^çû
, ^ro
Jj^
U7^ \
OEUVRES
FROISSART.
't
OEUVRES
FROISSART
POESIES
publiées par
M. i^lJG. SCHELER
Ansocii* <i<' rAcaclvinit> ruyalc de Belgique, Bibliolhéiaire du lloi des Bi'l|i.e.< ■■( du Comte de Flandre.
TOME PREMIER.
L.C Pai'udys tl*anioui-s. — L.I Oi-lo^c amoui'eus*
Li'Espinctte amoureuse. — L.a Prison amoureuse.
L.e dit dou bleu Clievaiiei*.
BRUXELLES
COMPTOIR UNIVERSEL DIHPRIMEKIE ET DE LIBRAIRIE
▼ ICTOR DEYAWX BT V'>* RUE SAINT-JEAN, i6.
1870
va
INTRODUCTION.
La commission académique chargée de former une collection des grands écrivains nationaux des temps passés, en décidant l'impression d'une édition critique et complète des œuvres de Froissart, n'entendait pas exclure de ce recueil les productions poétiques du célè- bre chroniqueur. Elle jugea avec raison que celles-ci figureraient dignement à la suite des volumes consacrés aux compositions d'Adenet-le-Roi , de Baudouin et de Jean de Condé , et de Watriquet de Couvin.
Certainement, Froissart le poète est loin de solliciter l'attention de notre siècle au même degré que Froissart l'auteur des Chroniques ; néanmoins, les produits de sa muse , considérés à un point de vue légitime , c'est-à- dire en tenant compte des goûts dominants de l'époque qui les vit éclore , constitueront toujours un des monuments littéraires les plus remarquables de la se-
VI INTRODUCTION.
conde moitié du xiv® siècle. Ils appartiennent à une période où le niveau de la poésie baissait non moins que celui de la chevalerie, et ce n'est pas dans les poëtes de ce temps qu'il faut s'attendre à rencontrer de l'origi- nalité et de la profondeur dans la pensée , de vifs élans du sentiment vers l'idéal, de l'invention ou de la variété dans l'habillement ou, pour mieux dire, dans la mise en scène des sujets. L'art et l'harmonie ne sont point, à la vérité , traités par Froissart avec cette délicatesse ex- quise, cette science et conscience du beau qui constitue le mérite d'une œuvre classique ; on pourra le trouver en défaut en ce qui concerne la naïveté des conceptions et l'éclat de la pensée ; mais on ne saurait lui con- tester une grande habileté dans la versification , une souplesse remarquable dans la coupe des strophes , un mouvement facile , assuré et même hardi dans la struc- ture de la phrase, et surtout le talent de varier à l'infini l'expression du thème uniforme qu'il a pris pour mission de traiter , le culte de l'Amour.
Si les études historiques trouvent peu à puiser dans les compositions rimées du poète de Valenciennes , puisque, à quelques exceptions près, elles s'abstiennent de mettre en lumière des faits ou des individualités de l'époque et se restreignent dans le cadre étroit de la vie personnelle et intime, elles offrent une source d'autant .plus abondante pour la biographie de l'auteur et contri- buent largement à nous faire connaître, dans son ensemble , la personnalité d'un écrivain qui brille au premier rang parmi les prosateurs de son siècle, et que l'on ajustement nommé l'Hérodote de son temps.
INTRODUCTION.; VII
Celui qui , sans préjugé , voudra se livrer à une lec- ture tant soit peu attentive des poésies de Froissart, ne pourra que s'étonner de la légèreté et de la précipitation avec laquelle des hommes d'autorité lui ont dénié et le talent et la vocation poétiques ; sa surprise ira même jusqu'à l'indignation à l'égard de quelques-uns , qui ont osé suspecter jusqu'à son sentiment moral. Lepoëte s'est essayé dans les genres les plus variés ; il a travaillé la narration fictive et la manière didactique , aussi bien que les formes diverses de la poésie lyrique ; il a accu- mulé , pendant sa longue carrière de ménestrel , un ensemble assez considérable, où il se présente tour à tour gai et enjoué, triste et mélancolique, où il introduit tan- tôt des scènes riantes du monde chevaleresque et amou- reux , tantôt les joyeusetés et les naïvetés de la vie champêtre; cependant nous défions qui que ce soit de relever dans son œuvre un seul passage qui autorise à nous le dépeindre comme un homme dont le plaisir con- stituait l'unique intérêt, ou qui se jouait des devoirs supé- rieurs de la vie. L'amour, qui fait le fond de sa poésie, ne descend jamais chez lui des hauteurs d'un sentiment noble , pur et légitime. Ses chroniques célébraient les armes ; sa muse poétique était vouée à l'amour ; dès son enfance il s'est pénétré de cette maxime qui domine toute la poésie du moyen-âge :
Que toute joie et toute honours Viennent et d'armes et d'amours.
Loin de ne voir dans son activité de rimeur qu'un moyen de se distraire ou d'amuser les seigneurs et les
VUI INTRODUCTION.
dames dont il charmait les loisirs; loin de ne vouloir en retirer que des agréments ou du profit , il lui assignait un but plus élevé et plus humanitaire : Loer Dieu et servir le monde. La mission qu'il s'était imposée comme chroniqueur et comme poëte n'a jamais été , à en juger par ses écrits , compromise par des passions viles et inavouables. Son tempérament était vif et ardent, mais l'esprit de sagesse, de prudence , d'honneur et de moralité ne l'a jamais abandonné. On a voulu comparer le curé de Lestines au curé de Meudon , mais , à part d'autres dissemblances , rien n'était plus étranger à Froissart que le scepticisme railleur de Rabelais. On est allé plus loin. Des histo- riens graves , aussi bien que des feuilletonistes moins scrupuleux, ont hasardé le mot de « prêtre licencieux » à l'égard d'un homme dont toutes les productions dénotent le sentiment profond du bien et de la dignité morale. Nous considérons, il est vrai, les années que notre poëte a passées dans le presbytère de Lestines comme une forme purement accidentelle de son existence ; mais , tout en regrettant qu'une nature aussi peu qualifiée pour le service de l'autel que pour la « marchandise » , ait été assujettie aux devoirs austères du sacerdoce , nous ne voyons pas que par sa poésie il ait en rien déshonoré, surtout au point de vue des idées de l'époque, le minis- tère sacré, que des circonstances extérieures, plutôt qu'une vocation intime, lui avaient fait solliciter et ac- cepter. Le mestier gent et le mestier saint peuvent se nuire et se heurter , mais ils ne sont pas incompatibles au fond.
INTRODUCTION. «
Mais nous glissons ici sur un terrain qui n'est pas celui où nous comptions nous engager dans cette pré- face.
Le travail qui nous a été confié consistait à rassem- bler en un seul corps les poésies du chroniqueur, tant celles qui lui sont attribuées sans conteste , que les œuvres conjecturalement placées sous son nom ; à en établir le texte avec tous les soins qu'imposent les exigences légitimes de la critique moderne , et à en faciliter l'intelligence , dans les limites de notre savoir, par quelques notes explicatives et philologiques. Ren- fermée dans ces limites, la tâche assumée requérait un assez long et pénible labeur pour que nous n'ayons pas à nous excuser ici de n'avoir point enrichi notre édition d'une étude littéraire spéciale discutant, ou simplement exposant, le caractère et la valeur , les lumières et les ombres , de l'œuvre que nous publions. On dispensera donc volontiers l'éditeur de ces volumes d'ajouter aux appréciations étrangères sur la valeur poétique de Frois- sart ses impressions et son sentiment personnels. Le mérite nous suffira d'avoir fourni des moyens plus sûrs et plus complets pour constater ou pour rectifier les jugements divers qui jusqu'ici ont été portés sur l'au- teur en général et sur sa poésie en particulier.
Les recherches biographiques n'entraient pas non plus dans nos vues ; ce ne sera qu'incidemment que nous toucherons à ce domaine, si vaillamment abordé par Lacurne de Sainte Palaye, et en dernier lieu si laborieu- sement exploré par notre confrère, le baron Kervyn de Lettenhove. Nous circonscrirons ainsi la matière de cette
INTROBUCTION.
introduction dans les bornes d'un simple exposé biblio- graphique , concernant les diverses pièces contenues dans ces volumes.
A part la Cour de Mai et le Trésor amoureux, dont la paternité reste douteuse , tout le contenu de notre édi- tion est tiré des deux seuls manuscrits qui nous aient été conservés des poésies de Froissart.
Tous les deux appartiennent à la Bibliothèque natio- nale de Paris, où ils portent aujourd'hui les n°^ 830 et 831 du fonds français, après avoir été cotés autrefois respectivement par 7214 et 7215. Ils sont exclusivement consacrés aux productions rimées de Froissart et ont toute l'apparence d'avoir été des exemplaires d'hommage offerts par l'auteur.
L'écriture et l'ornementation sont dans les deux volumes assez uniformes pour pouvoir être considérées comme l'œuvre d'une même officine de calligraphes ; cependant , le deuxième renferme en plus une grande miniature de frontispice. Ils diffèrent, en outre, par le nombre des pièces et par leur ordre de succession, par le système orthographique, et enfin par un petit nombre de variantes dans le choix des mots.
Le ms. 830 (ancien 7214) est le plus riche en ma- tière; il offre tout le contenu de nos deux premiers volumes , à l'exception d'une pastourelle (sur 20) , de deux ballades (sur 40), et de quatre rondelets (sur 107), ensemble 160 vers. Ces pièces se trouvent dans l'autre volume, mais celui-ci, par contre, a en moins les quatre poëmes Horloge amoureux, Bleu chevalier, Débat du che- val et du lévrier , Dit du florin et six pastourelles , ensemble 2710 vers.
INTRODUCTION. :p
Les deux manuscrits ayant été , comme nous le sup- posons, écrits sous les yeux de l'auteur, on voudrait natu- rellement découvrir la raison des différences qu'ils pré- sentent. Mais en ce point , nous serons sobre d'affirma- tions. Le n** 831, le moins complet, est , comme nous le verrons, postérieur en date, et paraît être de provenance anglaise. L'élimination de certaines pièces y a-t-elle été faite intentionnellement , par des motifs tenant à leur sujet et à l'intérêt qu'elles pouvaient, dans l'estimation de l'auteur, offrir au seigneur destinataire du volume ?
On ne saurait se prononcer à cet égard sans vouloir forcer des conjectures. Go que seul nous croyons pou- voir faire remarquer , c'est que le Débat du cheval et du lévrier rappelle les relations de l'auteur avec les sei- gneurs d'Ecosse , que le Dit du florin met en relief certaines autres relations qui pouvaient déplaire au roi Richard ; que les six pastourelles omises sont toutes consacrées à des sujets peu propres à être fort goûtés au-delà du Canal. En outre, il se trouve qu'une des deux ballades que le second ms. présente en propre, traite de la promesse faite au roi Brut relativement au sort futur de l'Angleterre; ce qui pourrait en expliquer l'inser- tion dans l'un des recueils et l'omission dans l'autre.
On ne peut guère admettre que le ms. 831 soit tran- scrit sur le ms. 830 , la disparité d'orthographe et la différence d'ordonnance s'y opposent ; mais on peut , sans trop s'aventurer, attribuer aux deux une source commune plus abondante que chacun d'eux , et , pour le texte , plus rapprochée de 831 , où les règles gram- maticales sont plus strictement observées. Ce qui cou-
"XII INTRODUCTION.
firme cette manière de voir , c'est la rencontre des mêmes erreurs dans les deux versions. Ainsi dans un lai enchâssé dans \q Paradis d'amour, nous nous sommes aperçu qu'il manquait à la copie de Lacurne qui nous a servi pour l'impression , le vers final d'une strophe (t. I, p. 40, V. 1318) ; vérification faite, nous avons con- staté son absence dans les deuxmss., et n'avons pu combler la lacune qu'en recourant au texte du même lai, reproduit dans la série spéciale des Lais amour eus. La faute n'émanait donc pas de l'auteur, mais d'un premier scribe, qui l'a fait commettre à ses successeurs. D'autres petites lacunes sont communes aux deux versions et n'ont pu être comblées.
La supposition d'une communauté d'origine n'est pas compromise, pensons-nous , par une légère différence qui se remarque dans les deux recueils en ce qui con- cerne la succession des pièces. En tenant compte des omissions signalées pour le second , cette différence ne porte que sur les n°^ 8 à 12 des 18 rubriques du ms. 830, qui se suivent , dans le ms. 831 , dans l'ordre suivant : 10 , 11 , 9 , 12 , 8. Cette interversion peut tenir à des circonstances tout à fait insignifiantes, car dans l'un ou l'autre arrangement , la succession des pièces paraît être indépendante de la date de leur composition.
Le ms. 830 renferme 220 feuillets (le dernier en blanc) , à deux colonnes et à 32 vers par colonne. On y lit au commencement :
« A sçavoir est que dedans ce livre sont contenu plui- « seurs trettiés amoureus et de moralité , lesquels ont « été fait , ditté , trettié et ordené par vénérable et dis-
INTRODUCTIOW. KIII
« crête personne , sire Jehan Froissart , prestre , en ce « temps thresorier et chanonne de Chimay et de Lille « en herbes , à l'ayde de Dieu et d'Amours , et de son « sentement , et à la requeste et à la contemplation et « plaisance de pluiseurs haults et nobles seigneurs et « de pluiseurs nobles et vaillans dames, et est ou fu de « nation de la conté de Haynau et de la ville de Valen- « ciennes. » La dernière pièce est suivie de cet explicit : « Explicit la Plaidoirie de la roze et de la violette et « de tous aultres trettiés en devant nommés, fais, dittés « et ordonnés et de son sentement à l'ayde de Dieu et « d'Amours par sire Jehan Froissart, prestre, et en ce « temps que le dit livre il cloy sus l'an de grasce nostre « seignour mille trois cens quatre vingt et treze , • thresorier et chanonne de Cimay et de Lille en « erbes. »
Pour ce qui regarde l'orthographe suivie dans ce ms., nous relèverons avant tout l'inobservance des règles relatives à la déclinaison. Ces règles , bien que parfois malmenées par le poète , sont encore généralement respectées dans le ms. 831 ; mais l'écrivain du ms. 830 n'en tient plus guère compte que pour autant qu'elles affectent la rime. Il se permet ainsi nombre de fois des liai- sons hybrides et choquantes telles que celles-ci : Moult par estait le lieu jolis (p. li lieus jolis), p. 1, v. 51 ; loyal amans (p. loyaus amans),!, 213. Ensuite nous signalons la propension du ms. 830 vers la notation e p. ai (dans fet, tret et sembl.), our p. eur (dans honnour et sembl.), ch p. c et c p. ch, p. ex, chose, escheïr p. cose, esceïr, ci p. chi.
Xrv INTRODUCTION.
et les formes ot, sot, plot, p. eut, seut, pleut, /or p. leur, aurai p. arai.
En dehors de ces variations , qui se rapportent aux particularités d'écriture et de prononciation propres soit au scribe , soit à la contrée du destinataire , la compa- raison des deux textes ne nous a fait rencontrer que très-peu de variantes proprement dites ; toutes sans im- portance. Les plus intéressantes sont consignées dans les notes.
Le ms. 831 (anc. 7215) se compose de 202 feuillets (les 2 derniers en blanc) , à 2 colonnes , chacune forte de 32 vers, comme dans le ma. précédent. On y lit à l'ex- plicit ce qui suit : « Explicit dittiers et traittiers amou- « reus et de moralité, fais, dittés et ordonnés par discret « et vénérable homme sire Jehan Froissart prestre , à « che temps trésorier et chanoine de Cymai et cloy che « dit livre en l'an de grasce nostre signeur M. CGC. « IIII." et XIIII le 12^ jour de may. » Cette date est postérieure d'une année à celle du premier ma- nuscrit.
On sait que Froissart, lors de son dernier voyage en Angleterre (juillet 1394 ), offrit au roi Richard II le recueil de ses poésies. « Javoie de pourveance », dit-il dans le 4® livre des Chroniques (éd. Buchon , t. III, p. 198), « faitescripre,grosser et enluminer et recoeillir « tous les traités amoureux et de moralité que au terme « de trente quatre ans je avoie par la grasce de Dieu « et d'Amour fais et compilés »... « Et voulut voir le « roi le livre que je lui avoie aporté... Il l'ouvrit et « regarda dedans et lui plut très grandement. Et
INTRODUCTION. XT
« plaire bien lui devoit, car il estoit enluminé, escrit « et historié et couvert de vermeil velours à dix « doux d'argent dorés d'or et roses d'or au milieu et « à deux grans fermaux dorés et richement ouvrés « au milieu de rosiers d'or. » (Ib. p. 207. ) Qu'est devenu ce livre ? Nul ne le sait. En admettant qu'il ait été dépouillé, dans la suite, de sa chemise primitive en velours et de ses riches ornements , et qu'il soit devenu le volume qui aujourd'hui porte le n° 831 de la Biblio- thèque nationale , nous n'outrepasserions pas les bornes de la conjecture raisonnable. lia date du 12 mai 1394 , qui , nous l'avons vu , est assignée à la clôture du volume de Paris , s'accorderait assez bien avec celle de sa présentation , qui est le 25 juillet de la même année selon Buchon , de l'année suivante selon le baron Kervyn. La description faite du volume dans le passage cité — enluminé , historié — s'accommode également de cette supposition , et il n'y a que l'inter- prétation, au pied de la lettre, de ce qui y est dit quant au contenu , qui puisse faire difficulté. L'expression TOUS les traités exclut- elle absolument l'identité entre l'exemplaire offert à Richard et celui de la Bibliothèque nationale , auquel il manque , comme nous l'avons observé, un certain nombre de pièces ? Nous ne le pen- sons pas , mais nous n'affirmons rien.
Quoi qu'il en soit , notre manuscrit a des indices qui autorisent à croire qu'il a passé par des mains anglaises. Les feuillets de garde du commencement et de la fin sont couverts d'un griffonnage en écriture cursive et composé de phrases décousues , parmi lesquelles nous
XVI INTRODUCTION.
sommes parvenu à déchiffrer celles-ci : Ce livre est à Richart le gentil fauls conte de Warrewyck. — Cest bien saison de Jaque de Bavière. — Plus lede n'y a Jaque de Baiviere. Plus telle n'y a que Warigny. Nulle si belle de Warigny. — Sans plus la lede Jaque de Glocestre. — Beau prometre et rien doner fait la foie reconforter. . .
Rien ne s'oppose à ce que le volume présenté en 1395 au roi d'Angleterre soit devenu dans la suite la propriété du comte de Warwick et, soit avant ou après ce dernier, celle du mari infidèle de Jaqueline de Bavière, et que l'un ou l'autre de ces possesseurs l'ait transféré en France. M. Kervyn de Lettenhove estime que l'exemplaire de la Bibliothèque nationale est une copie de l'exemplaire royal, faite sous les yeux de Froissart, et probablement offert à la même époque au comte de Warwick, et qu'il est venu en France à l'époque du mariage de Marie d'Angleterre avec Louis XII (i). Nous ne saurions ni appuyer, ni contre- dire cette supposition.
Estienne Pasquier, dans ses Recherches de la France (VII, 5), dit avoir vu dans la bibliothèque du roi Fran- çois un « grand tome » des poésies de Froissart , ainsi intitulé : « Vous devez sçavoir que dans ce livre sont « contenus plusieurs dictiez ou traitez amoureux et de « moralité, lesquels sire Jean Froissart, prestre et cha- « noine de Canay (lisez Cimay) et de la nation de la « comté de Hainaut et de la ville de Valenciennes a fait
(1) Introduction, 1« partie, p. 387 et suiv.
INTRODUCTION. XVII
« dicter et ordonner à l'aide de Dieu et d'Amours, à la « contcmplacion de pluiseurs nobles et vaillans et les « commença à faire sur l'an de grasce 1362 et les cloïst « en l'an de grâce 1394- Ce sont le Paradis d'Amour, « le Temple d'honneur, etc. » Cet intitulé étant con- forme avec celui de notre ms. , on est en droit de considérer celui-ci comme identique avec le volume de Fontainebleau que Pasquier avait eu en mains.
Ce serait inutilement surcharger cette introduction, que de s'y engager dans une analyse de toutes les pièces recueillies dans nos trois volumes ; les chapitres consa- crés à ce sujet par M. Kervyn de Lettenhove , soit dans son « Etude littéraire sur Froissart » (Paris, décembre 1857), soit dans l'Introduction qui précède son édition des Chroniques, et en outre, la notice sur notre auteur, insérée par Dinaux dans ses « Trouvères brabançons , hainuyers, liégeois et namurois » (Bruxelles, 1863, in-8°, p. 462), malgré quelques inexactitudes de détail que nous pourrions y relever, permettent de nous en dis- penser et de nous restreindre, sauf quelques exceptions, à une simple énumération des poëmes, accompagnée de courtes indications historico-littéraires, complétées , s'il y a lieu , dans les notes qui terminent chaque volume.
Dans le Buisson de Jeunesse, v. 443 et suiv. (t. II, p. 14), le poëte s'exprime ainsi :
Voirs est qu'un livret fis jadis Qu'on dist VAmoureus Paradys Et aussi celi de VOrloge, Où grant part de l'art d'amours loge ;
XVIII INTRODUCTIOJV.
Après, YEspmette Amoureuse^ Qui n'est pas à l'oïr ireuse, Et puis Y Amoureuse prison, Qu'en plusours places bien prise on ; Rondeaus, balades, virelais, Grant foison de dis et de lays.
Ce passage, où les quatre poëmes qualifiés de livrets sont énumérés dans un ordre qui paraît être celui de leur succession chronologique, nous a déterminé à commencer notre édition par ces grandes compositions. Le poëte non-seulement nous les présente comme les produits de la première période de sa carrière poétique, mais aussi comme ses produits principaux. Elles rem- plissent à peu près tout le premier tome de notre édition.
1. Paradis d'amour (i). Cette pièce (1723 vers) occupe le premier rang aussi bien dans les deux recueils mss. que dans l'énumération que nous venons de rappeler ; c'est donc , selon toute apparence , le premier trettié composé par Froissart , en tout cas une œuvre de jeu- nesse. Aucune indication ou allusion , cependant , ne permet de lui assigner une date plus précise (2).
C'est une composition allégorique , le récit d'un songe pendant lequel le poëte assailli par le désespoir , grâce à l'appui protecteur de Plaisance et d'Espérance , est introduit au clos du roi Amour et de là dans un vergier délicieux où sa dame, avec des paroles d'encouragement
(i)Dinaux, 1. c, p. 484 ; Kervyn, Étude litt. II, 264 ; Introd. 108.
(2) M. Kervyn , dans Bon Etude littéraire (II , 265), avait pensé qu'elle fut composée à Toccasion des fêtes de Cambray au mois d'avril 1385. Dans Tlntrod. aux Chron., cette hypothèse est abandonnée ; le Paradis y figure parmi les dittiers composés à la cour d'Angleterre,
INTRODUCTION. XIX
amoureux , vient lui poser un chapelet sur la tête. Le récit, composé en vers octosyllabiques, est interrompu par quelques pièces l3Tiques ou de sentiment, savoir : une complainte de l'amant , un virelai , un lai , deux ron- deaux et une ballade. La ballade , une des plus grar cieuses compositions de l'auteur , a pour sujet et pour refrain Sus toutes flours faime la margherite. Cette insertion fait supposer que le Paradis d'amour était destiné à cette Marguerite en chair et en os, qui fut l'objet de la première passion de l'adolescent et qui sera aussi l'héroïne de YEspiviette amoureuse.
Le Paradis damour était connu du poëte anglais Chaucer ; celui-ci en a tiré les premiers vers de son Livre de la Duchesse (composé peu après la mort de la duchesse de Lancastre en 1369) :
I hâve great wonder , by this light , How I live , for day ne night I may not sleepe welnigh nought , I hâve so many an idle thought...
Ces vers répondent au commencement du poëme français :
Je suis de moi en grant merveille Comment je vifa quant tant je veille. . . (i)
(1) Voy. Sandras , Étude sur Chaucer (Paris 1859) , pp. 90 et 295. Saudras remarque , en outre , que Chaucer et Froissart sont les seuls auteurs dans lesquels on trouve le nom A" Enclim'postair donné à l'un des fils du Sommeil (Livre de la Duchesse, v. 166, Paradis d'Amour, V. 28), et il est disposé à l'interpréter par engle (ange) imposteur. Le poëme français étant antérieur à l'autre , le terme Eclympastayre de Chaucer peut être considéré comme une simple reproduction. Quant à l'étymologid du mot, M. Hertzberg, dans une revue «ritique des tra-
XX INTRODUCTION.
2. L'Horloge amoureus (i) , poëme didactique de 1174 vers décasyllabiques, a pour but de démontrer les analogies qui se laissent découvrir entre le mécanisme et le jeu compliqué d'une horloge et les états, sensations et mouvements d'une âme subjuguée par l'amour (2). Cette pièce , précieux échantillon de la poésie allé- gorique et artificielle à laquelle s'était attachée la mode du temps , ne se rencontre que dans le ms. 830. Le poëte se complaît à démontrer comme quoi la caisse représente le cœur de l'amoureux ; que la pre- mière roue , mise en mouvement par le plomb et la corde , c'est Désir éveillé par Beauté et Plaisance ; que la seconde roue répond à Atemprance , le foliot à Paour , le dyal à Doulc Penser , le fuiselet à Pour- veance , les 24 brochettes à 24 autres vertus , etc. etc.
vaux modernes sur Chaucer , insérée dans le JahrhucJifUr engl. and rom. Literatur , t. VIII , pp. 129-169 (1863) , repousse l'avis de M. Sandras et suppose plutôt un type grec (IxiuTDjri^s ou syx«^Ù7tT>3s). Un travail plus récent de M. B. Ten Brink, intitulé : Chaucer. Studien zur Geschichte seinerEntwicklung und zur Chronologie seiner Schrif- ten, I.Theil (Miinster, 1870), p. 11, touche également à ce problème ; l'auteur voit dans Eclympastayre une combinaison des deux noms Icelos et Phobetor , attribués à un des fils du Sommeil d'après Ovide , Métam. XI, 640; Icelonphobetora aurait été estropié en Icelonpastora, d'où Eclympastayre. Ces trois étymologies du nom bizarre donné par Froissart à un des personnages accessoires du Paradis d'Amour, nous étaient inconnues, quand nous avons modestement hasardé la nôtre dans la note relative au vers en question (t. I , p. 364).
(i) Dinaux, p. 482 ; Kervyn , Étude , II , 264 ; Introd. , p. 111.
(t) Que la façon de li , selon m'entente ,
D'un vrai amant tout le fait représente
Et de loyal amour les circonstances (vv. 29-31).
INTRODUCTION. XXI
A chaque repos, dans cette longue et subtile démonstra- tion , le poëte s'adresse à sa dame pour constater sur lui-môme la vérité de ce qu'il avance (i), et pour la dis- poser en conséquence. D'ailleurs , la tâche qu'il pour- suit lui a été inspirée par sa dame ,
« Qui m'a donné senteraent et voloir
De remoustrer comment amours me mainne » (v. 44-45).
Les parties les plus curieuses de la pièce sont les paragraphes consacrés à la description technique de l'horloge mécanique (s).
3. L'EspiNETTE AMOUREUSE (4192 vers) (3) est la plus connue , la plus citée et aussi la plus attrayante des grandes compositions poétiques de Froissart. C'est la description de son enfance et de sa jeunesse, le récit de ses premières expériences en amour , le tableau vi- vant des joies et des douleurs, des soûlas et des poiyitures que lui a fait éprouver sa passion pour cette beauté qu'il surprit un jour lisant dans Cléomadès , et qui devint la précieuse marguerite que dorénavant il aimera sur toutes fleurs. On peut discuter sur le point de savoir
(i) Je qui sui tous sougis en leur demainne ,
Loing de joïr , diseteus de merci , Di que je sui démenés tout ensi A la façon proprement de l'orloge (v. 46).
(2) VOrloge amoureux est cité en ces termes par Martin Le Franc, l'auteur du Champion des dames :
Lis souvent maistre Jean Froissart En son livre et en son traitié De VOrloge amoureux où Tart De sage amour est bien traictië.
(3) Dinaux , p. 487 ; Kervyn , Étude, II , 277 ; Introd. , p. 107. TOM. III. b
XXII INTRODUCTION.
jusqu'à quel point les épisodes divers , les détails nom- breux , disséminés dans YEspinette , peuvent être rapportés aux incidents de la vie réelle de l'auteur ; pour notre part , bien que le poëme soit mêlé de parti- cularités purement fictives , nous jugeons qu'il repré- sente un faisceau de souvenirs personnels et que l'on est parfaitement en droit d'en faire en quelque sorte le fond de la biographie du poëte. Celui-ci , d'ailleurs , nous y autorise lui-même en ces mots :
Nompourquant , dedens ce dittier ,
Mon fait tout plain et tout entier ,
Qui sus Testât d'amours se traite ,
La vérité en ert retraite ,
Et tout pour l'amour de ma dame ,
Que Diex gart et de corps et d'ame! (Vers 109-112.)
Les pièces lyriques interrompant la narration sont au nombre de quatorze ( parmi lesquelles une com- plainte de 800 vers) et absorbent près d'un tiers du dit- tier. Pour le titre donné à ce dernier , voyez ma note sur les vers 386 et suivants.
L'époque de la composition du poëme reste incer- taine. Les vers 794-5 font entendre que, lors de sa com- position, l'auteur avait déjà esté à Narhonne et chercié (parcouru) la France et Avignon, et plus loin en affir- mant que jamais il n'a rencontré de plus belle que celle qui lui inspira son dittier, le poëte ajoute (v. 842) : Si ai je esté en pluiseurs lieus.
Ces voyages, faut-il les placer antérieurement à l'épisode du récit qui donne lieu à ces observations, ou antérieurement à la rédaction du poëme ?
INTRODUCTION. XXIII
On peut résoudre la question clans les deux sens. Dans le Buisson de Jeunesse, Froissart mentionne parmi ses bienfaiteurs
Charles, le noble roy do France, Grans biens me fist en mon enfance ;
ces vers pourraient être invoqués en faveur de la sup- position que l'auteur a vu la France avant les événe- ments racontés dans YEspinette, donc avant le premier départ pour l'Angleterre, que M. Kervyn, avec raison, place en 1356 ; la citation des voyages à Narbonne et à Avignon ne fournirait ainsi aucune base pour fixer d'une manière précisela date de notre dittier. Mais la citation qui nous occupe, telle qu'elle est formulée, peut très-na- turellement aussi être rapportée aux années qui s'écou- lèrent entre la composition du poëme et les faits qu'il rappelle. M. Kervyn, combinant ingénieusement quel- ques données des Chroniques, est amené à placer sous l'année 1360 un voyage de Froissart à Avignon. VEspinette serait, sur cette prémisse, postérieure à cette date. Le savant biographe belge , d'autre part , n'hésite pas à la placer, comme le Paradis d'amoiir et XOrloge amoureus , au nombre des dittiers dont Frois- sart servait la reine Philippe pendant son deuxième séjour à la cour de celle-ci, mais il ne précise pas davan- tage. Nous serions plus porté à croire qu'elle a été écrite avant son deuxième passage en Angleterre, et sous l'impression fraîche des aventures qu'elle retrace. A plusieurs reprises, en rappelant la flamme qui le consumait, il fait la remarque que, malgré ses revers, il la sent encore toujours :
XXIV INTRODUCTION.
Encor en cel esbat je vif
Et y morrai et rendrai ame (828-29),..
Et sui encor près dou sentir
Sans moi de noient alentir (3065-66).
Les vers de la fin dénotent également un homme dont les blessures ne sont pas encore cicatrisées :
Car nuls plus poure de merci , Que je suis ne demeure ci ;.. Et quant il plaira à ma dame Que j'aie aussi grant qu'une dragme De confort , adont resjoïs Serai de ce do7it ne joïs , Ains languis en vie eûreuse Dedans l'Espinette amoureuse.
D'ailleurs le poëme est destiné , et a sans doute été présenté , à celle qui en fait le principal sujet.
La vérité en ert retraite ,
Et tout pour l'amour de ma dame (113).
Avant d'entamer le lai final,
Un lay , ouquel je voeil trettier Une grant part de tous mes fès ,
il invoque l'assistance de Dieu pour qu'il soit fait de manière à être approuvé de sa dame :
Qu'il vous plaise , ma dame chiere !
Enfin , dans le passage consacré à la reine d'Angle- terre et au congé qu'il a pris de cette dame qui le tenait en ce pais (v. 3122-3144) , l'auteur ne glisse pas le moindre petit trait qui insinue que son poëme soit écrit à l'adresse de cette auguste protectrice.
INTRODUCTION. XXT
En résumé, notre impression est que , si les voyages rappelés au v. 791 ont eu lieu en 1360, \Espinelte a été composée immédiatement après son retour à Valen- ciennes et avant son départ pour l'Angleterre, qui eut lieu dans le courant de 1361 . Cette date, à la vérité, ne concorde pas avec celle qui est assignée, dans l'intitulé d'un des manuscrits de Paris, au commencement de la carrière poétique de Froissart , savoir l'an 1362 , mais on sait que celui-ci n'avait pas la mémoire très-fidèle dans toutes ses indications chronologiques, et d'ailleurs, en disant qu'en 1394 ou 1395 il comptait déjà 34 ans dans la carrière poétique (voy. plus haut p. xiv) , il vient lui-même corroborer notre conjecture.
IV. La Prison amoureuse (i). Cette composition oifre cela de remarquable qu'elle est mêlée de prose ; une dou- zaine de lettres échangées entre l'auteur et un person- nage fictif viennent successivement interrompre le récit poétique. Les épisodes épiques et les morceaux de sen- timent (ballades, lais, etc. ) ne font non plus défaut , et le tout ressemble fort à une pièce de marqueterie où le poëte voulait faire briller son talent dans tous les genres littéraires. Comme la Prison amoureuse est une des productions les plus importantes de Froissart (3899 vers et 20 i/2 pages de prose) et peut-être la moins connue (2), nous en donnons ci-après un sommaire très -succinct.
Après avoir vanté la fidélité dans le service dû au seigneur terrien comme au seigneur Amours (v. 1-36) , l'auteur démontre le profit qu'il y a autant à bien servir
(i) Kervyu , Étude , II , 269 ; Introd. p. 265.
(2) Ea effet, elle n'a jamais été imprimée ni en entier, ni par fragments.
XXVI INTRODUCTION.
qu'à bien rémunérer les services, par des exemples tirés de l'histoire d'Alexandre et du roi de Bohême , le héros de Crécy (37-115). — Il se propose donc de persévérer dans le culte voué à sa dame en dépit de tous les mé- comptes passés et futurs ; il espère que le dieu d'Amour le pourvoira du talent nécessaire pour composer un dit- tier qui puisse plaire aux amoureuses gens et à la dame « pour quele amour » il l'a empris (116-272). — Après ces préliminaires, l'auteur introduit un virelai, composé à l'adresse de sa dame et nous raconte le peu de succès qu'il en obtint à l'occasion d'une fête dont la description l'amène à rappeler aussi celles auxquelles il assista (en 1368) chez le comte de Savoie lors du mariage de Lionel, fils d'Edouard III , avec la fille de Galéas Visconti de Milan. Le virelai du poëte est chanté à la fête, mais il en provoque un autre, de la composition de la dame, qui ne répond nullement aux sentiments exprimés dans le premier (273-460). — Dépit et résignation (461-608). — Au milieu des humiliations que l'amour lui prodigue, l'auteur a la bonne chance de trouver un ouhli , une bienfaisante et consolante distraction. Une lettre, qui lui est transmise par un anonyme signant Rose, lequel le prie de le conseiller dans ses difficultés amoureuses, va le lancer dans un échange d'épîtres et de communi- cations en prose et en vers, qui feront le principal sujet du dittier. La première lettre de Rose était accompagnée d'une ballade (713-736). — Première réponse du poëte (p. 234) ; il conseille entr'autres à Rose d'écrire à sa belle une déclaration formelle, soit en prose ou en vers. Cette réponse est également accompagnée d'une ballade
INTRODUCTION. XXYII
(765-785). — Suivent quelques réflexions sur ses nou- velles relations et sur la devise et le nom qu'il va devoir choisir pour sa correspondance avec Rose ; il se décide à signer dorénavant du nom deFlos (la première réponse ne portait pas de signature) et à prendre pour devise ou pour cachet la marguerite (899). — Deuxième lettre de Rose (p. 242) ; remerciments, communication de la mis- sive qu'il a écrite à sa dame, et annonce des bons effets qu'elle a produits ; elle est accompagnée d'un virelai (vv. 934-962). — Deuxième réponse du poëte (p. 246), suivie également d'un virelai (vv. 1011-1042). — Après l'expédition do cette réponse, l'auteur a eu la chance de rencontrer, à l'occasion d'une partie de chasse, la dame de sa pensée , et il fait de cette rencontre un charmant épisode de son poëme. La dame et ses compagnes par- viennent à lui escamoter les deux lettres de Rose qu'il portait dans son aloyère, et il en résulte une lutte fort plaisante entre les dames et le poëte ; celui-ci se voit réduit à consentir à une transaction par laquelle on lui rendra les lettres à condition de faire abandon des poëmes attachés aux deux lettres. Le plaisir qu'il ressent de cette aventure lui inspire le virelai des w. 1215-43. Troisième lettre de Rose (p. 255) , par laquelle il demande un petit dittié amoureus. Flos se rend à cette prière, se met à dittier l'histoire merveilleuse de Pyno- teûs et Neptisphelé (vv. 1315-1988) et la joint à sa réponse (p. 278). — Il se passe dès lors un assez long intervalle, avant que Rose ne donne signe de vie ; Flos en profite pour composer trois ballades (2036-21 13) et un lai (2142). Les trois premières strophes de ce lai étaient
XX.VIII INTRODUCTION.
seules achevées, quand enfin il lui arrive une quatrième lettre de son ami (p. 286), accompagnée d'un coffret ren- fermant « un bel et plaisant livre , envolepé de camou- cas. » Ce livre était un long poëme de la composition de Rose, que celui-ci soumet au jugement éclairé de son correspondant. C'est un songe allégorique, qui occupe dans le dittié de la Prison amoureuse les vv. 2252- 3420, et dont voici la substance :
Au printemps de l'année 1371, l'auteur voit arriver devant sa couche trois femmes éplorées , venant invoquer son assistance ; ce sont Justice, Pitié et Raison, déshéritées et persécutées par Orgueil. L'auteur accueille leur prière et consulte ses amis (Honneur, Prouesse, Hardement, etc.) au sujet de la guerre qu'il s'agit d'entreprendre contre Orgueil. Tous Vy encouragent et promettent leur concours , sauf Avis , qui conseille de ne rien faire sans s'être assuré au préalable de l'aide de sa mère Atem- prance. Ce conseil est repoussé ; aussi Avis , dès le début de l'expédition, apercevant sa mère dans les rangs ennemis , aban- donne-t-il la cause des trois sœurs pour passer à l'ennemi. Pré- paratifs de la lutte; puis bataille « felenesseet dure ». Après quel- ques succès remportés d'abord, les retards de Désir qui comman- dait la réserve , font finalement tourner la chance à l'avantage d'Orgueil. Le poète est fait prisonnier et confiné dans une grosse tour,n où moult songneusement le garde dame Atemprance, la sage. » Dans ses accès de tristesse , cette bonne garde , aidée de ses deux filles , Connaissance et Espérance , et de ses deux fils, Avis et Souvenir, lui prodigue ses consolations. Le prison- nier adresse à sa dame une lettre, qu'il confie aux soins de Sou- venir et à laquelle il joint une complainte de moralité (9 stro- phes de 16 vers), qui, par son sujet, pourrait fort bien s'intituler « le Lion captif » . La dame envoie en retour une lettre , un annelet dor et deux virelais, qui, avec les bons encouragements
INTRODUCTION. XXIX
de Souvenir , soutiennent l'infortuné prisonnier jusqu'à ce qu'enfin le secours arrive , que l'aigle avole pour délivrer son frère le lion. Au moment où ses gardes lui annocent cette bonne nouvelle, l'auteur s'éveille.
Une seconde lettre (p. 323) de Rose accompagnait le livret qui contenait son songe.
Flos répond par une interprétation amoureuse du songe composé par son ami , ainsi que de son propre dittié sur Pynoteûs et Neptisphelé. En même temps il lui transmet les' trois ballades mentionnées plus haut. Cette expédition faite , il achève le lai qu'il avait commencé avant la réception du livret de Rose. Il l'avait à peine terminé, qu'un messager lui apporte la sixième missive (p. 337) de son ami, avec laquelle se trouvait une ballade composée par la dame de celui-ci (3719-37). Rose y exprime le désir « que toutes lettres , « trettiés , balades , virelais qu'ils se sont envoyet l'un « l'autre, il voeille rassembler et mettre en un volume « par manière de livret , et cheli donner nom par quoy « on le congnoisse. » Flos réfléchit sur cette proposition et se décide à l'accomplir et à nommer le recueil projeté : La Prison amoureuse.
Dans une septième et dernière lettre (elle est accom- pagnée d'un virelai), Rose, pour obtempérer à un désir exprimé par sa dame, engage son ami à compléter son exposition de l'histoire de Pynoteûs et Neptisphelé en s'attachant plus particulièrement sur la signification d'un de ses épisodes : Phaëton priant son père Phébus de lui confier son char (p. 340). Flos se prête à ce vœu ; il en fait l'objet de sa réponse (p. 342), où il s'explique
XXX INTRODUCTION.
aussi sur le nom du recueil que Rose lui a demandé et qu'il fait partir en même temps que. la lettre. Le poëte termine par le souhait qu'après avoir mis
/ Son cœur, s'amour et sa saison
Tant qu'en Y Amoureuse Prison
Faire et ditter, soit rime ou prose, / Ou nom de sa dame et de Rose,
il obtienne de l'une et de l'autre la paie euioireuse qu'il en attend.
Le sommaire ci-dessus, si aride qu'il soit, fait entre- voir la variété des sujets, des situations et des formes poétiques qui se succèdent dans la Prison amoureuse. L'intercalation d'une correspondance épistolaire en prose y ajouté un attrait de plus. Enfin , même l'histo- rien pourra y relever quelques éléments dignes de son attention. Si les détails rapportés au début sur la mort héroïque du roi de Bohême n'ajoutent rien au récit cor- respondant des Chroniques , par contre , on n'aura pas de peine à voir dans le dittié de Rose, qui traite de la guerre livrée à Orgueil en 1371 (la date y est énoncée en toutes lettres) et de l'emprisonnement de celui qui l'avait entreprise dans l'intérêt de Justice, Pitié et Rai- son, à y voir, disons-nous, d'un bout à l'autre, un enchaînement d'allusions 'à la bataille de Bastweiler et aux conséquences qu'elle eut pour le duc de Brabant, Wenceslas de Luxembourg, le lion de Brabant, délivré de sa tour par Y aigle avolé de l'Empire. On verra par nos notes que notre poëme, tout allégorique qu'il est, peut utilement compléter d'autres récits sur cet événement
INTRODUCTION. XXXI
mémorable. Une pastourelle (i) est également consa- crée au souvenir do la délivrance du prisonnier de Nideggen; elle prouve, comme l'épisode en question, de quollo affection Froissart entourait son protecteur.
On a jusqu'ici laissé dans une ombre imméritée la pièce qui nous occupe ; elle n'est inférieure en rien à celles dont les biographes et les critiques littéraires ont donné l'analyse et multiplié les extraits. Seule , parmi les grands traités du poëte , elle a échappé à l'impression. Dinaux la passe tout à fait sous silence , bien qu'il ait eu les manuscrits en mains. M. le baron Kervyn s'en occupe à la p. 265 de son Introduction , où nous lisons ce qui suit : « Nous ignorons si Froissart avait « promis à Wenceslas la victoire sur le duc de Gueldre ; « mais nous savons qu'il porta le baume de ses modula- « tions cadencées sur des plaies encore saignantes. Tel « fut l'objet de son poëme de la Prison amoureuse , où « il intercale quelques épîtres en prose et où il mélc, « parait-il, à ses propres vers ceux du duc deBrabant. « Il est facile de reconnaître la puissante médiation de « Charles IV dans les vers où Wenceslas s'exprime en « ces termes :
« Cil qui me tiennent sus foi « Pour prisonnier... « Auront de li si grant effroi « Qu'il me deli verront , je croi. »
Le savant biographe aurait pu trouver une allusion
(i)T. II, p. 316.
XXXII INTRODUCTION.
bien plus directe à l'espoir fondé par le captif de Nideg- gen sur l'aigle impériale , dans les vers suivants de la même complainte, adressés par le lion aux animaux de la forêt :
Faites tost ma prise à savoir
Au roi des oisiaus ; chils pour voir
A bien la force et le pooir
De vous défendre... (t. 1, p. 312).
On peut fort bien admettre que le poëte ait voulu, dans le personnage de Rose , honorer le prince auquel il avait tant d'obligations, mais il nous semble trop hardi de considérer les pièces diverses qui sont attribuées dans le poëme au correspondant de Flos, comme les produc- tions réelles de Wenceslas. S'il fallait voir dans ces attributions autre chose qu'une fiction (i), la conséquence nous forcerait de trouver aussi dans la Prison amou- reuse des poésies de la duchesse de Brabant. Nous ne les envisageons donc pour notre part que comme des gracieusetés d'un poëte reconnaissant à l'égard de ses bienfaiteurs. M. Paulin Paris va plus loin ; il insinue que la Prison amoureuse pourrait bien être identique avec le fameux roman de Méliador , mentionné , tant par Froissart le chroniqueur que par Froissart le poëte , comme une de ses compositions dans laquelle il avait enclos
(i) Il est importaat de noter que les deux ballades et les deux vire- lais intercalés dans la Prison et attribués par le poëte soit à Rose ou à la dame de celui-ci, sont i-épétés dans le recueil spécial des ballades et virelais composés par Froissart.
INTRODUCTION. XXXIII
Toutes les chançons que jadis , Dont l'ame soit en paradis , Que fist le bon duc de Braibant Winceslas dont on parla tant.
Cette opinion est insoutenable. Sans alléguer d'autres raisons , et sans insister sur rabscnec absolue du nom de Mëliador ou de sa qualification de « chevalier au soleil d'or )) , dans toute l'étendue de la Prison amoureuse , nous ne ferons valoir qu'un seul argument contre la con- jecture de l'académicien français. Froissart dit positi- vement du poëme par la lecture duquel il charmait les soirées du comte de Foix , que tout en ayant été fait a la requête du duc de Brabant , celui-ci ne le veïst oncques (i) , tandis qu'il est avéré par le passage cité plus haut que la Prison amoureuse a été composée antérieurement au Buisson de jeunesse , environ dix ans avant la mort du duc , et qu'il ressort de l'épilogue de la Prison que celle-ci a été transmise à Rose , sous lequel nom se cache dans l'esprit du poëte , on ne sau- rait en douter, l'infortuné vaincu de Bastweiler.
Pour traiter finalement de la date à assigner à notre poëme , nous dirons que tout concourt pour le placer entre la délivrance de Wenceslas et la rédaction du Buisson , donc entre 1372 et 1373.
V. Le Bleu chevalier est une complainte de 126 stro- phes qui ne se trouve que dans le ms. 830 (i). Elle a pour objet un chevalier malheureux en amour , rencontré et
(i) Dit dou florin, t. 307.
(ï) Dinaux, 1, c. p. 520, en a fait l'analyse.
XXXIV INTRODUCTION.
consolé par lauteur. Sandras {Étude sur Chaucei", p. 80) observe : « Entre la Comjilainte du chevalier noir et « le dit du Bleu chevalier de Froissart , outre l'analogie « du titre, il existe une parfaite ressemblance. La date « des compositions poétiques de notre chroniqueur est « loin d'être fixée, ce qui commande une grande réserve « sur la question de priorité. D'ailleurs aucun des deux « poëmes ne mérite un examen sérieux. » Nous réser- vons aux critiques l'appréciation du jugement un peu brusque porté par Sandras sur la valeur des deux pièces mises en comparaison, mais nous tenons à rapporter que M. Ten Brink, dans son travail sur Chaucer, cité plus haut, s'inscrit en faux contre la prétendue parfaite res- remblance entre les deux complaintes (i).
VI. Le Buisson de Jeunesse (5438 vers) (2). Le fond de cette lourde composition est le récit d'un songe, dans lequel l'auteur, malgré ses cheveux grisonnants, s'est vu ravi en pleine jeunesse et gratifié des plus délicieuses jouissances d'une existence réchauffée aux rayons d'un
(i) Pour confirmer son assertion, M. Ten Brink donne à l'appendice de son livre (qui a paru postérieurement à l'impression de notre tome P"") la plus grande partie du poëme de Froissart. Nous ne savons s'il a transcrit lui-même le texte du ms. de Paris, ou s'il a eu recours à un intermédiaire ; toujours est-il que le plus grand nombre des erreurs qu'il signale comme telles en marge de son texte, et qu'il a redressées dans ce dernier, ne sont nullement imputables au ms., mais à la copie dont il s'est servi, ou plutôt à l'écriture peu claire du copiste. Nous n'avons rencontré , dans le manuscrit , aucun passage à redresser ; toutefois , nous accepterons , pour la clarté du sens , au V. 444 , la correction introduite par le savant allemand : que la dame i sera p. que la dame sera.
(2) Dinaux, p. 499; Kervyn, Introd. p. 266.
INTRODUCTION. XXXV
amour pur et profond. Ce récit commence au vers 838. Ce qui précède forme l'introduction, mais une introduc- tion assez complexe, car elle se compose d'abord d'une suite de réflexions justifiant la détermination prise par l'auteur de reprendre sa carrière poétique, puis d'un colloque entre l'auteur et sa conscience (personnifiée sous le nom de Philosophie), exposant les circonstances qui ont provoqué le songe , sujet principal du poëme. Une analyse rapide de cette partie préliminaire nous a semblé utile pour écarter ou rectifier quelques asser- tions biographiques auxquelles elle a donné lieu. ■ « Tant que j'en ai sens et mémoire » , dit le poëte , « il me tarde de remémorer l'aventure
« Comment ou Buisson de Jonece « Fui jadis et par quel adrece.
« D'ailleurs , si je cessais de remoustrer les sensa- « tiens que j'ai éprouvées dans le cours de ma vie et que « j'éprouve encore , et si je me détournais de faire « heaus dittiers, je commettrais envers Nature, qui m'a « si heureusement doué , une coupable ingratitude. » Cette réflexion l'amène à rappeler une autre époque de sa vie, où honteux de sa vocation poétique et cédant aux suggestions des intérêts matériels , il offendi Nature , et commit , à son grand détriment , le méfait de se mettre en la marchandise (94). Ce souvenir pénible le poursuit encore toujours et le fortifie dans la résolution prise de persévérer dans le métier pour lequel « il est fait ». Dans cette disposition, il se prévaut de l'exemple
XXXVI INTRODUCTION.
des Romains, qui durent leur puissance et leur grandeur au louable usage de faire suivre aux enfants la direction tracée par leur inclination naturelle. Au surplus , faire tarir la source de ses inspirations, renoncer à la poésie, ne serait-ce pas éloigner de lui les généreux bienfai- teurs qui l'ont soutenu et libéralement récompensé jus- qu'ici, et l'exposer au reproche bien légitime de l'ingrati- tude? « En avant donc , à l'œuvre ! tu en as et les « moyens, et le loisir » ; tel est le langage par lequel une voix intérieure, qu'il évoque sous l'appellation de dame Philosophie, vient l'arracher à toute hésitation. Il est vrai qu'à ce pressant appel, il est tenté d'opposer l'éloi- gnement qu'éprouvent pour les poètes les grands de la terre, livrés qu'ils sont à la sordide cupidité « des rece- veurs et des bailleurs » , et faisant meilleur accueil aux prêteurs d'argent [marcheans et couletiers) qu'aux ménes- trels. Mais Philosophie insiste. « Ne m'irrite pas » , dit- elle, « par ta résistance, tu pourrais bien t'en repentir. « Nomme moi donc les seigneurs qui dans le passé t'ont « accordé leur protection ; crois-moi, leurs héritiers en « prendront volontiers exemple (229). » Le poëte y consent et cite par leur nom les nobles mécènes qu'il a rencontrés dans tout le cours de sa carrière , en Angle- terre , en France , en Ecosse , en Italie , en Brabant et en Hainaut, et dont plusieurs lui ont conservé leur ami- tié (230-375).
Cette énumération , toutefois , loin de le rendre plus accessible aux exhortations renouvelées de Philosophie, le rejette dans de sombres pensées. Traversé tout à coup par la conscience d'autres devoirs , il s'écrie :
INTRODUCTION. XXXVII
« Laissiés moi dont penser ù. lame , J'ai eii moult de vainne gloire ; C'est bien eure de ce temps cloire Et de crier à Dieu merci Qui m'a amené jusqu'à ci. »
« Non pas, » réplique Philosophie, « ne renonce pas « si tôt aux affections et aux jouissances de ce monde « et considère surtout
a Que c'est grant chose do loenge ;
« souviens-toi des héros de l'antiquité , qui ont sacrifié « à la gloire leurs plus chers intérêts ; n'oublie pas « qu'une grande part de leur célébrité retombe sur ceux « qui ont retracé leurs exploits , sur les registreurs de a leurs hauts faits. Doux ami, je te conseille ,
« Ce que Nature à mis en toi
« Remoustre le de toutes pars » (v. 427).
Le poëte ne repousse pas absolument le chastoi de Philosopliie , mais il objecte la difficulté de trouver un sujet.
« Que pourai je de nouvel dire?
« Vivant en plein repos , et fatigué de voyager (i) ,
« De quoi me pourai je esvillier « Qui soit plaisant et proufitable « Au Hre et l'oïr delitable ?
« Quand , dans de tout autres conditions d'existence,
(i) Je qui repose
Et qui resBODgne travillier. TOM. m. c
XXX Vm INTRODUCTION.
« je composai les poèmes qui ont fondé ma réputation , « la matière affluait sous ma plume ; j 'étais alors
« Toutes norvelletés sentans. » « Mais ma position n'est plus la même ;
« Or voi je changié mon afaire
« En aultre ordenance nouvelle (459). »
Philosophie combat ces scrupules. « Si le présent te fait défaut, eh bien chante le passé,
« Il ne t'est mie si lontains , « Ne ta si frois ne si estains « Que mémoire ne t'en reviegne. »
« Et si la ressource du passé venait aussi à faillir , je « vais te dire ce que tu feras. Va retirer de son coffre « le portrait de ta maîtresse, que tu y laisses moisir « depuis dix ans ; jettes-y quelques regards et, crois moi, « l'inspiration te reviendra d'abondance. »
Le poète fit ainsi; l'image le ranima d'un souffle vivi- fiant et le ravit
En un penser fresc et nouvel ,
qui se traduit aussitôt par un joyeux virelai (563). Les souvenirs « dou temps passé et de ses fès » le réchauffent à tel point , que le voilà de nouveau sous i'empire de la douce flamme qui avait illuminé sa jeu- nesse. Subjugué irrésistiblement par la vue de sa belle, comme Achille fut un jour mortellement frappé par les
INTRODUCTION. XXXIX
yeux de Polixène (ici s'intercale , vv. 625-714, le récit détaillé de ces illustres amours), il est prêt à
Rentrer encor en tel estour Et prendre son certain retour Parmi joneco et tous ses plains.
« Mais hélas ! » se dit-il, «jeunesse ne se recouvre pas, etla fontaine de Jouvence n'est qu'un vain mythe ; je n'ai pas encore pu rencontrer un seul mortel qui ait bu de cette onde miraculeuse et cependant je compte trente- cinq ans d'existence. »
Cette mention de son âge inspire au poëte quelques pieuses pensées sur la vie à venir et le jugement dernier, après quoi il aborde enfin la matière amoureuse qui fait l'objet de son dittier et raconte les merveilles qu'absorbé tout entier par les souvenirs de la vie passée , il a vues et éprouvées
La trentième nuit de novembre, Uan mil trois cent treize et soissante.
C'est comme p^^iHl^èffet d'un remords de conscience , qu'après avoir déroulé quelques milliers de vers sur des sujets, en effet, peu profitables à la perfection chrétienne, le curé de Lestines terminera son oeuvre par des réflexions dévotes sur le péché et le salut éternel ; qu'il la couronnera par un lay en l'honneur de la Vierge et de ' la loi nouvelle apportée par son Fils.
De l'ensemble de l'introduction du Buisson , il nous semble résulter à l'évidence que Froissart a composé son poëme au début de sa carrière sacerdotale. Sa nouvelle
XL INTRODUCTION.
situation devait naturellement éveiller en lui quelque hésitation à continuer la culture de cette science « qui se nomme, entre les amoureuses gens et les nobles, li mes- tiers gens. » Relégué désormais dans le silence d'une cure de village , rassuré quant aux exigences de la vie matérielle, il pouvait se sentir sinon obligé , du moins disposé à renoncer à la profession de chanter l'amour , ses joies et ses tourments. Mais l'instinct naturel , la voix intérieure , l'emportent sur les suggestions de la froide raison ; l'ancien poursuivant de Marguerite , tout prêtre qu'il est , se retrempe au souvenir du passé et redevient ditteur. Toutefois , pour apaiser les scru- pules de sa propre conscience ou le blâme du public , que pourrait choquer l'alliance du gai savoir avec le ser- vice de l'autel , il mêlera par intervalles , aux accents de la fougue amoureuse, quelques paroles dictées par la foi du chrétien.
Le Buisson de jeunesse a été composé sous l'impres- sion fraîche des événements qu'il raconte et auxquels l'auteur lui-même, nous l'avons vu, assigne pour date la nuit du 30 novembre 1373. A cette époque l'auteur avait, dit-il (v.794) , environ 35 ans d'âge :
Si ai je en ce monde arresté
Trente cinq ans , peu plus , peu mains ,
Dont j'en lo Dieu à jointes mains.
Cette donnée s'accorde peu avec le millésime 1333, sous lequel M. Kervyn de Lettenhove, dans son Intro- duction (p. 15) , sur la foi d'un passage des Chroniques
INTRODUCTIOîl. XLI
(éd. du Panthéon, t. II, p. 601) (i), place la naissance de Froissart ; d'autre part , en profitant modérément du peuplus joint au chiffre 35 dans les vers cités, elle nous ramène à la date de 1337 , généralement adoptée par les biographes et par M. Kervyn lui-même lors de la rédaction de son Étude littéraire. Entre ces deux dates, la probabilité penche pour la seconde, non-seulement à cause de la donnée numérique du Buisson, mais encore, et surtout , à cause d'un passage des Chroniques (éd. Buchon,t. III, p. 333) où l'auteur fait concorder l'année 1361 avec la 24" de son âge.
L'introduction du Buisson nous révèle un autre détail biographique : c'est que dans son jeune âge (v. 70) il est arrivé à l'auteur de sacrifier , pendant un certain temps, les lettres à la marchandise, c'est-à-dire au com- merce. Cependant elle ne renferme rien qui permette de préciser davantage cette époque néfaste de sa carrière, où il a eu le tort d'avoir fait fi de cette vérité :
Que mieux vault science qu'argons (v. 85).
Pour notre part, nous serions porté à la placer à la suite de l'insuccès de ses premières amours , à attribuer les voyages en France, mentionnés dans VFspinette, à des intérêts commerciaux, et à considérer VFspinette comme la première œuvre par laquelle l'auteur marqua son retour à sa véritable vocation.
M. Paulin Paris , dans ses Nouvelles recherches
(\) Ce passage où l'on lit : < Sur Tan de grâce 1390 j'avoie 57 ans t , n'est pas dans tous les mss., et peut d'ailleurs fort bien être l'effet d'un lapsus calami : Ivij p. liij.
XLII INTRODUCTION.
sur la vie et les ouvrages de Froissart (i), en s'appuyant sur le texte du préambule qui nous occupe , a cherclié à démontrer que ce fut après son retour d'Italie et de Brabant que Froissart se fit admettre, à Valenciennes , dans le corps des couletiers ; puis revenu à ses études historiques , le besoin de se procurer les moyens de s'y consacrer entièrement , l'aurait fait demander les ordres. Sans insister sur le v. 70 : « En ji'onece me vint cils flueves », cette thèse est insoutenable pour diverses raisons.
D'abord, pour quiconque lit avec attention le dialogue fictif entre le poëte et dame Philosophie , reconnaîtra que les exhortations de cette dernière ne tendent pas à rendre Froissart à ses explorations historiques, mais à sa vocation poétique , à l'exercice du mestier gent.
Ensuite , si les paroles de Philosophie , dans l'esprit du poëte, avaient pour but de l'arracher à sa profession de coul etier ; si , en outre , comme l'admet M. Paris , il avait exercé cette profession depuis son retour en Hainaut jusqu'au moment où Philosophie vint lui rap- peler sa vraie vocation et , par ses conseils, lui inspirer le Buisson de jeunesse composé en 1373 , il faudrait faire coïncider avec l'exercice du couletage , la compo- sition non-seulement du lai sur la mort de la reine d'Angleterre , mais aussi du vaste poëme la Prison aynoureuse et de la pastourelle sur la délivrance du duc de Brabant, car toutes ces pièces sont postérieures
' (i) Bulletin du Bibliophile , publ. par Techener , 14" série (1860) , pp. 851-875.
/
INTRODUCTION, XLIII
à l'époquo où , selon M. Paris, Froissart est entré en la mmxha7idise et antérieures à celle qu'il faut assigner au discours de Philosophie.
M. Paris suppose qu'après avoir renoncé à l'indus- trie {\) , Froissart se sentait tourmenté par des soucis matériels. Cette supposition est contredite par le lan- gage même de Philosophie qui , dans l'hypothèse de M. Paris, s'adresse au couletier (2). En effet. Philosophie s'exprime ainsi pour persuader son interlocuteur : « Reviens à ta vocation naturelle; tu en as grandement « les moyens ; tu peux te passer de faire aucun métier « manuel , tes rentes rentrent régulièrement , tu n'as « ni femme ni enfants , toutes tes terres sont mises « à censé (w. 170-177). »
On ne saurait donc comprendre comment l'abandon du couletage eût jeté le poëte dans le besoin ; d'autant moins que celui-ci est pleinement d'accord avec Philo- sophie quant à ce qu'elle lui dit de ses ressources : « Qu'en grant aise je séjourne , je le vous accorde » (v. 220).
Nous nous bornerons à ces quelques observations
(1) Nous ne toucherons pas ici à l'interprétation donnée par le savant académicien français aux termes couletier et colyer ; nous ren- voyons à ce sujet à la réfutation qu'en a faite M. Kervyn dans sa Lettre à M. Paris (Bull, du Bibl. français, vol. cité p. 1246) et dont los arguments n'ont pas été renversés par la réplique de M. Paris (Ib. p. 1253 et suiv.). Couletier signifie, c'est incontestable, courtier, et colyer (v. 18U) ne dit autre chose que • être pensif, soucieux, i
(t) Selon nous , nous le rappelons, ce langage s'adresse au poëte, nouvellement installé dans la cure de Lestines.
I
XLIV INTRODUCTION.
en ce qui concerne les inductions biographiques que M. Paris a tirées du préambule du Buisson.
M. le baron Kervyn (Introd., p. '2^) émet l'assertion que le Buisson de Jeunesse a été achevé à Lestines, mais commencé en Angleterre. Nous ne savons sur quelle donnée notre honorable confrère se fonde à cet égard ; nous n'avons rien découvert qui pût engager à la soutenir. Nous pensons également que le biographe belge interprète avec trop de hardiesse (p. 277 et suiv.) les paroles suivantes de Philosophie, en les envisageant comme un appel direct à la profession de chroniqueur et en s'en prévalant pour fixer à la date du 30 novem- bre 1373 le commencement de la rédaction des chro- niques :
Il te cou vient penser
Au temps passé et à tes œuvres,
Et vœil que sus cesti tu œuvres.
Ces paroles ont, à notre avis, une autre signification. Le poëte avait objecté à son interlocutrice que dans sa nouvelle situation , il lui était difficile de trouver des matières à rimer qui fussent « plaisantes et profitables » ; que lorsqu'il composa ses grands poëmes , le Paradis amoureux, VOrloge, YEspineife et la Prison amoureuse, ainsi que « ses rondeaux , balades , virelays » , il était « toutes nouvelletés sentans » (4) et qu'il avait
prest à la main
A toute heure, au soir et au main, Matera pour ce dire et faire.
(1) Sentir a ici, comme le plus souvent dans les œuvres de Frois- sart, le sens de connaître.
INTRODUCTION. XLV
C'est à cette objection que Philosophie réplique : « Puisque tu penses que le présent n'offre plus de res- a sources pour alimenter ta muse, puise-les dans tes « œuvres , dans les joies et les souffrances de ton exis- « tence passée. Il y a plus de dix ans que tu tiens serré « dans un coffret
« Un image, bel et propisce,
« Fait au semblant et à l'CvSpisce
« Quêta droite dame estoit lors (v. 483-5).
« Retire ce trésor de l'obscurité, et à peine y auras-tu « plongé ton regard que je t'entendrai dire :
« Veci celle qui de rechief
« Me remet la vie ens ou corps ;
f Pour l'amour de li, je m'acors
« A estre jolis et chantans
« Et penser à mon jone temps » (w. 518-22).
Évidemment Philosophie, en dépit de la gravité de son nom , ne songeait pas aux Chroniques, mais bien à la fraîche et riante poésie , à la poésie d'amour. Ne le perdons pas de vue, les remontrances et admonestations amicales , que Froissart met dans la bouche de Philo- sophie , n'ont pas d'autre signification que de justifier l'auteur, non pas de s'être fait le registreur des grands événements de son temps, mais de s'être remis, après avoir vu « changié son afaire en aultre ordenance nou- velle » , à rimer et à ditter avec tout l'entrain et la cha- leur du jeune âge, et d'avoir versifié un songe merveil- leux inspiré par le souvenir de ses anciennes amours.
XL VI INTRODUCTION.
VII. Le Temple d'honneur (1076 vers) (i) est un « traité de moraKté », en d'autres termes, une allégorie. L'auteur a eu un songe, dans lequel, grâce à un compagnon de route qu'une bonne chance lui a fait rencontrer, il s'est vu assister au mariage de Désir , fils d'Honneur , avec Plaisance, fille de Courtoisie. La cérémonie a lieu dans un temple magnifique , au fond duquel Honneur occupe un trône, où l'on monte des deux côtés par sept degrés occupés par sept hommes et sept dames représentant a utant de vertus. La partie essentielle du poëme est le discours adressé par Honneur aux deux époux et dans lequel il leur expose la signification des sept degrés et les conditions nécessaires pour les gravir successivement et pour arriver à lui.
Le Temple dlionneur se range parmi les chastoie- ments , car il renferme une suite d'enseignements moraux, applicables à la chevalerie. A la fin du poëme l'auteur insinue qu'il a connu les jeunes mariés ; c'est ce qui autorise à supposer que la composition a été rédigée à l'occasion d'un mariage auquel il a assisté. M. Chabaille , qui a publié le poëme en 1845 , afiirme qu'il a été inspiré par le mariage de Louis de Châtillon, comte de Dunois et seigneur de Romorentin, fils unique de Gui de Blois , avec Marie , fille de Jean de France , duc de Berry , célébré à Bourges le 29 mars 13(S6. Le baron Kervyn, moins affirmatif cependant, est du même avis. Il est avéré que Froissart a été témoin de cette
(i) Voy. Dinaux, p. 519 ; Kervyn , Étude, p. 267 , Introduction , p. 299.
INTRODUCTION. XLYII
cérémonie {\) ; il ne l'est pas moins que celle-ci a fourni le sujet d'une de ses pastourelles ; cependant , aucun détail ne permet de se prononcer catégoriquement quant aux circonstances qui ont donné naissance au Temple d'honneur.
Parmi les exemples de largesse et de vaillance cités par Honneur dans le discours adressé à son fils , on trouve , à la suite de la mention d'Alexandre, de Jules- César , d'Artus , de Charleraagne et de Godefroid de Bouillon, celle d'un co nte de Soissons ,
Qui fu nobles et sages homs... Et conquist sur les ennemis De Dieu toute honneur...
Comme ces exemples sont énumérés dans l'ordre chro- nologique et que la mention du comte de Soissons pré- cède celle du roi de Bohême, nous hésitons à voir dans le comte de Soissons, comme le fait M. Kervyn, le mécène de Froissart , Gui de Blois , père du jeune prince dont le Temple d'honneut^ serait destiné à rappeler le mariage. D'ailleurs Gui de Blois vivait encore lors do la célébration de ce mariage et, quoiqu'il eût vendu son comté de Soissons dès 1367 à Enguerrand de Coucy, il n'est pas vraisemblable que, si Froissart l'avait eu en vue dans la citation dont il s'agit, il se fût exprimé ainsi qu'il le fait : Ossi eut un conte à Soissons. Nous pen- sons donc qu'il s'agit plutôt d'un des prédécesseurs de Gui dans le comté de Soissons , appartenant à la mai-
(i) Les fiançailles eurent lieu le 29 mars 1386 , mais la bénédic- tion nuptiale s'est faite cinq mois plus tard.
XLVIII INTRODUCTION.
son de Nesle ; peut-être de Jean II de Nesle , seigneur de Chimay, qui prit la croix sous Louis IX. Quant à la mention du roi de Bohême , Jean l'Aveugle , nous ne sommes pas plus disposé à y puiser un argument en faveur de l'opinion d'après laquelle le mariage de Louis de Châtillon aurait fourni l'occasion de notre poëme. Le roi de Bohême est constamment , chez les poëtes con- temporains de Froissart, et par Froissart lui-même, allé- gué comme un type de libéralité, et la parenté entre ce prince et Gui de Blois n'est pas assez étroite pour en inférer une allusion faite avec intention personnelle (i). Quoi qu'il en soit, et malgré que, dans les deux manus- crits , notre poëme occupe le second rang , ce dernier étant passé sous silence par l'auteur dans l'énuméra- tion qu'il a faite de ses ouvrages dans le préambule du Buisson , on est en droit d'admettre que le Temple d'honneur est postérieur à 1373.
VIII. Traittié amoureus a la loenge dou joli mois DE MAY (460 vers) (2). Ce traité se compose de 32 douzains de deux coupes diverses, interrompus par deux ballades, et se termine par un virelai. Si le poëme s'intitule comme destiné à la louange du mois de mai , il ne l'est
(1) M. Kervyn (p. 299) nomme Jean de Bohême l'ayeul du jeune prince Louis ; ous pensons qu'il se trompe. Louis avait pour ayeul paternel Louis de Châtillon qui mourut à Crécy, et pour ayeul mater- nel Guillaume de Namur.
(2) Voy. Dinaux, p. 479, note. On y donne pour premier vers D'en- fans à l'amoureuse vie , au lieu de Pensans etc. Des négligences de cette espèce déparent malheureusement un très- grand nombre des citations faites par Dinaux.
IKTRODUCTION. XLIX
en réalité pas moins à célébrer les grâces d une incon- nue qui chante et qui parle avec autant de suavité que le rossignol , dont Youdour dépasse celle de l'aubépine , et dont la beauté est telle
Que la rose , quant est nouvelle, Et la flour de lys , d'aultre part, Perderoient bien leur querelle , S'estriver voloient contre elle.
IX. Le DlTTIÉ DE LA FLOUR DE LA MARGUERITE ,
24 strophes de huit vers (i). On sait pourquoi le poëte était si passionné pour la /lotir des flours, née des larmes que la belle Herès espandi pour son ami Cepheûs ; l'éloge de la fleur est à l'adresse d'une seule, à qui tire et
Dont il ne puet que de regars jouir.
Une charmante ballade sur le môme sujet fait partie du Paradis d'amour ; un dit de la marguerite se trouve également dans les œuvres de Machault.
X. Le DÉBAT DU Cheval et du Lévrier (92 vers). Cette gracieuse petite composition (2), dans laquelle les deux compagnons du poëte voyageur se racontent leurs misères, paraît, d'après les premiers vers (3), remonter au voyage que Froissart fit en Ecosse en 1365.
(1) Voy. Dinaux, p. 513.
(2) Voy. Kervyn, Introd. p. 139. Le Débat du Cheval et du Lévrier a été publie dès 1832 dans les Archives du Nord, 1" série, t. II, p. 476-9.
(3) Froissars d'Escoce revenoit Sur un cheval qui gris estoit ; Un blanc levi'ier menoit en lasse.
I
INTRODUCTION.
XI. Le Dit dou Florin (490 vers) (i), dialogue entre le poëte et la dernière pièce de monnaie qui lui reste, raconte la mésaventure arrivée à Froissart lors de son séjour à Avignon en 1389. On lui avait volé tout, l'argent dont le comte de Foix , qu'il venait de quitter , l'avait grati- fié. L'auteur paraît avoir écrit cette pièce de circon- stance , qui révèle de nombreux détails sur sa vie pas- sée et sur sa situation présente , en vue de faire appel à la générosité des seigneurs avec lesquels il voyageait pour aller assister à Riom au mariage de la comtesse de Boulogne avec le duc de Berry.
XIL Plaidoirie de la Rose et de la Violette (342 vers). Cette pièce, où Froissart « semble se moquer légè- rement des avocats , en parodiant les formes et l'argu- mentation dont ils se servaient » (2), est pleine de mou- vement et de fraîcheur. Imagination (3) , devant qui le litige est plaidé , renvoie finalement les parties à une cour supérieure, la Twhle et haulte fleur-de-lys, dont les assesseurs sont :
Le roy , Orlians et Bourbon , Berry , Bourgogne , Eu et La Marce.
Ces noms nous autorisent à placer la date de cette composition vers 1392. Ce qui nous retient de remonter plus haut , c'est que le duc de Touraine ne prit le titre de duc d'Orléans qu'en 1392. La pièce serait ainsi chro-
(i) Voy. Dinaux, p. 506 ; Kervyn, Introd. p. 339 et suiv.
{2) Dinaux, p. 516.
(3) Ce mot sigaifiait alors « réflexion attentive, examen.
INTRODUCTION. LI
nologiquement la dernière de toutes celles que nous ont transmises les deux recueils manuscrits de Paris. Cette circonstance peut s'appuyer aussi du fait qu'elle est placée la dernière dans le ms. 830 , comme dans le ms. 831.
XIII. Lais amoureus. Rien ne démontre plus la déca- dence de la poésie lyrique que le genre de compositions métriques connu sous le nom de lai. Ce qui jadis était un cri de l'âme instinctivement façonné par une harmo- nie naturelle, n'était plus qu'un froid assemblage de lignes et de stances péniblement assujetties aux règles conventionnelles de l'école. L'inspiration franche avait fait place à la rhétorique ; la poésie s'était dépouillée de sa couleur native pour se couvrir d'oripeaux. Frois- sart, dont l'aptitude pour le genre lyrique s'est révélée dans un grand nombre de ballades et de virelais, n'a pas manqué de donner en plein dans le travers de son temps , et marchant sur les traces de son contemporain Machault, il nous a laissé, sous la rubrique « lais amou- reus », 13 poëmes artificiellement « compassés », mais plus propres à faire admirer sa patience qu'à réjouir ou à passionner le lecteur. De ces 13 pièces, cinq avaient déjà été utilisées pour ses grandes compositions, et l'on ne comprend pas trop, pourquoi il les a fait transcrire une seconde fois dans le même volume ; les légères variantes que présente la reproduction ne valaient pas la dépense d'une nouvelle transcription (i). Nos 13 pièces
(i) Cette même remarque «'applique à la série des ballades et des virelais ; sur 40 ballades 13 , et sur 13 virelais 10, se trouvaient déjà enchâssés dans un des grands ditticrs.
LU INTRODUCTION.
ne sont pas toutes consacrées à l'amour ; il y en a une qui chante la Vierge et la Rédemption (c'est celle qui termine le Buisson de Jeunesse), et une autre qui pleure la reine d'Angleterre.
XIV. Pastourelles. Bien que la pastourelle soit bien le genre où Froissart excellait le plus, il n'en fait aucune mention dans l'énumération de ses travaux, insérée dans le préambule du Buisson, où il ne cite, en dehors des grands dittiés, que
Rondeaus, balades, virelais, Grant foison de dis et de lays.
Il faut sans doute comprendre les pastourelles sous le terme dits, et ne pas conclure de l'omission signalée que les 20 pastourelles de Froissart soient postérieures à la rédaction du Buisson , soit à l'année 1373. Sur les huit pièces auxquelles nous avons assigné une date , deux se rapportent à 1364 et une à 1372.
La pastourelle de Froissart sort tout à fait du carac- tère ordinaire de ce genre poétique ; les bergers et les bergères en sontbien encore les principaux personnages, et la formule sacramentelle « l'autrier » et « l'autre jour» n'y est nullement négligée, mais il ne s'agit plus de che- valiers courtisant des pastoures ou de rustres bergers dupés ou dupant. Le sujet s'est annobli ; tantôt nous sommes transportés au milieu des ébats ou des petites querelles innocentes delà gent champêtre ; tantôt c'est un événement politique , une alliance nobiliaire , un grand personnage livrés à l'appréciation grotesque ou aux impressions vives et naïves des tousettes et touseaux.
INTRODUCTION. LUI
XV. Chansons roiaus amoureuses. Sous ce titre, les deux manuscrits nous donnent six pocmes, composés chacun de 5 strophes (de 11 vers) à refrain et d'un envoi de 5 vers. Les n°" 1 à 4 seuls sont consacrés à des sujets amoureux (le 4* a en outre le caractère d'une sotie); les deux derniers sont des chants pieux en l'honneur do Notre-Dame et portent à la rubrique le nom de serven- tois (i). D'après les rubriques, le n° 3 a été couronné à Abbeville , le n° 4 à Lille, le n° 5 à Tournai (selon ms. 831 , à Valenciennes) et les n°^ 2 et 6 à Valenciennes.
XVI. Ballades amoureuses. Elles sont au nombre de 40 (dont deux ne se trouvent que dans le ms. 831). Sur ce nombre, 13 avaient déjà paru dans les grandes com- positions. La force des couplets varie entre 6, 7, 8, 9 et 10 vers ; quatre sont construites de façon à ce que les premières syllabes du vers reproduisent le son des der- nières du vers précédent.
XVII. Virelais AM0UREUS. Des 13 pièces réunies sous cet intitulé, 10 ont été rencontrées déjà dans les quatre grands dittiés. Ces derniers en renferment , en outre , 15 qui n'ont point été reproduits dans le recueil spécial des virelais ; il faut y ajouter celui qui termine le tret- tié du Joli mois de mai.
XVIII. Rondelets AMOUREus. Des 107 petits rondeaux (tous, sauf un seul, de même facture) 103 se trouvent dans les deux manuscrits ; 4 ont été ajoutés à la série dans le ms. 831. Aucun n'avait encore été utilisé dans un poëme antérieur. Nous nous abstenons ici, comme dans tout ce
(i) Voy. ma note, t. II, p. 473.
TOM. III. il
UV INTRODUCTION.
qui précède , d'émettre aucun jugement motivé sur le talent déployé par l'auteur ; nous nous permettrons seu- lement une observation quelque peu banale , c'est que dans cette grant foison de rondelets, comme parmi les autres pièces lyriques , on voit surgir parfois une perle au milieu de la médiocrité générale.
Notre troisième volume est occupé par deux compo- sitions que nous ne plaçons sous le nom de Froissart que sous toute réserve : la Cour de may et le Trésor amou - reux. Le baron Kervyn de Lettenhove est le premier , à notre connaissance , qui ait porté l'attention sur ces pièces anonymes et inédites , renfermées dans deux manuscrits de la Bibliothèque royale de Bruxelles. Il en a d'abord fait l'objet de deux notices qui furent publiées dans les Bulletins de l'Académie royale de Bel- gique (t. XXIV, n°^ 3 et 4) , et où il s'attache à justifier la conviction qu'un examen soigneux des pièces lui a donnée et d'après laquelle elles sont bien l'œuvre du chroniqueur de Valenciennes. Ses raisonnements , à ce sujet , il les a maintenus dans son Étude littéraire (décembre 1857), dans ses Lettres et répliques à M. Pau- lin Paris {Bulletin du bibliophile français de 1861), et enfin dans l'Introduction à son édition des Chroniques (1870). Aussi n'a-t-il pas manqué de fonder sur la Cour de May et le Trésor amoureux diverses données pour la biographie de notre poète et pour l'appréciation de son caractère personnel et de sa valeur littéraire. L'au- torité qui s'attache au nom de l'académicien belge et l'intérêt que pourront éveiller les deux poëmes par eux- mêmes, abstraction faite du nom de leur auteur , nous
INTRODUCTION. LT
imposaient le devoir de ne pas les exclure d'une collec- tion complète des œuvres de Froissart. D'ailleurs , pour résoudre la question soulevée par M. Kervyn , il fallait avant tout mettre les pièces sous les yeux du public. Quant à notre propre opinion sur la matière , nous nous permettrons, dans ce qui suit , d'émettre les scrupules qui nous retiennent dans le doute.
XIX. La Cour de May (1734 vers) constitue le contenu du ms. n" 10, 492 de la bibliothèque de Bourgogne (i). « Ce manuscrit a été écrit, dit M. Kervyn , dans la dernière moitié du XV® siècle, et comme le filigrane du papier en atteste l'origine anglaise , nous pouvons conclure du silence des inventaires de Charles le Hardi et d'une men- tion formelle dans celui de Viglius (2) , qu'il fut apporté dans nos provinces par la duchesse de Bourgogne, Mar- guerite d'York ». L'écriture est assez lisible ; toutefois lo copiste paraît avoir eu quelque difficulté à lire son ori- ginal , car , à part des altérations faciles à redress:;r , on remarque plusieurs mots ou groupes de mots laissés en blanc. Quant aux vers sautés par le scribe, nou : n'en avons rencontré que trois ; mais une lacune plus impor- tante et qui interrompt sensiblement le récit , nous a frappé entre les vers 770 et 771 . Ces omissions étaient- elles propres à l'exemplaire copié , ou sont-elles dues à la négligence du transcripteur ? On ne saurait rien préjuger. Il reste également douteux si c'est à l'original
(1) L'auteur de l'Inventaire l'a consigué sous le titre , aussi vague qu'équivoque, de Vers erotiques.
(2) N° 600 : Livre d'amours.
I
LTI INTBODUGTION.
qu'il faut imputer l'absence des trente ballades promises dans le corps de l'ouvrage comme complément du poëme, ou si le manuscrit de Bruxelles est incomplet , parce que le copiste a été interrompu dans son travail. La Cour de May se termine par ces vers :
Et comme j'ai dit , sur l'erbette , Parée de mainte fleurette , Commençai en ceste manière Ce jour ma balade première.
Évidemment, cette série de ballades, une pour chaque jour du mois de mai , entrait dans le plan primitif du dittier.
Celui-ci a pour sujet : les circonstances qui ont amené l'auteur, le premier jour de mai, dans la résidence du dieu d'Amour; la description de cette résidence et de la cour qui l'habite ; les enseignements adressés par le chef au jeune chevalier introduit par Courtoisie , et enfin la morale préchée à ce dernier par Courtoisie et Humilité. Le poëme, écrit en rimes douhlettes (v. 267), a un prologue disposé par strophes de 12 vers, et devait, nous venons de le dire, se terminer par une série de ballades (i).
Le poëte nous donne sur sa personne plusieurs indica- tions : c'est un jeune chevalier ou écuyer(cela résulte sur- tout des vv. 97-98 et 1515), qui a été de cour dès sa jeu- nesse (v. 1097) ; s'il ne se déclare pas en termes expli- cites comme natif de France , du moins ce pays est-il cité non-seulement comme celui qu'il a quitté au début
(i) Nous renvoyons les lecteurs , pour une analyse plus développée du poôme, aux articles signalés de M. Kervyn.
INTUODL'CTION. LYII
de sa carrière (v. 64) , mais aussi comme celui où il a principalement résidé (v. 1507). En quittant ses foyers, il avait en perspective d'aller en maints lieux (v. 85), et au moment où il écrit son poëme , il avait en effet déjà YOjâgé plusieurs esiés (v. 161) et vu diverses cours (v. 456).
Pour M. Kervyn de Lettenhove, le poëte, nous l'avons dit, c'est Froissart ; tout, selon lui, concourt à le prouver : sujet , style , pensées , situations , personnages , et même les quelques allusions sur la personne de l'auteur. Le*poëme aurait été composé pendant le premier séjour de Jean à la cour d'Angleterre ; c'est même sur la date du 16 avril énoncée au v. 134 et qui, d'après v. 190, tom- bait sur un samedi, que se fonde le biographe pour fixer au 16 avril 1356 le premier départ de Valenciennes (Introd. p. 36 , Note). Nous ne voulons pas ouvrir une discussion à fond sur la thèse soutenue par notre con- frère, mais simplement livrer à son appréciation quel- ques conséquences qu'elle entraîne, ou quelques invrai- semblances qu'elle présente.
Si sous le jeune chevalier ou écuyer qui dit avoir composé la Cour de May , il faut entendre Froissart , et si le samedi 16 avril est celui de l'an 1356 , il résulte qu'à cette date, où Froissart, suivant que l'on admet 1333 ou 1337 pour son année de naissance, était âgé de 23 ou de 19 ans , celui-ci avait déjà séjourné à diverses cours et que son voyage à celle d'Edouard III n'est pas la pre- mière de ses pérégrinations, comme le pense M. Kervyn.
Cet auteur cherche à établir l'identité entre la dame que quitta le poëte de XEspinette , pour se remettre de
LVIII INTRODUCTION.
maladie et pour mieux valoir (v. 2384-5), et celle dont, à ce joyeux samedi, se sépara le poëte de la Cour de mai. Les situations nous semblent trop différentes pour oser admettre cette identité. Dans le premier des deux poëmes , l'amoureux se met en route sans avoir obtenu d'entrevue de sa belle depuis plus de trois mois et demi , pendant lesquels il était ou alité ou confiné dans sa chambre (vv. 1214 et 2366). Et d'ailleurs la belle ne répondait guère à sa passion ; c'est tout au plus , si enle voyant reparaître dans la rue (ralerla voie, v. 2368), elle osa dire à sa confidente : « Ce jeune homme a bien mauvaise mine ; cela me fait de la peine (i). » Dans le second poëme , au contraire, « elle et lui » se disent les plus touchants adieux et se font les plus tendres pro- messes.
En outre , le discours d'Amour nous apprend que cette entrevue du 16 avril est une entrevue de réconci- liation après une longue absence du poëte , pendant laquelle de légers nuages s'étaient élevés au ciel de ses amours (vv. 835-888). Dans YEspinette , le poëte , en partant delà mer, s'éloignait pour la première fois et de sa dame et de son pays.
Le poëme a été offert à la reine Philippe d'Angleterfe, dit le biographe, en alléguant les vers où l'auteur invoque l'assistance du dieu Amour pour que son œuvre trouve l'approbation de celle « qui de son cueur scet le secré » (v. 1626) (2). Sans doute , dans YEspinette , la
(1) ( Cils Jones homs est moult i , dist elle,
« Empires, dont ce poise moi. » (Vv. 3272 3j. {%) Introd. p. 57, note.
INTRODUCTION. LIX
reine nous est présentée comme celle qui a deviné le secret du jeune Hainuyer venu à sa cour et la cause de sa nostalgie ; mais aussi elle lui accorde sur le champ le congé de partir (v. 3131), et le poëte part. Il faudrait donc, pour que les vers rappelés de la Cour de May f\isseni applicables à la reine d'Angleterre , et pour no pas se mettre en contradiction avec le récit de VEspinetée , admettre que notre poëme n'a pas été fait par Froissart avant son départ de Londres , mais offert à la reine à une époque postérieure ; ce qui, probablement, ne serait pas accepté par M. Kervyn, et ce qui, cependant, s'im- pose rigoureusement. En effet, l'assistance du dieu Amour est réclamée non pas pour une œuvre faite , mais pour une œuvre à parfaire (il s'agit des trente ballades à y ajouter) ; or la reine, d'après VBspinette, n'ayant connu le secret de son protégé que par un virelai que celui-ci lui avait présenté , et l'ayant congédié aussitôt après cette présentation, il est impossible , nous semble-t-il , que le poëte ait eu le temps de composer la Cour de May avant de quitter la cour d'Angleterre, pour l'offrir à celle qu'il a rendue confidente de son secret. D'ailleurs, deux autres considérations contrarient l'assertion du savant bio- graphe ; c'est d'abord que la dame dont un poëte dit qu'elle sait le secret de son cœur, est toujours, selon le langage du temps , la maîtresse de son cœur ; ensuite , qu'Amour ordonne positivement à son serviteur de porter son poëme, dès qu'il serait achevé, « au mant de sa dame, quant lui plaira » (v. 1322). Or on ne pourrait soutenir que « la dame » de l'auteur signifie autre chose que sa bien-aimée (cp. \-^. 231 , 269 , 281 et 363).
ltL introduction.
Nous ne ferons que mentionner un autre argument sérieux contre la thèse défendue par M. Kervyn : c'est l'absence de la Cour de May dans les recueils manus- crits des poésies de Froissart et son omission dans la liste des poëmes composés par lui antérieurement au Buisson de Jeunesse.
Au point de vue du style , nous ne voyons pas de preuves certaines pouvant être alléguées contre la pater- nité de Froissart ; toutefois nous avons été frappé par quelques expressions usuelles , qui ne se rencontrent pas dans ses autres compositions et par une observance plus stricte de l'accord des participes.
XX. Le Trésor amoureux est la composition la plus étendue de nos trois volumes ; malheureusement , elle n'en est pas à la fois la plus attachante. Du fond d'un récit allégorique , rattaché selon la mode de l'époque à une vision , se dégagent 128 ballades , traitant de hautes matières amoureuses et morales , dont M. le baron Kervyn de Lettenhove , dans la notice citée ci-dessus , et plus récemment dans l'Introduction de son édition, a suffisamment fait connaître l'esprit et l'intérêt. Nous nous bornerons à résumer les principales thèses déve- loppées, par voie de discussion, et souvent de discussion très-subtile, dans les huit mille vers du Trésor. Le débat engagé tantôt entre un écuyer et l'auteur , tantôt entre Connaissance (Sagesse) et Amour , roule sur les points suivants (i) :
(i) Ils sont résumés par l'auteur lui-même à la fin de son œuvre.
INTRODUCTION. LXl
1 . Lequel ameriés vous le raieulx " A avoir en tous nobles lieus ;
Parfait honnourable renom Ou en armes, ou en amours î
2. Pour obtenir les récompenses d'Amour, que préfé- rez-vous ? Servir amour loyaument,
Ou armes honnourablement ?
3. Que vautril mieux , pour faire son chemin dans le monde :
Ou le fait de bonne science , Ou de bon etir le secours ?
4. Peut-on servir , en même temps et avec succès , armes et amour ?
5. Comment a amours plus de force Et de vertus ? Quant il s'efforce Sur une créature humaine , . Qu'on cent autres de son demaine ?
6. Comment Nature tolère-t-elle
Qu'un enfant de noble lignie
Puist prendre estrange nourreture ,
A sa lignie si contraire
Qu'on ne l'en porroit pas retraire ?
7. Comment peut-il se faire que de plusieurs enfants du même lit et de même éducation l'un se fera mieux chérir que dix autres , et sera tel
Que ses frères surmontera Et tous à honneur les mettra ?
LXII INTRODUCTION.
L'ordonnance du poëme est assez curieuse et indiquée par l'auteur lui-même aux vv. 734-776, comme lui ayant été prescrite par le dieu Amour. Trois mille deux cents vers octosyllabiques (le texte dit 1600 vers couplettes , c'est-à-dire accouplés deux à deux par la rime) sont par trois fois interrompus par 44 ou 40 ballades ; dans chaque groupe de ballades , douze sont le développe- ment d'un rondeau placé à leur tête. Le sujet se déroule sans être influencé dans sacontexture par ces variations, ou plutôt alternations, de la forme métrique.
Nous le répétons , M. Kervyn de Lettenhove croit devoir attribuer le Trésor amoureux , aussi bien que la Cour de May , à l'auteur de VEspineite et du Buisson ; il y trouve le même fonds d'idées, la même mise en scène, les mêmes particularités de style et de diction. Nous laisserions volontiers nos lecteurs seuls juges des con- clusions que notre savant confrère a cru pouvoir tirer des rapprocbements"de forme et de pensée qu'il accumule dans la notice précitée entre le poète Froissart qui se nomme et l'auteur anonyme du Trésor ; mais on pour- rait mal interpréter notre silence , ou plutôt notre neu- tralité, à l'égard de cette question, et c'est ce qui nous a jdétérminé à ne pas dissimuler notre sentiment person- nel et à déclarer les doutes que la démonstration de M. Kervyn, si entraînante qu'elle soit, n'a point dissipés.
Si Froissart a composé le Trésor , nous sommes en ceci d'accord avec l'éditeur des Chroniques, qu'il l'a fait dans sa vieillesse. « On ne trouve plus dans le Trésor « amoureux cette chaleur naturelle qui confond si heu- « reusement l'élégance et la naïveté , cette fraîcheur
IKTnODDCTION. LXIII
« d'images empruntées aux plus doux souvenirs de ses « premières années, cette heureuse abondance de l'ima- « gination que Froissant mettait au-dessus de toutes les « qualités du chroniqueur et du poëte , parce qu'il y « comprenait, d'une part, tout ce qui l'inspire, do l'autre, « tout ce qui la règle et la modère. La pensée devient « difïuse et pénible, et le vers, enjambant régulièrement « sur le vers qui le suit, offre le reflet du même travail « et de la même fatigue. » De plus , s'il est constaté que notre poëme est un fruit de la vieillesse deFroissart, il n'y a plus lieu d'être surpris de ce qu'il ne figure , ni dans la liste du Buisson de Jeunesse, ni dans aucun des deux recueils manuscrits de la Bibliothèque nationale de Paris, qui datent de 1393 et 1394, et deux objections assez sérieuses , en ce qui concerne la Cour de May , seraient écartées pour le Trésor.
Malgré tous les rapports, cependant, qui peuvent exis- ter entre les théories morales exposées dans le Trésor et celles de l'œuvre poétique de Froissart en général, en dépit des similitudes nombreuses que présentent cer- taines formules oratoires et des rimes d'un fréquent retour , rien ne permet, selon nous, d'affirmer que le vieillard qui a rimé le Trésor soit plutôt Froissart qu'un autre poëte contemporain , formé à la même école et nourri des mêmes idées. Quelques indices extérieurs , venant s'ajouter aux preuves intrinsèques et subjectives, seraient donc dans un litige où il s'agit d'établir non la possibilité , ni même la vraisemblance , mais la réa- lité d'un fait, d'un secours particulièrement utile.
Cet appui , malheureusement , nous fait défaut. Il
LXIV INTRODUCTION.
existait, à la vérité, pour M. Kervyn, qui, par quelques allusions, s'est cru autorisé à fixer la date du poëme à l'époque où se préparait ou s'exécutait l'expédition termi- née par la bataille de Nicopolis (1396). Cette date coïn- ciderait avec la 59" ou la 63® année de la vie deFroissart. Mais le principal argument allégué en faveur de cette date s'est éclipsé pour nous comme reposant sur une erreur de lecture. Il était tiré des vers 397-8, lus ainsi :
Pour plus honnourer la journée Qui au Jourdin est ajournée.
Malgré sa science paléographique incontestable, il est arrivé ici à notre confrère une des ces méprises sur les- quelles les plus experts doivent parfois passer condam- nation. Le roi Amour , dans la résidence duquel Con- naissance venait d'introduire le poëte , avait convoqué ses vassaux et serviteurs intimes ppur procéder à une nouvelle organisation de sa cour ; puis il les harangua en débutant ainsi :
Pour plus honnourer la journée
Qui aujourd'ui est ajournée ,
C'est le jour de may gracieux ,
Et pour tous loyaulz amoureux
Reconforter et esjoïr
Et que nous voulons conjoïr ,
Nous vous dirons tout nostre affaire.
Au iourdui et au iourdin ne diffèrent guères dans le manuscrit , ou plutôt ne diffèrent pas du tout , puisque le trait de l'i y fait défaut , mais la contexture du pas- sage force à lire comme nous l'avons fait ; surtout le
INTRODUCTION. LXr
troisième vers du passage cité, qui renferme la détermi- nation du terme aujourd'hui (cest équivaut, comme on sait, à notre formule c'est-à-dire). Et d'ailleurs comment Amour aurait-il été amené à parler d'emblée de croi- sades et du Jourdain ? L'allusion au V"' mai 1396 , date à laquelle les barons et les chevaliers ont été convo- qués pour la croisade à Montbéliard , eût été , ce nous semble, si réellement elle fût entrée dans l'intention du poète , par trop brusquement introduite.
La seule allusion historique que nous ayons , pour notre part , rencontrée dans la pièce , est celle des vers suivants (p. 251) :
N'est ce grant amiracion Que doy charton ont à présent Le char d'or fin en habandon Atellé à deux boux ? Comment Puet telle erreur si longuement Durer! Mais je croy que Phebus Donra à l'un son paiement Avec Pluto et Cerberus.
On ne saurait méconnaître dans ce passage une allu- sion au schisme papal, surtout en le rapprochant des vers qui suivent (p. 252) :
Comment dont venroit on à chief De ce monde mondefier, Quant nous veons que son droit chief Ne se veult pas purefier ?
Les passages cités , toutefois , ne nous permettent pas autre chose que de placer la composition du Trésor entre
LXVI INTRODUCTION.
le commencement du schisme (1378) et sa fin (1409) . L'au- teur se qualifiant de Français (p. 205), le droit chief du. monde était pour lui le pape qui siégeait à Avignon , mais quant à dire si ses reproches s'adressaient plutôt à Clément VII qu'à son successeur Benoît XIII , nous n'oserions nous prononcer ; la probabilité , toutefois , penche pour le dernier.
En dehors de ce point relatif à la date du poëme , d'autres considérations nous imposent une prudente réserve. C'est d'abord ce château de Beauté , résidence favorite du roi Charles V , décrite dès le début et four- nissant pour ainsi dire le prétexte de l'allégorie didac- tique qui se déroule dans le Trésor amoureux. Aucun passage des Chroniques n'en fait mention comme ayant été visité par Froissart (i). C'est ensuite toute une col- lection de mots , familiers au rimeur de cette pièce , et introuvables dans les poésies du chroniqueur , et enfin la question psychologique de savoir si la nature si vive et si impressionnable , si naïve et si étrangère aux pro- cédés dialectiques, telle qu'elle se révèle dans les ditiers comme dans les chroniques de Froissart, si cette nature, disons-nous, a pu jamais se convertir à la réflexion pure, à la discussion subtile et traînante , à l'allégorie trans- cendante, qui sont le propre de la composition qui nous occupe.
Le manuscrit de la Bibliothèque royale de Bruxelles
(i) Nous n'avons noté, dans les Chroniques, qu'une seule citation du château de Beauté , emprés Vincsnnes ; c'est au t. XII, p. 233, où l'auteur nous apprend que le roi et la reine y séjoui*naient en 1387.
INTRODUCTION. LXVII
d'où nous avons tiré le Trésor amoureux , est inscrit à l'Inventaire sous le n° 11,140 (i) ; il est de format petit in-folio et se compose de 144 feuillets de parchemin, ou de 288 pages, de 28 lignes à la page pleine. L'écriture, très-nette , est d'une seule main et accuse , selon les connaisseurs, la fin du XI V" siècle. Les 15 premiers feuil- lets renferment six miniatures d'un dessin et d'un colo- ris dignes d'attention , et accompagnées de bordures en feuillage ; des lettrines , alternativement or sur bleu et bleu sur rouge, ornent les commencements des strophes et les divisions des parties dialoguées. Le scribe s'est acquitté de son métier avec beaucoup de négligence ; il a copié servilement sans chercher à comprendre, et nous a fourni l'occasion d'exercer notre critique en une multitude d'endroits signalés dans les notes. Des lacunes de mots et de vers se présentent également en grand nombre. Le volume est de ceux qui ont été emportés à Paris en 1749 ; il est relié en cuir rouge et porte sur le plat l'écu royal de France.
Dans ce qui précède , nous avons passé en revue les diverses productions poétiques de Froissart que le temps nous a conservées , en y comprenant deux poëmes d'une paternité douteuse. A l'exception de ces derniers, toutes se trouvent dans l'un ou l'autre des deux volumes manus- crits de Paris , qui, selon toute probabilité , ont été exécutés sous la direction de l'auteur. Il nous reste à
d) Ce numéro correspond au n° 581 du catalogue de Viglius et au n" 520 de Sanderus, Bibliotheca manuscripta.
LXVIII INTRODUCTION.
signaler deux ouvrages du grand chroniqueur , dont l'existence est au-dessus du doute et qui sont encore à retrouver.
Dans la narration de son séjour à Orthez (1388-1389), Froissart rapporte le fait suivant : « L'acointance de « luy (le comte de Foix) à moy fut telle pour ce temps « que je avoye avecques moy porté ung livre , lequel « j avoye fait à la requeste et contemplacion de mon- « seigneur Wincelant de Boesme, duc de Luxembourg « et de Brabant , et sont contenus ou dit livre , qui « s'appelle de Meliador (i) , toutes les chansons , bal- « lades , rondeaulx et virelais que le gentil duc fit en « son temps : lesquelles choses , parmy l'imagination « que j'avoie de dittier et de ordonner le livre , le conte « de Fois vit moult voulen tiers. Et toutes nuits après « souper je luy en lisoie (2)... » Le Dit dou florin, com- posé à Avignon , au retour d'Orthez , renferme à son tour ce qui suit (3) :
« Car toutes les nuis je lisoie
« Devant lui , et le solaçoie
« D'un livre de Melyador ,
« Le chevalier au soleil d'or ,
« Le quel il ooit volentiers ;
« Et me dist : C'est un beaus mestiers ,
« Beaus maistres , de faire tels choses.
« Dedens ce romane sont encloses
« Toutes les chançons que jadis ,
« Dont l'ame soit en paradys ,
(1) Les variantes portent Meliadus et Meliadet.
(2) Ed. Kervyn t. XI, p. 85.
(3) Vv. 291-307.
INTRODUCTION. LXIX
« Que fist lo bon duc de Braibant ,
« Wincelans dont on parla tant ;
« Car uns princes fu amourous ,
« Gracions et chevalerous ;
(( Et le livre me fist jà faire
« Par très grant amoureus afaire,
« Comment qu'il ne le veïst onques. »
Les termes des deux citations font clairement enten- dre que le Méliador était un roman dont le fond narra- tif était l'œuvre de Froissart , et les pièces lyriques en- châssées celle de son mécène, le duc de Brabant. Notre poète l'a ditté et ordené à la demande du duc , mais il ne fut terminé qu'après que celui-ci eut quitté ce monde (1384).
Pourquoi ce roman , qui devait révéler au monde le talent poétique d'un homme auquel Froissart était si affectueusement attaché, a-t-il été exclu des recueils de 1393 et 1394 ? Est-ce à cause de sa double paternité, ou par des raisons délicates tenant au désir de ne pas livrer au jugement du public les compositions tout intimes de son auguste collaborateur ? Ces questions , on ne saurait , pour le moment , que les poser. Pour les résoudre , il faudrait avoir la pièce sous les yeux ; et jusqu'ici les efforts tentés pour la découvrir sont res- tés stériles (i).
(i) Dinaux , dans ses notices consacrées à Wenceslas et à Froissart {Trouvères hrabançons, etc., pp. 149 et 477) , affirme sans preuve, et contrairement aux assertions de Froissart lui-même (voy. pi. haut , p. xiv), que Touvrage offert en 1393 à Richard II était \q Méliador. ■'^ ^ '^ TOM. III. e
J.XX ÏPJTROPUCTION.
\
Un Catalogue des Archives de Jourçanvault {\) men- tionne la pièce suivante, comme existant encore en ori- ginal :
« A tous ceus qui ces présentes lettres verront ou orront, « Mathieu Condé, lieutenant du bailli d'Abbeville, salut. « Savoir faisons (\v\e pardevant nous est aujourd'hui (( venus en sa personne sire Jehan Froissart , prestre <( et çanonne de Chimay, sicomme il dist, et a recongnut « avoir eu et reçu de mon seigneur le duc d'Orléan§ , « par les mains de Godefroj Lefevre, varlet de chambra « du dit seigneur et commis de par luy à la garde des « deniers de ses coffres, la somme de vint frans d'or pour « cause d'un livre appelle le DU royal que mon dit « seigneur a acaté et eu du dit prestre ; de laquelle «« somme de .xx. francs d'or dessus dis il s'est tenus « pour bien content et bien paie et en quitte le dit sei- « gneur, le dit Godefroy et tous autres à qui quitter on « doit et peut appartenir. En tesmoing de ce nous « vivons scellé ces lettres de nostre scel , qui ftirent « faictes et données le vij^ jour de juin l'an mil « .ccc. iiij" et xiij. »
Qq Dit royal, omis parl'auteur dans les deux collections de ses poésies qu'il a faites en 1393 et 1394, ne serait-il pas identique avec la pièce qui y figure à la dernière place sous le titre de Plaidoirie de la Rose et de la Vio- lette ? Nous avons vu plus haut que cette pièce doit avoir été composée en 1392 au plus tôt et que l'épilogue, où le duc d'Orléans est cité , n'est autre chose qu'une glori-
(i) Publié par De Gaulle (Paris , 1838, in 8°), t. J, p. 142, n» 833. — Voy aussi Kervyn, Introd. p. 372, note.
lîlTRODUCTfON. LXXI
âcation de la maison royale de France. Ou bien l'ab- sencôdu Dit royal dans 1(>9 mss. de Paris serait-elle due à la circonstancô, que venant de lo vendre au duc d'Or- léans , l'auteur ne se sentait plus en droit de le placer ailleurs ? Un jour , peut-être , ces questions trouveront une réponse.
Après avoir parlé des diverses pièces qui ont trouvé place dans notre édition, quelques observations seront utiles encore pour guider la critique dans l'appréciation de notre texte.
Nous avions désiré faire de la version du ms. 831 la base de notre travail, par la raison qu'elle observe avec une certaine conséquence les règles relatives à la décli- naison, et oifre ainsi plus de clarté pour l'intelligence du sens ; mais l'impossibilité d'obtenir la communication de ce manuscrit est venue s'opposer à l'accomplissement de ce désir. La version qu'il donne n'est donc représentée dans nos volumes , sauf les 160 vers qui font défaut dans le ms. 830, que par une seule des grandes compo- sitions, la Prison atnoureuse, que nous avons fait copier à Paris.
Pour tout le restant de la matière renfermée dans les deux premiers volumes de cette édition , nous avons eu recours à la copie de Lacurne, conservée à la biblio- thèque de l'Arsenal (n° 55 B. L.), qui, grâce à l'obligeante entremise de M. Paul Lacroix, nous a été envo3^ée à Bruxelles pour la transcrire. Cette copie , faite sur le ms. 830 , avait été également suivie par Buchon , tant pour les pièces qu'il a réunies en 1829 sous le titre : Poé-
LXXII INTRODUCTION.
sies de Froissart extraites de deux manuscrits de la Bibliothèque du Roi et publiées pour la première fois (Paris , in-8) , que pour celles qui se trouvent à l'Appen- dice de son édition des Chroniques (t. III , éd. du Pan- théon littéraire). En de nombreux endroits nous avions lieu de suspecter l'exactitude de la copie de Lacurne, et encore plus souvent celle du texte imprimé par Buchon ; nous avons noté ces passages, et profité d'un court séjour à Paris pour les confronter avec le texte des deux mss. Un assez grand nombre de corrections ont été le résul- tat de ce travail. Dans un voyage postérieur, nous avons passé une vingtaine d'heures à coUationner les deux recueils de la Bibliothèque nationale pour en recueillir les variantes. La rapidité avec laquelle nous avons dû procéder, nous mettra à l'abri d'un blâme trop sévère , si l'une ou l'autre variante de quelque intérêt a pu nous échapper.
Malgré ces opérations préliminaires à l'impression , la révision attentive des épreuves vint encore, pour un petit nombre de passages, éveiller des doutes sur la fidé- lité parfaite de notre copie, mais comme ils n'étaient pas assez importants pour retarder le tirage des feuilles , nous avons introduit les corrections à faire de ce chef dans les notes placées à la fin du premier volume, après avoir reçu les éclaircissements à cet égard de notre honorable ami, M. Michelant, conservateur à la Biblio- thèque nationale. Malheureusement , ces éclaircisse- ments nous ont fait défaut pour le deuxième volume, et c'est au siège de Paris, pendant lequel s'est imprimé ce volume , qu'il faut attribuer le fait de quelques correc-
INTRODUCTION. LXXIII
lions introduites par conjecture et sans consultation préalable des manuscrits.
Pour les deux poëmes dont se compose le troisième volume , nous les avons transcrits nous-même sur les manuscrits de la bibliothèque de Bruxelles, en leur fai- sant subir les corrections qu'ils réclament.
Les Notes, placées à la fin de chaque volume, renfer- ment à la fois de courtes indications destinées à faciliter l'intelligence du sens , quelques éclaircissements histo- riques ou philologiques , des renseignements bibliogra- phiques sur les pièces déjà publiées , le relevé des variantes et des corrections que nous avons faites , et enfin le redressement d'erreurs typographiques ou autres que nous n'avons remarquées qu'en relisant les bonnes feuilles.
Comme pour nos publications antérieures, nous avons fait suivre notre édition des poésies de Froissart d'un glossaire ; mais en l'établissant sur un autre plan. Il nous a semblé oiseux d'y reproduire , au grand com- plet , les vocables , exclusivement propres à l'ancienne langue , que l'on est en droit de supposer familiers à tous ceux qui abordent la lecture des monuments litté- raires du moyen âge ; d'ailleurs les ressources , à ce sujet , ne font pas défaut. C'est donc moins aux mots usuels de la langue d'oïl et abandonnés par les modernes que nous nous sommes attaché , qu'aux significations anciennes et obsolètes des termes encore usités dans la langue de nos jours. Nous avons pensé qu'en recueil- lant les acceptions tombées en désuétude et générale- . ment négligées dans les glossaires , en colligeant tout
LXXIV 1I»TRODVCT10W.
particulièrement les applications inaccoutumées de vocables familiers, nous rendrions un service plus utile à la science lexicographique et à l'intelligence des anciens écrivains, qu'en répétant les ditï'érents vocabu- laires de l'ancienne langue qui depuis Roquefort jusqu'à nos jours ont été mis en circulation (i). Le soin que nous avons donné à cette partie de notre travail sera , nous l'espérons , apprécié par tous ceux qui prennent intérêt à l'étude du développement successif du français ; nos données fourniront surtout d'intéressants éléments pour enrichir et pour compléter l'œuvre magistrale que l'il- lustre académicien, M. Littré, poursuit depuis tant d'an- nées au grand profit de la science.
Cependant notre glossaire ne comprend pas que des mots modernes pris dans un sens insolite ou tombé en désuétude ; nous avons relevé et interprété , selon nos moyens , bon nombre de termes anciens que les glossa- teurs, nos devanciers, avaient négligés ou mal compris. Plusieurs , dans ce nombre , semblent être particuliers au dialecte de la contrée qui a vu naître notre auteur. Quelques-uns sont restés obscurs et sollicitent l'atten-
(i) Que de bévues ne voit-on pas commettre aux éditeurs ou inter- prélateurs de textes anciens par l'ignorance des applications variées d'un même mot ? Combien de fois n'est -on pas exposé à se méprendre en traduisant , p. ex. , travillier par travailler , au lieu de voyager ;^ oCeoùiJn^ par occâ^on , au lieu de raison , motif : au cas que par dans le cas que, au lieu de puùque ? Aujourd'hui même nous trouvons, dans un journal , le dicton : François sont apertes gens compris dans ce sens que la franchise^ est une des qualités distinctives des Français, tandis que le mot apert, ici, comme fréquemment, signifie éveillé, vif, adfôit (de 1& OptriiSé, preoré d'adftfsse).
INTRODUCTION. LXXY
tion de lexicologues plus expérimentés ou mieux pour- vus que nous. Dans le formulé de nos articles, tout en reproduisant les passages à l'appui , nous avons visé à la concision , et nous ne nous sommes laissé aller à discuter des étymologies que lorsqu'il y avait quelque intérêt à le faire.
AUO. SCHELER.
Bruxelles , avril 1871 .
ICI COMMENCE UN TRETTIE AMOUROUS QUI S'APPELLE LE PARADYS D'AMOUR.
Je sui de moi en grant mef3[fiii[e Comment je vifs quant tant je veille , Et on ne poroit en veillant Trouver de moi plus traveillant , 5 Car bien saciés que par veillier Me viennent souvent travillier Pensées et merancoUeâ . Qui me sont ens au coer liies Et pas ne les puis desljer , 10 Car ne voeil la belle oubljer Pour quele amour en ce traveil Je sui entrés et tant je veil.
Et nonpourquant n'a pas lonc terme Que de dormir oc voloir ferme , 15 Car tant priai à Morpheus , A Juno et à Oleûs , Qu'il m'envoyèrent les messages De dormir. Je fis moult que sages ,
TOM. I.
PARADYS
Car se requis ne les euïsse
20 Et fait à Juno sacrefisse Seulement d'un anelet d'or , Je croi que je veillasse encor ; Mais la déesse noble et chiere Tramist Iris sa messagiere
25 Pour moi au noble dieu dormant , Et le doulc dieu fist son commant , Car il envoia parmi l'air L'un de ses fils , Enclimpostair. Sitos qu'en ma chambre entrés fu ,
30 Je ne sçai le pertruis par ù , Je m'endormi en tels pensées Que à vous seront recensées. Homs ne se doit pas esmayer Qui bonne amour voelt assayer ,
35 Car il y a trop de refuites ,
Si ne m'en voeil jà clamer quittes , Tant que l'ame me soit ou corps. En mon dormant me fu vis lors Que jou estoie en un beau bois
40 Où grant plenté avoit d'erbois , Arbres et flours pour donner fruis , Et de chans d'oiselés grans bruis , Qui là chantoient sans séjour Ensi qu'il font par un bel jour , 45 En temps d'esté ou mois de n^. -' Je , qui bien par amours aiîiai , Pris aux oiselés moult d'esbas , Et tant alai éf" j^t et bas Que je vins deseuS un ruissiel 50 Où il avoit maint arbriàsiel. Moult par estoit le lieu jolis ; An quelles , roses et lys. A l'environ d'illuec croissoient ,
D AMOUR.
Et rosegnol si s'escroissoient
55 Au chanter d'un assentement , Qui n'euïst eii sentemcnt Onques de par amours amer , Lors l'en côuvenist entamer. Pour mieuls oïr les ciselés ,
60 M'assis dessous deux rainsselés D'aube espine toute florie. Amours , qui par sa seigneurie Mestrie mon coer et mon corps , Me fist lors faire uns grans recors
65 De mon temps et de mon jouvent , De ma joie et de mon tourment , De mes amours toutes entires , Et m'en fist rcmoustrer les tires. Par souvenance bien le sçai ,
70 Hé mi ! com lors oc dur assai , Car près cheï en desespoir Dou bien qu'encor avoir espoir. Nonpourquant forment me plaindi D'amours et en mon plaint li di :
La complainte de l'amant.
75 Amours , je te fis jà hommage Pour la plus belle et la plus sage , La mieuls adrecie en coragc,
A mon samblant , Qu'onques veïsse en mon eage ,
80 Et mon coer en presis pour gage Et me desis par tel langage :
« Pour mon servant « Je te retionc d'or en avant ,
' « Sers loy aiment ; je t'en di tant ,f
PARADYS
85 « Merci auras , je ne sçai quant. » Las ! quel rendage !
J'ai jà servi un temps moult grant
Et obeï à ton commant ,
Otant deriere que devant , 90 Ne el n'i sçai je.
Ne me sçai de quoi conforter , Car ma doulce dame au vis cler Ne voelt oïr ne escouter Mes ma proyere , 95 Ains quant je li voeil remoustrer Les grans griés que j'ai à porter , Sans paroUe nulle sonner ,
Me boute arrière Et me moustre si dure cliiere , 100 Que bien perçoi à sa manière
Qu'elle m'a trop plus chier en bière
Que plus garder ; Si ne sçai mes que j'en requière , Quant de ta promesse première , 105 Que pas ne tenoie à trop fiere , Me voels frauder.
Se tu m'euïsses dit dès lors Que je te donnai coer et corps Tout entier , sans rien mettre hors :
110 « Jà tu n'auras
« De ta dame nesuns confors » , A autre esbanoi fuisse amors Qu'à amer ; mes quant me remors Des grans solas
115 Qu'à celle heure tu me moustras , Dont je n'ai nuls , s'en di helas , Et bien sçai que tu m'ociras
D AMOUR.
Par tels offors. Quant mors serai , qu'i conquerras ? 120 Un tien servant ocis auras Qui t'a servi en tous estas , Fermes et fors.
Hai ! dont tos cesse ma labour ; N'en sçai à qui faire clamour
125 Fors à toi , ou pour tralutour Te tenrai voir ; Ne jamais ne heure ne jour Je ne te porterai honnour , Fors destourbier et deshonnour
130 A mon pooir ;
J'en ai le cœur et le voloir , Car je ne puis apercevoir Que par toi puisse recevoir El que tristour.
135 De ce me sers tart , tempre et soir , Dont j'ai le coer mat , pale et noir , Et ce qui sane mon doloir , Ce sont li plour.
Ramembre toi , je te suppli , 140 Que quant premièrement te vi
Et à ton service obeï , Tu me desis
Que tous jours avoie avec mi
Espoir et Souvenir aussi 145 Et Doulc Penser ; je les perc ci A mon avis ;
Ne sçai où cascuns est fuis .
Mes je sui pourement servis
De tous les trois ; dont j'en vail pis , 150 Je le te di.
PARADYS
Ha , Plaisance , tu me fesis Faire tout ce et me desis Que grasce auroie. Or sui je fis Que m'as trahi.
155 J'ai bien ocquoison de moi plaindre , Je croi qu'onques amant n'ot graindre , Car je ne puis veoir le maindre
De mon tourment. Amours me font pallir et taindre
160 Et toute joie en moi estaindre , Ne une heure ne puis remaindre
En un moment. Je soloie en esbatement User mon temps et mon jouvent.
165 Aimi ! Or me font aultrement Amours constraindre , Quant celle qui j'aime ardamment , De tout mon coer , entièrement , Ne voelt sa dureté noient
170 Muer ne fraindre.
Si m'est vis que je dois retraire De moi mon doel et tout contraire Et un poure testament faire
De ma santé , 175 Quant je ne puis merci estraire De la plaisant et débonnaire Qui m'a par son très doulc viaire
Le coer navré. Haro ! que ne prent elle en gré 180 Ma proyere et par cliarité Otroie à mon adversité
Don qui puist plaire , Car c'est et yver et esté
D AMOUR.
Que je reçoi painnc et durté , 185 Et coers qui soeffre tel griefté Se doit il taire ?
Siques , Plaisance , trop me doel De toi , car par ton bel accueil Si grant griefté en moi recueil 190 Que pour morir.
Mar mis mon pié oultre le sueil. Dont attaint furent si mi oeil Que mon cœr a par ton orgoeil
Tant à souffrir. 195 Pourquoi me fesis tu offrir Et tout donner sans retollir A ceste qui me fait languir ?
Jà je te soeil Honnourer , loer et chierir , 200 Môs je te maudis par air.
Mors , prens moi tos , el ne désire
Ne el ne voeil.
Atant ma complainte cessai , Et ce que puis fis , bien le sçai ;
205 Je me tins là en cel estât
Longement , car tout en restât Mis bien ma painne et mon meschief , Et si tenoie enclin le chief , Ne li oisiel qui cler chantoient
210 Noient ne me resjoïssoient ;
Non ouïssent fait , bien le sçai , Tout cil qui sont jusqu'en Aussai ; Et c'est drois , car loyal amans A l'eure qu'il est reclamans
215 Et recompensans ses durtés , Son coer est si bien ahurtés
8 PARADYS
Et espris à toute dolour ,
Que tout le mains ce sont li pleur ;
Je m'en sçai bien à quoi tenir ,
220 Tant ai je voir de souveni;% > En cel estât où lors j'estoie , Tout ensi je me tourmentoie Comme un homme désespérés Et estoie tous mis ou rés
225 De mon sens et de ma puissance. Je n'avoie h riens cognissance Qui me peuïst donner confort , Mes j'ois desrompre moult fort Les 'arbrisseaus par dalés moi
230 Et entendi un peu d'effroi ,
Si me doubtai que gens n'euïst lUuec et c'on ne m'i sceuïst. Lors des arbrisseaus me couvri Et un petit mes yex ouvri
235 A savoir que ce pooit estre ;
Mes moult tos me vinrent sus destre Deux dames , les plus esmerées , Plus gentes et mieuls coulourées Que image fait de painture ,
240 Et croi bien que Dieu et Nature Les fisent par especial. Leur abit estoient royal ; Jamais ne vous auroie dit Leur grant beauté ne leur abit.
245 Sus moi s'en vinrent sans délai , Et dist li une : « Trouvé l'aj Le fauls , le perdu , le failli ; Avant , compagne , à li , à li ! j. • ^ N - Il a bien desservi le batre ,
250 S'est il venus yci esbatre
Ens el clos et ens ou vregié
D AMOUR. V
Que nostres mestres a vregié
Et ouvré à ses propres mains ,
Et puis li fauls en dist le mains 255 De biens qu 'onques fesist nuls horas. »
Quant je lor oï tels raisons
Compter , je fui tous eabahis ;
Volentiers m'en fuisse fuis ,
Se je peuïsse , mes briefment 260 Je ne pooie nullement ;
Si m'avisai que par douçour
Et par pryere et par amour
Les deux dames apaiseroie
Et merci je lor crieroie. 265 Adont en genouls me jettai
Et si dis : — « Ha , dames , se j'ai
Mespris , je vous crie merci ,
Quant seulet m'avés trouvé ci
Pour moi déduire et solacier 270 Et sus mes amours reprocier , ^^ i
Des painnes que je ai eues ;
Je vous voi si biel pourveiies
De sens , d'arroi et de manière
Que vous recevrés ma proyerc 275 Et si me dires , s'il vous plaist ,
Vostres mestres quels homs il est ,
S'il est fils de duc ou de roy ,
Car bien moustrés par vostre arroi
Que vous estes à grant seigneur ; 280 El ne doit avoir que douçour
En vous , certes , mes dames cieres , Aro<-/i--»
Vœilliés recœillier mes pryeres. » — ^ '^^ "^J
Ce dist 11 une à sa compagne : ^i^ ^4 $^^
— « Je lo qu'à merci on le prengne , /^^
285 Car voir dist , nous ne sommes nées
Ne dedans ce monde ordonnées
10 PARADYS
Que pour faire miséricorde Au suppliant qui se recorde De son meffet et merci prie ;
290 Pités est dedans nous nourie Et nos mestres le voelt ensi ; Ostons cest homme de soussi , Car si doucement nous requiert Que sa prjere nous conquiert
295 Et pité en devons avoir. » —
Dist li aultre : — « Se vo devoir Volés faire dou conforter , Je m'i voeil dou tout acorder , Jà m'ait il hui moult laidengie ,
300 Fausse appellée et esragie. » — Quant ensi parler les oï , Grandement je m'en resjoï. Li une à ces mos s'avança , Par la main destre me hauça
305 Et me dist en moi souslevant :
— « Beaus amis , or vien ça avant , Il plaist à ma compagne ici
Que nous vous prendons à merci ; Si as tu fourfait trop grant chose , 310 Qui toute ta paroUe glose ,
A nostre mestre , aussi à moi. »
— «Ha, dame» , di jou, «par ma foi, Je ne m'en sui donnés à garde , S'est aumosne qui y regarde ,
315 Et moult volontiers je saroie , Voires se savoir le pooie , Le nom vo mestre , aussi le vostre ; Puisqu'il demeure en si beau clostre Com veci , c'est un grant seigneur ,
320 Si li doit on bien faire honneur ; Et vous aussi , ma chiere dame ,
/^
D*AMOUR. H
Ne vos cognois ; nennil , par m'ame ,
Je ne sçai se je vous vi onques. » —
Et la dame parla adonques , j^ itt^^
325 Et dist : — « Corapains , par ta parolle , ^, —
Qui n'est mie par parabole ,
Nostre mestre tu cognois bien ;
Tu dis qu'il t'a en son lyen
Et qu'ommage jà li fesis 330 Et que son homme devenis
Et qu'aussi je le te fis faire.
Bien en as liui «ompté l'afairc > ' '-^
De chief jusqu'en conclusion ,
Môs tu ens une opinion '
335 Es descendus dont tu vauls mains ;
Pour ce ai mis sus toi les mains.
Voirement li fesis hommage
Sans rappiel mettre en ton corage ,
Car à ceste heure là estoie , 340 En tesmoing que je me vestoie
D'uns draps dont les parels je porte ;
Encor te fis je ouvrir la porte
Par où tu entras en l'ostel.
Or me donnes tu un los tel 345 Que qui bien croire te vodroit ,
Jamais par amours n'ameroit ;
Tu n'auras jà de ce créance.
Compains , on m'appelle Plaisance ,
Et ma compagne que veci 350 A nom Espérance. Autresi
Elle est ma cousine germainne ,
Et te di que droit ci m'amainne. Elle a eii pité de toi ; Bon sont si fait et si chastoi ; 355 Et nos mestres , que peu cognois , C'est le dieu d'Amours et li rois
12 PARADYS
D'onnour, de grasce et de larghesce. »
— « Dame », di je , « or sui en liece , Puisque Plaisance estes nommée ;
360 Moult vaut partout vo renommée Et de vo cousine autant bien. Par vous se font maint bon moyen Au dieu d'Amours, vostre chier mestre. Car sans vous ne poet nuls coers estre
365 En pensée lie et joyeuse Et d'affection amoureuse. »
— « Voires » , ce respondi Plaisance , « Mes tu as hui nostre ordenance Diffamée trop grandement. »
<j Ç 370 — « Dame , en quoi , pour qui et comment l~\i Le souvenir m'est grans mestiers. » --^
— « Je le te dirai volentiers. Tu as reprocié ton seigneur , Et te souvient il point dou jour
375 Que hommage tu li fesis ?
Saces , quant ses homs devenis , ^ Que j'estoie sus son senestre
Et il te prist par la main destre Et te dist : « « Compains , vien avant , VrW^' '""^^ ^ ^^ Je te retienc pour mon servant ; /\ k'^'^ ) ^^^^ loyalment et tu auras
j/ ^ Merci , ne jà tu n'i faudras. »))
Que voelt ceste parolle dire ? Je le t'exposerai sans ire. 385 C'est li intention mon mestre , L'amant covient très loyal estre , Passient et obéissant Et trop justement cognissant Trestout ce qu'Amours li envoie , 390 Ne il ne doit prendre aultre voie fors celle que Amours li livre ,
î) AMOUR.
Et s'ardant désir trop l'enyvro Et le fourmoet en sentoment , Que vis li soit que lentement
395 Viegne la grasce de merci , C'est un point , je te certefi , Qui met l'amant en jalousie , Dont nuit et jour il se soussie Et art en soi et sp demainne ,
400 Car Jalousie le demainne ,
Ne plus jà no li sui compagne ; Puisque de moi se descompagne . Compagnie ne 11 doi faire. Un amant si se poet meffaire
405 De petit , bien dire te voeil. Son cœr , si penser et si oeil Doivent estre en obediensce , Tout enclin et en passiensce , Et est tenus de recevoir
410 Quanqu'il plest à sa dame , voir , Quoiqu'elle soit dure ne fiere. Ce n'est pas drois ne qu'il afRere Que dame doinst du premier sault Sa grasce sitos c'on l'assaut.
415 Amours ne le dist pas ensi ; Ordenance y met , et aussi Souvent le fait pour esprouver L'amant , et s'il le poet trouver Ferme et loyal et bien estable ,
420 II en fait sen droit connestable Et le met en possession De toute sa subjcction , Et sus une heure li fait prendre , Quant il le vœlt par temps attendre ,
425 Par manière et par bon avis , Plus de biens , je le te devis ,
18
14 PARADYS
Qu'il n'oseroit imaginer, Souhedier ne adeviner. Mes sitos qu'un amant varie
430 Et monstre et fait chiere esmarie , De ce qu'U attent , ce li samble , Trop longement , lors il assemble En son cœr si très grant anui , Otel com tu as moijstré hui.
435 Ne de moi ne lor souvient pas Comment j'ai traveillié maint pas Pour euls donner liece et joie. Certes , compains , moult me resjoie Quant je voi un loyal amant
440 Qui vœlt obéir au commant
De mon mestre et mon droit seignour , Amours , qui sers , aine et aour , Et qui la puissance me livre Que j'ai , car sans soi ne puis vivre. »
445 « Dame n , di je , « moult estes sage , Et quant vous m'avés au passage Trouvé , je m'en tienc eûreus. Dame , j'ai le cœr amoureus , Et bien sçai que par vo puissance
450 M'en vint la prime cognissance ^ Et que par vous pris l'estincelle
De ma dame , qui tant est belle Que veoir ne puis la pareille. Mes d'une chose m'esmerveille
455 Comment j'entrai en ces sentiers , Si saroie très volentiers Les vertus de vous et les mours , Et quel chose le dieu d'Amours Vous a poii edefier
460 Pour prendre et pour remedyer. »
DAUOUR. i5
Respont Plaisance sans délai : « Volontiers je te le dirai. »
(( Amours m'a donné le pooir
En hiretage com son hoir , 405 En l'eure c om vient devers li
Pour faire hommage ne ali ,
Je sui pour tous avantparliere
Et au dieu d'Amours consilliere
De lui dire : « Dame , il est Ijon 470 Que de eesti prendés le don. »
Encor ai une aultre vertu
Dont je me pare en mon escu.
Quant Diex ot fourme et Nature
En ce monde la créature 475 Et que vie lor donne et ame ,
Soit de l'homme ou soit de la famé ,
Et il viennent jusqu'en l'eage
Et pour faire à mon mestre hommage ,
Manière y mach et attemprance. 480 Or di , n'esce pas ordenance
Qui est dette et raisonnable ?
Car je fourme un corps si très able ,
Si gracieus et si joli
Que vis sera bien à celi 485 Qu'il ne trouvera la pareille.
En l'œil lor boute et en l'oreille
La beauté dont je sui ministre ,
Et Cupido lors aministre
Son arc et si traist de sa flece , 490 Dont amoureusement il blece
Les douls cœrs dont il s'entremet.
Par l'œil la flèche ens ou cœr met ,
Si com Acillcs fu jadis
De belle PoUixena pris
16 PARADYS
495 Seulement et par regarder ,
Et Nepturnus , le dieu de mer , Par Equoulenta la pucelle , Et Leander tout pour la belle Hero , que tellement chéri
500 Que pour s'amour en mer péri. Je t'en nommeroie un millier , Se tant voloie travillier , Dont j'ai esté la souverainne Dou saisir , c'est chose certainne.
505 Et sitos qu'amant «"entrevoient , De douls regars il se convoient Qui leurs cœrs lor passe et les perce. Adont telement je les cerche Qu'il n'a sus euls car , sanc ne vainne
510 Qui soit de moi cognoistre vainne. Plus me cognoissent , mieuls lor plaist La noureture qui lor nest De moi et de mon mestre aussi , Et pour un tant est dit ensi :
515 « Onques ne fu , n'en doubtés mie , \ Ne lès amans ne lede amie. » Puisqu'avec euls voeil converser , Il ne me poeent traverser Que je ne les mette à merci ;
520 Et mon seigneur , soie merci , M'aimme dessus tous ses servans Et m'a dit que bien sui servans En tous estas et en tous lieus. Encores m'a dit li douls diex
525 Que sans moi il ne poet riens faire ; Il prise tant mon noble afaire Et la vertu qu'en moi a mise , Qui le feroit marcis de Mise , Roi de Castelle ou de Bougie ,
530 Pas ne vodroit que point bougie Fust de moi ceste auctorités , Car en cognissanco il est tels Il scct bien que mains en vaudroit Ne hommage jamais n'auroit
535 Damant, se ce n'estoit par mi. Droituriere sui droit parmi Tous ceuls aussi et toutes celles, Soient dames ou damoiselles; Si cler voi que cognois en l'eure
540 S'il ont cure qu'entre euls demeure , Et lors que receii m'auront , A mon seigneur il en parront Et en feront regrés et plains , Et mon mestre, qui est si plains
545 D'amour , de sens et de noblesce , De leurs grans painnos les radrece , Quant il le servent loyalment ; Il ne le fait pas aultrement Ne des losengeours n'a cure.
550 Trop bien scet pour qui il procure : Pour ceuls qui sievent son arroi , Lesquels ont mis coer, corps et foi, Et ce qu'il ont, en son servisce, Sans penser ne fraude ne visce.
555 Or me croi dont , beaus chiers amis , Se tu n'as dou tout ton coer mis En bien servir ton droit seigneur , Se 11 met , car nul plus grignour Mestre de li ne poes avoir.
560 II n'a cure de ton avoir ,
Mes ton coer voet avoir pour sien. » — « Dame » , di jou , « par saint Maxien , Mon coer a et mon corps aussi Entièrement à sa merci ,
TOM. I. o
\ 8 PARADYS
565 Je ne le puis mieuls employer. Li vodriés vous point conseillier Qu'il me face aucune aligance ? Car je sueffre grant penitance Et je croi que bien le savés
570 Par les signes que vous en vés. Vous devés tant savoir , ma dame , Que celle que j'aincç plus que m'ame Ne voelt avoir pité de moi , Je n'ai el que refus de soi ;
575 Dont j'en sui tous esmervilliés Et je croi , se n'i travilliés Et que bons reconfors me viengne , Je ne sçai que de moi aviengne. Toutesfois ores cognois bien
580 La vertu de vous et le bien ,
Car voirement , tant qu'à ce fait , Ens ou doulc viaire parfait De ma dame et de sa samblance , ■ Qui est sade , vermeille et blance ,
585 Fui en peu d'eure si attains
Qu'encor en est mon coer tous tains. Et ce me fisent li espart De son regart , qui ne se part De moi nés une petite heure.
590 Lors m'en fuï , et sans demeure , Au dieu d'Amours mon souverain Et li dis : « « Ha , chier sires , j'aim , I La flour sus trestoute aultre flour , ; Mes je ne sçai se c'est folour ,
595 Car m'amour je ne li dis onques. » » Le dieu d'Amours me dist adonques Que tantost l'en fesisse hommage. Je l'en fis voyant son barnage , Et m'en tinc lors à très joieus ;
D AMOURS.
000 Mus depuis, comme hons doloreus , Je ne sçai se l'ai couroucié , Il ne m'a noient adrecié , Mes m'a lessié à celle painne Sans veoir sa grasse proçainne.
G05 De quoi s'a lui parler pooie , Volentiers je li mousteroie Le dangier ouquel il m'a mis , Qui sui son serf et ses amis. »
Adont me respondi Plaisance :
010 « Beaus compains , par ton ignorance Porois tu bien tout ton fait perdre ; Comment ne te scôs tu aherdre A estre fermes et estables Et non pas si très variables ? »
615 Adont se retourna arrière Plaisance par bonne manière Et dist : « Compagne , je vous pri , Espérance , trop lonc detri Faites de parler à cest homme;
620 Trop petitement se renomme
Des grans biens qu'Amours li a fait ; Il vodroit bien que tout à fait Qu'il pense la chose à avoir , Qu'il l'euïst , mes je li di voir ,
625 S'il ne nous croit de nos consauls , • Je tienc tout en vain ses travaus. » Bien entendi ceste parolle. Evous qu'Espérance parolle Et me dist tout premiers ensi :
630 — « Compains , j'ai grant pité de ti , Car je te voi en grant esmai , Et se onques nul homme amai Ne aidai à reconforter ,
49
20 PARADYS
Bon confort te voeil enhorter.
635 Tu scès ou tu le dois savoir , Bien a en toi tant de sçavoir , Quant on a quelque chose empris Et de la fin n'a nuls apris A quel chief elle yodra traire ,
640 Soit à bien ou soit à contraire , On s'en doit sagement porter Sans lui en nul courous grever; Amesure donc ton corage. Guides tu que je tiegne à sage
645 L'omme qui aime par amours , Qui se dessoussie tous jours? Certes , nennil; ançois je tien A nice et à fol son maintien ; Car , saces , l'amoureuse vie ,
650 Qui est deduisans et jolie , Voelt estre bellement menée , Et s'elle est en riens fourmenée , On part son temps et sa saison ; Je le te dirai par raison
655 Et après je t'en ferai prueve Par toi meïsmes ; or le prueve. Jalousie est trop merveilleuse , C'est une branche périlleuse Et qui trop poet un coer confondre ,
660 On le doit cremir comme effondre. Quoi qu'aucun arguer vodroient Qui bien d'amer parler sauroient , Jà ne sera vrais amoureus Uns coers , s'il n'est un peu jalous ,
665 Car jalousie a tel vertu Et sus ce porte son escu Que le coer amoureus enflame; Mes Diex te garde de sa flame ,
d'amours. 21
Car elle n'est bonne ne belle. 670 Avoir t'en fault une estincelle
Pour estre un petit plus pensieus ,
Plus songneus et plus ententieus
A poursievir tes amouretes ,
Mes se trop en lui tu t'endettes , 675 Tu folieras , je te di.
Encor croi que depuissedi
Qu'au dieu d'Amours fesis hommage
Tu as gousté de son buvrage;
Or me respont se j'ai dit voir , 680 Car certes je le voeil sçavoir ,
Car de fausse confession
Fait on fausse absolution. »
— « Dame n , di je , « par saint François ,
Vous m'aurés conforté ançois 685 Que nulle chose vous en die ;
Car tant est grans ma maladie
Que noient parler ne poroie
Ne jà le voir je n'en diroie
Tant que je fuisse en celle painne. » — 690 Et Espérance , qui se painne
De moi conforter en tous cas ,
Dist : « Je serai ton advocas
Soit à Amours , soit à ta dame ,
Mes se jalousie t'endame 695 Le coer , sicom je croi moult bien
Qu'il est lyés de ce Ijen ,
Tout quanque te conseillerai ,
Ma paroUe je perderai ,
Car jalons a le coer si tendre 700 Que il ne voelt à riens entendre
Fors seul à sa merancolie ,
Et encores par tel folie
As tu hui fais regrès et plains.
22 PARADYS
Tu es un jone homme tous plains 705 De cruaultés , je te di voir , Que pas ne deuïsses avoir , Fors solas et esbatemens , Car tous amoureus sentemens Ne voelt nulle riens qui le blece. » 710 — « Dame » , di je , « par vo noblesce,
f Remettes moi au bon chemin , Et comme escript en parchemin Le tenrai de vous à tous jours Et s'en vaudront mieuls mes amours.
715 Avec ce ferés courtoisie , Car voirement de jalousie Sui je à la fois pris et batus , Trop avant m'i sui embatus ; Vos reconfors m'est grans mestiers. »
720 Et elle respont : — « Volontiers ; Ne t'esbahis de riens qu'aviengne , Mes tous jours de moi te souviegne ; Soies à pie ou à cheval , Passes montagne ou aiguë ou val ,
725 Et se tu eschiés en dangier
Soit de boire ou soit de mengier , Vis tout dis en espérant mieuls , Si ne seras jone ne vieuls Qu'adiès ne soies en liece ;
730 II n'est nulle riens qui me blece . Ne à ceuls qui à moi s'afient ; Toutes fortunes il deffient. Regarde comment je sui forte : En une seule main plus porte
735 Que ne facent quatorse nés. Tu seras à bonne heure nés , Se tu me voels amer et croire ; Il fait bon médecine boire
D AMOURS.
Dont on conforte sa santé.
740 Cil qui m'ont creii et hanté , Il sont venu à leur deseure ; Mes atendre fault jour et heure Ançois que le paiement viegne. De ma doctrine te souviegne :
745 Quant ardant désir t'assaudra Et jalousie te vodra Confondre par s'outrecuidance , Di ensi : A ! mère Espérance , Confortés moi à ce besoing.
750 Lors t'irai aidier à clos poing Et tes ennemis occirai Ne jà nul n'en déporterai. Avec moi menrai Atemprance , Avis , Manière et Cognissance ,
755 Franchise et Debonnaireté , Sens , Pité et Humilité , Qui tout soustenront ma baniere. Compains , dame a trop chier manière , Sens et attemprance en coer d'omme ;
760 Fol le tient , et tout tel le nomme , Quant elle le voit soursalli A sens et à avis falli. Quel chose a sage dame à faire De fol homme qui son afaire
765 Descuevre et moustre çà et là? Dame d'onnour onques n'ama Fol homme en outrecuiderie , Et s'elle l'aime , tos partie En est , et se l'en tienc pour sage ,
770 Quant de l'omme cognoist l'usage Qui n'est ne beaus ne gracieus , Môs trop grandement perillcus , Et dont elle poet avoir blâme.
35
i24 PAUADYS
L'omme secré aime la dame , 775 Qui sagement se scet couvrir
IEt leurs amourettes nourir En douceur et en courtoisie , Sans nulle riens de jalousie. Et puis qu'avoir tu voes les biens ,
780 Mes doctrines , compains , retiens , Et ne va jà trop travillant Dame qui a le coer vaillant , Car se trop tu le travilloies , Et sus tels visces teouilloies ,
785 Tu perderoies ta saison ,
Et bien y aroit grant raison. Espérance sui , la courtoise , Qui au porter peu couste et poise , On me met en moult petit lieu ;
790 Se dient les aucuns , par Dieu , Que mon pooir est bien ytels Qu'il vaut l'or de .v. cens cités , Car j'ai à toutes gens mestier ; Et qui use de mon mestier ,
795 Jà desconfis il ne sera Pour chose qui li avenra. Or l'entent ensi que tu voes , Car sus ce conseillier te poes : Se tu me crois , tu es garis ;
800 Se tu en fauls , tu es péris. »
— « Certes », di je , « ma dame chiere , Tant prise vous et vo manière Et vostre atemprée doctrine Dont vostre grans sens me doctrine , 805 Qu'à tous jours mes j'en vaurai mieuls ; Mes dittes moi où est li lieus , Li retours et li beaus arrois Où li diex d'Amours et li rois
1) AMOLHS.
Se tient , demeure ne séjourne.
810 S'ensi est que jours y ajourne , Je vous pri que là me menés , Si serai à bonne heure nés , Car volentiers je le vcroie Et mon estât 11 mousteroie. »
815 — « Compains » , ce me dist Espérance , « De tout se tient il à Plaisance , Car elle est dame et gardiniere Dou clos , et croi qu'à vo proyere , Se elle vous en ot parler ,
820 Là dedans vous laira aler ,
Car vous n'i volés que fleurettes , Roses ou lys ou violettes ; Ce ne sont pas choses trop chieres , Jà n'escondira vos pryeres. » —
825 Lors m'enclinai devers Plaisance Et di : « Dame , par vo vaillance , Voelliés vous à ce acorder Que je me puisse déporter Aval ce clos avecques vous. »
830 Elle respont : « Mon ami douls , Je le vous acord liement. »
Adonques moult deliement Fui pris là des deus damoiselles , Qui moult par sont friches et belles ;
835 Lors nous mesimcs à la voie.
Par ma foi , c'est raison c'on voie En Tomme qui est adestrés De dames dont le nom est tels Que cest Plaisance et Espérance ,
840 Qu'il ait en lui toute ordenance De joie et consolacion. Et encor sus cette action
35
26 PARADYS
Fui je requis des dames douces Et prjés de leurs belles bouches 845 Qu'un rondelet vosisse dire ; Ne l'euïsse osé contredire Pour nulle riens à ceste fois. Adont le chantâmes à trois ; / V fil*^^'^^ Si avoit ou rondel ensi ^ 850 Que je vous rQûûEderai ci : t^
Rondel.
Puisque Plaisance l'acorde Et Espérance autressi y , ^ A moi oster de soussi , i.^^f\ ''^^* C'est drois que je le recorde,
855 Puisque Plaisance l'acorde ; Car mon coer tire la corde De joie , onques ne fist si ; Bien me plaist à vivre ensi , Puisque Plaisance l'acorde.
i I '^ J't^ yfn<r/''J-<-'< > Dist Plaisance : « Par le corps Dé , <^ é'-'T^f'^i. Moult bien me plaist en tous endrois ;
Or le chantons encor à trois. » Adont chantâmes hault et cler ,
865 Comme les . dames de Vauscler , Une fois , deux fois , et la tierce : Jà passoit li heure de tierce , Point n'a voie lors le coer tristre. Nous venimes dessus un tristre
870 Où uns moult gentils damoiseaus
Tenoit sus deus lévriers moult beaus.
Plaisance en passant l'appella
Et dist : — « Doulc Penser , est droit là
d'amours. 27
Mon seigneur où le laissai hier ? » 875 — « Nennil , dame , par saint Richier ,
Vous le trouvères plus ensus
A la fontainne Narcissus. » — ^
Lors nous mesimes à la voie ,
Et Plaisance si me renvoie 880 De faire encore un rondelet.
« Dame » , di je , « il fault qu'on l'et ,
Puis que vous le volés , c'est drois ; • J'en feroic ançois jusqu'à trois
Que vous n'en fuissiés bien contente. » 885 A ce que Plaisance me tempte,
Si fis un rondelet joli ;
Vous l'orés pour l'amour de li.
Ronàel.
On se doit souffrir et taire
Et tout en gré recevoir 890 Quanqu 'Amours ordonne , voir ;
Et s'on sent griefté ne haire ,
On se doit souffrir et taire.
Car tous confors poet parfaire
Amours par son grant pooir ; 895 Pour ce di de bon voloir :
On se doit souffrir et taire.
Lorsque j'oc fait , Plaisance dist : « Cils rondelés bien me souffist , Je le prise bien autrement . 900 Com cils qui est fais par devant. » Là le chantâmes d'un acort A trois sans faire nul descort ; Et tandis allons le bois , L'ombre une heure et puis les herbois ,
28 PARADYS
905 Si venimes sous un buisson , Là trouvâmes un compagnon , En laisse tenoit trois lévriers. Di je à Plaisance : « Volentiers Saroie le nom de cesti. »
910 Et Plaisance me respondi :
« Li vallés a nom Beaus Samblans , Et son frère , Bien Besongnans , Est près d'illuec , car je le voi , Et un mien frère corner oi ,
915 Bien le recognois à son nom , C'est Douls Regars. Celle saison Apoursievoit d'Amours la chace , Ne sçai après quoi ore il chace , Mes une seule heure ens ou jour
920 N'a onques repos ne séjour. Bien ensus je voi Franc Voloir Qui l'attent à trois lévriers voir , Et à cel autre tristre voi Désir et Oïr par ma foi ,
925 Et Souvenir un peu ensus. »
— « Ma dame , ensi m'ait Jhesus , » Di je , « que veci bon ejgljiat ! Moult volentiers ei le débat
Et l'abai de ces chiens courans. 930 Dittes moi , j'en sui ignorans , Sont tout li homme veneour Au dieu d'Amours , nostre signour ? »
— « Oïl » , ce respondi Plaisance , « Il en a à son ordenance
935 Encores trop plus trente fois ; Il y a contes , dus et rois , Chevaliers et de toutes gens , Dont li arrois est beaus et gens , ^ Car qui n'est de moult gentil estre ,
D AMOURS.
940 II ne poet à mon signour estre -x
Ne estre escris en son registre. \
Et tous ceuls que je vous registre ; Sont en tout temps bon veneour Et chantent tout dis sans séjour ,
945 Tant leur plaist l'amoureuse chace Que cascuns son déduit pourchace Là où il le pense à avoir , Et fait cascuns si son devoir De poursievir ce qu'il encarge ,
950 Que il samble que cascuns arge De travail , de painne , de seing. Aussi je leur aide au besoing , Car aultrcraent , quoi que vous die , Trop lor seroit dure leur vie
955 Ne il ne poroient jurnir
Les painnes qu'il ont à souffrir. » — Lors regardai en une lande , Si vi une compagne grande De dames et de damoiselles
960 Friches et jolies et belles , Et grant foison de damoiseaus Jolis et amoureus et beaus , Qui estoient là arresté Et de treschier tout apresté.
965 Tout estoient de vert vesti , N'i avoit ceste ne cesti. Les dames furent orfrisies , Drut perlées et bien croisies , Et li signeur avoient cor
970 D'ivoire bendé de fin or.
— « Dame » , di je , « puis je sçavoir Qui sont ceuls que puis là veoir ? »
— « Oïl » , dist ma dame de pris ; « Troïllus y est et Paris ,
29
50 PARADYS
975 Qui furent fil au roi Priant , Et cesti que tu vois riant , C'est Laiscelos tout pour certain ; Et pour ce que forment je faim , Des aultres le nom te dirai ,
980 D'aucuns jà ne t'en mentirai. Il y sont Tristrams et Yseus , Drumas et Percevaus li preus , Guirons et Los et Galehaus ,
IMordres , Melyadus , Erbaus , 985 Et cils à ce bel soleil d'or , On l'appelle Melyador ; Tangis et Camels de Camois Sont là ensus dedens ce bois , Agravains et Bruns et Yewains 990 Et le bon chevalier Gauwains.
Et des dames y est Helainne V Et de Vregi la chastelainne , Genoivre , Yseut et belle Hero , Polyxena et dame Equo ; 995 Et Medée , qui tient Jason , Vois tu là dessous ce buisson. Tout sont en eshs^s en ces lieus , Dont souverains est li douls dieus , D'amours li mestres et li sires. 1000 Ses royalmes et ses empires S'estent partout celle contrée ; Moult près de ci est li entrée Dou paradis à mon seigneur Où il a son certain séjour. » —
1005 Tout ensi en nous devisant Et les beaus £shas avisant Qui estoient dedans le bois , Venimes nous entre nous trois ,
d'amours. 31
Ce m'est avis , en une lande. 1010 Adont à. Plaisance demande
Comment li lieus est appelles ;
Et elle me tire en un lés
Et me dist : — « Compains , vien avant ,
Vois tu ces arbres ci devant? 1015 Là est tendus li pavillons
De mon seignour vers qui alons ,
Et là dedans se tient li sires
Qui de toi garir sera mires.
Or t'avise que tu diras 1020 Et comment à lui parleras. »
— « Dame » , di je , « voir , je ne sçai , Conseillics moi , mestier en ai. » — Respont Plaisance : — « Volentiers.
Tu es assés bien coustumiers 1025 De faire un lay , si com je pense ;
Or y met bonne diligense
Et li remoustre la besongne
Par un lay , car il te besongne ;
Il le prendera bien en gré , 1030 Et t'asséra sus un degré
A ses pies, ailleurs ne seras ,
Entrées que ton lay compteras ,
Et puis si t'en fera response
Selonc l'avis et la semonse 1035 De ses gens qui seront autour. »
— « Dame » , di jou , « un trop lonc jour ^ Me faurait il pour un lay faire ,
Et toutes fois sus mon afaire J'en ai un fait à ma plaisance ; 1040 Ou cas que l'ai de pourveance , C'est bon que cesti li recorde. » Dist Plaisance : « Je le t'acorde. »
32 PARADYS
Nous venimes assés briefment Où le dieu d'Amours proprement
1045 Estoit dedens sa belle tente. Plaisance , qui a grant entente Que je soie reconfortés , Me dist : — o Beaus amis , escoutés ; Veés le dieu d'Amours , no mestre ,
1050 Tirés vous un peu sus senestre Et je vous ferai cognissable De lui et de ceuls de sa table. » — Je fis lors son commandement , Et Plaisance moult doucement
1055 Par devant le doulc dieu se mist En genouls et puis se li dist : « Mon seignour , veci vostre fil Qui dist qu'il vit en grant péril Puis l'eure que jà le bleçastes
1060 D'une fiece dont le navrastes , Et ou cas que blecié l'avés Et que tout ce moult bien savés , Si entendes à se pryere. » Le dieu d'Amours ot bien manière
1065 De respondre et dist : « Volontiers. » Lors m'aproçai et de premiers Je començay mon lay à dire. Au commenciei*, sans contredire , Il me fist à ses pies seoir;
1070 Je ne le pooie veoir ,
Mes Plaisance me dist depuis Qu'elle l'a veù moult de nuis Et moult de jours en ses esbas , Mes onques , ce dist , hault ne bas
1075 Ne li vit yex muer ne bouche , Tant li fu la matere douce. Or se commence ainsi mon lay Sus le fourme que fait je Fay.
D'AMOins. 53
Zay.
Quant je vi premièrement 1080 Ma très douce dame chierc , Sa grant beauté fu arrière De moi navrer telement Que , se Pité n'i entent , Qui doit 3stre tresoriere 1085 De mes mauls et messagiere, J'ai trop dur commencement. Or li suppli humblement Qu'elle voist à lie ciere A ma dame et lui requière 1090 Qu'elle y mette allégement. Au jour de l'apointement Je dirai : Trayés arrière. Nulle n'en scet la manière Fors elle tant seulement ;
1095 Car ses douls regars m'ont navré Et entamé Le coer , et si avant mené Que sus le point de desconfort , Dont c'est trop fort 1100 Que retourner puisse à santé.
Il m'ont un beriu samblant moustré
Sans volenté , Car il se sont disminué Tant que n'en puis nul bon recort 1105 Ne vrai rapport
Dire ne faire en vérité. Las 1 que ne parle Loyauté
Avec Pité A ma dame et li dient : « Hé ! 1110 Vous avés vostre servant mort
TOM. I.
34 PARADYS
A trop grant tort , Qui tousjours vous a tant amé , Servi , obeï et doubté
Et foy porté , 1115 Et or li moustrent cruaulté
Vostre oeil qui sont si reconfort ;
Par nostre acort , Amours ne vous en scet nul gré ;
Il n'est saisons qui ne paie 1120 Ne mendians qui n'assaie.
C'est drois que grant painne j'aie , Car j'ainc , par figure vraie ,
L'image Pjmalion : Quoique le fol crie et braie 1125 Et ses dolours li retraie
Et le vest d'or et de saie , Il n'est rien qu'il en extraie
Fors imagination. Ensi Plaisance me plaie ; 1130 Ou coer m'a mis une plaie
Qui trop grandement m'esmaie , Je ne sçai où je m'en traie
Pour avoir ent garison , Fors à ma querelle gaie 1135 Qui à la fois me resgaie. Je sui enclos en la haie Là où Melampus abaie
Après son mestre Acteon.
Je ne sui pas Orpheùs 1140 Qui par ses chançons
Et ses douls melodieus sons Endormi les dieux de là jus , Mes sui li las Tantalus ,
D AMOURS.
De qui li mentons 1145 Joint à l'aiguë et voit jusqu'au fons Et n'en poet estre repetis. Ensi fui je jà forus
D'uns chevelc^s blons Et d'uns dois deljés et Ions 1150 Et d'uns vairs yex à point fendus ; Acilles ne Narcissuâ Ne Eucalions Tristrans , Paris , Los ne Jasons N'en orent vers moi gramment plus.
1155 Geste maladie ,
Qui se mouteplie En moi et me lie De merancolie , Ne sera garie 1160 Ne sancie ,
Je le voi, Jà jour de ma vie Se Pités n'en prie Et s'en ensonnie , 1165 Car Plaisance lie
Et Beauté jolie L'ont nourie Dedens moi. Pour ce plour et crie 1170 Ha ! Amours aïe !
Je vienc à l'aie Par ta courtoisie , Par quoi Jalousie , Qui guerrie 1175 Mon arroi ,
Ne puist sus moi mie Heure ne demie
35
56 PARADIS
Clamer seigneurie , Car sa compagnie 1180 Engendre folie ,
Quoi qu'on die , Et tanoi.
En li sont tout mal et amer : Noient parler 1185 Et mains penser ,
Lui ent garder , Point arrester , Mes esquiever Bon le fait , 1190 Car qui s'en lait enfunceler Ne entamer Ne endebter , Sans point cesser Son coer presser 1195 Voit et berser
Et se met En trop plus grant péril qu'en mer. Or doit viser Et aviser 1200 Homs , c'est tout cler ,
Comment oster Puist et planer Ce meifet Par lui sagement ordonner 1205 Et gouverner ,
Par bien amer Par bien celer Et li rieuler Et par porter 1210 Un coer net
d'amours. 37
Et li garder do mefFaire. Autrement on n'a que faire Dedens l'amoureus afaire Très joli , 1215 Assouvi
Et garni De tous biens oultre solaire. Ha ! Pités très débonnaire , Regardes moi ou viaire ; 1220 Quels je sui , je m'en doi taire , Môs je di Et affi Que sus mi N'a fors que doel , painne et hairc. 1225 Or m'est trop fort nécessaire Pour mon esperit refaire , Que bellement voeilliez traire Vers celi Qui feri 1230 Tout parmi
Mon coer par son doulc attraire , Et li sagement retraire Ma dolour et mon contraire. Et encor pour tout parfaire , 1235 Je vous pri ,
Tout ensi Dittes li Et l'en faciès exemplaire :
« Si parfaitement s'est mis 1240 En vostre amour
Qu'il li est vis Que nuit et jour Voie l'atour De vo cler vis ,
38
PAIUDYS
1215 Et appelle un paradis Garni d'ounour Et de delis Vostre valeur Et grant douceur , 1250 Dame de pris ,
Comment que ses esperis Ou lit de plour Gise tout dis En tel dolour ;^255 Et tel ardour
Qu'il en vault pis. Ne Acilles ne Paris
N'orent grignour , Qui de jadis 1260 Pai* *^1 estour
Et par tel tour Furent bien pris.
« Or regardés la substance D'amours et la grant puissance , 1265 Comment, et en vostre istance , Gist et maint Cils qui jour maint A souffert grant penitance , Cor y mettes attemprance 1270 Et li donnés alligance
Par si courtoise ordenance , Que si plaint Et si complaint Se refourment en plaisance, 1275 Par quoi en désespérance Ne tourne li espérance Qu'il a eu , car doubtance Le constraint
d'amoubs. 3^
Et le destraint 1280 Si qu'il en pert contenance ; Se n'estoit obéissance , Qui le tient en l'alloiance De bonne persévérance , Mal tamaint 1285 A dur estaint
L'assaudroient d'abondance.
« Car souvent avient Que quant vous estes présente Et Plaisance li présente 1290 Vostre manière excellente Et gai maintien , Pris ou lyen Se voit où jà fu , que n'en mente , Ypomenôs pour Atalente. 1295 Tant vous aime et crient
Et d'amour qui si s'augmente Que de soi si s'espoente Qu'il n'a pooir ne entente , Art ne engien 1300 De dire rien ,
Mes se taist et de vous s'absente Et seuls à par soi se démente. Ensi le maintient Ardant désir qui le tempte , 1305 Et s'a cel assaut de rente
En trois jours des heures trente , Et se sçai bien Que pour son bien , Quoique plaisance le tourmente , 1310 Nuls ne nulle ne parlemente , Et pour ce couvient A la fin qu'il se contente ,
40 PARADYS
Aussi qu'il ne se repente , Que vostre humilité sente 1315 L'afaire sien
Par tel moyen Comme je sui , ma dame gente , Car il trait vie trop dolente. »
Se Pités , qui bien procure
1320 Pour tous ceuls dont elle cure Me voloit ester l'ardure Qui me vient de la pointure Amoureuse , à mon cuidier , Elle feroit belle cure ,
1325 Car je gis en cartre obscure Ou point de desconfiture ; Et si muast la nature De Refus et de Dangier , Car par ces deus tant endure
1330 De painne et d'angousse dure Ne la diroit créature , N'en y a nul qui ne jure Qu'à mort me vodront trettier ; J'en sui en grant aventure.
1335 Or tos ! Pité et Droiture , Aies vous en bonne alure A ma dame , et ceste injure Comptés li sans atargier.
Et se li dittes comment 1340 Ces deus , qui sont dur que piere , Pour conforter leur baniere Ont en leur commandement Des envieus plus de cent , Espars devant et derrière , 1345 Et si garni la quarriere
d'amours. 41
Qu'on n'i encontre aultre gont. Tant me font d'empeeement Que mon bon temps en arrière , Car leur langue mal parliero 1350 Tourne que moulins au vent. Il me couroucent souvent , Ne sçai comment les conquière , Ou par don ou par pryere Ou par faire esbatement.
1355 Lorsque j'oc recordé le hiy ,
Dist li diex d'Amours sans delay :
« Bien oi par ta paroUe , amis ,
Que dou tout es donnés et mis
A sei^ et _mpl__êt... ta . dâma^ 1360 Et par la foi que je doi m'ame ,
Tu en auras tel guerredon
Que vrais amans doit prendre en don ,
Car onques coers ne me servi
Que je ne l'aie desservi , 1365 Et bien m'en poes , se tu voes , croire ;
Et que ma parolle soit voire ,
Tu le veras d'experiensce ,
S'il ne fault par ta negiigensco
Ou par foie hastiveté ; 1370 S'en toi a point de soutienté ,
Tu poes bien sçavoir que ce monte ,
Ne te voeil faire plus de compte.
Autant ai à garder ta dame
Que toi , et se Désirs t'entame 1375 Et art , ton coer bruïst et mort ,
Je ne te puis garder de mort ;
Fors tant je voeil et si ordonne
Qu'Espérance confort te donne
Et que tout dis te soit présente
42 PARADYS
1380 Quel grief que Désirs te présente. S'Esperance crois , soies fis , Tu ne seras jà desconfis Pour aventure qui t'espire. Or me di , te poet il souffire ? »
1385 — « Oïl , sire » , ce respondi , « Je vous regrasci et vous di Que tous jours , quel chose qu'aviegne , Ne sera que ne me souviegne De vous et de vostre noblesce ,
1390 Qui m'a rendu toute liece. » Li diex d'Amours lors appella Les deux dames qui furent là , Plaisance et Espérance aussi , Et lor dist : « Mes filles , veci
1395 Un mien servant , et tel le tien En fait , en parler , en maintien ; Faittes li bonne compagnie , Je le vous cargo et vous en prie . » Et cascune li respont lors :
1400 « Ciers sires , de coer et de corps Le ferons puisque le volés. » Dist le dieu d'Amours : « Or aies E^bgnpjer en ce vergié , Je vous en donne bon congié. »
1405 Adont me prisent les deus dames , Que Diex gard les cors et les âmes , Et me disent : « Partons de ci Puisqu'il plaist mon seigneur ensi ; Nous vous menrons ailleurs esbafa'e.^ »
1410 Ne lor voc lor parler debatre ;
« Dame », di je , « à vo plaisir soit. » Lors partîmes de là endroit Et nous mesimes à le voie Parmi le vert bois qui ombroie.
1415 Plaisance en riant m'amonneste
D AMOURS.
Et dist : « Compains , A ma rcMiucstc , Il vous fault dire un virolay. » — « Dame » , di je , « pourvoû l'ai , S'est drois que je le chante et face , 1420 Quant j'ai veii mon raestre en face , Le dieu d'Amours et le vrai roi , Qui m'a rendu sens et arroi.
Virelap.
Amours , je te regrasci D'umle voloir , 1425 Quant mis as en ton pooir Tout mon soussi. Car jà je n'euïsse eii De ma dolour alegance S'il ne t'euïst souvenu 1430 De moi ; quant par ta puissance As pour moi ouvré ensi ,
Je sçai de voir Que tu me voels recevoir . Pour ton ami. 1435 Amours , je te regrasci , etc.
Au besoing m'as secouru , J'en ai bien la cognissance , "^'Et richement pourveû De confort et d'espérance , 1440 Dont j'en dirai et s'en di , Garnis d'espoir , Que je puis moult bien avoir
Joie par ti. Amours , je te regrasci , etc.
45
1445 Et lors que jou oc^fécordé
■
44 PARADYS
Ce virelay t « Par le corps Dé » , Dist Plaisance , « il est moult bien fais ; Or le chantons en nom de pais. » Lors le chantâmes d'une vois
1450 Moult clerement entre nous trois , Et tout dis le bois allons Et les fleurettes cueillions. Tant alames , ce me fu vis , Parmi le bois tout à devis ,
1455 Que nous venins sus un preel Où vert faisoit , plaisant et bel , Tout enclos de vermaus rosiers , D'anqueliers et de lisiers , Et là chantoit li rosignols
1460 En son chant qui fu moult mignos. Si tretos que son chant oï Moult grandement me resjoï. Ce dist Plaisance à basse vois : « Entrons laiens entre nous trois. »
1465 Je fis lors son commandement Pour avoir plus d'esbatement. Mes si tretos que dedanslui , Je ne cuidai trouver nuUui Fors les oiseillons et Plaisance
1470 Et sa bonne amie Espérance ,
Mes si fis voir , pas ne m'en doeil , Car je trouvai là Bel Acueil Qui faisoit chapeaus de fleurettes Et avec li deus pucelletes ,
1475 Qui servoient de flours coeillier. Je m'alai lors agenouillier Devant ma dame sans délai , Ce m'est vis , et le saluai. EUe mon salu me rendi ,
1480 Et je au parler entendi ;
d'auol'rs. 45
Ce fu moult amoureusement
Et trop fort cremeteusement,
« Dame », di je, « Amours me commande
Que vostre grasce je demande , 1485 Car j'ai jà un lonc temps langi
Sans avoir grasce ne merci ,
Joie , espérance ne confort.
Ciere dame , donc c'est trop fort
Que longement je puisse vivre 1490 Ou point que plaisance me livre ,
Car d'avoir tribulation
Où toute consolation
Deveroit estre , ce m'est vis ,
C'est pour moi uns trop durs devis. 1495 Si vous voeilliés liumilyer
Et ma dolour amolyer
Par vostre grande courtoisie ,
Car vous estes moult bien aisie
De moi donner grasce et confort , 1500 Se venus je sui à bon port. »
Et ma Dame prist lors à rire
Et puis moult doucement à dire :
« Compains , que volés vous avoir?
En demande gist grant savoir, 1505 Or demandés courtoisement.
Pour vous donner allégement
Mettre y vodrai toute atemprance ,
Mes point n'aies hors d'ordenance ,
Car grandement vous mefferiés 1510 Ne jamais grasce vous n'ariés
Ne pour amour ne pour pité ,
Je le vous di en loyauté. » —
Or vous di» foi que je doi m'ame ,
Que la response de ma dame 1515 Me donna double entendement".
16 PARADYS
Mes oultre son commandement Je ne fuisse jamais passés.
— « Dame » , di je , « je vois assds , Que vous me tenrés en cremour ,
1520 Et bien veés de quel amour
Je vous aine et ai tous jours fait A petit confort sus mon fait. Or vous plaise , ma dame douce , Qu'un tout seul parler de vo bouche
1525 En puist issir à vraie vois, Et je serai pour celle fois Reconfortés trop grandement. »
— « Quel parler » , dist elle erranment , « Volés vous , compains , que je die ?
1530 Vis m'est que je fais courtoisie
Quant je vous moustre bonne ciere. »
— « C'est vérités , ma dame chiere , Mes pour moi mieuls reconforter Voeillés vous en tant déporter
1535 Que me tenés d'or en avant Pour le vostre loyal servant Et que par vostre parleure En ce confort je m'assegure. » — Ce dist ma dame sans soussi :
1540 — « Volés vous donc qu'il soit ensi ? »
— « Oïl , ma dame , et je le voeil. » — Lors me servirent si doue oeil
Moult doucement tout à mon aise. C'est drois que tel response plaise ,
1545 Car se jamais plus n'en avoie , Se me mist elle lors en voie De trop grandement pourfiter. Uns coers se doit moult déliter Qui a esté nouris tous jours
1550 En duretés et en dolours
d'amour8. 47
Et de tant se voit resjoïs.
J'ai volentiers ces mos ois
De ma dame; aussi fist Plaisance
Qui estoit de ma gouvernance. 1555 Adont la belle , bonne et sage ,
Qui de tous biens faire a usage ,
Quant elle me vit si joious ,
Si envoisié , si curious
De faire tous esbatemens-, 1560 Me dist , ce fu bons sentemens :
— « Compains , compains , soies à point Resjoïs , ne vous hastés point;
On donne bien pour guerredon
A la fois petit ou grant don 1565 Que par outrecuidance on pert;
Riens ne gagne qui ne parsert
Et qui bien ne fait son servisse.
Saciés , je ne sui pas si nice ,
Si folle ne si outrageusc , 1570 S'aucune parolle amoureuse
Vous ai donné de bon voloir
Et bien n'en faciès vo devoir ,
Que tos retrencier ne le doie.
Je voeil bien que vous aies joie 1575 Et mieuls que devant vous soies
Reconfortés et envoisiés ,
Mes aies vraie obéissance
Et loj'ale persévérance
Sans demander ne ce ne quoi , 1580 Soit à veiie ou en requoi ,
Qui me puist tourner à damage
Ne à desplaisir de corage.
— « Dame » , di je , « se Dieu me gart , Ailleurs n'arai aultre regart
1585 Que de vous loyalment servir .
I
48 PARADYS
Pour la plaisance desservir Dont ci m'avés servi à gré ; Loyal me verés et secré , Obéissant et cremeteus
1590 Et en mes requestes honteus. Se je fai bien , si m'en pa^^és , Se je fai mal , si m'assayés. » — De ceste parolle contente Se dist forment ma dame gente.
1595 Adont par la main me prist elle Et sus l'erbe fresce et nouvelle Commençâmes nous à marcir ; Mon coer se prist à esclarcir Pour la plaisance qu'il avoit
1600 Et de ce que ma dame voit En ju , en joie et en revel.
— « Avés vous riens fait de nouvel ? » Ce dist elle moult doucement.
— « Oïl , dame , de sentement 1605 Et de coer amoureus et sade
Ai ordonné une balade. » — Dist elle : — « Je le voeil oïr , Et pour vous encor resjoïr , Entrues que vous le compterés
1610 Et que dalés moi vous serés , Je vous ferai un chapelet ' De flourettes bel et doucet , Tel que l'adonné la saisons. » — Adont moi et li assis sons ;
1615 Plaisance et Beauté sans Envie , Franchise , Honneur et Gaie Vie , Manière , Sens et Attémprance , Cremeur , Avis et Pourveance , Se sont assises avec nous.
1620 De ses dois delyés et douls ,
d'amours. 49
Sans eclice et de flours petites Que nous appelions raargerites , Qui croissoient ens ou prcel , Faisoit ma dame le chapiel , 1625 Et entroes qu'au faire entendi La balade droit je li di.
Balade.
Sus toutes flours tient on la rose à belle ,
Et en après, je croi, la violette;
La flour de lys est belle , et la perselle ; 1630 La flour de glay est plaisans et parfette ;
Et li pluisour aiment moult l'anquelie ,
Le pjone , le muget , la soussie.
Cascune flour a par li son mérite ;
Mes je vous di, tant que pour ma partie, 1635 Sus toutes flours j'aime la margherite.
Car en tous temps , plueve , grésille ou gelle Soit la saisons ou fresque , ou laide , ou nette , Geste flour est gracieuse et nouvelle , Douce, plaisans, blanchete et vermillete ; 1640 Close est à point , ouverte et espanie ; Jà n'y sera morte ne apalie ; vj Toute bonté est dedens li escripte ; Et pour un tant , quant bien y estudie , Sus toutes flours j'aime la margherite.
1645 Et le doue temps ore se renouvelle
Et esclarcist ceste douce flourctte ;
Et si voi ci seoir dessus l'asprellc
Deus coeurs navrés d'une plaisant sajette ,
A qui le dieu d'Amours soit en aïe. 1G50 Avec euls est Plaisnncc <'1 rmirtoisii* TOM. r. -1
aO pauaoys
Et Douls Regars qui petit les respite. Dont c'est raison qu'au chapel faire die : Sus toutes fleurs j'aime la margherite.
Tout en riant mist là Plaisance
1655 Geste balade en ordenance.
Dont ma dame en prist à sousrire , Et Plaisance li prist à dire : — « De quoi r jés vous , bonne et belle ? i Geste balade est bien nouvelle ,
1660 I Gar onques mes je ne l'oï. » — Et ma dame qui s'esjoï Tant pour Plaisance qui parla Que de la chançon c'on dist là , Respondi comme gracieuse
166r) Et aussi de coer amoureuse ,
Et dist : — « La balade est moult bonne , S'est drois que le chapelet donne A celui qui l'a ordonnée. » —
ILors ma dame , com bien senée , Le chapelet qui fu estrois I Prema elle, de ses beaus dois, De la flour où je me delitte , Que je vous nomme margherite ; Moult fu li chapelés jolis.
1675 Ma dame adont par grans delis Me fist baisier le chapelet ; Puis le baisa et puis le met Sus mes chevelés demi Ions , Et puis me dist : « Alons, alons,
1680 -Esfeaiioyer d'une autre part. » Ou mouvement et ou regart De la belle plaisant et douce , Plaisance , ce m'est vis , m'atouce ; Pour ceste cause tressalli,
iiVMoins. "il
itiS.") Adoiii il mon ,s(>ii;:o lalli,
Et quant je fui bien osvillic^s . Grandement fui esraervilliés . De ce qui m'ostoit avenu. Mon lit tastai pour savoir ii
1690 Je me pooie estre endormis , Se trouvai que j'estoie mis Dessus mon lit pour reposer , Si commençai moult à penser Quel aventure et quel afaire
1695 M'avoit poii ce songe faire.
Tant y pensai qu'il me souvint Qu'il y avoit jà des nuis vint Que par usage à. mon coucier Morpheûs aloie pryer ,
1700 De dormir le dieu agréable Et des songes le raisonnable . Que , par amours et par pit^' Et par sa debounaireté , Je qui lors ne dormoie point
1705 Endormir me fesist ou point Où s'endorment li travillié D'amours et li dur consillié . Or me fist ce que li requis , Dont moult adouci mes anuis ,
1710 Car il m'endormi en tel songe
Où nulle riens n'a de mençonge. Si l'en grasci et Orpbeiis, Qui me moustra et l'art et l'us De chanter balade et rondel
1715 Et virelay fait là nouvel
Et le lay qui a bien manière : Aussi Yris, la messagiere De Morpheûs le Dieu dormant Par lequel tout li vrai amant
52 PARADYS d'amours.
1720 Sont conforté, et c'est raisons. En songes et en visions. Ensi fui je ravis jadis Dedens Y amourous paradys.
II
CI SENSIEUT UN DITTlf] D'AMOUR , QUI S'APPELL?: LI ORLOGE AMOUREUS.
.le me puis bien coinparei' ù l'orloge , Car quant amours , qui en mon eoer se loge , M'i fait penser et mettre y mon estude, J'i aperçoi une similitude 5 Dont moult me doi resjoïr et parer ; Car l'orloge est , au vrai considérer , Un instrument très bel et très notable , Et s'est aussi plaisant et pourfitable; Car nuit et jour les heures nous aprent ,
10 Par la soubtilleté qu'elle eomprent , En l'absense raeïsme dou soleil, Dont on doit mieuls prisier son appareil , Ce que les aultres instrumens ne font pas . Tant soient fait par art et par compas.
15 Dont celi tienc pour vaillant et pour sage Qui en trouva premici^cment l'usage, Quant par son sens il commença et fit Chose si noble et de si grant proufit. Ensi amours me fait considérer.
.)\ Ll OnLOGE
20 Et m'a donné niatere de penseï*
A un orlog'c , et comment il est tes ; Et quant j'ai bien considéré ses fè^;, Il me samble , en imagination , Qu'il est de grant signification,
25 Mes qu'il soit bien à son droit gouvernés. Et se n'est pas seulement ordonnés Tant pour proufit et pour grant efficace, Qu'il est garnis de mistere et de'grasce. Et la façon de li , selon m'entente ,
30 D'un vrai amant tout le fait représente Et de loyal amour les cireonstansces. Dont , quant j'ai bien conceû les substances Et la vertu qu'il moustre et segnefie . Et j'ai aussi considéré ma vie ,
35 A son devoir est justement parée Quant je l'ai à l'orloge comparée.
Ensi amours, qui maint penser me donne , A son plaisir présentement m'ordonne Et me semont de mon estât trettier ;
40 Et je , qui voeil , de vrai coer et entier . Obéir à tout ce qu'il m'amoneste, ( 'ar sa ' semonse est courtoise et honneste , Tj'eu regrasei, et ma dame aussi voir. Qui m'a donné sentement et voloir
15 De remoustrer comment amours me raainne. Je , qui sui tous sougis en leur demainne , Loing de joïr, diseteus de merci, Di que je sui démenés tout ensi, A la façon proprement de l'orloge ,
50 Dont amours font de mon coer chambre et loge. Premièrement je considère ensi, Selonc Testât de l'orloge agensi , Que la maison qui porte et qui soustient l>es mouvemens qu'A l'orloire appartieni .
AMUlUtLS. .>i>
55 Et le fais, dont on doit mention faire Do tout ce qui poet estro nécessaire, Et liquels a matere, par raison. De servir à sa composition , Proprement représente et segnefle
60 Le cocr d'amant que fine amour mestrie; Car la façon do l'orlogo m'aprent Que coer d'amant, que bonne amour esprent , Porto et soustient les mouvemens d'amours Et tout le fais , soit joie , soit dolours ,
65 Soit biens , soit mauls , soit aligance ou painne , Que bonne amour li envoie et amainne. Briefment, qui voelt bien parler par raison, Le coer loyal est la droite maison, Au dire voir, et la principal loge
70 Duquel amours plus volontiers se loge.
De tout ce sçai je assés comment il m'est ; Mes tels est bien malades qui se test Et pas ne dist son mal en audiensce , Ains le reçoit en belle pasciensce;
75 Pour mieuls valoir, il se fait bon souifrir. En cel espoir me voeil dou tout offrir Au gré d'Amours , et à son plaisir rendre ; Car il m'a fait si noble estât emprendre Qu'il m'est avis que, quant je le récite,
80 Que tout mi mal ne sont que grant mérite ; Car tant a grasce, honnour, loenge et pris Celle pour qui j'ai ce dittié empris Et qui de moi est la très souverainue. Que , se pour li reçoi griefté ne painne ,
85 A son plaisir y poet mettre aligance. Or pri Amours, qui ses scrvans avance. Qu'il me pourvoie en sens et en langage Telement que la belle et bonne et sairo A'oeille en bon gré ce dittié recevoir.
•')(> i>i ouLoot:
90 S'elle y entent , bien pora percevoir
Comment Amours, qui m'a en son demainne A la façon de l'orloge me mainne; Car de mon coer a fait loge et maison. Et là dedens logié a grant foison 95 De mouvemens et de fais dolereus ,
Onques, je croi, n'en ot tant amoureus; Car par amours est près ma vie oultrée Ensi qu'elle ert en ce dittié moustrée. Or voeil parler de Testât de l'orloge.
100 La premerainne roe qui y loge ,
Celle est la mère et li commencemens Qui fait mouvoir les aultres mouvemens Dont l'orloge a ordenance et manière; Pour ce poet bien ceste roe première
105 Segnefjer très convignablement
Le vrai désir qui le coer d'omme esprent ; Car dcsir est la première racine Qui en amer par amours s'enracine; Mes il y fault .ij. choses sourvenir,
110 Ançois qu'il puist parfettement venir
En coer d'amant ne moustrer sa puissance : L'une , beauté , et li autre , plaisance. IjC plonk trop bien à la Beauté s'acorde ; Plaisance rest moustrée par la corde ,
115 Si proprement c'on ne poroit mieulz dire ; Car tout ensi que le contrepois tire La corde à lui , et la corde tirée , Quant la corde est bien à droit atirée , Retire ;\ lui et le fait esmouvoir ,
120 Qui autrement ne se poroit mouvoir , Ensi beauté tire à soi et esveille La plaisance dou coer, qui s'esmerveillo Et esbahist en la soie pensée Où chose de tel pris fu compassée ;
AMOLtlEUS. O/
125 Kl plaisance le retrait et le tire
Tant qu'il couvient par force qu'il désire ,
Ht qu'il deviegne amoureusj sans attendre.
Rriefmont Reaiité , qui ])ien y voct entendre .
X on amours merveilleuse puissance ; 130 Car quant Regars voit dame de vaillance ,
Qui nu devant sa beauté li apreste ,
Il y entent volontiers et arreste ;
Et à la fois si avant s'i touelle ,
Comme le papillon à la chandelle , 135 Qui ne s'en poet retourner ne rctraire :
Car Beauté a en lui vertu d'attrairo
Le coor veant par nature plus forte ,
Quant en ce fait Plaisance le conforte ;
Que l'aimant n'ait d'attraire le fer. 140 Ensi le fait de Désir escaufer
Beauté , qui est le contrepois premier
Qui de tirer Plaisance est coustumier,
Par qui Désirs moet continuelment ,
Si qu'il ne poet arrester nullement , 145 Ains y met si s'imaginât ion
Qu'il n'a aillours l'oeil ne l'entention
Qu'à ce qu'il puist embracier et qu'il sente
Sa part dou bien que Beauté li présente. En ce parti me puis assés trouver ; 150 Car Plaisance a volu en moi ouvrer
Par la vertu de vostre beauté , dame ,
Dont le regart si plainnement m'enflame
Que pour ce sui de vous amer espris.
Car quant Beauté et Plaisance m'ont pris , 155 Dont nuit et jour amonnestés je sui ,
N'en doi , par droit , pas acQuser autrui ,
Fors ceuls qui sont cause de mon désir.
De vostre amour , dame que tant désir ,
M'a esmeii vo beauté qui tout passe ;
58 LI ORLOGE
160 Quant je vous vi premiers , n oc pas espasse De concevoir de vo beauté les tains ; Ains fu mon cqer si pris et si attains, Et si ravis en parfette plaisance , Que j'en perdi manière et contenance ,
165 Non seulement , ma dame , pour ceste heure , Mes pour toutes aultres, dont j'en demeure A vo voloir, et tout dis ensi ert. Bon don attent cilz qui bon mestre sert ; Je ne dis pas que desservi riens aie ;
170 Trop paie bien qui devant heure paie, Mon paiement gist en vo douce attente ; Mes nuit et jour Désirs pour vous me tempte , Que si m'esmoet le coer , au dire voir , Que je ne puis parfette joie avoir ;
175 Car Plaisance et Beauté me représentent Les biens de vous , et dedens mon coer entent L'ardant désir qui nuit et jour m'esveille. Dont , en pensant à ce , je m'esmerveille Et esbahis , en la mienne pensée ,
180 Où tel beauté poet estre compassée , Et di en moi : Je croi onques Nature Ne fourma voir si belle créature Que vous estes , dame de tous biens plainne. Vostre beauté , qui est la souverainne
185 De trestoutes celles que onques vi , M'a plainnement si pris et si ravi , Et sa vertu si mon coer h li tire , Que je ne sçai que je doi faire ou dire , Car Plaisance trop bien à lui s'accorde ,
190 Qui remoustrée est par la propre corde Que le plonk.tire , et dont il fait mouvoir La mère roe. Ensi m'est il pour voir : Et par ce sui telement atirés Que mou <-oer est entirement tir<''s
4.M0tREL'S. .VJ
195 En vrai tlosii' ; et tout pai- la puissance
Et l'accord de Beauté et de Plaisance,
Qui plainnemont en ce désir me tirent ,
Dont tout mi senteiuent el no dqeirent
Que mon denii' une partie sente '^{)0 Do ce grant bien que Beauté li présente. Et pour ce que ceste roe première
. l de mouvoir ordenance et manière .
Par la vertu dou pois que le 2>lonc donne ,
Dont , selonc ce , elle dou tout s'ordontie ; ~05 Ze plonc le tire , et elle à li s'avance-
Et potir ce qu'elle iroit sans ordenance ,
Et trop hastievement , et sans mesure ,
S'elle n'avoit qui de sa desmesure
Le destournast et le ramesurast , '2\0 Et de son droit rieule le droiturast , —
Pour ce y fu , par droit art ordonnée ,
Um roe seconde et adjonstée ,
Qui le retarde , et qui le fait mouvoir
Par ordenance et par mesnre , voir "215 Par la vertu dou foliot aussi.
Qui continuelment le moet ensi ,
['ne heure à destre et puis l'autre à senestre,
Xe il ne doit ne poet à repos estre ;
Car par li est ceste roe gardée 220 Et par vraie mesnre retardée.
Selonc Testât do l'amoureuse vie ,
Ceste roe seconde segnefie
Très proprement Attemprance , et par droit.
Car s' Attemprance en cesti fait n'ouvroit ,
2'lh Désirs , qui est tous enflammés d'ardure ,
S'esraouveroit sans rieule et sans mesure ,
Et sans manière , impétueusement ,
Et sans avis , moult furieusement ;
Xo il n'auroit chose «pii li fust belle
60 LI ORLOGK
230 Et pour ce voelt bonne amour et loyelle Que cils Désirs soit à point refrénés Par Attemprance , et si bien ordenés , Que par raison à Tamant ne mesviegne. Pour ce fault il que Paours y surviegne ;
235 Car Paours est le foliot d'amours
Qui à l'amant fait attemprer les mours , Et son désir mouvoir par tel mesure Que nuls ne voie en son fait mespresure; Car aultrement il porroit ou dangier
240 De Malebouche escheïr de legier Et resvillier Dangier et Jalousie , Qui sont contraire à toute courtoisie , Et héent par leur nature envieuse Toute personne honnourable et joieuse ,
245 Et par especial trop ont d'envie
Sus ceuls qui sont do l'cimoureuse vie. Dont est Paours à l'amant nécessaire, Car elle fait attemprer son afaire , Et le nourist en cremaur d'entreprendre
250 Chose dont nuls ne le peuïst reprendre. Car tout ensi que le foliot branle , Doit coers loyaus estre tous jours en branle Et regarder , puis avant , puis arrière , Qu'on ne se puist cognoistre à sa manière
255 Ne percevoir à quoi il pense et vise.
Briefment Paours , qui ses vertus devise , Fait à l'amant maint bel et bon servisce , Car par son fait sont esquieuvé li visce , Et mis avant , par vertu noble et grande ,
260 Meurs de tel pris qu'Attemprance demande. Il est bien voirs , ma douce dame chiere , Qu'il me cou vient moustrer toute tel ciere Comme le doit faire uns homs esbahis ; Car vostre grant beauté a mon coer mis
AUOUnEUS.
265 En un désir qui nuit et jour m'esveille. Môs cils désirs ardarament me traveille , Car la beauté de vous me représente ; Et plaisance , qui m'est toujours présente , En fait aussi j^^i'andement son devoir.
270 Or ne sçai pas où confort puisse avoir Ne remède de mon cruel martire ; Car vo beauté mon désir si fort tire , Et le fait si mouvoir sans ordenance , Que , se Paours n'estoit et Attemprance ,
275 Le fort désir qui me bruïst et art
Se mouveroit sans mesure et sans art. Môs Attemprance et Paour autressi Le retiennent , ou voeille ou non. Ensi Sui detirés , et par tele manière
280 Sans nul arrest , puis avant , puis arrière , Qu'à painne sçai cognoistro que je voeil ; Car dessus vous tirent tout dis mi oeil , Qui s'enflament si de vos douls regars Que Désirs voelt que , quant je vous regars ,
285 A quelc fin que soit , que je vous die Apertemcnt toute ma maladie ; Et quant j'en sui auques près à la voie , Adont Paours Attemprance m'envoie Qui me semont trop bien de l'aviser.
2Q0 Lors me couvient couvertement viser , Et regarder à senestre et à destre . Que Malebouchc entour moi ne puist estre. Ensi Paours me tient en grant soussi. Mes savés vous de quoi je me soussi ?
295 De ce qu'on dist , oubljé ne l'ai mie , Que coars homs n'aura jà belle amie. Mes sans faille , dame , ma coardise Ne me vient point de mal ne de faintise . Fors que de très parfette loyauté
01
{'r2 Li oni-OGK
:i()() Que bonne amour a on mon coer ent<^. Car se j'avoie en moi un hardement Qui me fesist mouvoir trop radement , [1 me poroit bien faire tel contraire Qu'il me feroit vostre grasce retraire ,
305 Et si seroit presumptions très grande : Ce n'est pas ce qu'Attemprance demande. Pour ce vodrai le droit moven tenir , Afin que puisse à vo grasce avenir , Car elle m'est grandement nécessaire.
310 Si m'ai plus chier soufifinr et à point taire Que fols cuidiers me face faire ou dire Chose qui soit présumée à mesdire; Car lors seroie à tousjours mes perdus , Se vous , dame , qui portés les vertus
315 De moi garir, me deboutiés arrière Et refusiés par ma foie manière. Et d'autre part vos escondis tant double Que ce me met en une trop grant doul)te ; Car s'escondis diversement estoie
320 Avec tout ce que Paours me chastoie , Ce me seroit un si très grant contraire Que plus vers vous ne m'oseroie traire. Dont je sçai bien qu'en péril mon temps use , Se vos frans coers , ma dame , ne m'escuse ;
325 Mes si gentil et si humain le sçai Que, se je puis venir jusqu'à Tassai Et vous moustrer mon désir et m'entente , Vous vous tendres de moi assés contente ; Car vos grans sens cognistera très bien
330 Qu'en mon désir n'a qu'onnour et tout bien ; Et s'Attemprance à la fois le retarde , Par la vertu de Paour qui le garde , Ce n'est que pour esquieuver Malebouche , Qui dou bon temps d'autrui se plaint et grouce.
AMOIRKIS. (m
.■}35 Si vous suppli , ma daino , qu'en eeste oevre Vous n^'escusés , se rudement g'y oevre ; Môs pour le mieulz à mon pooir m'ordonne , Selon le droit que li orloges donne , A qui me sui proprement comparés; 340 Car mon désir , qui est très bien parés De la roe première de l'orloge , Est attemprés , et tant bien dire en os t^p . Par la vertu de la seconde roe , Qui nommée est Attempranco , et qui roe 345 Sagement , car le foliot le garde
Qui de Paour moustre la droite garde.
A})res affiert à parler dou dyal ; Et ce dyal est la roe journal Qui , en un jour naturel seulement , 350 Se moet et fait nn tour précisément , Ensi que le soleil fait un seul tour Entour la terre en un naturel jour. En ce dyal , dont grans est li tnerites , Sont les heures vingt et quatre descrites; 355 Pour ce ])orle il vint et quatre broclietes , Qui font sonner les petites clochetes , Car elles font la destente destendre , Qui la roe chantore fait estendre Et li mouvoir très ordonnéement 360 Pour les heures moustrer plus clerement. Et cils dyauls aussi se tourne et roe , Par le vertu de celle mère roe Dont je vous ai la propriété' dit , A l'aide d'un fiiiselet petit 365 Qui vient de l'un à l'autre sans moyen: Ensi se moet rieule'cment et bien.
Qui bien à droit ceste chose edefie , La roe dou dyal si segnefie Très proprement en amer Doulc Penser.
114 Lî ORLOGE
370 Mieulz ne le puis mettre ne compasser , Car coers qui aime et qui désire fort Ne poet avoir plus gracieus confort , Ce 11 est vis , ne biens qui tant li vaille , Que de penser à ses amours sans faille
375 Très continuelment et nuit et jour ,
Et en faisant ensi comme un seul tour, Comment venir il pora à s'entente De la chose de quoi Désirs le tempte. Et qui vodroit bien la vérité dire ,
380 Li jours entiers ne poroit pas souffire Au vrai amant qui aime loyalment A penser à samour souffissamment. Pour ce li fault sa rihote et son tour Recommencier d'usage cascun jour.
385 Et ce dyal , qui Doulc Penser figure , Se moet par l'ordenance et la mesure Que la mère roe d'amours li donne; C'est à dire , qui bien à droit l'ordonne , Par la vertu de Désir, qui enflame
390 Le vrai amant de l'amoureuse flame , A l'aide d'un fuiselet petit. Cils fuiselés , qui est de grand pourfit , Est appelles en amours Pourveance , Qui sans moyen d'aidier l'amant s'avance;
395 Car quant uns coers amoureus bien apris Est d'amer par amours très fort espris Et que très bien et à certes désire , Amours , qui ne le voelt pas desconfire , Mes li garnir bien et soufiissamment 400 De quanqu'il li poet faire allégement , A son besoing prestement li envoie Pourveance , qui l'adrece et avoie A cognoistre quel chose il doit emprendre , Afin que nul ne le sa ce à reprendre ,
AMOURKIS. Wî
405 Et li aprent pour le ioinps ù, venir
Comment il se pora si maintenir
Que tout son fait en bon estât soustiegne ,
Par quoi de nulle riens ne li mesviegne ,
Ains ait l'avis si prest et si seilr 410 Qu'en tous ses fus on le voie meur,
Soit en alcr , venir , parler ou taire ,
Solonc Testât qui li est neccessaire.
Pourveance, qui est en tous sens preste,
Au vrai amant un si très grant bien preste 415 Qu'il n'oseroit penser ne souhedier ,
Ce dont se voit à son besoing aidier.
Et ensi Pourveance , sans moyen ,
Qui à l'amant est grani grasce et grant bien ,
Souffisamment le pourvoit en son fet , 420 Et esmovoir son corage li fet
De penser si trùs continuelment
A sa besongne , et si songneusement
Qu'autre soing n'a, fors que tout dis li dure
Ce doulc penser, tant doulcement l'endure. 425 Et ce penser qui tant l'amant conforte ,
Vint et quatre broquettes o lui porte,
Qui font d'amours la destonte destendre ,
C'est Espérance; ainsi le voeil entendre
Pour déclarer mieulz mon intention. 430 Ces broquetes, dont je fai mention,
Sont Loyauté et Ferme Patiensce
Avec Persévérance et Diligensce ;
Honnour y est. Courtoisie et Largesce,
Et puis Secrés , Beaus Maintiens et Proëce , 235 Renom et Los; ces douze si sont teles.
Les aultres douze aussi, qui sont moult bêles.
Sont Doulc Samblant , Dous Regart et Jonece ,
Humilit(''S, Bel Acueil et Liece,
Et d'autre part Dolis et Seiirtés ,
T(»M. I. 5
6Q LI ORLOGE
440 Amours, Venus, et Franchise et Pités. Ces .xxiiij. amoureuses broquetes Sont à l'amant joieuses et doucetes Et li donnent d'espérance matere. Car quant li vrais amoureus considère
445 Qu'il est loyal en s'amour et sera. Et pacient, et qu'il perseverra A son pooir très diligentement , Et se vodra très honnourablement Estre courtois , larges et bien celans ,
450 Et si sera , s'il poet. preus et vaillans Tant qu'il ara bon renon et bon los ; — S'il se sent tels , devant tous dire l'os , Il ne se doit pas doubter , par raison , Qu'il n'ait merci en aucune saison ;
455 Ensi se fourme en son coer espérance. Et quant il ra d'autre part cognissance, Et qu'il perçoit que sa dame honnourable A doulc samblant et regart amiable, Et se le troeve aussi, quant il s'avance,
460 De bel accoeil et de belle accointance , Et qu'envers vous volontiers s'umelie , Et s'est aussi jone , joieuse et lie , Il doit penser et croire , sans doubtance , Qu'amours y a grant part et grant puissance,
465 Et qu'assés tos elle seroit encline
A bien amer, lors que par sa doctrine Amours à ce le feroit esmouvoir , Et que Venus li feroit concevoir Que la vie est delitable et setire
470 Qui a ami de maniera meure , Sage et celant, et si bien avisé Comme il vous est ci devant devisé. Lors li doit si s'esperance doubler Que nuls ne puist son corage tourbler.
AMOURKUS. f»"
475 Ensi dont font , corn vous povés entendre , En coer d'amant esperanee descendre ; Car se le vrai amant no concevoit En sa pensée , et aussi s'il n'avoit Espérance et imnfrination
480 De parvenir , à la conclusion ,
A son entente et à ce qu'il désire , Les heures amoureuses , au voir dire , Ne poroient sonner souffisamment, Ensi qu'il apcrtiont , et que bricfment
485 II vous sera declairié ci après ;
Car croire doit amans , par mos exprès , Que tout son fait assés petit vaudroit , Puisqu'esperance au besoing li faudroit. Quand je regarc, ma dame, de quel part
490 Ce Doulc Regart se moet et se départ,
Qui ne me lait, ne pour gain ne pour perte, Amours qui m'est , la merci soie, aperte , Me moustre nuit et jour apertement Que ce penser prent son département
495 D'un vrai désir amoureus qui m'envoie
Plusieurs assaus. Dont , s'avoeo moi n'avoie Un doue penser qui m'aide et conforte , Moult me seroit ma penitance forte ; Car ce désir qui asprement s'avance
500 A dessus moi grant part et grant puissance, Et me couvient que, là où il me tire , Au mieuls que puis compare mon martire. Mes trop seroit pour moi criieuls et fors , S'un doulc penser, qui est tous mes confors ,
505 De moi aidier ne faisoit son devoir , Dont je l'en doi assés bon gré sçavoir. Dont il n'est biens , dame , qui tant me vaille Que de penser à vous tous jours, sans faille. Ce doulc penser, ([ui m'est de grant proulit ,
08 LI ORLOGE
510 Un jour entier mie ne me souffist ; A toute heure reconimencier le voeil, Pour le plaisant délit que je recoeil ; Car quant je pense à vostre grant beauté , Dont Nature a mis en vous tel plenté
515 Qu'on en poroit les aultres embellir,
Nuls ne me poet ce doulc penser tollir ; Ains prent en moi ordenance si vraie Que nuit et jour, sans point cesser, l'assaie. Et si ne fait en moi ensi qu'un tour ,
520 Mes tant en plaist l'ordenance et l'atour Que, par souhet, je ne poroie avoir Bien qui vausist celi, au dire voir. Avec tout ce, ma dame, je sçai bien. Se n'estoit Pourveance sans moyen
.)25 Qui mon penser reconforte et conseille, Quant Désirs de mouvoir fort s'appareille , Trop auroie de mauls à endurer , Ne je ne m'oseroie aventurer De poursievir emprise si hautainne
030 Que j'ai empris, c'est bien chose certainne. Et pour ce m'est grandement nécessaire Pourveance sans moyen. A quoi faire ? De pourveïr un coer et conforter, Selonc les mauls qu'elle li voit porter.
535 Elle cognoist moult bien qu'il me besongne. Et pour ce voelt entendre à ma besongne Et moi garnir de ce qui m'est mestiers. Sa garnison reçoi je volontiers , Car elle m'est plaisans et delitable
540 Et à ma nécessité pourfitable ; Elle me met en une continue. C'est d'un penser, lequel je continue Très liement , et si soigneusement , Qu'aillours no puis entendre nullement
AMOURKtS. 611
545 Ne ne voeil, car g'i prent si grant déport
Que nuit et jour n'ai bien s'il ne l'apoi-t,
Ne n'aurai ja, ne aussi onqucs n'oi ;
O'est mon solas et tout mon csbanoi.
Kt de noient pas en moi ne se fourme 550 Ce doulc penser qui sagement m'enfourme.
Car il cognoist mon coer et mon corage.
Quels j'ai esté et serai mon eage.
Car, je vous jur mon bien et ma santé ,
Vostre servant voeil estre en loyauté ; 555 Et eu tous cas je serai pasciens,
Perseverans et très bien diligens ;
Honnour sievrai, car elle est moult prisie,
Et loyauté , larghece et courtoisie ;
Et si 'serai secrés et bien eelans ; 560 Et pour proëce acquen*e traveillans,
Tant que bon los et bon renom aurai.
•A mon pooir ensi me maintenrai
Tout dis en mieuls; ensi vous jur, ma dame.
Et c'est l)ien drois que tels soie , par m'ame ! 565 Car doulc Penser nuit et jour me présente
Les biens de vous ; c'est bien drois que m'assente
A vous amer, obeïr et servir.
Ce m'esjoïst, dame, quant je puis vii-
Vo doulc samblaut, courtois et amiable, 570 Vo doulc regart, bumain et honnourabie,
Vo bel accueil et vo friche jonece,
L'umilité de vous et la liece,
Car g'i conçoi d'espérance matere.
Et quant les grans vertus je considère 575 Dont vos gens corps est parés plainnement.
Espérance me confort telement
Qu'en moi tramet pourveance seiire,
Qui nuit et jour liement m'asseûre
Qu'en si franc coer , dame , que vous portés ,