionnées et tumultueuses.

C'est par la lecture d'un rapport (2) du typographe Maraux, favorable à la représentation proportionnelle, ijue la discussion commença à Bourges. Il dit l'essentiel. Seule, il lui paraissait que la R. P. permettrait de connaître et de reconnaître la force réelle du prolétariat ; et il la compara à un baromètre. « Rien n'est plus nécessaire que cette représentation mobile, disait-il, qui empê- chera le comité confédéral d'être isolé de l'ensemble des Syndi- cats. Actuellement, ses décisions ne sont pas suivies parce qu'elles ne peuvent refléter les opinions et intérêts des Syndicats trop étrangers à l'organe de la délibération. »

A l'appui de cette affirmation, le mécanicien Lauche produi- sit (3) un tableau des organisations représentées au Comité confé- déral pour faire ressortir l'inégalité fondamentale de la représen- tation 6xe :

,i) E. PocGET, Statistiques réformistes (Hiimanilé, du 5 mars 1908); id., La représentation proportionnelle [eod. /oc, du 27 mai 1907); E. GuÉRARD, Le fonctionnement de la C. G. T. (eod. loc, du 31 mai 1907); Clbcet, A propos de la R. P. (eod. loc, du 6 janvier 1908) ; A. DuNois, La représentation proportionnelle dans la C. G. T. , (Pages libres, du 31 octobre 1908} .

(2) Compte rendu, p. 144 et s,

(3) Compte rendu, p. 185,

CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE. 485

20 organisations groupent 5.865 syndiqués

20 » » 32.750 »

10 » » 42.200 )>

6 » » 60.450 »

« Chaque organisation adhérente ayant droit à une voix, les 40 premières organisations avec 38.586 syndiqués ont 40 voix, contre 16 données aux 16 dernières, groupant 100.650 adhérents. » Exemple plus topique : les 40 membres du Syndicat des élèves en pharmacie ont droit à une voix, comme Syndicat isolé de même que la Fédération de la Ma rinequi coin prend 12.000 membres. Sans doute, tous les métiers sont équivalents, ajouta Lauche, « les titulaires de chaque profession doivent être considérés comme des fonctionnaires sociaux, quel que soit le métier exercé, et, entre travailleurs, nous nous considérons comme ayant droit à la même considération » ; mais il faut cependant dire, après sa- tisfaction accordée à ces sentiments d'égalité, « que le travail d'un lypo, d'un cuilîeur, d'un employé n'a pas l'importance de celui d'un mineur, d'un boulanger, d'un employé des trans- ports ».

Uoit-on craindre que la représentation proportionnelle n'écrase les |)elils Syndicats ? Aujourd'hui, nesont-ce pas les petits Syndi- cats qui étouffent la voix des organisations |)lus fortes ? Il faut remarquer, il est vrai, que « les minorités font souvent mouvoir les masses » : dans les Syndicats peut-on cependant « concevoir avec bon sens que les minorités intelligentes pourront entraî- ner la masse des syndiiiués et peut être des non-syndiqués, sans que ceux-ci aient la fatuité de se prononcer su." l'opportunité, l'efficacité, l'urgence d'un mouvement qui devra influer profon- dément sur leur situation ? » Seule la représentation proportion- nelle habituera, concluait-il, les travailleurs à « s'occuper de la chose corporative, à si ilier aux intérêts du prolétariat ».

Auguste Keufer, secrétaire général de la Fédération du Livre(l),

(1) Les élections au Comité central du Livre ont eu lieu suivant le sys- tème unitaire simple jusqu'au Congrès de Bordeaux (1910) qui décida que le Comité central sérail constitué à raison d'un délégué par quatre cents membres. (V. U Inlertialionale du Livre, Humanité, du 11 juillet 1907) .

486 LIVRE IV. ' LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

à ces arguments ajouta celui de l'exemple des organisatious élrangères.

En Allemagne (et Lauohe fît connaître qu'il en était de même en Autriche, en Suède, en Norwège et Danemark), les Fédéra- tions sont administrées suis^ant le principe de la représentation proportionnelle : un délégué par 500 à 1.000 membres ; au- dessous, un délégué. Au Congrès des Travailleurs, chaque orga- nisation a droit à un délégué par 3.000 membres ; celles qui n'arrivent pas à ce chiffre ont dioit à un délégué. Les voles ont lieu par tètes, mais pour les questions importantes les votes sont comptés par le nombre des adhérents que représente chaque dé- légué.

En Amérique, les Unions ou Fédérations nationales comptant moins de 4.000 membres ont droit à un délégué au Congrès delà Fédération du Travail ; 4.000 membres et au-dessus, à 4 délé- gués ; 32.000 membres et au-dessus, à 5 délégués, etc., les Fédéra- tions d'Etat, les Fédérations locales ou Bourses du travail, les Syn- dicats isolés n'ayant droit qu'à un délégué. Au vote, les voi.xsont ainsi comptées : chaque délégué de Fédération nationale dispose d'une voix par 100 membres ; chaque délégué de Bourse, d'une voix.

En Angleterre, au Congrès des Trade-Unions, les Syndicats ont droit à un délégué jusqu'à 2.000 membres ; un délégué en plus pour chaque fraction de 2.000 : « cette règle, comme le fit remar- quer Keufer, a été instituée afin de donner plus de voix aux grands Syndicats », ce qui n'est que juste, conclua-t-il. Au vote, les voix sont comptées par 1.000 adhérents ; mais il faut ajouter qu'elles ne peuvent se diviser, chaque organisation, quel que soit nombre de ses voix (ainsi les mineurs ont 165 délégués) devant voler dans le même sens.

Niel objecta qu'aucune Fédération professionnelle, qu'aucune Bourse n'appliquaient en France la représentation proportion- nelle .• or, c'est à elles, éléments de base de la C. G. T., à l'établir tout d'abord, conformément aux principes syndicalistes. « Toutes les réformes doivent partir d'en bas pour se compléter, se concré 1er en haut », Le secrétaire de la Bourse de .Montpellier terminait en disant que la représentation proportionnelle serait la « mort

CHAPITRE 11. ORGANISATION INTERIEURE 487

sans phrases de la solidarité ouvrière ». « Ce ne serait plus Id de- vise : un pour lous, tous pour un, ce serait 20 pour 20, 15 pour 15 ». La R. P. n'aura pour résultat que de réveiller « l'aris- tocratie des métiers » eu donnant à un certain nombre de ceux-ci une « supériorité numérique ».

Luquet (coifîeurs) ajouta qu'au fond Alaraux (et ensuite Keufer) proposait moins une proportionnalité basée sur le nombre des syndiqués que sur celui de l'utilité sociale : « Comment établir l'échelle ? Il y a des professions qui comptent moins d'ouvriers que 'd'autres, par exemple, les facteurs des postes et les impri- meurs sont moins nombreux que les mineurs. « Toutes ces profes- sions ne sont-elles pas égales ? La R. P. en tenant compte des difîérences de nombres qui ne dérivent pas nécessairement de l'uti- lité économique, aurait pour elTet de rompre l'égalité entre ou- vriers.

Au vole, 388 mandats seulement se déclarent en faveur de la R. P. , 822 contre (1) : le statu quo était donc maintenu.

11 semble bien que la représentation fixe est plus conforme aux tendances générales actuelles du syndicalisme que la R. P.

Si lous les métiers sont équivalents au point de vue do leur uti- lité sociale, comment admettre un système qui rompt cette équi- valence en leur donnant un caractère numérique? Si chaque tra- vailleur vaut un autre travailleur, si chaque métier vaut un autre métier, chaque travailleur et chaque métier doit compter pour une unité, le premier dans ses rapports de syndiqué, le se- cond dans ses rapports avec les autres métiers. L'égalité entre métiers semble être la condition nécessaire de leur équilibre et de leur solidarité.

Et d'ailleurs, si l'on admettait une inégalité, serait-ce sur le nombre le nombre aveugle qu'il y aurait équité et raison de la baser? Avec une telle base, on n'aboutirait qu'à inférioriser les métiers d'art et d'intelligence;, tous les métiers dont le déve- loppement hausse ou abaisse le niveau d'une civilisation, les im- primeurs, les verriers, les céramistes dont les travaux et hs

(1' CoDipte rendu, p. 192. Ua projet de représentation proportionuelle fut également rejeté parle Congrès confédéral de 1912 (Voix du PeujHe, 1912, nos 629 et 630).

488 LIVRE IV; LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

œuvres sont vraiment la récompense, ou la compensation, des œuvres plus rebutantes, plus immédiatement et matériellement nécessaires. On a souvent fait observer qu'un homme moderne a autant besoin de livres que de pain et quil s'imposera même volontiers de dures privations physiques pour ne pas man- quer du prétendu superflu intellectuel, œuvre d'une minorité dont rinfluence n'est pas en rapport avec l'importance nu- mérique.

Toutes les règles syndicales tendent à instituer la plus pro- chaine égalité entre travailleurs sans tenir compte des différences de profession, d'âge, d'aptitude ; aussi peut-on dire que la repré- sentation fixe n'est qu'une des manifestations d'un des principes centraux de l'organisation ouvrière. Ainsi la commandite dite égalitaire (l'invention ouvrière la plus originale) fond les diffé- rences de capacité et de spécialités, permet à tous ses membres de travailler au même taux de salaire quelles que soient les forces et les aptitudes de chacun ; les contremaîtres et les patrons sont rejetés, ce qui a pour effet de faire de l'atelier une sorte de république égalitaire, sans maîtres ; dans le Syndi- cat, c'est l'assemblée générale qui est le rouage essentiel, et ses décisions sont perpétuellement révisables ; enfin dans la C. G. ï., chaqre organisation revendique statutairement sa pleine indépen- dance, son « autonomie », à l'égard des éléments constituants. Tout ce qui tend à instaurer la hiérarchie est proscrit avec une vigilance assez pressante.

Mais en voulant éviter la tyrannie des fortes organisations n'aboutit-on pas à établir celle des moins fortes, suivant la critique de Lauche? De ces deux maux ne serait-ce pas celui-là le moins vexatoire ?

évidemment, la prééminence des fortes organisations devrait être préférée si les deux tyrannies se présentaient comme les deux propositions d'une inexorable alternative : en réalité, le prolé- tariat rejette toute alternative parce qu'il ne comprend pas plus une inégalité entre professions que les citoyens d'une répu- blique moderne ne conçoivent entre les individus des diffé- rences légales tirées de leur naissance ou de leur richesse, pas plus que les Etals n'admettent dans leurs rapports internatio-

CHAPITRE 11. ORGANISATION INTERlKURE 489

naux et les protocoles diplomatiques des dilîérences tirées de leur élendue territoriale ou du nombre de leurs habitants.

Le prolétariat a fait du métier une unité analogue à l'unité individu ou à l'unité Etat : voilà le ^ens profond de son hostilité contre la R. P. « Le bourgeois, disait Fourier, se co-nplaît dans l'ordre hiérarchique » : voilà pourquoi sans doute il est si diflicile à certains Ihéoiiciens de comprendre ce postulat d'égalité ; et il est vrai d'ajouter que tout postulat comporte une part d'arbi- traire.

Partiellement inexplicable, comme tous les faits ou principes juridiques légués à notre droit public contemporain par la mo- narchie et la révolution, la représentation unitaire synthétise b'S diverses règles égalitaires dans le comité central du prolétariat, puisqu'elle n'a pas d'autre effet que de tendre à faire respecter, dans chacun de ses adhérents, direclemeiil, l'éminente dignité, l'autonomie corporative de chaque genre de travail, de chaque « famille industrielle ».

b) Attributions. Elles sont indiquées dans les ternies sui- vants, par l'article 7 des statuts :

« La section des Fédérations d'industrie a pour objet de créer ou de provoquer la création de Fédérations d'industries ou de métiers et de grouper en branches d'industrie les Syndicats de même profession ou de même industrie, pour lesquels il n'existe aucune Fédération. Elle décide à adhérer aux Bourses du travail. Unions locales ou régionales de Syndicats divers, les Syndicats de ses organisations qui sont en dehors afin de compléter l'union syndicale. Elle entretient des relations entre les Fédérations de métier ou d'industrie pour coordonner l'action spéciale de ces organisations, et prend toutes les mesures nécessaires pour soutenir l'action syndicale sur le terrain de la lutte de classes. »

Le comité exerce un droit de surveillance sur les Fédérations : ainsi il suspendit, en 1901, la Fédération des chauffeurs-méca- niciens et automobilistes « j)arce que son président avait parti- cipé à la création de la Bourse indépendante, qualifiée de jaune » ; il suspendit, en 1906, la Fédération culinaire qui avait organisé dans le Syndicat culinaire de Paris « un groupe secret qui faisait

490 LIVRE Iv. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

du placement » et mené une « campagne anti-syndicale » tendant à établir un rapprochement entre patrons et ouvriers (1).

c) Réunions (2). « La section des Fédérations de métiers ou d'industrie et des Syndicats isolés se réunit ordinairement tous les deuxièmes mardis de chaque mois et extraordinairemeiil quand c'est nécessaire sur la convocation de son secrétaire, et prend toutes les mesures indispensables à la bonne marcbe des fonctions qui lui sont dévolues » (art. 8) (3). j

Les jours de réunion sont annoncés dans la Voix du Peuple. V La présidence est exercée à tour de rôle par les membres.

L'ai ticle 30 édicté que les «délégués sont tenus de ne rendre compte des décisions, discussions, séances, etc., etc., des divers i Comités confédéraux qu'à leurs organisations respectives; toute 5 infraction à cette clause motivera de la part du Comité confédéral la demande du retrait de leur mandat ».

d) Durée. En fait, le comité est nommé pour une durée de 2 ans, c'est-à-dire pour l'intervalle de temps séparant les Con- grès corporatifs nationaux, mais ce n'est pas une règle, car les délégués sont révocables à tout instant par leurs organisations.

e) Le bureau de la section. L'article 6, 2* alinéa, dispose : « Elle nomme son bureau, composé d'un secrétaire, d'un se- crétaire-adjoint, d'un trésorier, d'un trésorier-adjoint, d'un archi- viste et fixe les attributions de chaque membre du bureau. »

Une proposition (d'un caractère plébiscitaire) tendant à faire nommer les fonctionnaires confédéraux par le Congrès confédéral fui rejetée par le Congrès d'Amiens (1906) (4).

L'article 24, l*''" alinéa, ajoute : « Les bureaux des sections, trésorier et trésorier-adjoint sont renouvelés après chaque Congrès confédéral. Ils sont élus et révocables par les comités dont ils dé- pendent. Ils sont rééligibles ».

En pratique, le secrétaire permanent de la Voix du Peuple a

(1) Rapport du comité des Fédérations au Congrès confédéral d'Amiens (1900), Compte rendu du Congrès, p. 24 et 29.

(2; Les procès-verbaux des réunions des divers Comités confédéraux sont publiés dans la Voix dit Peuple.

(3) Cette règle a été Azotée par le Congrès confédéral d'Amiens \1908) ; v. Compte rendu, p. 217 et s.

(4) Compte rendu, p. 217.

CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 491

longtemps été élu comme secrétaire-adjoint de la section desFédé- ations. Quant au trésorier, il assure le travail de trésorerie des deux seclions et des divers services de la G. G. T., à la suite d'une décision du comilé confédéral, en exécution d'un vœu du Congrès confédéral de Bourges (1904), (1]

Les candidatures au bureau sonl présentées par les organisations adhérentes^ ainsi qu'en décide l'article 24 § 2 : « Le Comité con- fédéral avisera les organisations adhérentes au moins un mois avant ce renouvellement afin qu'elles puissent se réunir et dési- gner les candidats pour que les noms de ceux-ci puissent être publiés quinze jours avant l'élection. » Ce sont les délégués des Fédérations au Comité qui notnment le bureau à la majorité absolue.

Les délégués ne sont pas rétribués en principe : c'est au comité de décider s'il y a lieu à rétribution et à en fixer le taux. En fait, le secrétaire et le trésorier seuls reçoivent un traitement fixe : le premier, reçut tout dabord 230 francs par mois, le second, qui depuis le Congrès national de Bourges (1904) remplit ses fonc- tions pour les deux sections et le journal confédéral, était payé par la caisse commune des sections à raison de 100 francs, somme à laquelle s'ajoutaient cinquante francs sur la caisse du journal (2). Dans sa séance du K3 octobre 1912, le comité con- fédéral a élevé et unifié le traitement des fonctionnaires confé- déraux, en exécution d'un vote du Congrès confédéral du Havre : 300 francs (3).

Les délégués ne sont admis à toucher que les frais occasionnés soit par leurs voyages, soit par des travaux spéciaux. Les frais de délégations sont fixés forfailairement à 7 francs par jour pour les « permanents d'organisation » et à lo francs pour les non-permanents en cas de délégation hors Paris, prix du voyage non compris. Ces frais sont souvent remboursés par

(1 V. Compte rendu dic Congrès confédéral d'A77iiens, p. 4.

(2) Compte rendu du Congrès d'Amiens, p. 4. Les traitements des fonctionnaires de la C. G. T. ne sont pas statutaires. L'article 25 des sta- ! tuts règle la question dans les termes suivants : « les indemnités des I fonctionnaires qui, en raison de l'importance de leurs fonctions, pourront j être rétribués, seront fixées par le comité confédéral ». I (3; Voix du Peuple, 1912, 635.

492 LIVRE IV. LA CONFKDÉRATION GENÉRALli DU TRAVAIL'

l'organisation qui aura demandé un délégué, le trésorier confé- déral se bornant à en faire lavance (!). J L'assistance aux réunions est rigoureusement gratuite. J Les sanctions contre les délégués inexacts sont abandonnéel aux organisations qui les ont mandatés (Art. 30 des sta- tuts} (2).

Au Congrès confédéral de Marseille (1908), la Fédération des chapeliers denmnda que la rééligibililé des fonctio inaires confé- déraux fut soumise à des restrictions: le Congrès rejeta celle pro- position (3).

2) Lk COMITt; DE LA SECTION DES UnIONS DÉPAHTEMEN TALES (4)

ai Constitution. L'article 9 répétant simplement l'article ( qui vise la section des Fédérations, il n'y a qu'à se reporter auj explications déjà données.

D'abord dénommée Section des Bourses du travail, cette Sec tion a pris le nom de Section des Unions départementales depui le Congrès confédéral du Havre qui, on l'a vu, a substitué le UnioDs aux Bourses comme unités statutaires.

b) Attributions. « La section a pour objet d'enireteni des relations entre toutes les Unions dans le but de coordon ner et de simplifier le travail de ces organisations ; de crée ou de provoquer la création de nouvelles Bourses ou Union de Syndicats divers dans les centres, villes ou régions qui ei sont dépourvues ; de décider les Syndicats de ces organisations

(1) Y. Rapport du secrétaire fédérât des Bourses au Congrès confédért d'Amiens (1906); Compte rendu du Congrès, p. 53 ; Cf. Compte rendu d Congrès confédéral de Toulouse (1910), p. 45 et 79 ; p. 50.

{?.) Compte rendu du Congrès confédéral d'Atniens (1906\ p. 53.

(3) Compte rendu du Congrès, p. 216 et 218.

{4j V. Renard a proposé la suppression de cette section dans VHumanitt du 13 février 1911. Cleuet a renouvelé cette proposition à la Gonférenc des Bourses et Fédérations de 1911, mais en vain .Bataille Syndicalist du 25 juin 1911). Présentée au Congrès du Havre (1912) par la Bour; de Tourcoing, elle ne fut pas davantage prise en considération.

CHAPITRE II. ORGANISATION INTÉRlEURli 493

non fédérées par métier ou par industrie, d'adhérer à leurs Fédé- rations respectives. Elle dresse périodiquement, avec les rensei- gnements fournis par les Bourses du Travail ou toute autre or- ganisation syndicale des statistiques de la production en France, de la consommation, du chômage; des statistiques comparées des salaires et du coût des vivres par région, ainsi que du placement gratuit qu'elle généralise aux travailleurs des deux sexes et do tous corps d'état. Elle surveille avec attention la marche de la juridiction ouvrière pour en signaler les avantages ;u les incon- vénienls aux organisations confédérées. Elle s'occupe de tout ce qui a trait k l'adminislration syndicale et à l'éducation morale des travailleurs » (art. 10) : elle a le droit, sanction de ces attri- butions, de « suspendre » les Unions contrevenant aux règles syn- dicales.

« La section se réunit ordinairement tous les troisièmes ven- dredis de chaque mois et exlraordinairement selon les besoins, sur convocation de son secrétaire » (art. H) (1).

On remarquera que les deux sections ont pour devoir de ne pas f-ecanlonner dans leur action spécifique: chacune est invilée à se préoccuper de l'autre, au cours de sa propagande.

c) Réunions d) Durée. e) Bureau.

Les règles sont identiques à celles précédemment indiquées pour la section des Fédérations.

4) Le comité confédéral

a) Conslitulion. Le Comité confédéral est formé par la réu- nion de deux sections.

h) Attributions. Aux termes de l'art. 21, « il se réunit pour permettre à chaque section d'exposer les observations qu'elle pourrait avoir à présenter, et les modifications qu'elle pourrait présenter dans l'intérêt supérieur du prolétariat orga-

(1) Compte rendu du Congrès confédéral d'Amiens, p. 217.

494 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GENERALE DU TRAVAIL

nisé. Il est l'exécuteur des décisions des Congrès nationaux ; il intervient dans tous les événements de la classe ouvrière et prononce siir tous les points d'ordre général ».

Aux termes de l'art. 29, le Comité confédéral peut « sus- pendre » les organisations adbérentes « dans une circontance grave», le droit de radiation n'appartenant qu'au Congrès con- fédéral ^1).

L'art. 22 ajoute : « Etant donné que tous les éléments qui constituent la Confédération doivent se tenir en dehors de toute école poliliq»ie, les discussions, conférences, causeries organisées par le Comité confédéral ne peuvent porter que sur des points d'ordre économique ou d'éducalion syndicale et scienlilique. »

Sur la proposition de Péricat, délégué de la Fédération du bâtiment, la Conférence, tenue en 1910, par les Fédérations corpo- ratives et les Unions locales, décida que la « Confédération (c'est- à-dire les fonctionnaires confédéraux) fournirait aux organi- sations confédérées un rapport financier semestriel de manière que les Syndicats, les Fédérations et les Bourses connaissent les versements de chaque organisation » (2i.

La Conférence des Fédérations et des Unions locales tenue en 1911 a chargé le comité confédéral du soin de publier les comptes rendus des Congrès confédéraux (3).

Les deux comités, et particulièrement le comité confédéral, sont (( accusés » d'être des « comités directeurs » ; ils s'en défen- dent et affirment n'être que des mandataires (4). « Fédérations de métier et d'industrie, a écrit notamment Paul Delesalle, ancien secrétaire-adjoint du comité de la section des Bourses, sont libres au sein de la Confédération. Chaque organisation est aulo-

(1) Le comité confédéral ayant rayé la Bourse du travail de Saint-Quenlin et admis en son lieu et place une union, le Congrès confédéral de Marseille (1908), annula cette décision antistatutaire, et, en raison des circonstances, admit les Syndicats adhérents à ces deux organisations {Compte rendu, p. 56).

(2) Compte rendu, p. 79.

(3) Voix du Petiple, 1911, 563.

(4) V. notamment une circulaire du Comité des Bourses rapportée dans la Voix du Peuple, 121. Cf. ce que dit Yvetot à la Conférence extraor- dinaire des Bourses et Fédérations 1909) ; Compte rendu, p. 71.

CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 493

nome et mène sa propre action comme il lui convient » (1). L'article ^7 des statuts appuie cette prétention : « La C. G. T. basée sur le principe du fédéralisme et de la liberté, assure et respecte la complète autonomie des organisations qui se seront conformées aux présents statuts ».

Il ne peut être question d'examiner ici la valeur de ces re- proches (qui sont particulièrement le fait des organisations par- tisans de la R. P.) parce qu'ils se rapportent à dos polémiques et visent des faits d'ordre personnel en dehors de l'objet de ce livre. Il faut se borner à dire que les Congrès nationaux ont jusqu'ici dédaigné ces reproches et qu'ils ont ap|)rouvé les actes confédé- raux à d'importantes majorités. On aurait tort toutefois d'atta- cher à ces votes une portée qu'ils ne peuvent avoir sur ce point précis du caractère du comité confédéral, car l'approbation est donnée aux actes confédéraux moins en considération des statuts que des nécessités de la lutte. Cette lutte est menée par « une mino- rité audacieuse », par une élite de militanls résolus et conscients : un sentiment de Tintérèt prolétarien bien entendu n'oblige t-il pas les syndiqués à approuver des actes qu'ils savent bien ne pouvoir être le fait de leur unanimité consciente et résolue, qu'ils savent bien n'être pas accomplis conformément à l'article 37, but et non point de départ ?

Quoiqu'il on soit, pour pallier à ce défaut, ou apparence de défaut, dont les circonslanees ont fait quelquefois, par nécessité, une réalité, la Bourse de ClerLnont-Ferrand demanda au Congrès cor()oratif de iMarseille (1908) que fussent tenues semestriellement, à côté des réunions du Comité confédéral, des Conférences des dé- légués des Bourses et Fédérations comportant une représentation réelle des organisations de province : c'est à la Conférence extra- ordinaire de 1909 que la question fut renvoyée. Elle en décida le principe (2) : ainsi fut rendu sinon permanent du moins régulier, l'essai qui fut alors heureusement tenté en exécution de la décision du Congrès de Marseille.

(1) P. Delesalle, La Confédération générale du Travail, p. 16.

(2) Compte rendu, p. 69 et s. C'est en exécution d'un vœu du Con- grès confédéral d'Amiens que la question fut examinée par la Confé- rence {Compte rendu du Congrès, p. 217).

496 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

Sur le rapport de Gaillol (Fédération des dessinateurs) les règles suivantes furent adoptées pour la réglementation de ces réu- nions (1) :

« P Que les Conférences projetées semestriellement soient, à « titre provisoire, tenues annuellement, celles-ci étant comme un « aclieminement vers des Conférences plus rapprochées à établir « ultérieurement ;

« Pour faciliter l'envoi des délégués par les organisations lo- j cales ou nationales dont les ressources seraient suffisantes, la « Conférence actuelle décide également d'accorder à ces organisa- « tions les frais de transport comme incombant à la Caisse confédé- « raie (2) ;

« Il est également décidé que pour pallier aux difficultés pécu- « niairesde certaines Bourses, il pourra être admis qu'un même dé- « légué représentera deux Bourses de la même région ;

« Ces Conférences se tiendront à Paris ;

« L'objet de ces Conférences consisterait à solutionner les « questions d'ordre administratif survenues entre les Congrès con- « fédéraux. La Conférence actuelle est d'avis que ces Conférences « auront un mandat de contrôle d'ordre général; elles auront éga- (' lement à étudier et à solutionner les conflits en cours, renvoyés « par le Comité confédéral ;

<i Les délégués permanents au comité confédéral pourront « assister à ces Conférences à titre consultatif ».

c) Réunions. Le comité se réunit régulièrement tous les deux mois et extraordinairement, en cas de besoin, sur la convo- cation de son bureau (art. 21j (3).

L'atticle 30 décide : « Les délégués du Comité confédéral sont tenus d'assister régulièrement aux séances pour lesquelles ils sont convoqués dans l'intérêt même des organisations qu'ils représentent. Lorsqu'un délégué aura manqué à plus de trois séances sans excuse, le bureau de la section respective en avisera l'organisation intéressée en l'invitant à le ronijilacer. »

(1) Compte ren-hi de la Conférence, p. 102 et s.

(2) Décision confirmée par le Congrès confédéral du Havre (1912) (Voix du Peuple, 1912, 630).

(31 Cette périodicité a été fixée par le Congrès Confédéral d'Amiens ; au- paravant, les réunions avaient lieu tous les trois mois (Coinpte rendu, p. 218 et s).

CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 497

d) Durée. Comilé permanent, de même que les deux comilés deseclion, ses membres sonl révocables ad nutimi par les orga- nisalions adhérentes qui les ont délégués.

e) Bureau du Comité. II est formé par la réunion des bureaux des deux sections et des secrétaires des diverses commis- sions confédérales. Il a pour secrétaire, le secrétaire de la section des Fédérations, auquel est donné le titre de secrétaire général de la C. G. T.

Aux termes de l'art. 23, il prépare la réunion du comité confédéral et veille à l'exécution des décisions prises en assemblée générale ».

Au Congrès de Montpellier (1), l'art. 23 « passionna les débats de la commission », ainsi que le fit remarquer son rappor- teur, car le projet voté par le Congrès des Bourses d'Alger, pro- posait deux secrétaires.

Sans défendre le vole d'Alger, se bornant à constater que la commission mettait « en état d'infériorité morale la section des Bourses », Niel demanda que le secrétaire confédéral fût tantôt le secrétaire des Fédérations, tantôt celui des Bourses, au choix du Congrès. Estor (Bourse d'Angoulême), Rigaud, Woillot (Fédé- ration du papier) appuyèrent celte manière de voir. Mais Bourchet la combattit vivement : (( Vous comprenez qu'il n'est pas possible que le secrélairo d'une section de Bourses, qui n'est qu'un organe administratif, puisse représenter un groupement de lutte. Il faut, disaii-il encore, pour entretenir la lulle, faire de l'agitation, de la propagande, et c'est le secrétaire des Fédérations qui seul peut le faire utilement. » Ce fut aussi l'opinion du réfor- miste Coupât qui fit valoir en outre cet argument : « Dans les re- lations internationales, l'organisation des Bourses a disparu pour faire place aux Fédérations, par conséquent, encore à ce point de vue, le secrétaire des Bourses ne serait pas qualifié pour remplir utilement son rôle au comilé confédéral (2) ».

(1) Compte rendu, p. 176.

(2) Il y a lieu de faire ici observer que de nombreux réformistes deman- dent la suppression de la section des Bourses. Cf. notamment : E. Guebnibb, secrétaire de la Bourse du Travail de Reims, Vers Vunitè ouvrière par la disparition de la Fèdératioti des Bourses, [Revue Syndicaliste, 1906, n" 18, p. 143). Cf. Compte rendu du Congrès d'Amiens (1906), p. 110.

Maxime Leroy 32

498 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

Le Congrès se rangeant à l'opinion de sa commission, vota l'art. 23, à l'unanimité moins 13 voix.

Délégations des divers fonclionnaives confédéraux . « Les fonctionnaires de la Confédération ou les délégués à s?s divers comités pourront être envoyés en délégation au nom de la Confé- dération suivant décision de leurs sections respectives ou en cas d'urgence absolue sur l'initiative du bureau confédéral. La date et les motifs nécessitant ces délégations seront consignés sur un registre spécial qui indiquera également, avec les noms des orga- nisations visitées, les noms et organisations des camarades dé- légués de la C. G. T. » (art. 25).

Le comité confédéral des Fédérations décida que les Bourses ne pourront se servir du titre du comité confédéral qu'autant que les « camarades auront été délégués par l'un des deux comités ou |)ar la commission des grèves » (1).

k) La commission de la « voix du peuple »

Elle est composée de membres nommés par les deux sections, à raison chacune de six, et du gérant du journal. Elle élit (2) son secrétaire qui est en même temps secrétaire de rédaction (ar- ticle 12) (3). Elle se réunit chaque fois qu'il est nécessaire et ré- gulièrement avant l'apparition de chaque numéro (art. 13).

L'art. 13 détermine ses attributions : o elle a pour objet de recevoir, de classer et de vérifier les articles et communications, elle veille à ce qu'en aucun cas l'organe de la Confédération ne devienne la tribune publique de polémiques injurieuses, de que- relles personnelles ou politiques entre Syndicats ».

(1) Voix du Peuple, 1909, 479.

(2) Antourville et Bousquet demaudèrent au Congrès confédéral d'Amiens (1906), que le secrétaire du journal fut élu par le Comité confédéral [Compte rendu, p. 103 et 105j.

(3) Depuis janvier 1909, les fonctions de secrétaire ont été supprimées, (Compte rendu du Congrès confédéral de Toulouse (i^lQ), p. 115.

CHAPITRE 11. ORGANISATION INTÉRIEURE 499

1! faut remarquer que celte commission, ainsi d'ailleurs que la commission de la grève générale, est composée par les deux seclions, sans que l'une ait une prééminence sur l'autre : ainsi est maintenue l'égalité entre les deux groupements naguère antagonistes el est assurée l'iinilé d'action.

11 appartient aux membres de celle commission d^accepter ou d" refuser les articles qui sont envoyés au journal. Sur la propo- sition de Quillenl, le Congrès confédéral de Marseille vota la réso- lution suivante qui apporte une légère restriction à cette liberté : « l.a Voix du Peuple devra insérer descommunicatiods succinctes relatives à des contestations ou à des protestations intéressant un Syndicat ou un syndiqué confédéré. Les articles ne devront traiter fjUe des questions d'intérêt général » (1).

En volant celle résolution, le Congrès a voulu empêcher les polémiques personnelles qui, à un moment donné, encombrèrent le journal.

5) La commission de conthôlb

« La commission de contrôle a pour objet de veiller à la bonne gestion financière des divers services de la Confédération. Chaque année, au mois de juin, elle procède à la vérification des comptes liiianciers, dépenses et recettes, de la section de la Fédération des Bourses, de la section des Fédérations d'industries et métiers, de la commission des grèves et de la grève générale, et du journal.

« Le résultat de ses opérations est consigné dans un rapport d'ensemble qui est soumis au Comité confédéral et publié^ s'il y a lieu, dans le journal de la Confédération. »

Le Congrès corporatif de Montpellier (1902) avait décidé que celle commission (art. 19 des statuts) serait composée de 12 membres, délégués à raison de 6 membres par chacune des

(1) Compte rendu, p. 113.

500 LIVRK IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

sections. Depuis- le Congrès corporatif de Bourges (1904) elle est composée à raison d'un délégué par Fédération corporative ayant son siégea Paris (1) : pour empêcher les contrôlés de se sur- veiller eux-mêmes.

Elle se réunit au moins une fois par mois, en exécution d un vœu de la commission de contrôle présenté au Congrès confé- déral d'Amiens, renouvelé à Marseille. Un contrôleur assiste de droit aux réunions du Comité confédéral « afin de pouvoir rendre le contrôle plus efficace en connaissant le caractère et le bien fondé des dépenses engagées (2) ».

6) La commission de délimitation des fédérations

Jusqu'au Congrès confédéral du^Hâvre (1912), les comités de sections et le comité confédéral étaient seuls chargés d'examiner les difficultés constitutionnelles entre les organisations. Sur le rapport de R. Lenoir, ce congrès décida que le comité confédéral désignerait, dans les mêmes conditions que les autres commis- sions, une commission spéciale de délimitation des Fédérations. « Les Fédérations, dit Lenoir, ne pouvant pousser jusqu'à l'ar- bitraire leur recrutement... il est indispensable qu'une certaine souplesse puisse concilier le vague et l'incertitude qui entourent certaines professions lorsqu'il s'agit de les affecter à une indus- | trie. Pour ces cas relativement nombreux, la Commission fera appel à l'esprit de loyauté et de conciliation des Fédérations in- téressées, pour qu'elles apaisent dès leur naissance, les contesta- tions qui pourraient légitimement se produire. » m

Ainsi était ce nsolidé un vote du Congrès de Toulouse (1910).

(1) Compte retidu du Congrès de Bourges, p. 198 et suiv.

(2) C. G. T. Rapport des Comités au XVlIo Congrès corporatif {l'3i0), p 122. Cf. Compte rendu du Congrès d'Amiens ^1906;, p. 71.

GHAPITRK H. ORGANISATION INTERIEURE 501

7) Service de la trésorerie

La comptabilité confédérale comprend quatre comptes géné- raux : les comptes des Fédérations et des Bourses, ceux de la Commission des huit heures, de Ja Grève générale et du journal. Reprenant une résolution du Congrès confédéral de Bourges (1904) la Conférence extraordinaire des Bourses et Fédérations corpora- tives de 1909 décida que ces divers comptes seraient unifiés par « un livre de caisse » unique (1), par « un journal-grand livredont le système est bien connu et sur lequel le débit et le crédit de cha- cun des comptes (ci-dessus visés) serontconslamment à jour au fur et à mesure que les opérations de la caisse viennent s'inscrire sur le journal Grand-Livre ».

Il y a lieu de noter, en plus, la caisse confédérale des grèves : la G. G. T. est a l'intermédiaire entre les organisations qui lui font parvenir des fonds pour les grèves et celles des organisa- tions auxquelles ces fonds sont destinés (2) ».

Pour rendre la comptabilité confédérale plus claire et plus sin- cère, la Conférence des Bourses et Fédérations tenue en 1911 dé- cida que les organisations fédérales « fourniraient à la G. G. T. leur état financier qui comprendra la situation de chacun des Syndicats qui y sont adhérents (3) ».

8) La commission des grèves et de la grève générale (4)

Aux termes des statuts votés au Congrès de Montpellier, cette

(1) Compte rendu, p. 90 et s. Cf. Compte rendu du Congrès confé- déral d'Amiens (1906), p 4.

(2) Compte rendu du Congrès confédéral de Toulouse (1910), p. 120.

(3) Voix du Peuple, 563.

(4) Bibliographie. Comptes rendus des Congrès corporatifs et socialistes ; Henri Girard et Fernand Pelloutibr (F. Pelloutier en serait, dit-on, le seul

502 LIVRE IV. LA COiNFÉDÉRATlON GÉNÉRALE DU TRAVAIL

commission est « composée de 12 membres pris à raison de 6 dans chacune des deux sections de la Confédération » (art. 16). Elle a un bureau constitué par un secrétaire, qui a charge de la convoquer (art. 17), et par un trésorier, qui, rappelons-le, assure eu même temps la comptabilité des deux sections confédérales, depuis le Congrès confédéral d'Amiens (1906).

Quoique statutaire, celte commission fut suspendue, quelque temps après le Congrès de Bourges (1904) par le comité confé- déral dans les conditions suivantes rapportées par le rapport du comité confédéral au Congrès d'Amiens (1906) : « L'agitation pour les huit heures constituant une absorbante préoccupation pour les organisations et les sous-comités de la grève générale, le Comité décida de suspendre le fonctionnement de la caisse de la Commission des grèves et de la grève générale, jusqu'au

auteur) Qu'est-ce que la grève générale ? Paris, 1894j ; Désiré Descamps, La grève générale ! Armentières, 1895 : Jean Allemakb, Le socialisme en France Paris, 1900, p. 39 et s.^ ; Le socialistjie, Grève générale dans l'Encyclop. pop. ill. du xix*^ s. (H. May éd. 1900 ; Rapport sur la grève générale (Rapport lu au Congrès antiparlementaire anarcliiste interna- tional, Paris, 1900) ; La Grève générale (Publ. du Comité de propagande de laGrève géfiérale, Paris 1901) ; La Grève générale (Rapport du P.O. S R. au Congrès antiparlementaire, Paris 1901 j; La Grève générale et le so- cialisme. Enquête internationale. Opinions et Documents [Mouvement so- cialiste, 1901, , nos 137^ 138^ 139^ 14O1; Grève générale réformiste et grève générale révolutionnaire (Publication, dont l'auteur serait E. Pouget, de la Commission des grèves et de la grève générale, Paris, 1902). Cette bro- chure est une réponse à deux articles publiés par J. Jaurès dans la Petite République le 2 août et le l^'" septembre 1901 ; L. Niel, Les syndicats et la révolution (Paris 1902 ; Léon Scowab, La grève générale [Thèse de doc- torat en droit, JSancy, 1902j ; E. Giraud, La grève générale révolutionnaire (Puteaux, 1903) ; E. Giraud, Au lendemain de la Grève générale. Organi- sation communiste du travail (Puteaux, 1903) ; Friedberg, Le parlementa- risine et la grève générale [Mouvement socialiste, 1904, n°= 139, 140 ; Etienne Buissor, La grève générale Bibliothèque socialiste, Paris, 1905) ; G. SoREL, Réflexions sur la violence, particulièrement : La grève générale prolétarienne [Mouvement socialiste^ 1906, 172, p. 256) ; Robert Grim, La grève générale politique [Der politische Massenstreik], trad. de l'allemand (Lausanne, 1906; ; Le Congrès anarchiste tenu à Amsierdain (août 1907), p. 75 et s. ïParis, 1908); R. Grunn, La grève générale politique ; E. Vandervelde, La grève générale (Gand, 1909) ; Rosa' Luxemboorg, La grève en masse, le Parti et les syndicats ^trad. de l'allemand, par Bracke, Gand, 1910).

CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 503

4^' mai 1906, afin de ne pas gaspiller les ressources des organisa- tions (1) ».

Historiquement, cette commission remonte à un vote du Con- grès national des Chambres syndicales et groupes corporatifs ou- vriers, congrès hors série tenu à Paris en 1893 (2).

Après un vote unanime (moins une voix) en faveur du prin- cipe de la grève générale, il décida, sur la proposition de la So- lidarité des menuisiers de la Seine, la création d'une commission d'organisation de propagande composée des délégués du Secré- tariat national du travail (3) et de k Fédération des Boi'rses et de neuf membres qui furent désignés immédiatement en séance (parmi lesquels Hamelin, délégué de la Fédération du Livre, (4). En outre, le Congrès vota la création d'une caisse nationale des grè''es, destinée à soutenir les Syndicats en lutte et à organiser la grève générale (5). Précédemment, le Parti allemaniste avait créé une caisse de ce genre à son Congrès na- tional de 1891 (6). Vote important. Les fortunes diverses de celte commission, transformée et renouvelée par la suite, sont liées à l'histoire doctrinale de la grève générale, qui est elle- même un chapitre de l'histoire de la technique révolutionnaire, et à l'histoire de la concentration des Syndicats à la C. G. T.

Les théoriciens du syndicalisme enseignent que si une société nouvelle doit naître des Syndicats fédérés, celte société ne sera que le développement de l'organisation réalisée ; aussi rejettent-ils à peu près complètement la vieille doctrine, dite blanquiste,du coup de main militaire sur les pouvoirs publics. Le syndicalisme n'est, ne veut être que professionnel : comment les Syndicats ouvriers pourraient-ilà, conformément aux considérants de leurs statuts,

(1) Compte rendu du Congrès d'Amiens, p. 17.

(2) Le Congrès allemanisle de Saint-Quentin (XI <> Congrès national, 1892) avait « invité la Bourse du Travail de Paris et la Fédération des Bourges, à mettre à l'ordre du prochain Congrès (1893) la question de la grève générale » {Compte rendu, p. 53).

(3j Ce secrétariat avait été fondé à la suite d'une résolution du Congrès de iiruxelles (1891) par le Congrès du P. ô. F. qui se tint à Lyon, trois mois après

(4) Compte rendu du Congrès de Paris, p. 49.

(5) Compte rendu du Congrès de Paris, p. 47 et s., p. 61 et s. (Gj Compte rendu du X^ Congrès national tenu à Paris, p. 48.

504 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GENERALE DU TRAVAIL

prendre la directioa de la produclion, s'ils n'étaient pas des grou- pements de compétences? Un coup de main heureux peut donner la clef des ministères, mais comment lesvainqueurs rendraient-ils cette victoire utile et non éphémère s'ils n'avaient pas une supé- riorité technique et sociale décisis'e sur leurs anciens maîtres? « Le difficile en période révolutionnaire, ont écrit Jules Guesde et Lafargue, n'est pas de s'emparer du pouvoir, mais de le con- server (i), » Les svndicalistes disent donc que c'est par supé- riorité professionnelle que les ouvriers pourront préparer la nais- sance d'une société durable la solidarité des services ne résultera que des différenciations entre les diverses lâches, toutes égales, équivalentes les unes aux autres par leur utilité écono- mique et Ifur destination sociale.

A'oilà la théorie. En fait, le syndicalistne est encore pénétré de blcinquisme; il est « harricaJier » , comui e aulrefois le socialisme était, suivant l'expression de Vallès, » une sentinelle d'émeute ■> (2), Il lait appel aux « minorités conscientes des Syndicats » (3), à la façon des hianquistes et des républicains conspirateurs: ceux-là, sous l'Empire, ne voulaient voir dans l'Internationale des tra- vailleurs que l'organisation insurrectionnelle permanente du prolétariat.

Au Congrès socialiste de 1S99, Aristide Briand conseillait aux électeurs de combattre avec des bulletins de vote et avec des piques et des fusils (4). Niel, qui fut secrétaire de la C. G. T., a comparé les grèves à des c escarmouches » et manifesté l'espoir

(l) Jules Guesde et Paul Lafargue, Le programme du parti ouvrier (6« éd. 1902), p. 30. i2) L'Insurgé, p. 104.

(3) Les syndicalistes dits réformistes sont partisans de cette théorie, des minorités, avec quelques nuances Dans une communication faite à l'occa- sion du 1'"'' mai, le comité central de la Fédération des travailleurs duLivre l'a formulée dans les termes suivants : « Il est jusle de reconnaître que ce sont les efforts des minorités corporatives, se renouvelant sans cesse dans l'action et avec l'inexpérience d'élément jeunes et toujours nouveaux, qui essaient d'entraîner à leur suite les nomi)reux indifférents ou hostiles pour réaliser des améliorations ou pour préparer les destructions nécessaires qui feront surgir la société idéale... » {Typographie française, n" du 1'^'" mai i910i

(4) Com,pte rendu du /*"" Conr/rès général des organisations socialistes, p. 242.

CHAPITRE II. ORGANISATION INTÉRIEURE 503

que les Syndicats deviendraient bien loi des « armées offen- sives (1) ». Au Congrès anarchiste d'Amsterdam (i907j,Malatesta dit qu'il fallait bien se « garder de lomber dans l'illusion né- faste qu^avec la grève générale, l'insurrection armée devient une superfétation (2) ». Pour contrarier « l'action policière et goii- vernemenlale de plus en plus audacieuse », Camille Devillar s'est demandé, dans un article de la Voix du Peuple, s'il « ne con- viendrait pas de reconstituer le Carbonarisme (3), » et, à son Congrès de 1909, la Fédéralion de la voiture a émis un vœu en faveur d'organisations insurrectionnelles secrètes (4).

Dans les brochures de propagande, on retrouve quelquefois le langage militaire du vieux blanquisme, l'héritier, élevé en pleine légende napoléonienne, d'une époque qui avait aimé les «jour- nées», les conspirations, les sociétés secrètes et vu l'etfet de la guerre de rues : le 14 juillet qui sauve la Constituante, le 10 août qui renverse la monarchie, le 31 mai qui proscrit les Girondins; il avait vu et il avait participé aux « journées de février » qui abolirent la royauté.

Avec le suffrage universel, on crut qu'allait disparaflre toute cause d'insurrection ; c'est ce qu'écrivit, entre tant d'autres, Ar- mand Marrast dans son rapport sur la nouvelle constitution ré- publicaine de 48. Le coup de main blanquiste du 31 octobre 1870 contre le gouvernement de la Défense nationale, les « journées » de la Commune, bousculèrent cet optimisme. Après l'achève- ment du plan Haussinaun, la défaite de la Commune aidant, l'inutilité des journées sembla de nouveau aussi démontrée que celle du régicide. Dans un livre qui parut au lendemain de la Commune, Benoit Malon demanda aux socialistes d'abandonner les « conspirations, les émeutes, les panacées gouvernementales et les procédés autoritaires (5) ». Les socialistes n'écoutèrent

«

(1) Les Syndicats et la Révolution ;I902).

(2) Le Congrès anarchiste. Co^apte rendu analytique, p. 82.

(3) Voix du Peuple,\'^OS, 412. Les Ctievaliers du travail ont pendant quelques années joué ce rôle de carbonari, sans d'ailleurs que l'on ait de renseignements certains sur leurs statuts et leur activité (Pelloutier et Briand ont été Chevaliers du Travail;.

(4) Voix du Peuple, 1909, 473.

(5i La troisième défaite du prolétariat français (1871), p 537.

506 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

qu'en partie Malon : ils ne cessèrent d'être émeutiers que pour devenir politiciens. Mais tandis quune partie des ouvriers s'or- ganisait ainsi en groupements politiques, d'autres bornèrent leur activité à donner des cadres professionnels au prolétariat : aux groupements d'opinions se soudèrent peu à peu des groupements techniques, des S3'ndicats.

Alors, sous l'influence des vieilles traditions blanquistes per- sistantes et de cette forme de groupement professionnel (1), s'élabora une nouvelle théorie de l'insurrection, mais plus spéci- fiquement prolétarienne que l'ancienne : la grève générale, en- trevue déjà par l'Internationale des travailleurs, a crû parallèle- ment à l'organisation syndicale. Ce n'est plus le pouvoir poli- tique qui est visé, ce n'est plus sur le Palais législatif et THôtel- de-Ville que se dirigeront, penseront à se diriger les ouvriers en masse : leur but, c'est Tusine, l'outillage ; leur ambition, c'est de se substituer, par la violence et le mérite, au patronat. De poli- tique, la doctrine, la théorie delà Révolution, est aussi devenue j)rofessionnelle, économique, mais sans perdre cependant tout caractère émeulier, toute allure blanquisle, on vient de le voir, conformément aux lois de la continuité historique.

Historiquement et doctrinalement, il y a deux espèces de grève générale. L'une, la plus ancienne formule, est la grève générale d'une ou plusieurs professions, en vue d'une amélioration profes- sionnelle :c'est la grève corporatiste ou réformiste ; l'autre, la plus récente, est la grève générale d'une ou de plusieurs professions en vue d'une subversion de la société capitaliste : c'est la grèvi> révolutionnaire. Lorsqu'il est parlé de la grève générale sans épithète, c'est de celle-ci seule qu'il est question.

Corporative à l'origine, mêlée aux mouvements politiques, la théorie pratique de la grève générale est devenue peu à peu révolutionnaire au cours d'une longue évolution : aujourd'hui elle a un caractère antimilitariste, anti-politique et internalio- naliste progressivement accusé par les Congrès ouvriers.

[j Au Congrès de l'Internationale tenu à La Haye, en 1872, le blan- quisle Edouard Vaillant, ancien membre de la Commune, déclara que si la grève est un moyen d'action révolutionnaire, la barricade en est un autre, et le plus puissant de tous ». (Mémoire de la Fédération jurassienne,

p. 266).

CHAPITRE H. ORGANISATION INTERIEURE 307

Le texte français le plus ancien sur la grève générale, découvert par M. G. Weill, l'historien du parti républicain, paraît devoir être attribué à Emile de Girardin : il date de 1863, époque de la fondation de l'Internationale. C'est cet idéologue fécond, qui, en passant, a sans doute parlé, le premier, d'une grève universelle, (f grève de toutes les professioes manuelles dans les pays civilisés à l'efïel d'assurer la reconnaissance et la consécration des droits du travail par l'établissement du budget du travailleur(l). «Quant au cas le plus ancien de grève générale, il faudrait, au dire de nombreux militants, le faire remonter à la retraite du peuple ro- main sur le Mont-Aventin (2). Sans vouloir insister, le rappel de cet exode populaireest en l'occasion plus amusant que justifiable.

Historiquement, au regard de l'organisation ouvrière contem- poraine, l'idée d'un chômage généralisé, en vue d'une fin plus ou moins subversive, remonte à la « Caisse fédérative des cinq centimes » (1866) qui fut créée, sur l'initiative des typographes parisiens, pour venir en aide aux grévistes '^3) et, surtout au point de vue révolutionnaire, à rinlernationale des travailleurs ; mais on doit immédiatement ajouter qu'antérieurement à ces deux groupements, les ouvriers avaient, à diverses reprises, en France et en Angleterre, employé empiriquement ce moyen de déTenseen vue d'améliorations corporatives. On signale au cours de l'histoire de nombreuses cessations concertées de travail enire plusieurs professions ; ainsi Audiganne, par exemple, a signalé qu'à Lyon, après 1831, « le mutualisnie des tisseurs, promplement déna- turé par le contact de la Société des Droits de l'Homme, s'attribua le droit d'organiser le refus du travail comme barrière à l'abais- sement des salaires... L'idée de solidarité, ajoute-t il, fut bientôt poussée si loin que la réduction la plus minime du prix des fa- çons dut former le signal de la cessation Immédiate des travaux- dans toute la fabrique... (4) » Une grève fut organisée en 1832 et 1833 par les tailleurs de Paris et de la province : c'était égale-

(1) E. de Girardin, Questions de l'année 1865, p. 212.

(2) J. Allemaîse, Le socialisme en France (1900', p. 39.

(3) J. Allemane, Le socialisme en France, p. 39.

(4) La population ouvrière et les industries en France dons le mouve- ment social du XIX'' siècle (1854), t. I, p. 256.

508 LIVRE IV. LA CONFÉnÉRATlON GÉNÉRALE DU TRAVAIL

ment la grève générale de toute corporation (1). Corbon, à une des séances de l'Assemblée Nationale de 1848, rappela la « coalition formidable » de 1840 : 100.000 ouvriers manifestèrent dans la Plaine Saint-Denis autour de cette enseigne : « Dix heures de travail, plus de marchandage ».

Kn 1848, et dans les années (]ui précèdent, les ouvriers pen- sèrent résoudre le problème de leur dépendance économique en associant leurs bras et leurs capitaux dans des sociétés coopéra- tives de production. Le gouvernement républicain encouragea ces initiatives, sans se rendre comp'e que dans la plus grande me- sure le mouvement coopérateur était comparable à un mouve- ment de grève générale, puisque les coopéraleurs, tels des gré- vistes, quittaient leurs ateliers, refusaient de travailler aux tarifs et conditions anciens, prétendaient fixer eux-mêmes les tarifs et les conditions de leur travail, avaient même l'ambition de sup- primer le salariat. Aubry, qui fut à Rouen l'a me de l'Internatio- nale, appelait très justement les coopératives de production des « grèves productrices » (2). Qu'était d'ailleurs l'Internationale des travailleurs, sinon une coalition de tous les métiers, une grève générale en puissance?

L'expérience qui se continua sous l'Empire fut interrompue, puis reprise à divers moments, sans un meilleur succès qu'avant 48. Elle ne 'ut pas inutile. L'Internationale recueillit les ambi- tions implicitement révolutionnaires des coopéraleurs et leur donna, avec une forme nouvelle de groupement, les premiers et imparfaits moyens de lutte qui leur correspondaient. Peu à peu, les ouvriers se rendirent compte de l'utilité du chômage uni- versalisé, qui, seul pouvait priver efficacetnent les patrons de l'aide des bras sans lesquels les machines sont inutiles.

On peut dire que la grève généra le es tuée des nécessités de la lutte commune, conséquence de la solidarité prolétarienne organisée, «aboutissant logique de la pratique des grèves partielles », disait J. Guillaiimeau IV'' Congrès international de Genève, en 1873 (3) ; l'idée de la grève, des grèves générales, dira plus tard la déclara-

(1) Les associations professionnelles, t. II, p. 602.

(2) Mémoire de la Fédération jurassienne (t873), p. 135.

(3) J. Guillaume, L' Internationale, t. III, p. 117.

CHAPITRIC II. ORGANISATION INTERIEURE o09

tion de principes votée au Congrès socialiste de Tours (1902), est (. invinciblement suggérée aux prolétaires par l'ampleur croissanle de l'organisation ouvrière » {)]■

Au Congrès international de Genève (1866), il fut décidé que les ouvriers devaient par principe « se prêter une aide mutuelle pour la défense des salaires » (2) et les délégués anglais propo- sèrent de dresser des statistiques du travail, de les publier par bulletins mensuels en vue d'organiser des « grèves immenses in- vincibles » (3). Le Congrès de Bruxelles (1868) approcha de plus près la notion contemporaine en donnant une allure révolution- naire à une tactique qui jusqu'alors avait été envisagée surtout à un point de vue de défense professionnelle : c'est contre la guerre que les Internationaux en proposèrent l'usage. Considé- rant « que le corps social ne saurait vivre si la production est arrêtée pendant un certain temps, qu'il suffit donc aux proluc- teurs de cesser de produire pour rendre impossibles les entre- prises des gouvernements..., le Congrès recommanda surtout aux travailleurs de cesser tout travail dans le cas une guerre vien- drait à éclater dans leurs pays respectifs » (4-).

L'infernationalefut mêlée en fait, aucoursdesa courte existenc^^, à diverses grèves générales corporatives qui eurent pour effet de préciserla tactique, tant pratiquement que doctrinalement Parmi ces grèves, qui eurenttoutes un grand retentissement, on peut citer la grève générale des bronziers en 1867 (o) et les grèves des ouvriers du bâtiment de Genève en 1868 et 1870(6) : les unes et les autres, mirent en mouvement des milliers d'ouvriers et furent l'occasion d'actes de solidarité, de la part d'autres professions, loca'emont et internationalement. Aussi, l'action aidant, à la fin de sa car- rière active, l'Internationale présente-t-elle des textes plus précis qui identifient la grève générale avec la révolution ; tandis que

(1) Compte rendu officiel, p. 250.

(2) Guillaume, V Internationale, t. I, p. 0.

(3) Compte rendu, p. 15.

(4) J. GoiLLAUME, L'Internationale, t. I, p. 68.

(5) Les associations professionnelles ouvrières, t. Itl, p. 102.

(6) 0. Testut, L'internationalisme et le Jacobinisme au ban de VEu- rope (1872), t. I, p. 157. J. Gdillaumk, L'Internationale, t. I, p. 64, t. II, p. 41.

510 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

l'organisation professionnelle s'affermit plus nette, les mouve- ments grés'i?tes'sont plus nombreux et plus importants, d'ailleurs facilités par la nouvelle loi du 25 mai 1864 sur les coalitions. Le journal des sections belges, Vlnlernationale, fournit à cet égard une première précision : « Lorsque les grèves s'étendent, se com- muniquent de proche en proche, c'est qu'elles sont bien près de devenir une grève générale et une grève générale avec les idées d'affranchissement qui régnent aujourd'hui, ne peut qu'aboutir à un grand cataclysme, qui ferait faire peau neuve à la so'ciélé » (1).

En 1870, la Solidarité et ["Egalité, journaux de la Suisse romande, sont encore plus nets. Du premier : « les grèves ne cessent pas. Au contraire, elles deviennent toujours plus fré- quentes, toujours plus considérables ; partout les ouvriers mon- trent la résolution bien arrêtée de forcer le patron à augmenter les salaires. Nous ne sommes pas loin peul-ètre du moment les grèves partielles se transformeront en une grève générale, celle qui mettra les travailleurs en possession de leurs instru- ments de travail ». L'extrait àe V E galité àoii, sans doute, être retenu comme plus caractéristique, car depuis le Congrès de La Ghaux-de-Fonds (Avril 1870) elle était l'organe du « socialisme bourgeois », s'il faut en croire la Solidarité (2) : « Nous ne sommes pas encore prêts ; malheureusement, nous ne sommes pas encore assez organisés ni assez nombreux pour pouvoir faire la grève générale, car si nous l'étions, nous l'aurions faite depuis longtemps, sachant bien qu'une pareille grève équivaut au der- nier acte de la révolution sociale, qui s'accomplit en ce mo- ment (.3' ».

Immanente à l'organisation professionnelle, l'idée de grève générale sommeilla après la Commune : elle ne reparut en France (après avoir été mise en pratique, en 1886, par les ouvriers amé- ricains) qu'au Congrès de Bordeaux organisé, en 1888, par la Fédération nationale des Syndicats, guesdiste de tendances : « Le

(1) L'Internationale, du 27 mars 1869 Cité dans Pelloctier, His- toire des Bourses du Travail, p. 6.

(2) \. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 115.

(3) >'o du 27 juillet 1870 (Cité par 0. Tbstdt, V biternationale et le Ja^ cobinisme, t. I, p. 186).

CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 511

Congrès déclare que seule ia grève générale, c'est-à-dire la cessa- tion complète de tout travail, ou la Révolution, peut entraîner les travailleurs vers leur émancipation (1). »

A la même époque, la nouvelle tactique fut défendue au Con- grès international de Londres (2) (1896) et répandue parmi les ouvriers du Faubourg Saint-Antoine par l'anarchiste Tortelier (jue ses déclarations contre l'action politique ont fait classer parmi les précurseurs du syndicalisme confédéral (3). Le vole de Londres ne fut pas recueilli par le Congrès (c'était le VIII'^; du Parti ouvrier qui se tint à Lille en 1890 : le parti gues- diste rejeta la grève générale par une résolution motivée : consi- dérant que « la grève générale proprement dite, c'est-à-dire le refus concerté et simultané du travail par la totalité des tra- vailleurs des diverses corporations, suppose et exige, pour abou- tir, un état d'esprit socialiste d'organisation ouvrière auquel n'est pas arrivé le prolétariat ; sans quoi, si seulement la moitié de la classe ouvrière était dès maintenant capable d'une action commune, la Révolution pourrait et devrait s'accomplir ».

Par cette résolution assez modérée, le P. 0. F. ne rompait pas avec la Fédération nationale, qui, deux ans auparavant, avait fait une si nette adhésion à la nouvelle tactique. Il se bornait à une condamnation d'ordre pratique : la question de principe restait entière. La motion guesdiste se terminait d'ailleurs (sur la propo- sition de la fille de Karl Marx, M""" Aveling) par la résolution d'appuyer une grève internationale des mineurs, vt la seule qui ne soit pas illusoire ou prématurée » dans le cas ces derniers, « devenus les champions du prolétariat tout entier, revendique- raient pour tous les travailleurs ia journée de 8 heures » (4).

(1) Résolutions votées en séance publique du III^ Congrès national, le 4 novembre 1888, p. 2.

(2) V. Les anarchistes et les Syndicats (1898), p. 20 (Publication du groupe des Etudiants socialistes révolutionnaires internationalistes).

3) Tortelier fut un des signataires, avec J. B. Clément, Desfarges, Roua- net, AUemane, etc., de la motion votée contre Guesde au Congrès socialiste de Saint-Etienne 1882), à la suite de ses différends avec Brousse (V. J. Allemaxe, Le socialisme en France, p. 14). Il avait une certaine noto- riété (V. MEasiEix, La France socialiste, (1886), p. 223),

(4) Compte rendu, p. 21 et suiv. Les congrès internationaux des mi-

512 LIVRK IV. LA CONFÉDÉRATION GÉnÉRALK DU TRAVAIL

La Fédération des Syndicats, de plus en plus guesdiste(l), tint son IV* Congres à Calais, en 1890, iumiédialement après celui du P.O. F. : elleconfirma ce dernier vole el décida une grève générale de vingt-quatre heures pour le 1" mai 1891 aux fins d'appuyer la revendication des huit heures. Chômage du l*' mai, « forme bâtarde de la grève générale », on! écrit des mililanis (2). Vole important, comme l'a remarqué AUemane, car ^ ce n'est que par la manifestation du 1"' mai ce chômage universel d'un jour que la grève générale prend une forme concrète (3) ».

L^histoire de la grève générale (de même que l'histoire des Bourses) est intimement liée à l'allemanisme (4). Ce sont ses militants qui, avec les anarchistes, ont été ses plus actifs propa- gandistes : ils l'ont vulgarisée dans les Syndicats. Par eux, dès le début, elle apparaît comme une conséquence de l'organisation professionnelle, comme un des substituts de l'action politicienne. Au Congrès de Paris, ils proclamèrent que l'action politique n'est qu' « un moyen d'agitation », tandis que les guesdisles affirmaient que « ce n'est que par l'action politique, par la con- quête du pouvoir politique que les travailleurs organisés pourront s'émanciper », selon la formule qu'ils présentèrent en vain au Congrès corporatif de Nantes (1894). On doit à la vérité de dire que dans la suite !'allemanism,e perdit sa raideur corporative et devint tout à la fois moins grève-généraliste et plus politi -ien ; ses membres, selon leurs préférences, se dispersèrent les uns dans les Syndicats, les autres dans les groupements socialistes. La C. G. T. recueillit ses meilleurs militants et ses plus fortes orga- nisations, telles la Fédération du Livre et la Fédération de la Métallurgie. ^

Le Congrès ouvrier de 1888 n'a pas e;i une grande importance :

neurs (Londres, 1892, Bruxelles, 1893), décidèrent le principe de la grève générale en vue de l'obtention des 8 heures.

(1) Les guesdistes étaient marxistes : Engels, le collaborateur de Marx, fut un adversaire de la G. G. (V. Rosa Luxembourg, La grève en masse, p. 4).

(2) Rapport sur la G. G. par les Etudiants soc. rêrol. i7itern. de Paris, Congrès antiparlementaires de Paris (éd. Temps Xou veaux), p. 169, ^

(3; J. Allemake, Le socialisme en France, p. 40. j

(4) Les blanquistes devinrent grève-généralistes.

CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 513

aussi doit-on considérer son vole moins comme un acte que comme une manifestation doctrinale. A cette époque, l'organi- sation corporative n'était qu'amorcée : la vie ouvrière était con- centrée tout entière dans les groupements socialistes, en particu- lier dans ceux du P. 0. F. On peut donc dire qu'à son premier contact avec l'idée nouvelle, le prolétariat politiquement organisé lui manifesta de la méfiance ; et cette méfiance se transfor- meri bientôt en hostilité. Cette hostilité n'eut d'ailleurs qu'un temps et elle ne fut pas commune à tous les socialistes.

A son premier Congrès (Paris, 1891), le Parti ouvrier socia- liste révolutionnaire, dit allemaniste (né d'une rupture entre possil)ilistes,au Congrès de Châlellerault, en 1890, ceux-ci fraction dissidente du guesdisme), vota une résolution en faveur delà grève générale. Il déclara qu'il était « nécessaire d'envisager l'éventualité d'une immense levée de travailleurs qui, par lagrève gf^néralf, nationale et internationale, donneront une sanction aux grèves partielles et affirmeront ainsi plus énergiquement leur droit à la vie ». Toutefois, il ne l'identifia pas absolument avec la Révolution, comme le Congrès de Bordeaux : il se borna à dire qu'elle « pourra peut-être précipiter le dénouement par la Révo- lution sociale, but f'e nos efforts (1) »

En 1892, quatre Congrès votent des résolutions favorables à la grève générale : un Congrès régional de Syndicats tenu à Tours, le XP Congrès de l'Union fédérative du Centre (allemanistes), le II" Congrès nalional allemaniste, enfin le Congrès de la Fédé- ration des Syndicats tenu à Marseille. Quoique la Fédération allât plutôt en déclinant, son vote a une grande signification en raison dis circonstances : Pelloutier écrivit plus tard que la tactique nou- velle fut u pour le parti syndical qu'elle encadrait une véritable révélation (2) )>. 1892 : c'est l'année de la création de la Fédéra- tion des Bourses du travail. Les Syndicats, qui s'étaient multi- pliés, ainsi d'ailleurs que les cercles guesdistes, étaient devenus assez forts pour rendre nécessaire la création de cette Fédération et pour exiger, ainsi que le fil connaître en séance le guesdiste Jean Coulel, secrétaire de la Commission d'organisation du Con-

(1) Co7npte rendu, p. 50.

(2) Histoire des Bourses du Travail, p. 66, note 1.

Maxime Leroy 33

514 LlVRli IV. LV CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

grès, la mise à lordre du jour de la question de la grève géné- rale (1).

La prééminence des Syndicats, visible dès ce Congrès d'une fa- çon très nette, va s'accuser jusqu'à les rendre indépendants du P. 0. F., de toute tutelle politique, deux ans plus tard au Congrès de Nantes, précisément sur la question de la grève générale Gomme l'a écrit Léon Blum, « l'on pouvait prévoir qu'une telle notion jetée dans le mouvement révolutionnaire ne pouvait qu'y provoquer des dissensions et des nouveaux schismes. Dès ce jour, l'alliance entre le parti ouvrier et les Syndicats fédérés devait apparaître comme précaire » (2).

Le Congrès fédéral de Marseille vola le principe de la grève gé- nérale ; mais ce vote ne fui pas ratifié par le P. 0. F. Le phéno- mène qui s'était produit entre Bordeaux et Calais, entre 1888 et 1890, se reproduisit, mais cette fois à quelques heures d'inter- valle : le Congrès national du P. 0. F., qui se tint le lendemain du Congrès corporaliT, écarta la grève générale par le vote de l'ordre du jour pur et simple qui recueillit 4i voix contre 2G sur 128 présents (.3).

Pratiquement, c'est du Congrès de Marseille que date l'entrée de l'idée nouvelle dans l'organisation ouvrière, et, c'est au rapport d'Aristide Briand, délégué de la Bourse du travail de Saint-Nazaire, qu'on rattache communément ce grand événement. Pelloutier (qui n'assista pas au Congrès de Marseille) a revendiqué contre son camarade l'initiative de cette idée en rappelant que c'est lui qui présenta (au nom de la Bourse du travail de Saint-Nazaire) à un Congrès socialiste régional tenu à Tours, quelques jours avant celui de Marseille, une motion nettement grève-généralisle (4).

(1) Compte rendu du Congrès de Marseille (publié par le Mouvement socialiste, 1909, 196\ p. 225.

(2; Léon Blum, Les Congrès ouvriers socialistes f tançais, t. II, p. 112,

(3^ Le Compte reudu du Congrès ne donne que le texte de la déclaration générale et des résolutions. V. Les associations professiotinelles ou- vrières, t. I, p. 262 ; Léon Blum, Les Congrès ouvriers et socialistes français, t. II, p. 136.

(4 H. Girard et F. Pelloutihr, Qu'est-ce que la grève générale ? p. 13, au texte et en note.

CHAPITRE 11. ORGANISATION INTERIEURE 515

Il y a inlérêt à reproduire ce texie de Pelloutier, que Briand con\- menla dans son rapport. Considérant :

<c Que la formidable organisation sociale dont dispose la classe di- rigeante rend impuissantes et vaines les tentatives amiables d'éman- cipation faites depuis un demi-siècle par la démocratie socialiste;

« Qu'il existe entre le capital et le salariat une opposition d'inté- rêts que la législation actuelle, prétendue libérale, n'a pas voulu dé- truire ;

« Qu'après avoir fait aux pouvoirs publics de nombreux et inutiles appels pour obtenir le droit à l'existence, le parti socialiste a acquis la certitude que seule une révolution pourra lui donner la liberté économique et le bien-être maiériel conformes aux principes les plus élémentaires du droit naturel ;

<( Que le peuple n'a jamais conquis aucun avantage aux révolu ' lions sanglantes, dont ont seuls bénéficié les agitateurs et la bour- geoisie;

« Qu'en présence d'ailleurs de la puissance militaire mise au ser- vice du capital, une insurrection à main armée n'offrirait aux classes dirigeantes qu'une occasion nouvelle d'étouffer les revendi- cations sociales dans le sang des travailleurs ;

« Que parmi les moyens pacifiques et légaux inconsciemment accordés au parti ouvrier pour faire triompher ses légitimes aspi- rations, il en est un qui doit hâter la transformation économique, et assurer, sans réaction possible, le succès du quatrième lîtat ;

« Que ce moyen est la suspension universelle et simultanée de la force productrice, c'est-à-dire la grève générale, qui, même limitée à une période relativement restreinte, conduirait infailliblement le Parti ouvrier au triomphe des revendications formulées dans son programme ;

« Le Congrès régional ouvrier de l'Ouest, réuni à Tours les 3, 4 et 5 septembre 1892, prend en considération la proposition de grève universelle déposée par le citoyen Fernand Pelloutier et décide qu'il y a lieu de procéder à une organisation spéciale du Parti ouvrier français, dans le but de fournir au Congrès international de Zurich, en 1893, un projet complet de grève universelle (1) ».

Sans doute le Congrès de Tours n'a pas eu une grande impor- tance; il n'appartient à aucune des grandes séries de Congrès. I!y

(1) F. Pelloutier, Histoire des Boursss du Travail, p. &Q, note.

3 If) LIVRE IV. LA. CONFÉDÉRATION GÉNËRALI: DU TRAVAIL

avait lieu cependant de le signaler, puisqu'il nous a donné la pre- miore formule complète de la noyvelle lactique. Le Congrès de Bordeaux l'avait seulement esquissée.

Il est utile de signaler la part prise, dès l'origine, à la vulgari- sation de cette tactique par le plus marquant administrateur que le prolétariat ait eu ; et on ne saurait douter que celte part dé- borda singulièrement les limites du modeste Congrès de Tours, puisque Guesde, adversaire le plus décidé de ce moyen de lutte, a toujours considéré Pelloutier, et lui seul, comme le véritable ini- tiateur de la grève générale (1). Au Congrès national de Nantes (1894), c'est encore Pelloiilier qui en sera le leader pas- sionné (2).

Vaine querelle de préséance historique : sans vouloir mécon- naître aussi bien le rôle de Pelloutier que celui de Briand, qui fut très important, on doit historiquement départager le conflit de « paternité » pour la période post-communaliste, au profit de Torlelier dont la propagande remonte, on l'a vu, à 1888.

En 1893, nouveau vote des organisations syndicales en faveur de la grève générale à leur Congrès national que l'on peut consi- dérer couime ouvrant l'ère qui aboutit à la création de la C. G. T. (3). Hamelin y fut le rapporteur de la Commission spé- ciale. Membre du groupement le plus strictement ouvrier, le P. 0. S. R, il avait été délégué par la Fédération du Livre (4). Depuis lors, il a attaché son nom à la fondation de la Verrerie ou-

(1) V. Le Petit sou, du 27 mai 1901. Dans le même sens : Niel, Voix du Peuple, n" 52. Dans sa brochure Qu'est-ce que la grève générale ?, écrite en collaboration avec Henri Girard, Pelloutier rappelle que c'est lui qui est l'auteur du « premier rapport qui ait été adopté en France sur la grève générale » (p. 13 et la note).

(2) Ce n'est qu'en 1895 que Pelloutier devint secrétaire de la Fédération des Bourses.

3 Le Congrès du P. 0. F. qui se tint cette même année à Paris (le Xll* Congrès national) ne s'occupa pas de la grève générale.

4) Lorsque la question yint devant le Congrès de la Fédération du livre, à Marseille, en 1895, Hamelin ne put rallier ses confrères à la résolution ^es congrès corporatifs de 1892 et 1893. « Jugeant que la Fédération n'avait pas à se préoccuper de l'éventualité d'une grève générale, momentanément ir- réalisable >», le Congrès typographique « passa à l'ordre du jour ». (Compte rendu, p. 166 et suiv,)

CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 517

vrièred'Albi. Au Congrès corporalif de Toulouse (1897), il se dé- clarera « partisan acharné » de la grève générale. Le fait est à re- tenir que l'un des premiers protagonistes de ce moyen de lutte appartenait à la principale organisation professionnelle du pro- létariat, et que, par la suite, il s'est fait connaître comme adminis- traleuret organisateur ; et il faut d'autant plus le souligner qi e l'autre protagoniste, Pelloulier, nitialeur, théoricien et organisa- teur corporalif de haute valeur, un des fondateurs avec Hauielin de la Verrerie ouvrière, reste encore aujourd'hui, cou'.me il vient d être dit, le plus grand nom de l'histoire dos Syndicats.

Dans les grèves partielles, Hamelin ne voulut guère voir qu'un moyen « d'aguerrir l'armée prolétarienne») (1). Leur grave in- convénient, il le faisait résulter de leur incidence. « 11 ariive, fit-il remarquer, que la hausse des prix, déterminée par la grève de quelques milliers d'ouvriers d'une corporation, donne prétexte de frapper des centaines de milliers d'autres ouvriers qui voient s'accroîire leurs dépenses sans aucun accroissement de re- cettes (2\ » Des mouvements de masse sont donc iiéces-aires, avec un objectif révolutionnaire : et la grève générale des métiers, il l'idenlilia avec la Révolution sociale.

En 1894, tous les Congrès ouvriers examinent la (]ueslion. Fidèle à sa tradition, le P. 0. F. (gueî:diste) vote à son Xll^ con- grès tenu à Nantes (auquel assistait Jeat7 Jaurès, député) la délibération suivante : (( Préparer la grève générale ce serait conduire le prolétariat dans une impasse, le diviser contre lui- même en grévistes et non grévistes; ce serait immobiliser, dans la lutte pour la libération commune, les travailleurs des com- munes et organiser nous-mêmes notre défaite » (3).

Les trois autres Congrès votèrent en faveur de la grève géné- rale : le Congrès de la Fédération des travailleurs socialistes (broussistes) tenu à Tours (4), le congrès du P. 0. S. R.

(t) Compte rendu, p. 63 et suiv.

(2) Dans le même sens : Pelloltier, T. es sijiidicats en France (brocli. 1897), p. 29.

(3) Compte rendu, p. 17.

(4) C'est le dernier Congrôs de cette fraction. En 1899, elle tient encore une « conférence nationale ».

5i8 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

tenu à Dijon, le Vl'' Congrès de la Fédération des Syndicats tenu à Nantes.

Aux précédents Congrès, les divergences avaient été aplanies, par suite de la subordination des groupements syndicaux aux groupements guesdistes : c'était ceux-ci qui faisaient prédominer leur discipline. Avec le temps, cette inégalité avait changé de côlé. Les premiers signes de ce changement pourraient être notés netlemenldès 1892, l'année les éléments syndicaux trouvèrent leur premier cadre spécifique à la Fédération des Bourses. En 1894, le progrès est désormais visible pour tous : trois moisavant le Congrès de la Fédération des Syndicats, à Nantes, la nouvelle organisation avait tenu à Lyon son troisième Congrès, s'étaient fait représenter trente et une Bourses; à Nantes même furent re- présentées vingt et une Bourses et trente Fédérations corporatives. Désormais, ce sont les Syndicats qui vont imposer leur disci- pline (1).

C'est à l'occasion d'un projet de grève générale du Syndical des chemins de fer que le Comité de la G. G. débuta. Informé? de la décision de ce Syndical (dit Syndicat Guérard) il prit l'initiative d'un référendum entre tous les Syndicats sur les questions sui- vantes : « Etes-vous partisan de vous solidariser avec les tra- vailleurs des chemins de fer au cas ceux-ci se mettraient eux-mêmes en grève, et si le projet Merlin-Trarieux est adopté par le Parlement? » (2) Cent quarante organisations se pronon- cèrent affirmativement, dont la Fédération des Bourses, les Fédé- rations des verriers, des tailleurs sur verres et cristaux, des cou- peurs, brocheurs et cambreurs en chaussures, le Conseil national

(1' A la suit« du Congrès corporatif de 1S93, une Commission d'organisa- tion de la grève générale avait été créée dans la dépendance de la Fédé- ration des Bourses : son premier soin fut de poser les questions suivantes' par la voie du référendum, aux diverses organisations ouvrières : « Etes- vous partisan de la grève générale immédiate ? Etes-vous contre la grève générale ? Etes-vous partisan de la grève générale si l'on venait à porter atteinte aux organisations ouvrières ? » Quarante organisations répondi- rent oui à la première question ; deux, non, à la deuxième ; toutes, oui à la troisième.

(2) La proposition de loi de M. Merlin, modifiée par M. Trarieux, tendait à interdire les coalitions dans les exploitations industrielles de l'Etat et les chemins de fer.

CHAPITRE 11. ORGANISATION INTERIEURE 519

ouvrier, le Syndicat des employés d'omnibus de Paris, celui des employés du gaz (1),

L'affaire n'eut pas de suite : elle avait cependant permis aux grèves-généralistes de se compter.

Le Comité fonda un journal: La Grève générale, (\m n'eut que quelques numéros. Une autre de ses initiatives fut plus durable : il invita les Bourses à créer auprès d'elles des « sous-comités de la grève générale ». Cette idée, le Congrès corporatif suivant la reprendra. La plupart des Bourses répondirent favorablement. C'est l'origine d'une des obligations qui leur incombent aujour- d'hui : donner des cadres aune idée qui jusqu'alors n'appartenait guère qu'au domaine de la discussion. Toutes ces décisions furent prises sous le coup de la fermeture de la Bourse du travail de Paris, en 1893, parle ministère Dupuy : cet «acte de violence » fut comme un réactif qui Qt se colorer plus vivement les diverses ten- dances ouvrières de l'époque.

La date centrale de l'histoire de la grève générale est celle du Congrès corporatif de 1894 : c'est à moment que se fit entre les « syndicaux » et les socialistes une rupture analogue à celle entre bakouninisteset marxistes, « fédéralistes '■et « autoritaires » au Congrès international de La Haye (1872).

Au Congrès corporatif de Nantes (1894) c'est le guesdisle Noël, secrétaire de la Bourse du travail de Bordeaux, qui commençâtes hostilités contre la G. G. (2). Après une énergique déclaration révo- lutionnaire, il se prononça fermement contre « ce duel humain, qui ne peut trouver crédit que dans les cerveaux dont la faiblesse morale et l'imagination superficielle sont fortement atteintes ». Tout en déclarant la G. G. « impossible à organiser, » il l'ad- mit cependant pour partie, par « un moyen terme », en lantque « §,yh\Q générale par corporation » : c'était la doctrine du Congrès guesdi-,te de Lille ^1890). Et cette opinion, le délégué lyonnais la reprit et la développa dans cet ordre du jour très clair :

Considérant que les f^rèves ne peuvent être entreprises avec succès

(1) Compte rendu du comité ; annexe au Compte rendu du Congrès de Ztmo^e* (1895), p. 111.

(2) Compte rendu, p. 28 et 8.

520 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

que dans des circonstances spéciales et dans un but si spécial qui ne peuvent pas être déterminés d'avance ;

Qu'une grève universelle n'est déjà pas praticable à cause du développement économique si différent dans les divers pays et que dès qu'elle est praticable, elle n'est plus nécessaire ;

Considérant de plus que une ^rève générale restreinte à un seul pays ne peut avoir de résultats que lorsqu'elle est faite pacifique- ment, parce que d'abord les grévistes seraient les premiers à souffrir de la faim et contraints à capituler, et qu'une grève vio- lente, par contre serait écrasée impitoyablement par les classes dirigeantes ; Déclare :

Que dans les conditions politiques et sociales actuelles, tout au plus une grève d'industries spéciales pourrait être pratiquée avec succès ;

Les grèves en masse peuvent, il est vrai, [dans certaines circons- tances, être une arme très efficace, non seulement dans la lutte économique, mais dans la lutte politique. Mais c'est une arme qui, pour être maniée efficacement, suppose une puissante organisation syndicale et politique de la classe ouvrière.

Celte déclaration fait valoir honnêtement tous les argu- ments qui seront opposés pendant le Congrès à la grève générale, et pendant les Congrès ultérieurs. Ce qu'il faut y remarquer, c'est que son auteur, et la plupart de ceux qui partagent sa ma- nière de voir, ne s'est pas posé en adversaire irréductible : il estime que « la grève en masse peut être en certaines circons- tances une arme très efficace ». Il semble même, moins la rejeter comme impossible que comme inopportune, et se rencontrant alors ^ avec les partisans de la tactique, il en lie le succès, tels les alterna- j nistes, à une organisation plus complète du prolétariat.

Il est certain qnel'idéede grève générale n'a pu naître de façon | pratique que lorsque la solidarité ouvrière eut dépassé les petites limites locales pour devenir nationale : la grève générale corres- pond aux Fédérations corporatives, à l'union des Fédérations etdes Bourses, à la C. G. T., enfin au Secrétariat ouvrier international, formes d'organisation qui correspondent elles-mêmes aux divers stades marché industriel. 11 faut ramener l'idée de grève par- tielle au Syndicat, et celle de grève générale corporative à la Fédé-

CHAPITRE 11. ORGANISATION INTERIEURE 521

ration, celle de grève pluri-corporative ou révolutionnaire à la C.G. T. : la nécessitéde chacun de ces lypes apparaît, avec netteté, dans la progressive dépendance des institutions ouvrières elles- mêmes.

Pour les advorsaires, la grande objection contre la grùvegénérale a bien toujours été l'insuffisante organisation ; et cette objection porta quel(|nes-uns de ses partisans à la présenter comme un mouvement nécessairement spontané, impossible à prévoir et àdiscipliner ; tandis qued'aulres se plaçant au même pointdevue, mais pour aboutir à une conclusion diamétralement opposée, montrèrent que l'union très forte des travailleurs rendrait toute grève inutile, et partant la grève générale elle-même. « Prolé- taires de tous les pays, unissez-vous ! Oui, unissons-nous et fai- sons que par nos Syndicats, Unions de Syndicats et Fédérations des Bourses, non seulement la grève générale, mais même toute tentative de grève quelconque deviendra inutile par le seul fait de la force matérielle et morale que nous aurons acquise. » Ainsi les uns croient que l'organisation sera assez forte pour vaincre sans combattre, tandis que les autres, sacbant que l'organisation ne pourrajamaisètreassez perfectionnée, n'espèrent celte victoire qu'après une lutte, c'est-à-dire une grève générale.

Les deux défenseurs de la grève générale furent encore Aristide Briand etFernand Pelloutier (1).

PourBriand,elle n'étaitguèrequ'un moyenà ajouter auxmoyens d'ordre politique. « La grève générale est une formule, un dra- peau qui ne porte aucun ombrage; c'est un fusil. Vous en avez un, dites-vous, mais s'il rate, ayez-en un autre tout prêt. » La grève générale, il n'en faisait pas une simple généralisation corpora- tive de la grève partielle ; c'était un moyen révolutionnaire : « Par le principe de la grève générale, on a détruit l'égoïsme chez les ouvriers, on voit les camarades se dévouer pour les autres. On ne considère plus la grève comme une lutte contre le latron, mais comme une arme sociale. « Il disait encore: « Pen- sez-vous (il s'adressait aux guesdistes) que vous décréterez l'expro- priation politique et économique de la classe bourgeoise sans

(1) Compte rendu, p. 30 et 8.

522 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

secousse ? Allons donc ! nous vous disons : préparez les cerveaux à la grève générale, car c'est une arme puissante pour vous(l)».

Pelloutier, qui était délégué par le Syndicat des journalistes so- cialistes et par celui des paveurs de la Seine, précisa cette concep- tion de la grève générale entendue révolutionnairement. Il voyait en elle non l'arrêt complet de toutes les corporations, mais l'arrêt de celles dont les autres dépendent : l'alimentation, le bâtiment, les mines, les chemins de fer. Celte thèse avait été défendue quelques semaines plus tôt au Congrès allemaniste de Dijon : «la grève générale ne comprend que la suspension du travail pourtous les ouvriers de la mineet des industries qui en dépendent immé- diatement, y compris le transport. «Toutefois, dans sa conclusion, Pelloutier, appuyé par Poulain (Syndicat des métallurgistes de Charleville, futur député des Ardennes), se sépara de Briand : « L'ouvrier, disait-il, se trouve en présence des parfis politiques qui n'ont rien fait pour lui et de la grève générale. » Et opposant à l'action politique l'action économique, il ne voulait reconnaitre pleine efficacité qu'à celle-ci. Aristide Briand, au contraire, de la G. G. faisait en quelque sorte l'accessoire de l'action politique.

Au vote, la grève générale recueillit 65 voix contre 37 ; il y eut 9 abstentions. La Fédération des Syndicats qui, au Congrès de Mar- seille (1892), avait voté pour, cette fois-ci vota contre ; un Syndicat agricoleassez important, la Fédération des bûcherons du Cher, vota pour, contrairement aux prévisions du guesdiste Lavigne, ainsi que Capjuzan, délégué du Secrétariat national du travail, et Cor- dier, délégué de la Fédération des Bourses. C'était la défaite du P. 0. F.

La minorité guesdiste quitta la salle des séances, le 21 sep- tembre, sur le premier prétexte qu'elle trouva, sur un incident de procédure, on l'a vu précédemment (2), Guesdistes et syn- dicaux (syndicaliste est un mot qui n'avait pas encore cours) se séparaient pour ne plus se rejoindre. Sans adhérents, la Fédé- ration des Syndicats va disparaître et faire p'aoe à la C. G, T. qui naîtra, l'année suivante, sous l'etïort d'une majorité ou- vrière grève-généraliste. Ainsi se terminait par une rupture pro-

(1) Compte rendu, p. 33 et s.

(2) Compte rendu, p. 65.

CHAriTRE 11. ORGANISATION INTERIEURE 523

fonde la lutte entre les deux fractions ouvrières sur une question qui les avait séparées presque dès l'origine, de plus en plus (1).

Le Congrès nomma une commission d'organisation de la grève générale. Rioin fut désigné comme rapporteur (2). Il proposa, el le Congrès adopta, après une courte opposition, la nomination d'un comité de la grève générale qui devait être nommé et re- nouvelé à chaque Congrès et, confirmation d'un vote de 1893, les Bourses, Fédérations locales ou régionales, étaient invitées à créer chacune un sous-comité de la grève générale. Le Comité central et ces sous comités devaient être alimentés par une retenue de 10 0/0 Sur les sommes versées à chacunedes organisations possédant une caisse du sou de grève. Une commission de contrôle, nommée par le Congrès, fut chargée de la surveillance de ces divers ser- vices.

En disantet en écrivantqu'ilsentendaient ainsi mainlenira l'action ouvrière corporative sur le terrain économique », les congressistes se trompaient, puisque leurs résolutions pratiques ne furent pas complètement en accord avec ces intentions. Celte grève générale, qui devait réaliser une tactique purement économique, fut.eiieffel, reliée, à la demande de la commission d'organisation (3), à l'orga- nisation politique. « Les secrétaires (de sous-comités), déclara Riom, inviteront les députés et les conseillers municipaux socia- listes à assister à chacune des réunions générales pour se concer- ter avec lui en vue de faire une propagande incessante dans toutes les réunions ils seront appelés à prendre la parole... Les sous- coniités devront faire tous leurs efforts pour obtenir des candidats aux élections générales, départementales et municipales, l'enga- gement de propager l'organisation de la grève générale ». Quant au comité central, il ne tarda pas à s'allier au comité qu'avait créé

(1) Les congrès socialistes internationaux, a toujours dominé l'influence allemande (les social-démocrates n'admettent que la grève générale poli- tique), ont tous rejeté la grève générale économique, d'accord en ceci avec Marx et Engels : Bruxelles, 1891 ; Zuricli, 1893 ; Londres, 1896 ; Paris, 1900; Amsterdam, 1904. En 1910, au Congrès de Copenhague, une motion Ta prise implicitement en considération comme moyen de lutte contre la guerre

(2) Compte rendu, p. 75. l3) Cofivpte fendu, p. 28.

o24 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALK DU TRAVAIL

pour le même, objet le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (allemanisles) : Besombes fera décider au Congrès de Rennes la rupture entre les deux organismes, malgré Girard, Roche et Cap- juzan.

En 1894, les guesdisles et les anli-guesdistes étaient encore plus rapprochés les uns des autres qu'ils ne le pensaient. Ce n'est qu'avec le temps que les contrastes s'accuseront. Nantes n'est qu'un point de départ. G est lenlemeni, progressivement que l'or- ganisation corporative, de plus en plus indépendante des partis po- litiques socialistes, trouvera dans le jeu même de son action pro- fessionnelle des moyens de lutte spécifiques, originaux et auto- nomes.

H faut marquer les points de contact entre les tendances et les lactiques. L'étape intermédiaire entre l'action de la C. G. T. et l'ac- tion socialiste, le passage de l'une à l'autre, n'a pas été brûlé : l'appel du Comité de la grève générale aux députés socialisles en est une première preuve. Une autre preuve résulte de la consti- tution du parti allemani>-te (P. 0. S. R.) qui, contemporain de la renaissance syndicaliste, recueillit un grand nombre des défec- tionnaires guesdistes. Ce parti de transition amalgama à l'ancien programme guesdiste (la conquête électorale du pouvoir) la nou- velle tactique de la grève générale issue de l'organisation corpo- rative qu'avaient subalternisée Guesde et ses amis (1).

La discussion sur la grève générale fut assez courte, au Con- grès de Limoges, en 1893, qui créi la C. G. T. (2) ; elle ne fut pas non plus très chaude. Ele n'était d'ailleurs pas portée à l'ordre du jour : elle fut incidente

En majorité, les congressistes favorables à la grève générale

(1) Jules Guesde et Latargue dans le programme du Parti ouvrier (éd. 1902j ne citent même pas la grève générale parmi les moyens révolution- naires possibles. Ils écrivent : « celte révolution inévitable ne sera déter- minée ni par des déclarations à la dyuamite, ni par d'héroïques folies in- dividuelles, ni par des colletages locaux avec la police, ni par des prises d'armes partielles. Elle ne sera pas davantage conjurée ou retardée par les chinoiseries politico-économiques des meneurs du radicalisme et du possi- billsme, ou par les réformes ouvrières qui s'imposent même à l'Etat bour- geois » (p. 28).

(2) Compte rendu, p. (i7 et s.

CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 525

estimaient, les uns, que le cotnitéde propagande devait rester en dehors de la Confédération, les autres, au contraire, qu'il devait constiluer une de ses commissions statutaires. Treich, affilié au P. 0. F. (Limoges), Boisson (délégué de la Fédération des tra- vailleurs municipaux de Paris), défendirent la première opinion, Girard^ délégué de la Bourse du travail de Besançon et du Syn- dicat des employés de la Seine, la seconde. Treich opinait par op- portunité. « Déjà en éliminant de la Confédération les nombreux Syndicats qui sotit affiliés aux organisations politiques, nous em- pêcherons de venir à nous une partie importante du Parti ou- vrier. Si nous éloignons encore ceux qui sont anti-grève généra- listes, que restera-l-il dans celte Confédération? Notre but sera donc manqué, ce sera à recommencer ; la même division qui a surgi depuis le Congrès de Nantes va subsister. » Celte crainte lui semblait d'autant mieux justifiée qu'à son avis le plus grand nombre des Syndicats était hostile à la grève générale, avis qui fut critiqué par le métallurgiste Braun.

Deux orateurs firent la contre-partie de Briand et dePelloulier au Congrès de Nantes, Victor Dalle et Auguste Keufer, celui-ci au nom de la Fédération du Livre.

La raison qui semble avoir dirige Keufer (semble-t-il, car le com|)te rendu du Congrès est obscur et écourté), c'était la trop grande faiblesse de l'organisation corporative; ajoutant que « les chefs socialistes » ne sauraient pas au lendemain de la grève gé- nérale « résoudre les graves et difficiles problèmes aujourd'hui discutés ». Mais, adversaire de la grève générale révolutionnaire, il croyait, au contraire, possible «des grèves générales [jrofession- nelles toutes les corporations pourraient intervenir pour sou- tenir les grévistes ». C'est la thèse de la grève générale rélor- miste.

Keufer, on le voit, n'était pas hostile à une vaste grève ap- puyée par loul le prolétariat organisé ; mais à la différence du ré- volutionnaire Pelloutier, pour lui, la grève générale professionnelle ti'était qu'une extension, d'ailleurs limitée, de la grève partielle, avec ce seul but : améliorer la condition des ouvriers.

Sans doute, la théorie peut-elle dresser des limites devant les mouvements sociaux, mais, pratiquement, que valent-elles?Celles

320 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNKRALE DU TRAVAIL

qu'imaginait Keufer ne tenaient-elles pas trop peu compte des enseignements historiques? En fait, les deux formes de la G. G. sont, dans l'étal actuel des choses, indissolublement liées; elles sont nées presque eu même temps; elles sont mutuelleuient alimentées des mêmes éléments de ktte : la grève locale ou par- tielle et le Syndicat ; doctrinalemenl parlant, elles se complètent l'une l'autre, se confondent même dans la pratique, car on ne [)eut refuser un caractère révolutionnaire à nos grèves générales contemporaines corporatives : un sentiment de classe évident anime ces vasies mouvements un peu tumultuuires. Tout cela, Keufer ne le négligeait-il pas ?

Par l'exemple de Keufer, on peut observer que ceux-là même qui combattaient la nouvelle tactique lui reconnaissaient impli- citement un caractère de nécessité historique et d'opportunité cor- porative : si la grève générale révolutionnaire est proclamée im- possible parce que la classe ouvrière est encore mal préparée, n'est-ce pas affirmer d'une manière indirecte qu'elle deviendra possible avec le progrès syndical ?

La discussion se termina par un vote qui affilia à la Confédé- ration le Comité de la grève générale que le Congrès de Nantes avait laissé indépendant du Comité national, embryon de ia Con- fédération. Cette affiliation décèle, nouvel argument, queisrapports unissaient l'organisation prolétarienne et la nouvelle tactique.

Le compte rendu ne fait pas connaître comment se partagèrent les voix aux votes : il eut été intéressant de connaître la pro- portion de délégués parisiens et de délégués provinciaux (1). Des débats on peut seulement inférer que la grande majorité des délégués était favorable, sans rélicences, à la grève géné- rale, et ne différaient que sur. la question de l'affiliation d'un comité spécial au conseil national (Comité confédéral). Parmi les partisans provinciaux favorableson peut noter Breilloux, délégué

1 Le Congrès comprenait 75 délégués mandatés par 28 Fédérations, 18 Bourses du travail, 126 Syndicats ,29 venaient de Paris et 46 de la pro- vince, soit 24 de Limoges, 2 de chacune des villes suivantes : Angers, Rennes, Toulon, Toulouse, Tours, Tulle, et 1 d'Alger, Angoulème, Carmaux, Chàteauroux, Châtellerault, Dijon, Nantes, Nîmes, Saint-Etienne, Vierzon, Bordeaux, Lyon ; Marseille n'avait pas de délégué.

CHAPITRE II. ORGANISATION INTKRIEURE 527

des typographes de Limoges, Carol, délégué de la Bourse de Tou- louse, Giraud, délégué desSyndicals de Toulon, le futur député car- mausin Calvignac, délégué des mineurs de l'Aveyron et de Gar- maux (1).

Le comité de la grève générale, incorporé à la Gonfédération générale par le dernier paragraphe de l'article 2 du paragraphe 3 des statuts confédéraux, en outre de sa besogne de préparation révolutionnaire, fui chargé d'une mission plus pratique, plus immédiate. Les Syndicats furent astreints à faire parvenir toutes leurs souscriptions de solidarité aux corporations en grève par son intermédiaire: il retenait 100 0 sur toutes les sommes qu'il recevait ainsi. On doit à la vérité de dire que les Syndicats ne remplirent qu'imparfaitement cette obligation et qu'ils conti- nuèrent à envoyer leurs souscriptions, soit directement, soit par l'intermédiaire des journaux politiques (2).

La première question inscrite à l'ordre du jour du (Congrès cor- poratif de Tours (18116) était la révision des statuts de la Confédé- ration : la seconde, la grève générale. Sept autres suivaient.

G'est Guérard, le secrétaire du Syndicat national des chemins de fer, qui fil le rapport. A son rapport en était incorporé un autre, œuvre du Syndical national deschemins de fer. Ils donnent une théorie complète de la tactique (3).

La grève générale ne sera pas déclarée par tout le prolétariat cessant le travail dans toutes les industries, simultanément: «elle ne sera pas un arrêt concerté du travail, mais un arrêt forcé par le fait même de la cessation du travail dans des industries spé- ciales. » On reconnaît la pensée de Pelloutier (4). Le chô- mage d'une ou de plusieurs corporations entraînera, par

(1) Le IV<= Congrès de la Fédération des Bourses (Nîmes, 1895) vota une résolution en faveur de la grève générale. Compte rendu, p. 83.

(2) Du 1»'" décembre 1894 au 1?"" septembre 1895 c'est-à-dire pen- dant la période de temps qui sépare le Congrès de Limoges du Congrès de Nantes, Derne, trésorier du comité, écrivait dans son rapport que les prélè- vements de 10 0/0 n'avaient atteint qu'un total de 328 fr. 75 : il.se présenta à Limoges avec une encaisse de 5 fr. 65. V. Compte rendu du Congrès corpornlif de Limoges, p. 112

(3) Compte rendu du Congrès, p. 76.

(4) Il n'assista pas au Congrès.

528 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

contre-coup, le chômage dans loules les autres. C'esl de la première grève partielle générale que dépend donc le succès, aussi faudra-t-il choisir avec soin la corporation initiatrice. Guérarii, sur ce poinl encore, reprit l'argumentation dePellou- lier. 11 donna quelques exemples. « La Compagnie du gaz alimente à Paris plusieurs milliers de moteurs à gaz occupant un minimum de 100.000 travailleurs. Si les ouvriers du gaz se mettent en grève, c'est l'arrêt foicé pour les 100.000 prolétaires occupés chez des petits industriels. Que les chemins de fer cessent de transpor- ter des marchandises, est-ce que les administrateurs des journaux (juolidiens continueront à faire le même tirage pour accumuler leur papier que l'on n'enverrait plus en province ? Evidemment, encore, c'est l'arrêt forcé pour un grand nombre de typo- graj)he?, conducteurs, margeurs, etc. ; cette même grève des chemins de fer, supprimant les négociations commerciales et industrielles, empêchant les transports, houille, matières premières, denrées, n^entraînerait-elle pas la fermeture de nom- breux magasins, usines, manufactures et ateliers ? »

Alors les grévistes exposeront leurs revendications particu- lières : mais un mouvement aussi formidable restera t-il sur le terrain de la légalité, demeurera- t-il pacifique ? « Une grève générale des « bras croisés » est-elle possible ? « (j'est une question, déclare le rapport, à laquelle nous ne pouvons répondre, mais tout laisse à supposer que les circonstances seront telles, qu'à bref délai se déchaînerait une révolution d'autant moins sanglante qu'elle ne rencontrerait pas d'obstacles assez puissants pour s'opposer à sa marche. »

Guérard passa ensuite en revue quelques objections : d'abord celle du délégué du Syndicat des typogra()hes qui estimait le succès impossible « en raison de la trop faible proportion des travailleurs syndiqués ». C'était robjeclion de Keufer. Peut-être; mais l'objection ne vaut-elle pas également contre les grèves par- tielles"; Les Syndicats cependant enire|)rpnnent des grèves et obtiennent des résultats sans grouper jamais l'unanimité, même la majorité des travailleurs (1).

i^l ) « Le plan qui consisterait à entreprendre des grèves en masse, à titre de sérieuse action politique de classe, uniquement avec un personne) or-

CHAPITRE II. ORGANISATION INTÉRIEURE 529

11 y aura perle de salaires : la commission n'y contredit pas, mais estime qu'un mouvement bien coordonné « amènerait très rapidement les patrons à comj)osition ».

La cessation du travail parles ouvriers de la salubrité, par exemple, les égoutiers, ne fera-t-elle pas courir un danger à la santé publique ? Pour Guérard, « il n'y aurait nulle utilité pour le succès du mouvement à voir ces travailleurs interrompre leur besogne ; ils ne seraient pas les seals, d'ailleurs, qui pourraient, sans inconvétiienl, continuer à travailler ; il en est même qui devraient rester à leur travail pour servir la cause ».

La question d'argent ? Il semble bien que dans la pensée des premiers propagateurs (1), le succès de la grève générale était subordonné à la constitution d'un trésor de guerre : la commission rejeta cette manière de voir. Le comité n'a pas à organiser la grève générale : il n'a qu'à faire de la propagande. Or, pour faire de la propagande, affirma-t-elle, il n'a pas besoin de grosses sommes. De cette façon la commission pensait éviter de heurter de front les ouvriers hostiles à la grève générale : elle restait dans le domaine des discussions. « Cette méthode de propagande ne peut rencontrer aucun adversaire de bonne foi, car elle donne a tous la certitude que si l'on apportait des objections auxquelles on ne puisse répondre, la grève générale serait aban- donnée sans hésitation n.

En conclusion, le rapport formula les propositions suivantes :

« 1" Que toutes les organisations syndicales soient invitées à faire parvenir leurs souscriptions aux grévistes par l'intermédiaire de la

L'anisé, est absolument sans espoir... L'estimation exagérée ou fausse du rôle de l'organisation dans la lutte de classe du prolétariat se complète d'ordinaire par la dépréciation de la masse prolétarienne inorganisée et de sa maturité politique C'est en période révolutionnaire, dans l'orage des grandes luttes de classe, avec leur agitation, que se montre seulement toute l'action éducatrice, qu'exercent la rapide évolution capitaliste et les influences socialistes sur les vastes couches populaires : action dont les listes des organisations et même les statistiques électorales ne donnent dans les temps calmes qu'une très faible idée». Rosa Luxembourg, La grève en masse (1910), p. 65 et 66.

(1 Notamment de Pelloutier, d'après Rozier, délégué au Congrès da Tours. V. Conift'! rendu, p. 88. Cf. ce que dit Guérard, eod. loc. p. 90.

Maxime Leroy 34

530 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

Confédéralion générale du travail, qui fera un prélèvement de 5 0/0 sur les souscriptions ;

« Qu'il soit publié chaque mois un bulletin de la Confédéra- tion, contenant notamment : l'indication sommaire de toutes les grèves en cours, motifs de la grève, nombre des grévistes ; le détail des souscriptions reçues pour les différentes grèves et transmises dans le mois, ainsi que le chiffre des prélèvements faits ;

« 3" Que le bulletin soit adressé gratuitement à toutes les orga- nisations adhérentes à la Confédéralion, et comme accusé de ré- ception à celles qui enverront des fonds pour les grèves ;

« 4" Que le montant du prélèvement serve exclusivement à la pro- pagande en faveur de la grève générale, par brochures, jour- naux, etc ».

Guérard terminait par les lignes snivantes : « En avant pour notre délivrance, par la grève générale qui sera le prélude de la Révolution 1 »

La discussion s'engagea sur ce rapport, qui fut a applaudi par la grande majorité des congressistes », est-il indiqué flans le compte rendu : elle ne fit que répéter la vieille argumentati m. Il fut voté presque à l'unanimilé (par 65 voix sur 69 congressistes) : les quatre abstentionnistes étaient : Graffin (cordonniers de Cholet), Gorgelin (Féd. des travailleurs du Livre), Maynier (section pari- sienne des typographes) et Copigneaux, qui fut secrétaire de la G. G. T. Il faut ajouter que Copigneaux en votant contre, con- formément à son mandat de délégué de la Fédération des tra- vailleurs municipaux, déclara que ses camarades « changeraient d'avis » lorsqu'il leur rendrait compte des « explications du camarade Guérard ».

Restait à solutionner deux autres questions. Sur la proposition de Branque (Bourse du Travail de Toulouse) et de 3Iichelier (Bourse du Travail d'Alger), le Congrès, contrairement à l'avis de la commission, sépara le comité de propagande de la Confédéra- tion. Le comité ne devait cependant pas être absolument indé- pendant, car le contrôle financier en fut attribué à des délégués de la Confédération. De plus, sur la proposition de Girard et de Vallier (Syndicat des ouvriers en instruments de précision de Pa- ris) le Congrès décida de nommer lui-même les membres du co-

CHAPITRE II. ORCrANISATlON INTERIEURE 531

mit* de propagande : au comité de propagande était ainsi donné les mêmes électeurs qu'au comité national de la Confédération. Enfin, le pourcentage que devait [)rélever le comité sur les sous- criptions aux grèves partielles fut fixé à 3 francs (I).

La commission de la grève générale nommée par le Congrès de Toulouse (2) se contenta au début de son rapport de faire adhé- sion en principe à la grève générale, sans entrer dans la discus- sion, « attendu que cette conception, comme moyen d'émancipa- tion, est admise par la généralité des organisations et des prolé- taires conscients )^. Elle signala j)armi les nouvelles adhésions au principe, celles des boulangers, des bouchers et des cuisiniers.

Ses propositions n'innovèrent guère que sur un point : elle de- manda que les organisations retinssent elle-mémes le 5 0/0, re- tenue prescrite par le précédent Congrès, et qu'elles envoyassent directement les sommes recueillies aux. grévistes, sans passer par le comité de la grève générale, cela pour éviter de doubler les frais d'envoi et faciliter la prompte expédition des secours aux intéressés.

Dans le rapport, ce qu'il y avait de plus nouveau, c'était le dessein de donner un caractère antimilitariste à la propagande grève-généraliste : « Nous vous proposons... comme moyen de propagande et également pour maintenir en rapports fréquents les Syndicats avec leurs adhérents subissant la loi militaire, de bien vouloir mettre en pratique ce qui se fait depuis un certain temps dans les Syndicats du centre, des statuts desquels nous détachons un article ainsi conçu :

« La cotisation mensuelle est fixée à (le chiffre) sur laquelle il sera prélevé cinq centimes pour être répartis entre les sociétaires devenu? soldats ; ne peuvent y avoir droit que les camarades ayant au moins quinze mois de présence auSyndicat.

Sa proposition, la commission la motivaitde la façon suivante : « mettre une entrave à la répression tant mise en avant par les

(1) Toutes les Fédérations n'exécutèrent pas la décision du Congrès relative au prélèvement de 5 0/0 sur toutes les sommes envoyées à des grèves par- tielles, notamment le livre, le bâtiment les cuirs et peaux. Guérard les iit blâmer par le Congrès de Toulouse (1897), V. Compte rendu, p. 46.

(2) Compte rendu, p. 105 et s.

532 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

adversaires de la gçève générale » (1). On comprend le dessein : se concilier la sympathie des soldats chargés de réprimer le mouvement.

Malgré tant de voles, la propagande en faveur de la grève gé- nérale manquait d'énergie. Peut-être aussi était-elle trop modérée. Le comité était beaucoup moins révolutionnaire que les voles aux- quels il devait l'existence. Dans sa circulaire du 20 octobre 1897, signée par Girard et Valenlin, le comité disait que « celte idée..., nous l'espérons fermement, aboutira à l'émancipation des tra- vailleurs sans révolution violente » (2).

Au Congrès conférai de Rennes (1898) la question revint inci- demment (3) à l'occasion du versement des fonds : les organisa- tions devraient-elles faire leurs envois à la Confédération, oon- forméiuent à la décision du Congrès de Tours, ou les envoyer directement aux grévistes, conformément à la décision du Congrès de Toulouse ? Il y avait flottement sur ce point. De plus, conve- nait-il de laisser à la Confédération la prérogative de lancer seule les appels à la solidarité ?

Rejetant l'opinion de Guérard et de Roche qui pensaient que le maintien de la décision de Toulouse était un bon moyen de « vulgariser, de faire connaître » la Confédération, le Congrès décida de laisser sur ce point toute liberté aux associations ouvrières ». Libre d'envoyer directement les fonds aux organi- sations en grève, chaque Syndicat recouvrait le droit d'appel direct à la solidarité : ce n'était pas un progrès sur le passé. Quant au pourcentage de 5 0/0, il fut maintenu.

Celte discussion terminée, le Comité de propagande nommé par le Congrès de Toulouse lut le compte rendu de ses travaux : vingt Bourses avaient créé des sous-comités, notamment celles de Tours, de Toulouse, de Rennes et du ffavre.

Le nombre de ses membres élevé à onze, le Comité fut rattaché à la Confédération ; mais l'allemaniste Beausoleil n'obtint pas

(1) Le compte rendu ne fait pas mention de l'adoption des rapports : les membres du comité les considérèrent comme adoptés et en appliquèrent les conclusions.

(2) Compte rendu du Congrès corporatif de Rennes (1898), p. .330.

(3) Coynpte rendu du Congrès corporatif de Rennes p, 324 et s.

CHAPITRE H. ORGANISATION INTERIEURE 533

pour celle-ci le droit de décréter la grève générale : « Il paraît impossible, objecta Guérard, inadmissible d'adopter ce para- graphe. On avait peur d'un comité directeur et maintenant on remettrait à la Confédération le pouvoir de décréter la grève gé- nérale; ce serait dangereux. La Confédération a fait une consul- tation concernant la grève générale, on a attendu pendant trois mois les réponses des organisations, elles ont été peu nombreuses. Si on s'en remet à la Confédération on n'aboutira pas. » On vit, peu de temps après, combien était utopique la proposition de Beausoleil.

Le 21 décembre 1894, MM. Cordelet, Trarieux et Merlin avaient déposé sur le bureau du Sénat un projet de loi, auquel il a déjà été fait allusion, tendant à interdire les coalisations dans les exploi- tations, même industrielles, de l'Etat et dans les chemins de fer (1). Le 4 mars, M. Trarieux, garde des sceaux du cabinet Ribot, déposa un projet analogue au nom du gouvernement, mais amendé : seules étaient interdites les coalitions dans les services publics de l'Etat et dans les Compagnies de chemin de (er. Voté, le projet fut transmis à la Chambre, le 20 juin 1898, qui le ren- voya à sa Commission du travail.

Le Comité prit l'initiative d'une réunion privée de toutes les or- ganisations ouvrières de la Seine et de Seine-et-Oise pour prolester contre le dépôt du projet sur le bureau de la Chambre. La réunion eut lieu a la Salle de l'Harmonie, le 9 juillet 1898. Plus-de deux cents délégués y assistèrent : il y fut décidé qu'un grand meeting public de protestation aurait lieu au Tivoli Vaux-Hall, sur un pro- gramme de « revendications concernant la journée de huit heures avec minimum de salaire ; à travail égal, salaire égal ; suppression du marchandage et du travail aux pièces; suppression du travail industriel dans les couvents, ouvroirs et casernes ; suppression des bureaux de placement, extension de la prudhommie ; re- traites pour les vieillards et invalides du travail ; liberté en- tière d'association, de réunion et de coalition. Abrogation des articles 414 et 415 (atteintes à la liberté du travail) du Code pé-

(1) Sénat. Doc. parlem., 58, Journal officiel, 1894, p. 347. Voir : Des- VEAUX, Les coalitions dans le personnel de chemin de fer, (ttièse, Paris, 1901).

534 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

nal. Abrogation de tous décrets, lois et ordonnancea restrictifs de cette liberté ». Le projet Merlin ne fut pas voté : on ne saurait dire quelle fut l'influence de cette protestation sur rabstenlion de la Chambre.

Il y eut deux Congrès ouvriers en 1900, un Congrès national et un Congrès international. I.e Congrès national vota une réso- lution eu faveur de la grèv« générale, après une discussion qui n'apporta aucun élément nouveau.

Au Congrès international, organisé par la Confédération géné- rale (c'était le pren)ier), les b^rançais y étaient en majorité, et toutes les nations n'étaient pas représenté.^s. L'Allemagne no- tamment faisait défaut. Quant aux délégués étrangers, ils ne représentaient pas des nations entières, mais simplement quelques corporations : les verriers belges, les ouvriers des transports an- glais, la Fédération italienne du bâtiment ; le délégué suisse re- présentait 382 Syndicats et la Fédération des typographes. Dans ces conditions, on ne peut attribuer un caractère véritable- ment international aux décisions qui furent prises. Il veut vote sur le principe. Répondirent oui : Suisse, Angleterre, Belgique, Italie(l).

Cette question fut posée : la grève générale sera-l-elle interna- tionale ? Pour Guérard, « la grève générale ne sera pas interna- tionale ; il n'est pas permis d'espérer à l heure actuelle qu'un tel mouvement puisse s'étendre à tous les pays d'Europe. Peut-être quelques pays se mettront-ils en mouvement ce n'est pas cer- tain,.. Mais ce qui est certain, en tous cas, c'est que la révolution accomplie en France pourrait rapidement s'étendre dans les pays voisins ». Sans doute, mais « alors les gouvernements étrangers ne manqueraient pa> de former des liens solides et de faire eux- mêmes la contre-révolution à l'égard de la Révolution française. De même que les émigrés sont entrés en France dans les- fourgons de l'étranger, de même les capitalistes d'aujourd'hui rentreraient en France avec les armées étrangères. »

La commission nommée par le Congrès se prononça contre les grèves partielles (2), comme ne correspondant i)as aux moyens-

(1) Compte rendu, p. 43 et s.

(2) Compte rendu, p. 63 et s.

CHAPITRE II. ORGANISATION INTÉRIEURE S3o

propres de la classe ouvrière : « Qui oserait prouver que les grèves partielles ont élé et sont un moyen de soulagement pour le prolélaire? N'avons-nous pas encore présente à la mémoire la fameuse grève des mécaniciens anglais, de cette organisation pos- sédant plusieurs millions qui, malgré l'encouragement interna- tional qu'elle eut, échoua piteusement, ce qui fut, avouons-le, sans aucune surprise pour nous, car il est un lait indéniable, que ce ne sont pas les queltjues deniers d'une certaine quantité de travailleurs qui peuvent lutter contre les sommes colossales pos- sédées par le palronat. Donc, de ce fait rien à faire comme lutte pour le prolétaire du côté de la finance. » Et quelques lignes plus loin, la commission écrivait que la Grève générale, « présente sur les autres procédés révolutionnaires un avantage incontes- table » : celui d'être en somme l'exercice d'un droit incontes- table. C'est une révolution dans la légalité ». Argument au moins spécieux, car l'illégalité ne résulte pas seulement de la violation littérale d'un texte isolé, mais aussi du détournement systématique d'une institulion juridique hors de son sens origi- naire, même si les apparences légales sont conservées sous le cou- vert d'une démonstration.

La commission préconisa « la grève du soldat ». C'est aux syndiqués à faire une propagande telle que la volonté des soldats ne puisse être contrainte efficacement « à tirer dans la direction indiquée » (1). Ainsi était reprise et précisée la conception anti- militariste du Congrès de Toulouse.

Le Congrès adopta le rapport « considérant que la grève géné- rale est un des seuls moyens qui, dans le domaine économique, assurera rémancipation des travailleurs tout en n'excluant pas Iss moyens employés sur un autre terrain ; movens qui précipite- ront la chute de la classe capitaliste etinstaureront la souveraineté du peuple dans la Révolution sociale {2). »

Il faut noter que cet ordre du jour, tout en maintenant rigou- reusement à la grève générale son caractère économique, ne pres- crivait pas l'action politique : la commission assurait simplement

(l^ Cl. Briand au Congrès des Organisations socialistes fcançaisesdâ 1899. Compte rendu officiel, p. 23o et s. (2) Compte rejidu, p 69.

536 LlVRw IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

l'indépendance réciproque des deux lactiques, sans nier l'effi- cacité de l'aclion politique, comme l'avait fait Pelloulier. Mais bientôt la grève générale sera proclamée le seul mo3'en de lutte efficace » du prolétariat contre ses « maîtres » (1) : ce sera la consolidation du vole du Congrès syndical de 1888.

Celte élimination de tout élément d'ordre électoral fut l'œuvre du Congrès corporatif de Lyon (1901) : « La grève générale, dit le rapport de la commission (2), après la faillite des pouvoirs publics et des panacées réformistes, reste le seul espoir des ex- ploités. »

La valeur révolutionnaire de la grève générale fut envisagée avec plus de netteté que précédemment. « Il s'agit de savoir, dit Guérard, alors secrétaire de la C. G. T., si au lieu de nous con- tenter des revendications que quelques-uns ont demandées nous irons jusqu'au bout, c'est-à-diie jus qu'à la Hévolulion sociale ».

Ce qui donnait alors toute son acuité à la question, c'était une grève imminente des mineurs au nom desquels le délégué Colle venait de faire les déclarations les plus précises et les plus belli- queuses :

« Dites nettement, adjurait le secrétaire confédéral, que pour vous le mouvement de grève générale sera un simple mouvement réformiste, ou alors affirmez francliement voire sentiment révolu- tionnaire en affirmant qu'il doit aller jusqu'aux plus extrêmes con- séquences et qu'il a pour but de renverser l'ordre capitaliste ; c'est l'avis de votre commission qui, àrunanimité, s'est ralliée à une mo- tion déposée par le camarade Bourchet et que je vous soumets en concluant : « Le Congrès déclare que la grève générale ne peut être seulement le moyen d'amélioration d'une catégorie de tra- vailleurs quelle qu'elle soit. Elle ne peut avoir pour but que l'éman- cipation intégrale du prolétariat par l'expropriation violente de la classe capitaliste ;

« Le Congrès, ilevant cette situation, déclare que le mouvement qui peut se produire en faveur des mineurs, dont nul ne peut pré- voir ni l'importance, ni la portée, et qui peut aller jusqu'à l'éman-

(1) Rapport du Comité de la G. G. au Congrès confédéral de Montpellier (1902> Compte rendu, p 252.

{i) Compte rendu du Congrès de Lyon, p 170.

CHAPITRE Tl. ORGANISATION INTERIEURE .'537

cipalion commune, sera en tous cas un mouvement de solidarité ■qui n'entamera en rien le principe révolutionnaire que lous pré- •conisent parla prève générale de tous les travailleurs.

La Commission proposa de suivre les mineurs, si leur référen- dum se prononçait pour la grève générale, et d inviter les Bourses du travail, Fédérations, Syndicats, etc., à se préparer à ce vasle mouvement. Elle terminait son rapport parce hurrah signifi- catif : « Vive la grève générale ! Vive la Révolution 1 ».

La motion Bourchet fut mise aux voix comme la meilleure conclusion au rapport de la commission : 355 voix se pronon- cèrent en sa faveur, 41 contre, 85 bulletins blancs. Les représen- tants de deux grandes Fédérations réformi«^tes, le mécanicien Lauche et le maréchal-ferranl Hardy s'y étaient ralliés, avec quel- ques réserves peu importantes.

Le vote fut accueilli par des applaudissements (1).

Un des premiers soins du nouveau comité fut d'engager les sous-comités à redoubler d'ardeur, à se tenir prêts dans l'éven- tualité d'une grève générale des mineurs : « Travailleurs des Syndicats, soyons en éveil ! L'heure décisive va peut-être sonner ! »

Il en fut du mouvement des mineurs, en 1901 comme celui des terrassiers et des cheminots, en 1908 : il échoua. Son insuccès, le Comité le commenla dans son rapport au Congrès corporatif de Monlpellier(2) (1902) : « Cet échec fut doublement regrettable. D'abord parce que ce mouvement avait créé un tel état d'âme chez les producteurs qu'il n'e^t pas exagéré de dire que le soulève- ment se serait certainement propagé aux principales industries et ainsi aurait amené, sinon notre émancipation intégrale mais, tout au moins, aurait jeté une perturbation profonde au sein des classes

1) Sur la proposition de Liénard ("Fédération syndicale de Tourcoing) fut décidée la nouvelle organisation financière du Comité de la grève générale. De 1 à 100 inemDres, 0 fr, 25 et 0 fr. 25 par 100 membres ou fraction de 100 memljres en plus ; cotisation payée par les Syndicats et non par les fé- dérations car, dans le cas contraire, les Fédérations régionales ne pour- raient assurer de cotisations, payant déjà à la Confédération. »

(2) Rapport du Comité de la grève générale au Congrès corporatif de Montpellier 1902) Com^ie rendu, p. 252.

538 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

dirigeantes. » Pour en pallier quelque peu le mauvais effet, le comité rappela les mouvements grève-généraliste à peine terminés de Catalogue, de Belgique el de Suède : dans ces deux derniers pays ils avaient eu pour objectif la conquête du suffrage uni- versel. La tactique s'internationalisait (1).

La tendance conslructive des grèves généralisées (2), déjà visible dans les discussions, mais encore mal formulée, s'affirma pour ia première fois avec netteté au Congrès de Montpellier (3). Le Congrès de Lyon avait décidé de porter à Tordre du jour de ce Congrès l'étude de la G. G. non plus seulement au point de vue de la bataille, mais aussi au point de vue de l'organisa- tion de la société, au lendemain du mouvement. En consé- quence, un questionnaire avait ('té envoyé aux organisations. Une circulaire donna à cette enquête sa portée :

Jusqu'ici la grève générale n'a été examinée qu'au point de vue combatif, et c'est surtout l'action dissolvante qu'elle exercera sur la société capitciliste qui a été le but des préoccupations ouvrières.

(Il Du 10 septembre 1901 au 10 septembre 1902 l'état financier du Comité se présentait ainsi :

Cotisations mensuelles 1.129,65

Versements pour la propagande .... 58,50

Vente de brochures 187,25

1.375,40

(2) La question de la grève générale ne suscita qu'un petit incident au Xe Congrès des Bourses, tenu à Alger en 1902. Louis Maurice, délégué à la Bourse de Saumiir, au cours de la discussion sur l'unité ouvrière critiqua la rédaction de ce paragraphe de l'article 15 du projet destatuts : « Elle la Commission de la grève générale s'efforce en outre de faire toute la pro- pagande utile pour faire pénétrer dans l'esprit des travailleurs organisés la nécessité de la grève générale, i « Il me semble, dit Maurice, que le mot efficacité conviendrait bien, qu'il exprimerait d'une façon plus exacte notre pensée et le but que nous poursuivons. » Il ajoutait : « Mais ce n'est qu'une question de mots. « On conçoit que c'était une objection au fond. Il y eut vote sur le niot, après qu'il fut bien spécifié que le principe même de la grève générale n'était pas en question : .32 voix se prononcèrent pour le maintien du mot nécessité, 14 contre et 8 abstentions [Compte rendu,. p. 61 et s.; p. 67 ets). Louis Maurice, rédacteur réformiste du mouvement syndicale la Petite Bépublique, eut au cours du Congrès l'occasion de dé- clarer qu'il a ne serait jamais l'adversaire de toute action libertaire oa révolutionnaire, lorsqu'il y aura nécessité » (Compte rendu, p. 74). 3} Compte rendu, p. 58 et s.

CHAl'lTRE 11. ORGAMSATION INTERIEURE 539

Il serait exagéré d'affirmer que sur ce point tout a été dit, que plusr rien ne peut être ajouté.

Mais un côté trop négligé, trop laissé dans l'ombre et sur lequel il est surtout utile d'attirer l'attention des travailleurs, c'est la c/nestion de savoir quelle sera rattitude du prolétariat au lendemain d'un mouvement triomphant de grève générale.

En même temps que l'organisalion ouvrière se précise et se fortifie, les ouvriers pensent davantage tout à la fois à la grève générale et à l'organisation future de la société, comme aux deux faces d'tin même problème, dont les données dépendent d'une même nécessité : la pratique et la doctrine se font des emprunts, réciproquement.

Le questionnaire, qui portait comme titre : « Que faire en cas de grève générale Irioniphanle », comprenait les questions sui- vantes :

Comment agirait votre Syndicat pour se transformer de grou- pement de lutte en groupement de production ?

Comment opéreriez-vous pour prendre possession de l'ou- tillage vous afîérant ?

Comment concevez-vous le fonctionnement des usines et ateliers réorganisées ?

Si votr* Syndicat est un groupement de voirie, de transport de produits, de transport de voyageurs, de répartition de pro- duits, etc., comment concevez-vous son fonctionnement ?

Quelles seraient, une fois la réorganisation accomplie, vos relations avec votre Fédération de métier ou d'industrie ?

Sur quelles bases s'opérerait la distribution des produits et comment les groupes productifs se procureraient-ils les matières pj-emières ?

Quel rôle joueraient les Bourses de travail dans la société transformée et quelle serait leur besogne au point de vue de la statistique et de la répartition des produits ?

Le dernier jour du Congrès, il fut décidé, sur la proposition de Bourchet (1), de ne pas entamer la discussion sur le « lendemain

>1) Connue rendu, p. 193.

540 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

1

de la grève générale » : la question du droit dégrève, menacé par quelques jugements des tribunaux (qui considéraient la grève comme un cas de rupture du contrat de travail) parut plus urgente et prit place à l'ordre du jour.

Mais le Congrès, dans la crainte que cette décision ne fît « sup- poser qu'il esquivait le débat », vota le |)rincipe de la grève gé- nérale à l'unanimité, moins trois voix. Ces trois voix étaient celles de la Fédération du Livre, du Syndicat des cantonniers et ouvriers de la Ville de Paris, du Syndicat des ouvriers maçons de Toulouse. En même temps, il approuva le rapport qui lui était consacré (1). j

Au Congrès corporatif de Tours (1896) Rozier(2), délégué de la' €hambre syndicale des employés de Paris, disait qu'avant de l penser à faire une révolution par la grève générale il fallait « établir par avance le fonctionnement parfait de la société futur» (3) ». Depuis Marx, les socialistes se sont défendu de pro- poser aucun plan complet de réfection sociale, à la manière du minutieux, imaginalif et chimérique Fourier ; mais cependant ils ne se sont pas interdit toute conjoncture à grands traits sur les destinées de leur propagande. Les syndicalistes n'ont pas échappé à ce besoin de prévoir largement l'avenir que connut lui-même le fondateur du socialisme dit scientifique; mais pas plus que Marx, ils n'ont jamais pensé à dresser ce plan « parfait » qu'exi- geait d'eux au Congrès de Tours un militant évidemment mal renseigné sur les scrupules méthodologiques de Marx.

(il Le Congrès national d'Amiens décida la formation dune nouvelle Commission de propagande des huit heures et la grève générale, en rem- placement de celle qui, créée h la suite du Congrès de Bourges avait été « suspendue » peu de temps après, pour donner toute son importance à la propagande en faveur du chômage fixé au l^"" mai 1906. En outre des coti- sations volontaires, une sur-cotisation égale à 10 0/0 des cotisations sta- tutaires fut mise à la charge des Bourses et des Fédérations {Compte rendu, p. 183 et 186; cf p. 17. Depuis le Congrès confédéral de Mar- seille (1908) le fonctionnement de la Commission est assuré par un prélè- vement de 50 0/0 sur les cotisations perçues par les sous-comités de grève générale ; de 5 0]0 sur les cotisations perçues par chacune des sections confédérales.

(2) Depuis lors conseiller municipal et député de Paris.

(3) Compte rendu, p. 92.

CHAPITRE 11. ORGANISATION INTÉRIEURE 344

Au début de chaque exercice, le commerçant, l'industriel dressent des élals de prévisions ; les états-majors de tous les pays font des plans offensifs et défensifs en vue de la guerre avec les puissances voisines. Les révolutionnaires ont, eux aussi, prétendu dresser ces élals et ces plans sur la veilleet le lendemain de la grève générale : thèmes d'action en vue des probabilités les plus vraisemblables, rudiments d'organisation qui pareront aux premiers besoins, à condition toutefois que leurs auteurs aient prévu également qu'il y a toujours des circonstances imprévues. Trop de plans para- lysent ; trop peu, désemj)arent. Dans tout plan de prévisions, il y a donc une part à laisser au hasard, à l'utopie, si l'on veut :((au lieu de laisser dans l'indéterminé des aspirations vagues, ont écrit, en 1900, les étudiants révolutionnaires de Paris, nous leur donnons un but précis et concret ; au lieu de déclamations sur une révo- lution tellement éloignée et tellement nébuleuse, qu'elle apparaît comme un phénomèuie mystique et providentiel, comme une sorte de miracle... nous essayons de poser, dans les conditions actuelles, les moyens pratiques et réels dont nous pouvons dis- poser dans l'affranchissement humain (1). »

En fait, le rapport de Bourchet sur « le lendemain de la G. G. » était très vague. Nous n'en retiendrons que l'espoir de son auteur en une société communautaire et libertaire. Les fins de la grève générale, étaient indiquées dans les ,cinq propositions suivantes : Travail libre sans contrainte, sans salaire d'aucune sorte, 2'^ consommation libre suivant les goûts et les besoins ; 3- suppression absolue de la théorie de la valeur ; rechange établi suivant Ips besoins : la Bourse du travail, centre de l'acti- vité et de la vie humaine. Une formule abstraite résumait ces propositions simplifiées : « Point d'autorité, point de gouverne- ment, la Révolution est (2). »

Pour terminer cet historique, reste à dire un mot du rôle des anarchistes et des socialistes en dehors des Congrès corporatifs ouvriers.

(1) Rapport des Etudiants socialistes 'révolutionnaires internationalistes de Paris au Congrès anti-parlementaire i^Ed. des Temps nouveaux, p. 170).

(2] Compte rendu du Congrès de Montpellier, p. 229.

542 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

Ce sont Içs anarchistes, adversaires de l'Etat, qui en somme, ont donné la formule, tout au moins participé le plus directement à la formation de la formule syndicaliste actuelle (1. La con- ception révolutionnaire, c'est eux qui l'ont fait pénétrer dans les Congrès corporatifs auxquels ils prenaient part d'une façon active, approximativement depuis la création de la Fédération des Bour?es du travail : 1892), Dans les Congrès socialistes inter- nationaux, les anarchistes Doinela Nieuwenhuis et Cornelissenj furent ses propagateurs tenaces. Pelloutier était anarchisie ;| Tortelier également, on s'en souvient. |

Trois libertaires, E(nile Pouget, Pelloutier et le Hollandais Domela !Sieu\venhuis prirent, en 1898, l'initiative d'un Congrès ouvrier inlernationaliste révolutionnaire. Projeté en vue de com- battre « la social-démocratie dont rinlolérani'e voulait imposer à tous les groupements, même syndicaux, la nécessité de l'action législative et parlementaire», il devait se tenir en 1900. Il n'eut pas lieu (2). Toutefois les Temps Nouveaux publièrent les rapports qui y auraient été lus. Quatre concernaient directement lagrèvei générale, plusieurs autres y faisaient allusion.

A Amsterdam, en 1907, se tint le premier Congrès anarchiste. La grève générale y fut assez longuement discutée (3).

Pour le vieil internationaliste Malalesla(4), ami et compagnon de Bakounine, pour Cornelissen,pour de Marmande, rédacteuraux Temps not/yeaiio?, la grève générale doit être insurrectionnelle ce qui fit dire à Monalte qu'ils réveillaient « lesvieilles idées du blanquisme qui se flattait de renouveler le monde par le moyea d'une insurrection armée triomphante ». L'ordre du jour qu'tk rédigèrent en commun se terminait par le paragraphe suivant.:

(i) Monatte dit au Congre? anarcliiste d'Amsterdam (1907) : « Il faudrait être aveugle pour ne pas voi:- tout ce qu'il y a de commun entre l'anar- chisme et le syndicalisme, n Congrès anarchiste. Compte rendu (l'jOS). p. 62.

(2 11 fut interdit par le gouvernement en vertu des lois de 1893 el

1894 (dites t lois scélérates ») sur les menées anarchistes. I

^ I

(3) Les 'fonctionnaires confédéraux français, Pouget, Griffuelhes, etc., JÔm

clinèrentla proposition qui leur fut faite d'assister au Congrès. |

(4) Congrès anarchiste tenu à Amsterdam. Compte rendu analytique^ p. 62 et s.

CHAPITRE II. ORGANISATION INTERIEURE 543

« Les anarchistes pensent que la destruction de la société capi- taliste et autoritaire peut se réaliser seulement par l'insurrection armée et l'expropriation violente et que l'emploi de la grève plus ou moins générale et le mouvement sNndicaliste ne doivent pas faire oublier les moyens plus directs de lutte contre la force mili- taire des gouvernements (I). »

Trente voix contre dix approuvèrent cette mution.

Trente-six voix contre six souscrivirent au complément suivant qui fui proposé par le docteur allemand Friedberg: « Le Congrès... repousse... la grève pour les droits politiques (polilischerMassens- treik) dont le but est inacceptable pour l'anarchisme, mais recon- naît dans la grève générale économique révolutionnaire, c'est-à- dire dans le refus du travail de tout le prolétariat comme classe, le moyen apte à désorganiser la structure économique de la société actuelle et à émanciper le prolétariat de l'oppression du sala- rial (2). xVIonalte et Dunois ajoutèrent qu'elle « est un remar- quable stimulant de l'organisation et de l'esprit de révolte dans la société actuelle (3). »

Acceptée par la classe ouvrière organisée syndicalement, élevée au rang de tactique statutaire par la C. G. T., la grève générale a pénétré finalement dans les milieux socialistes, contre lesquels elle était primitivement dirigée : par le Congrès du Parti socialiste tenu à Paris (4), salle Japy, en 1899, par le Congrès international de Copenhague (1910) qui a renvoyé avec avis favorable au prochain Congrès, l'exarnen d'une motion Keir-tlardie et Vaillant recom- mandant la grève générale et l'agitation populaire comme moyens essentiels contre la guerre. C'était la première fois que la grève gé- nérale était prise en considération par un Congrès socialiste interna- tional. Accé^ptée par les socialistes elles anarchistes, qui en reven-

(1) Compte rendu, p. 93.

(2) Cmnpte rendu, p. 94.

(3) Compte rendu, p. 96.

(4) Cangrés de Paris (1899), Compte rendu, p. 211 et s. Cf. Congrès de Tonrs (1902 , Compte rendu, p. 426; Congrès du Parti socialiste de France (P. S. F.) (Lille 1904), Compte rendu du Mouvement socialixte 'i90i, p. 429); Congrès de >'ancy, Compte rendu, p. 327 et 524 (Congrès de Tou- louse (1908), Compte rendu, p. 485.

544 LIVRE IV. LA CONFÉDÉRATION GÉNÉRALE DU TRAVAIL

diquent pour la plus grande partie le succès (1), on peut dire qu'elle est devenue une des idées fondcmen laies du prolélarial(2).

La grève générale expropriatrice est-elle possible?

Les uns le nient, les autres l'affirmenl, avec une égale certitude, comme siunepareillequeslionpouvailêtre raisonnablement posée. En raison du but fixé à un tel mouvement, elle équivaut, en somme, à une vaine interrogation sur la possibilité de la révo- lution qui doit substituer au salariat un régime communautaire. Il est trop certain qu'une révolution ne peut être préparée comme un Ibème de manœuvres : ses adversaires n'ont pas eu de peine à le montrer. Mais cela ne veut point dire que l'idée soit « grotesque », comme l'a écrit un jour Guesde dans le Réveil du Nord{en 1895). Elle a une signincalion, ellea une portéeouvrière: une idée si àpremenl défendue, si énergiquement développée cor- respond à une réalité, à des besoins, à des sentiments, à un inté- rêt. Mais pour la comprendre, il faut l'examiner telle qu'elle se présente historiquement, dans ses lapports avec l'organisation syndicale et non point comme un fait détachable et isolé.

Celte idée, ie prolétariat l'a puisée en lui-même, dans son expérience, « instincliv'emenl », a dit A. Briand : elle n'est que l'extension de son moyen de lutte le plus ordinaire. C'est en cela qu'elle lui est spécifique. Elle est née avec lui. Dérivée du contrat de travail, eile n'est cependant pas que corporative et syndicale. S'élendant au-delà d'une corporation, elle a recueilli d'autres éléments que ceux que lui fournissait son expérience des grèves professionnelles ; elle a pris un caractère supra-profes- sionnel ; elle a tendu non plus à l'arrêt momentané dans l'exé- cution du contrat de travail, mais à l'arrêt total : cessation de

(1) L 'S anarchistes et les Syndicats :hroch.), p. 20. 2; Le Comité de la G. G. T. demanda l'inscription à la IV« Conférence internationale des centres syndicaux nationaux (Amsterdam, 19ij5) de la question de la grève générale, de la question des huit heures et de celle de l'antimilitarisme : elle s'y refusa. Ce refus entraîna une rupture de fait : la G. G. T. se borna à cotiser, sans prendre part à l'action du secrétariat (Deuxiétne rapport international sur le inouvement syndicalidOi {i'SOô}, p. 20 et s. Les relations ont été reprises en 1910.

CHAPITRE II. OP.GANISATION INTERIEURE 545

travail qui doit élre imniédialement suivie de la prise de posses- sion et de la réorganisalion de la produclion et de la circulation des produits sur de nouvelles bases (1), Destruam et xdifîcabo, aimait à dire le biblique Proudhon.

A. Briand, au Congrès socialiste de Paris (1899), disait qu'il <( n'était pas possible, au point de vue économique tout au moins, de ne pas être partisan de la grève générale, quand on l'estde l'orga- nisation syndicale» (2) : en eiïet qu'est ce que celte organisation syndicale, dès ses modestes origines, sinon un refus déjà collectif de travailler à n'imporlequellesconditjons? Les premières sociétés de résistance, les grèves partielles ont constitué des coalitions, soit sur le pied de la paix armée, soit sur le pied de guerre, contre le régime économique, sinon contre ses principes fondamentaux-, tout au moins contre les conséquences quotidiennes de ces principes. Ces sociétés fédérées ont fini par s'agglomérer à la C. G. T. qui a accusé les contours de cette opposition économique, fortifié cette lutte, enfin l'a étendue au delà d'une réclamation contre ces seules conséquences du système capitaliste. Englobant les travailleurs de toutes les professions au nom d'un programme révolution- naire, la C. G. T. apparaît ainsi comme l'armée et le cadre delà G. G. : ne peut-on donc dire que, pratiquement, grève générale et C. G. T. sont synonymes?

La grève générale exprime l'opposition de la classe ouvrière dans la forme même que les luttes partielles lui ont inspirée; elle ne se superpose donc pas à celles-ci, mais leur emprunte en ( quelque sorte leur voix, en l'amplifiant comme en une cascade d'écbos.GrifTuelhes a marqué cette genèse et ce rapport: « La grève générale est le refus des producteurs de travailler pour procurer jouissance et satisfaction aux non-producteurs ; ellee-;l l'explosion consciente des efforts ouvriers en vue de la transformation sociale ; elle est l'aboutissement logique de l'action constante du proléta-

(i"" Grève (jénéraîe réformiste et grève générale révoltttionnaire (2'^ éd.), p. 9.

(2' Compte rendu officiel, p. 238. Cf. CoK^ELlSSEM, En marche vers la Société nouvelle, i^. 103; Boudet, Béponse obligée {Typographie fran- çaise. n° du 16 juin 1909).

Maxime Leroy 35

5i(J LIVRE IV. L.\ CONFI^IDÉRATION GKNÉRALE DU TRAVAIL,

riat en mal d'émancipation ; elle est la multiplication des luttes soutenues contre le patronal (1) ».

Il est naturel qu? l'on « prépare » la grève générale et très prétentieux de prétendre l' « organiser », a écrit Pouget (2). La grève générale n'est pas un acte qui peut êlre préparé à part de l'organisation syndicaliste. Les premiers grève-généralistes le crurent cependant ; quelques-uns croient encore plus ou moins obscu.érnent à l'efficacité d'une propagande en faveur d'une cessation collective du travail par discours et meetings. Avec le temps, devenue tactique étroitement syndicalisie, elle ne doit, elle ne peut être comprise piir un observateur désinlé- rfssé, qup comme la fin d'une orginfsation c irporativ3 générali- sée tant professionnellement que révolulionnairement ;es]r.èci de conclusion aune longue pratique de lutte ; total d'acles. a Nous ne croyons pas, disait la commission spéciale nommée par le Congrès international corporatif de Paris (1900), que la grève générale puisse être décrétée d'avance, on ne peut prédire quand elle se déclarera ; mais ce que nous croyons facile et possible, c'est la préparation du mouvement et c'est dans ce but que nous pré- conisons de fédérer tous les groupements et Syndicats quel- conques et d'unir toutes ces Fédérations par une Confédéra- tion (3) )).

xMais en se foi:dant de plus en plus dans l'organisation confédé- rale, l'idée de la grève générale a en même temps perdu de son acuité. Elle n'est plus la riche matière à controverses des débuts du syndicalisme (4). Il est parlé moins souvent d'elle : est-ce parce que chacun voit enfin qu'elle est liée à la propagande journalière pour augmenter l'effectif des Syndicats et accroître l'inlelligence so- cialiste de leurs membres (o) ? L'organisation des Syndicats en vue

il) Enquête du Mouvement socialiste, 1904, n" 137-138, p. 158.

(2) Enquête du Mouvement socialiste, 1904, n" 07-138, p. 176.

(3) ComjHe rendu, p. 65.

4 Dans un appel adressé aux organisations à l'occasion de divers inci. dents syndicalistes (1910), le comité de la G. G. s'est plaint de 1' « inditi'é-j rence » des comités locaux {Humanité, du 16 mai 1910 . j

(5) Le 20 avril et le 1" juin 1910. le comité confédéral de la grève gé-j néral a envoyé aux Bourses du travail des circulaires pour les inciter àj créer des sous-comités locaux ou régionaux : le nombre des comités exis-l