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La Révolution Française
et la
Psychologie des Révolutions
PRINCIP.4LES PUBLICATIONS DU D^ GUSTAVE LE BON
1° VOYAGES, HISTOIRE, PHILOSOPIIIE
Voyage aux monts Tatras, avec une carie ei ua panorama dressés par
l'auieur (publié par la Société fléographique de Paris). Voyage au Népal, avec nombreuses illuslrations, d'après les photographies
et dessins exécuiés par l'auleur pendant son exploration (publié par le Totir
itii ilonde^. L'Homme et les Sociétés. — Leurs origines et leiu- histoire.
Tome !•' : Développement physique et intellectuel de l'homme. — Tome II :
Développement des sociétés. (Épuisé.) Les Premières Civilisations de l'Orient (Egypte, Assyrie, Judée, etc.).
Grand in-4°, illustré de 430 gravures. 2 canes et 9 photographies. (Flamma- rion . ) La Civilisation des Arabes. Grand in-4°, illustré de 366 gra\T]res, 4 canes
et 11 planches en couleurs, d'après les photographies et aquarelles de l'auteur.
(Firmin-I)idot.) [Epuisé.) Les Civilisations de l'Inde. Grand in-4°, illustré de 352 photogravures
et, 2 caries, d'après les photographies exécutées par l'auteur. 2' édition.
{Épuisé. ) Les Monuments de l'Inde. In-folio, illustré de 4nO planches d'après les
documents, photographies, plans et dessins de l'auleur. (Firniin-l)idot.) {Épuisé.) Lois psychologiques de l'évolution des peuples. 10' édition. Psychologie des foules, il' édition. Psychologie du SociaUsme. 7° édition. Psychologie de l'Education. 15* mille. Psychologie politique. 9« mille. Les Opinions et les Croyances. 8' mille. La Révolution Française et la Psychologie des Révolutions.
3» RECHERCHES EX^PÉRI.nENTALES
La Fumée du Tabac. '2' édition augmentée de recherches sur divers alca- loïdes nouveaux que la fumée du tabac contient. (Épuisé.)
La Vie. — Traité de physiologie humaine. — 1 volume in-S" illustré de 300 gravures. (Épuisé.)
Recherches expérimentales sur l'Asphyxie. (Comptes rendus de l'Académie des sciences.)
Recherches anatomiques et mathématiques sur les lois des variations du volume du crâne. (.Mémoire couronné par VAcailéniie des sciencfs et par la Snciété d'Aiilhrupnlogie de Paris.) In-8°. (Épuisé.)
La Méthode graphique et les Appareils Enregistreiu's, contenant la description de nouveaux instruments de l'auteur, avec 63 ligures. (Epuisé.)
Les Levers photographiques. Exposé des nouvelles méthodes de levers .de cartes et de plans employées par l'auteur pendant ses voyages. 2 vol. in-18. (Gauthier-Villars.)
L'équitation actuelle et ses principes. — Recherches expérimen- tales. 3' édition. 1 vol. in-S", avec 73 figures et un atlas de 200 photogra- phies insiantanées. (Épuisé.)
Mémoires de Physique. Lumière noire. Phosphorescence invisible. Ondes hertziennes. Dissociation de la matière, etc. (Herue scieiilifiQue.)
L'Évolution de la Matière, avec (>3 figures. 2i" mille.
L'Évolution des Forces, avec iu figures. 14' mille.
L'Évanouissement de la Matière. ('onli'Tence publii'e par lo ileirure de France.)
Il existe des traductions en AngUis, Allemand. Espagnol, Italien, Danois, Suédois, Russe, Arabe, Polonais, Tchèque, Turc, Hindostani, Japonais, etc., de quelques-uns des précédents ouvrages.
jfi/filf^^^** Bibliothèque de Pt\ilosopl}ie scientifique D' GUSTAVE LE BON
LA
Révolution
Française
et la Psychologie des Révolutions
Explicables seulement par la psycho- logie moderne, beaucoup d'événements his- toriques sont restés aussi incompris de leurs auteurs que de leurs historiens.
PARIS ^,
ERNEST FLAMMARION, EDITEUR
26, RUE RACINE, 26
1912
Droits de Iraiiuclion et île reprodui'lioii r <; y compris la Suède et 1
,M<;f^,QF,9gMED BY
^»'- preservation Services
DATE..SEP.Î.8.)?8.?....
Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays
Copyright 1912
b V Ernest Flammarion
INTRODUCTION
LES RÉVISIONS DE L HISTOIRE
L'âge moderne n'est pas seulement une époque de découvertes, mais aussi de révision des divers élé- ments de la connaissance. Après avoir reconnu qu'il n'existait aucun phénomène dont la raison première fût maintenant accessible, la science a repris l'exa- men de ses anciennes certitudes et constaté leur fragilité. Elle voit aujourd'hui ses vieux principes - évanouir tour à tour. La mécanique perd ses axiomes, la matière, jadis substratum éternel des mondes, devient un simple agrégat de forces éphé- mères transitoiremeht condensées.
Malgré son côté conjectural qui la soustrait un peu aux critiques trop sévères. Ihistoire n'a pas échappé à cette révision universelle. Il n'est plus une seule de ses phases dont on puisse dire qu'elle <oit sûrement connue. Ce qui paraissait déllnitive- ment acquis est remis en question.
Parmi les événements dont l'étude semblait ache- vée, figure la Révolution française. Analysée par plusieurs générations d'écrivains, on pouvait la
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INTEODLCTIOX
croire parfaitement élucidée. Que dire de nouveau sur elle, sinon modilier quelques détails"?
Et voici cependant que ses défenseurs les plus convaincus commencent à devenir fort hésitants dans leurs jugements. D'anciennes évidences appa- raissent très discutables. La foi en des dogmes tenus pour sacrés est ébranlée. Les derniers écrits sur la Révolution trahissent ces incertitudes. Après avoir raconté, on renonce de plus en plus à conclure.
Non seulement les héros de ce grand drame sont discutés sans indulgence, mais on se demande si le droit nouveau, succédant à l'ancien régime, ne se serait pas établi naturellement sans violence, par suite des progrès de la civilisation. Les résultats obtenus ne paraissent plus en rapport ni avec la rançon qu'ils ont immédiatement coûtée, ni avec les conséquences lointaines que la Révolution fit sortir des possibilités de l'histoire.
Plusieurs causes ont amené la révision de cette tra- i-'ique période. Le temps a calmé les passions, de nom- breux documents sont lentement sortis des archives et on apprend à les interpréter avec indépendance.
Mais c'est la psychologie moderne peut-ètro qui agira le plus sur nos idées en permettant de mieux pénétrer les hommes et les mobiles de leur con- duite.
Parmi ses découvertes, applicables dès maintenant à l'histoire, il faut mentionner surtout : la connais- .><ance approfondie des actions ancestrales, les lois qui régissent les foules, les expériences relatives à la désagrégation des personnalités, la contagion men- tale, la formation inconsciente des croyances, la distinction des diverses formes de logique.
INTRODUCTION O
A vrai dire, ces applications de la science, utili- sées dans cet ouvrage, ne l'avaient pas été encore. Les historiens en sont restés généralement à l'étude des documents. Elle suffisait d'ailleurs à susciter les doutes dont je parlais à l'instant.
*
Les grands événements qui transforment la des- tinée des peuples : révolutions, éclosions de croyan- ces, par exemple, sont si difficilement explicables parfois, qu'il faut se borner à les constater.
Dès mes premières recherches historiques, j'avais été frappé par cet aspect impénétrable de certains phénomènes essentiels, ceux relatifs à la genèse des croyances surtout. Je sentais bien que pour les interpréter, quelque chose de fondamental manquait. La raison ayant dit tout ce qu'elle pouvait dire, il ne fallait plus rien en attendre et l'on devait chercher d'autres moyens de comprendre ce qu'elle n'éclairait pas.
Ces grandes questions restèrent longtemps obs- cures pour moi. De lointains voyages consacrés à l'étude des débris de civilisations disparues ne les avaient pas beaucoup éclaircies.
En y réfléchissant souvent, il fallut reconnaître que le problème se composait d'une série d'autres pro- blèmes devant être étudiés séparément. C'est ce que je fis pendant vingt ans, consignant le résultat de mes recherches dans une succession d'ouvrages.
Un des premiers fut consacré à l'étude des lois psychologiques de l'évolution des peuples. Après avoir montré que les races historiques, c'est-à-dire for-
4 INTRODUCTION
mées suivant les hasards de l'histoire, finissent par acquérir des caractères psychologiques aussi stables que leurs caractères anatomiques. j'essayai d'expli- quer comment les peuples transforment leurs insti- tutions, leurs langues et leurs arts. Je fis voir, dans le même ouvrage, pourquoi, sous l'influence de variations brusques de milieu, les personna- lités individuelles peuvent se désagréger entière- ment.
Mais en dehors des collectivités fixes constituées par les peuples, existent des collectivités mobiles et transitoires, appelées foules. Or, ces foules, avec le concours desquelles s'accomplissent les grands mouvements historiques, ont des caractères abso- lument différents de ceux des individus qui les composent. Quels sont ces caractères, comment évoluent-ils ? Ce nouveau problème fut examiné dans la Psychologie des foules.
Après ces études seulement je commençai à entrevoir certaines influences qui m'avaient échappé.
Mais ce n'était pas tout encore. Parmi les plus importants facteurs de l'histoire, s'en trouvait un prépondérant, les croyances. Comment naissent ces croyances, sont-elles vraiment rationnelles et volon- taires, ainsi qu'on l'enseigna longtemps? Ne seraient- elles pas, au contraire, inconscientes, et indé- pendantes de toute raison? Question difficile étudiée dans mon dernier livre Les Opinions et les Croyances.
Tant que la [psychologie considéra les croyances comme volontaires et rationnelles elles demeurèrent inexplicables. Après avoir prouvé qu'elles sont irra- tionnelles le plus souvent et involontaires toujours, j'ai pu donner la solution de cet important pro-
INTRODUCTION
blême : comment des croyances qu'aucune raison ne saurait justifier furent-elles admises sans diffi- culté par les 'esprits les plus éclairés de tous les âges?
La solution des difficultés historiques poursuivie depuis tant d'années, se montra dès lors nettement. J'étais arrivé à cette conclusion qu'à côté de la logique rationnelle qui enchaîne les pensées et fut jadis considérée comme notre seul guide, existent des formes de logique très différentes : logique affec- tive, logique collective et logique mystique, qui dominent le plus souvent la raison, et engendrent les impulsions génératrices de notre conduite.
Cette constatation bien établie, il me parut évi- dent que si beaucoup d'événements historiques restent souvent incompris, c'est qu'on veut les inter- préter aux lumières d'une logique très peu influente en réalité dans leur arenèse.
Toutes ces recherches, résumées ici en quelques lignes, demandèrent de longues années. Désespé- rant de les terminer, je les abandonnai plus d'une fois pour retourner à ces travaux de laboratoire où l'on est toujours sûr de côtoyer la vérité et d'acquérir des fragments de certitude.
Mais s'il est fort intéressant d'explorer le monde des phénomènes matériels, il l'est plus encore de déchiffrer les hommes, et c'est pourquoi j'ai toujours été ramené à la psychologie.
Certains principes déduits de mes recherches, me paraissant féconds, je résolus de les appliquer à l'étude de cas concrets et fus ainsi conduit à abor-
1.
b INTRODUCTION
der la psychologie des révolutions, notamment celle de la Révolution française.
En avançant dans l'analyse de notre grande Révo- lution, s'évanouirent successivement la plupart des opinions déterminées par la lecture des livres et que je considérais comme inébranlables.
Pour expliquer cette période, il ne faut pas la considérer comme un bloc, ainsi que l'ont fait plu- sieurs historiens. Elle se compose de phénomènes simultanés, mais indépendants les uns des autres.
A chacune de ses phases se déroulent des événe- ments engendrés par des lois psychologiques fonc- tionnant avec l'aveugle régularité d'un engrenage. Les acteurs de ce grand drame semblent se mou- voir comme le feraient les personnages de scènes tracées d'avance. Chacun dit ce qu'il doit dire, et agit comme il doit agir.
Sans doute les acteurs révolutionnaires difTèrent de ceux d'un drame écrit en ce qu'ils n'avaient pas étudié leurs rôles, mais d'invisibles forces le leur dictaient comme s'ils l'eussent appris.
C'est justement parce qu'ils subissaient le déroule- ment fatal de logiques incompréhensibles pour eux, qu'on les voit aussi étonnés des événements dont ils étaient les héros, que nous le sommes nous- mêmes. Jamais ils ne soupçonnèrent les puissances invisibles qui les faisaient agir. De leurs fureurs, ils n'étaient pas maîtres, ni maîtres non plus de leurs faiblesses. Ils parlent au nom de la raison, prétendent être guidés par elle, et ce n'est nullement en réalité la raison qui les guide.
« Les décisions que l'on nous reproche tant, écri- vait Billaud-Varenne, nous ne les voulions pas, le
INTRODUCTION' /
plus souvent deux jours, un jour auparavant : la crise seule les suscitait. »
Ce n'est pas qu'il faille considérer les événements révolutionnaires comme étant dominés par d'impé- rieuses fatalités. Les lecteurs de nos ouvrages savent que nous reconnaissons à l'homme d'action supé- rieur le rôle de désagréger les fatalités. Mais il ne peut en dissocier qu'un petit nombre encore et est bien souvent impuissant sur le déroulement d'événements qu'on ne domine guère qu'à leur ori- gine. Le savant sait détruire le microbe avant qu'il agisse, mais se reconnaît impuissant sur l'évolution de la maladie.
Lorsqu'une question soulève des opinions violem- ment contradictoires, on peut assurer qu'elle appar- tient au cycle de la croyance et non à celui de la connaissance,
Nous avons montré dans un précédent ouvrage que la croyance, d'origine inconsciente et indépen- dante de toute raison, n'était jamais influençable par des raisonnements.
La Révolution, œuvre de croyants, ne fut guère jugée que par des croyants. Maudite par les uns, admirée par les autres, elle est restée un de ces dogmes acceptés ou rejetés en bloc sans qu'aucune logique rationnelle intervienne dans un tel choix.
Si, à ses débuts, une révolution religieuse ou poli- tique peut bien avoir des éléments rationnels pour soutien, elle ne se développe qu'en s'appuyant sur des éléments mystiques et aiîectifs absolument étran- gers à la raison.
8 INTRODUCTION
Les historiens qui ont jugé les événements de la Révolution française au nom 'de la logique ration- nelle ne pouvaient les comprendre, puisque cette forme de logique ne les a pas dictés. Les acteurs de ces événements les ayant eux-mêmes mal pénétrés, on ne s'éloignerait pas trop de la vérité en disant que notre Révolution fut un phénomène également incompris de ceux qui la firent et de ceux qui la racontèrent. A aucune époque de l'histoire on n'a aussi peu saisi le présent, ignoré davantage le passé et moins deviné l'avenir.
La puissance de la Révolution ne résida pas dans les principes, d'ailleurs bien anciens, qu'elle voulut répandre, ni dans les institutions qu'elle prétendit fonder. Les peuples se soucient très peu des institu- tions et moins encore des doctrines. Si la Révo- lution fut très forte, si elle fit accepter à la France les violences, les meurtres, les ruines et les hor- reurs d'une épouvantable guerre civile, si enfin elle se défendit victorieusement contre l'Europe en armes, c'est qu'elle avait fondé, non pas un régime nouveau, mais une religion nouvelle. Or, l'his- toire nous montre combien est irrésistible une forte croyance. L'invincible Rome elle-même avait dû plier jadis devant des armées de bergers nomades illuminés par la foi de Mahomet. Les rois de l'Eu- rope ne résistèrent pas, pour la même raison, aux soldats déguenillés de la Convention. Comme tous les apôtres, ils étaient prêts à s'immoler dans le Beul but de propager des croyances devant, suivant leur rêve, renouveler le monde.
INTRODUCTION
9
La religion ainsi fondée eut la force de ses aînées, mais non leur durée. Elle ne périt pas cependant sans laisser des traces profondes et son influence continue toujours.
Nous ne considérerons pas la Révolution comme une coupure dans l'histoire, ainsi que le crurent ses apôtres. On sait que pour montrer leur intention de bâtir un monde distinct de l'ancien, ils créèrent une ère nouvelle et prétendirent rompre entièrement avec tous les vestiges du passé.
Mais le passé ne meurt jamais. Il est plus encore en nous-mêmes, que hors de nous-mêmes. Les réfor- mateurs de la Révolution restèrent donc saturés à leur insu de passé, et ne firent que continuer, sous des noms différents, les traditions monarchiques, exagérant même l'autocratie et la centralisation de l'ancien régime. Tocqueville n'eut pas de peine à montrer la Révolution ne faisant guère que ren- verser ce qui allait tomber.
Si en réalité la Révolution détruisit peu de choses, elle favorisa cependant l'éclosion de certaines idées qui continuèrent ensuite à grandir. La fraternité et la liberté qu'elle proclamait ne séduisirent jamais beaucoup les peuples, mais l'égalité devint leur évangile, le pivot du socialisme et de toute l'évolu- tion des idées démocratiques actuelles. On peut donc dire que la Révolution ne se termina pas avec l'avè- nement de l'Empire, ni avec les restaurations suc- cessives qui l'ont suivie. Sourdement ou au grand jour, elle s'est déroulée lentement dans le temps, et continue à peser encore sur les esprits.
10 INTRODUCTION
L'étude de la Révolution française, à laquelle est consacrée une grande partie de cet ouvrage, ôtera peut-être plus d'une illusion au lecteur, en lui mon- trant que les livres qui la racontent contiennent un agrégat de légendes fort lointaines des réalités.
Ces légendes resteront sans doute plus vivantes que l'histoire. Ne le regrettons pas trop. Il peut être intéressant pour quelques philosophes de connaître la vérité, mais pour les peuples les chi- mères sembleront toujours préférables. Synthétisant leur idéal elles constituent de puissants mobiles d'action. On perdrait courage si l'on n'était soutenu par des idées fausses, disait Fontenelle. Jeanne d'Arc, les Géants de la Convention, l'Épopée impé- riale, tous ces flamboiements du passé, resteront toujours des générateurs d'espérance, aux heures sombres qui suivent les défaites. Ils font partie de ce patrimoine d'illusions léguées par nos pères et dont la puissance est parfois supérieure à celle des réalités. Le rêve, l'idéal, la légende, en un mot l'irréel, voilà ce qui mène l'histoire.
La Révolution Française
et la
Psychologie des Révolutions
PREMIÈRE PARTIE
LES ÉLÉIVIENTS PSYCHOLOGIQUES
DES MOUVEMENTS RÉVOLUTIONNAIRES
LIVRE I CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES RÉVOLUTIONS
CHAPITRE I
LES RÉVOLUTIONS SCIENTIFIQUES ET LES RÉVOLUTIONS POLITIQUES
§ 1. — Classification des révolutions.
On applique généralement le terme de révolution aux brusques changements politiques, mais cette expression doit être attribuée à toutes les transfor- mations subites, ou paraissant telles, de croyances, d'idées et de doctrines.
Nous avons étudié, ailleurs, le rôle des éléments rationnels affectifs et mystiques dans la genèse des opinions et des croyances qui déterminent la con- duite. Il serait donc inutile d'y revenir.
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PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIONS
Une révolution peut finir par une croyance, mais elle débute souvent sous l'action de mobiles parfai- tement rationnels : suppression d'abus criants, d'un régime despotique détesté, d'un souverain impopu- laire, etc.
Si l'origine d'une révolution est parfois ration- nelle, il ne faut pas oublier que les raisons invo- quées pour la préparer n'agissent sur les foules qu'après s'être transformées en sentiments. Avec la logique rationnelle, on peut montrer les abus à détruire, mais pour mouvoir les multitudes, il faut faire naître en elles des espérances. On n'y arrive que par la mise en jeu d'éléments atîectifs et mys- tiques, donnant à l'homme la puissance d'agir. A l'époque de la Révolution française, par exemple, la logique rationnelle, maniée par les philosophes, fit apparaître les inconvénients de l'ancien régime et suscita le désir d'en changer. La logique mystique inspira la croyance dans les vertus d'une société créée de toutes pièces d'après certains principes. La logique affective déchaîna les passions contenues par des freins séculaires et conduisit aux pires excès. La logique collective domina les clubs et les assem- blées et poussa leurs membres à des actes que ni la logique rationnelle, ni la logique affective, ni la logique mystique ne leur aurait fait commettre.
Quelle que soit son origine, une révolution ne produit de conséquences qu'après être descendue dans l'âme des multitudes. Les événements acquiè- rent alors les formes spéciales résultant de la psychologie particulière des foules. Les mouve- ments populaires ont pour cette raison des carac- téristiques tellement accentuées que la descrip-
PSYCHOLOGIE DES REVOI.ITIOXS
13
tion de l'un d'eux suffit à faire connaître les autres.
La multitude est donc l'aboutissant d'une révolu- tion, mais n'en constitue pas le point de départ. La foule représente un être amorphe, qui ne peut rien et ne veut rien sans une tète pour la conduire. Elle dépasse bien vite ensuite l'impulsion reçue, mais ne la crée jamais.
Les brusques révolutions politiques, qui frappent le plus les historiens, sont parfois les moins impor- tantes. Les grandes révolutions sont celles des mœurs et des pensées. Ce n'est pas en changeant le nom d'un gouvernement que l'on transforme la men- talité d'un peuple. Bouleverser les institutions d'une nation, n'est pas renouveler son àme.
Les véritables révolutions, celles qui transfor- mèrent la destinée des peuples, se sont accomplies le plus souvent d'une façon si lente que les histo- riens ont peine à en marquer les débuts. Le terme d'évolution leur est beaucoup mieux applicable que celui de révolution.
Les divers éléments que nous avons énumérés, entrant dans la genèse de la plupart des révolutions, ne sauraient servir k les classer. Considérant uni- quement le but qu'elles se proposent, nous les divi- serons en révolutions scientifiques, révolutions poli- tiques, révolutions religieuses.
§ 2. — Les révolutions scientifiques.
Les révolutions scientifiques sont de beaucoup les plus importantes. Bien qu'attirant peu l'attention, elles sont souvent chargées de conséquences loin- taines que n'engendrent pas les révolutions poli-
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14 PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS
tiques. Nous les plaçons donc en tête de notre énumé- ration bien que ne pouvant les étudier ici.
Si par exemple nos conceptions de l'univers ont profondément changé depuis l'époque de la Renais- sance, c'est parce que les découvertes astronomiques et l'application des méthodes expérimentales, les ont révolutionnées en montrant que les phéno- mènes, au lieu dètre conditionnés par les caprices des dieux, étaient régis par d'invariables lois.
A de pareilles révolutions convient, en raison de leur lenteur, le nom d'évolutions. Mais il en est d'autres qui, bien que du même ordre, méritent, par leur rapidité, le nom de révolutions. Telles les théories de Danvin bouleversant en quelques années toute la biologie ; telles les découvertes de Pasteur qui. du vivant de son auteur, transformèrent la médecine. Telle encore la théorie de la dissociation de la matière prouvant que l'atome jadis supposé éternel n'échappe pas aux lois qui condamnent tous les éléments de l'univers à décliner et périr.
Ces révolutions scientifiques s'opérant dans les idées sont purement intellectuelles. Nos sentiments, nos croyances n'ont aucune prise sur elles. On les subit, sans les discuter. Leurs résultats étant con- trôlables par l'expérience, elles échappent à toute critique.
.^ 3. — Les révolutions politiques.
Au-dessous et très loin de ces révolutions scienti- fiques, génératrices du progrès des civilisations, figurent les révolutions religieuses et politiques sans parenté avec elles. Alors que les révolutions scientifiques dérivent uniquement d'éléments ration-
PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS 15
nels, les croyances politiques et religieuses ont presque exclusivement pour soutiens des facteurs affectifs et mystiques. La raison ne joue qu'un faible rôle dans leur genèse.
J'ai longuement insisté dans mon livre, les Opi- nions et les Croyances, sur l'origine affective et mystique des croyances, et montré qu'une croyance politique ou religieuse constitue un acte de foi éla- boré dans l'inconscient et sur lequel, malgré toutes les apparences, la raison est sans prise. J'ai fait voir également que la croyance arrive parfois à un degré d'intensité tel que rien ne peut lui être opposé. L'homme hypnotisé par sa foi devient alors un apôtre, prêt à sacrifier ses intérêts, son bonheur, sa vie même pour le triomphe de cette foi. Peu im- porte l'absurdité de sa croyance, elle est pour lui une vérité éclatante. Les certitudes d'origine mys- tique possèdent ce merveilleux pouvoir de dominer entièrement les pensées et de n'être influencées que par le temps.
Par le fait seul qu'elle est considérée comme vérité absolue, la croyance devient nécessairement into- lérante. Ainsi s'expliquent les violences, les haines, les persécutions, cortège habituel des grandes révo- lutions politiques et religieuses, la Réforme et la Révolution française notamment.
Certaines périodes de notre histoire restent incom- préhensibles si on oublie l'origine affective et mys- tique des croyances, leur intolérance nécessaire, l'impossibilité de les concilier quand elles se trou- vent en présence, et enfin la puissance conférée par les croyances mystiques aux sentiments qui se mettent à leur service.
16 PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS
Les conceptions précédentes sont trop neuves en- core pour avoir pu modifier la mentalité des histo- riens. Ils persisteront longtemps à vouloir expliquer par la logique rationnelle une foule de phénomènes qui lui sont étrangers.
Des événements, tels que la Réforme qui boule- versa la France pendant cinquante ans. ne furent nullement déterminés par des influences ration- nelles. Ce sont pourtant toujours elles qu'on invoque, même dans les livres les plus récents. C'est ainsi, par exemple, que dans V Histoire générale de MM. Lavisse et Rambaud. on lit l'explication suivante de la Réforme :
« C'est un mouvement spontané, né çà et là dans le peuple, de la lecture de l'Évangile et des libres réflexions individuelles que suggèrent à des gens simples une conscience très pieuse et une raison très hardie. »
Contrairement aux assertions de ces historiens, on peut dire avec certitude, d'abord, que de tels mouvements ne sont jamais spontanés et ensuite que la raison ne prend aucune part à leur élabo- ration.
La force des croyances politiques et religieuses qui ont soulevé le monde, réside précisément en ce fait, qu'étant issues d'éléments affectifs et mystiques, la raison ne les crée, ni ne les transforme.
Politiques ou religieuses, les croyances ont une origine commune et obéissent aux mêmes lois. Ce n'est pas avec la raison, mais le plus souvent contre toute raison qu'elles se sont formées. Bouddhisme, Islamisme, Réforme, Jacobinisme, Socialisme, etc., semblent des formes de pensée bien distinctes.
PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS 17
Elles ont cependant des bases affectives et mystiques identiques et obéissent à des logiques sans parenté avec la logique rationnelle.
Les révolutions politiques peuvent résulter de croyances établies dans les âmes, mais beaucoup d'autres causes les produisent. Le terme de mécon- tentement en représente la synthèse. Dès que ce mécontentement est généralisé, un parti se forme qui devient souvent assez fort pour lutter contre le gouvernement.
Le mécontentement doit généralement être accu- mulé longtemps pour produire ses effets, et c'est pourquoi une révolution ne représente pas toujours un phénomène qui finit, suivi d'un autre qui com- mence, mais un phénomène continu, ayant un peu précipité son évolution. Toutes les révolutions mo- dernes ont été cependant des mouvements brusques, entraînant le renversement instantané des gouverne- ments. Telles, par exemple, les révolutions brési- liennes, portugaises, turques, chinoises, etc.
Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les peuples très conservateurs sont voués aux révolu- tions les plus violentes. Étant conservateurs, ils n'ont pas su évoluer lentement pour s'adapter aux variations de milieux et quand l'écart est devenu trop grand, ils sont obligés de s'y adapter brusque- ment. Cette évolution subite constitue une révolu- tion.
Les peuples à adaptation progressive n'échappent pas toujours eux-mêmes aux révolutions. Ce fut seu- lement par une révolution que les Anglais réussirent, en 1688, à terminer la lutte prolongée depuis un
2.
18
PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIONS
siècle entre la royauté qui voulait être absolue et la nation qui prétendait se gouverner par l'intermé- diaire de ses délégués.
Les grandes révolutions commencent générale- ment par en haut et non par en bas, mais quand le peuple a été déchaîné, c'est à lui qu'elles doivent leur force.
Il est évident que toutes les révolutions n'ont pu se faire, et ne pourront d'ailleurs jamais se faire qu'avec le concours d'une fraction importante de l'armée. La royauté ne disparut pas en France le jour où fut guillotiné Louis XVI, mais à l'heure précise où ses troupes indisciplinées refusèrent de le défendre.
C'est surtout par contagion mentale que se désaf- fectionnent les armées, assez indifférentes, au fond, à l'ordre de choses établi. Dès que la coali- tion de quelques officiers eut réussi à renverser le gouvernement turc, les officiers grecs son- gèrent à les imiter et à changer de gouvernement, bien qu'aucune analogie n'existât entre les deux régimes.
Un mouvement militaire peut renverser un gou- vernement — et dans les républiques espagnoles ils ne se renversent guère autrement — mais pour que la révolution ainsi obtenue produise de grands effets, elle doit avoir toujours à sa base un mécon- tentement général et des espérances.
A moins qu'il ne devienne universel et excessif, le mécontentement ne suffit pas à faire les révolu- tions. On entraîne facilement une poignée d'hommes à piller, démolir ou massacrer, mais pour soulever tout un peuple, ou du moins une grande partie de
PSICHOLOGIE DES BÉVOLLTIOXS 19
ce peuple, l'action répétée des meneurs est néces- saire. Ils exagèrent le mécontentement, persuadent aux mécontents que le gouvernement est l'unique cause de tous les événements fâcheux qui se pro- duisent, les disettes notamment, et assurent que le nouveau régime proposé par eux engendrera une ère de félicités. Ces idées germent, se propagent par suggestion et contagion et le moment arrive où la révolution est mure.
De cette façon se préparèrent la révolution chré- tienne et la Révolution française. Si la dernière se fit en peu d'années, et la jtremière en nécessita un grand nombre, c'est que notre Révolution eut vite la force armée pour elle, alors que le Christianisme n'obtint que très tard le pouvoir matériel. Aux débuts ses seuls adeptes furent les petits, les humbles, les esclaves, enthousiasmés par la promesse de voir leur vie misérable transformée en une éternité de délices. Par un phénomène de contagion de bas en haut dont l'histoire fournit plus d'un exemple, la doctrine finit par envahir les couches supérieures de la nation, mais il fallut fort longtemps avant qu'un empereur crût la foi nouvelle assez répandue pour l'adopter comme religion officielle.
<5 4, — Les résultats des révolutions politiques.
Lorsqu'un parti triomphe, il tâche naturellement d'organiser la société suivant ses intérêts. L'organi- sation se trouvera donc différente, suivant que la révolution aura été faite par des militaires, des radicaux, des conser\ateurs, etc. Les lois et les
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PSYCHOLOGIE DES BEVOLUTIONS
institutions nouvelles dépendront des intérêts du parti triomphant et des classes qui l'auront aidé, le clergé par exemple.
Si le triomphe a lieu à la suite de luttes violentes, comme au moment de la Révolution, les vainqueurs rejetteront en bloc tout Tarsenal de l'ancien droit. Les partisans du régime déchu seront persécutés, expulsés ou exterminés.
Le maximum de violence dans les persécutions est atteint lorsque le parti triomphant défend, en plus de ses intérêts matériels, une croyance. Le vaincu ne peut alors espérer aucune pitié. Ainsi s'expliquent les expulsions des Maures par les Espa- gnols, les autodafés de l'Inquisition, les exécutions de la Convention et les lois récentes contre les con- grégations religieuses.
Cette puissance absolue que s'attribue le vainqueur le conduit parfois à des mesures extrêmes, décréter par exemple, comme au temps de la Convention, que l'or sera remplacé par du papier, que les mar- chandises seront vendues au prix fixé par lui, etc. Il se heurte bientôt alors à un mur de nécessités inéluctables qui tournent l'opinion contre sa tyran- nie et Unissent par le laisser désarmé devant les attaques, comme cela eut lieu à la fin de notre Révolution. C'est ce qui arriva récemment aussi à un ministère socialiste australien composé presque exclusivement d'ouvriers. Il édicta des lois si ab- surdes, accorda de tels privilèges aux syndiqués que l'opinion se dressa d'une façon unanime contre lui et qu'en trois mois il fut renversé.
Mais les cas que nous venons de relater sont exceptionnels. La plupart des révolutions ont
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été accomplies pour amener au pouvoir un sou- verain nouveau. Or, ce souverain sait fort bien que la première condition de sa durée consiste à ne pas favoriser trop exclusivement une classe unique, mais de tâcher de se les concilier toutes. Pour y parvenir, il établira une sorte d'équilibre entre elles, de manière à n'être dominé par aucune. Permettre à une classe de devenir prépondérante est se condamner à l'avoir bientôt pour maître. Cette loi est une des plus sûres de la psychologie politique. Les rois de France la comprenaient fort bien quand ils luttaient énergiquement contre les empiétements de la noblesse d'abord et du clergé ensuite. S'ils ne l'avaient pas fait, leur sort eût été celui de ces empereurs allemands du Moyen Age qui. excom- muniés par les papes, en étaient réduits, comme Henri IV à Canossa, à faire un pèlerinage pour aller leur demander humblement pardon.
Cette même loi s'est toujours vérifiée au cours de l'histoire. Lorsqu'à la fin de l'Empire ro- main la caste militaire devint prépondérante, les empereurs dépendirent entièrement de leurs sol- dats qui les nommaient et les dépossédaient à leur gré.
Ce fut donc un grand avantage pour la France d'avoir été pendant longtemps gouvernée par un monarque à peu près absolu, supposé tenir son pouvoir de la divinité et entouré par conséquent d'un prestige considérable. Sans une telle autorité, il n'aurait pu contenir ni la noblesse féodale, ni le clergé, ni les Parlements. Si la Pologne, vers la fin (lu xvi'' siècle, était arrivée elle aussi à posséder une monarchie absolue respectée, elle n'aurait pas
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PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIOjVS
descendu cette pente de la décadence qui amena sa disparition de la carte de l'Europe.
Nous avons constaté dans ce chapitre que les révolutions politiques peuvent s'accompagner de transformations sociales importantes. Nous verrons bientôt combien sont faibles ces transformations auprès de celles que les révolutions religieuses pro- duisent.
CHAPITRE II
LES RÉVOLUTIONS RELIGIEUSES
§ 1. — Importance de l'étude d'une révolution religieuse pour la compréhension des grandes révolutions politiques.
Une partie de cet ouvrage sera consacrée à la Révolution française. Elle est pleine de violences qui ont naturellement leurs causes psychologiques.
Ces événements exceptionnels remplissent toujours d'étonnement et semblent même inexplicables. Ils deviennent compréhensibles cependant si l'on consi- dère que la Révolution française, constituant une religion nouvelle, devait obéir aux lois de la propa- gation de toutes les croyances. Ses fureurs et ses hécatombes deviennent alors très intelligibles.
En étudiant l'histoire d'une grande révolution religieuse, celle de la Réforme, nous verrons que nombre d'éléments psychologiques qui y figurèrent agirent également pendant la Révolution française. Dans l'une et dans l'autre, on constate le peu d'in- fluence de la valeur rationnelle d'une croyance sur sa propagation, l'inefficacité des persécutions, l'im- possibilité de la tolérance entre croyances contraires,
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PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIONS
les violences et les luttes désespérées résultant du conflit de fois diverses. On y observe encore l'exploi- tation d'une croyance, par des intérêts très indé- pendants de cette croyance. On y voit enfin qu'il est impossible de modifier les convictions des hommes sans modifier aussi leur existence.
Ces phénomènes constatés, il apparaîtra claire- ment pourquoi l'évangile de la Révolution se pro- pagea par les mêmes méthodes que tous les évan- giles religieux, celui de Calvin, notamment. Il n'aurait pu d'ailleurs se propager autrement.
Mais s'il existe des analogies étroites entre la genèse d'une révolution religieuse, telle que la Réforme et celle d'une grande révolution politique comme la nôtre, leurs suites lointaines sont bien différentes, et ainsi s'explique l'inégalité de leur durée. Dans les révolutions religieuses, aucune expé- rience ne peut révéler aux fidèles qu'ils se sont trompés, puisqu'il leur faudrait aller au ciel pour le savoir. Dans les révolutions politiques l'expérience montre vite l'erreur des doctrines, et oblige à les abandonner.
C'est ainsi qu'à la fin du Directoire, l'application des croyances jacobines avait conduit la France à un tel degré de ruine, de misère et de désespoir que les plus farouches jacobins eux-mêmes durent renoncer à leur système. Survécurent seulement de leurs théo- ries quelques principes non vf'rifiablcs par l'expé- rience, tel le bonheur universel, que l'égalitt' devait faire régner parmi les hommes.
PSYCHOLOGIE DES RÉVOLLTIONS 25
I 2. — Les débuts de la Réforme et ses premiers adeptes.
La Réforme devait finir par exercer une influence profonde sur les sentiments et les idées morales de beaucoup d'hommes. Plus modeste à ses dé- buts, elle fut d'abord une simple lutte contre les abus du clergé, et, au point de vue pratique, un retour aux prescriptions de l'Évangile. Elle ne constitua jamais, en tout cas, comme on l'a pré- tendu, une aspiration vers la liberté de pensée. Calvin était aussi intolérant que Robespierre et tous les théoriciens de l'époque considéraient que la religion des sujets devait être celle du prince qui les gouvernait. Dans tous les pays où s'établit, en effet, la Réforme, le souverain remplaça le pape romain avec les mêmes droits et la même puissance.
Faute de publicité et de moyens de communica- tions, la nouvelle foi se propagea d'abord assez lentement en France. C'est vers 1520 que Luther recruta quelques adeptes et seulement vers 1535 que la croyance se répandit assez pour qu'on jugeât nécessaire de brûler ses disciples.
Conformément à une loi psychologique bien con- nue, les exécutions ne firent que favoriser la pro- pagation de la Réforme. Ses premiers fidèles comp- taient des prêtres et des magistrats, mais |)rinci- palement d'obscurs artisans. Leur conversion s'opéra presque exclusivement par contagion mentale et suggestion.
Dès qu'une croyance nouvelle se répand, on voit se grouper autour d'elle beaucoup d'hommes indif- férents à cette croyance, mais y trouvant des pré-
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PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIO\S
textes pour assouvir leurs passious et leurs con- voitises. Ce phénomène s'observa au moment de la Réforme dans plusieurs pays, en Allemagne et en Angleterre notamment. Luther ayant enseigné que le clergé n'a pas besoin de richesses, les seigneurs allemands trouvèrent excellente une reli- gion qui leur permettait de s'emparer des biens de l'Église. Henri VIII s'enrichit par une opération analogue. Les souverains souvent molestés par les papes ne pouvaient voir, en général, que d'un œil favorable une doctrine ajoutant à leur pouvoir poli- tique le pouvoir religieux et faisant de chacun d'eux un pape. Loin de diminuer l'absolutisme des chefs, la Réforme ne fit donc que l'exagérer.
^ 3. — Valeur rationnelle des doctrines de la Réforme.
La Réforme bouleversa l'Europe, et faillit ruiner la France, qu'elle transforma, pendant cinquante ans, en champ de bataille. Jamais cause aussi insigni- fiante au point de vue rationnel ne produisit d'aussi grands effets.
Elle est une des innombrables preuves démon- trant que les croyances se propagent en dehors de toute raison. Les doctrines théologiques qui soule- vèrent alors si violemment les âmes, et notamment celles de Calvin, sont, à l'égard de la logique ration- nelle, indignes d'examen.
Très préoccupé de son salut, ayant du diable une peur excessive, que son confesseur ne réussissait pas à calmer, Luther cherchait les moyens les plus sûrs de plaire à Dieu pour éviter l'enfer. Après avoir commencé par refuser au jtape le droit de
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vendre des indulgences, il nia entièrement son autorité et celle de l'Eglise, condamna les cérémo- nies religieuses, la confession, le culte des saints, et déclara que les chrétiens ne devaient avoir d'autres règles de conduite que la Bible. Il considérait, d'ailleurs, qu'on ne pouvait être sauvé sans la grâce de Dieu.
Cette dernière théorie, dite de la prédestination, un peu incertaine chez Luther, fut précisée par Calvin, qui en fit le fond même d'une doctrine à laquelle la plupart des protestants obéissent encore. Suivant lui : « De toute éternité, Dieu a prédestiné certains hommes à être brûlés, d'autres à être sauvés. » Pourquoi cette monstrueuse ini- quité? simplement parce que « c'est la volonté de Dieu » .
Ainsi, d'après Calvin, qui ne fit d'ailleurs que développer certaines assertions de saint Augustin, un Dieu tout-puissant se serait amusé à fabriquer des créatures simplement pour les envoyer brûler pendant toute l'éternité, sans tenir compte de leurs actions et de leurs mérites! Il est merveilleux qu'une aussi révoltante insanité ait pu subjuguer les âmes pendant si longtemps et en subjugue beaucoup encore 1.
1. La doctrine de la prédeslinalion continue à s'enseigner dans les catéciiismes protestants, comme le prouve le passage suivant extrait de la dernière édition d'un catéchisme officiel que j'ai l'ait venir d'Edimbourg :
'- lîy the decrec of God, for the manifeslaiion ol lus glory, sorae men and angels are predcstinated unio everlasling life, and others foreordained lo ever- asiing deaih.
Thèse angels and men, thus predcstinated and foreordained, are parlicularly and unchangeahly designed ; and their number is so certain and del'enite, thaï it cannoi be eilher increased or dimiiiished.
Those of mankind that are predcstinated unto life, God, before the foundation of the world was laid, according to his eternal and immuiable purpose, and
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La psychologie de Calvin n'est pas sans rapport avec celle de Robespierre. Possesseur, comme ce dernier, de la vérité pure, il envoyait à la mort ceux qui ne partageaient pas ses doctrines. Dieu, assu- rait-il. veut : « qu'on mette en oubli toute humanité, quand il est question de combattre pour sa gloire. »
Le cas de Calvin et de ses disciples montre que les choses rationnellement les plus contradictoires se concilient parfaitement dans les cervelles hypno- tisées par une croyance. Aux yeux de la logique rationnelle, il semble impossible d'asseoir une morale sur la théorie de la prédestination puisque les hommes, quoi qu'ils fassent, sont sûrs d'être sauvés ou damnés. Cependant, Calvin n'eut pas de difficulté à créer une morale très sévère sur une base tota- lement illogique. Se considérant comme des élus de Dieu, ses sectateurs étaient tellement gonflés d'orgueil par la conscience de leur dignité qu'ils se croyaient tenus, dans leur conduite, à servir de modèles.
^ 4. — Propagation de la Réforme.
La foi nouvelle se propagea, non par des discours, moins encore par des raisonnements, mais par le
Ihc secrel counsel and good pleasure of his will, halh chosen in Christ unio everlasiing glory, oui of his mère free grâce and love, wlhout any foresighl of faiih or good works, or persévérance in eilher of Iheni, or any oiher ihing in Ihe créature, as conditions, or causes moving him thereunio ; and ail lo the praise ol his glorious grâce.
As God haih appointed the elect unio glory, so halh he, by the eternal and mosl free purpose of his will, foreordained ail the means thereunio. Wherefore they who are eleclcd being fallen in Adam, are redeemed by Christ; are effec- tualiy called unto failh in Christ by is Spirit working in due season ; are justified adopied, sanctified and kept by his power ihrough failh unie salvation. Neilher are any oiher redeemed by Christ, efTeclually called, justified, adopied, sanetilied, and savcd, but the elect oniv. »
PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS 29
mécanisme décrit dans notre précédent ouvrage, c'est-à-dire sous linfluence de l'aflirmation, de la répétition, de la contagion mentale et du prestige. Les idées révolutionnaires se répandirent plus tard en France de la même façon.
Les persécutions, nous le disions plus haut, ne firent que favoriser cette extension. Chaque exécu- tion amenait des conversions nouvelles, comme cela s'obsersa aux premiers âges du christianisme. Anne Dubourg, conseiller au Parlement, condamné à être brûlé vif. marcha vers le bûcher en exhortant la foule à se convertir. « Sa constance, au dire d'un témoin, fit parmi les jeunes gens des écoles plus de protestants que les livres de Calvin. »
Pour empêcher les condamnés de parler au peuple on leur coupait la langue avant de les brûler. L'horreur du supplice était accrue en attachant les victimes à une chaîne de fer qui permettait de les plonger dans le bûcher et de les en retirer à plu- sieurs reprises.
Rien cependant n'amenait les protestants à se rétracter, alors même qu'on offrait de les amnistier après leur avoir fait sentir le feu.
En 1535, François P', revenu de sa tolérance pre- mière, ordonna d'allumer à la fois six bûchers dans Paris. La Convention se borna, comme on sait, à une seule guillotine dans la même ville. Il est probable d'ailleurs que les supplices ne devaient pas être très douloureux. On avait déjà remarqué l'insen- sibilité des martyrs chrétiens. Les croyants sont hypnotisés par leur foi et nous savons aujourd'hui que certaines formes d'hypnotisme engendrent l'in- sensibilité complète.
3.
30 PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS
La foi nouvelle progressa rapidement. En 1560, il y avait 2.000 églises réformées en France et beau- coup de grands seigneurs, d'abord assez indiffé- rents, adhéraient à la doctrine.
§ 5. — Conflit entre croyances religieuses différentes. Impossibilité de la tolérance.
J'ai déjà répété que l'intolérance accompagne toujours les fortes croyances. Les révolutions reli- gieuses et politiques en fournissent de nombreuses preuves et nous montrent aussi que l'intolérance entre sectateurs de religions voisines est beaucoup plus grande qu'entre les défenseurs de croyances éloignées , l'islamisme et le christianisme , par exemple. Si l'on considère, en effet, les croyances pour lesquelles la France fut déchirée pendant si longtemps, on remarquera qu'elles ne différaient que sur des points accessoires. Catholiques et pro- testants adoraient exactement le même Dieu et ne divergeaient que par la manière de l'adorer. Si la raison avait joué le moindre rôle dans l'élaboration de leur croyance, elle eût montré facilement qu'il devait être assez indifférent à Dieu de se voir adoré de telle ou telle façon.
La raison ne pouvant influencer la cervelle des convaincus, protestants et catholiques continuèrent à se combattre avec férocité. Tous les efforts des souverains pour tâcher de les réconcilier furent vains. Catherine de Médicis, voyant chaque jour le parti des réformés grandir malgré les supplices et attirer dans son sein un nombre considérable de nobles et de magistrats, s'imagina pouvoir les désar-
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mer en réunissant à Poissy, en 1561, une assemblée d'évèques et de pasteurs dans le but de fusionner les deux doctrines. Une telle entreprise indiquait combien, malgré sa subtilité, la reine ignorait les lois de la logique mystique. On ne citerait pas dans l'histoire d'exemple d'une croyance réduite par voie de réfutation. Catherine de Médicis ignorait encore que si la tolérance est à la rigueur possible entre individus, elle est irréalisable entre collectivités. Sa tentative échoua donc complètement. Les théolo- giens assemblés se lancèrent à la tète des textes et des injures, mais aucun ne fut ébranlé. Catherine crut alors mieux réussir en promulguant, l'an 1562, un édit accordant aux protestants le droit de se réunir pour célébrer publiquement leur culte.
Cette tolérance, très recommandable au point de vue philosophique, mais peu sage au point de vue I)olitique, n'eut d'autre résultat que d'exaspérer les deux partis. Dans le Midi où les protestants étaient les plus forts, ils , persécutaient les catholiques, tentaient de les convertir par la violence, les égor- geaient s'ils n'y réussissaient pas et saccageaient leurs cathédrales. Dans les régions où les catho- liques se trouvaient plus nombreux, les réformés subissaient des persécutions identiques.
De telles hostilités devaient nécessairement en- gendrer la guerre civile. Ainsi naquirent les guerres dites de religion qui ensanglantèrent si longtemps la France. Les villes furent ravagées, les habi- tants massacrés et la lutte revêtit rapidement ce caractère de férocité sauvage spécial aux conflits religieux ou politiques et que nous retrouverons plus tard dans les guerres de la Vendée.
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Vieillards, femmes, enfants, tout était exterminé. Un certain baron d'Oppede, premier président du parlement d'Aix, avait déjà servi de modèle en fai- sant tuer, durant l'espace de dix jours, avec des raffinements de cruauté, 3.000 personnes et détruire trois villes et 22 villages. Montluc, digne ancêtre de Carrier, faisait jeter les calvinistes vivants dans des puits jusqu'à ce qu'ils fussent pleins. Les pro- testants n'étaient pas plus tendres. Ils n'épargnaient même pas les églises catholiques et traitaient les tombes et les statues exactement comme les délé- gués de la Convention devaient traiter plus tard les tombes royales de Saint-Denis.
Sous l'influence de ces luttes, la France se désa- grégeait progressivement et, à la fin du règne de Henri III, elle était morcelée en de véritables petites républiques municipales confédérées, formant au- tant d'États souverains. Le pouvoir royal s'évanouis- sait. Les États de Blois prétendaient dicter leur volonté à Henri III, enfui de sa capitale. En 1577, le voyageur Lippomano, qui traversa la France, vit des villes importantes, Orléans, Blois, Tours, Poi- tiers, entièrement dévastées, les cathédrales et les églises en ruines, les tombeaux brisés, etc. C'était à peu près l'état de la France vers la fin du Directoire.
Parmi tous les événements de cette époque, celui qui a laissé le plus sombre souvenir, bien qu'il n'ait pas été peut-être le plus meurtrier, fut le massacre de la Saint-Barthélémy en 1572, ordonné, suivant les historiens, par Catherine de Médicis et Charles IX. Il n'est pas besoin d'une psychologie très profonde
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pour comprendre qu'aucun souverain n'aurait pu ordonner un tel événement. La Saint-Barthélémy ne fut pas un crime royal, mais un crime popu- laire. Catherine de Médicis, croyant son existence et celle du roi menacées par un complot que diri- geaient quatre ou cinq chefs protestants alors à Paris, les envoya tuer chez eux. selon les procédés sommaires de l'époque. Le massacre qui s'ensuivit est très bien expliqué par M. BatifFol dans les termes suivants :
« A l'annonce de ce qui se passait, le bruit se répandit ins- tantanément dans tout Paris qu'on massacrait les huguenots : gentilshommes catholiques, soldats de la garde, archers, gens du peuple, tout le monde se précipita dans la rue les armes à la main afin de participer à l'exécution et le massacre général commença aux cris féroces de « au huguenot, tue, tue ! ». On assomma ou noya, on pendit. Tout ce qui était connu comme hérétique y passa. 2.000 personnes furent tuées à Paris. »
Par voie de contagion, le peuple de la province imita celui de Paris et six à huit mille protestants furent massacrés.
Lorsque le temps eut un peu refroidi les passions religieuses, tous les historiens, même catholiques, se crurent obligés de s'indigner contre la Saint-Bar- thélémy, Ils montrèrent ainsi la difficulté de com- prendre la mentalité d'une époque avec celle d'une autre.
En fait, loin d'être critiquée, la Saint-Barthélémy provoqua un enthousiasme indescriptible dans toute l'Europe catholique. Philippe II délira de joie en apprenant la nouvelle, et le roi de France reçut plus de félicitations que s'il avait gagné une grande bataille.
Mais ce fut surtout le pape Grégoire XIII qui
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PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIONS
manifesta la satisfaction la pins yive. Il fit frapper une médaille pour commémorer l'heureux événement*, allumer des feux de joie, tirer le canon, célébrer plusieurs messes et appela le peintre Vasari pour représenter sur les murs du Vatican les principales scènes du carnage, puis il envoya au roi de France un ambassadeur chargé de le féliciter vivement de sa belle action. C'est avec des détails historiques de cette nature qu'on arrive à comprendre l'âme des croyants. Les jacobins de la Terreur avaient une mentalité assez voisine de celle de Gré- goire XIII.
Naturellement, les protestants ne restèrent pas indifférents devant une pareille hécatombe et ils firent de tels progrès qu'en 1576 Henri III en était réduit à leur accorder, par l'Édit de Beaulieu, l'en- tière liberté du culte, huit places fortes et dans les parlements, des Chambres composées moitié de catholiques et moitié de huguenots.
Ces concessions forcées n'amenèrent aucun calme. Une ligue catholique se créa ayant le duc de Guise à sa tête et les batailles continuèrent. Elles ne pouvaient cependant durer toujours. On sait comment Henri lY y mit fin pour un temps assez long par son abjuration en 1593 et par l'Edit de Nantes.
La lutte était apaisée mais non terminée. Sous
1. La nicilaille dut <"!ire liisiriliuée à beaucoup de personnages, car le cabinet des médailles k la Bibliothèiiue Nationale eu possède irois exemplaires : un en or, un en argent, l'autre en cuivre. Celte médaille, reproduite par Bounani dans && Niimism. Pontifie, (l. 1. p. 336), représente d'un coté Grégoire XIH et de l'autre un ange frappant du glaive des huguenots avec cet exergue : Ui/ono- torum sti-aijes, c'est-à-dire Massacre des Huguenots. (Le mot strages peut se traduire par carnage ou massacre, sens qu'il possède dans Cicéron et Tiic- l.ive, ou encore par désastre, ruine, sens qu'il a dans Virgile et Tacite.)
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Louis XIII. les protestants s'agitèrent encore et Richelieu fut obligé en 1G27 d'assLéger La Rochelle, où 15.000 protestants périrent. Possédant plus d'es- prit politi(iuo que d'esprit religieux, le célèbre cardinal se montra très tolérant ensuite à l'éirard des réformés.
Otte tolérance ne pouvait durer. Des croyances contraires ne restent pas en présence sans tâcher de s'anéantir dès que l'une se sent capable de dominer l'autre. Sous Louis XIV. les protestants devenus de beaucoup les plus faibles avaient forcé- ment renoncé à toute lutte et vivaient pacifi- quement. Leur nombre était d'environ 1.200.000, et ils possédaient plus de GOO églises desservies par environ 700 pasteurs. La présence de ces hérétiques sur le sol français étant intolérable pour le clergé catholique, on essaya contre eux des persécutions variées. Comme elles amenèrent peu de résultats, Louis XIV eut recours en 1685 aux dragonnades qui firent périr beaucoup d'individus, mais sans succès. Il fallut employer des mesures définitives. Sous la pression du clergé et notamment de Bossuet, l'édit de Nantes fut révoqué et les protestants obligés do se convertir ou de quitter la France. Cette funeste émigration dura longtemps et fît perdre, dit-on, à la France quatre cent raille habitants, hommes fort énergiques puisqu'ils avaient le cou- rage d'écouter leur conscience plutôt que leurs intérêts.
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§ 6. — Résultats des révolutions religieuses.
Si l'on ne jugeait les révolutions religieuses que par la sombre histoire de la Réforme, on serait con- duit à les considérer comme très funestes. Mais toutes ne jouèrent pas un pareil rôle, et l'action civilisatrice de plusieurs d'entre elles fut consi- dérable.
En donnant à un peuple l'unité morale, elles accroissent beaucoup sa puissance matérielle. On le vit notamment, lorsqu'une foi nouvelle apportée par Mahomet transforma en un peuple redoutable les impuissantes petites tribus de l'Arabie.
La croyance religieuse nouvelle ne se borne pas à rendre un peuple homogène. Elle atteint ce résul- tat qu'aucune philosophie, aucun code n'obtinrent jamais, de transformer sensiblement cette chose presque intransformable : les sentiments d'une race.
On put le constater à l'époque où la plus puissante des révolutions religieuses enregistrée par l'histoire renversa le paganisme pour lui substituer un Dieu, venu des plaines de la Galilée. L'idéal nouveau exi- geait le renoncement à toutes les joies de l'existence pour acquérir l'éternité bienheureuse du ciel. Sans doute, un tel idéal était facilement acceptable par les esclaves, les misérables, les déshérités dénués de joies ici-bas, auxquels on proposait un avenir enchanteur, en échange d'une vie sans espoirs. Mais l'existence austère aisément embrassée par les pau- vres le fut aussi par des riches. En ceci surtout se manifesta la puissance de la foi nouvelle.
Non seulement la révokition ciirélienno transforma
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les mœurs, mais elle exerça en outre, pendant 2.000 ans, une influence prépondérante sur la civili- sation. Aussitôt qu'une foi religieuse triomphe, tous les éléments de la civilisation s'y adaptant natu- rellement, cette civilisation se trouve bientôt trans- formée. Écrivains, littérateurs, artistes, philosophes, ne font que symboliser dans leurs œuvres les idées de la nouvelle croyance.
Lorsqu'une foi quelconque religieuse ou politique a triomphé, non seulement la raison ne peut rien sur elle, mais cette dernière trouve toujours des motifs pour l'interpréter, la justifier et tâcher de l'imposer. 11 existait probablement autant d'orateurs et de théologiens au temps de Moloch. pour prouver l'utilité des sacrifices humains, qu'il y en eut à d'autres époques pour glorifier l'Inquisition, la Saint-Barthélémy et les hécatombes de la Terreur.
Il ne faut pas trop espérer voir les peuples posses- seurs de croyances fortes, s'élever facilement à la tolérance. Les seuls qui l'aient atteinte dans le monde ancien furent les polythéistes. Les nations qui la pratiquent dans les temps modernes sont celles qu'on pourrait également qualifier de polythéistes, puisque, comme en Angleterre et en Amérique, elles sont divisées en sectes religieuses innombrables. Sous des noms identiques elles adorent en réalité des dieux assez divers.
La multiplicité des croyances qui crée leur tolé- rance finit aussi par créer leur faiblesse. Nous nous trouvons ainsi en présence de ce problème psycho- logique non résolu jusqu'ici : posséder une croyance à la fois forte et tolérante.'^;
Le bref exposé qui précède a fait voir le rôle
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considérable joué par les révolutions religieuses et montré la puissance des croyances. Malgré leur faible valeur rationnelle, elles mènent Thistoire et empêchent les peuples d'être une poussière d'in- dividus sans cohésion et sans force. L'homme en eut besoin à tous les âges pour orienter ses pensées et guider sa conduite. Aucune philosophie n'a réussi encore à les remplacer.
CHAPITRE III
LE ROLE DES GOUVERNEMENTS DANS LES RÉVOLUTIONS
§ 1. — Faible résistance des gouvernements dans les révolutions.
Beaucoup de peuples modernes, la France, l'Es- pagne, la Belgique, l'Italie, l'Autriche, la Pologne, le Japon, la Turquie, le Portugal, etc., ont depuis un siècle subi des révolutions. Elles se caractérisèrent le plus souvent par leur instantanéité et la facilité avec laquelle les gouvernements attaqués furent renversés.
L'instantanéité s'explique assez bien par la rapi- dité de la contagion mentale due aux procédés mo- dernes de publicité. La faible résistance des gouver- nements est plus étonnante. Elle implique en effet de leur part une incapacité totale à rien comprendre et rien prévoir, créée par une confiance aveugle dans leur force.
La facilité avec laquelle tombent les gouverne- ments n'est pas d'ailleurs un phénomène nouveau. Il a été constaté plus d'une fois, non seulement dans les régimes autocratiques, toujours renversés
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par des conspirations de palais, mais aussi dans des gouvernements parfaitement renseignés au moyen de la presse et de leurs agents sur l'état de l'opinion.
Parmi ces chutes instantanées, une des plus frappantes est celle qui suivit les Ordonnances de Charles X. Ce monarque fut, on le sait, renversé en quatre jours. Son ministre Polignac n'avait pris aucune mesure de défense et le roi se croyait si cer- tain de la tranquillité de Paris qu'il était parti pour la chasse. L'armée ne lui était nullement hostile, comme au temps de Louis XVI, mais les troupes, mal commandées, se débandèrent devant les attaques de quelques insurgés.
Le renversement de Louis-Philippe fut plus typique encore, puisqu'il ne résulta aucunement d'un acte arbitraire du souverain. Ce monarque n'était pas entouré des haines qui finirent par envelopper Charles X et sa chute fut la conséquence d'une insi- gnifiante émeute bien facile à réprimer.
Les historiens, qui ne comprennent guère qu'un gouvernement solidement constitué, appuyé sur une imposante armée, puisse être renversé par quelques émeutiers, attribuèrent naturellement à des causes profondes la chute de Louis-Philippe. En réalité, l'incapacité des généraux chargés de le défendre en fut le vrai motif.
Ce cas étant un des plus instructifs qu'on puisse citer, mérite de nous arrêter un instant. Il aété]>ar- faitement étudié par le général Bonnal, d'après les notes d'un témoin oculaire, le général d'Elchingen. 36.000 hommes de troupe se trouvaient alors dans Paris, mais l'incapacité et la faiblesse des chefs empêchèrent de les utiliser. Les contre-ordres se
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succédaient, et finalement on interdit à la troupe de tirer sur le peuple, permettant en outre à la foule, et rien n'était plus dangereux, de se mêler aux sol- dats. L'émeute triompha alors sans combat et força le roi à abdiquer.
Appliquant au cas précédent nos recherches sur la psychologie des foules, le général Bonnal montre avec quelle facilité eût pu être dominée l'émeute qui renversa Louis-Philippe. Il prouve notamment que si les chefs n'avaient pas perdu complètement la tête, une toute petite troupe aurait empêché les insurgés d'envahir la Chambre des Députés. Cette dernière, composée de monarchistes, eût certaine- ment proclamé roi le comte de Paris, sous la régence de sa mère.
Des phénomènes analogues se produisirent dans les révolutions dont l'Espagne et le Portugal furent le théâtre.
Ces faits montrent le rôle des petites circonstances accessoires dans les grands événements et j)rouvent qu'il ne faut pas trop parler des lois générales de l'histoire. Sans l'émeute qui renversa Louis-Philippe, nous n'aurions probablement jamais eu ni la Répu- blique de 1848, ni le second Empire, ni Sedan, ni l'invasion, ni la perte de l'Alsace.
Dans les révolutions dont je viens de parler, l'ar- mée ne fut d'aucun secours aux gouvernements, mais elle ne se tourna pas contre eux. Il en arrive autrement parfois. C'est souvent l'armée qui fit, comme en Portugal et en Turquie, les révolutions. Par elle également s'accomplissent les innombrables révolutions des républiques latines de l'Amérique.
Lorsqu'une révolution est faite par l'armée, les
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nouveaux gouvernants tombent naturellement sous sa domination. J'ai rappelé déjà plus haut qu'il en fut ainsi à la lin de l'Empire romain, quand les empereurs étaient renversés par les soldats.
Le même phénomène s'observe parfois aussi dans les temps modernes. L'extrait suivant d'un journal, à propos de la révolution grecque, montre ce que devient un gouvernement dominé par son armée.
« Un jour on annonce que quatre-vingts officiers de marine vont démissionner si le gouvernement ne met pas à la retraite les chefs condamnés par eux. Un autre jour ce sont les ouvriers agricoles d'une métairie appartenant au prince royal qui réclament le partage des terres. La marine proteste contre l'avancement promis au colonel Zorbas. Le colonel Zorbas, après une semaine de tractations avec le lieutenant Typaldos, traite de puissance à puissance avec le président du Conseil. Pendant ce temps, la Fédération des corporations flétrit les .officiers de marine. Un député demande que ces officiers et leurs familles soient traités en brigands. Quand le comman- dant Miaoulis tire sur les rebelles, les marins qui d'abord avaient obéi à Typaldos, rentrent dans le devoir. Ce n'est plus la Grèce harmonieuse de Périclès et de Thémistocle. C'est un hideux camp d'Agramant. »
Une révolution ne peut se faire sans le concours ou tout au moins la neutralité de l'armée, mais il arrive le plus souvent que le mouvement commence en dehors d'elle. Ce fut le cas des révolutions de 1830 et de 1848 puis de celle de 1870 qui renversa l'Empire à la suite de l'humiliation éprouvée en France par la capitulation de Sedan.
La plupart des révolutions se font dans les capi- • taies et se répandent par voie de contagion dans tout le pays ; mais ce n'est pas là une règle cons- tante. On sait que pendant la Révolution française, la Vendée, la Bretagne et le Midi se révoltèrent spontanément contre Paris.
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§ 2. — Comment la résistance des gouvernements peut triompher des révolutions.
Dans la plupart des révolutions précédemment énumérées, nous avons vu les gouvernements périr par leur faiblesse. Dès qu'on les a touchés ils sont tombés.
La Révolution russe prouve qu'un gouverne- ment qui se défend avec énergie peut finir par triompher.
Jamais révolution ne fut plus menaçante pour un gouvernement. A la suite des désastres subis en Orient et des duretés d'un régime autocratique trop oppressif, toutes les classes sociales y compris une partie de l'armée et de la flotte s'étaient soulevées. Les chemins de fer, les postes, les télégraphes étaient en grève, et par conséquent les communi- cations interrompues entre les diverses parties de ce gigantesque empire.
La classe rurale, formant la majorité de la nation, commençait elle-même à subir l'influence de la propagande révolutionnaire. Le sort des paysans était d'ailleurs assez misérable. Ils se voyaient obligés, avec le système du Mir, de cultiver les terres sans pouvoir en acquérir. Le gouvernement résolut de se concilier immédiatement cette catégorie nombreuse de paysans par sa transformation en propriétaires. Des lois spéciales obligèrent les sei- gneurs à vendre aux paysans une partie de leurs propriétés et des banques destinées à prêter aux acquéreurs les fonds nécessaires pour rembourser les terres furent créées. Les sommes prêtées devaient
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être remboursées par petites annuités prélevées sur les produits de la vente des récoltes.
Assuré de la neutralité des paysans, le gouverne- ment put combattre les fanatiques qui incendiaient les villes, jetaient des bombes dans les foules et avaient entrepris une lutte sans merci. On fît périr tous ceux qui purent être pris. Cette extermination est la seule méthode découverte depuis l'origine des âges pour protéger une société contre les révoltés qui veulent la détruire.
Le gouvernement vainqueur comprit d'ailleurs la nécessité d'accorder des satisfactions aux légitimes réclamations de la partie éclairée de la nation. Il créa un parlement chargé de préparer des lois et de contrôler les dépenses.
L'histoire de la Révolution russe montre comment un gouvernement dont tous les soutiens naturels s'écroulaient successivement put. avec de la sagesse et de la fermeté, triompher des plus redoutables obstacles. On a dit très justement qu'on ne renverse pas les gouvernements, mais qu'ils se suicident.
§ 3. — Les révolutions faites par les gouvernements. Exemples divers : Chine, Turquie, etc.
Les gouvernements combattent presque toujours les révolutions et n'en font guère. Représentant les nécessités du moment et l'opinion générale, ils suivent timidement les réformateurs mais ne les pré- cèdent pas.
Parfois cependant certains gouvernements ont tenté de ces brusques réformes qui constituent des révolutions. La stabilité ou l'instabilité de l'àme natio-
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nale explique pourquoi ils réussissent ou échouent dans ces tentatives.
Ils réussissent lorsque le peuple auquel le gouver- nement prétend imposer des institutions nouvelles est composé de tribus demi-barbares, sans lois fixes, sans traditions solides, c'est-à-dire sans âme natio- nale constituée. Tel fut le cas de la Russie à l'époque de Pierre le Grand. On sait comment il essaya d'eu- ropéaniser par force des populations russes demi- asiatiques.
Le Japon constitue un autre exemple d'une révo- lution faite par un gouvernement, mais c'est sa technique et non son âme qui fut transformée.
Il faut un autocrate très puissant, doublé d'un homme de génie pour réussir, même partiellement, de telles tâches. Le plus souvent, le réformateur voit se dresser tout le peuple devant lui. Contraire- ment à ce qui se passe dans les révolutions ordi- naires, l'autocrate est alors le révolutionnaire et le peuple le conservateur. En y regardant attenti- vement, on découvre assez vite que les peuples sont toujours très conservateurs.
L'insuccès représente du reste la règle habituelle de ces tentatives. Qu'elles se fassent par les hautes classes ou par les couches inférieures, les révolu- tions ne changent pas l'âme d'un peuple stabilisée depuis longtemps. Elles ne transforment que les choses usées par le temps et prêtes à tomber.
La Chine fait actuellement la très intéressante expérience de cette impossibilité pour un gouverne- ment de renouveler brusquement les institutions d'un pays. La révolution qui renversa la dynastie de ses anciens souverains fut la conséquence indirecte
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du mécontentement provoqué par les réformes que. dans le but d'améliorer un peu la Chine, son gouver- nement avait voulu imposer. La suppression de l'opium et des jeux, la réforme de l'armée, la créa- tion d'écoles entraînèrent des augmentations d'im- pôts qui, aussi bien que les réformes elles-mêmes, indisposèrent fortement l'opinion.
Quelques lettrés chinois élevés dans les écoles européennes, profitèrent de ce mécontentement pour soulever le peuple et faire proclamer la répu- blique, institution dont un Chinois ne saurait avoir aucune conception.
Elle ne pourra sûrement se maintenir bien long- temps, car l'impulsion qui lui a donné naissance n'est pas un mouvement de progrès, mais de réac- tion. Le mot de république, pour le Chinois intellec- tualisé par son éducation européenne, est simple- ment synonyme d'affranchissement du joug des lois, des règles et de toutes les contraintes séculaires. Après avoir coupé sa natte, couvert sa tète d'une casquette et s'être déclaré républicain, le jeune Chi- nois pense pouvoir s'adonner sans frein à tous ses instincts. C'est un peu, au surplus, l'idée que se fai- sait de la République une partie du peuple français au moment de la grande Révolution.
La Chine découvrira vile elle aussi ce que devient une société privée de l'armature lentement édifiée par le passé. Après quelques années de sanglante anarchie, il lui faudra rétablir un pouvoir dont la tyrannie sera nécessairement beaucoup plus dure que celle du régime renversé. La science n'a pas encore découvert la baguette magique capable de faire subsister une société sans discipline. Nul besoin
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de l'imposer quand elle est devenue héréditaire, mais lorsqu'on a laissé les instincts primitifs détruire les barrières péniblement édifiées par de lentes acquisitions ancestrales, elle ne peut être recons- truite que par une tyrannie énergique.
On peut donner encore comme preuve de ces assertions une expérience analogue à celle de la Chine, faite par la Turquie aujourd'hui. Il y a quel- ques années, des jeunes gens, instruits dans les écoles européennes et pleins de bonne volonté réussirent, avec le concours de plusieurs officiers, à renverser un sultan dont la tyrannie paraissait insupportable. Ayant acquis notre robuste foi latine en la puissance magique des formules, ils s'imaginèrent pouvoir éta- blir le régime représentatif dans un pays à demi- civilisé, profondément divisé par des haines reli- gieuses et composé de races différentes.
La tentative n'a pas été heureuse jusqu'ici. Les auteurs de la réforme durent constater que malgré tout leur libéralisme, ils étaient obligés de gouverner avec des méthodes fort voisines de celles du régime renversé. Us n'ont pu empêcher ni les exécutions sommaires, ni les massacres de chrétiens, sur une grande échelle, ni remédier encore à un seul abus.
On serait injuste en le leur reprochant. Qu'auraient- ils pu faire en vérité pour transformer un peuple aux traditions fixées depuis longtemps, aux passions religieuses intenses, et où les musulmans en mino- rité ont cependant la légitime [(rétention de gouver- ner avec leur code la cité sainte de leur foi? Comment empêcher l'Islamisme de rester la religion d'Etat dans un pays où le droit civil et le droit
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religieux ne sont pas encore nettement séparés, et où la foi au Coran est le seul lien permettant de maintenir l'idée de patrie?
Il était bien difficile de détruire un tel état de choses et c'est pourquoi on devait fatalement voir se rétablir une organisation autocratique avec un sem- blant de régime constitutionnel, c'est-à-dire à peu près l'ancien régime. De pareils essais constituent un exemple bien net de l'impossibilité où se trou- vent les peuples de choisir leurs institutions avant d'avoir transformé leur âme.
§ 4. — Éléments sociaux survivant aux changements de gouvernement après les révolutions.
Ce que nous dirons plus loin de la stabilisation de l'âme nationale permet de comprendre la force des régimes établis depuis longtemps tels que les an- ciennes monarchies. Un monarque peut être ren- versé facilement par des conspirateurs, mais ces derniers sont sans force contre les principes que le monarque représente. Napoléon tombé fut remplacé non par son héritier naturel, mais par celui des rois. Ce dernier incarnait un principe ancien, alors que le fils de l'Empereur personnifiait seulement des idées encore mal fixées dans les âmes.
C'est pour la même raison qu'un ministre, si habile qu'on le suppose, si grands que soient les services rendus à son pays, pourra bien rarement ren- verser son souverain. Bismarck lui-même n'y aurait pas réussi. Ce grand ministre avait fait à lui seul l'unité de l'Allemagne, et cependant son maître n'eut qu'à le toucher du doigt pour qu'il s'évanouît. Un
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homme n'est rien devant un principe soutenu par l'opinion.
Mais alors même que, pour des motifs divers, le principe qu'incarne un gouvernement est anéanti avec lui, comme cela arriva au moment de la Révo- lution, tous les éléments d'organisation de la société ne périssent pas en même temps.
Si l'on ne connaissait de la France que ses bou- leversements depuis plus d'un siècle, on pourrait la supposer vivant dans une profonde anarchie. Or, dans sa vie économique, industrielle, politique même, se manifeste au contraire une continuité paraissant indépendante de tous les bouleversements et de tous les régimes.
C'est qu'à côté des grands événements dont s'oc- cupe l'histoire, se trouvent les petits faits de la vie journalière que négligent de relater les livres. Ils sont dominés par d'impérieuses nécessités qui n'attendent pas. Leur ensemble forme la trame véri- table de la vie d'un peuple.
Alors que l'étude des grands événements nous montre le gouvernement nominal de la France fré- quemment changé depuis un siècle, l'examen des petits événements journaliers prouve au contraire que son gouvernement réel s'est très peu trans- formé.
Quels sont en effet les véritables conducteurs d'un peuple? Les rois et les ministres, pour les grandes circonstances sans doute, mais bien nul est leur rôle dans les petites réalités formant la vie de chaque jour. Les vraies forces directrices d'un pays, ce sont les administrations composées d'éléments impersonnels que les changements de régime n'attei-
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gnent jamais. Conservatrices des traditions, elles ont pour elles l'anonymat et la durée, et constituent un pouvoir occulte devant lequel tous les autres finis- sent par plier. Son action est même devenue telle, comme nous le montrerons dans cet ouvrage, qu'il menace de former un Etat anonyme plus fort que l'État officiel. La France en est ainsi arrivée à être progressivement gouvernée par des chefs de bureau et des commis. Plus on étudie l'histoire des révo- lutions, plus on constate qu'elles ne changent guère que des façades. Faire des révolutions est facile, modi- fier l'âme d'un peuple très difficile.
CHAPITRE IV LE ROLE DU PEUPLE DANS LES RÉVOLUTIONS
§ 1. — La stabilité et la malléabilité de l'âme nationale.
La connaissance d'un peuple à un moment donné de son histoire implique celle de son milieu et surtout de son passé. On peut renier théoriquement ce passé, comme le firent les hommes de la Révolu- tion et beaucoup de politiciens de l'heure présente, mais l'action en demeure indestructible.
Dans le passé édifié par de lentes accumulations séculaires se forme l'agrégat de pensées, de sen- timents, de traditions, de préjugés même consti- tuant l'àme nationale qui fait la force d'une race. Sans elle pas de progrès possibles. Chaque génération nouvelle nécessiterait un recommencement.
L'agrégat composant l'âme d'un peuple n'est solide qu'à la condition de posséder une certaine rigidité, mais cette rigidité ne doit pas dépasser la limite où la malléabilité serait impossible.
Sans rigidité, l'àme ancestrale n'aurait aucune fixité et sans malléabilité elle ne pourrait s'adapter aux changements de milieu résultant des progrès de la civilisation.
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PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIÙNS
L'excès de malléabilité de l'âme nationale pousse un peuple à des révolutions incessantes. L'excès de rigidité le conduit à la décadence. Les espèces vivantes, comme les races humaines, disparaissent lorsque, trop stabilisées par un long passé, elles sont devenues incapables d'adaptation à de nouvelles conditions d'existence.
Peu de peuples ont su réaliser un juste équilibre entre ces deux qualités contraires, stabilité et malléabilité. Les Romains dans l'antiquité, les Anglais dans les temps modernes peuvent être cités parmi ceux qui l'ont le mieux atteint.
Les peuples dont l'âme est trop stabilisée font souvent les révolutions les plus violentes. N'ayant pas su progressivement évoluer et s'adapter aux changements de milieu, ils sont obligés de s'y adapter violemment quand cette adaptation devient indispensable.
La stabilité ne s'acquiert que très lentement. L'his- toire d'une race est surtout le récit de ses longs efforts pour stabiliser son âme. Tant qu'elle n'y a pas réussi, elle forme une poussière de barbares sans cohésion et sans force. Après les invasions de la fin de l'Empire romain, la France mit plusieurs siècles pour se constituer une âme nationale.
Elle arriva enfin à la posséder, mais dans le cours des siècles cette âme finit par devenir trop rigide. Avec un peu plus de malléabilité, l'ancienne monar- chie se fût lentement transformée comme elle le fit ailleurs et nous aurions évité, avec la révolution et ses conséquences, la lourde tâche de nous refaire une âme nationale.
Les considérations précédentes montrent le rôle
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de la race dans la genèse des bouleversements et expliquent pourquoi la même révolution produit des effets si différents d'un peuple à un autre, pour- quoi, par exemple, les idées de la Révolution fran- çaise, accueillies avec tant d'enthousiasme chez certains peuples, furent repoussées par d'autres.
Sans doute, l'Angleterre, pays pourtant très stable, a subi deux révolutions et fait périr un roi, mais le moule de son armature mentale était à la fois assez stable pour garder les acquisitions du passé et assez malléable pour le modifier seulement dans les limites nécessaires. Jamais elle ne songea comme les hommes de notre Révolution à détruire l'héritage ancestral dans le but de refaire une société nouvelle au nom de la raison.
« Tandis que le Français, écrit A. Sorel, méprisait son gou- vernement, détestait son clergé, haïssait sa noblesse et se révoltait contre ses lois, l'Anglais était fier de sa religion, de sa constitution, de son aristocratie, de sa Chambre des Lords. C'étaient comme autant de tours de cette formidable bastille où il se retranchait, sous l'étendard britannique, pour juger l'Europe et l'accabler de son dédain. Il admettait bien qu'à l'intérieur de la place on s'en disputât le commandement, mais il ne fallait point que l'étranger en approchât. »
Le rôle joué par la race dans la destinée des peuples apparaît clairement encore dans l'histoire des perpétuelles révolutions des républiques espa- gnoles de l'Amérique. Composées de métis, c'est-à- dire d'individus dont des hérédités différentes ont dissocié les caractères ancestraux, ces populations n'ont pas d'âme nationale et par conséquent aucune stabilité. Un peuple de métis est toujours ingou- vernable.
Si l'on veut préciser davantage les dissemblances que crée la race entre les capacités [toliliques des
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PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIONS
peuples, il faut étudier la même nation successive- ment gouvernée par deux races difTérentes.
L'événement n'est pas rare dans l'histoire. Il s'est manifesté récemment d'une façon frappante à Cuba et aux Philippines, passées instantanément de la domination espagnole à celle des États-Unis.
On sait dans quel degré d'anarchie et de misère vivait Cuba sous la domination espagnole; on sait également à quel degré de prospérité cette île fut portée en quelques années quand elle tomba entre les mains des États-Unis.
La même expérience se répéta aux Philippines, gouvernées depuis des siècles par la monarchie espa- gnole. Le pays avait fini par ne plus être qu'un vaste marécage, foyer d'épidémies de toutes sortes où végétait une population misérable sans commerce ni industrie. Après quelques années de domination américaine, la contrée était entièrement transformée, le paludisme, la fièvre jaune, la peste et le choléra avaient disparu. Les marais étaient desséchés ; le territoire couvert de chemins de fer, d'usines et d'écoles. En treize ans la mortalité avait diminué des deux tiers.
C'est à de tels exemples qu'il faut renvoyer les théoriciens n'ayant pas encore saisi ce que contient de profond le mot race, et à quel point l'âme ances- trale d'un peuple régit sa destinée.
^; o
Comment le peuple comprend les révolutions.
Le rùle du peuple a été le même dans toutes les révolutions. Ce n'est jamais lui qui les conçoit, ni les dirige. Son action est déchaînée par des meneurs.
PSYCHOLOGIE DES REVOLLTIONS OO
C'est seulement lorsque ses intérêts directs sont lésés qu'on voit, comme récemment en Champagne, des fractions du peuple s'insurger spontanément. Un mouvement aussi localisé constitue une simple émeute.
La révolution est facile lorsque les meneurs sont très influents. Le Portugal et le Brésil en ont fourni récemment des preuves. Mais c'est avec une extrême lenteur que les idées nouvelles pénètrent dans le peuple. Il accepte généralement une révolution sans savoir pourquoi et quand par hasard il arrive à comprendre ce pourquoi, la révolution est ter- minée depuis lon.gtemps.
Le peuple fait une révolution parce qu'on le pousse à la faire, mais tout en ne comprenant pasgrand'chose aux idées de ses meneurs, il les interprète à sa façon et cette façon n'est pas du tout celle des vrais auteurs du mouvement. La Révolution française'en fournit un frappant exemple
La Révolution de 1789 avait pour but réel de substituer au pouvoir de la noblesse celui de la bourgeoisie, c'est-à-dire de remplacer une ancienne élite, devenue incapable, par une élite nouvelle pos- sédant des capacités.
Il était peu question du peuple dans cette pre- mière phase de la Révolution. Sa souveraineté était proclamée, mais ne se traduisait que par le droit d'élire ses représentants.
Très illettré, n'espérant pas comme la bourgeoisie monter sur l'échelle sociale, ne se sentant nulle- ment l'égal des nobles et n'aspirant pas à le devenir le peuple avait des vues et des intérêts fort différents de ceux des classes élevées de la société.
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PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIONS
Les luttes de l'Assemblée avec le pouvoir royal l'amenèrent à faire intervenir lepeuple dans ces luttes. Il y intervint de plus en plus et la Révolution bour- geoise devint rapidement une Révolution populaire.
Une idée étant sans force et n'agissant qu'à la condition d'avoir un substratum affectif et mystique pour soutien, les idées théoriques de la bourgeoisie devaient, pour agir sur le peuple, se transformer en une foi nouvelle bien claire dérivant d'intérêts pra- tiques évidents.
Cette transformation se fit rapidement quand le peuple entendit les hommes envisagés par lui comme le gouvernement, lui assurer qu'il était l'égal de ses anciens maîtres. Il se considéra alors comme une victime et commença à piller, incendier, massacrer, s'imaginant exercer un droit.
La grande force des principes révolutionnaires fut de donner bientôt libre cours aux instincts de bar- barie primitive refrénés par les actions inhibitrices séculaires du milieu, de la tradition et des lois.
Tous les freins sociaux qui contenaient jadis la multitude s'effondrant chaque jour, elle eut la notion d'un pouvoir illimité et la joie de voir traquer et dépouiller ses anciens maîtres. Devenue le peuple souverain ne pouvait-elle pas tout se permettre?
La devise Liberté, Égalité, Fraternité, véritable manifestation de foi et d'espérance au début de la Révolution, ne servit bientôt plus qu'à couvrir d'une justification légale les sentiments de cupidité, jalousie, haine des supériorités, vrais moteurs des foules qu'au - cune discipline ne refrène plus. C'est pourquoi en si peu de temps on aboutit aux désordres, aux vio- lences et à l'anarchie.
PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIONS Oi
A partir du moment où la Révolution descendit de la bourgeoisie dans les couches populaires, elle cessa d'être une domination du rationnel sur l'instinctif et devint au contraire l'effort de l'instinctif pour dominer le rationnel.
Ce triomphe légal d'instincts ataviques était redou- table. Tout l'effort des sociétés — effort indispen- sable pour leur permettre de subsister — fut cons- tamment de refréner grâce à la puissance des traditions, des coutumes et des codes, certains ins- tincts naturels légués à l'homme par son animalité primitive. 11 est possible de les dominer — et un peuple est d'autant plus civilisé qu'il les domine davantage — mais on ne peut les détruire. L'influence de divers excitants les fait reparaître facilement. C'est pourquoi la libération des passions populaires est si dangereuse. Le torrent sorti de son lit n'y rentre pas sans avoir semé la dévastation : << Malheur à qui remue le fond d"une nation, disait Rivarol dès le début de la Révolution. 11 n'est point de siècle do lumières pour la populace. »
§3. — Rôle supposé du peuple pendant les révolutions.
Les lois de la psychologie des foules montrent que le peuple n'agit jamais sans meneurs et que s'il prend une part considérable dans les révolutions en suivant et exagérant les impulsions reçues, il ne dirige jamais les mouvements qu'il exécute.
Dans toutes les révolutions politiques, on retrouve l'action des meneurs. Ils ne créent pas les idées qui servent d'appui aux révolutions, mais les uti-
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lisent comme moyens d'action. Idées, meneurs, armées et foules ^constituent quatre éléments aj'ant chacun leur rôle dans toutes les révolutions.
La foule, soulevée par les meneurs, agit surtout au moyen de sa masse. Son action est comparable à celle de l'obus perforant une cuirasse sous l'action d'une force qu'il n'a pas créée. Rarement la foule comprend quelque chose aux révolutions accomplies avec son concours. Elle suit docilement les meneurs sans même chercher à deviner ce qu'ils souhaitent. Elle renversa Charles X à cause de ses Ordonnances sans avoir aucune idée du contenu de ces dernières, et on l'aurait bien embarrassée en lui demandant plus tard pourquoi elle avait renversé Louis-Philippe.
Illusionnés par les apparences, beaucoup d'auteurs, de Michelet à M. Aulard. ont cru que c'était le peuple qui avait fait notre grande Révolution.
« L'acteur principal, dit Michelet, est le peuple. «
« C'est une erreur de dire, écrit de son côté M. Aulard, que la Révolution française a été faite par quelques individus distingués, par quelques héros... je crois que, de tout le récit de la période comprise entre 1789 et 1799, il ressort qu'aucun individu n'a mené les événements, ni Louis XVI, ni Mirabeau, ni Danton, ni Robespierre. Faut-il dire que c'est le peuple français qui fut le véritable héros de la Révolution française? Oui, à condition de voir le peuple français non à l'état de multitude, mais à l'état de groupes organisés. »
Dans un ouvrage récent, M. A. Gochin renchérit encore sur cette conception de l'action populaire.
« Et voici la merveille : Michelet a raison. A mesure qu'on les connaît mieux, les faits semblent consacrer la fiction; cette foule sans chefs et sans lois, l'image même du chaos, gou- verne et commande, parle et agit, pendant cinq ans, avec une précision, une suite, un ensemble merveilleux. L'anarchie donne des leçons de discipline au parti de l'ordre en déroute... 25 millions d'hommes, sur 30.000 lieues carrées, agissent comme un seul. »
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Sans doute si cette simultanéité de conduite dans le peuple avait été spontanée, comme le suppose l'auteur, elle serait merveilleuse. M. Aulard lui- même s'est bien rendu compte de l'impossibilité d'un tel phénomène, car il a soin en parlant du peuple de dire qu'on se trouve devant des groupe- ments, et que ces groupements peuvent avoir été conduits par des meneurs.
« Qui, parla suite, cimenta l'unité nationale? Qui sauva la nation attaquée par le roi et déchirée par la guerre civile? Est-ce Danton? Est-ce Robespierre? Est-ce Carnot? Certes, ces individus rendirent , service; mais, au vrai, l'unité fut maintenue, l'indépendance fut assurée par le groupement des Français en communes et en sociétés populaires. C'est l'orga- nisation municipale et jacobine qui fit reculer l'Europe coa- lisée contre la France. Cependant, dans chaque groupe, si on y regarde de près, il y a deux ou trois individus plus capables, qui, meneurs ou menés, exécutent les décisions, ont un air de chefs, et qu'on peut appeler des chefs, mais qui (si par exemple on lit les procès-verbaux de sociétés populaires) nous apparaissent tirant leur force bien plus de leur groupe que d'eux-mêmes. »
L'erreur de M. Aulard consiste à croire tous ces groupes sortis « d'un mouvement spontané de frater- nité et de raison ». Rien ne fut spontané dans ce mouvement. La France se trouvait alors couverte de milliers de petits clubs, recevant une impulsion unique du grand club jacobin de Paris et lui obéis- sant avec une docilité parfaite. Voilà ce qu'enseigne la réalité mais ce que les illusions jacobines ne per- mettent pas d'accepter '.
1. Dans les manuels d'histoire que M. Aulard rédige pour les classes, en collaboration avec M. Debidour, le rôle attribué à l'entité peuple est encore mieux marriiié. On voit ce dernier intervenir sans cesse spontanément; en voici tiueliiues exemples :
Journée du 20 juin. « Le roi renvoya les membres girondins. Le peuple de Paris indigné se leva spontanément, envahit les Tuileries. »
Journée du 10 uoùl. « I/Asscmblée législative n'osa pas le renverser : c'est
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§ 4. — L'entité peuple et ses éléments constitutifs.
Afin de répondre à certaines conceptions théori- ques, le peuple a été érigé en une entité mystique douée de tous les pouvoirs et de toutes les vertus, que les politiciens vantent sans cesse et accablent de flatteries. Nous allons voir ce qu'il faut penser de cette conception en étudiant le rôle du peuple dans notre révolution.
Pour les Jacobins de cette époque, aussi bien que pour ceux de nos jours, l'entité peuple constitue une personnalité supérieure possédant l'attribut, spécial aux divinités, de n'avoir pas à rendre compte de ses actes et de ne se tromper jamais. On doit s'incliner humblement devant ses volontés. Le peuple peut tuer, piller, incendier, commettre les plus effroya- bles cruautés, élever aujourd'hui sur le pavois un héros et le jeter à l'égout demain, il n'importe. Les politiciens ne cesseront de vanter ses vertus, sa haute sagesse et de se prosterner devant chacune de ses décisions K
En quoi consiste réellement cette entité, fétiche mys- tique révéré des révolutionnaires depuis un siècle?
le peuple de Paris aidé des fédérés des déparleraeiits qui opéra au prix de son sang cette révolution nécessaire. »
Lutte des Girondins et des Montafinards. « Ces discordes étaient fâcheuses en présence de l'ennemi. Le peuple y mil fm dans les journées des 31 mai et 'J juin 1793, où il força la Convention h expulser de son sein et à décréter d'arrestation les chefs des Girondins. "
1. Celte préteniion commence d'ailleurs à paraître insoutenable aux répu- blicains les plus avancés :
i< La rage des socialistes, écrit M. Clemenceau, est de douer de toutes les vertus, comme d'une raison supérieure, la foule en qui la raison, précisément, ne saurai! être toujours éminente. » Le célèbre homme d'Étal aurait été plus exact en disant que, dans la foule, la raison non seulement n'est pas éminente, mais n'existe même à peu près jamais.
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Elle est décomposable en deux catégories dis- tinctes. La première comprend les paysans, les com- merçants, les travailleurs de toutes sortes, ayant besoin de tranquillité et d'ordre pour exercer leur métier. Ce peuple forme la majorité, mais une majo- rité qui ne fit jamais les révolutions. Vivant dans le labeur et le silence, il est ignoré des historiens.
La seconde catégorie, qui joue un rôle capital dans tous les troubles nationaux, se compose d'un résidu social subversif dominé par une mentalité criminelle. Dégénérés de l'alcoolisme et de la misère, voleurs, mendiants, miséreux, médiocres ouvriers sans travail constituent le bloc dangereux des armées insurrectionnelles.
La crainte du châtiment empêche beaucoup d'entre eux d'être criminels en temps ordinaire, mais ils le deviennent dès que peuvent s'exercer sans danger leurs mauvais instincts.
A cette tourbe sinistre sont dus les massacres qui ensanglantèrent toutes les révolutions.
C'est elle qui, guidée par des meneurs, envahissait sans cesse nos grandes assemblées révolutionnaires. Ces bataillons du désordre n'avaient d'autre idéal que massacrer, piller, incendier. Leur indifférence pour les théories et les principes était complète.
Aux éléments recrutés dans les couches les plus basses du peuple, viennent se joindre, par voie de contagion, une multitude d'oisifs, d'indifférents entraînés par le mouvement. Ils vocifèrent parce qu'on vocifère et s'insurgent parce qu'on s'insurge sans avoir d'ailleurs la plus vague idée du sujet pour lequel on vocifère et on s'insurge. La suggestion du milieu les domine entièrement et les fait agir.
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PSYCHOLOGIE DES REVOLLTION:
Ces foules bruyantes et malfaisantes, noyau de
toutes les insurrections, de l'antiquité à nos jours.
sont les seules que connaissent les rhéteurs. Elle.-
constituent pour eux le peuple souverain. En fait, ce
peuple souverain est surtout composé de la basse
populace dont Thiers disait :
« Depuis ces temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, la vile populace n'a pas changé. Ces barbares pullulant au fond des sociétés sont toujours prêts à la souiller de tous les crimes, à l'appel de tous les pouvoirs, et pour le déshonneur de toutes les causes... »
A aucune époque de l'histoire, le rôle des éléments inférieurs de la population ne s'exerça avec autant de durée que pendant notre Révolution.
Les massacres commencèrent dès que la bète popu- laire se trouva déchaînée, c'est-à-dire à partir de 1789, bien avant la Convention. Ils furent exécutés avec tous les raffinements possibles de cruauté. Durant les tue- ries de Septembre, les prisonniers étaient lentement tailladés à coups de sabre pour prolonger leur sup- plice et amuser les spectateurs qui éprouvaient une grande joie devant les convulsions des victimes et leurs hurlements de douleur.
Des scènes analogues s'observèrent partout en France, même dans les premiers jours de la Révo- lution, alors que la guerre étrangère ni aucun pré- texte ne pouvaient les excuser.
De mars à septembre, toute, une série d'incen- dies, de meurtres et de pillages ensanglantèrent la France entière. Taine en cite 120 cas. Rouen, Lyon, Strasbourg, etc., tombent au pouvoir de la populace.
Le maire de Troyes, les yeux crevés à coups de ciseaux, est massacré après des heures de supplice. Le colonel de dragons Belzunce est dépecé vif. Dans
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beaucoup d'endroits on arrache le cœur des victimes pour le promener par la ville au bout d'une pique.
Ainsi se conduit le bas peuple aussitôt que des mains imprudentes ont brisé le réseau de contraintes refrénant ses instincts de sauvagerie ancestrale. Il rencontre toutes les indulgences parce que les poli- ticiens ont intérêt à le flatter. Mais supposons pour un instant les milliers d'êtres qui le constituent con- densés en un seul. La personnalité ainsi formée apparaîtrait comme un monstre cruel et borné, déjjassant en horreur les plus sanguinaires tyrans.
Ce peuple impulsif et féroce a toujours été dominé facilement d'ailleurs dès qu'un pouvoir fort s'est dressé devant lui. Si sa violence est sans limite, sa servilité l'est également. Tous les despotismes l'ont eu pour serviteur. Les Césars sont sûrs de se voir acclamés par lui, qu'ils s'appellent Caligula, Xéron, Marat, Robespierre ou Boulanger.
A côté de ces hordes destructives, dont le rôle est capital pendant les révolutions, figure, nous l'avons dit plus haut, la masse du vrai peuple ne demandant qu'à travailler. Il bénéficie quelquefois des révolu- tions, mais ne songe pas à en faire. Les théoriciens révolutionnaires le connaissent peu et s'en défient, pressentant bien son fond traditionnel et consena- teur. Noyau résistant d'un pays, il fait sa conti- nuité et sa force. Très docile par crainte, entraîné facilement par les meneurs, il se laissera momen- tanément conduire, sous leur influence, à tous les excès, mais le poids ancestral de la race prendra bientôt le dessus et c'est pourquoi il se lasse vite des révolutions. Son âme traditionnelle l'incite rapi-
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dément à se dresser contre l'anarchie quand elle grandit trop. Il cherche alors le chef qui ramènera l'ordre.
Ce peuple, résigné et tranquille, n'a pas évidem- ment des conceptions politiques bien hautes, ni bien compliquées. Son idéal gouvernemental, toujours simple, se rapproche fort de la dictature. C'est justement la raison pour laquelle, des républiques grecques à nos jours, cette forme de gouvernement suivit invariablement l'anarchie. Elle la suivit après la première Révolution, quand fut acclamé Bona- parte; elle la suivit encore après la seconde, quand, malgré toutes les oppositions, quatre plébiscites successifs élevèrent Louis Napoléon à la république, ratifièrent son coup d'État, rétablirent l'empire et en 1870, avant la guerre, approuvèrent son régime.
Sans doute, dans ces dernières circonstances, le peuple se trompa. Mais, sans les menées révolution- naires qui avaient engendré le désordre, il n'eût pas été conduit à chercher les moyens d'en sortir.
Les faits rappelés dans ce chapitre ne doivent pas être oubliés, si on veut bien comprendre les rôles divers du peuple pendant les révolutions. Son action est considérable mais fort différente de celle ima- ginée par des légendes dont la répétition seule fait la force.
LIVRE II
LES FORMES DE MENTALITÉ PRÉDOMINANTES PENDANT LES RÉVOLUTIONS
CHAPITRE I
LES VARIATIONS INDIVIDUELLES DU CARACTÈRE PENDANT LES RÉVOLUTIONS
§ 1. — Les transformations de la personnalité.
J'ai longuement insisté, ailleurs, sur une théorie des caractères sans laquelle il est vraiment impos- sible de comprendre les transformations de la con- duite à certains moments, notamment aux époques de révolutions. En voici les points princij)aux.
Chaque individu possède, en dehors de sa menta- lité habituelle, à peu près constante quand le milieu ne change pas, des possibilités variées de caractère que les événements font surgir.
Les êtres qui nous entourent sont les êtres de certaines circonstances, mais non de toutes les cir- constances. Notre moi est constitué par l'association d'innombrables moi cellulaires, résidus de person-
6.
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nalités ancestrales. Ils forment par leur combinaison des équilibres assez fixes quand le milieu social ne varie pas. Dès que ce milieu est considérablement modifié, comme dans les périodes de troubles, ces équilibres sont rompus et les éléments dissociés constituent, en s'agrégeant, une personnalité nou- velle qui se manifeste par des idées, des sentiments, une conduite très différents de ceux observés aupa- ravant chez le même individu. C'est ainsi que pen- dant la Terreur, on vit d'honnêtes bourgeois, de paci- fiques magistrats, réputés par leur douceur, devenir des fanatiques sanguinaires.
Sous l'influence du milieu, une ancienne person- nalité peut donc faire place à une autre entière- ment nouvelle. Les acteurs des grandes crises reli- gieuses et politiques semblent parfois pour cette raison d'une essence différente de la nôtre. Ils ne différaient pas de nous cependant. La répétition des mêmes événements ferait renaître les mêmes hommes.
Napoléon avait parfaitement compris ces pos- sibilités de caractère quand il disait à Sainte- Hélène :
« C'est parce que je sais toute la part que le hasard a sur nos déterminations politiques, que j'ai toujours été sans pré- jugés et fort indulgent sur le parti que l'on avait suivi dans nos convulsions... En révolution, on ne peut affirmer que ce qu'on a fait : il ne serait pas sage d'affirmer quou n'aurait pas pu faire autre chose... Les hommes sont difficiles à saisir, quand on veut être juste. Se connaissent-ils, s'expliquent-ils bien eux-mêmes? Il est des vices et des vertus de circonstance. »
Lorsque la personnalité normale a été désagrégée sous l'influence de certains événements, comment se forme une personnalité nouvelle"? Par plusieurs
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moyens dont le plus actif sera l'acquisition d'une forte croyance. Elle oriente tous les éléments de l'entendement comme l'aimant agrège en courbes régulières les poussières d'un métal magnétique.
Ainsi se forment les personnalités observées aux périodes de grandes crises : les Croisades, la Ré- forme, la Révolution notamment.
En temps normal, le milieu variant peu, on ne constate guère qu'une seule personnalité chez les individus qui nous entourent. Il arrive quelquefois cependant qu'ils en ont plusieurs, pouvant se substituer l'une à l'autre, dans certaines circons- tances.
Ces personnalités peuvent être contradictoires et même ennemies. Ce phénomène, exceptionnel à l'état normal, s'accentue considérablement dans cer- tains états pathologiques. La psychologie morbide a observé plusieurs exemples de ces personnalités chez un seul sujet, tels les cas cités par Morton Prince et Pierre Janet.
Dans toutes ces variations de personnalités, ce n'est pas l'intelligence qui se modifie, mais les sentiments, dont l'association forme le caractère.
§ 2. — Éléments du caractère prédominant aux époques de. révolutions.
Pendant les révolutions, on voit se développer divers sentiments, réprimés habituellement, mais auxquels la destruction des freins sociaux donne libre cours.
Ces freins, constitués par les codes, la morale, la tradition, ne sont pas toujours complètement
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brisés. Quelques-uns survivent aux bouleversements et servent un peu à enrayer l'explosion des senti- ments dangereux.
Le plus puissant de ces freins est l'âme de la race. Déterminant une façon de voir, de sentir et de vouloir commune à la plupart des individus d'un même peuple, elle constitue une coutume hérédi- taire, et rien n'est plus fort que le lien de la coutume.
Cette influence de la race limite les variations d*un peuple et canalise sa destinée malgré tous les changements superficiels.
Ane considérer par exemple que les récits de l'histoire, il semblerait que la mentalité française a prodigieusement varié pendant un siècle. En peu d'années, elle passe de la Révolution au Césarisme, retourne à la monarchie, fait encore une révolution, puis appelle un nouveau César. En réalité, les façades seules des choses avaient changé.
Ne pouvant insister davantage sur les limites de la variabilité d'un peuple, nous allons étudier main- tenant l'influence de certains éléments affectifs dont le développement pendant les révolutions contribue à modifier les personnalités individuelles ou collec- tives. Je mentionnerai surtout la haine, la peur, l'ambition, la jalousie, la vanité et l'enthousiasme. On observe leur influence dans les divers boulever- sements de l'histoire, notamment au cours de notre grande Révolution. C'est elle surtout qui fournira nos exemples.
La haine. — La haine dont furent animés, contre les personnes, les institutions et les choses, les
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hommes de la Révolution française est une des ma- nifestations affectives qui frappent le plus quand on étudie leur psychologie. Ils ne détestaient pas seule- ment leurs ennemis, mais les membres de leur pro- pre parti. « Si l'on acceptait sans réserve, disait récemment un écrivain, les jugements qu'ils ont portés les uns des autres, il n'y aurait eu parmi eux que traîtres, incapables, hâbleurs, vendus, assas- sins ou tyrans. » On sait de quelle haine, à peine apaisée par la mort de leurs adversaires, se pour- suivirent Girondins, Dantonistes, Hébertistes. Robes- pierristes, etc.
Une des principales causes de ce sentiment tient à ce que ces furieux sectaires, étant des apôtres pos- sesseurs de la vérité pure, ne pouvaient, comme tous les croyants, tolérer la vue des infidèles. Une cer- titude mystique ou sentimentale s'accompagnant toujours du besoin de s'imposer, jamais convaincu ne recule devant les hécatombes, quand il en a le pouvoir.
Si les haines séparant les hommes de la Révolu- tion avaient été d'origine rationnelle, elles auraient peu duré, mais relevant de facteurs mystiques et affectifs, elles ne pouvaient pardonner. Leurs sour- ces étant les mêmes, dans les divers partis, elles se manifestèrent chez tous avec une identique vio- lence. On a prouvé, par des documents précis, que les Girondins ne furent pas moins sanguinaires que les Montagnards. Ils déclarèrent les premiers, avec Pétion, que les partis vaincus devaient périr. Ils tentèrent eux aussi, d'après M. Aulard, de justifier les massacres de Septembre. La Terreur ne doit pas être considérée comme un simple moyen de défense,
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mais comme le procédé général de destruction dont firent toujours usage les croyants triomphants à l'égard d'ennemis détestés. Les hommes suppor- tant le mieux des divergences d'idées ne peuvent tolérer des différences de croyance.
Dans les luttes politiques ou religieuses, le vaincu ne peut espérer de quartier. Depuis Sylla faisant couper la gorge à deux cents sénateurs et à cinq ou six mille Romains, jusqu'aux vainqueurs de la Com- mune qui fusillèrent ou mitraillèrent plus de vingt mille vaincus après leur victoire, cette loi sangui- naire n'a jamais fléchi. Constatée dans le passé elle le sera sans doute aussi dans l'avenir.
Les haines de la Révolution n'eurent pas du reste pour unique origine des divergences de croyances. D'autres sentiments : jalousie, ambition, amour- propre les engendrèrent également. Ils contribuèrent à exagérer la haine entre les hommes des divers partis. Les rivalités d'individus aspirant à la domi- nation conduisirent successivement à l'échafaud les chefs des divers groupes.
Il faut bien constater, aussi, que le besoin de division et les haines qui en résultent semblent être des éléments constitutifs de Tàme latine. Elles coûtèrent l'indépendance à nos ancêtres gaulois, et avaient déjà frappé César :
« Pas de cité, disait-il, qui ne fût divisée en deux factions; pas de canton, de village, de maison où ne soufflât l'esprit de parti. Il était bien rare qu'une année s'écoulât sans que la cité fût en armes pour attaquer ou repousser ses voisins. »
L'homme, n'ayant pénétré que depuis peu de temps dans le cycle de la connaissance et étant tou- jours guidé par des sentiments et des croyances, on
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conçoit le rôle immense que la haine a joué dans son histoire.
Le commandant Colin, professeur à l'École de guerre, fait remarquer, dans les termes suivants, rimportance de ce sentiment pendant certaines iruerres :
a A la guerre plus que partout ailleurs, il n'y a pas de meil- leure inspiratrice que la haine; c'est elle qui fait triompher Bliicher de Napoléon. Analysez les plus belles manoeuvres, les opérations les plus décisives et, si elles ne sont pas l'œuvre dun homme exceptionnel, de Frédéric ou de Napoléon, vous les trouverez inspirées par la passion, plus que par le calcul. Qu'eût été la guerre de 1870 sans la haine que nous portaient les Allemands? »
L'auteur aurait pu ajouter que la haine intense des Japonais contre les Russes, qui les avaient tant humiliés, peut être rangée parmi les causes de leurs succès. Les soldats russes, ignorant jusqu'à l'exis- tence des Japonais, n'avaient aucune animosité contre eux, et ce fut une des raisons de leur faiblesse.
Sans doute, il fut beaucoup parlé de fraternité au moment de la Révolution, on en parle plus encore aujourd'hui. Pacifisme, humanitarisme, solidarisme sont devenus les mots d'ordre des partis avancés, mais on sait combien profondes sont les haines se dissimulant derrière ces termes et de quelles menaces la société actuelle est l'objet.
La peur. — La peur joue un rôle presque aussi • onsidérable que la haine dans les révolutions. Pendant la nôtre, on a pu constater de grands courages individuels et quantité de peurs collectives.
En face de l'échafaud, les conventionnels lurent
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toujours très braves; mais, devant les raenaces des émeutiers envahissant l'assemblée, ils firent cons- tamment preuve d'une pusillanimité excessive, obéissant aux plus absurdes injonctions, comme nous le verrons en résumant l'histoire des assem- blées révolutionnaires.
Toutes les formes de la peur s'observèrent à cette époque. Une des plus répandues fut la crainte de paraître modéré. Membres des assemblées, accu- sateurs publics, représentants en mission, juges des tribunaux révolutionnaires, etc., tous surenchéris- saient sur leurs rivaux pour avoir Tair plus avancés, La peur fut un des éléments principaux des crimes commis à cette époque. Si. par miracle, elle avait pu être éliminée des assemblées révolutionnaires, leur conduite aurait été tout autre et la Révolution, par conséquent, très différemment orientée.
L'ambition, la jalousie, la vanité, etc. — En temps normal l'influence de ces divers éléments affectifs est fortement contenue par les nécessités sociales. L'ambition par exemple se trouve forcément limitée dans une société hiérarchisée. Si le soldat devient quelquefois général, ce ne sera qu'après une longue attente. En temps de révolution, au contraire, il n'est plus besoin d'attendre. Chacun pouvant arriver presque instantanément aux premiers rangs, toutes les ambitions se trouvent violemment surexcitées. Le plus humble se croit apte aux plus hauts emplois, et, par ce fait même, sa vanité s'exagère démesuré- ment.
Toutes les passions se tenant un pou, en même temps que l'ambition et la vanité, on voit se déve-
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lopper également la jalousie contre ceux qui ont réussi plus vite que les autres.
Ce rôle de la jalousie, toujours important durant les périodes révolutionnaires, le fut surtout pen- dant notre grande Révolution. La jalousie contre la noblesse constitua un de ses importants facteurs. La bourgeoisie s'était élevée en capacités et en richesses, au point de dépasser la noblesse. Bien que s'y mélangeant de plus en plus, elle se sentait, néan- moins, tenue à distance et en éprouvait un vif res- sentiment. Cet état d'esprit avait inconsciemment rendu les bourgeois très partisans des doctrines phi- losophiques prêchant l'égalité.
L'amour-propre blessé et la jalousie furent alors les causes de haines que nous ne comprenons guère aujourd'hui, où l'influence sociale de la noblesse est si nulle. Plusieurs conventionnels, Carrier, Marat. etc., se souvenaient avec irritation d'avoir occupé des positions subalternes chez de grands seigneurs. M™* Roland n'avait jamais pu oublier que, invitée avec sa mère chez une grande dame, sous l'ancien régime, on les envoya dîner ta l'office.
Le philosophe Rivarol a très bien marqué dans le passage suivant, déjà cité par Taine, l'influence de l'amour-propre blessé et de la jalousie sur les haines révolutionnaires :
« Ce ne sont, écrit-il, ni les impùts, ni les lettres de cachet, ni tous les autres abus de l'autorité, ce ne sont point les vexations des intendants et les longueurs ruineuses de la justice qui ont le plus irrité la nation, c'est le préjugé de la noblesse pour lequel elle a manifesté le plus de liaine. Ce qui le prouve évidemment, c'est que ce sont les bourgeois, les gens de lettres, les gens de finance, enfin tous ceux qui jalousaient la noblesse, qui ont soulevé contre elle le petit peuple des villes et les paysans dans les campagnes. »
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Ces considérations fort exactes justifient en partie le mot de Napoléon : « La ^•unité a fait la Révolu- tion, la liberté n'en a été que le prétexte. »
L'enthousiasme. — L'enthousiasme des fondateurs de la Révolution égala celui des propagateurs de la foi do Mahomet. C'était bien, d'ailleurs, une religion que les bourgeois de la première Assemblée croyaient fonder. Ils s'imaginaient avoir détruit un vieux monde et bâti sur ses débris une civilisation différente. Jamais illusion plus séduisante n'enflamma le cœur des hommes. L'égalité et la fraternité, proclamées par les nouveaux dogmes, devaient faire régner, chez tous les peuples, un bonheur éternel. On avait rompu pour toujours avec un passé de barbarie et de ténèbres. Le monde régénéré serait à l'avenir illuminé par les radieuses clartés de la raison pure. Les plus brillantes formules oratoires saluèrent par- tout l'aurore entrevue.
Si cet enthousiasme fut bientôt remplacé par les violences, c'est que le réveil avait été rapide et ter- rible. On conçoit aisément la fureur indignée avec laquelle les apùtres de la Révolution se dressèrent contre les obstacles journaliers opposés à la réali- sation de leurs rêves. Ils avaient voulu rejeter le passé, oublier les traditions, refaire des hommes nouveaux. Or, le passé reparaissait sans cesse et les hommes refusaient de se transformer. Les réforma- teurs, arrêtés dans leur marche, ne voulurent pas céder. Ils tentèrent de s'imposer par la force d'une dictature qui fit vite regretter le régime renversé et le ramena finalement.
11 est à remarquer que si l'enthousiasme des pre-
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miers jours ne dura pas dans les assemblées révo- lutionnaires, il se perpétua beaucoup plus longtemps dans les armées, et fit leur principale force. A vrai dire, les armées de la Révolution furent républi- caines bien avant que la France le devint, et res- tèrent républicaines longtemps après qu'elle ne l'était plus.
Les variations de caractère examinées dans ce chapitre, étant conditionnées par certaines aspira- tions communes et des changements de milieu iden- tiques, finissent par se concrétiser en un petit nombre de mentalités assez homogènes. N'envisageant que les plus caractéristiques, nous les ramènerons à quatre types : mentalité jacobine, mentalité mys- tique, mentalité révolutionnaire, mentalité crimi- nelle.
CHAPITRE II
LA MENTALITÉ MYSTIQUE ET LA MENTALITÉ JACOBINE
1 1. — Classification des mentalités prédominantes en temps de rérolution.
Les classifications sans lesquelles l'étude des sciences est impossible, établissent forcément du discontinu dans le continu et restent toujours, pour cette raison, un peu artificielles. Elles sont cepen- dant nécessaires, puisque le continu n'est accessible que sous forme de discontinu.
Créer des distinctions tranchées entre les diverses mentalités observées aux époques de révolution, comme nous allons le faire, c'est visiblement séparer des éléments qui empiètent les uns sur les autres, se fusionnent ou se superposent. Il faut se résigner à perdre un peu en exactitude pour gagner en clarté. Les types fondamentaux énumérés à la fin du précé- dent chapitre et qui vont être décrits maintenant synthétisent des groupes échappant à l'analyse si on veut les étudier dans toute leur complexité.
Nous avons montré que l'homme est conduit par
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des logiques différentes se juxtaposant sans s'in- fluencer en temps normal. Sous l'action d'événements divers, elles entrent en conflit et les différences irréductibles qui les séparent se manifestent nette- ment, entraînant des bouleversements individuels et sociaux considérables.
La logique mystique, que nous observerons bientôt dans l'âme jacobine, joue un très grand rôle. Mais elle n'est pas seule à agir. Les autres formes de logique : logique affective, logique collective et logique rationnelle peuvent prédominer, suivant les circonstances.
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La mentalité mystique.
Laissant de côté, pour le moment, l'influence des logiques affective, rationnelle et collective, nous nous occuperons seulement du rôle considérable des éléments mystiques qui dominèrent tant de révo- lutions, la nôtre notamment.
La caractéristique de l'esprit mystique consiste dans l'attribution d'un pouvoir mystérieux à des êtres ou des forces supérieures, concrétisés sous forme d'idoles, de fétiches, de mots et de formules.
L'esprit mystique est à la base de toutes les croyances religieuses et de la plus grande partie des croyances politiques. Ces dernières s'évanouiraient souvent si on pouvait les dépouiller des éléments mystiques qui en sont les vrais supports.
Greffée sur des sentiments etdes impulsions passion- nelles qu'elle oriente, la logique mystique donne leur force aux grands mouvements populaires. Des hommes très peu disposés à se faire tuer pour des raisons,
7.
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sacrifient aisément leur vie à un idéal mystique devenu objet d'adoration.
Les principes de la Révolution inspirèrent bientôt un élan d'enthousiasme mystique analogue à celui provoqué par les diverses croyances religieuses qui l'avaient précédée. Ils ne tirent d'ailleurs que changer l'orientation d'une mentalité ancestrale, solidifiée par des siècles.
Rien donc d'étonnant dans le zèle farouche des hommes de la Convention. Leur mentalité mystique fut la même que celle des protestants au moment de la Réforme. Les principaux héros de la Terreur. Couthon, Saint-Just, Robespierre, etc., étaient des apôtres. Semblables à Polyeucte. détruisant les autels des faux dieux pour propager sa foi, ils rêvaient de catéchiser l'univers. Leur enthousiasme s'épancha sur le monde. Persuadés que leurs for- mules magiques suffiraient à renverser les trônes, ils n'hésitaient pas à déclarer la guerre aux rois. Et comme une foi forte est toujours supérieure à une foi hésitante, ils combattirent victorieusement l'Europe.
L'esprit mystique des chefs de la Révolution se trahissait dans les moindres détails de leur vie publi- que. Robespierre, convaincu de posséder l'appui du Très-Haut, assurait dans un discours que l'Être suprême avait « dès le commencement des temps décrété la République ». En sa qualité de grand pontife d'une religion d'État, il fit voter jiar la Con- vention un décret déclarant que : « le peuple français reconnaît l'existence do l'Être suprême et l'immor- talité de l'àme ». A la fête de cet Etre suprême, assis sur une sorte de trtuie, il prononça un long sermon.
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Le club des Jacobins, dirigé par Robespierre, avait fini par prendre toutes les allures d'un concile. Maximilien y proclamait : « l'idée d'un grand être qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime triomphant ».
Tous les hérétiques critiquant l'orthodoxie jaco- bine étaient excommuniés, c'est-à-dire envoyés au tribunal révolutionnaire, dont on ne sortait que pour monter sur Téchafaud.
La mentalité mystique, dont Robespierre fut le plus célèbre représentant, n'est pas morte avec lui. Des hommes de mentalité identique existent encore parmi les politiciens de nos jours. Les anciennes croyances religieuses ne régnent plus sur leur âme, mais elle est assujettie à des credo politiques vite imposés, comme Robespierre imposait le sien, s'ils en avaient la possibilité. Toujours prêts à faire périr, pour propager leur croyance, les mystiques de tous les âges emploient le même moyen de persuasion dès qu'ils deviennent les maîtres.
Il est donc tout naturel que Robespierre compte beaucoup d'admirateurs- encore. Les âmes moulées sur la sienne se rencontrent par milliers. En le guil- lotinant on n'a pas guillotiné ses conceptions des choses. Vieilles comme l'humanité, elles ne dispa- raîtront qu'avec le dernier croyant.
Ce côté mystique des Révolutions échappe à la plupart des historiens. Ils persisteront longtemps encore à vouloir expliquer par la logique rationnelle une foule de phénomènes qui lui demeurent étran- gers. J'ai déjà cité dans un autre chapitre ce passage de l'histoire de MM. Lavisse et R.ambaud, où la Réforme est expliquée en disant qu'elle fut « le
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résultat des libres réflexions individuelles que sug- gèrent à des gens simples une conscience très pieuse et une raison très hardie »,
De tels mouvements ne sont jamais compris quand on leur suppose une origine rationnelle. Politiques ou religieuses, les croyances ayant soulevé le monde possèdent une origine commune et suivent les mêmes lois. Ce n'est pas avec la raison, mais le plus souvent contre toute raison, quelles se sont formées. Bouddhisme, christianisme, islamisme, réforme, sorcellerie, jacobinisme, socialisme, spiri- tisme, etc., semblent des croyances bien distinctes. Elles ont cependant, je le répète encore, des bases affectives et mystiques identiques et obéissent à des logiques sans parenté avec la logique rationnelle. Leur puissance réside précisément en ce que la raison a aussi peu d'action pour les créer que pour les transformer.
La mentalité mystique de nos apôtres politiques actuels est fort bien marquée dans un article consa- cré à un de nos derniers ministres, que je trouve dans un grand journal.
« On demande dans quelle catégorie se range M. A. S'ima- gincrait-il, par hasard, appartenir au groupe de ceux qui ne croient pas? Quelle dérision! On entend bien que M. A. n'adopte aucune foi positive, qu'il maudit Rome et Genève, repousse tous les dogmes traditionnels et toutes les Eglises connues. Seulement, s'il fait ainsi table rase, c'est pour fonder sur le terrain déblayé sa propre Eglise, plus dogmatique qu'aucune autre, et sa propre inquisition dont la brutale into- lérance n'aurait rien à envier aux plus notoires Torqueraada.
Nous n'admettons pas, déclare-t-il, la neutralité scolaire. Nous réclamons l'enseignement laïque dans toute sa plénitude et sommes, par conséquent, adversaires de la liberté d'ensei- gnement. » S'il ne parle pas d'élever des bûchers, c'est à cause de l'évolution des mœurs dont il est bien forcé détenir compte
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malgré lui dans une certaine mesure. Mais ne pouvant envoyer les individus au supplice, il invoque le bras séculier pour condamner les doctrines à mort. C'est toujours exactement le point de vue des grands inquisiteurs. C'est toujours le même attentat contre la pensée. Ce libre penseur a l'esprit si libre que toute philosophie quil n'accepte pas lui paraît non seu- lement ridicule et grotesque, mais scélérate. Lui seul se flatte d'être en possession de la vérité absolue. Il en a une si entière certitude que tout contradicteur lui fait l'effet d'un monstre e.Kécrable et d'un ennemi public. Il ne soupçonne pas un instant que ses vues personnelles ne sont après tout que des hypothèses pour lesquelles il est d'autant plus risible de réclamer un privilège de droit divin qu'elles suppriment précisément la divinité. Ou du moins elles prétendent la sup- primer; mais elles la rétablissent sous une autre forme, qui induit aussitôt à regretter les anciennes. M. A. est un secta- teur de la déesse Raison, dont il fait un Moloch oppresseur et altéré de sacrifices. Plus de liberté de pensée pour qui que ce soit, excepté pour lui-môme et ses amis : telle est la libre pensée de M. A. La perspective est vraiment engageante ! Mais on a peut-être abattu trop d'idoles depuis quelques siècles pour se prosterner devant celle-là. »
II faut souhaiter pour la liberté que ces sombres fanatiques ne deviennent pas définitivement nos maîtres.
Ktant donné le peu d'emi»ire de la raison sur les croyances mystiques, il est bien inutile de vouloir discuter comme on le fait si souvent la valeur ration- nelle d'idées révolutionnaires ou politiques quelcon- ques. Leur influence seule nous intéresse. Peu importe que les théories sur l'égalité supposée des hommes, sur la bonté primitive, sur la possibilité de refaire les sociétés au moyen de lois, aient été démenties par l'observation et l'expérience. Ces vaines illusions doivent être rangées parmi les plus puissants mobiles d'action que l'humanité ait connus.
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^3. — La mentalité jacobine.
Bien que le terme de mentalité jacobine ne fasse partie d'aucune classification, je l'emploie cependant, car il résume une combinaison nettement définie constituant une véritable espèce psychologique.
Cette mentalité domine les hommes de la Révolu- tion française, mais ne leur est pas spéciale puis- qu'elle représente encore l'élément le plus actif de notre politique.
La mentalité mystique étudiée plus haut est un facteur essentiel de l'ànae jacobine, mais ne suffit pas à la constituer. D'autres éléments que nous allons examiner bientôt doivent intervenir.
Les Jacobins ne se doutent nullement du reste de leur mysticisme. Ils prétendent, au contraire, être uniquement guidés par la raison pure. Pendant la Révolution, ils l'invoquaient sans cesse, et la consi- déraient comme le seul guide de leur conduite.
La plupart des historiens ont adopté cette concei)- tion rationaliste de l'âme jacobine et Taine a par- tagé la même erreur. C'est dans l'abus du rationa- lisme qu'il cherche l'origine d'une grande partie des actes des Jacobins. Les pages qu'il leur consacre contiennent d'ailleurs beaucoup de vérités et comme elles sont en outre très remarquables, j'en reproduis ici les plus importants fragments.
« Ni l'amour-propre exagéré, ni le raisonnement dogmatique ne sont rares dans l'espèce humaine. En tout pays ces deux racines de l'esprit jacobin subsistent indestructibles et souter- raines.. . A vingt ans, quand un jeune homme entre dans le monde, sa raison est froissée en m&nie temps que son orgueil. En pre- mier lieu, quelle que soit la société dans laquelle il est com- pris, elle est un scandale pour la raison pure, car ce nest pas un législateur philosophe qui l'a construite d'après un prin-
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cipe simple, ce sont des générations successives qui l'ont arrangée d'après leurs besoins multiples et changeants. Elle n'est pas l'œuvre de la logique mais de l'histoire, et le raison- neur débutant lève les épaules à l'aspect de cette vieille bâtisse dont l'assise est arbitraire, dont l'architecture est incohérente, et dont les raccommodages sont apparents... La plupart des jeunes gens, surtout ceux qui ont leur chemin à faire, sont plus ou moins jacobins au sortir du collège... Les Jacobins naissent dans la décomposition sociale ainsi que des champignons dans un terrain qui fermente... Considérez les monuments authentiques de sa pensée... les discours de Robespierre et Saint-Just, les débats de la Législative et de la Convention, les harangues, adresses et rapports des Giron- dins et des Montagnards... Jamais on n'a tant parlé pour si peu dire; le verbiage creux et l'emphase ronflante noient toute vérité sous leur monotonie et sous leur enflure... Pour les fantômes de sa cervelle raisonnante, le Jacobin est plein de respect; à ses yeux ils sont plus réels que les hommes vivants et leur suffrage est le seul dont il tienne compte... il marchera avec sincérité dans le cortège que lui fait un peuple imagi- naire... Les millions de volontés métaphysiques qu'il a fabri- quées à l'image de la sienne le soutiendront de leur assenti- ment unanime et il projettera dans le dehors comme un chœur d'acclamation triomphale, lécho intérieur de sa propre voix. »
Tout en admirant la description de Taine, je crois qu'il n'a pas saisi exactement la véritable psycho- logie du Jacobin.
L'âme du vrai Jacobin, aussi bien à l'époque de la Révolution que de nos jours, se compose d'éléments qu'il faut dissocier pour en saisir le rôle.
Cette analyse montre tout d'abord que le Jacobin n'est pas un rationaliste, mais un croyant. Loin d'édifier sa croyance sur la raison, il moule la raison sur sa croyance et si ses discours sont imprégnés de rationalisme, il en use très peu dans ses pensées et sa conduite.
Un Jacobin raisonnant autant qu'on le lui reproche serait accessible quelquefois à la voix de la raison. Or, une observation, faite de la Révolution à nos
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jours, démontre que le Jacobin, et c'est d'ailleurs sa force, n'est jamais influencé par un raisonnement, quelle qu'en soit la justesse.
Et pourquoi ne l'est-il pas? Uniquement parce que sa vision des choses toujours très courte ne lui permet pas de résister aux impulsions passionnelles puissantes qui le mènent.
Ces deux éléments, raison faible et passions fortes, ne suffiraient pas à constituer la mentalité jacobine. Il en existe un autre encore.
La passion soutient les convictions, mais ne les crée guère. Or, le vrai Jacobin a des convictions énergiques. Quel sera leur soutien? C'est ici qu'ap- paraît le rôle de ces éléments mystiques dont nous avons étudié l'action. Le Jacobin est un mystique qui a remplacé ses vieilles divinités par des dieux nouveaux. Imbu de la puissance des mots et des formules, il leur attribue un pouvoir mystérieux. Pour servir ces divinités exigeantes, il ne reculera pas devant les plus violentes mesures. Les lois votées par nos Jacobins actuels en fournissent la preuve.
La mentalité jacobine se rencontre surtout chez les caractères passionnés et bornés. Elle implique, en etîet, une pensée étroite et rigide, rendant inac- cessible à toute critique, à toute considération étran- gère à la foi.
Les éléments mystiques et aU'eclils qui dominent l'àme du Jacobin le condamnent à un extrême simplisme. Ne saisissant que les relations superfi- cielles des choses, rien ne l'cMiipèche de prendre pour des réalités les images chimériques nées dans son esprit. Les enchaînements des phénomènes et
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leurs conséquences lui échappent. Jamais il ne dé- tourne les yeux de son rêve.
Ce n'est pas, on le voit, par le développement de sa logique rationnelle que pèche le Jacobin, Il en possède très peu et pour ce motif devient souvent fort dangereux. Là où un homme supérieur hési- terait ou s'arrêterait, le Jacobin, qui met sa faible raison au service de ses impulsions, marche avec certitude.
Si donc le Jacobin est un grand raisonneur cela ne signifie nullement qu'il soit guidé par la raison. Alors qu'il s'imagine être conduit par elle, son mys- ticisme et ses passions le mènent. Comme tous les convaincus confinés dans le champ de la croyance, il n'en peut sortir.
Véritable théologien combatif, il ressemble éton- namment à ces disciples de Calvin, décrits dans un précédent chapitre. Hypnotisés par leur foi, rien ne pouvait les fléchir. Tous les contradicteurs de leur croyance étaient jugés dignes de mort. Eux aussi semblaient être de puissants raisonneurs. Ignorant comme les Jacobins les forces secrètes qui les me- naient, ils pensaient n'avoir que la raison pour guide alors qu'en réalité le mysticisme et la passion étaient leurs seuls maîtres.
Le Jacobin vraiment rationaliste serait incompré- hensible et ne servirait qu'à faire désespérer de la raison. Le Jacobin passionné et mystique est au contraire fort intelligible.
Avec ces trois éléments : raison très faible, pas- sions très fortes et mysticisme intense nous avons les véritables composantes psychologiques de l'âme (lu Jacobin.
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CHAPITRE III
LA MENTALITÉ RÉVOLUTIONNAIRE ET LA MENTALITÉ CRIMINELLE
§ 1. — La Mentalité révolutionnaire.
Nous venons de constater que les éléments mys- tiques sont une des composantes de l'âme jacobine. Nous allons les voir entrer encore dans une autre forme de mentalité assez nettement définie : la men- talité révolutionnaire.
Les sociétés de chaque époque ont toujours con- tenu un certain nombre d'esprits inquiets, instables et mécontents, prêts à s'insurger contre un ordre quelconque de choses établi. Ils agissent par simple goût de la révolte et si un pouvoir magi<]ue réalisait sans aucune restriction leurs désirs, ils se révolte- raient encore.
Cette montalité spéciale résulte souvent d'un défaut d'adaptation de l'individu à son milieu ou d'un excès de mysticisme, mais elle peut être aussi une question de tempérament ou provenir de troubles pathologiques.
Le besoin de révolte présente des degrés d'inten- sité fort divers, depuis le simple mécontentement
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exhalé en paroles contre les hommes et les choses jusqu'au besoin de les détruire. Parfois l'individu tourne contre lui-même la fureur révolutionnaire qu'il ne peut exercer autrement. La Russie est pleine de ces forcenés qui non contents des incendies et des bombes, lancées au hasard dans les foules, finis- sent comme les skopzis et autres membres de sectes analogues par se mutiler eux-mêmes.
Ces perpétuels révoltés sont généralement des êtres suggestibles dont l'âme mystique est obsédée par des idées fixes. Malgré l'énergie apparente que semblent indiquer leurs actes, ils ont un caractère faible et restent incapables de se dominer assez pour résister aux impulsions qui les gouvernent. L'esprit mystique dont ils sont animés fournit des prétextes à leurs violences et les fait se considérer comme de grands réformateurs.
En temps normal, les révoltés que chaque société renferme sont contenus par les lois, le milieu, en un mot par toutes les contraintes sociales et restent sans influence. Dès que se manifestent des périodes de troubles, ces contraintes faiblissent et les révoltés peuvent donner libre cours à leurs instincts. Ils de- viennent alors les meneurs attitrés des mouvements. Peu leur importe le motif de la révolution, ils se feront tuer indifféremment pour obtenir le drapeau rouge, le drapeau blanc ou la libération de pays dont ils ont entendu vaguement parler.
L'esprit révolutionnaire n'est pas toujours poussé aux extrêmes qui le rendent dangereux. Lorsqu'au lieu (le dériver d'impulsions affectives ou mystiques il a une origine intellectuelle, il peut devenir une source de progrès. C'est grâce aux esprits assez indé-
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pendants pour être intellectuellement révolution- naires qu'une civilisation réussit à se soustraire au joug des traditions et de l'habitude quand il devient trop lourd. Les sciences, les arts, l'industrie ont progressé surtout par eux. Galilée, Lavoisier. Darwin, Pasteur furent des révolutionnaires.
S'il n'est pas nécessaire pour un peuple de pos- séder beaucoup d'esprits semblables, il lui est indis- pensable d'en avoir quelques-uns. Sans eux l'homme habiterait encore les primitives cavernes.
La hardiesse révolutionnaire qui met sur la voie des découvertes implique des facultés très rares. Elle nécessite notamment une indépendance d'esprit suffisante pour échapper à l'influence des opinions courantes et un jugement permettant de saisir, sous les analogies superficielles, les réalités qu'elles dis- simulent. Cette forme d'esprit révolutionnaire est créatrice, alors que celle examinée plus haut est destructrice.
La mentalité révolutionnaire pourrait donc être comparée à certains états physiologiques utiles dans la vie de l'individu, mais qui, exagérés, prennent une forme pathologique toujours nuisible.
^2. — La mentalité criminelle.
Toutes les sociétés civilisées traînent fatalement derrière elles un résidu de dégénérés, d'inadaptés, atteints de tares variées. Vagabonds, mendiants, repris de justice, voleurs, assassins, miséreux, vivant au jour le jour, constituent la population cri- minelle des grandes cités. Dans les périodes ordi- naires ces déchets de la civilisation sont à pou près
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contenus par la police et les gendarmes. Pendant les révolutions, rien ne les maintenant plus, ils peuvent exercer facilement leurs instincts de meurtre et de rapine. Dans cette lie les révolutionnaires de tous les âges sont sûrs de trouver des soldats. Avides seulement de piller et de massacrer, peu leur importe la cause qu'ils sont censés défendre. Si les chances de meurtre et de pillage sont plus nom- breuses dans le parti combattu, ils changeront très vite de drapeau.
A ces criminels proprement dits, plaie incurable de toutes les sociétés, on doit joindre encore la caté- gorie des demi-criminels. Malfaiteurs d'occasion, ils ne sont jamais en révolte quand la crainte de l'ordre établi les maintient, mais s'enrôleront dans des bandes révolutionnaires dès que cet ordre faiblira.
Ces deux catégories : criminels habituels et crimi- nels d'occasion, forment une armée du désordre apte seulement au désordre. Tous les révolution- naires, tous les fondateurs de ligues religieuses ou politiques, se sont constamment appuyés sur elle.
Nous avons dit déjà que cette population à menta- lité criminelle exerça une influence considérable pendant la Révolution française. Elle figura toujours au premier rang dans les émeutes qui se succédaient presque quotidiennement. Certains historiens nous parlent avec une sorte de respect ému des volontés ({ue le peuple souverain portait à la Convention, envahissant la salle armé de piques dont quelques tètes récemment coupées ornaient parfois les extré- mités. Si on analysait de quels éléments se compo- saient alors ces prétendues délégations du peuple -ouverain, on constaterait gu'à côté d'un petit
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nombre d'âmes simples, subissant les impulsions des meneurs, la masse était formée surtout des bandits que je viens de dire. A eux sont dus les meurtres innombrables dont ceux de septembre et de la princesse de Lamballe constituent les types.
Ils firent trembler toutes les grandes assemblées de la Constituante à la Convention et pendant dix ans contribuèrent à ravager la France. Si, par un miracle, l'armée des criminels avait pu être éliminée, la marche de la Révolution eût été bien différente. Ils l'ensanglantèrent de son aurore à son déclin. La raison ne peut rien sur eux et ils peuvent beau- coup contre elle.
CHAPITRE IV PSYCHOLOGIE DES FOULES RÉVOLUTIONNAIRES
§.1 — Caractères généraux des foules.
Quelles que soient leurs origines, les révolutions ne produisent tous leurs effets qu'après avoir pénétré dans l'âme des multitudes. Elles représentent donc une conséquence de la psychologie des foules.
Bien qu'ayant longuement étudié dans un autre ouvrage la psychologie collective, je suis obligé d'en rappeler ici les lois principales.
L'homme, faisant partie d'une multitude, diffère beaucoup du même homme isolé. Son individualité consciente s'évanouit dans la personnalité incons- ciente de la foule.
Un contact matériel n'est pas absolument néces- saire pour donner à l'individu la mentalité d'une foule. Des passions et des sentiments communs, provoqués par certains événements, suffisent sou- vent à la créer.
L'âme collective momentanément formée repré- sente un agrégat très spécial. Sa principale carac- téristique est de se trouver entièrement dominée
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par des éléments inconscients, soumis à une logique particulière : la logique collective.
Parmi les autres caractéristiques des foules il faut encore mentionner leur crédulité infinie, leur sensi- bilité exagérée, l'imprévoyance et Tincapacité à se laisser influencer par un raisonnement. L'affirmation, la contagion, la répétition et le prestige constituent à peu près les seuls moyens de les persuader. Réalités et expériences sont sans effet sur elles. On peut faire tout admettre à la multitude. Rien n'est impos- sible à ses yeux.
En raison de l'extrême sensibilité des foules, leurs sentiments, bons ou mauvais, sont toujours exagérés. Cette exagération s'accroît encore aux époques de révolution. La moindre excitation porte alors les multitudes à de furieux agissements. Leur crédulité, si grande déjà à l'état normal, augmente également; les histoires les plus invrai- semblables sont acceptées. Arthur Young raconte que, visitant des sources près de Clermont au moment de la Révolution, son guide fut arrêté par le peuple persuadé qu'il venait sur l'ordre de la reine miner la ville pour la faire sauter. Les plus horribles contes circulaient alors sur la famille royale, considérée comme une réunion de goules et de vampires.
Ces divers caractères montrent que l'homme en foule descend beaucoup sur l'échelle de la civilisa- tion. Devenu un barbare, il en manifeste les défauts et les qualités : violences monuMitanéos, comme aussi enthousiasmes et héroïsmes. Dans le domaine intel- lectuel une foule est toujours inférieure à l'homme isolé. Dans le domaine moral et senlimental, elle
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peut lui être supérieure. Une foule accomplira aussi facilement un crime qu'un acte d'abnégation.
Les caractères personnels s'évanouissant dans les foules, leur action est considérable sur les individus dont elles sont formées. L'avare y devient prodigue, le sceptique croyant, l'honnête homme criminel, le lâche un héros. Les exemples de telles transfor- mations abondent pendant notre Révolution.
Faisant partie d'un jury ou d'un parlement, l'homme collectif rend des verdicts ou vote des lois, auxquels à l'état isolé il n'eût certainement jamais songé.
Une des conséquences les plus marquées de l'in- fluence d'une collectivité sur les individus qui la composent est l'unification de leurs sentiments et de leurs volontés. Cette unité psychologique confère aux foules une grande force.
La formation d'une telle unité mentale résulte sur- tout de ce que, dans une foule, sentiments, gestes et actions, sont extrêmement contagieux. Acclamations de haine, de fureur ou d'amour y sont immédiate- ment approuvées et répétées.
Comment naissent cette volonté et ces sentiments communs? Ils se propagent par contagian. mais un point de départ est nécessaire pour créer cette con- tagion. Le meneur, dont nous allons bientôt exa- miner l'action dans les mouvements révolutionnaires, remjdil ce rôle. Sans meneur, la foule est un être amorphe, incapable d'action.
La connaissance des lois guidant la psychologie des foules est indispensable pour interpréter les événements de notre Révolution, comprendre la con- duite des assemblées révolutionnaires et les trans-
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formations singulières des hommes qui en firent partie. Poussés par les forces inconscientes de l'âme collective, ils disaient le plus souvent ce qu'ils ne voulaient pas dire et votaient ce qu'ils n'auraient pas voulu voter.
Si les lois de la psychologie collective ont été quelquefois devinées d'instinct par des hommes d'État supérieurs, il faut bien constater que la plu- part des gouvernements les ont méconnues et les méconnaissent encore. C'est pour les avoir ignorées que plusieurs d'entre eux tombèrent si aisément. Quand on voit avec quelle facilité furent renversés par une petite émeute certains régimes, celui de Louis-Philippe notamment, les dangers de l'igno- rance de la psychologie collective apparaissent clai- rement. Le maréchal commandant, en 1848, les troupes, plus que suffisantes pour défendre le roi, ignorait certainement que dès qu'on laisse la foule se mélanger à la troupe, cette dernière, paralysée par suggestion et contagion, cesse de remplir son rôle. Il ne savait pas davantage que la multitude étant très sensible au prestige il faut pour agir sur elle un grand déploiement de forces qui enraye aussi- tôt les démonstrations hostiles. Il ignorait égale- ment que les attroupements doivent être immédia- tement dispersés. Toutes ces choses ont été ensei- gnées par l'expérience, mais à cette époque on n'en avait pas compris les leçons. Au moment de la grande Révolution la psychologie des foules était plus insoupçonnée encore.
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§ 2. — Comment la stabilité de l'âme de la race limite les oscillations de l'âme des foules.
Un peuple peut à la rigueur être assimilé à une foule. îl en possède certains caractères, mais les oscillations de ces caractères sont limitées par l'âme de sa race. Cette dernière conserve une fixité inconnue à l'âme transitoire d'une foule.
Quand un peuple possède une âme ancestrale sta- bilisée par un long passé, l'âme de la foule est tou- jours dominée par elle.
Un peuple diffère encore d'une foule en ce qu'il se compose d'une collection de groupes, ayant cha- cun des intérêts et des passions différents. Dans une foule proprement dite, un rassemblement popu- laire, par exemple, se trouvent au contraire des unités pouvant appartenir à des catégories sociales dissemblables.
Un peuple semble parfois aussi mobile qu'une foule, mais il ne faut pas oublier que derrière sa mobilité, derrière ses enthousiasmes, ses violences et ses destructions, persistent des instincts conser- vateurs très tenaces maintenus par l'âme de la race. L'histoire de la Révolution et du siècle qui l'a suivie montre combien l'esprit conservateur finit par dominer l'esprit de destruction. Plus d'un régime brisé par le peuple fut bientôt restauré par lui.
On n'agit pas aussi facilement sur l'âme d'un peuple, c'est-à-dire sur- l'âme d'une race, que sur celle des foules. Les moyens d'action sont indirects et plus lents (journaux, conférences, discours, livres, etc.). Les éléments de persuasion se ramènent
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toujours d'ailleurs à ceux déjà décrits : affirma- tion, répétition, prestige et contagion.
La contagion mentale peut gagner instantanément tout un peuple, mais le plus souvent elle s'opère lentement, de groupe à groupe. Ainsi se propagea en France la Réforme.
Un peuple est beaucoup moins excitable qu'une foule. Cependant, certains événements : insulte nationale, menace d'invasion, etc., peuvent le sou- lever instantanément. Pareil phénomène fut constaté plusieurs fois pendant la Révolution, notamment à l'époque du manifeste insolent lancé par le duc de Rrunswick. Ce dernier connaissait bien mal la psychologie de notre race quand il proféra ses menaces. Non seulement il nuisit considérablement à la cause de Louis XVI, mais encore à la sienne puisque son intervention fit surgir du sol une armée pour le combattre.
Cette brusque exjiiosion des sentiments d'une race s'observe d'ailleurs chez tous les peuples. Napoléon ne comprit point leur puissance quand il envahit l'Espagne et la Russie. On peut désagréger facilement l'âme transitoire d'une foule, on est impuissant contre l'âme permanente d'une race. Certes le paysan russe était un être bien indifférent, bien grossier, bien borné, et cependant à la pre- mière annonce d'une invasion il fut transformé. On en jugera par ce fragment d'une lettre d'Elisabeth, femme de l'empereur Alexandre I".
« Du moment que Napoléon eut passé nos frontières, c'était (.omme une étincelle électrique (|ui s'élendit dans toute la Russie, et si l'inimensilé de son étendue avait [lerniis que dans le môme moment on en fût instruit dans tous les coins do l'empire, il se serait élevé un cri d'indignation si terril)le qu'il
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aurait, je crois, retenti au bout de l'univers. A mesure que Napoléon avance, ce sentiment s'élève davantage. Des vieil- lards qui ont perdu tous leurs biens ou à peu près disent : « Nous trouverons moyen de vivre. Tout est préférable à une paix honteuse ». Des femmes qui ont tous les leurs à l'armée ne regardent les dangers qu'ils courent que comme secon- daires et ne craignent que la paix. Cette paix qui serait l'arrêt de mort de la Russie ne peut pas se faire, heureusement. L'empereur n'en conçoit pas l'idée, et quand même il le vou- drait, il ne le pourrait pas. Voilà le beau héroïque de notre position. »
L'impératrice cite à sa mère les deux traits sui- vants, qui donnent une idée du degré de résistance de l'âme des Russes :
« Les Français avaient attrapé quelques malheureux paysans à Moscou qu'ils comptaient faire servir dans leurs rangs, et pour qu'ils ne puissent pas échapper, ils les marquaient dans la main comme on marque les chevaux dans les haras. Un d'eux demanda ce que signifiait cette marque; on lui dit que cela signifiait qu'il était soldat français. « Quoi ! je suis soldat de l'empereur des Français ! » dit-il. Et, sur-le-champ, il prend sa hache, coupe sa main et la jette aux pieds des assistants en disant : « Tenez, voilà votre marque I «
« A Moscou également, les Français avaient pris vingt paysans dont ils voulaient faire un exemple pour effrayer les villages qui enlevaient les fourrageurs français et faisaient la guerre aussi bien que des détachements de troupes régulières. Ils les rangent contre un mur et leur lisent leur sentence en russe. On s'attendait qu'ils demanderaient grâce: au lieu de cela ils prennent congé l'un de l'autre et font leur signe de croix. On tire sur le premier; on s'attendait à ce que les autres effrayés demanderaient grâce et promettraient de changer de conduite. On tire sur le second et le troisième, et ainsi de suite sur tous les vingt sans qu'un seul ait tenté d'implorer la clémence de Tf-nnemi. Napoléon n'a pas eu une seule fois le plaisir de profaner ce mot en Russie. »
Parmi les caractéristiques de l'àme populaire, il faut mentionner encore qu'elle fut, chez tous les peuples et à tous les âges, saturée de mysticisme. Le peuple sera toujours convaincu que des êtres -upérieurs : divinités, ge'dvernements ou grands
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hommes, ont le pouvoir de changer les choses à leur gré. Ce côté mystique provoque chez lui un besoin intense d'adorer. Il lui faut un fétiche : per- sonnage ou doctrine. C'est pourquoi, menacé par l'anarchie, il réclame un Messie sauveur.
Comme les foules, mais plus lentement, les peuples passent de l'adoration à la haine. Héros à telle époque, le même personnage peut finir sous les malédictions. Ces variations d'opinions populaires sur les personnages politiques s'observent dans tous les pays. L'histoire de Cromwell en fournit un très curieux exemple i.
§ 3. — Le rôle des meneurs dans les mouvements révolutionnaires.
Toutes les variétés de foules : homogènes ou hétérogènes, assemblées, peuples, clubs, etc., sont, nous l'avons souvent répété, des agrégats incapables d'unité et d'action, tant qu'ils n'ont pas trouvé un maître pour les diriger.
J'ai montré ailleurs, en utilisant certaines expé- riences physiologiques, que l'àmo collective incons- ciente de la foule semble liée à l'àme du meneur. Ce dernier lui donne une volonté unique cl lui impose une obéissance absolue.
Le meneur agit surtout sur la foule par suggestion. De la façon dont est provoquée cette dernière, dépend son succès. Beaucoup d'expériences montrent à quel
1. Après avoir renversé une dynastie et refusé la couronno, il fut enterré comme un roi, parmi les rois. Deux ans après, son corps était arraché de la tombe, sa tète, coupée par le bourreau, accrochée au-dessus de la porte du Parlement. Il y a peu de temps on lui éh'vait nue statue. L'ancien anar- chiste devenu autocrate ligure mainlcnanl dans le panthéon des demi-dieux.
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point il est aisé de suggestionner une collectivité'.
Suivant les suggestions de ses meneurs, la multi- tude sera calme, furieuse, criminelle ou héroïque. Ces diverses suggestions pourront sembler présen- ter parfois un aspect rationnel, mais n'auront de la raison que les apparences. Une foule étant en réalité inaccessible à toute raison, les seules idées capables de l'influencer seront toujours des sentiments évo- qués sous forme d'images.
L'histoire de la Révolution montre à chaque page avec quelle facilité les multitudes suivent les impul- sions les plus contradictoires de leurs différents meneurs. On les vit applaudir aussi bien au triomphe des Girondins, Iléberlistes, Dantonistes et terroristes, qu'à leurs chutes successives. On peut assurer du reste que les foules ne comprirent jamais rien à tous ces événements.
A distance, on ne perçoit que confusément le rôle des meneurs, car généralement ils agissent dans l'ombre. Pour le saisir nettement, il faut l'étudier
1. Parmi les expériences nombreuses faites pour le prouver, une des plus remarquables fui réalisée sur les élèves de son cour« par le prolesseur Glosson 61 publiée par la Revue Scientifique du 28 octobre 1899 :
« J'avais, dit-il, préparé une bouteille, remplie d'êau distillée, soigneusement envelop(»ée de coton et enfermée dans une boile. Après quelques autres expé- riences, je déclarai que je désirais me rendre compte avec quelle rapidité une odeur se diffusait dans l'air, et je demandai aux assistants de lever la main aussitiH qu'ils sentiraient l'odeur... Je déballai la bouteille cl je versai l'eau sur le coton en éloignant la lote pendant l'opération, puis je pris une montre à secondes, cl attendis le résultat... J'expliquai que j'étais absolument sûr que per- sonne dans l'auditoire n'avait jamais senti l'odeur du composé chimique que je venais de verser... Au bout de quinze secondes, la plupart de ceux qui élaicnt en avant avaient levé la main, et, en quarante secondes, Vodeur se répandit jusqu'au fimd de la salle par ondes parallèles as.sez régulières. Les trois quarts environ de l'assistance déclarèrent percevoir l'odeur. L"n plus grand nombre d'auditeurs auraient sans doute succombé à la suggestion, si, au bout d'une minute, je n'avais été obligé d'arrêter l'expéi ienee, quelques-uns *es assistants des premiers rangs se trouvant déplaisai^iient affectés par l'odeur cl voulant quitter la salle... »
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dans les événements contemporains. On constate alors combien aisément les meneurs provoquent des mouvements populaires violents. Nous ne songeons pas ici aux grèves des postiers et des cheminots, pour lesquelles on pourrait faire intervenir le méconten- tement des employés, mais à des événements dont la foule était complètement désintéressée. Tel par exemple le soulèvement populaire provoqué par quelques meneurs socialistes dans la population parisienne, au lendemain de l'exécution de l'anar- chiste Ferrer en Espagne. Jamais la foule française n'avait entendu parler de lui. En Espagne, son exé- cution passa presque inaperçue. A Paris, l'excitation de quelques meneurs suffit pour lancer une véritable armée populaire contre l'ambassade d'Espagne, dans le but de la brûler. Une partie de la garnison dut être employée à sa protection. Repoussés avec éner- gie, les assaillants se bornèrent à dévaster des ma- gasins et à construire quelques barricades.
Les meneurs donnèrent dans la même circonstance une nouvelle preuve de leur influence. Finissant par comprendre qu'incendier une ambassade étrangère pouvait être fort dangereux, ils ordonnèrent pour le lendemain une manifestation pacifique, et furent aussi fidèlement obéis qu'après avoir ordonné une émeute violente. Aucun exemple ne montre mieux le rôle des meneurs et la soumission des foules.
Les historiens qui, de Michelet à M. Aulard, ont représenté les foules révolutionnaires comme ayant agi seules et sans chefs, n'ont pas soupçonné leur psychologie.
CHAPITRE V PSYCHOLOGIE DES ASSEMBLÉES RÉVOLUTIONNAIRES
§ |er — Caractères psychologiques des grandes assemblées révolutionnaires.
Une grande assemblée politique, un parlement par exemple, est une foule, mais une foule parfois peu agissante en raison des sentiments contraires des groupes hostiles dont elle se compose.
La présence de ces groupes animés d'intérêts divers, doit faire considérer une assemblée comme formée de foules hétérogènes superposées obéissant chacune à des meneurs particuliers. La loi de l'unité mentale des foules ne se manifeste alors que dans chaque groupe, et c'est seulement à la suite de circonstances exceptionnelles que les groupes diffé- rents arrivent à fusionner leur volonté.
Chaque groupe d'une assemblée représente un être unique. Les individus contribuant à la forma- tion de cet être cessent de rester eux-mêmes et voteront sans hésiter contre leurs convictions et leurs volontés. La veille du jour où devait être condamné Louis XVI, Vergniaud protestait avec indignation contre l'idée qu'il pût voter la mort, et pourtant il la vota le lendemain.
9.
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L'action d'un groupe consiste principalement à fortifier des opinions hésitantes. Toute conviction individuelle faible se consolide en devenant col- lective.
Les meneurs violents et possédant du prestige parviennent quelquefois en agissant sur tous les groupes d'une assemblée à en faire une seule foule. La majorité des membres de la Convention édicta les mesures les plus contraires à ses opinions, sous l'influence d'un très petit nombre de semblables meneurs.
Les collectivités ont plié de tout temps devant des sectaires énergiques. L'histoire des assemblées révo- lutionnaires montre à quel point, malgré la har- diesse de leur langage vis-à-vis des rois, elles étaient pusillanimes devant les meneurs qui dirigeaient les émeutes. L'invasion d'une bande d'énergumènes commandés par un chef impérieux suffisait à leur faire voter, séance tenante, les mesures les plus contradictoires et les plus absurdes.
Une assemblée ayant les caractères d'une foule, sera, comme elle, extrême dans ses sentiments. Excessive dans la violence, excessive aussi dans la pusillanimité. D'une façon générale elle se montrera insolente avec les faibles et servile devant les forts.
On sait l'humilité craintive du Parlement, quand le jeune Louis XIV y entra le fouet à la main, et prononra son bref discours. On sait aussi avec quelle impertinence croissante l'Assemblée Constituante traitait Louis XVI, à mesure qu'elle le sentait plus désarmé. On connaît enfin la terreur des conven- tioimels sous le règne de Robespierre.
Cette caractéristique des assemblées étant une
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loi générale, il faut considérer comme une grosse faute de psychologie pour un souverain la convocation d'une assemblée quand son pouvoir s'affaiblit. La réunion des États Généraux coûta la vie à Louis XVI. Elle avait failli enlever son trône à Henri III, lorsque, obligé de quitter Paris, il eut la malheureuse idée de réunir les États Généraux à Blois. Sentant la faiblesse du roi, ces derniers parlèrent aussitôt en maîtres, modifiant les impôts, révoquant les fonctionnaires, et prétendant que leurs décisions devaient avoir force de loi.
L'exagération progressive des sentiments s'observa nettement dans toutes les assemblées de la Révo- lution. La Constituante, très respectueuse d'abord de l'autorité royale et de ses prérogatives, absorba graduellement tous les pouvoirs, finit par se pro- clamer Assemblée souveraine, et traiter Louis XVI comme un simple fonctionnaire. La Convention, après des débuts relativement modérés, aboutit à une première forme de Terreur où les jugements étaient entourés de quelques garanties légales, puis exagérant bientôt sa puissance, elle édicta une loi ôtant aux accusés tout droit de défense, et permet- tant de les condamner sur la simple présomption d'être suspects. Cédant de plus en plus à ses fureurs sanguinaires, elle finit par se décimer elle-même. Girondins, Hébertistes. Dantonistes. Robespierristes, virent successivement terminer leur carrière par la main du bourreau.
Cette accélération des sentiments dans les assem- Mées explique pourquoi elles furent toujours si peu maîtresses de leurs destinées et arrivèrent tant de fois à des résultats exactement contraires aux buts
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qu'elles se proposaient. Catholique et royaliste, la Constituante, au lieu de la monarchie constitu- tionnelle qu'elle voulait établir, et de la religion qu'elle voulait défendre, conduisit rapidement la France à une république violente et à la persécution du clergé.
Les assemblées politiques sont composées, nous l'avons vu, de groupes hétérogènes, mais il en est d'autres formées de groupes homogènes, tels cer- tains clubs qui jouèrent un rôle immense pendant la Révolution et dont la psychologie mérite une étude spéciale.
■§2. — Psychologie des clubs révolutionnaires.
De petites réunions d'hommes, possédant les mêmes opinions, les mêmes croyances, les mêmes intérêts et éliminant tous les dissidents se différen- cient des grandes assemblées par l'unité de leurs sentiments et par conséquent de leurs volontés. Tels furent jadis, les communes, les congrégations reli- gieuses, les corporations puis les clubs pendant la Révolution, les sociétés secrètes dans la première moitié du xix* siècle et enfin les francs-maçons et les syndicats ouvriers aujourd'hui.
Cette différence entre une assemblée hétérogène et un club homogène doit être bien étudiée pour saisir la marche de la Révolution française. Jusqu'au Directoire, et surtout pendant la Convention, elle fut dominée par les clubs.
Malgré l'unité de leur volonté due à l'absence de partis divers, les clubs obéissent aux lois de la psychologie des foules. Ils sont en conséquence sub-
PSYCHOLOGIE DES RÉVOLITIONS 1Û5
jugués par des meneurs. On le vit surtout au club des Jacobins mené par Robespierre.
Le rôle de meneur d'un club, foule homogène, est beaucoup plus difficile que celui de meneur d'une foule hétérogène. On conduit facilement cette dernière en faisant vibrer un petit nombre de cordes. Dans un groupement homogène, comme un club, où les sentiments et les intérêts sont identiques, il faut savoir les ménager et le meneur devient souvent un mené.
Une grande force des agglomérations homogènes est leur anonymat. On sait que pendant la Commune de 1871, quelques ordres anonymes suffirent pour faire incendier les plus beaux monuments de Paris : l'Hôtel de Ville, les Tuileries, la Cour des Comptes, la Légion d'Honneur, etc. Un ordre bref des comités ano- nymes : « Flambez Finances, flambez Tuileries, etc., » était immédiatement exécuté. Un hasard inespéré sauva seul le Louvre et ses collections. On sait aussi avec quel respect sont religieusement écoutées de nos jours les injonctions les plus absurdes des chefs anonymes des syndicats oavriers. Les clubs de Paris et la Commune insurrectionnelle ne furent pas moins obéis à l'époque de la Révolution. Un ordre émané d'eux suffisait pour lancer sur l'Assemblée une populace armée qui lui dictait ses volontés.
En résumant l'histoire de la Convention, dans un autre chapitre, nous verrons la fréquence de telles irruptions et la servilité avec laquelle cette assem- blée, considérée longtemps dans les légendes comme très énergique, se courba devant les injonctions les plus impératives d'une poignée d'émeutiers. Instruit par l'expérience, le Directoire ferma les clubs et mit
1U6 PSYCHOLOGIE DES RÉVOLLTIOXS
fin aux invasions de la populace en la faisant «^ner- giqnement mitrailler.
La Convention avait compris d'ailleurs assez vite la supériorité des groupements homogènes sur des assemblées hétérogènes pour gouverner, et c'est pourquoi elle se subdivisa en comités composés chacun d'un nombre restreint d'individus. Ces comités : Salut public, Finances, etc., formaient de petites assemblées souveraines dans la grande. Leur pouvoir ne fut tenu en échec que par celui des clubs.
Les considérations précédentes montrent la puis- sance des groupements -sur la volonté des membres qui les composent. Si le groupement est homogène, cette action est considérable; s'il est hétérogène, l'action sera moins grande mais pourra cependant devenir importante, soit parce que les groupements énergiques d'une assemblée dominent ceux à cohé- sion faible, soit parce que certains sentiments con- tagieux se propagent souvent à tous les membres d'une assemblée.
Un exemple mémorable de cette influence des groupements fut donné à l'époque de notre Révolu- tion, lorsque dans la nuit du 4 août la noblesse vota sur la proposition d'un de ses membres l'abandon des privilèges féodaux. On sait cependant que la Révo- lution résulta en partie du refus du clergé et de la noblesse de renoncer à leurs privilèges. Pourquoi ce renoncement refusé tout d'abord? Simplement parce que les hommes en foule n'agissent pas comme les hommes isolés. Individuellement aucun membre de la noblesse n'eût jamais abandonné ses droits.
De cette influence des assemblées sur leurs mem-
PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS 107
bres, Napoléon à Sainte-Hélène cite de curieux
exemples :
« Rien, dil-il, n'était plus commun que de rencontrer des hommes de cette époque fort au rebours de la réputation que sembleraient justifier leurs paroles et leurs actes d'alors. On pourrait croire Monge, par exemple, un homme terrible; quand la guerre fut décidée, il monta à la tribune des Jacobins et déclara qu'il donnait d'avance ses deux filles aux deux pre- miers soldats qui seraient blessés par l'ennemi... Il voulait qu'on tuât tous les nobles, etc. Or, Monge était le plus doux, le plus faible des hommes, et n'aurait pas laissé tuer un pou- let s'il eût fallu en faire l'exécution lui-même, ou seulement devant lui. »
S 3. — Essai d'interprétation de l'exagération progressive des sentiments dans les assemblées.
Si les sentiments collectifs étaient susceptibles de mesure quantitative exacte, on pourrait les traduire par une courbe qui, après une ascension d'abord assez lente, puis très rapide, descendrait de façon presque verticale. L'équation de cette courbe pour- rait être appelée l'équation des variations des senti- ments collectifs soumis à une excitation constante.
Il n'est [»as toujours facile d'expliquer l'accélération de certains sentiments sous l'influence d'une cause constante. Peut-être, cependant, pourrait-on faire remarquer que si les lois de la psychologie sont comparables à celles de la mécanique, une cause de grandeur invariable, mais agissant de façon conti- nue, doit accroître rapidement l'intensité d'un sentiment. On sait, par exemple, qu'une force cons- tante en grandeur et en direction, telle que la pesanteur agissant sur un corps, lui imprime un mouvement accéléré. La vitesse d'un mobile tombant dans l'espace, sous l'influence de la pesanteur, sera
108 PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS
d'environ 10 mètres pendant la première seconde, 20 mètres pendant la deuxième, 30 mètres pen- dant la troisième, etc. II serait facile en faisant tomber le mobile d'assez haut de lui donner une vitesse suffisante pour perforer une planche d'acier.
Mais si cette explication est applicable <à l'accélé- ration d'un sentiment soumis à une force constante, elle ne nous dit pas pourquoi les effets de l'accélé- ration finissent par cesser brusquement. Un tel arrêt ne devient compréhensible qu'en faisant intervenir des interprétations physiologiques, c'est-à-dire en se rappelant que le plaisir comme la douleur ne peuvent dépasser certaines limites et que toute excitation trop violente provoque la paralysie de la sensation. Notre organisme ne peut supporter qu'un certain maximum de joie, de douleur ou d'effort, et il ne saurait même pas les supporter longtemps. La main qui serre un dynamomètre arrive bientôt à l'épuisement de son effort et est obligée de le lâcher brusquement.
L'étude des causes de la disparition rapide de certains groupes de sentiments dans les assemblées doit encore tenir compte de ce fait, que, à côté du parti dominant au moyen de sa force ou de son prestige, s'en trouvent d'autres dont les sentiments, contenus par cotte force ou ce prestige, n'ont [)u prendre tout leur développement. Une circonstance quelconque affaiblit-elle un peu le parti dominant, aussitôt les sentiments refoulés des partis adverses peuvent devenir prépondérants. Les Moiitagiiartls en firent l'expérience après Thermidor.
Toutes les analogies qu'on tente d'établir entre
PSYCHOLOGIE DES BEVOLLTIONS
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les lois auxquelles obéissent les phénomènes maté- riels et celles qui régissent l'évolution des éléments affectifs et mystiques sont évidemment fort gros- sières. 11 en sera nécessairement ainsi jusqu'au jour où le mécanisme des fonctions cérébrales deviendra moins ignoré qu'aujourd'hui.
10
DEUXIEME PARTIE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
LIVRE I LES ORIGINES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
CHAPITRE I
LES OPINIONS DES HISTORIENS SUR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
^ 1. — Les historiens de la Révolution.
Les opinions les plus contradictoires ont été for- mulées sur la Révolution et, bien qu'un siècle seu- lement nous en sépare, il semble impossible encore (Je la juger sans passion. Pour de Maislre, elle fut « une œuvre satanique » et jamais « l'action de l'esprit des ténèbres ne se manifesta avec une sem- blable évidence ». Pour les Jacobins modernes, elle a régénéré le genre humain.
Les étrangers qui séjournent en Fiance la con-
PSTCBOLOGIE DES REVOLUTION:
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sidèrent encore comme un sujet à éviter dans les conversations.
« Partout, écrit Barrett Wendell, ce souvenir et ces tradi- tions restent doués d'une telle vitalité que peu de gens sont capables de les considérer sans passion. Ils excitent encore à la fois l'enthousiasme et le ressentiment ; ils sont encore con- sidérés avec un esprit de parti, loyal et ardent. Plus vous arrivez à comprendre la France, plus nettement vous vous rendez compte que, aujourd'hui encore, aucune étude de la Révolution n'a paru à aucun Français impartiale. »
Cett« observation est très juste. Pour pouvoir être interprétés avec équité, les événements du passé ne doivent plus exercer leurs conséquences ni toucher à ces croyances politiques ou religieuses dont j'ai marqué la fatale intolérance.
On ne doit donc pas s'étonner que les historiens expriment des idées opposées sur la Révolution. Pendant longtemps encore les uns verront en elle un des plus sinistres événements de l'histoire, les autres un des plus glorieux. Tous ont cru la raconter avec impartialité, et ils n'ont fait en général que défendre des thèses contradictoires fort simplistes. Les docu- ments étant innombrables et contraires, leur choix conscient ou inconscient permettait facilement de justifier les thèses successivement émises.
Les anciens historiens de la Révolution, Thiers, Quinet, Michelet lui-même, malgré son talent, sont un peu oubliés aujourd'hui. Leurs doctrines étaient d'ailleurs peu compliquées, le fatalisme historique les domine généralement. Thiers considérait la Révolation comme le résultat de plusieurs siècles de monarchie absolue, et la Terrour c<»mme la consé- quence nécessaire de l'invasion étrangère. Quinet envisageait les excès de 1793 comme suite d'un des-
112
PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIONS
potisme séculaire, mais soutenait que la tyrannie de la Convention était inutile et entrava l'œuvre de la Révolution. Michelet voyait seulement dans cette dernière l'œuvre du Peuple, qu'il admirait aveuglé- ment et dont il commença la glorification conti- nuée par d'autres historiens.
L'ancien prestige de toutes ces histoires a été bien effacé par celle de Taine. Quoique également très passionné, il a jeté une vive lumière sur la période révolutionnaire, et, d'ici longtemps sans doute, son livre ne sera pas remplacé.
Une œuvre aussi importante devait nécessaire- ment renfermer des défauts. Taine présente admi- rablement les faits, les personnages, mais il pré- tend juger avec sa logique rationnelle des événe- ments que la raison n'a pas dictés et ne saurait, par conséquent, interpréter. Sa psychologie, excel- lente quand elle reste simplement descriptive, est très faible dès qu'elle devient explicative. Affirmer que Robespierre était un cuistre n'est pas révéler les causes de son absolu pouvoir sur la Convention, impunément décimée par lui pendant plusieurs mois. On a dit très justement de Taine, qu'il avait bien vu et mal compris.
Malgré ces restrictions, son œuvre est fort remar- quable et n'a pas été égalée. On peut juger de son immense influence par l'exaspération qu'elle engen- dre chez les défenseurs fidèles de l'orthodoxie jacobine, dont M. Âulard, professeur à la Sorbonne, est aujourd'hui le grand prêtre. Ce dernier a con- sacré deux années à écrire un pamphlet contre Taine, où la passion imprègne chaque ligne. Le temps dépensé pour la rectification de quelques
PSYCHOLOGIE DES BEVOLUTIONS
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erreurs matérielles assez insignifiantes ne l'a d'ail- leurs conduit qu'à commettre des erreurs iden- tiques.
Reprenant son travail, M. A. Cochin fait voir que M. Aulard s'est trompé, dans ses citations, à peu près une fois sur deux, alors que Taine avait erré beaucoup plus rarement. Le même historien montre également combien il faut se défier des sources de M. Aulard.
« Ces sources, dit-il, procès-verbaux, journaux, pamphlets, patriotes, sont justement les actes authentiques du patriotisme, rédigés par les patriotes et la plupart pour le public. 11 devait y trouver partout en vedette la thèse de la défense; il avait là, sous la main, toute faite, une histoire de la Révolution, pré- sentant à côté de chacun des actes du « Peuple », depuis les massacres de septembre jusqu'à la loi de Prairial, une explica- tion toute prête, d'après le système de la défense républi- caine. »
La critique la plus juste peut-être qu'on puisse formuler sur l'œuvre de Taine, est d'être demeurée incomplète. Il a surtout étudié le rôle de la popu- lace et de ses chefs pendant la période révolu- tionnaire. Elle lui a inspiré des pages vibrantes d'indignation qu'on admire encore, mais plu- sieurs côtés importants de la Révolution lui ont échappé.
Quoi qu'on puisse penser de la Révolution, une divergence irréductible existera toujours entre les historiens de l'école de Taine et celle de M. Aulard. Celui-ci considère le peuple souverain comme admi- rable, alors que le premier fait voir, qu'abandonné à ses instincts et libéré de toute contrainte sociale, il retombe dans la sauvagerie primitive. La concep- tion de M. Aulard, très contraire aux enseigne- ments de la psychologie des foules, est encore un
10.
114 PSTCHOLOGIE DES REVOLUTIONS
dogme religieux pour les Jacobins modernes. Ils écrivent sur la Révolution avec des raisonnements et des méthodes de croyant et prennent pour œuvres saA'antes des argumentations de théologiens.
§ 2. — La théorie du fatalisme dans la révolution.
Avocats et détracteurs de la Révolution admettent souvent le fatalisme des événements révolution- naires. Cette thèse est bien synthétisée dans le passage suivant de V Histoire de la Révolution, par Emile Ollivier :
« Aucun homme ne pouvait s'y opposer. Le blâme n'appar- tient ni à ceux qui ont péri, ni à ceux qui ont survécu, il n'était pas de force individuelle capable de changer les éléments et de prévenir les événements qui naissent de la nature des choses et des circonstances. »
Taine lui-même inclinait vers cette thèse :
« A l'instant où s'ouvrent les Etats Généraux, dit-il, le cours des idées et des événements est, non seulement déterminé, mais encore visible. D'avance et à son insu, chaque génération porte en elle-même son avenir et son histoire ; à celle-ci bien avant l'issue, on eût pu annoncer ses destinées. »
D'autres auteurs modernes, ne professant, pas plus que Taine, d'indulgence pour les violences révolu- tionnaires, sont également partisans de cette fatalité. M. Sorel, après avoir rappelé le mot de Bossuet sur les révolutions de l'antiquité : « Tout est surpre- nant à ne regarder que les causes particulières, et néanmoins tout s'avance avec une suite réglée », exprime l'intention, assez mal réalisée d'ailleurs, de
« montrer dans la Révolution française, qui apparaît aux uns comme la subversion et aux autres comme la régénération du vieux monde européen, la suite naturelleet nécessaire de l'his
PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS 115
toire de l'Europe, et faire voir que cette révolution n'a point porté de conséquence, même la plus singulière, qui ne découle de cette histoire et ne s'explique par les précédents de l'ancien régime ».
Guizot. lui aussi, avait jadis essayé de prouver que notre Révolution, qu'il rapproche bien à tort de celle d'Angleterre, était fort naturelle et n'avait rien innové :
« Loin d'avoir rompu, dit-il, le cours naturel des événements en Europe, ni la révolution d'Angleterre ni la nôtre n'ont rien dit, rien voulu, rien fait qui n'eût été dit, souhaité, fait ou tenté cent foi£ avant leur explosion.
... Soit qu'on regarde aux doctrines générales des deux révo- lutions ou aux applications qu'elles en ont faites, qu'il s'agisse du gouvernement de l'Etat ou de la législation civile, des pro- priétés ou des personnes, de la liberté ou du pouvoir, on ne trouvera rien dont l'invention leur appartienne, rien qui ne se rencontre également, qui n'ait au moins pris naissance dans les temps qu'on appelle réguliers. »
Toutes ces assertions rappellent simplement cette loi banale qu'un phénomène donné est la consé- quence de phénomènes antérieurs. Des propositions aussi générales enseignent peu de choses.
Il ne faudrait pas d'ailleurs vouloir expliquer trop d'événements avec le principe de la fatalité histo- rique adopté par tant d'historiens. J'ai discuté, ailleurs, la valeur de ces fatalités et montré que tout l'effort de la civilisation consiste à les disso- cier. Sans doute, l'histoire est remplie de néces- sités, mais elle est remplie aussi de faits contingents qui ont été et auraient pu ne pas être. Napoléon énumérait lui-même, à Sainte-Hélène, six circons- tances qui auraient pu empêcher sa prodigieuse f^rrière. Il racontait, notamment, que prenant un bain en 1786. à Auxonne, il n'avait échappé à la mort que par la rencontre fortuite d'un banc
116 PSYCHOLOGIE DES KÉVOLUTIONS
de sable. Si Bonaparte était mort à ce moment, on peut admettre un autre général arrivant, lui aussi, à la dictature. Mais que fût devenue l'épopée impériale et ses suites sans l'homme de génie qui conduisit nos armées triomphantes dans toutes les capitales de l'Europe?
Il est permis de considérer en partie la Révolution comme une nécessité, mais elle fut surtout — et c'est ce que les écrivains fatalistes cités plus haut ne montrent pas du tout — une lutte permanente de théoriciens, imbus d'un idéal nouveau, contre les lois économiques, sociales et politiques menant les hommes et qu'ils ne comprenaient pas. Les mécon- naissant ils tentèrent vainement de remonter le cours des choses, s'exaspérèrent de leurs insuccès et arrivèrent à commettre toutes les violences. Ils décrètent que du papier-monnaie, désigné sous le nom d'assignats, vaudra de l'or et toutes leurs me- naces n'empêchent pas cette valeur fictive de tomber à presque rien. Ils décrètent la loi du maximum et cette loi ne fait qu'accroître les maux auxquels elle voulait remédier. Robespierre déclare à la Conven- tion « que tous les sans-culottes seront payés aux dépens du Trésor public, qui sera alimenté par les riches » et, malgré les perquisitions et la guillotine, le Trésor reste vide.
Après avoir brisé toutes les contraintes les hommes de la Révolution finirent par découvrir qu'une société ne peut vivre sans elles, mais quand ils voulurent en créer de nouvelles, ils s'aperçurent aussi que les plus fortes, même soutenues par la crainte de la guillo- tine, ne sauraient remplacer la discipline lentement édifiée parle passé dans les âmes. Comprendre l'évo-
PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIONS
117
lution d'une société, juger les intelligences et les cœurs, prévoir les conséquences des mesures édic- tées, ils ne s'en soucièrent jamais.
Les événements révolutionnaires ne découlèrent donc nullement de nécessités irréductibles. Ils furent beaucoup plus la conséquence des principes jaco- bins que des circonstances et auraient pu être tout autres. La Révolution eût-elle suivi la même marche si Louis XVI avait été mieux conseillé ou si seulement la Constituante se fût montrée moins pusillanime à l'égard des émeutes populaires? La théorie du fata- lisme révolutionnaire n'est utile que pour justifier les violences en les présentant comme inévitables.
Qu'il s'agisse de science ou d'histoire, on doit se défier extrêmement de l'ignorance qui s'abrite sous le terme de fatalisme. La nature était remplie autre- fois d'une foule de fatalités que la science est lente- ment parvenue à dissocier. Le propre des hommes supérieurs est, comme je l'ai montré ailleurs, de les désagréger.
§ 3. — Les incertitudes des historiens récents de la Révolution.
Les historiens dont nous avons exposé les idées dans ce chapitre, se sont montrés très affirmatifs dans leurs attaques ou leurs plaidoyers. Confinés dans le cycle de la croyance, ils n'ont pas tenté de pénétrer jusqu'à celui de la connaissance. Un écri- vain monarchiste était violemment hostile à la Révo- lution et un écrivain libéral en était non moins vio- lemment partisan.
Nous voyons de nos jours se dessiner un mouve-
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PSYCHOLOGIE DES EEVOLLTIONS
ment qui conduira sûrement à étudier la Révolution comme un de ces phénomènes scientifiques, dans lesquels les opinions et les croyances d'un auteur interviennent si peu. que le lecteur ne les soupçonne même pas.
Cette période n'est pas née encore. On voit poindre seulement celle du doute, qui la précède. Des écri- vains libéraux qui jadis eussent été fort affirmatifs. commencent à ne plus l'être. On jugera de ce nouvel état d'esprit par les extraits suivants d'auteurs récents :
M. Hanotaux. après avoir vanté l'utilité de la Révolution, se demande si ses résultats n'ont pas été payés trop chers, et ajoute :
« L'histoire hésite et hésitera longtemps encore à se prononcer. »
M. Madelin montre autant d'hésitations dans le
livre qu'il vient de publier sur la Révolution.
« Je ne m'étais jamais senti l'autorité suffisante pour por- ter, même dans le for intérieur, sur un événement aussi com- plexe que la Révolution française un jugement catégorique. Il m'est encore plus difficile d'en former un très bref aujour- d'hui. Causes, faits, conséquences me paraissent encore fort sujets aux débals.
On se rend mieux compte encore de la transfor- mation actuelle des anciennes idées sur la Révolution en parcourant les nouveaux écrits de ses défenseurs officiels. Alors qu'ils prétendaient jadis justifier toutes les violences en les représentant comme des actes de simple défense, ils se bornent maintenant à plaider les circonstances atténuantes. Je trouve une preuve frappante de ce nouvel état d'esprit dans l'histoire de France pour les écoles publiée récem- ment par MM. Aulard et Debidour. On y lit à propos de la Terreur les lignes suivantes :
PSYCHOLOGIE DES REVOLLTIOftS
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a Le sang coula à flots; il y eut des injustices, des crimes inutiles à la Défense nationale et odieux. Mais on avait perdu la tête dans cet orage et harcelés par mille dangers les patriotes frappaient avec rage. »
Nous verrons dans une autre partie de cet ouvrage que le premier des deux auteurs que je viens de citer se montre, malgré l'intransigeance de son jacobi- nisme, fort peu indulgent pour les hommes qua- lifiés jadis de « géants de la Convention ».
Les jugements des étrangers sur notre Révolution sont en général assez sévères et on ne saurait s'en étonner en se souvenant à quel point l'Europe a souffert pendant vingt ans de nos bouleversements.
Les Allemands surtout se sont montrés les plus durs. Leur opinion est résumée dans les lignes sui- vantes de M. Faguet :
« Sachons le dire courageusement et patriotiquement; car le patriotisme consiste d'abord à dire la vérité à son pays : l'Allemagne voit dans la France, pour ce qui est du passé, un peuple qui, avec les grands mots de liberté et de fraternité dans la bouche, la opprimée, foulée, meurtrie, pillée et ran- çonnée pendant quinze ans; pour le présent, un peuple qui, avec les mêmes mots sur ses enseignes, organise une démo- cratie despotique, oppressive, tracassière et ruineuse qui n'est à imiter par personne. Voilà ce que l'Allemagne peut voir dans la France, et voilà d'après ses journaux et ses livres, on peut s'en assurer, ce qu'elle y voit. »
Quelle que soit, du reste, la valeur des jugements portés sur la Révolution française, on peut être certain que les écrivains de l'avenir la considére- ront comme un événement aussi passionnant qu'ins- tructif.
Un gouvernement assez sanguinaire pour faire guillotiner ou noyer des vieillards de quatre-vingts ans, des jeunes filles et de tout petits enfants, couvrant la France de ruines et cependant réussis-
120 PgYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS
sant à repousser l'Europe en armes; une archidu- chesse d'Autriche, reine de France, mourant sur l'échafaud et. quelques années après, une autre archiduchesse, sa parente, la remplaçant sur le même trône en épousant un sous-lieutenant devenu empereur, voilà des tragédies uniques dans les annales du genre humain. Les psychologues surtout tireront parti d'une histoire si peu étudiée par eux jusqu'ici. Ils finiront par découvrir sans doute que la psychologie ne peut progresser qu'en renonçant aux théories chimériques et aux expériences de labora- toire, pour étudier les événements et les êtres qui nous entourent'.
§ 4. — L'Impartialité en histoire.
L'impartialité a toujours été considérée comme la qualité la plus essentielle d'un historien. Tous, depuis Tacite, assurent qu'ils sont impartiaux.
En réalité l'écrivain voit les événements comme
1. Celle recommandation est loin d'être banale. Les psychologues étudient fort peu aujourd'hui le monde (fui les entoure et ils s'élonnent même qu'on cherche à l'étudier. J'ai trouvé une intéressante preuve de ce médiocre état d'esprit dans la criliiiue d'un de mes livres parue dans la Revue philosophique et inspirée par le directeur de cette Revue. L'auteur m'y reproche « d'çxplorer plutôt le monde et les journaux (luo les livres "•
J'accepte très volontiers ce re|iroehe. Les faits divers des journaux et la vue des réalités du monde sont autrement instructifs que les élucubraiions méta- physiques comme celles dont est bourrée la Revue philosophique.
Les philoso|)hes commencent à sentir la puérilité de tels bavardages. C'est certainement aux quarante volumes de cette fastidieuse publication que son- geait M. William James quand il écrivait que toules ces dissertations repré- sentetil simplement « une eniilade de faits grossièrement observés et quelques discussions querelleuses ». Bien qu'auieur du meilleur traité de Psychologie connu, l'éminent penseur reconnaissait « la fragilité dune science qui suinte la critique mélaphysii|ue à toutes ses articulations ». Depuis plus de vingt ans, j'ai essayé d'engager la psychologie dans l'étude des réalités, mais le courant lie la métaphysique universitaire est à peine dévié, bien qu'ayant perdu toute influence.
PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIONS
121
le peintre un paysage, c'est-à-dire avec son tempé- rament, son caractère et l'âme de sa race. Plusieurs artistes, placés devant un même paysage, le tradui- ront nécessairement d'une façon différente. Les uns mettront en valeur des détails négligés par d'autres. Chaque reproduction sera ainsi une œuvre person- nelle, c'est-à-dire interprétée par une certaine forme de sensibilité.
Il en est de même pour l'écrivain. On ne peut donc pas plus parler de l'impartialité d'un historien que de celle d'un peintre.
Sans doute l'historien peut se borner à reproduire des documents, et c'est la tendance actuelle. Mais ces documents, pour les époques peu éloignées de la nôtre, la Révolution française par exemple, étant tel- lement abondants qu'une vie d'homme ne suffirait pas à les parcourir, il faut bien se résigner à choisir.
D'une façon consciente quelquefois, inconsciente le plus souvent, l'auteur sélectionne nécessairement les matériaux répondant le mieux à ses opinions politiques, religieuses et morales.
11 est donc impossible, à moins de se contenter de simples chronologies résumant chaque événement dans une ligne et une date, de produire un livre d'histoire véritablement impartial. Aucun auteur ne saurait l'être et il n'est pas à regretter qu'aucun ne l'ait été. La prétention d'impartialité, très répandue aujourd'hui, conduit à ces œuvres plates, grises et prodigieusement ennuyeuses qui rendent complète- ment impossible la compréhension d'une époque.
L'historien doit-il, sous prétexte d'impartialité, s'abstenirde juger les hommes, c'est-à-dire de parler d'eux en termes admiratifs ou sévères?
11
122 PSYCHOLOGIE DES KÉVOLUTIOXS
Cette question comporte, je crois, deux solutions très différentes et cependant très justes suivant le point de vue auquel on peut se placer : celui du moraliste ou celui du psychologue.
Le moraliste doit envisager exclusivement l'intérêt social et ne juger les hommes que d'après cet inté- rêt. Par le fait seul qu'elle subsiste et veut continuer à vivre, une société est obligée d'admettre un certain nombre de règles, d'avoir un critérium irréductible du bien et du mal, de créer par conséquent des distinctions très nettes entre le vice et la vertu. Elle arrive ainsi à constituer des types moyens dont les hommes d'une époque se rapprochent plus ou moins, mais dont ils ne peuvent s'écarter beaucoup sans péril pour la société.
C'est d'après de semblables types et les règles dérivées des nécessités sociales que le moraliste doit juger les hommes du passé. Louant ceux qui furent utiles, blâmant les autres, il contribue à fixer des types moraux indispensables à la marche de la civi- lisation et servant de modèles. Les poètes comme Corneille, par exemple, créant des héros supérieurs à la majorité des hommes et inimitables peut-être, contribuent puissamment à stimuler nos etîorts. Il faut toujours pro[)oser à un peuple l'exemple des héros pour élever son àme.
Tel est le point de vue du moraliste. Celui du psychologue sera tout autre. Alors qu'une société n'a pas le droit d'être tolérante, parce que son premier devoir est de vivre, le psychologue doit res- ter indifférent. Considérant les choses en savant, il ne s'occupe plus de leur valeur utilitaire, et tâche seulement de les expliquer.
PSYCHOLOGIE DES REVOLUTIONS
123
Sa situation est celle de l'observateur devant un phénomène quelconque. Il est difficile évidemment de lire avec sang-froid que Carrier ordonnait d'enter- rer ses victimes jusqu'au cou pour leur faire ensuite crever les yeux et subir d'horribles supplices. Il faut cependant, pour comprendre de tels actes, ne pas plus s'indigner que le naturaliste devant l'araignée dévorant lentement une mouche. Dès que la rai- son s'émeut, elle cesse d'être la raison et ne peut rien expliquer.
Le rôle de l'historien et celui du psychologue ne sont pas comme on le voit identiques, mais au premier comme au second on peut demander d'essayer, par une sage interprétation des faits, de découvrir sous les évidences visibles, les forces invisibles qui les déterminent.
CHAPITRE II
LES FONDEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE L'ANCIEN RÉGIME
% 1. — La monarchie absolue et les bases de l'ancien régime.
Beaucoup d'historiens assurent que la Révolution fut faite contre l'autocratie de la monarchie. Mais, en réalité, longtemps avant son explosion les rois de France avaient cessé d'être des monarques absolus.
Ils n'étaient arrivés que fort tard et seulement sous le règne de Louis XIV à posséder un pouvoir incontesté. Tous les souverains précédents, y com- pris les plus puissants, François I" par exemple, eurent à soutenir, soit contre les seigneurs, soit contre le clergé, soit contre les Parlements, des luttes constantes, où ils n'avaient pas toujours été les plus forts. François I", que nous venons de citer, ne posséda même pas assez d'autorité pour protéger contre la Sorbonne et le Parlement ses familiers les plus intimes. Son conseiller et ami Berquin, ayant déplu à la Sorbonne, fut arrêté sur les ordres de cette dernière. Le roi ordonna de le relâ- cher, mais elle refusa. Il on fut i-éduit à l'envoyer
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retirer de la Conciergerie par des archers et ne trouva pas d'autre moyen de le protéger que de le garder près de lui au Louvre. La Sorbonne ne se tint nullement pour battue. Profitant d'une absence du roi; elle arrêta de nouveau Berquin et le fit juger par le Parlement. Condamné à dix heures du matin, il était brûlé vif à midi.
Edifiée très lentement, la puissance des rois de France ne fut absolue que sous Louis XIV. Elle dé- clina rapidement ensuite et il serait vraiment diffi- cile de parler de l'absolutisme de Louis XVL
Ce prétendu maître était l'esclave de sa cour, de ses ministres, du clergé et de la noblesse. Il faisait ce qu'on l'obligeait à faire et rarement ce qu'il vou- lait. Aucun Français peut-être ne fut moins libre que lui.
Les grands ressorts de la monarchie résidaient d'abord dans l'origine divine qu'on lui supposait et ensuite dans des traditions accumulées par le temps. Elles formaient la véritable armature sociale du pays.
La vraie cause de la disparition de l'ancien régime fut justement l'affaiblissement des tradi- tions lui servant de base. Lorsque, après des discus- sions répétées, elles n'eurent plus de défenseurs, l'ancien régime s'écroula comme un édifice dont les fondements ont été détruits.
§ 2. — Les inconvénients de l'ancien régime.
Un régime établi depuis longtemps finit tou- jours par sembler acceptable au peuple gouverné par lui. L'habitude en masque les inconvénients qui
11.
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apparaissent seulement lorsqu'on y réfléchit trop. L'homme se demande alors comment il a pu les supporter. L'être vraiment malheureux est celui qui se croit misérable.
Ce fut justement cette crojance qui s'établit à l'époque de la Révolution, sous l'influence des écri- vains dont nous étudierons prochainement l'action. Les imperfections de l'ancien régime éclatèrent alors à tous les yeux. Elles étaient nombreuses. Il suffira d'en marquer quelques-unes.
Malgré l'autorité apparente du pouvoir central, le royaume, formé par la conquête successive de pro- vinces indépendantes, était divisé en territoires ayant chacun leurs lois, leurs mœurs, leurs coutumes et payant des impôts différents. Des douanes inté- rieures les séparaient. L'unité de la France était ainsi assez artiOcielle. Elle représentait un agrégat de pays divers que les efforts répétés des rois, y compris ceux de Louis XIV, n'avaient pas réussi à unifier entièrement. L'œuvre la plus utile de la Révolution fut précisément cette unification.
A de pareilles divisions matérielles venaient s'ajouter des divisions sociales constituées par des classes : noblesse, clergé, tiers état, dont les bar- rières rigides ne pouvaient être que bien diffici- lement franchies.
Considérant comme une de ses forces la sépara- tion des classes, l'ancien régime l'avait rigoureuse- ment maintenue. Elle devint la principale cause des haines qu'il inspira. Bien des violences de la bourgeoisie triomphante représentent surtout les vengeances d'un long passé de dédains et d'oppres- sion. Les blessures d'amour-propre sont celles dont
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le souvenir s'efface le moins. Le Tiers-Etat en avait supporté beaucoup. A une réunion des Etats Géné- raux de 1614 où ses représentants s'étaient vus obli- gés de rester à genoux tète nue, un membre du Tiers ayant osé dire que les ordres étaient comme trois frères, l'orateur de la noblesse répondit : « qu'il n'y avait aucune fraternité entre elle et le Tiers, que les nobles ne voulaient pas que les enfants de cor- donniers et de savetiers les appelassent leurs frères. »
Malgré le progrès des lumières, la noblesse et le clergé conservaient avec obstination des privilèges et des exigences, injustifiables cependant depuis que ces classes avaient cessé de rendre des services.
Écartés des fonctions publiques par le pouvoir royal qui s'en défiait et remplacés progressivement par une bourgeoisie de plus en plus capable et instruite, le clergé et la noblesse ne jouaient qu'un rôle social d'apparat. Ce point a été lumineusement mis en évidence par Taine.
« Depuis que la noblesse, dit-il, ayant perdu la capacité spé- ciale, et que le Tiers, ayant acquis la capacité générale, se trouvent de niveau par l'éducation et par les aptitudes, l'inéga- lité qui les sépare est devenue blessante en devenant inutile. Instituée par la coutume, elle n'est plus consacrée par la conscience, et le Tiers s'irrite à bon droit contre des privilèges que rien ne justifie, ni la capacité du noble, ni l'incapacité du bourgeois. »
En raison de la rigidité des castes fixées par un long passé, on ne voit pas ce qui aurait pu déter- miner la noblesse et le clergé au renoncement de leurs privilèges. Sans doute ils finirent par les aban- donner dans une nuit mémorable, lorsque les évé- nements les y forcèrent, mais alors il était troj) tard, et la Révolution déchaînée poursuivit son cours.
128 PSYCHOLOGIE DES RÉVOLLTIONS
Il est certain que les progrès modernes eussent établi successivement tout ce que la Révolution a créé : l'égalité des citoyens devant la loi, la sup- pression des privilèges de la naissance, etc. Malgré l'esprit consersateur des Latins, ces choses eussent été obtenues comme elles le furent par la plupart des peuples. Nous aurions de cette façon économisé vingt ans de guerres et de dévastations, mais pour les éviter il aurait fallu une constitution mentale différente de la nôtre et surtout d'autres hommes d'État que ceux de cette époque.
L'hostilité profonde de la bourgeoisie contre les classes que la tradition maintenait au-dessus d'elle fut un des grands facteurs de la Révolution et expli- que parfaitement qu'après son triomphe, la pre- mière dépouilla les vaincus de leurs richesses. Elle se conduisit alors comme des conquérants, tels que Guillaume le Normand distribuant, après la con- quête de l'Angleterre, le sol à ses soldats.
Mais si la bourgeoisie détestait la noblesse, elle n'avait aucune haine contre la royauté qui ne lui paraissait pas d'ailleurs remplaçable. Les mala- dresses du roi et ses appels à l'étranger ne réus- sirent que très lentement à le rendre impopulaire.
La première Assemblée ne songea jamais à fonder une république. Extrêmement royaliste, en effet, elle rêvait simplement de substituer une monarchie cons- titutionnelle à la monarchie absolue. Seule la cons- cience de son pouvoir grandissant l'exaspéra contre les résistances du roi. Elle n'osa pas cependant le renverser.
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§ 3. — La vie sous l'ancien régime.
Il est difficile de se faire une idée bien nette de la vie sous l'ancien régime et surtout de la situation réelle des paysans.
Les écrivains qui défendent la Révolution, comme les théologiens défendent les dogmes religieux, tracent des tableaux tellement sombres de l'exis- tence des paysans sous l'ancien régime, qu'on se demande comment les malheureux n'étaient pas tous morts de faim depuis longtemps. Un bel exemple de cette façon d'écrire se rencontre dans un livre de M. A. Rambaud, jadis professeur à la" Sorbonne, publié sous ce titre : Histoire de la Révolution fran- çaise. On y remarque notamment une gravure dont le texte porte : « Misère des paysans sous Louis XIV ». Au premier plan, un homme dispute à des chiens des os d'ailleurs complètement décharnés. A ses côtés, un malheureux se tord en se comprimant le ventre. Plus loin une femme couchée par terre mange de l'herbe. Dans le fond du paysage, des personnages, dont on ne peut dire si ce sont des cadavres ou des affamés, sont également étendus sur le sol. Comme exemple de l'administration de l'ancien régime, le même auteur assure que : « Un emploi de police payé 300 livres en rapportait 400.000 ». De tels chiffres indiqueraient, en vérité, un l)ien grand désintéressement de la part du marchand de ces productifs emplois. Il nous affirme encore : « qu'il n'en coûtait que 120 livres pour faire arrêter les gens », et que, « sous Louis XV, on distribua plus de 150.000 lettres de cachet ».
130 PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS
La plupart des livres sur la Révolution sont con- çus avec aussi peu d'impartialité et d'esprit cri- tique, c'est pourquoi cette période reste, en réalité, si mal connue.
Certes les documents ne manquent pas, mais ils sont parfaitement contradictoires. A la description célèbre de La Bruyère, on peut opposer le tableau enthousiaste fait par le voyageur anglais Young de l'état prospère des paysans Yisités par lui.
Étaient-ils vraiment écrasés d'impôts et payaient- ils, comme on l'a prétendu, les quatre cinquièmes de leur revenu au lieu du cinquième, aujourd'hui? Impossible de le dire avec certitude. Un fait capi- tal semble cependant prouver que sous l'ancien régime la situation des habitants des campagnes ne pouvait être bien misérable puisqu'il paraît établi que plus du tiers du sol avait été acheté par des paysans.
On est mieux renseigné sur l'administration finan- cière. Elle était très oppressive et très compliquée. Les budgets se trouvaient le plus souvent en déficit et les impôts de toute nature levés par des fermiers généraux tyranniques. Au moment même de la Révolution, cet état des finances devint la cause d'un mécontentement universel, exprimé par les cahiers des États Généraux. Remarquons toutefois que ces cahiers ne traduisaient pas une situation antérieure, mais un état actuel dû à une crise de misère produite par la mauvaise récolte de 1788 et l'hiver rigoureux de 1789. Qu'eussent été les mêmes cahiers écrits dix ans plus t(Jt'?
Malgré ces circonstances défavorables, ils ne con- tenaient aucune idée révolutionnaire. Les plus avan-
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ces demandaient simplement que les impôts fussent levés seulement avec le consentement des Etats Généraux et payés également par tous. Les mêmes cahiers souhaitaient quelquefois aussi que le pouvoir du roi fût limité par une Constitution définissant ses droits et ceux de la nation. Si ces vœux avaient été acceptés, une monarchie constitutionnelle se fût très facilement substituée à la monarchie absolue et la Révolution eût été probablement évitée.
Malheureusement, la noblesse et le clergé étaient trop forts et Louis XVI trop faible pour qu'une pareille solution fût possible.
Elle eut d'ailleurs été rendue bien difficile par les exigences de la bourgeoisie qui prétendait se substituer à la noblesse et fut le véritable auteur de la Révolution. Le mouvement déchaîné par la bour- geoisie dépassa rapidement d'ailleurs ses aspirations, ses besoins, ses espérances. Elle avait réclamé l'éga- lité à son profit, mais le peuple la voulut aussi pour lui. La Révolution finit de la sorte par devenir le gouvernement populaire qu'elle n'était pas, et n'avait nullement l'intention d'être, tout d'abord.
§ 4. — L'évolution des sentiments monarchiques pendant la Révolution.
Malgré la lenteur d'évolution des éléments affec- tifs, il est certain que pendant la Révolution les sentiments, non seulement du peuple, mais encore des assemblées révolutionnaires à l'égard de la monarchie se transformèrent très vite. Entre le moment où les législateurs de la première assem- blée révolutionnaire entouraient Louis XVI de res-
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pect et celui où on lui trancha la tète, peu d'années s'écoulèrent.
Ces changements, plus superficiels que profonds, furent en réalité une simple transposition de senti- ments du même ordre. L'amour que les hommes de cette époque professaient pour le roi, ils le repor- tèrent sur le nouveau gouvernement héritier de sa puissance. Le mécanisme d'un tel transfert est facile à mettre en évidence.
Sous l'ancien régime, le souverain tenant son pou- voir de la divinité, était investi pour cette raison d'une sorte de puissance surnaturelle. Vers lui se tournait le peuple du fond des campagnes.
Cette croyance mystique dans la puissance absolue de la royauté fut ébranlée seulement lorsque des expériences répétées montrèrent que le pouvoir attribué à lètre adoré était fictif. Il perdit alors son prestige. Or, quand le prestige est perdu, les foules ne pardonnent pas au Dieu tombé de s'être illu- sionnées sur lui et cherchent de nouveau l'idole dont elles ne peuvent se passer.
Dès les débuts de la Révolution, des faits nom- breux et journellement répétés révélèrent aux croyants les plus fervents que la royauté ne possédait plus de puissance et qu'existaient d'autres pouvoirs capables non seulement de lutter contre elle, mais possédant une force supérieure.
Que pouvaient penser en elTet do la puissance royale les multitudes qui voyaient le roi tenu en échec par une Assemblée et incapable, en plein Paris, de défendre sa meilleure forteresse contre les attaques de bandes armées.
La faiblesse royale devint donc évidente, alors
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que la puissance de l'Assemblée se montrait grandis- sante. Or. aux yeux des foules, la faiblesse est sans prestige, elles se tournent toujours vers la force.
Dans les assemblées les sentiments, tout en étant très mobiles, n'évoluent pas aussi vite, c'est pour- quoi la foi monarchique y survécut à la prise de la Bastille, à la fuite du roi et à son entente avec les souverains étrangers.
La foi royaliste restait cependant si forte que les émeutes parisiennes et les événements qui ame- nèrent l'exécution de Louis XVI ne suffirent pas à ruiner définitivement dans les provinces l'espèce de piété ^ séculaire dont était enveloppée l'ancienne monarchie.
Elle persista dans une grande partie de la France pendant toute la durée de la Révolution et fut l'origine des conspirations royalistes et de l'in- surrection de plusieurs départements que la Con- vention eut tant de peine à réprimer. La foi roya- liste avait disparu à Paris, où la faiblesse du roi était trop visible; mais, dans les provinces, le pou- voir royal, représentant de Dieu ici-bas, conservait encore du prestige.
Les sentiments rovalistes devaient être bien ancrés
1. ['our faire comitiondre la prorondeiir de l'aniour hérédiiaire du peuple à l'égard de ses rois, Michelei relaie le fait suivant qui se passa sous le règne de Louis XV :
« Uuand on apprit à Paris (|ue Louis XV, parti pour l'armée, élail resté malade à Mclz, c'était la nuit. On se lève, on court en tumulte sans savoir où l'on va ; les églises s'ouvrent en pleine nuit... on s'assemblait dans les carrefours, on s'abordail. on s'interrogeait sans se connaître. Il y eut plusieurs églises où le prêtre qui prononçait la prière pour la santé du roi interrompit le chant par ses pleurs cl le peuple lui répondit par ses sanglots et ses cris... Le courrier qui apporta la nouvelle de la convalescence fut embrassé el presque étouffé; on baisail son cheval, on le menait on triomphe... Toutes les rues retentissaient d'un cri de joie. « l.c roi est guéri '. ■•
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134 PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS
dans les âmes pour que la guillotine n'ait pu les étouffer. Les mouvements royalistes persistèrent, en effet, pendant toute la Révolution et s'accentuèrent surtout sous le Directoire, lorsque 49 départements envoyèrent à Paris des députés royalistes, ce qui provoqua de la part du Directoire le coup d'État de Fructidor.
Ces sentiments monarchiques, difficilement re- foulés par la Révolution, contribuèrent à favoriser le succès de Bonaparte quand il vint occuper le trône des anciens rois et rétablir en grande partie l'ancien réffime.
CHAPITRE III
L'ANARCHIE MENTALE AU MOMENT
DE LA RÉVOLUTION
ET LE ROLE ATTRIBUÉ AUX PHILOSOPHES.
> 1 . — Origines et propagation des idées réTolutionnaires.
La vie extérieure des hommes de chaque âge est moulée sur une vie intérieure constituée par une armature de traditions, de sentiments, d'influences morales dirigeant leur conduite et maintenant cer- taines notions fondamentales qu'ils subissent sans les discuter.
Que la résistance de cette armature faiblisse, et des idées sans influence possible auparavant pour- ront germer et se développer. Certaines théories, dont le succès fut immense au moment de la Révo- lution, se seraient heurtées deux siècles plus tôt à d'infranchissables murs.
Ces considérations ont pour but de rappeler que les événements extérieurs des révolutions sont tou- jours la conséquence d'invisibles transformations lentement opérées dans les âmes. L'étude appro- fondie d'une révolution nécessite donc celle du
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terrain mental sur lequel germent les idées qui fixe- ront son cours.
Généralement fort lente, l'évolution des idées reste souvent invisible pendant la durée d'une génération. On n'en comprend l'étendue qu'en comparant l'état mental des mêmes classes sociales aux extrémi- tés de la courbe parcourue par les esprits. Pour se rendre compte, notamment, des idées différentes que se faisaient de la royauté les hommes instruits sous Louis XIY et sous Louis XVI, on peut rap- procher les théories politiques de Bossuet et de Turgot.
Bossuet exprimait les conceptions générales de son époque sur la monarchie absolue, quand il fondait l'autorité d'un gouvernement sur la volonté de Dieu, « seul juge des actions des rois, toujours irrespon- sables devant les hommes ». La foi religieuse était alors aussi forte que la foi monarchique dont elle semblait du reste inséparable, et aucun philosophe n'aurait pu l'ébranler.
Les écrits des ministres réformateurs de Louis XVI, ceux de Turgot par exemple, sont animés d'un tout autre esprit. Du droit divin des rois, il n'est plus guère parlé, et le droit des peuples commence à se dessiner nettement.
Bien des événements avaient contribué à préparer une pareille évolution : guerres malheureuses, famines, impôts, misère générale de la fin du règne de Louis XV, etc. Lentement ébranlé, le respect de l'autorité monarchique avait été remplacé par une révolte des esprits prête à se manifester dès que s'en présenterait l'occasion.
Toute armature mentale qui commence à se dis-
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socier se désagrège rapidement ensuite. C'est pour- quoi, au moment de la Révolution, on vit se pro- pager si vite des idées nullement nouvelles, mais jusqu'alors restées sans influence, faute d'avoir ren- contré le terrain où elles pouvaient germer.
On les avait répétées cependant bien des fois en effet, les idées qui séduisirent à ce moment les esprits. Elles inspiraient depuis longtemps la poli- tique des Anglais. Deux mille ans auparavant, les auteurs grecs et latins avaient défendu la liberté, maudit les tyrans et proclamé les droits de la sou- veraineté populaire.
Les bourgeois qui firent la Révolution, bien qu'ayant appris, ainsi que leurs pères, toutes ces choses dans les livres scolaires, nen avaient été nullement émus, parce que le moment n'était pas arrivé, où elles pouvaient les émouvoir. Comment le peuple aurait-il pu en être frappé davantage à l'époque où on l'habituait à respecter comme des nécessités naturelles toutes les hiérarchies?
La véritable action des philosophes sur la genèse de la Révolution, ne fut pas celle qui leur est attri- buée généralement. Ils ne révélèrent rien de nou- veau, mais développèrent l'esprit critique auquel les dogmes ne résistent pas lorsque leur désagrégation est déjà préparée.
Sous l'influence du développement de cet esprit critique, les choses qui commençaient à ne plus être très respectées le devinrent de moins en moins. Quand le prestige et la tradition furent évanouis, l'édifice social s'écroula brusquement.
Cette désagrégation progressive finit par descendre jusqu'au peuple, mais ne fut j»as commencée par
12,
138 PSYCHOLOGIE DES RÉVOLUTIONS
lui. Le peuple suit les exemples et ne les crée jamais.
Les philosophes qui n'auraient pu exercer aucune influence sur le peuple en exercèrent une très isrrande sur les classes éclairées de la nation. La noblesse désœuvrée, tenue depuis longtemps à l'écart des fonctions, et par conséquent frondeuse, s'était mise à leur remorque. Incapable de rien prévoir, elle fut la première à ébranler toutes les traditions qui cons- tituaient cependant son unique raison d'être. Aussi saturée d'humanitarisme et de rationalisme que la bourgeoisie d'aujourd'hui, elle ne cessait de saper par des critiques ses propres privilèges. C'était, tou- jours comme aujourd'hui, parmi les favorisés de la fortune que se rencontraient le plus d'ardents réfor- mateurs. L'aristocratie encourageait les disserta- tions sur le contrat social, les droits de l'homme, l'égalité des citoyens. Elle applaudissait les pièces de théâtre critiquant les privilèges, l'arbitraire, l'in- capacité des gens en place et les abus de toutes sortes.
Aussitôt que les hommes perdent confiance dans les fondements de l'armature mentale dirigeant leur conduite, ils en éprouvent du malaise puis du mécon- tentement. Toutes les classes sentaient s'évanouir lentement leurs anciennes raisons d'agir. Ce qui avait eu du prestige à leurs yeux depuis des siècles n'en possédait plus.
L'esprit frondeur des écrivains et de la noblesse n'aurait pas suffi à ébranler le poids fort lourd des traditions, mais son action se superposait à d'autres influences profondes. Nous avons dit plus haut, en citant Bossuet, que sous l'ancien régime, le
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gouvernement religieux et le gouvernement civil, très séparés de nos jours, se trouvaient intimement liés. Toucher à l'un était nécessairement atteindre l'autre. Or. avant même que l'idée monarchique fût ébranlée, la force de la tradition religieuse était très entamée chez les cerveaux cultivés. Les pro- grès constants de la connaissance avaient fait passer de plus en plus les esprits de la théologie à la science en opposant la vérité observée à la vérité révélée.
Cette évolution mentale, bien qu'assez imprécise encore, permettait d'apercevoir cependant (jue les traditions ayant guidé les hommes durant des siècles, n'avaient pas la valeur qu'on leur attribuait, et qu'il deviendrait peut-être nécessaire de les rem- placer.
Mais où découvrir les éléments nouveaux pouvant" se substituer à la tradition? Où chercher la baguette magique capable d'élever un autre édiflce social, sur les débris de celui dont on ne se contentait plus?
L'accord fut unanime pour attribuer à la raison la puissance que la tradition et les dieux semblaient avoir perdue. Comment douter de sa force? Ses découvertes ayant été innombrables, n'était-il pas légitime de supposer, qu'appliquée à la construction des sociétés, elle les transformerait entièrement? Son rôle possible grandit donc très vite dans les esprits à mesure que la tradition leur semblait plus méprisable.
Ce pouvoir souverain attribué à la raison doit être considéré comme l'idée culminante qui, non seule- ment engendra la Révolution, mais encore la gouverna tout entière. Pendant sa durée, les hommes se
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livrèrent aux plus persévérants efforts pour briser le passé, et édifier les sociétés sur un plan nouveau dicté par la logique.
Descendues lentement dans le peuple, les théories rationalistes des philosophes se résumèrent pour lui dans cette simple notion, que toutes les choses con- sidérées jadis comme respectables ne l'étaient pas. Les hommes étant déclarés égaux, les anciens maîtres ne devaient plus être obéis.
La multitude s'habitua facilement à ne plus res- pecter ce que les classes supérieures avaient elles- mêmes cessé de respecter. Quand la barrière du respect fut tombée, la Révolution était faite.
La première conséquence de cette mentalité nou- velle fut une insubordination générale. M™* Vigée- Lebrun raconte qu'à la promenade de Longchamp, les gens du peuple montaient sur les marchepieds des carrosses en disant : (* l'année prochaine, vous serez derrière, et nous serons dedans ».
La plèbe n'était pas seule à manifester de l'insu- bordination et du mécontentement. Ces sentiments furent généraux à la veille de la Révolution : « Le bas clergé, dit Taine, est hostile aux prélats, les gentilshommes de province à la noblesse de cour, le vassal au seigneur, le paysan au citadin, etc. ».
L'état d'esprit qui s'était étendu de la noblesse et du clergé au peuple, envahissait également l'ar- mée. Au moment de l'ouverture des Etats Généraux, Necker disait : « Nous ne sommes pas sûrs des troupes ». Les officiers devenaient humanitaires et philosophaient. Les soldats, recrutés d'ailleurs dans la jjlus basse classe de la population, ne
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philosophaient pas, mais ils n'obéissaient plus.
Dans leurs faibles cervelles, les idées d'égalité signifiaient simplement la suppression des chefs et par conséquent de toute obéissance. En 1790, plus de vingt régiments menaçaient leurs officiers et quelquefois, comme à Nancy, les mettaient en prison.
L'anarchie mentale qui, après avoir sévi sur toutes les classes de la société, envahissait l'armée, fut la cause principale de la disparition de l'ancien régime. « C'est la défection de l'armée gagnée aux idées du Tiers, écrivait Rivarol, qui a anéanti la royauté ».
§ 2. — Rôle supposé des philosophes du XVIII- siècle dans la genèse de la Révolution. Leur antipathie pour la démocratie.
Si les philosophes, supposés inspirateurs de la Révolution française, combattirent certains préjugés et abus, on ne doit nullement pour cela les considé- rer comme partisans du gouvernement populaire. La démocratie, dont ils avaient étudié le rôle dans l'histoire grecque, leur était généralement fort antipa- thique. Ils n'ignoraient pas, en elTet, les destructions et les violences qui en sont l'invariable cortège et savaient qu'au temps d'Aristote, elle était déjà définie : « Un État, où toute chose, les lois même, dépendent de la multitude érigée en tyran et gou- vernée par quelques déclamateurs ».
Pierre Bayle, véritable ancêtre de Voltaire, rap- pelait dans les termes suivants les conséquences
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produites par le gouvernement populaire à Athènes :
Si l'on voyait une histoire qui étalât avec beaucoup iVétendue les tumultes des assenihlécs; les factions qui divisaient cette ville; les séditions qui l'agitaient; les sujets les plus illustres, persécutés, exilés, punis de mort au gré d'un harangueur vio- lent; on se persuaderait que ce peuple, qui se piquait tant de liberté, était, dans le fond, l'esclave d'un petit nombre de cabalistes, qu'il appelait démagogues et qui le faisaient tour- ner tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, selon qu'ils chan- geaient de passions; à peu près comme la mer pousse les Ilots tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, selon les vents qui l'agitent. Vous chercheriez en vain dans la Macédoine, qui était une monarchie, autant d'exemples de tyrannie que l'histoire athénienne vous en présente. »
La démocratie ne séduisit pas davantage Montes- quieu. Après avoir décrit les trois formes de gou- vernement : le républicain, le monarchique et le despotique, il montra fort bien ce que devient faci- lement le gouvernement populaire.
« On était libre avec des lois, on veut être libre contre elles: ce qui était maxime, on l'appelle rigueur; ce qui était règle on l'appelle gène. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor public : mais pour lors le trésor public devient le patri- moine des particuliers. La République est une dépouille ; et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous. »
... « 11 se forme de petits tyrans qui ont tous les vices d'un seul. Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable ; un seul tyran s'élève, et le peuple perd tout, jusqu'aux avantages de sa corruption.
« La démocratie a donc deux excès à éviter : l'esprit d'éga- lité extrême, qui la conduit au despotisme d'un seul comme le despotisme d'un seul finit par la conquête. »
L'idéal de Montesquieu était le gouvernement constitutionnel anglais qui em|)è(hait la monarchie de dégénérer en despotisme. L'inilucnce de ce phi- losophe fut du reste très faible, au moment de la Hévolution.
Quant aux encyclopédistes auxquels on attribue
PSÏCHÛLOGIE DES EtVOLLIIO.NS
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également un grand rôle, ils ne s'occupent guère de politique, sauf peut être d'Holbach, monarchiste libéral comme Voltaire et Diderot. Ils défendent sur- tout la liberté individuelle, combattent les empiéte- ments de l'Église alors très intolérante et ennemie des philosophes. N'étant ni socialistes ni démocrates, la Révolution n'eut à utiliser aucun de leurs principes. Voltaire lui-même se montrait peu jjartisan de la démocratie :
« La démocratie, dit-il, ne semble convenir qu"à un tout petit pays, encore fant-il qu'il soit heureusement situé. Tout petit qu'il sera, il fera b(?aucoup de fautes, parce qu'il sera com- posé d'hommes. La discorde y régnera comme dans un cou- vent de moines; mais il n"y aura ni Saint-Barthélémy, ni massacres d'Irlande, ni Vêpres siciliennes, ni Inquisition, ni condamnation aux galères, pour avoir pris de l'eau dans la mer sans payer, à moins qu'on ne suppose cette république composée de diables dans un coin de l'enfer. »
Tous ces prétendus inspirateurs de la Révolution avaient donc des opinions fort peu subversives, et il est vraiment difficile de leur attribuer une influence sérieuse sur le développement du mou- vement révolutionnaire. Rousseau fut un des bien rares philosophes démocrates de son époque et c'est pourquoi le Contrat social devint la bible des hommes de la Terreur. Il semblait fournir la justification rationnelle nécessaire pour e.xcuser des actes dérivés d'impulsions mystiques et atfectives inconscientes qu'aucune philosophie n'avait inspirés.
A vrai dire, d'ailleurs, les instincts démocratiques de Rousseau étaient assez suspects. Il considérait lui-même que ses projets de réortranisation sociale basés sur la souveraineté populaire ne seraient appli- cables rprà une très petite cité. Et lorsque les Polonais lui demandèrent un projet de constitution
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démocratique, il leur donna le conseil de choisir un roi héréditaire.
Parmi les théories de Rousseau, celle relative à la perfection de l'état social primitif eut beaucoup de succès. Il assurait, avec divers écrivains de son époque, que les hommes primitifs étaient parfaits, et n'avaient été corrompus que par les sociétés. En modifiant ces dernières au moyen de bonnes lois on ramènerait le bonheur des premiers âges. Étranger à toute psychologie, il croyait les hommes identiques à travers le temps et l'espace et les considérait comme devant être tous régis par les mêmes institutions et les mêmes lois. C'était alors la croyance générale. « Les vices et les vertus d'un peuple, écrivait Helvétius, sont toujours un effet né- cessaire de sa législation... Comment douter que la vertu ne soit chez tous les peuples l'effet de la sagesse plus ou moins grande de l'administration? »
On ne saurait errer davantage.
^3. — Les idées philosophiques de la bourgeoisie au moment de la Révolution.
H est assez difficile de préciser les conceptions philosophiques et sociales d'un bourgeois français au moment de la Révolution. Elles se ramenaient à quelques formules sur la fraternité, l'égalité, le gou- vernement populaire, résumées dans la célèbre