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REVUE
DES
DEUX MONDES
L* ANNÉE. - TROISIÈME PÉRIODE
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TOMB IL. * 1*' JUILLET 1880. i
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REVUE
DES
DEUX MONDES
L* ANNÉE. — TROISIÈME PÉRIODE
TOME QUAEANTIÈME
PARIS
BUREAU DB LA REYUE DES DEUX MONDES
KVI BOlÂFÂtTIt 17
1880
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PRESERVATION u'^'V
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OAiJlMIK'MV
LE
MENSONGE DE SABINE
PRBMIÈRB PARTIR
I.
fc ... Quant aux avantages que pourrait retirer l'agriculture d'un semblable système... »
Une quinte de toux interrompit Sabine. Elle voulut reprendre sa lecture. L'acre fumée de pipe qui lui serrait la gorge fit monter h ses yeux un nuage de larmes à travers lequel elle eut peine à distinguer les mots. Elle voulut vaincre ce malaise et reprit en bal- butiant :
« ... Quant aux avantages... »
— Tu rabâches! grommela M. de la Rullière. Tu sais que j'ai cela en horreur. Tu le fais uniquement pour m'agacer. Continue.
La voix imperturbable de Sabine reprit sa monotone lectvre. Elle ne tarda pas à être interrompue par le hurlement d'un chien. Il s'était tranquillement endormi devant le feu dans la calme béa- titude du bien-être et rêvait probablemenjt d'un monde meilleur où les chiens n'appartiennent qu'à des maîtres compatissans et tou- jours de belle humeur, lorsqu'un vigoureux coup de pied le rap- pela aux dures réalités de l'existence. D'un bond il s*élança à l'autre bout du salon^ se blottit sous un meuble, la queue entre les jambes, implorant son maître d'un regard suppliant.
— Maudit animal I gronda M. de la Rullière. Dire que je n'ai jamais pu lui apprendre à dormir sans ronfler I
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9 BETini 'DES UEUX IBERfUEB*
II s'arma de sa cravache, qui n'était jamais bien loin de sa main, et se disposa à punir le coupable innocent.
— Pas devant moi, mon père I dit Sabine.
Elle se leva et alla ouvrir la porte. Le pauvre animal, affolé de terreur, s'esquiva lestement.
La porte ouverte livra passage à «ne bouffée de vent d'automne. Il pleuvait à verse ce soir-là, les rafales fouettaient les vitres, la bise s'engouffrait en sifflant dans les carrid(n*s du château et ren- voyait dans le salon la fumée, qui r ofmait de s'échapper par son Issue. Ce nuage jaunâtre, joint à l'odeur nauséabonde de la pipe que fumait M. de la Rulliëre, rendait l'air à peu près irrespirable pour une femme. Sabine parut ne pas s'en apercevoir. Elle revint tranquillement reprendre sa place au coin du foyer, arrangea soi- gneusement autour d'elle les plis de sa robe de soie, lissa les ban- deaux de ses beaux cheveux noirs et reprit la lecture de la Revue agricole à l'endroit où elle avait été interrompue.
M. de la Rullière, n'ayant plus sous la main de victime sur qui passer sa mauvaise humeur, s'en prit au feu et se mit à tisonner avec rage. Il le fit si bruyamment que Sabine crut pouvoir profiter de ce vacarme pour se donner un moment de répit.
M. de la Rullière se retourna vivement vers elle, la figure con- gestionnée par l'ardeur du feu, les prunelles injectées de sang.
— Qu'y a-t-il encore? cria-t-il. J'écoute, va toujours! Elle regarda la pendule.
— Neuf heures I Dans une heure ou à peu près, il dormira, et je serai libre, pensa-i-elle. — Et elle reprit bravement sa lecture.
De temps en temps, sans s'arrôter, elle levait les yeux par-dessus sa brochure pour s'assurer qu« «on père ne formait pas encore. Quand elle vit sa courte pipe, — une vraie pipe de laboureur, — s'échapper de ses dr^igts, sa tête pencher en avant, et son menton se perdre dans les plis de ea cravate, elle baissa graduellement la Toix. Un silence trop brusque eût risqué de le réveiller.
Puis elle se tut, et les lugubres gémûssemens du vent et de la pluie troublèrent seuls le silence. Toutes les sondées se passaient de même au cfaiteau de k Rullière, «t cependant, «grftce à cette heure de recueillement,. la seule qu'elle se fiït réservée dans toute la journée, Sabine ne B*y trouvait pas malheureuae. C'était l'heure, en effet, où elle évt)quait les souvenirs du passé, donnant libre cours à son imagination qufi lui faisait espérer un avenir de félicité, exhumant un à un tous «es rêves d'amour et de bonheur, réjouissant et illuminant sa vie terne et monotone & la lueur de ces astres de feu. C'était une fenêitre qu'elle ouvrait sur le ciel constellé d'é- toiles brillantes. Puis, quand eile s'apercevait que son père allait se
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LE MENSONGE DE SABINE. 7
réveiller, elle refermait cette feûêetre mystérifflise^ refoulait tout au fond de son cœur les. apparitions radieuses qu'elle avait évoquées, priait doucement congé de ses rèvea cliéris comme une mère se sépare à regret de l'enfant qui va s'enàormiK, et rentrait dans l'ob- scurité de sa vde réelle.
Elle reprenait sa lecture tout doucement^ à demi-voiit. Et M. de la RuUiëre, trouvant que la phrase qu'il entendait à son réveil s'en- chaînait admirablement avec celle qni l'avait accompagné au pays des songes, demeurait persuadé qa'il n'avait jamais dormi. H eût regardé comme une faibdiesse incUgne de lui de céder k la fatigue d'une journée de courses à travers champs^ Douze heures de marche dans les terres labourées, une nuit passée à la belle étoile pour surprendre un braeonnier, une chevauchée de trente kilomètres à jeun, rien ne pouvait excuser à ses yeux la lâcheté qa'il aurait trouvée à s'avouer fatigué. Aussi Sabine, qui connaissait bien toutes ses faiblesses» et s'en servait au besoin, ne lui laissait-elle jamais soupçonner qu'elte eû4 surpris le secret de cette sieste qu'il faisait chaque soir au coin de son feu. C'eût été s'enlever inévitablement cette heure de liberté et de calme, luxe rare pour elle..
Sabine n'était pae rêveuse de sa nature. D'ailleurs eUe> avait atteint un âge oà^ le cœur féminin, s'il n'aipas rencontré lai satis*- faction de ses plus légitimes aspirations, ne peut plus gui^re s'a- bandonner aux rêverie» 9ans^ échouer sur Técifteil des sentimenta- lités, dernier refuge de9 ingénues^à cheveux gris. Ekle avait trente ane; elle ne s'était pas mariée, mais n'avait jamais senti un seul coin vide dans son cœur ou dans sa vie^ Il n'y avait en elle rien de superficiel, tous ses a^chenens- étaient profonds^ ses convictions inébranlables^ Bile avait horreur du vague, du creux^ et se défiait de tout sentiment qiui ne peut pas dairement se définir.. Mais- elle avait surtout horreur du meneoQge sou» toutes ses formes et se révoltait contre teut^ ce qui lui paraissait faux ou factice. Sévère pour elle-même, elle se croyait en droit de l'être aussi envers ka autres, mais il n'était pas faute qu'elle ne consenttt à oublier en face d'un sinoère' aveu. La duplicité seule la trouvaii infWxiblB. Et cependant elle avait dû passer sa vie à taire ses sentimene. les plus profonds, elle qui n'avait jamais pu oampnendre la dissimulation. Elle avait si bien pris l'habituée de se dégainer qu'un diplomate lui aurait envié le cidme apparent avec lequel elle remportait ses victoires ou subissait ses défaites dans s» lutte joumaUère avec l'au- torité de son père. BUe nedémandait pas valon tiers coaseilet aimait assez à résoudre par son seul raisonnemeat les pfeblèmes- qu'eUe rencontrait sur sa route. Quand elle avait formé un projet, aucune difficulté ne pouvait plus l'arrêter, elle marchait droit au but, met-
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s EËYHS DES DEUX MONDES.
tant en action tou^e Tarmée de petits moyens qu'elle avait dispo- sée à ravance et se servant hardiment des faiblesses et des travers de son père pour lutter contre lui. Mais quand elle avait remporté la victoire, elle avait la générosité de n'en rien laisser voir, de sorte que son père, qu'elle conduisait à force d'opiniâtre énergie, avait l'illusion de se croire maître absolu chez lui.
C'était un caractère très viril logé Jans un cœur féminin. Bonne et secourable à toutes les misères, elle ne ménageait pas les ré- primandes et tançait vertement les coupables* M. de la Rulliëre lui- même n'exprimait pas plus énergiquement son mécontentement. Gomme Sabine savait toujours au juste ce qu'elle voulait ou ne vou- lait pas, elle l'énonçait carrément avec une franchise qui choquait souvent au premier abord. Elle aimait à dire aux gens l'opinion qu'elle avait d'eux et ne leur ménageait pas les dures vérités. Avec un tel caractère, il était naturel qu'elle se fît estimer plu- tôt qu'aimer. On la servait par respect plutôt que par affection, mais on la servait bien, et elle n'en demandait pas davantage. Et pmis, comme tous les ordres qu'elle donnait étaient dictés par le bon sens et la logique, on lui obéissait plus volontiers qu'à son père, dont les exigences extrêmes et contradictoires ne prenaient une forme raisonnable qu'en passant par la bouche de Sabine. Il avait fini par le reconnaître tacitement, de sorte qu'à la longue Sabine était devenue la véritable autorité du château. M. de la Rul- lière eût jeté feu et flamme si on se fût avisé de lui dire que cha- cun de ses actes était contrôlé par sa ûlle. Fort heureusement pour Sabine, il ne se trouvait là personne pour le lui faire observer. Les emportemens mêmes de son père lui fournissaient une arme contre lui, car elle restait invariablement maîtiesse d'elle-même en face de ses colères, et l'expérience a cent fois démontré qu'entre deux per- sonnes d'avis différent, celle qui s'emporte finit toujours par avoir tort, quand bien même elle aurait eu raison au début de la dis- cussion.
Or M. de la Rullière était toujours en colère. C'était son état normal, son tempérament. Il ne cherchait pas plus à vaincre cette infirmité qu'il ne songeait à changer la couleur de ses yeux. Depuis qu'il avait atteint l'âge de raison, il n'avait certainement pas fait un seul effort pour remédier à cette humeur violente. Bien entendu, elle n'avaii fait que croître et enlaidir avec les années. Ses traits eux-mêmes en portaient l'empreinte.
C'était un rude vieillard, solidement charpenté, haut de taille, le nez crochu, les cheveux gris de fer et coupés ras, la moustache hérissée, les sourciU en broussaille. A force de les rapprocher, ils avaient fini par se rejoindre. On sentait que l'ossature de son crâne
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carré devait être dure comme le silex. Il était universelIemeRt délesté à dix lieues à la ronde; les petits enfans du village ne man- quaient pas de se sauver du plus loin qu*ils l'apercevaient.
Fils d'un père frivole et léger qui s'était aux trois quarts ruiné le plus galamment du monde, il avait retourné le proverbe. FHs avare devait succéder à ce père prodigue. Quand la mort eut glacé cette élégante main de gentilhomme entre les doigts de laquelle l'or s'écoulait comme de l'eau, il saisit dans sa poigne d'acier les débris du patrimoine paternel, bien décidé à se reconstituer une fortune. Seulement, ce qu'il ambitionnait de posséder n'était pas de l'argent, mais de la terre. H voulait être riche, non pour jouir, étant plus simple dans ses goûts que le dernier de ses paysans et dînant d'un morceau de pain bis arrosé d'un verre de piquette, non pour capitaliser, il se méfiait de toute spéculation, mais uniquement pour arrondir son domaine. Il aimait la terre comme un paysan de race. II ne connaissait pas de bonheur supérieur à celui d'acquérir à vil prix un bout de champ, un coin de prairie. S'il lui fallait pour cela profiter de la détresse de quelque pauvre hère, qu'il envoyait mourir de faim ailleurs, ou déloger quelque malheureux fermier inca- pable de payer ses arrérages, il n'y regardait guère. Les jours où il avait pu accomplir une belle expédition de ce genre, il se sen- tait aussi heureux que Titus au soir d'une bonne action. Ce n'était pas non plus l'ambition qui le poussait, c'était simplement cette con- voitise de )a terre, cette soif de la sentir à soi, analogue à celle qui pousse l'avare à empiler les pièces d'or. Il se souciait peu de l'opinion publique. Avoir de l'influence dans 9on pays, compter pour quelqu'un ou quelque chose lui importait peu. Un jour on lui sug- géra ridée de se porter candidat à la députation. Il refusa net. A quoi cela lui servirait-il 7 11 irait à Paris discuter les intérêts des autres, et pendant ce temps qui surveillerait les siens? Qui aurait l'œil ouvert sur toutes les occasions d'acquérir un lopin de terre ? Qui suivrait sans relâche toutes les phases de ses interminables procès? Qui surveillerait ses pressoirs, ses greniers à foin, et pèse- rait la laine de ses tnoutons ? — Dans ce temps-là, il n'avait pas encore fait de Sabine son factotum et n'avait pas la moindre con- fiance dans le régisseur qu'il lui avait fallu s'adjoindre.
Avec un semblable caractère, il pouvait difficilement se faire aimer; aussi n'y songea-t-il jamais, pas plus qu'à aimer lui-même. Il avait bien le temps vraiment! Il se maria tard, ayant très long- temps reculé devant la dépense et l'embarras que lui occasionne^ rait la présence d'une femme à la Rullière. Dn jour pourtant il s'était dit qu'il lui fjiudrait un fils pour l'aider dans sa rude besogne quand il se ferait vieux, un Albin de la Rullière qui l«i
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10 MmSE DBS MUX VONDIS.
succéderait et"qu'il élèverait k sa guise pour en faire de son vitant une sorte d'intendant. La iProvîdence ne poarait manquer de ise conformer à ses projet^ettui eny^rait certainemient ce fils dont la mère ne lui apparaissait que comme un aocessoire malheureuse- ment indispensable, un inévitable désagrément. Quand^ après a\w bien pesé le pour elle contre, il fut décidé à ^ donner un héritier, il annonça son intention de m marier. Il n'eut que l'embarras du choix. Depuis vingt ans, il était le point de mire de toutes les mères du département. On le sarvait très riche, rangé à Texcès, n'ayant de sa vie commis l'ombre d'une peccadille, et l'on n'hésitait pas à prédire que le mariage adoucirait son humeur farouche. Loi, après avoir dûment constaté que le voisinage n'offrait aucun domaine qu'il fût possible ou avantageux d'annexer au sien, se décida en faveur de la plus forte dot. Ce fut le seul mobile qui détermina son choix.
Mais il se trouva précisément que celle qui portait celte grosse dot dans le creux de sa petite main était une <^hansiante jeune fille de dix-huit ans, — il en avait quarante, — blonde comme l'aurore, fraîche et rose comme elle, avec des yeux pâles où les larmes et le sourire se confondaient, nature douce et sans énergie, cœur de cire où chaque émotion creusait une empreinte douloureuse et pro- fonde. Cn tel caractère devait inévitablement i&'anéantir sous la pression de ce joug de fer. Albin de la RuUière crut bien s'aperce- voir qu'elle était un peu trop jeune et trop jolie pour lui ; il hésita un moment, puis se rassura en se disant qu'elle était après tout très docile. Il se ferait <>béir ; le reste l'inquiétait peu. 11 sut dès le premier jour lai inspirer une terreur telle que la pauvre enfant ne se permit même jamais d'avoir une opinion différente de la sienne. Elle se replia sur elle-même, dévorant en sileace des larmes qu'il lui reprochait comme un crime, s' enfermant dans une sorte de mutisme désespéré, continuant à végéter d'une vie purement physique dans l'ombre grise de ce grand château et la monotonie de celte exis- tence de gentilhomme campagnard où l'on ne conn&issait d'autre plaisir que quelques bruyantes réunions de chasseurs dont elle était invariablenaent exclue, fille pleura beaucoup à la naissance de sa fille Sabine, parce que M. de h, Rullière ne lui dissimula p«s son mécontentement. 11 la rendit responsable de cette déception et ne lui ménagea pas les reproches. Mais ce fut bien pis encore lors- qu'après quatorze années de stériles remets et tfanrères répri- mandes, un second petit être vint frapper à la porte de cette vie qui avait paru si peu enviable k la pauvre mère.
Quand on lui annonça qu'elle avait donné le jour à une fille, elle sentit qu'elle n*avait plus m larmes à répandre, ni force pour &tq>-
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LE MEmONGE B£ SâBMEé 1{
porter cette nouvelle déception. Elle comprit qu'elle mourait, et il ne lui resta plos qu'un regret : ccâuî de ne pouvoir emporter avec eUe dftus Tautre monde cette petite eréature que son p^ avait accueillie dans oeluiM^î par une malédiction. Qui donc la d^endrait, la pret^erait eontre sa malveîMancef se demandart-eUe dans les denrière» terreurs de l'agonie.
Sd[)tne, qui^ avait alors quatorze ans', ne détachait pas son regard du visage déjà déeomposé de la^ mourante. Ses^ grands yeux noirs semblaient lire toute sa pensée. Sd>ine n*étaît ni caressante ni expansive; Elle ressemblait trop à son père ; mais, s*ii s'exprimait mal, le^ cœur de- Sabine n'en était qtte plus profond. €e qui lui man€[uait peut-ètrei de tendresse se compensait en énergie. Elle n'avait jamais prodigué les caresses à sa mère; mais à ce suprême moment elle se pencha vers eHe et, entourant de ses deux bras ht frêle créature qui reposait sur son seîff :
— Soyez sans inquiétude, mantan, dlt-elIe. Son bonlteur me sera toujours pîus cher que le mieu; je vous le prometsr.
Car édarr de tendresse et de reconnaissance illumina le visage de la mourante ; puis elle ferma k tout jamais ses pauvres yeur qui avaient tant pleuré.
A dater de ce jour, Sabine n'eut plus qu'un souci, une préoccu- pation, sa petite sœur.
Bne vieiHe fiMe du voisinagp, M"* Florimonde des AlTaîs, voulut être marraine de la petite orpheline. Elfe connaissait parhitiafment les angoisses qui avaient assombri la triste vie qpri venait de s'é- tdndre, et prévoyant pour sa filleule une non moins triste enfance, elle offrit cbu-itafolement de se charger d'elle. M. de ht Rulïïëre accepta avec empressement. Ge fut alors que Sabine, d'enfant qu'elle était, se fit brusquement femme. O^ant puur la première fois résister en face à son père, elle déclara hardiment qu'elle ne consentirait jamais à confier sa petite sœur à qui que ce fttt, se réservant tout le soin de son édipcation et prenant sur elle toutes les responsabilités de cette tâche.
M^** Florimonde n'insista pasr, comprenant que cette enfant serait le but et rîntérôt de la jeunesse dé Sabine» dont le cœur, sans cette affection, risquait peut-être de se dessécher dans cette atmo- sphère de contrainte et d'égoïsme.
, Quant à M. de la Rulliëre, il r^arda sa filie avec une stupéfac- tion telle qu'il en perditlittéralement la parofë. Sabine compritbie n qu'elle avait commis^ quelque chose d^e monstrueux; mais elfe n'en fut nullement décontenancée et conserva un tef aplomb que H . de la Runière sentit que, pour la première fins de. sa vie, S all'aic ren- contrer de l'opposition sousr son propre toit.
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12 B£YU£ DEB DEUX MONDES.
Comprenant tout le poids de la responsabilité qu'elle avait assu- mée, Sabine n'eut pour ainsi dii*e pas de jeunesse. Dans le morne silence de la Rullière, entre les emportemens de brutale colère de son père, alternant avec des accès de farouche bouderie, et la lente agonie morale, de sa mère, elle avait mûri de bonne heure. Tout son respect pour sa mère n'avait pu l'aveugler sur ses torts : aux yeux de l'énergique Sabine, sa soumission passive en était un. Elle avait beaucoup réfléchi. Ce n'était pas une nature d'élan ou d'im- pulsion. Quand le moment d'agir fut venu, elle se trouva prête. Elle résolut de ne pas être comptée pour rien dans la maison comme l'avait été sa mère. Elle se dit que le seul moyen d'établir son autorité était de se rendre nécessaire, indispensable même.
Il se trouva que le ciel, en refusant à M. de la Rullière le fils sur lequel il avait si bien compté, semblait avoir voulu le dédommager de cette déception en douant sa fille aînée de toutes les aptitudes qu'il s'était flatté de rencontrer chez un fils. De son vivant, M '*' de la Rullière s'était chargée de l'instruction de Sabine et n'avait jamais trouvé en elle qu'une élève des plus médiocres. L'esprit de l'enfant restait rebelle à toutes ces instructions de l'éducation féminine qui étaient précisément celles que sa mère s'efforçait de lui inculquer. Quand elle se vit livrée à elle-même, — M. de la Rul- lière estimant que les femmes en savent toujours trop et n'ayant jamais songé à faire compléter son éducation, — Sabine s'instruisit à sa façon, n'approfondissant que les choses pour lesquelles elle se sentait une aptitude réelle. Il en résulta l'instruction la plus inso- lite pour une femme. À force de feuilleter les livres de son père, qui tous traitaient invariablement d'agriculture, de droit rural et autres questions analogues, à force d'interroger à droite et à gauche les fermiers et les paysans , elle finit par ne plus ignorer grand'- chose en fait d'administration rurale. Joignant à cette instruction une lucidité d'esprit merveilleuse et cetie calme possession d'elle- môme que n'avait jamais eue son père, elle finit par être beaucoup plus au courant que lui de tous les détails du domaine.
Elle le surprit fort en venant un jour lui offrir de tenir ses écri- tures. Il crut d'abord qu'elle se moquait de lui et faillit s'empor- ter. Puis il se ravisa. Tout récemment il avait remarqué la netteté prodigieuse avec laquelle elle avait exposé à un de leurs voisins toutes les phases d'un procès. Et puis la résistance que lui oppo- sait souvent Sabine, l'énergie avec laquelle elle savait lui tenir tête, lui avaient inspiré une certaine estime pour sa fille aînée : le cœur humain est ainsi fait. 11 se dit donc que, puisque le sort avait eu l'impardonnable taquinerie de lui refuser un fils, il y avait peut- ôtre quelque chose de plaisant dans cette idée de substituer sa
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LE MENSONGE DE SABINE. IS
fille aînée à ce fils qui n'avait jamais voulu naître. Il lui sembla que ce serait narguer le hasard. Cette idée lui plut, et il accepta les oi&es de service de Sabine. Seulement, comme il avait surtout rêvé un fils pour faire de lui une sorte d'intendant, ce fut à ce poste d'honneur qu'il éleva Sabine. Elle avait seize ans quand elle com- mença de se livrer à ces dures et prosaïques occupations qui rem- placèrent pour elle les heures de joyeuse insouciance de la jeunesse.
Quant à sa seconde fille, H. de la Rullière avait presque fini par oublier son existence, tant Sabine mettait de soins à soustraire l'enfant aux regards de son père.
Elle grandissait cependant. Quand elle eut sept ans, Sabine fut prise d'un scrupule. Se rendant parfaitement compte des lacunes de sa propre éducation, elle comprit qu'elle n'était pas en état de diriger celle de sa sœur. D'ailleurs elle n'avait que bien peu de temps à lui consacrer, et la petite fille, toujours reléguée avec les domestiques, s'enfuyant comme un coupable dès qu'elle apercevait son père, sans jouets, sans compagnie d'enfans de son âge, aurait bien eu la plus triste enfance qui se pût imagii^er, si elle n'eût trouvé cette source intarissable d'amusemens qu'ofire la campagne à nos premières années.
II.
Elle avait grandi au milieu des poules et des lapins sans prendre cette apparence de robuste santé que donne l'air des champs. C'était une mignonne créature au teint transparent, aux cheveux d'un blond ardent qui se répandaient comme un flot d'or sur ses épaules délicates. Elle ressemblait à sa mère, mais avec une plus grande mobilité d'expression dans les contours de sa bouche rosée et plus de profondeur dans le regard de ses grands yeux gris. Sabine vit bien que cette enfant n'avait ni son indomptable énergie ni sa santé de fer et ne lui ressemblait en rien. Ce ne serait jamais une campagnarde comme elle, et elle ne tarda pas à décider que la plus grande preuve de tendresse qu'elle pût lui donner serait de l'éloi- gner au plus tôt de la maison paternelle.
Un soir, pendant que M. de la RuUiëre humait son café au coin du feu, seul moment de bien-être qu'il s'accordât dans toute la journée, Sabine lui dit à brûle-pourpoint ;^^
— Je vais partir pour Paris.
Sérieusement, M. de la Rullière crut qu'elle devenait folle.
— Je crois même que j'emmènerai la petite Flore avec moi, con- tinua tranquillement Sabine.
M. de la Rullière vit que le moment de s'emporter était arrivé.
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14 lEirUS. KS^ DBCXr MOfOCfit
SaiDÎne laissa pttssor la bouri:a9(|iflfi, après quoi eUe fit une seconde tasse et café pour resnplaoer cette cpM M. de la BuUîère avait ren- versée dans sa stupéActioiL
— Je vois fue vatre mémoire est moins bonne que la mienne» dltrelle ensuite airec le ploa^gmnâ cahne.
— Akl çà, eaaiiraa-tu bientôl fim aivec cette mystification? cela M. delà Rullière exaspéiré.
— Mais il n'y a pas la moindœ mystificaitien de ma part. Je parle au contraire très sérieu&emsnL ¥ottS avez sans doute oublié qu'au moment de la mort de ma pauvre maman, sa sqnit, ma tante d'Essé, a offert de nous* prendjie; chez elle 7
— Qh I s'fl ne s'agît que^ de cela, sieaaa Hr de la RuUiëre» je te censeiUe d'accepter 1 Tu crois bonAenient qpie jevaie te laisser ppo- fitser de cette invîÊatilim». vieille déjà de sept années, à laquelle je n'ai pas méane daigné répondre^ vu ^'elle était cédigée e» termes d'une compassion doucereuse, choisis pour ma £aire comprendre, — ma parole d'honneur t — que l'oin oborehait à délivrer mes deux» malheureuses filles du despotisme tyrannique d'un père barbare.». Voilà (pn t'aoïtorise, n'est^œ pas», h tflnd>er comme une avalanche dans les bras de cette Parisienne et à mettre ta petite sœur sous sa maternelle protection? Car c'est là que tu voulais en venir, je sup- pose. Il valait donc bien mieux accepter tout de suite la proposi- tion de cette vieille folle de Florimonde ^t ne pas te rebiffer comme un jeune coq contce cette offre, qui était au nésumé fort sensée.
— L'invitation de M°^ (f Essé n'estvieiU&que d'um jnuc, dit Sabine tai^urs calme.. J'ai reçu ce malin una lettre d'elle en réponse à. cdlequejelui avais écrite.
— Ta a^ats osé lui écrire sans mon antorisaHien? cria M. de la Rnlliëre. Ah l par exempte, voilà, qui est trop fort 1
— W^"" d'£s8é est la s«ur de ma mèrev...dk; Sabine..
^— Parbleu l je ne le saia que trop I etcfestprédsémùenit une des raisons qui font que tu n'iras pins chez: eUfo -<* Et elle n'a pas d'enfans?.*. continua Sabme sur le même ton.
— Eh bien^ fit M. de la Ratltëre sans coisprendre ot elle vou* lait en venir.
Sabine hésita.^ IL hn répugnait de metMre^ en a^ant un ombile d'intérêt qui n'avait aucune influence sur elle^ mais qu'eafia elle savait être tout-puissant sur' son père.
— Et pas d'héritiers directs?., acheva^rdle très basr et comme à regret.
Ml. de la BulKëre s'arrêta^ firappé d'une idée neuv)dle* Dans son ressentiment contre M*"* d'Essé, dont l'interventina lui avait paru blessante, il n'amt jamais vu eaeUe qu'une alBéa de. sa femme,
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s'euftendant mec elle pour le (firvstarer dans ses etpértnces^et bctirer son autorité. Voilà que teiit d'un toup Sabine déooawâit <en «efle une tante à héritage I
iOn sourire tde Mlisfaction, qui i^sseinUastii s*y méprendre à «ne grimaœ, détendit les lèvres minces de iL de k Aullière.
— 9raT0, ma iliel dit-îl en saluant ironiquement Sabine* A mer- iieiliel le te lus bies mes compliment, tu es encore pkis habile 'que je ne le croyais. Âfa I SaUiie I quel dommage que tu ne sois qu'une femme! J'ai idée que, situafais été ungarçoa, à nous deux nous aurions faiit de ^andes choses. )iMis aurions fini par acheter tout le département. Tu partiras, ma fille, tu partiras I Et tette lt"*d'E86é, quelle fortnne peut-elle avoir T
Mis en belle humeur par la perspective d'un riche héritage, qui lui passerait certainement par les mams, car il se considérait comme immortel ou peu s'en âullait, M. de la ihiUiëre se 'pemiil en spéculations. Puis il daigna doener à Sabine des ccttseils sur ia manière dont devait s'efieotuer son voj^e; il négligea même 4e trouver exagérée la somme qu'elle réclama de lui.
Sabine partit donc pour Paris seule avec sa petite sœur et une vieille servante. L'idée ne vint pas à M. de la fiultiëre qu'il serait peut-être plus convenable d'accompagner ses fi>14es, et Sabine «e gar4a Uen de la lui suggérer.
Sabine avat<t alors vingt ans, iElle était daos tout l'éclat de sa fraîche et robuste beauté. Droite >ceinme im peuplier, perlant hMt son front csuronné d'«p«flens cheveux noirs, aspirant largement l'air et la vie, elle «mi dans toute sa personne une allure de santé et de verdeur qui Aâsait ^nger à la campagne et i l'air libre. C'é- tait une belle fleur des champs, same et colorée, qui contrastait fortement mvec l'apparence déÛcate et poétique de sa pethe soonr. Cette jeune plaate forte et pleine de sève avait tfuekfue chose ée rassurant* On sentait 4]u'elle>était parfaitement en état de protéger et tle soutenir la feêie existence t[ui demandait son appui et ses soins. Les grands yeax noirs ide Sabine brillaient d'un feu contemi ; son regaid plein de xésolution et d'énergie la faisait parattre p^hfs âgée que ses vingt ans, ^et quand le sourire n'entr'ouvrait p«3 sie^ lèvres rouges comme la grenade enâeur pour késser voir ses denvs Jouissantes, i'espression en ^tait trop sévère pour une bouche fiéminine.
Elle arrivait à Paris wec toute f ingénuité de son ignorance ^ provinciale. Tout était nouveau pour elle, tout devait l'iatéresser. Mais, oomme elle savait an jusUe ce qu'elle voulait y frire, eHe tte se laissa pas un mement distraire du bat ^ 1^ avait amenée. £Ue ressemiflaît à son père en ce qu'elle calculait amsi bien t|ut3
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16 RETUE DE3 DEUX MONDES.
lui, mais elle différait essentiellement de lui, en ce que le but de ses calculs n'était jamais l'intérêt personnel.
Elle s'était dit que M*"* d'Essé serait peut-être disposée à s'at^ tacher à la petite orpheline. A Paris, Flore trouverait tous les avan- tages d'éducation qu'elle ne pourrait jamais lui procurer à la Rul- liëre. Elle se savait ignorante, elle sentait qu'elle n'avait pas eu de jeunesse : elle rêvait d'en faire une heureuse et gaie à son enfant et de la yoir instruite de toutes ces choses qu'on ne lui avait jamais enseignées. Mais avant de se séparer de sa fille d'adoption, avant de la confier à d'autres mains, elle voulait s'assurer par elle-même qu'elle agissait pour son plus grand bien. Elle avait donc résolu de ne pas laisser soupçonner ses projets & sa tante avant de la con- naître parfaitement*
M"* d'Essé était une aimable veuve, ayant doublé le cap de la cinquantaine, aussi sémillante, aussi pétillante d'esprit et d'entrain que sa sœur avait été pâle, triste et effacée. N'ayant jamais eu d' en- fans, elle avait eu peu de soucis; aucune ride n'avait tracé son sillon sur son aimable figure rose, replète, toujours souriante, encadrée d'un essaim follet de petites boucles grises dans lesquelles se nichait toujours, sous prétexte de bonnet, quelque touffe de vio- lettes ou de boutons de roses. C'était l'obligeance et le bon vouloir en perscmne. Aucun concert de charité, aucUn bal de bienfaisance ne se donnait sans son concours. Elle était présidente de l'œuvre des berceaux, secrétaire de l'œuvre Sainte-Anne, conseillère d'une infinité d'autres œuvres. C'était une femme de grande dévotion, de charité inépuisable, mais d'abord et avant tout c'était une femme du monde. Quand il s'agissait de porter secours à ses pauvres, elle ne reculait devant aucune des rebutantes laideurs de la misère, mais ridée de passer une soirée en tôte-à-tête avec elle-même la rendait malheureuse une semaine à l'avance. N'étant pas très exclusive dans son choix et ne rayant de la liste de ses invités que ceux qui auraient risqué de faire fuir les autres, elle avait su se composer un des plus agréables salons de Paris. Ce salon était son enfant, son orgueil, son pain quotidien, et tout le monde s'accordait pour convenir qu'il était impossible de rencontrer maltresse de maison plus aimable et plus accomplie.
Elle accueillit à bras ouverts les deux orphelines et essuya une larme très sincère en embrassant la petite Flore, qui lui rappelait tant sa pauvre sœur, disait-elle. Comme elle allait être heureuse de gâter cette chère mignonne, qui paraissait si délicate et n'avait jamais eu de mère pour la câliner 1.. Quel plaisir elle aurait à la mener avec elle au conseil de l'œuvre Sainte-Anne I Comme toutes ces dames allaient la choyer! Chère petite, quelle enfance malheureuse elle
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L£ MENSONGE DE SABINE. 17
avait dû avoir I Aussi ne s'étonoait-elle pas de la voir si pâle et si diaphane. Elle avait dû être privée de tout, comme sa pauvre mère, queTavarice et la brutalité de son mari avaient réduite à la dernière extrénité.
M""* d'Essé ne s'aperçut pas que son imagination romanesque l'entraînait beaucoup trop loin. Sa surprise fut grande quand Sabine, qui l'avait jusque-là écoutée en silence, lui dit froidement :
— Yoiis vous trompez, ma tante. Maman n'a jamais eu aucune privation matérielle à endurer, pas plus que moi. — Et elle se redressa fièremeat.
)Ini« (i'£ssé la regarda avec stupéfaction. Cette grande fille, fraîche et colorée pomme un bouquet sauvage, avec sa toilette de postulante et sa brusquerie de provinciale, lui faisait sentir au pre- mier mot qu'elle, femme du monde, avait manqué de tact. Il y avait là quelque chose d'humiliant pour elle, mais il se mêla un autre sentiment à l'attention avec laquelle elle examina cette nièce qui ressemblait si peu à l'image qu'elle s'^n était faite à distance. Elle se dit que cette franchise d'allure, cette rondeur, cette netteté avec laquelle Sabine exprimait ses opinions était peut-être quelque chose de nouveau et de très original. Elle remarqua la manière tout à fait naïve dont était tordue la sombre natte de cheveux de Sabine, la dignité cérémonieuse de ses révérences, qui la faisaient ressembler à une jeune grand* mère, et se promit de bien se garder de tiansformer sa provinciale en Parisienne. Il y avait là un élé- ment nouveau, plein de fraîcheur, à introduire dans son salon, quelque chose comme une bouiïée d'air des champs qu'elle allait conserver précieusement pour en faire savourer Tarome petit à petit à ses habitués. Elle leur servirait les boutades et les naïvetés de Sabine pour varier leurs distractions, comme elle leur offrait de temps en temps le ténor en vogue ou le rossignol à deux têtes.
Sabine avait trop peu d'expérience du monde, elle en ignorait trop les usages pour s'apercevoir tout d'abord du rôle qu'on lui fai- sait jouer. Elle se sentait mal assurée sur ce terrain nouveau et s'y conduisait au hasard, comme un voyageur égaré dans un pays dont il ne connaît ni le langage ni les mœurs. A chaque pas, elle se heur- tait contre une difficulté et se rendait coupable d'un manque d'u- sage qui faisait sourire parce qu'elle était jeune et belle, ou lançait quelque naïveté de pensionnaire qui était applaudie comme une chose originale et charmante. Mais, comme elle n'était pas venue à Paris pour s'y amuser, encore moins pour amuser les autres, elle ne tarda pas à trouver que tout cela était bien vide, bien super- ficiel. Sous cette surface de banalités flatteuses elle entrevit des pièges et àm écueils dont elle n'avait jamais soupçonné l'existence. xon XL. — 1880. S
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18 «EVra DBS BEn MONBIS.
Son incorruptible bon «ens lui fit trouver qudqae chose d'humi- liant dans la cuiîosité dont elle était Tobjet.
Elle n'était pas depuis quinie jours chez M"* d'Essé lorsqu'elle fut prise de remords d'y être venue. Elle sentit que le but de sa visite était manqué. Jamais elle ne consentirait à lui confier sa petite Flore. M""* d'Esse, ayant la réputation méritée d'être une ma- rieuse de première force, avait toujours sous la main un essaim de jeanes filles; Sabine se dit que plutôt que de voir «a sœur ressem- bler à l'une de ces poupées qui papillonnaient autoinr de sa tante, elle aimerait mieux encore la renfermer toute sa vie à la Rulliëre. Elle avait des pruderies de provinciale, s'étonnait et se scandali- sait de choses que ne remarque môme pas une jeune fille élevée dans les salons. Toutes les femmes qui l'entouraienit lui semblaient coquettes, légères, maniérées. Elle avait voulu sa petite Flore in- struite, capable de briller dans un salon, sachant au besoio danser un quadrille, chose qui lui paraissait plus compliquée que l'un des inextricables procès de M. de la Rnllière. Mais faire de cette enfant si innocente, si douce, une de ces jeunes ^lesoutrageusenoent dé- colletées qui lui paraissaient ne savoir que valser et chuchoter entre elles derrière leur éventail, platôt la voir devenir une cam- pagnarde comme elle, plutôt la ramener au plus vite à la fiul- Uère.
Elle en était arrivée à peu près à cette résolution, mais voulait cependant être bien sûre de ne pas se tromper, de ne pas se mé- nager de regreits pour l'aiirenir. H""* d'Essé^ enchantée de l'animation que la présence de ses nièces apportait dans son intérieur et sur- tout des prétextes de coinrses et de sorties qu'elles lui fournissaient, laisait tous ses eflbrts pour les retenir. Sabine était bien trop pru- dente pour s'enchaîner par aucune promesse et n'avait surtout jamais pronouoé un mot qui eût pu révéler à sa tante les espé- rances qu'elle avait conçues pour Flore. Ce inonde dans lequel elle vivait l'efi'rayait^i^mais elle voulait le coniiattFe un peu plus à fond avant de le quitter pour toujours* M*^ d'Essé lui en fournissait am- plement les occasions, la menant partout avec elle, au théâtre comme il Téglise, au bal comme dans les réunions de charité.
Un soir, la^société réunie dans le salcsi de M'^ d'Essé étant peu nombrense, une conversation générale s'établit, lu nombre des habitués se trouvait l'auteur d'une pièce nouvelle dont tout Paris s'occupait en ce moment. Giacun avait donné son avis, prodigué les éloges, hasardé quelques-^unes de ces critiques bénévoles des- tinées d'avance à être victorieusement réfutées : de celles que l'on se permet en présence de Tauteiir dans un salon de bonne compa- gnie.
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LB MBHftONCm DM SABINfi*. i»
La conveorsatbD commençait à languir^ M"' d'Essé était à bout de iressoupces et ne savait plus comment la rmimer, lorsqu'elle avisa dans un coin Sabine, qui n'avait pas encore ptrononcé une pavote^
— Il nous^ manque une opiabn sur la pièee de M*. ***r dit-eUe. Ma niëce ne naos apa& donné la sienne.
— BabI est-K^e que l'opinion d'une provinciale coaune moi a une valeur quiconque? <fit ue peu brusquemeut Sabine.
— G'esf k no» de ju^Be si^le en a; au a'ea a pas, mademoiselle» dit l'auteur.
— Et c'est mon opmiQn bien fxaoabB et bien sincère q«e voia& voulez? demanda Sabine.
— Votre sincérité na saurait 6tne que très flatteuse pour moi, même si vouavoas mcmtreK sévère^ dii gnacieusement Fauteorr ^i s'attendait bien àqpielqua coup de boutoiff.
— Eb Uen! monsieur,, dit Sabiae en lie regardant bien ea face, je trouve que vous dever avoir UM bien: méprisante opinion de^ noua tom, hommea et fammea, pour noua fcffcer à rester pendant deux heures en compagnie des ignobles personmgee que vous noua présentez, et je trouve que nous avons à rougir de nousHOiémes, noua toaa qui af^laudissona Ides sîtuatio&s qui nous couvrirsdent de honte dans la vie réelle. Teatenda dire que la société est cor- rompue. A. qui la Suite, mtfisceur,. si ce n'est à vous et à vos sem- blables?
— Sabiae I ta t'emperteal dit dâaœireusement tt^^'^d'Essé, qui commençait à trouver qu'elle avaît eu tort de placer sa nièce sur le terrain des peisoQBaIiités..Mais quand Sabine était lancée, elle subis- sait dîffiGÎlemenft un frein quelconque t ella tenait cela de son père.
— Je trouve,, contmaa-t-elle de sa vois que l'kidigaation ren- dait cauque, je trovve qu'il est impossible de rester sain de corps et d'esprit en respirand un air empesté,, je trouve que^ si vous vou- lea nous babitnefr à entendre sans rougir des choses imm<mdes comme celles qu'il m.'a liaUa écouter depuis que je suis ici« vous. n*avez pas ledroH de noua demander de rester honnêtes et pures. Autant ériger que nous pataugions dans la boue sans nous salir.
H"^ d'Esse eheixha à rire.
— le sais qoe voua excuserez ma petite sauvage,, dît-elle à l'aa- teor.
Il sourit avec indulgence.
— Il vous reste heureusement à a|i|ffendre,msdemaisdie, ditril, quTaucuBe de ses soënes qui vous ont si profondémem scandalisées n'est de mon invention, et que ma pièce est jusque dans ses plus
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20 BEYUE DES DEUX MONDES.
légers détails une fidèle reproduction de ce qui se rencontre dans la vie réelle. Ces choses qui vous révoltent arrivent, hélas I chaque jour dans le monde.
— Alors ce que vous appelez le monde est une triste et repous- sante chose, et je préfère grandement à la société qui s'y rencontre celle de mes poules et de mes vaches. Je crois que j'irai la retrouver le plus vite possible.
H'"'' d'Essé, comprenant qu'il était inutile d'enrayer la boutade de sa nièce, changea habilement la conversation, se promettant bien d'être plus prudente à l'avenir. On s'occupa d'autre chose. La pauvre Sabine, qui ne se sentait pas de la plus belle humeur, resta seule dans son coin.
Cette conversation fut la dernière goutte qui fit déborder la coupe déjà pleine de ses hésitations et de ses doutes et la fit pen- cher du côté d'une énergique résolution. Sabine décida qu'elle par- tirait le lendemain même de Paris, emmenant au plus vite sa petite sœur, qui ne devait pas grandir dans cette atmosphère de corruption.
— Et vous aurez parfaitement raison I dit à son oreille une voix qui paraissait répondre à sa pensée.
Elle se retourna vivement et rougit jusqu'à la racine des che- veux. De tous les hommes qu'on lui avait présentés en les recom- mandant à son estime ou à sa bienveillance, un seul avait su lui inspirer plus d'intérêt que les autres. S'était-il fait remarquer d'elle par sa réserve pleine de dignité ou par la rareté de ses paroles, dont chacune était frappée au coin de la raison et de la sincérité? Tou- jours est-il que Roger de Bargemont était la seule personne qu'elle eût voulu ne pas quitter en quittant Paris. M*"® d'Essé le citait volon- tiers comme un jeune homme plein d'avenir, destiné à fournir une grande carrière.
A la vérité, il était sorti brillamment de l'École polytechnique ; mais Sabine n'avait jamais entendu dire qu'il eût fait rien de pro- digieux ou dit aucun de ces bons mots qui courent les salons, et ne l'en estimait que davantage. A ses yeux, qui ne s'étaient pas laissé éblouir par tant de séduisantes apparences, la réserve de Roger de Bargemont cachait une valeur réelle. C'était, de plus, un fort beau garçon, grand et bien bâti, et Sabine éiiait d'une nature trop saine et trop primitive pour ne pas admirer inconsciemment ce genre de beauté mâle et fière. Elle s'était dit depuis longtemps que Roger lui plaisait, mais ne s'était jamais demandé où pouri*ait la mener cette sympathie. Sabine, qui ne rougissait d'aucun de ses sentimens, s'avouait bien franchement celui-là.
Elle fut profondément blessée en voyant M. de Bargemont approu- ver son projet de départ.
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LE MENSONGE DE SABINE. 21
— Pourquoi trouvez-vous que je ferai si bien de quitter Parjs? dit-elle avec un peu d'aigreur.
Il vit qu'elle était piquée et la regarda avec un malicieux sou- rire :
— Mais vous l'avez dit vous-même. Nous sommes une réunion d'êtres corrompus et pestiférés, un bôtel-Dieu, un lazaret, que sais^je? Le seul moyen d'échapper à la contagion est, paralt-il, de nous fuir au plus vite pour aller se retremper dans un air plus pur. Quant à nous, pauvres incurables, nous n'avons rien à faire qu'à croupir dans le bourbier de nos dépravations et de nos vices sans pouvoir môme espérer qu'une âme charitable nous tende la main pour nous aider à en sortir.
Sabine le regarda bien en face.
— \ou8 vous moquez de moi, n'est-ce pas? Vous me trouvez intolérante, exagérée, peu charitable? Eh bien, je suis persuadée que dans le fond de votre cœur vous êtes tout à fait de mon avis et que si vous aviez comme moi la responsabilité d'élever une enfant, d'en faire une femme honnête et pure, vous seriez éjpouvanté comme je le suis à la pensée de ce qu'elle pourrait devenir, élevée dans un milieu où elle serait exposée à entendre de si étranges choses.
— Ahl permettez! Oui, certes 1 je suis de votre avis. Si respec- table,Isi parfaite que soit votre excellente tante, elle est la der- nière personne à qui je voudrais confier l'éducation de ma petite sœur, si j'en avais une, et vous avez certes pu remarquer que dans cesaloi, l'un des plus agréables de Paris, — je ne veux pas en mé- dire, — la société est assez mélangée. Je vous avoue que j'ai môme éprouvé la plus profonde compassion pour cette pauvre petite ûlle, que l'on habille trop bien, que l'on fait veiller trop tard et autour de laquelle on parle de tant de choses que fort heureusement elle ne^coro prend pas encore.
— Donc, vous m'approuvez de vouloir l'en éloigner au plus vite?
— Puisque j'ai eu l'honneur de vous dire que vous aviez parfai- tement raison.
Sabine changea de ton. One expression de tristesse traversa son regard.
— Allons I dit-elle avec un soupir. Je m'étais figurée, je ne sais pourquoi, que j'avais peut-être en vous un ami. Je vois que je m'é- tais trompée. J'emporterai cette dernière désillusion avec toutes celles dont j'ai fait si ample provision pendant mon séjour ici. J'espérais de vous un conseil, je ne reçois que des railleries.
Roger devint subitement sérieux. Il s'était amusé, /^lui aussi, des violences de Sabine; mais, quand il vit qu'elle était vraiment peinée, il fut pris de remords. Gomme presque tous les hommes éner-
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22 RE-TIIE Des DEUX MDIHIfiS.
gîques et coiungeux, E' devenaît [fimide ea f&ceda chagrin d'uae femme» et il crut dans ce moment voir briller une laime dans les yeu2 dtt Sabine. Lui aussi, loui eir riânl de ses boutidea, svaût conçu une très sincère estime pour cette nature franche et honnête. Il fut désolé de l*avok froissée; i) s'assit auprès d'elle sur œ caaapé eu elie avait pris place, parce que Ml"'' d'Essé, toujours atÉentive à ménager des coins mystérieui, propices aox^ confidences,. l'avait isolé^ derrière un paravent de verdure. IL changea de ton et de manière, ^ la regardant avec une ezpressioQ eu Sabine, peu expé- rimestée en Ba«tière de sentiment, crut v(Hr beaucoup plus de tea- dresse que de reg^t de L'avoir offensée :
— Vous ne vous êtes pas trompée, mademeisolle» et si l'assu- rance d'avoir trouvé un ami peut vous^dédommager decpelquee-ones des iilaàoafi que vous aves perdues, je suis heuoeuz. de peuveir voos la donner^
Elle eut un élan de sutrpriae jeyeuse.
— Â.la boone heurel s'ëcriai-t-ella. V^coEfim votre amitié et j'y compte.
Elle hii tendit baen franchement la main, sa bdle main:, un peu brune, un peu grande, mais aux doigta biea modelés, et serra la sienfie en bon camarade..
Roger se aeiâit rassucé pac cette étreinte sans façoq^; hkôs tout^ au food de son espdlil se demanda si ce manque absolu d&coquetr terie n'afvaitpas ses dangers tout comme Fexcès oonlraire.
— Et maintenant,^ reprit Sabinev j'ai le droit, of est-ce pas, de vous demander ua conseil? Rëfléchiases^ bien avant de me le don- ner, car je vous préviens que c'est la premiire fois, de na vie qae pareille chose m' arrive. Jusqfu'id je me suis toujours dirigée d'après mes propres lumiëces et ne m'ea suis pas^ repentie; mais )e ma trouve sur un terrain nouveau, j'ai peur de faire Causse route et je serai heureuse de pouvoir rejeter sur quelque ua la responsabilité de la décision qua je vaia pveadre. te vais vous parler franchement. J'avais amené ma petite sœur ici, dans l'espoir que ma tante s'at^ tachersàt ài elle el se chargerait de asa éducadîoa. YenS' reconnais- sez comme moi les inconvéniens de ce plan. Que me conseHle^ vous? J'habite seule «rec mon père un château perdu aa aûlieu des ealturesi, sans auciisbe ressource de société ou d'éducation. Nos seuls visiteurs sonit les compagnons de cbasse^ de mou père, mea seules anûos deux vieiàlee filles oubliées pac k siècle dernier. Dois-ja ramener mon enfant d'adoption dans ce désert, lui dnnner une éducatioa incomplète comme celle qM j'ai reçae, l'élever dans l'igoorance de toutes les dièses du monde et de la viaf
-*- Dieu, vous &i préserve l ne put s'empêcher de sf écrier Roger.
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HE MENSOWE DE SAISINE. 23
Sabine sourit.
— EUe risquerait tie âerenir une seeondte écUtion de moi-méeae, n'est-ce p^^ une espèce de sauvageon rade, gauche, indécrcrt;- table? <)ue voulez-fious ! ce n'est pas de ma faute. J'avais quatorze ans quand ma mère est inorle. Depuis Iqto personne De s'est plus occupé de moi, et il m'a laUu, au contraire, m'o couper de mille choses peu féminines. U m'a fallu surtout veilla ayec soin, afin d'étiAlir et de conserver mon autorilé sur ma petite s œur pour avoir le droit de l'éJever comme bon me semblerait. Maintenant que j'ai . cette autorité et ce droit, je ne sais plias qu'en faire.
— Écoutez, dit Roger, si je me suis récrié si Tivement contre votre projet d'ensevelir TOtre sœur au fond d'une solitude absolue comme celle où s'est écoulée votre première jeunesse, ce n'est pas une pensée peu latteuse pour vous qui m'a guidé. Dieu fesse que beaucoup de jeunes fiUes conservent votre rectitude de jugement, votre sainte horreur du mal et du mensonge sous toutes leurs formes ! Mais, croyez-moi, une trop grande susceptibilité morale peut avoir aussi dés dangers. U est bon qu'une femme s'habitue à ne pas trop se scandaliser de choses qu'elle doit rencontrer chaque jour sur sa route; il est indispensable à mon avis pour tout être hmrvain destiné à vivre en cwnpagnie de ses semblables de subir de bonne heure le contact des opinions et dea caractères drfierens du sien. Savez-vous ce que je ferais si j'étais à votre place? Je mettrais ma petite isoeur dans «n* de ces couvens de Paris qui ne ressemblent pas plus aux couvens d'autrefois que la manière de voyager d'aujourd'hui ne ressemble à celle d'alors, et...
U s'interrompit. £Ue acheva pour lui :
— £t je retournerais dans ma solitude.
— Je n'ai pas vouhi dire cela.
— Ayez au moins la franchise de votre opinion* Mefrci du bon conseil, je Faccepte sans rancune.
Mais, quand il s'agit de le mettre en pratique, Sabine ne se trouva plus le caurage d'en exécuter qu'une partie. La petite Flore fot installée au couvent, M. de la Ruttiëre n'^ayant pas mis d'autre opposition à ce projet que le chiffre élevé de la somme que Sabine réclamait de lui. L'enfant s'y habitua sans peine, s'y trouva même très heureuse, beaucoup plus qu'à la RuUiëre ou chez M*"' d^Essé, mais Sabîaie ne parlait plus de retourner cheK son père.
III.
Chaque jour elle trouvât un prétexte nouveau pour «excuser ce retard à «ses {uropreB yeux. Pour la première fois de sa vie, elle se
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2k aEYUB DES DEUX MONDES*
surprenait en duplicité vis-àrvis d'elle-même. Il lui était arrivé une chose qu'elle n'avait jamais prévue dans ses calculs. Dans sa vie prosaïque où le rêve n'avait pas trouvé place, elle n'avait jamais songé à interroger son cœur pour savoir s'il renfermait une faculté latente, qui se développerait un jour om l'autre. La maladie de r idéal n'avait pas effleuré son imagination, le besoin d'aimer et d'être aimée n'avait pas encore tourmenté son âme peu expansive. La grande activité de son existence, la nature positive et absor- bante de ses occupations l'avaient tenue naturellement éloignée de toute idée d'amour et de mariage. D'ailleurs, à la Rullière, elle n'a- vait jamais rencontré personne qui pût l'y faire songer. A Paris, tout était changé. L'absence de ses occupations habituelles la forçait au désœuvrement, et son esprit ne pouvait éviter de suivre le cou- rant habituel des conversations qu'elle entendait.
Presque avant de savoir ce que c'était qu'aimer, elle aima de toute l'ardeur de sa forte nature, sans réticences, sans calculs. Son affection, qui avait commencé par l'estime et l'admiration, ne connut pas de bornes; elle ne prit même pas beaucoup de peine pour la dissimuler et garda mal son secret. Roger n'avait jamais pensé à l'aimer quand il s'aperçut du sentiment qu'il lui inspirait. Il en fut d'abord presque effrayé. Certes, il estimait Sabine, il la respectait, il avait pour elle une sincère et franche amitié de frère ou de camarade. Elle était belle, intelligente, dévouée, il aurait aimé l'avoir pour sœur et pour amie, il lui aurait confié sans hési- ter l'honneur de son nom, mais il n'avait jamais songé à lui deman- der le bonheur de sa vie. Il ne se fit pas un instant l'illusion de croire que ce qu'il éprouvait pour elle fût de l'amour. Il échan- geait avec elle de bonnes poignées de mains, sans jamais songer à retenir dans la sienne cette main fraîche et ferme qui répondait si cordialement à son étreinte, il soutenait la fixité de son regard sacns éprouver le moindre trouble.
Roger, dans ses rêves de jeune homme, s'était plu souvent à tracer le portrait idéal de celle qui devait être sa femme, la moitié de son être. Il l'avait rêvée pleine de poésie, douce, timide, un peu faible. Ce serait un être délicat auquel serait indispensable la pro- tection de sa force, elle serait le sourire de son foyer, le parfum de sa maison. Il ne trouvait rien de cet enivrement chez Sabine. S'il se liait à elle, un besoin de sa uature demeurerait à jamais inas- souvi. Elle pouvait devenir la compagne de sa vie et n'en serait jamais le roman. Il y avait en elle une verdeur qui l'agaçait, quelque chose d'âpre et d'inculte qui froissait son goût d'homme du monde. Quand il causait avec elle, il lui prenait des envies subites de grincer des dents, comme s'il eût mordu dans une pomme acide. Sa beauté même, incontestable, lui paraissait trop austère. C'était
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us MENSONGE DE SABINE. 25
celle de la vertu, mais il lui cherchait vainement les charmes dont il eût voulu la voir parée. Il aurait souhaité cette beauté moins régulière, mais plus séduisante.
II ne put cependant rester insensible à l'amour qu'il savait lui inspirer. Il en fut touché et surtout flatté. Il ne feignit jamais une tendresse qu'il n'éprouvait pas, mais il manqua de courage pour repousser ce cœur qui se donnait si naïvement à lui. Sabine avait une de ces natures généreuses qui trouvent plus de bonheur à don- ner qu'à recevoir. Plus heureuse d'aimer que d'être aimée, elle ne s'aperçut pas que le sentiment de Roger pour elle n'était fait que de compassion et d'amour-propre flatté. Elle fut parfaitement satis- faite de la bienveillance qu'il lui témoignait, et ne tarda pas à se persuader qu'elle était aimée.
M"* d'Essé avait bien trop d'expérience matrimoniale pour ne pas s'apercevoir du roman qui s'ébauchait dans son salon. Elle voulut même se donner le mérite de l'avoir préparé longtemps à l'avance et mit tous ses soins à ménager aux deux jeunes gens les occasions de se rencontrer. Elle finit par trouver que la situation se prolongeait un peu, et comme elle était trop fine pour ne pas comprendre que les hésitations venaient de la part de Roger, elle lui parla ouverte- ment.
Il ne lui dissimula pas les craintes qui le retenaient. M"' d'Essé les calma et sut si bien s'y prendre, qu'elle lui persuada même que l'estime et la très calme afiection que lui inspirait sa nièce offraient plus de chances de bonheur que ces engouemens passionnés qui ne peuvent pas se maintenir dans leur effervescence première et finis- sent inévitablement par dégénérer en indifférence?, quelquefois en d^oût. Et puis Roger se dit que peut-être l'avenir lui réservait ces extases qu'il rêvait et ne trouvait pas dans le présent. Sabine était jeune, sa nature sévère et positive pouvait changer sous l'influence du bonheur et de l'amour, comme le fruit acide peu: devenir meil- leur et succulent à la chaleur du soleil. — Qui sait si elle n'était pas destinée à réaliser un jour le rêve qui lui avait fait désirer do rencontrer dans le mariage tous les enivremens d'un amour où son imagination aurait autant de part que son cœur et sa raison 7 II se laissa persuader et demanda la main de Sabine.
Elle accepta avec une joie mélangée de reconnaissance touchante le bonheur qui s'offrait à elle. Elle eut un mouvement d'humilité naïve qui contrasta singulièrement avec sa rudesse habituelle. Boger se félicita sincèrement d'avoir fait taire ses hésitations, et comme il avait un cœur tout aussi généreux que celui de Sabine, si elle 9e trouva plus heureuse d'aimer que d'être aimée, lui, se féli- cita plus du bonheur qu'il donnait que de celui qu'il eût pu rece-
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voir* Et puis ce bonheur donnait à la beauté de Sabine quelque chose d*ému et d'attsndiTi qui lui prétait précisément le charme dont elle avait manqué jusqu'alors. Bref, ils eurent quelques jours de boHheur parfait.
Sabine, dont lapremièrepensée n'était jamais égoïste,, s'était dit que ce mariage serait une bonne chose pour Flore.. Elle manque^ rait bien un peu à son père, mais il se consolerait très facilement surtout s'il avait la bonne chance de rencontrer un régisseur intel- ligent pour la remplacer.
Naturellement IML delà Rullière s'emporta. en recevant la lettre cérémonieuse ddns< laquelle M""" d^Ëssé lui transmettait la demande de son protégé. Hais comme il n'avait personne sur qui passer sa colère, elle dura peu. Parmi les renseignemens qu'on lui donnait sur son futur gendre^ il en était un qui entr'ouvrit à son esprit des horizons nouveaux. M., de Bargemont était orphelin, il avait vingt- quatre an&; sa foDtune administrée par un tuteur devait s'être con- sidérablement augmentée pendant sa longue minorité. A vingt-cinq ans, il devait entrer en pessessîoa de cette fortune; naturellement il y aurait des placamens à faire^ naturellement il conâulierait son beau-père, et il y aurait peutrétre moyen de lui faire acheter des terres dans le voisinage, M. de la Rullière se chargerait de les administrer. D'avance il se frottait les mains de sajUâfactiou. De la même plume qu'il avait trempée dans l'encrier pour tracer un refus catégorique, il écrivit donc une lettre presque polie dans laquelle il annonçait sa prochaine arriva à Paris.
Il regarda à peine son futur gandre, qu'il se souciait fort peu de connaître, et aborda inonédiatement la seule question qui eût de l'intérêt pour lui : celle du contrat.
U chicana comme un Normand sur la dot de Sabine et n'aurait jamais songé au trousseau si, fort heureusement pour sa nièce, M*"* df'Essé ne s'ea fût chargée. Sabine, vivait dans un rêve, son amour l'avait métamoi phosée, chaque nouvelle émotion la rendait plus femme, plus semblable à l'idéal rêvé par Roger. Tout était prêt pour le mariage; le contrat rédigé, on n'attendait plus pour le signer que l'arrivée du tuteur de Roger, ou du moins, celle des papiers»^ lorsqu'une terrible nouvelle vint foudroyer tout; cet édifice de bon- heur. Le tuteur s'était suicidé laissant ses papiers dans un désordre inextricable, oil l'on ne put d'abof d constater qu'une chose : la disparition complète de la fortune confiée à ses aoins. Sans ombre d'hésitation, M. de la Rullière retira irinalant son consentement et se disposa k r^agner au plus vite ses pénates emmenant Sckbine avec lui. Son seul regret fut pour la dépense qu'avait occasionnée tout œ déplacement. Pour se consoler un peu^ il fit l'acquisition
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XE HEN90I96E DE SABINE. 27
d'une faucheuse mécairiqae qui le tecttaft depiiis longtemps et s'é- lomia du peu d'intérêt que ISabme prenait à oette «nachâne. Il ne comprit rien à la douteur de sa fille. Qu'y avait-il de changé après tout? Elle ne se trouvait pas malheureuse auparavant, elle repren- drait sa vie d'autrefois. Toiià lout.
Roger, en homme d'honneur, s'était hâté de dédarer que Sabme était libre de taon* engagement envers lui. M™* d'fesé l'approuva. Sabineseule ne voulut pas entendre parler de reprendre cette liberté. Elle se déclara prête à épouser Roger quand même, à partager sa pauvreté, à travailler avec lui s'il le fallait. Il refusa avec une invin- cible obstination. Sabine n'y vit d'abord qu'un excès de délicatesse. Roger eut vite pris son parti. Au fond, la luHte avec la vie n'effrayait pas trop ce jeune esprit énergique qui «e sentait Ja force de vaincre le malheur. II résolut de partir pour l'Amérique. 11 mettrait à profit ses brillantes études et se ferait ingénieur. Sabine Faimait si ardem- ment qu'elle crut que son cœur allait se briser quand il lui annonça ce projet. Elle se fit toute humble et toute timide pour lui ofifrir de le suivre. Due femme ne kii serait-eille pas un aide plutôt qu'un obstacle dans la lutte qu'il allait entreprendre? Il refusa énergi- quement son dévoftment, trop ^ergîquoment au gré de la pauvre Sabine, qui, pour la première fois, eut un cruel soupçon de la vé- rité et se demanda avec effroi si elle était aimée autant qu'elle aimait. Elle lui jura fidélité quand même et presque malgré lui. Bien que Roger edt absolument refusé de la* considérer comme liée à lui par aucune promesse, bien qu'il f eût prévenue qu'il renonçait môme au bonheur de lui écrire et qu'dle n'aurait de ses nouvelles que s'il rentrait en Trauce après être parvenu & se reconstituer une fortune, elle refuf^a de reprendre sa liberté, jura qu'elle lui resterait fidèle jusqu'à la miort et ne porterait jamais d'autre nom que le sien. Il la savait obstinée dans ses affections comme dans ses idées et comprit qu'il ne pouvait pas compter avec elle, comme il l'aurait fait avec une autre femme, sfur l'action du temps, qui use tout, et de l'absence, qui finit par effacer tant de choses. Il accepta malgré lui ces prcmiesses et ces sennons d'un amour auquel il répondait mal et partit. — Il y avait duc ans de cela. Depuis lors Sabine n'avait plus entendu pronooDcer son nom. M""« d'Essé était morte. Flore toujours au couvent.
Tous les ans, à l'époque des vacances, Sabine allait passer quel- ques jours auprès d'elle et se logeait au couvent, ne connaissant personne à Paris.
Elle ne fit jamais aucune démarche pour avoir des nouvelles de Roger, n'essaya pas même de lui écrire et, mesurant son amour à celui qu'elle (éprouvait pour lui, 'elle attexrdit Boa retour .avec une inébranlable sécurilé. r" ^^r^l^
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28 RETUE DES DEUX MONDES.
Malgré la grande solitude dans laquelle elle Tivait, elle aurait trouvé à se marier si elle l'eût voulu. Cette seule pensée la faisait rougir de honte. Devant son cœur et sa conscience, elle était la femme de Roger.
Son amour, loin de s'affaiblir, n'avait fait que s'enraciner plus profondément par l'absence. Dans la générosité de son large cœur, elle trouvait des excuses au seul grief qu'elle eût jamais eu contre Roger : le trop grand empressement qu'il avait mis à lui rendre sa liberté, et l'exaltait jusqu'aux proportions d'un héroïque désinté- ressement.
A trente ans, la beauté de Sabine n'avait plus cette fraîcheur éblouissante qui l'avait fait admirer dans le salon de H*** d'Bssé. L'air des champs, qui hâle vite les fleurs et les femmes, avait rendu un peu moins blanche sa peau, un peu trop accentué ses traits réguliers. Ses épaules s'étaient élargies , ses belles mains avaient bruni, l'ampleur et la décision de sa démarche avaient dégénéré en brusq^ierie, l'habitude de commander à des inférieurs avait rendu le limbre de sa voix sonore un peu rude. Au demeurant, c'était une fort belle personne, imposante d'allure, ayant grand air et un aplomb imperturbable. De la beauté de ses vingt ans elle n'avait conservé intacts que son opulente chevelure sombre et l'éclat de ses beaux yeux noirs. Elle apportait un grand soin à sa toilette, se disant que Roger pouvait revenir d'un moment à l'autre. Elle ne voulait pas être surprise à son désavantage et se soignait pour lui. C'était sa seule faiblesse féminine. Du reste, le cachet de son carac- tère positif et heurté se retrouvait jusque dans cette faiblesse. Ce qui lui paraissait être l'élégance aurait semblé d'un goût douteux à la majorité des femmes. Elle aimait les couleurs franches et vives, les lourdes étoffes qui font des plis cassans et accrochent vivement la lumière, les bijoux brillans et massifs. Pour dîner en téte-à-tête avec son père, qui ne quittait môme pas sa veste de chasse et ses bottes crottées, dans ce château perdu au fond des cultures, elle s'habillait avec autant de soin qu'elle eût pu le faire à Paris chez sa tante et portait les bijoux préparés jadis pour son trousseau.
Sa toilette formait un contraste étrange avec son entourage. M. de la Ruilière la raillait sans répit. Ses sarcasmes glissaient comme l'eau sur le marbre. Sabine attendait Roger, qui ne devait pas la trouver en négligé. Cette petite manie féminine dans ce grand cœur viril et courageux avait quelque chose de pathétique qui échappait complètement aux yeux de M. de la Ruilière.
IV.
Ce soir-là, Sabme s'était parée d'une robe d'un vert chatoyant sur lequel la flamme du foyer traçait des arabesques âUn^ visses
LE MENSONGE DE SABINE. 29
doigts scintillaient des bagues aux pierreries éclatantes. Elle for- mait le œntre lumineux de ce grand salon triste et nu, dans lequel l'architecte semblait s'être donné la tâche de créer le type d'une pièce peu confortable et ennuyeuse. Il fallait que Sabine fût bien absorbée par ses souvenirs ou ses réflexions, car elle laissa passer sans le remarquer le moment du réveil de M. de la RuUiëre. 11 sortit de sa somnolence avec un grognement :
— Qu'y a-t-il? Pourquoi t'arrêtes-tu î Lis toujours.
— Non, dit Sabine. J'ai à vous parler.
— Fais-le vite alors.
Sabine hésita. Ses souvenirs l'avaient attendrie. Elle ne trou- vait plus sa décision habituelle.
— J'ai à vous parler de Flore,., dit-elle.
— Ahl c'est toujours pour cette fameuse batteuse à vapeur qu'elle veut me faire endosser. Une vieille machine qui ne marche plus qu'à force de bras et consume du charbon comme une locomotive. Due belle acquisition de cet imbécile de Jacques! Il s'est laissé mettre dedans comme un grand niais qu'il est, et Florimonde, qui voit des inventions du diable dans toutes les machines nouvelles, est bien excusable si elle juge les autres d'après celle-ci. Non, non, je n'en veux pas. Je m'étonne que tu m'en parles. Tu sais aussi bien que moi ce qu'elle vaut.. . Je te dis que je ne veux plus en entendre parler.
— Aussi n'ai-je jamais eu l'intention de le faire. Ce n'est pas de Florimonde des Allais que je voulais vous parler, mais de sa filleule, votre fille Flore, dont vous avez peut-éti*e oublié l'existence.
— Non certes I Tu te charges assez de me la rappeler à chaque trimestre. C'est insensé ce que coûte l'éducation de cette pécore ! Quand je pense que tu ne m'as jamais coûté un centime I Ah I çà, est-ce que tu ne vas pas bientôt la retirer de ce couvent? Jusqu'ici, je t'ai laissé carte blanche, mais il serait temps que cela finit.
— C'est précisément ce que j'allais vous dire. J'ai décidé que je vous l'amènerais id.
— Ici ! Par exemple I Jamais de la vie ! Nous avons bien assez de tracas et d'embarras comme cela.
— Alors que voulez-vous en faire?
— Hum I je ne sais pas trop. La confier à Florimonde. En résumé, c'était le meilleur parti.
Sabine eut un sourire indéfinissable.
— C'est précisément ce que j'allais vous dire.
— A la bonne heure ! Je crois que c'est la première fois que nous tombons d'accord sans discussion préalable.
— A qui la faute? demanda Sabine.
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SO RETUE DES DEUX IfONDGS*
— Parbleu 1 la belle question ! ledonne des ordres; Mt-^ce <|ue ta devra» jamais te permettre de les dfecoter?
— Il ne ^'agft pas de oeda, dit brusquement Sdisne* l^lous par- lions de flore. Avez-vous jamais soagé que la terre des Allais?..
M. de la Rultière l'interrompit vivement.
— Pas de gestions ^avgreaues. Tu sais pantaitemenl; oe que j'en pense. Il est absolument impossible de n»e<soggérer^ine idée nou- velle sur ce chapitre. J'ai tourné et retourné la situation en tous sens. Tu sais aussi bien que moi que, du vivant de ce malheureux des Allais, je lui ai intenté procès sur procès, espérant le dégoûter de sa terre, lui prouver qu'il n'en récoltait cpie des dësagrémens, le pousser à bout. Il en est mort, le pawvre hoaunoe I Depuis lors c'est bien pis. Je n'ai môme plus le plaisir de fiûre enrager Jacques comme je faisais enrager «on père. Il a les ûeax talons plantés sur le domaine patrimonial, il est auesi insenâble à mes taquineries qu'à celles des mouches qui se posent sur 'son long nez. Il n'y a rien à faire de cegafçon-là. Et c'est pitié de 'voir ce iieau domaine péricliter sous l'adminislratton de ces deux vieilles folles et de ce grand nigaud qiii collectionne des papillons et n'admire an champ de blé que quand iJ est empesta de bluets et de coquelicots. Jacques ne vendra jamais les Allais, cela est certain. 11 aimerait mieux manger l'herbe de ses prairies pour ne pas «nourir de Mm. Restait l'autre solution. Celle-là était la seule possible. A qui la.kvte si elle n'a pas réussi?
— Ne parlons plus de céda. Vous savez bien que^c'eâ imitile, dit Sabine avec un geslie d'impatience.
— Çal j'avoue que je ne comprendrai janmis cette folie <ie la part d'une jeune fille raisonnable et sensée comme toi. Ton beau monsieur de Paris ne reviendra jamais, sois bien tranquille I II a mis bien trop d'empressement à partir, fit reftwer pour «n lel motif !..
— D'abord, je n'ai jamais eu Tentai de refuser na raaln à Jac- ques pour la meilleure des raisons : il ne me l'a pas demandée.
— Pourquoi f Parce qu'il n'a jamaisosé, il a bien trop peur de toi.
— Enfin laissons ce sujet de côté,'VOuiez^vous? il y a encore une autre manière de réunir les Alla» et la BalUère.
— J'avais bien songé un moaœnt à épooser moi -môme l'une des deux vieilles filles... — Sabine sentit un frisson lui courir sous la peau. Elle n'avait jamais prévu ceitte^ possibiliié-là. — Ydoine est celle qui me coQvenait te mieux, panse qu'elle test aux trois quarts idiote, continua M. de la Ruiliëre, qui tenaôt évidemment à taquiner sa fille. Elle te serait une société agréable, t'adderazt à tenir la maison. Mais enfin ce n'est pas nDesolotion.
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LE MBN90NG£ DE SABINE. SI
Sabine fit un geste d'impatience.
— Je veDais vous proposer un projet raisonnable, dît-elle. Que diriez-vous d'un mariage entre Jacques des Allais et Flcore?
— Hum I ce ne serait pas une mauvaise combinaison , mais la petite est une enfiint, et Jacques a...
— Trente et un ans coraïue moi.
— C'est une idée^ une excellente idée, répéta M. de la Rulliëre. Hais je mettrai des conditions à ce mariage. Quand Jacques sera ïima gendre , il faudra qu'il dessèche ce malheureux ktc auquel il tient comme à ses yeux et qui donne de l'humidité à tout le pays. Je ferai planter une vigne sur cette pente qu'il a infectée de rosiers, situation exceltente.*. au sud dQ château... Je ferai défoncer et labourer le jardia d'YdoÎBe,.. une terre qui donnerait des bette- raves supérieures..* Jfe ferai couper les grands cèdres du Levant*., bon bois de constmetiiûn... donnant trop d'ombre au potager... Je ferai...
— Vous ne ferez rien de tout cela I Jacques, tout bonhomme de paille qu'il vous semble, est aussi enitêté qu'il est timide. Croyez- moi, je connais ce garçon-là, et si je vous parle de lui donner Flore, c'est que je le juge digne d'elle sous tous les rapports. Je suis par- faitement d'accord avec vous pour convenir qu'il serait avantageux aux deux terres d'être réunies sous une même administration. Mais cela n'arrivera pas de votre vivant ni peut-être du mien, et ce sera fort heureux* Voulez -vous savoir pourquoi? Quand Jacques a un fermier qui ne peut pas le payer, il lui tape sur l'épaule et dit : — Ce sera pour une autre fois, mon ami. — Quand il sait qu'un de ses ouvriers esl obligé de vendre ses outils pour donner du pain à sa famille, il les achète au double de leur valeur et les lui rend. Tout cela., c'est de la mauvaise administration. Ce n'est pas comme cela que nous entendons les afLures, vous et moi. Aussi on nous déteste. AUez demander aux paysans des Allais ce qu'ils pensent de leur maître I Tous l'adorent. Jacques est ûer de cette aOection et ne changerait paa son système pour tous les beaux -pères du monde.
— Alors quel avantage me procurerait ce mariage ?
— Le bonheur de Flore
— Peuhl la belle affaire I Je suis sûr que tu me demanderas encore de lui donner une dot.
— Vous en avez bien, reçu une de ma. mère!.. Mais nous n'en sommes pas encore Ht. Pour le moment, je vais retirer Flore de son couvent, et vxms l'amener ici. Elle verra Jacques. Je ferai tout mou possible pour qu'il lui plaise, et s'ils se conviennent, vous ne mettrez paa d'oppositioit à. leur mariage. Mais s'ils ne se plaisent
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pas, j'entends que Flore reste absolument libre et que vous ne refu- siez pas de la garder ici toute sa vie si elle le veut, — même si je vous quittais un jour.
— Tu me dictes des conditions, je crois? ricana M. de la Rul- lière. Je te préviens que j'ai perdu beaucoup de ma confiance en ton habileté depuis qu'elle a si sottement échoué auprès de ta tante d'Essé. J'ai bonne mémoire. Tu m'avais leurré de l'espoir d'un héritage à recueillir, et qu'est-il résulté de ce voyage à Paris? Beau- coup de dépenses, un mariage manqué et quelques milliers de francs qu'elle vous a laissés, comme par charité, et auxquels je n'ai pas même le droit de toucher. Dne insulte d'outre-tombe 1 Tu as fait là une bévue, ma pauvre fille I Je te souhaite plus de chances dans ta nouvelle combinaison. Moi, je m'en lave les mains. Je con- sens seulement à donner l'hospitalité sous mon toit à ta sœur, à la condition que je la verrai le moins souvent possible, qu'elle ne fera pas de tapage, ne jouera pas du piano, ne laissera pas traîner d'ou- vrages sur les tables...
— Je crois que je peux reprendre ma lecture, dit Sabine.
11 pleuvait; non pas une de ces bonnes averses dont les larges gouttes s'aplatissent en tombant lourdement sur la terre altérée, donnant aux feuilles un vernis brillant, portant la fécondité aux graines enfouies sous le sol, d'où s'exhale une bonne odeur saine et vivifiante, mais une de ces petites pluies d'arrière-saison, aga- çantes, inutiles, sentant le moisi, que le soleil trouve installées quand il commence péniblement à luire et laisse à son déclin en possession d'un ciel uniform émentgris, sans la moindre zébrure de nuages. Les feuilles tombaient lentement, une à une, non plus arra- chées par le vent, brillantes et colorées dans leur chaude parure d'automne, mais flasques, moisies, uniformément brunes. Elles tombaient lourdement, chargées d'humidité, pour achever de pour- rir dans les flaques d'eau boueuse qui se formaient sous les arbres. Dans les buissons, les petits oiseaux, les ailes pendantes, les plumes trempées, se cachaient piteusement, les hirondelles étaient parties, les crapauds et les limaces jouissaient seuls de ce temps le plus triste qui se puisse imaginer.
Certes, on ne s'était pas mis en frais pour fêter le retour de Flore de la RuUière à la maison paternelle; la nature elle-même avait pris son air le plus maussade. C'était ce qu'elle se disait en regardant, le front collé à une vitre, tomber cette pluie qui donnait envie de pleurer comme le ciel. Elle avait le cœur très gros, car si
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LE imVSONGB DE SABINE. 3S
le couvent est une terre d'exil, une cage, une prison pour les enfans qui ont échangé pour sa calme routine les caresses d'une mère, les gâteries des grands parens, la chaude atmosphère de tendresse du foyer de famille; aux yeux de la petite orpheline qui n'avait jamais connu sa mère et n'avait vu son père qu'irrité ou indifférent, le couvent représentait la vraie famille, ses joies innocentes, la suprême félicité. Sabine, qu'elle voyait une fois par an, lui faisait l'eifet d'être une tante de province, une cousine éloignée plutôt qu'une sœur. En arrivant dans ce grand château qu'elle reconnaissait à peine, elle crut entrer chez des étrangers. Flore avait une de ces natures délicates qui ont besoin de s'attacher comme le lierre et qui, comme lui, enlacent de mille fibres imperceptibles les objets de leurs aflfec- tions. C'est une des conditions essentielles de leur existence. On l'avait brusquement arrachée de cette serre tiède du couvent, où elle végétait au milieu d'une bienveillance que son titre d'orpheline et sa douce et poétique nature avaient rendue plus grande, on l'avait transportée dans ce froid milieu, entre l'indifférence maussade de son père et l'affection peu expansive de Sabine : elle grelottait et soufihdt.
Au physique et au moral, il eût été impossible de trouver deux sœurs se ressemblant moins que Sabine et Flore. La nature sem- blait s'être fait un jeu de créer en elles les deux types les plus opposés de la beauté féminine. Elle avait doué Sabine des qualités viriles et positives qui se rencontrent le moins fréquemment chez la femme, réservant pour sa sœur cadette cet irrésistible mélange de grâce et de faiblesse qui attire et attache, charme subtil qui finit par désarmer la malveillance elle-même. Sabine pouvait inspirer la sym- pathie, mais ce sentiment une fois éveillé ne manquait jamais de venir se heurter à quelqu'un des nombreux angles de sa nature. On l'estimait, on l'admirait, on rendait hommage à sa valeur mo- rale, il lui manquait l'art de se faire aimer. Ce cœur profond, aux affections inébranlables, n'avait pas le talent d'exprimer ce qu'il sentait pourtant si bien. C'était un foyer qui se consumait sans jeter de flamme; le don de réchauffer et d'éclairer lui avait été refusé. L'ardeur du brasier n'en était peut-être que plus intense. Elle était au nombre de ces êtres fatalement destinés à être méconnus. Aucun accord ne semble exister entre les sentimens qu'ils éprouvent et ceux qu'ils expriment, et, comme ils sont inévitablement jugés d'a- près les apparences, on passe auprès d'eux indifférent, presque hostile, les accusant de froideur, de rudesse, d'égoïsme. Flore, avec la sensibilité presque maladive de son âme qui vibrait à la moindre émotion, avec ses grands yeux gris de cette adorable cou- leur, la plus poétique de toutes parce que, n'étant pas une cou^
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M BEVUE UB DEUX HDimfit.
leur elle-même, eUe reflète toutes les Busnces de h CTéation, avec sa chevelure vaporeuse sur Ter pâle de laquelle un rayon de soleil semblait s'être fixé, n'avait qu'i se montrer pour se faire aimer. Le délicat ovale de son visage avait conservé toute la candide pureté de Tenfance; ses lèvres rosées, quand le sourire ne les •eûtr'ouvraLt pas, avaient une expression de vague tristesse, et les teintes nacrées des pétales cle Téglantier coloraient sa peau sati- née. Mais son phis grand charme était d'ignorer qu'elle fût char- mante.
Quand elle arrriva à la BuUière, elle illumina le vieux château de sa présence. C'était le printemps avec sa poésie, la jeunesse avec son sourire. Elle y était depuis deux jours et ne souriait déjà plus. Son pfere l'avait à peine regardée. — Tu n'es pas très grande pour ton âge, — avait-il dit, comme il aurait pu le dire à un enfant de quatre ans. Il avait ajouté : — Tes cheveux sont toujours jaunes* -— C'était tout. Sabine avait dû reprendre les comptes accumulés pendant son court séjour à Paris, elle n'avait pas le temps de s'oc- cuper d'elle. Que faire alors? Quand elle eut raogé son minoe bagage de pensionnaire, elle examina les livres de Sabine, — des traités de droit rural, d'agriculture, auxquels elle ne comprit rien. Se trouvant seule au salon, elle ouvrit le piano. C'était jadis cetai de sa mère. Les touches d'ivoire avaient jauni. En dierchant bien, on aurait découvert des champignons entre les cordes brisées et le bois moisi. Sous les doigts de Flore, celles des notes qui vibraient encore rendirent un son rauque et plaintif comme un sanglot. Elle tressaillit et referma vivement l'instrument mourant. Sortir? mais il pleuvait toujours. Elle resta longtemps appuyée à la fenêtre, regardant droit devant elle. Pourquoi Sabine l' avait-elle retirée du couvent? Personne ne l'aimait ici, personne n'avait besoin d'elle; elle n'y trouvait ni intérêt ni occupation, et prévoyait avec terreur la longue série de jours sans but, sans tendresse qu'elle allait voir se dérouler. Les larmes finirent par gonfler ses paupières et glis- sèrent le long de ses cils. La première jeunesse a de ces inexpli- cables angoisses qui semblent être un pressentiment des tristesses de la vie, ou peut-être n'est-ce que l'inconscient ennui d'un cœur qui souffre du développement môme de ses facultés et ne sait pas encore ce qu'elles demandent de lui.
Et puis, l'horizon qui s'étendait devant Flore était d'une si décourageante monotonie qu'elle n'essuya même pas les larmes qui le lui voilaient.
En vérité, le château de la RuIIière était bien la bâtisse la plus ennuyeuse qui se pût voir, avec sa longue façade plate et sans omemens, percée de deux étages de fenêtres régulières et lourde-
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LE MENSaVCB DB SÀBIHK. 35
ment coiffée d'un grand tQit dTardoise. A droite et à gauche, bor- dant une vaste cour carrée, s'étenduenl les commiins. Une grille massive séparait cette cour de la gcande route. De l'autre côté, Flore apercevait le potager.sesaUéeft tirées au cordeau, ses carrés de choux, ses plates-bandes bordées de per»! et de thym, ses longues rangées d'espaliers; au-^elày à perte de vue, les champs labourés dont la terre, nouvellement ensem^Eicée, ne portait aucune trace de végétation. Tout cela était si triste, sous cet uniforme manteau de pluie, qu'elle ferma les ytox pour ae plus voir»
Un pas fit crier le sable de la €#uf . Elle av«t déjà vu passer deux garçons de ferme et une fille de basse-cour. — Un paysan, sans doute, pensa-t-elle en regardant distraitement celui qui s'a- vançait vers le château»
Il avait une étrange allure. Tool ruisselant de 1& pluie qui glis- sait sur son vaste manteau, la tête couverte d'une casquette de loutre d'où sa chevelure et sa longoe barbe blonde s'écliappaient ^omme un flot, il faisait d*iimnenses enjambées, portant soigneu- sement à la main un petit panier recouvert de feuilles vertes à travers lesquelles Flore aperçut des roses. Il marchait vite, en- voyant bien loin devant lui ses jambes maigres et longues comme celles d'un échassier. Flore pensa que c'était un fermier de son père. Elle le vit entrer dans le vestibule du château et ne s'occupa plus de lui. Un instant après eUe se retourna vivement en enten- dant la porte du salon s'ouvrir.
Un individu parut sur le semi et s'y arrêta bouche béante, la regardant de ses yeux démesurément ouverts et si ckirs qu'ils paraissaient sans prunelles. L'eau découlait de ses vètemens et de ses immenses bottes qui laissaient de larges empreintes sur le par- quet, sa barbe ruisselait comme celle d'un dieu marin. Il tenait d'une main sa casquette de loutre, de l'autre son petit panier; il était mal coiffé, mal habillé. Il aurait fallu un bon tailleur, quelques coups de ciseau dans cette barbe exubérante, un coiffeur intelli- gent et quelques semaines de frottement du monde pour faire de ce gauche personnage un homme à peu près présentable dans un salon. Tout paraissait d'une longueur exagérée chez lui : les mains, le nez, l'ovale du visage qui exprimait une innocence voisine de la naïveté. Mais un seul trait suffisait pour racheter ce que cette figure avait d'étrange et la sauver du ridicute : le front haut, large, admûrablement modelé, était celui d'un rêveur, d'un poète môme. Pour le moment, il avait l'air si surpris... si surpris que Flore ne put s'empêcher de sourire. Il continua à la regarder en silence, avec ébahissement. Flore trouva que cet étonnement se prolongeait trop.
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86 lETUB DBS DltX MOIIDES.
— Vous vouliez quelque chose? demanda* t-elle.
Au son de sa yoix, il se réveilla de son exti^se. Car c'était bien dans Textase que l'avait plongé la vue de cette ravissante fleur humaine, lui qui s'oubUdt des heures entières dans la contempla- tion d'un bouton de rose.
— Pardon 1 dit-il comme à regret, je venais. • . Je croyais. . . M"* de la RuUiëre n'est pas id?
— Si c'est ma sœur Sabine que vous cherchez, je vais la préve- nir, dit Flore très embarrassée, car elle ne savait à quelle catégorie appartenait son visiteur et si elle devait lui oiTrir de s'asseoir dans le salon.
— Ohl merci t c'est inutile 1 je peux... je peux attendre, balbutia le malheureux, qui, rougissant jusqu'aux oreilles et trébuchant comme un homme ivre, alla gauchement s'asseoir sur le bord d'une chaise, près de la cheminée où flambait un feu clair.
Par terre, auprès de lui, il plaça son petit panier, qu'il couvrit soigneusement de sa casquette. Puis il posa ses deux mains sur ses genoux et continua à regarder Flore, vaguement et comme s'il écoutait une mélodie lointaine. Flore vit seulement qu'il avait l'air bien niais et se demanda qui ce pouvait être. Jamais, au grand jamais, elle n'eût soupçonné que c'était le fiancé que lui destinût sa sœur Sabine.
Quand Sabine parut, elle cria de loin, s'avançant la main tendue vers lui :
— Bonjour, Jacques! Vous vous êtes reconnus, j'espère? Flore, quand tu étais petite, je me souviens que tu avais peur de lui. J'espère que maintenant il sera ton meilleur ami comme il est le mien.
— Merci I merci I dit Jacques, essayant vainement de reprendre im peu d'aplomb et frottant Tune contre l'autre ses grandes mains rouges pour se donner une contenance.
On fit cercle autour du feu, on parla du voyage de Sabine à Paris, le grand événement du jour; on parla surtout de la pluie, cet inépuisable sujet de conversation entre gens qui habitent la campagne.
Sabine aperçut le petit panier.
— Qu'avez-vous là? demanda-t-elle. Des roses? Donnez-les à Flore. Gela lui fera pldsir.
Jacques les tendit gauchement à la jeune fille, en ayant bien soin de laisser les feuilles de choux dans le panier, qui paraissait conte- nir encore autre chose :
— Ce sont les dernières de la saison, les seules que j'aie pu sau- ver de la pluie, dit-il.
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U MENSONGE DE SABINE* 37
Flore les reçut avec un gracieux remerctment qui illumina d'un éclair de plaisir la physionomie de Jacques.
— Ce sont les premières fleurs que je vois depuis que je suis ici, dit-elle avec un soupir.
Jacques sourit.
— M. de la Rulliëre ne les tolère pas chez lui, dit-il.
Et il ajouta très bas et comme malgré lui : — Il lui a bien fallu en laisser pénétrer une cependant, une plus belle et plus suave que toutes les miennes... — Il s'arrêta, étonné lui-même de sa hardiesse. Flore le regarda stupéfaite, s'apercevant à peine que le compliment s'adressait à elle, ne remarquant que le contraste étrange qui existait entre l'allure de ce jeune homme et les paroles qu'il prononçât. Cet étonnement de la jeune fille ne fit qu'aug- menter pendant tout le courant de la conversation. Plus Jacques parlait, plus elle était émerveillée de son érudition profonde. Ce n'était pas un savant, c'était un penseur. Il s'était fait un choix d'esprits d'élite avec lesquels il vivait en société intime, il en par- lait comme de personnages vivans qu'il aurait connus et fréquentés. Fénelon, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, — tous ces au* teurs dont le style attendri parle surtout au cœur et à l'imagination, et porte à la rêverie plutôt qu'à la spéculation, — étaient ses favoris. Les romans de chevalerie l'enchantaient à trente ans comme les contes de fées de sa tante Ydoine avaient jadis enchanté son enfance. A force de vivre en compagnie de ses héros bien-aimés, il avait uni par les prendre pour des êtres vivans. Lorsqu'il lut Don QuichoUe, une seule chose le frappa : le touchant enthousiasme du pauvre hidalgo; le reste demeura lettre morte pour lui. Jacques des Allais, la tète pleine de ses romans favoris, parcourait ses terres en com- pagnie de Lancelot et de Roland sans se douter qu'il aurait lui- même fourni à Cervantes un type accompli de son héros. Certes cette éducation, à laquelle avait complètement manqué le contact des hommes et des événemens du siècle, était défectueuse. La somme d'enthousiasme qui s'était amassée dans ce cœur n'en était que plus considérable. Ce caillou brut n'attendait que le premier dhoc pour faire jaillir l'étincelle. Jacques, au milieu de la routine mesquine de sa vie de hobereau de province, était tourmenté d'un mal £ublime, il rêvait l'idéal : il voulait être lui-même un de ces héros dont les hauts faits et les belles actions le transportaient. Il avait beau interroger sa destinée, aucun point de son horizon borné ne lui faisait entrevoir l'occasion qu'il appelait de tous ses vœux. Alors le découragement le prenait et, ne pouvant rencon- trer hors de lui cet idéal qui était un besoin pour lui, il le cher- chait dans son propre esprit. M. de la Bullière accusait bruta-
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lement son voisin de mettre dans ses cultures trop de poésie et pas assez de fumier. Les cultures en souffraient certainement, mais Tesprit de Jacques avait fini par ressembler à un merveilleux jardin où toutes les fleurs de la poésie s'épanouissaient, couvrant de leur ombre tous les germes du dévoûment.
Sabine n'avait jamais compris Jacques, qu'elle appelait un rêveur. Flore devina mieux qu'elle ce que ce cœur renfermait d'enthou- siasme latent et d'exquise délicatesse. Le premier sentiment qu'elle éprouva pour lui fut de la pitié; le voyant si timide et si gauche, elle comprit que cet esprit ailé et ce cœur d'où s*exhalait une perpétuelle mélodie, devaient soufinr, dans cette grossière et maladroite enve- loppe, le supplice de l'oiseau en cage, Jacques hii fit l'eifet d'un être malade qu'il faut plaindre et traiter avec douceur et compassion.
Involontairement sa voix prit des intonations caressantes en s'a- dressant à lui, et Jacques, qui ne s'était jamais senti si heureux, versa largement les trésors de son cœur et de son esprit, 11 fut intéressant, patibétique, brillant. Sabine ne le reconnaissait plus et se félicitait de l'excellente idée qui l'avait poussée à réunir ces deux êtres. Elle les voyait déjà mariés et ne pré tait qu'une oreille distraite à la con- versation, qui l'intéressait peu. On parlait de livres, sujet inépui- sable pour Jacques, mais sur lequel plus que sur tout autre les lacunes de l'éducation première de Sabine se faisaient vivement sentir.
Le jour commençait à baisser, la flamme du foyer, devenue la seule lumière du salon, allongeait d'une manière fantastique les ombres sur les murs couverts de tapisseries. Flore écoutait tou- jours, oubliant peu It peu les bottes crottées de Jacques assis auprès d'elle, ses longues mains rouges, ses yeux décolorés. Elle souriait à demi, aspirant le parfum de poésie qui s'exhalait de ses paroles et le parfum tiède que la chaleur de la chambre distillait de son bouquet de roses.
Un léger mouvement imprimé aux plis de sa robe du côté où elle touchait à la chaise de Jacques la surprit. Instinctivement, par un de ces mouvemens naturels aux femmes, elle glissa légère- ment la main pour ramener ces plis autour d'elle. Soudain elle poussa un cri d'effroi, et, retirant vivement sa main, elle se leva en sursaut. De longues traînées de bave, que la lumière du foyer faisait ressembler à un réseau d'argent, rayaient sa robe noire de pensionnaire. Une douzaine d'escargots se promenaient majestueu- sement sur cette robe.
Jacques poussa un cri de désespoir, et, rouge comme un écolier surpris en flagrant délit, se précipita vers son petit panier. Les feuilles qui le recouvraient s'étaient écartées, livrant passage à
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lE MENSONGE DE SABINE. 39
toute une armée de colimaçons. Dans sa casquette de loutre, ils s'étaient promenés en tous sens, et, trouvant Tespace trop étroit, s'étaient répandus de là tout alentour, sur les meubles, sur le tapis, partout, et pas un seul n'était resté dans le malencontreux panier. Jacques leva vers Sabine un regard suppliant.
— Pardon I dit-il humblement. Ils étaient tous rentrés dans leur coquille. Je n'avais pas prévu que la chaleur du feu les ferait sortir... Vous savez«.. c'est pour le sirop pectoral de ma tante Ydoine...
Il s'était adressé à Sabine. Son instinct lui disait que ce trivial incident la trouverait plus indulgente que sa sœur. Mais il n'en fut rien.
— Maudits colimaçons I ne put-elle s'empêcher de murmurer, ils vont tout gâter I
— Oh! que noni dit naïvement Jacques, ils n'abtment rien, un peu d'eau suffit.
Mais ce n'était pas au tapis que pensait Sabine.
— Vous pouviez bien les laisser dans l'antichambre, continuâ- t-elle durement du ton qu'elle aurait pris pour gronder un enfant méchant.
— Pardonnez-moi! balbutia Jacques.
Il avait l'air si malheureux que Flore en voulut à Sabine de sa sévérité et, lorsque se retournant vers elle, il répéta son humble : — Pardonnez-moi I — elle n'écouta que son cœur et lui tendit la main. Il la prit entre ses grandes pattes, n'osant pas la serrer, la retenant délicatement comme une chose fragile qu'il eût craint de briser. Flore, émue sans savoir pourquoi, se détourna en rougissant.
— Pour vous prouver que je suis sans rancune, dit-elle en riant, je vais vous aider à retrouver vos fugitifs.
Quand Sabine les vit tous deux occupés à suivre les traces vis- queuses des escargots et entendit le rire argentin de Flore se mêler aux excuses réitérées de Jacques, elle se dit : — Après tout il avait raison : les colimaçons n'ont rien gâté.
P'*« 0. GANTACCZàMB-ALTIEBI, (La iecondê partie au prœhcUn numéro»)
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LES
NOUVEAUX JACOBINS
Nous assistons à un spectacle que la France a peine à comprendre, et que l'Europe ne comprend pas du tout. Que s'est-il donc passé dans ïiotre malheureux pays pour que les partis soient plus achar- nés à la lutte, les esprits plus excités, les âmes plus émues que jamais? Pourquoi cette guerre à tous, au clergé qui ne demande que la liberté de continuer en paix son œuvre de foi, d'éducation et de charité, aux administrations qui seraient trop heureuses qu'on les laissât servir en paix l'état comme par le passé, aux partis mo- narchiques qui se résignent à la république, ne réclamant d'elle que le droit de se souvenir et d'espérer? Quand le gouvernement de la défense nationale a fait appel au patriotisme de tous, sans distinction de classes, d'ordres et de partis, est-il un seul patriote qui n'ait pas répondu? Peuple, bourgeoisie et clergé, citoyens et fonctionnaires, conservateurs cléricaux, orléanistes, légitimistes, bonapartistes, aussi bien que républicains libéraux et radicaux, les princes comme les partis, n'ont-ils pas accouru prendre leur part de la guerre sainte contre l'étranger? A-t-on eu besoin, comme en 02, d'une dictature violente, pour comprimer la guerre civile pendant la lutte avec l'ennemi du dehors ? Si plus tard cette guerre impie a éclaté, on sait de quel côté elle est venue, et comment la commune a été domptée par un gouvernement légal qui n'a pas songé un instant à la dictature. Et si l'étranger revient jamais, peut-on douter que ces partis, ces ordres, ces classes, ne montrent le même patriotisme devant l'ennemi? Âpres le plus grand désastre qui se soit vu dans notre histoire,
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LES NOUVEAUX JACOBINS. &1
un de ces désastres qu'un peuple n'oublie jamais s'il a du cœur, et dont ii souffre tant qu'il ne l'a pas réparé, il semblait que, de- vant l'étranger vainqueur et toujours menaçant, la grande famille française ne dût avoir qu'un souvenir, une passion, une œuvre à poursuivre en commun : le souvenir de son malheur, lapassion de son honneur, l'œuvre de sa régénération. La France l'espérait; l'Europe sympathique l'attendait. Quand l'assembléelnationale se mit à l'œuvre, sous la présidence du grand patriote que la France a plus que jamais peut-être l'occasion de regretter, tous les partis acceptèrent sans hésiter la trêve qu'il leur proposa. L'empire qui n'a pas trouvé de défenseurs contre la révolution de septembre, avait laissé de trop rares regrets dans l'assemblée et dans le pays pour que la pro- clamation parlementaire de sa déchéance pût provoquer une pro- testation sérieuse. Quant aux autres partis, républicains ou monar- chiques, ils s'oubliaient pour le moment dans l'unique préoccupation de l'œuvre nationale. Lorsque le jour vint de donner à ce pays si éprouvé et si troublé un gouvernement définitif, la lutte reprit entre les partis. Gomment allait-on sortir du provisoire ? Serait-ce par la république ou par la monarchie 7 C'était le droit et le devoir de chaque parti de chercher pai* les voies légales à faire prévaloir sa solution. Il n'y avait |point à s'irriter des sympathies et des espé- rances des amis de la monarchie traditionnelle. Il y avait simple- ment à leur demander si ce n'était pas une bien téméraire entre- prise que celle de rétablir cette monarchie sans être bien assurés que le pays ratifierait leur choix, et s'il n'était pas plus sage d'en appeler à une véritable assemblée constituante? Toujours est-il que l'assemblée nationale finit par user du pouvoir constituant à la complète satisfaction du parti républicain. Elle lui rendit même, selon nous, un grand service, en établissant la république sur une constitution qui contenait à peu près| toutes les garanties du régime parlementaire.
Devant un dénoûment aussi heureux et aussi inespéré de la crise qui avait tant ému et inquiété le parti républicain, il semblait que toutes les colères et toutes les défiances dussent tomber, et que, sur le terrain de la constitution, les partis n'eussent plus autre chose à faire qu'à reprendre la situation et le rôle des partis parlemen- taires qui, dans d*autres pays, se disputent le pouvoir, sous les noms de whigs et de tories, de libéraux et d'autoritaires, de con- servateurs et de radicaux. Le premier ministère qui reçut la mis- sion de gouverner, sous la république constitutionnelle, essaya de circonscrire, dans les élections, la lutte entre la politique conserva- trice et la politique radicale. Il n'y réussit point. Le pays, qui voyait avec méfiance d'anciens monarchistes en grand nombre dans le camp conservateur, n'entendit que le mot d'ordre du parti
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républicain : république ou monarchie. Et Téquivoque fut telle que des conservateurs constitutionnels furent battus par des radicaux qui ne cachaient point leur peu de goût pour une constitution aussi contraire à leurs principes et à leurs aspirations. Et pourtant le pays ne voulait, dans ces élections, pas autre chose que la répv^ blique avec la constitution. Il y avait, il est vrai, une clause de révision, clause que, par parenthèse, le parti conservateur ne se- rait guère tenté aujourd'hui d'invoquer, et qui laisse la porte ouverte plutôt à une convention qu'à une monarchie. Il n'y avait pas là de quoi inquiéter le parti républicain ni le pays sur l'avenir du gou- vernement nouveau. Le pays n'en i^omma pas moins des républi- cains, comme tels, sans se demander si ces républicains étaient conservateurs ou même constitutionnels. La lutte avait été vive. Gomme toujours et partout, on avait prodigué dans tous les partis les épithètes les plus malsonnantes du vocabulaire politique. Mais il n'y eut rien, dans cette lutte légale, qui pût donner au parti vain- queur le droit de représailles. Et déjà pourtant la majorité répu- blicaine inaugura une politique de passion et de combat que la sagesse des ministères Dufaure et Jules Simon ne put arrêter. On comprend mieux l'irritation d'une majorité renvoyée brusquement devant ses électeurs, avant que le conflit entre les deux chambres fût assez éclatant pour que la constitution fit au président de la république une nécessité de la dissolution. Toute arme parut bonne de part et d'autre dans une lutte à outrance où les uns croyaient combattre pour le salut de la république, et les autres pour le salut de la société. Mais enfin, pas plus sous ce ministère que sous l'autre, il ne s'agissait du saint de la république. Quoi qu'on ait pu dire, le 16 mai fut une campagne entreprise, sous le drapeau de la constitution, contre une politique dont on croyait entrevoir le prochain avènement. La crise terminée par la victoire du parti républicain, par la résignation du maréchal, et par l'avènement d'un nouveau ministère Dufaure, on pouvait croire que la paix allait sortir d'une lutte où l'opposition avait montré sa force et le gouvernement son impopularité. Il est si facile aux vainqueurs d'être sages et généreux! Qu'y avait-il à faire? Révoquer Jes fonc- tionnaires véritablement compromis, invalider les élections enta- chées de fraude, de violence, de corruption, faire justice par les tribunaux des actes qui sont des délits électoraux, rappeler leur devoir à tous les fonctionnaires conservés, ramener les partis au respect des institutions consacrées par la volonté nationale. On fit bien autre chose, et ce que nous voyons en ce moment ne semble malheureusement pas la fin de la politique dans laquelle on s'est engagé. Pourquoi avons-nous tenu à rappeler cette histohre bien connue
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iMB N<HJy£AUX JACQBIN8. A3
des premières asoées de la troisième république ? Pour faire voir combien les faits e:2qpliquent peu les excès de la politique qui pré- vaut aujourd'hui. Jasnais gouvemement établi n'a eu moins de causes d'irritation et d'emportement La restauration, la monarchie de juillet, le second empire, ont connu des conspirations, des in- surrections, des assassinats. La république de 1870 n'a rien eu de pareil à supporter, si ce n'est de la part de ses criminels amis. Mise en question un moment, alors qu'elle n'avait pas encore d'exis- tence constitutionnelle, de simple gouvernement révolutionnaire reconnu seulement pour un pouvoir légal à titre provisoire elle est devenue le gouvemement définitif du pays, grâce au vote des mo- narchistes sensés et patriotes. Quand donc on nous dit que le parti républicain ne fait qu'user de représailles contre les mortels ennemis de la république, on abuse vraiment de l'ignorance et de la crédu- lité populaires. La vérité est que ce parti a eu toutes les faveurs de la fortune, servi à point par les fautes et les divisions de ses adver- saires, et ne trouvant à gouverner Le pays le plus docile du monde en ce moment d'autres difficultés et d'autres obstacles que ceux qu'il sème comme à plaisir sur ses pas. C'est donc ailleurs qu'il faut chercher l'explication de l'atUtude militante de nos nouveaux jaco- bins. Sous les grands mots de conspiration monarchique et de péril clérical, qui trompent bon nombre de gens naïfs, se cache une politique que nous voudrions mettre dans tout son jour. 11 est temps que le public sache le vrai mot de la comédie qu'on lui joue en ce moment sur le ton du drame.
En s' entendant appeler jacobins, les républicains qui approu- vent l'article 7, la dispersion des congrégatious, l'épuration sans trêve et sans fin des fonctionnaires, sourient d'étonnement, comme s'ils voulaient dire : Que pouvons-nous bien avoir de commun avec ces terribles hommes? Et si l'on dit à des ministres du tempéra- ment de nos gouvernans actuels qu'ils pratiquent une politique jacobine, ils se récrient et répondent avec une entière bonne foi : t Est-ce bien nous qu'on accuse d'être violens, nous qui ne par- lons que de concorde, et qui convions tous les partis aux fêtes de la paix et du travail? » U faut leur rendre cette justice qu'une telle politique n'est guère de leur goût. Le ministère actuel n*est pas le premier, hélas I qui ait accepté le pouvoir pour faire une autre volonté que la sienne, avec les meilleures intentions du monde. Nous convenons volontiers aussi que nos nouveaux jacobins ne ressemblent guère à leurs pères de 92 et de 03. Ceux-ci avaient
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deux passions dominantes, Tamour de la révolution et Tamour de la patrie. A Torigioe de la grande société, on ne leur en voit guère d'autres. Les premiers jacobins qui fondèrent le club des Amis de la Constitution étaient d*ardensamisde la liberté, qui prirent plus tard le nom de l'ancien couvent où ils tenaient leurs séances. C'est seule- ment quand l'émigration eut commencé, quand la Vendée se leva, quand l'étranger entra en France, que le véritable esprit jacobin éclata tout à coup sous l'impression de ces événemens. Que l'émi- gration, la guerre civile et la guerre étrangère aient été provoquées par les excès du parti de la révolution, c'est un point sur lequel les avis diffèrent encore. Ce qui n'est pas contestable, c'est l'extrême gravité de la situation. En peu de mois, la révolution changea de caractère. La peur prit les faibles ; la colère saisit les violens. La grande voix du salut public fit taire toutes les voix qui pouvaient protester au nom de la liberté, de la justice, de la conscience, de l'humanité. La convention nationale, chauffée à blanc par les ardentes passions des partis, devint une fournaise où tous ont vu rouge, où la peur a livré à la fureur les plus innocentes, les plus nobles, les plus touchantes victimes. On déclara la patrie en danger ; on cria mort aux traîtres. 11 y eut de grands, d'abominables crimes qui nous font horreur, mais que l'on ne peut bien juger qu'en les voyant à tra- vers les circonstances où ils furent commis. C'est alors que le patriotisme devint féroce, que le dogmatisme républicain devint intolérant. C'est alors que le parti de la révolution devint ombra- geux, défiant, inquisiteur, voyant et dénonçant partout des traîtres autour de lui et dans son sein. C'est le moment du vrai jacobinisme, qui domina bientôt toutes les fractions du parti révolutionnaire, absorba toutes les sociétés de salut public, couvrit la France en- tière de clubs afliliés à la société jacobine de Paris.
Notre politique, que nous n'avons jamais séparée de notre morale, ne croit point à la nécessité du crime. Nous ne pensons donc pas que la révolution ait eu besoin de la terreur et de l'écharaud pour triompher de ses ennemis du dehors et du dedans. La grande âme de la France y suffisait, prompte à tout effort, prête à tout sacri- fice, dès qu'il s'agissait de liberté, de justice, de l'honneur et du salut de la patrie. Mais en un moment où il ne restait plus rien des institutions de l'ancien régime, où toute hiérarchie, toute admi- nistration, tonte autorité locale avait disparu, n'est-ce point jus- tice de reconnaître que le zèle, l'activité, le dévoûment de cette société passionnée pour la chose publique ne furent point inutiles pour l'exécution des décrets d'une assemblée qui avait concentré en elle tous les pouvoirs, et réuni toutes les attributions? A cette tête tout occupée du grand but et des moyens sommaires de son œuvre,
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LES MODYEAUX JAG0BIN8. A 5
ne fallait-il pas des yeux pour veiller, des bras pour aider au succès de Tœuvre suprême? On peut convenir que le zèle fut parfois fana- tique, Tactiviié fébrile, la vigilance inquiète et tracassière, la défiance cruelle. Il n'en reste pas moins difficile de comprendre comment la convention eût pu être autrement obéie et servie avec cette promptitude et cette précision qui ont assuré l'accomplisse- ment de ses volontés, en tout ce qui touchait aux grands intérêts du pays. Quant aux crimes de la terreur, c'est sur le comité de salut public, sur la commune de Paris, sur les meneurs des fau- bourgs, sur la convention elle-même, plus coupable de faiblesse que de violence, qu'en retombe la respoasabilité, bien plus que sur ces honnêtes et patriotes jacobins de province qui n'ont vu que la patrie et la révolution à défendre, dans le concours qu'ils ont prêté au gouvernement de la convention.
Deux espèces de révolutionnaires, ayant chacune son esprit, son tempérament, sa pratique dç gouvernement, ont été les acteurs de ce terrible drame, les montagnards et les purs jacobins, ceux-ci plus doctrinaires, ceux-là plus patriotes. Deux hommes qui ont joué les premiers rôles, Danton et Robespierre, en furent les types les plus accentués. Danton fut l'homme d'action, d'audacieuse initiative, d'improvisation violente* Le théâtre de son activité fut encore plus la place publique que la convention. La nature l'avait plus fait pour remuer les foules que pour diriger les partis. C'est dans les grandes agitations populaires qu'il montrait sa force et sa puissance plutôt que dans les grands débats parlementaires. A la convention, il fit plus de motions que de discours; il lança plus d'apostrophes qu'il ne composa de harangues. Il lui fallait de véri- tables tempêtes dans le parlement pour provoquer son initiative endormie par les longues discussions. C'est alors que Danton se retrouvait tout entier dans la furieuse mêlée où dominait sa voix formidabie.On ne peut dire qu'il fût beau dans sa laideur, comme Mirabeau. Le crayon de David, un jour qu'il le prit sur le fait, en fit une figure qu'on ne peut regarder sans pâlir. Il eut d'affreux momens de délire révolutionnaire où il fit et laissa tout faire contre la justice et l'humanité. Du reste, humain et bon au fond, ami tendre et dévoué, facile et joyeux compagnon, tout aux affec- tions de la famille, où il oubliait ses passions de parti. Quand la haine d'un rival qui n'oubliait jamais vint le chercher dans sa retraite, elle le trouva profondément dégoûté de la politique de sang et désarmé par un irrésistible besoin de repos et de clémence. Le lion ne se réveilla que devant ce tribunal de mort où ses rugissemens firent tressaillir la foule et trembler les juges.
Robespierre, au contraire, fut l'homme de la doctrine, sans gêné-
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&6 RETOI DIS MBI MONDES*
reuse passion et sans grande Miiace, patient dans ses desseins, tenace dans ses haines, aussi correct dans sa conduite et sa tenue que dans ses discours, maître 'de hri et de son auditoire daps les débats de la convention et du club des jacobins, faible devant l'im- prévu, irrésolu au moment décisif de l'action. On le vit bien le jour où il ne sut pas répandre à rarrét de mort de la convention par un coup de force populaire. Peut-6tre en fût*il resté à la doctrine, s'il n'eût eu à ses côtés Saint-Just, Tiaflexible exécuteur de ses des- seins. Il eut l'âme d'un sectaire bien plus que d'un patriote. Disciple fanatique de Rousseau, dont le Canint social était son évangile, il ne souiSrit pas d^autre foi que la sienne, d'autre parti que la société des jacobins, où il essaya d'enfermer la France tout entière. 11 avait l'esprit toujours tendu vers le but qpi'il voulait atteindre, le regard toujours fixé sur l'obstacle qu'il voulait supprimer. Il lui eût fallu une petite France pour laquelle il avait rêvé une république ver- tueuse, sentimentde et même religieuse à sa façon, dont il eût été le grand prêtre plutôt que le président. C'est pour cela qu'il trouvait trop grande la France de nos souvenirs et de nos traditions, et qu'il parut désespérer, vers les derniers jours de la terreur, de la rame^ ner sous son étroite et insupportable discipline. Il était resté froid, avec ses idées fixes, au brûlant foyer de la révolution. 11 n'a jamais précbé la guerre à l'étranger, comme les girondins et les monta- gnards, au milieu desqueLs il se sentait isolé. En d'autres temps, ce lettré sensible et rêveur n'eût pas été un homme de sang, et n'eût point songé à gouverner par la guillotine. Chef de parti, l'in- corruptible MaximiUen eût toujours été inquiet, défiant, inquisi- teur. Chef de gouvememest, il eût été impitoyable dans sa poli- tique d'épuration« Ami, on pourrait dire apôtre de la paix, il eût fait partie de la société qui porte ce nom, et eût présidé avec bonheur à nos fêtes du travail. N'a-t-il pas présidé la fête de TÉtre suprême, pendant que les jacobins patriotes allaient dans les camps mener nos armées à l'ennemi?
Ces temps héroïques sont loin de nous. Nos générations ont vu encore de grands événemens, de grands désastres, de grands crimes; elles n'ont pas revu les passions et les vertus de nos pères. S'ils venaient à revivre, les jacobins de 92 et de 9S renieraient leurs fils. C'étaient des révolutionnaires et des patriotes avant tout, et, à vrai dire, leur jacobinisme n'étaii que le paroxysme de la passion révolutionnaire et de la passion patriotique. On le vit bien par la manière dont a fini cette sanglante histoire. Le pays délivré de l'é- tranger, la révolution faite, et la France nouvelle assurée de la pleine possession des droits et des biens pour lesquels elle avait combattu l'ennemi du dehors et l'ennemi du dedans, cette espèce
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LES MOUYEIUX JàCOVnfSy A7
politique n'avait plua de raison d'être. G&fut un jacobinisme de cir- constaQce ; il ne devait pas survivre ans événemens qui Tont fait éclore. Il s'est énervé dans la corruption du dii^ectoire, ou s'est aplati devant le despotisilne impérial. On s'est étoané de voir tr<^ de ces farouches jacobina parmi les fonctionnaires ou les digni- taires du consulat et de l'empire.. Sans parler des intrigans et de9 courtisans qui se rencontrent pactout poio: profiter des faveurs do gouvernement nouveau, tm doit reconnaître parmi les anciens jaco« bins ralliés à l'empire plus dfun patriote et plus d'un révolution- naire qui n'ont pas vu avec trcqp de déplaisir un régime donnant au pays, en mème^ temps que la gloire, la sécurité extérieure et intérieure pour les conquêtes de la révolution^ La liberté man- quait, il est vraii; mais cette race d'hommes qui avaient fait ou subi la terreur ne l'a peut-ôtre^ pas regrettée autant qu'on a pu le croire. Et, par parenthèse, n'est-ce pas ainsi qu'on pourrait expli- quer la molle et passive attitude de nos populations devant l'inva- sion de 1870? Elles étaient pauvres en 92, et eUes avaient une révolution à défendre. Elles jouissaient des bienfaits de cette révo- lution en 70, et elles n'avaient que la patrie à sauver. La France est restée riche après sa défaite, et l'AUemegne pauvre après sa victoire. Cette revanche, dont beaucoup de nos pacifiques jacobins semblent satisfaits, eût-elle suffi à leurs pèrea?
II.
C'est dans les circonstances où l'on pouvait le moins s'y attendre que cette t^q semble sortir du tombeau pour reparaître avec ses colères, ses haines, ses défiances, toutes ses passions de guerre, au moins apparentes. Où est la Vendée à dompta? où est l'étran-r ger à repousser? où sont les émigrés à proscrire, les traîtres à sur- veiller et à punir? La patrie est-elle en danger? avons-nous encore une révolution à faire? où sont les hommes d'action qui la déchaî- nent et les hommes de doctrine qui la dirigent? La république n'est-elle pas en paix avec tous nos voisins, presque en amitié avec le voisin qui garde nos provinces conquises? où est l'en- nemi? « ComiaentI où est l'ennemi? nous dit-on. C'est parce que vous ne regardez que la frontière que vous ne le voyez pas. L'ennemi, c'est le jésuite, le prêtre, le fonctionnaire, le monar- chiste. Ce monde d'ordres religieux que vous croyez unique- ment occupé à prier, à enseigner, à soigner les malades, à con- soler les affligés, il coospire dans les retraites où il se tient caché. Cette classe de fonctionnaires de tout ordre et de tout rang qui vous parait absorbée dans sa besogne de buteau ou dans^son tra-
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A8 UTUB DBS DEUX MONDES.
yail de cel)inet, elle conspire sous les yeux de ses chefs* Cette sodété de monarchistes de tout parti s'entend, dans ses salons, pour nous ramènera bref délai tel ou tel prince, on ne sait lequel, mais qu'im- porte? En ce moment, ce qui presse le plus, c'est de courir sus à l'ennemi clérical, en ayant toujours l'œil sur les autres. C'est contre cet ennemi qu'il faut aller en guerre, enlever ses postes avancés, le déloger de toutes ses positions, emporter d'assaut ses forte- resses, autrement dit ses collèges, ses couvons, ses écoles commu- nales ou libres, aux accens de la Marseillaise et du Chant du départ. L'état, la société, la civilisation, la patrie, sont en péril. Yoilà cinquante ans qu'on s'endort dans une fausse sécurité. On a laissé pénétrer dans la place, où toutes ces choses sont gardées, l'ennemi qui n'a plus qu'un pas à faire pour mettre la main des- sus. Sus au cléricalisme I souvenons-nous de nos pères I »
Aux orateurs, aux écrivains qui enflent leur voix ou leur style pour débiter de pareilles fables, il n'y aurait rien à répondre, s'ils ne trouvaient un trop nombreux public, assez naïf ou assez pas- sionné pour prendre au sérieux toute cette fantasmagorie. Est-il besoin de dire que personne ne songe à conspirer contre la répu- blique, ni dans les partis monarchiques, ni dans les administrations, ni dans le clergé, ni dans ce prétendu parti clérical dont on fait le grand agent, l'âme même de la conspiration? Ce qui est vrai, c'est que, si personne ne conspire, tout le monde entend user de ses droits, sous une république que ses meilleurs amis disaient être venue pour les garantir. Les partis monarchiques ont désarmé devant la victoire définitive du parti républicain et devant la constitution qui en fut la consécration. Ils n'ont point désarmé devant la politique radicale et jacobine, dont les actes deviennent de plus en plus inquiétans pour la liberté et la paix intérieure du pays. Ils entendent compter pour quelque chose dans la lutte que les conservateurs de tout parti soutiennent en ce moment contre cette politique. Restés peut-être monarchistes pour l'avenir, les hommes des anciens partis ne sont plus que des conservateurs pour le présent. N'est-ce pas leur droit, et serait-ce là conspirer contre la république? Les fonctionnaires, habitués à servir l'état sous tous les gouvememens, n'aiment point à être troublés par les passions politiques dans l'exercice régulier de leurs fonctions. Us n'apprennent pas avec plaisir des révo- cations auxquelles la politique n'est pas étrangère. Ils voient sur- tout avec effroi les épurations qui peuvent à chaque instant les atteindre, et ne peuvent se sentir beaucoup d'enthousiasme pour un régime où ils ne vivent point en paix. Doit-on s'étonner de leur tiédeur, et y voir un mauvais vouloir contre la république?
Quand on nous montre le parti clérical, jésuites en tête, montant
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LES NOUVEAUX JACOBINS. ^ 49 ^'c * ^
titutioDs, dans la campagne du i6 mai,M)d/^ abuse étrangement de Thyperbole. Sans doute le prêtre ne 8*est O
à Tassaut de nos institutions, dans la campagne du i6 mai/^y^^ ^/. abuse étrangement de Thyperbole. Sans doute le prêtre ne 8*est O/, ^ point abstenu aux élections de 1876 et de 1877. li a soutenu de son *\ \ t TOte et de son influence les candidats qui avaient sa confiance et ^- /
ses sympathies. N'était-ce pas son droit et son devoir de citoyen? ^
Du moment qu'il n'a pas compromis le prêtre dans l'exercice de ce droit, dans l'accomplissement de ce devoir, qu'il n'a usé de son influence ni dans la chaire ni dans le confessionnal, qu'a-t-on à lui re;>rocher? Et s'il y a mis tout le zèle de sa foi religieuse, qui peut s'en étonner ou s'en indigner? Est-ce qu'on a songé à lui contes- tei ce droit sous la république de 18&8 et sous le second empire? N'i-t-il pas assez payé sa dette à la patrie, dans cette fatale guerre de 1870, pour être compté parmi les citoyens actifs de notre pays? Quant au parti clérical, un orateur du sénat dans la discussion SUT l'article 7, M. Buffet, a fait justice des déclamations dont il est le sujet perpétuel. Qu'est-ce que les cléricaux, sinon des catholiques qui prennent au sérieux leurs droits et leurs devoirs de citoyens? Oa nous dit que cette espèce de catholiques est d'origine toute récente, qu'on n'en parlait pas sous les gouvememens de la restau- ration et de la révolution de juillet. La raison en est très simple : c'est que nous ne jouissions pas du suffrage universel sous ces deux régimes du gouvernement parlementaire. Le clergé avait peu d'in- fluence sur la classe moyenne qui formait le corps électoral de cette époque, et la presque totalité des prêtres ne prenait point part au scrutin. Le clergé ne fut puissant qu'à la cour et dans ce parti ultra-royaliste qui a perdu la restauration. C'est la révolution de 18&8 qui lui a rendu son influence politique; c'est elle qui a créé ce qu'on nomme le parti clérical. Tant que le suffrage univer- sel subsistera, la politique devra compter avec ce parti. On pourra fermer au prêtre la salle du scrutin et le renvoyer à son église. Les comices resteront ouverts à tout ce peuple de catholiques qui entendent user de leurs droits pour la défense des intérêts qui leur sont le plus chers. Quoi qu'on puisse dire, ce n'est point encore là conspirer contre la république.
Voilà, au Tond, l'explication des bruyantes colères d'un parti qui ne croit ni à la conspiration des partis monarchiques, ni à l'oppo- sition des fonctionnaires, ni aux entreprises du clergé contre les droits de l'état. Il veut un clergé servile, une administration dé- vouée, un parti conservateur qui se désintéresse des affaires publi- ques. Toute résistance l'irrite, même dans les limites de la loi et de la constitution. Toute initiative qui n'est pas la sienne lui fait ombrage. Toute force politique, sociale, religieuse qui tend à se constituer, à s'organiser, à se développer par elle-même, Tin-
TOMB IL. — 1880. 4
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quiète. II ne veut rien de vivant, de résistant, de puissant autour de lui. Voilà pourquoi il dénonce partout des ennemis de la répu- blique à un public crédule et à un gouvernement faible.
Il est naturel qu'un parti qui a réusai k conquérir le pouvoir diercbe à le conserver. Seulement, il y avidt pour le parti républi- cain deux manières de s'y prendre. On pouvait gouverner, admiuis^ trer le pays, en ne songeant qu'à sa grandeur, à sa puissance, à sa prospérité, à sa sécurité. C'était la grande manière, et aussi la pli;.s sûre. « Cherchez le royaume de Dieu, a dit l'Évangile, et le reste vous sera donné par surcroît. » « Ne cherchez que le bien de l'é- tat, pourrait-on dire au gouvernement républicain, et la répu- blique ne s'en trouvera que mieux. » C'est, en effet, le grand ^xt de conservation pour un gouvernement, en tout pays, et particu- lièrement dans le nôtre, que de bien faire ses affaires. Il n'y a rien qui décourage plus de la lutte les partis hostiles que les succès d'une bonne politique, comme il n'y a rien qui les y encourage davantage que les échecs d'une mauvaise politique. Si le parti répu- blicain voulait gouverner et administrer dans l'unique intérêt du pays, il verrait tout le monde venir à la république, sans qu'il eût besoin de gagner ou de menacer personne. Le clergé, qu'il aurait respecté, serait trop heureux de faire librement, sous son drapeau, son œuvre de paix et de salut des âmes. Les administrations qu'il aurait protégées, ne demanderaient qu'à bien servir l'état. Les par- tis, qu'il n'aurait point poursuivis dans leur retraite désarmeraient devant une politique aussi heureuse qu'habile. Les bons citoyens de tous les partis, et ils sont en très grand nombre, s'honoreraient de seconder un gouvernement vraiment national dans l'accomplis- sèment de sa tâche patriotique. C'est ainsi que Thiers entendait acclimater la république sur un sol où jusqu'ici elle n'avait pu prendre racine. Quand il parlait d'une république libérale, conser- vatrice, ouverte à tous, il comprenait les vraies conditions de force et de durée de la troisième république. S'il eût conservé le pouvoir et qu'il eût vécu assez longtemps pour laisser la forte tradition de cette politique, on pouvait espérer la résignation, sinon l'abdication des partis, et en tout cas la pacification du pays. On pouvait d'autant mieux concevob: cet espoir que, sur le terrain de la constitution, un nouveau classement des partis et des groupes devenait plus facile. Comme la république avait été mise hors de cause, les vieilles classifications de républicains et de monarchistes n'avaient plus de raison d'être. C'était sortir de la constitution que de les rappeler, en réveillant toutes les passions et toutes les ambitions qu'elles avaient suscitées. Thiers, pendant sa trop courte présidence, n'avait pas seulement enseigné cette politique; il l'avait pratiquée en
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ouvrant la porte du pouvoir aux hommes de gauche et de droite^ qu'il savait rapprocher et réccmcilier dans l'œuvre commune de la réorganisatioQ nationale. Il avait un mot pour caractériser cette manière d'entendre le gouvernement : c'était la politique d'état. C'est la seule, du reste, qu'il ait pratiquée au pouvoir, dans toute sa carrière parlementaire. La politique de parti ne lui semblait bonne tout au plus que dans l'opposition, où il est ttmjours resté un honune de gouvernement.
On a pu croire que c'est la réaction conservatrice du 2à mai 1873 et du 16 mai 1877 qui a inspiré au parti républicain cette politique de défiance et d'exclusion à l'égard des conservateurs monarchistes qui ont franchement accepté la république constitu- tionnelle. C'est une erreur. Une minorité seulement dans ce parti, le centre gauche, comprenait et acceptait les idées de Thiers sur ce point. La majorité n'a fait que les subir en nourrissant tou- jours le dessein de garder pour elle le pouvoir tout entier, quand elle en serait absolument maltresse. Déjà, sous la présidence de Thiers, l'homme qui est aujourd'hui le chef de cette majorité, dans un discours célèbre où il annonçait l'avènement des nouvelles couches sociales, signifiait aux conservateurs qu'ils n'avaient plus de place dans le gouvernement de cette république qu'ils avaient contribué à établir. C'est qu'en effet le parti qui tient aujourd'hui le pouvoir a toujours entendu gouverner et administrer seul la république qu'il avait été seul à rêver, à préparer, à imposer au pays par des révolutions que le pays n'a fait que sanctionner. Quand il dit et répète qu'il ne veut pas introduire l'ennemi dans la place, il est possible qu'il soit de bonne foi dans Texpression d'un sentiment d'incurable défiance qui lui est propre. Mais il y a une autre raison qu'il ne dit point : c'est que Tintérèt de la cause ne lui fait jamais oublier l'intérêt du parti. Que la république prenne de la force et de la consistance par le concours des conservateurs qui ont servi d'autres régimes, ce n'est point là son premier souci. Il n*y a qu'une république qui soit de son goût : c'est celle où il est tout, fait tout et dispose de tout.
Avec cette façon d'entendre la république, ce parti devait avoir sa manière de la gouverner et de la conserver. Gouverner et administrer le pays en se préoccupant outre mesure des con* venances du parti au nom duquel on gouverne; chercher ses sùre^ tés contre un retour de fortune en prenant pour devise : Qui n'est pas pour nous est contre nous ; ne voir dans ses anciens adver- saires que des ennemis qu'il faut surveiller, écarter de toute fonc- tion administrative ou municipale, de toute participation à la vie pu- blique, qu'il faut combattre enfin et poursuivre sans trêve ni merci :
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ce n'est plus la politique d'état, c'est la politique de parti. Et qu'on ne se méprenne point sur le sens des mots. Le gouvernement d'un parti n'est pas nécessairement un gouvernement de parti. Un parti peut gouverner et administrer le pays de manière à donner satis- faction à tous les principes d'ordre, de justice et de liberté, à tous les intérêts vraiment nationaux. Si le gouvernement républicain se faisait ce mérite et cet honneur, il ne serait "point un gouverne- ment de parti. Il le devient en faisant le ccmtraire, en sacriBant aux passions, aux préjugés, aux intérêts mal entendus d'un parti ces principes de justice administrative, de liberté religieuse, de paix sociale dont l'avènement de la république devait être le triomphe. Voilà la politique qui a prévalu dans le parti républi- cain depuis que l'esprit de sagesse semble avoir disparu avec l'homme d'état qui l'inspirait et le dirigeait.
La politique d'état peut être plus ou moins noble, plus ou moins correcte dans l'emploi des moyens. Elle a un idéal, puisque son but domine toute ambidon de personne ou de parti. Elle a un horizon, puisqu'elle se place à la hauteur de l'intérêt national pour voir et juger toutes choses. La politique de parti n'a pas de but, à pro- prement parler, puisque la possession du pouvoir, qu'elle vise uniquement, n'est qu'un moyen pour toute politique digne de ce nom. Elle n'a pas d'horizon, puisqu'elle regarde et juge tout au point de vue de la conservation personnelle. Ce n'est point là cet art de gouverner où Royer-Collard, parlant sur la tombe de Casi- mir Perier, croyait retrouver des parties divines. Le mot était trop beau peut-être; mais s'il n'y a rien de vraiment divin dans un tel art, il y a quelque chose qui le rehausse singulièrement, c'est la grandeur du but et la noblesse des moyens. En se préoccupant de ces deux choses, la politique perd son caractère personnel et trop souvent peu moral. Elle devient cet art dont Royer-CoIlard voulait parler. C'est la politique d'état à sa plus haute puissance. La poli- tique de parti n'a pas de telles allures : elle ne marche point vers un grand but; elle ne choisit pas les plus nobles moyens. Elle se résume tout entière en expédions où les convenances du parti prévalent sur les intérêts du pays. En commuant cette politique, le parti qui est le mattre de nos destinées en ce moment peut gou- verner quelque temps, si c'est là gouverner; mais il n'aura point l'honneur d'avoir relevé la fortune de la France. Il ira ainsi dans la voie d'un despotisme sans grandeur et sans gloire, qui ne livre pas sans doute le pays au hasard des aventures, mais qui le désor- ganise et l'énervé par un régime où la violence se môle à la fai- blesse, et l'arbitraire à l'anarchie. Voilà un jacobinisme qui n'a rien de terrible, mais dont l'histoire ne dira pas, comme de l'an-
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LES NOOTBAUX JACOBINS. 63
cien,que, si les actes ont été souvent odieux, le but était grand, puisqu'il s'agissait de sauver la révolution et la patrie. Que pourra- -elle dire de nos jacobins actuels? Que leur vigilance n'a signalé que des dangers imaginaires; que leur vaillance n'a exterminé que des ennemis qm n'ont fait aucun acte d'hostilité ; que, dans cette triste et sotte guerre, on a oublié l'étranger qui nous regarde et nous prend en pitié. Gela ne suffit pasjpour leur assurer une grande place dans nos annales républicaines.
III.
C'est bien une politique jacobine que celle qui porte atteinte au droit commun. Mais c'est tout ce qu'elle a retenu de l'ancienne tradition. Qu'elle n'ait d'autre passion que l'amour du pouvoir, d'autre but que la pensée de le conserver, d'autre doctrine que r^oîsme de parti, d'autre conduite que la pratique des expédions ; c'est ce qu'une revue rapide de ses actes sufSra à nous montrer. Ces expédions varient selon les besoins de cette politique plutôt subie qu'acceptée de nos ministres actueb. Tantôt ce sont des concessions aux partis extrêmes ; tantôt ce sont des satisfactions données aux amis; tantôt ce sont des diversions imaginées pour distraire l'opinion publique; tantôt ce sont des réclames de popu- larité électorale. Le mobile reste toujours le môme : Tintérôt de parti.
S'agit-il de l'amnistie pléniëre? Pour un parti qui aurait souci avant tout de l'ordre et de la paix intérieure du pays, une pareille question ne devait pas même se poser devant le parlement. Tout ce qui peut ressembler à une réhabilitation de la commune de 1871 a de quoi révolter ou troubler le sens moral du pays. On sait bien que cette thèse n'est point de son goût, et que, si son sentiment d'humanité s'accommode de la grâce, son sentiment de justice ne peut accepter l'amnistie. Le gouvernement le sait, et c'est pour cela que, sans s'expliquer sur le fond de la question, il en avait jusqu'ici ajourné la solution. Mais pourquoi a-t-il accepté l'amnistie partielle, et vient-il de se résigner à l'amnistie plénière? Parce que l'amnistie, partielle ou plénière, éteit réclamée par un groupe par- lementaire dont le parti républicain ne veut pas se séparer, et que ce groupe est lui-même entraîné par une faction qui , hors du parlement dispose d'une portion considérable du peuple des grandes villes et des grands centres de notre population indus- trielle, avec lesquels il faut compter dans les élections. C'est donc l'intérêt électoral d'un groupe peu nombreux, qui a empêché de clore une question que l'opinion publique ne voit jamais rouvrir sans inquiétude et sans trouble. Ici, non-seulement le parti répu-
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5& RS?in DBS DBfu MoirraB.
blicain n'agit pts en vue du bien du pays, mais il n'est pas même libre d'agir dans son propre intérêt, puisque sa popularité ne peut que soaifrir d'une pareille ooooession.
S'agit-il de la dispersion des congrégations non autorisées, €t particulièrement des jésuites? C'est ici surtout qu'on peut juger combien le parti qui nous gouverne sacrifie l'intéôrèt du pays à un intérêt de popularité ou à une rancune électorale. Les congréga- tions non autorisées fussent-elles seules en jeu, ce serait tou- jours une chose bien grave pour un parti qui n'est rien, s'il n'est libéral, de violer un principe tel que la liberté d'enseignement. Les habiles politiques qui avaient la prétention et l'espérance de sépa- rer la cause des congrégations, et surtout des jésuites, de la cause même du cleiigé et de l'église tout entière, doivent voir en ce mo- ment à quel point les jésuites, les congrégations de tout ordre, le clergé tout entier, la France catholique, la papauté etTlSurope reli- gieuse se tiennent par la main sur cette redoutable question. Gom- ment donc le parti et le gouvernement républicain ont-ils pu jeter dans le pays un tel brandon de discorde civile? Gomment ont- ils pu semer l'inquiétude dans tant de familles françaises pour le mince résultat d'empêcher quelques prêtres de vivre, de prier, de prêcher, d'enseigner ensemble? Gomment ont-ils pu provoquer une sorte de conflit entre les chambres du parlement, en répon- dant au rejet de l'article 7 par des décrets plus rigoureux que la loi Ferry? G'est que les jésuites ne sont point populaires dans notre pays, et que leur nom, on l'espère du moins, pourra faire une excellente réclame électorale pour le parti qui a soulevé la ques- tion, et qui s'applique à la maintenir à l'ordre du jour. Hélas ! nous craignons bien, pour la paix du pays et pour le salut de la répu- blique, que cette malheureuse question n'y reste plus longtemps que ne le désirent ceux qui l'ont introduite dans la politique du gouvernement républicain. Non, elle ne sera pas toujours popu- laire, cette violation du droit commun, cette proscription de gens qui n'avaient que le désir de rester étrangers à nos luttes poli- tiques, dans l'accomplissement de leur tâche, toute de paix et d'enseignement. Le jour viendra, et peut-être avant peu, où un mot d'ordre plus sérieux, le mot d'ordre de la liberté et de la paix so- ciale, couvrira l'autre de son impérieuse nécessité. Quoi qu'il arrive, faut-il prendre au sérieut cette subite passion pour des lois qui dormaient dans la poussière de nos archives, et que toute une légis- lation nouvelle sur la liberté d'enseignement avait virtuellement supprimées? Et faut-il, comme M. Ferry nous y convie dans un beau mouvement oratoire, sauver l'unité nationale mise en péril par quelques collèges de pères, et leur arracher Vâme de la h ronce y comme si cette unité demandait Tunité de foi, et comme si Tâme
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EES NOUVEAUX JAGOBIIfS. h^
de la France s'était pas partent ofù est le dévoàmeiit, le patriotisHie et l'honnetir de la patrie? Nous préférons la noble éloquence de M. Lamy rappelanrt à son parli qne la nouyelle république aiu^ah mienu à faire que de reprendre les tradî>tion& de l'ancien régime et de la révolution dans leurs ptus mafuvai&îours. Une politique sage et vraiment nationale n'eût jamais soufffert qu'une pareille question fût mise à l'ordre du jour.
S'agît -il de réformer la magistrature? Le parti qui gouTeroe ne tient nullement à la suppression' de l'inamovibiÛté; ce qu'il propose, c'est une réforme qui lui assure le dévoûment des ma- gistrats. L'investiture ne lui déplairait pas, parce qu'elle lui permet- trait d'éliminer tous les magistrats qui lui sont suspects, pour les remplacer par des magistrats dont l'indépendance républicaine aura, le cas échéant, l'inamoTibilfté pour garantie. Mais le ministère actuel ne va pas même jusqu'à proposer l'investiture. H l'acceptera de bonne grâce s'il le fout. Somme 3 craint la résîstaiTce du sénat, il se contente pour le moment de réduire le nombre des tribunaux, en se réservant le droit de oeoserver les magistrats dévoués et de mettre à la retraite ceux sur le zèle desquels il ne pourrait compter. En attendant, on révoque bon nombre de ma- gistrats absolument irréprochables. Poiurquoi ces réforme» et ces révocations? D'abord parce qu'on veut avoir des place» Hbres pour ses amis, mais surtout pour s'assurer par nntimidation une ma- gistrature qui, au besoin, puisse rendre dtes services encore plus que des arrêts. Et c'est ainsi qu'on ruine le prestige d^un corps aussi respectable, qu'on lui enlève la confiance et le respect, sans lesquels les jugemens rendus n'ont plu» d*autorîté. Compromettre à ce point la première, la plus nécessaire de nos institutions, est-ce là gouverner pour le bien du pays? Due vraie politique d'état se fût fait un devoir sacré de respecter cette chose supérieure à tous les gouvernemens qui passent, l'étemelle, l'inviolable justice. C'est ce qu'oublie la politique de parti, dans la préoccupation de ses petits intérêts.
S'agit-il de l'épuration de nos administrations? Il a là un autre intérêt, bien grand encore de notre société française, qui est en jeu. S'il est un pays qui ait besoin d'être administré, c'est le nôtre, où la faiblesse de l'initiatrve privée laisse une si large part à l'ac- tion de l'état. Que l'administration centrale d'un pays tel que les États-Dnis soit mobile, livrée à l'inexpérience et à l'incapacité d'une classe d'hommes que les meflleurs citoyens regardent comme le fléau de la grande république, c'est un mal, mais un mal qui n'atteint pas les forces vives d'un pays où chaque état âe l'Dnion a son administration complète, aussi fîxe que le permettent les
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&6 REYUB DES DEUX MONDES.
vicissitudes électorales. Mais dans une société centralisée comme l'est la France, l'administration est, sinon le ressort, tout au moins le grand régulateur de l'activité nationale. Si l'on y introduit le changement, l'arbitraire, l'injustice, l'inexpérience et l'incapacité par l'invasion de la politique, on la désorganise. Et quand l'admi- nistration, chez nous, UB fonctionne plus, ou fonctionne mal, la société française tout entière se sent atteinte dans sa vie normale. C'est là l'œuvre de désordre que la politique de parti est en train d'accomplir par le système d'épuration perpétuelle qu'elle pour- suit. En ce faisant, elle n'entend pas réformer les 8i)us, corriger les vices de la machine administrative. Elle veut simplement chan- ger le personnel des administrations, qu'elle reconnaît capable et appliqué à ses fonctions, mais qu'elle tient pour suspect, unique- ment parce que ce personnel a fonctionné sous des gouvernemens ou des partis différens. Et pourquoi attache-t-elle tant d'importance à ce renouve'lement du personnel? Parce qu'elle entend s'en servir comme d'un puissant agent d'élection. Ce que le parti républicain a tant reproché aux anciens gouvernemens et aux anciens partis, l'intervention des fonctionnaires dans les luttes électorales, il le pratique lui-môme sans plus de scrupules ni de ménagemens. Non content de le faire, il l'érigé en principe de gouvernement, quand il leur demande, non pas seulement le respect des institutions du pays, ce qui est son droit et son devoir, mais encore pour le gou- vememeot sous lequel ils servent un dévoûment qu'ils ne doivent qu'à l'état. C'est-à-dire qu'il veut qu'on lui prête un concours actif dans toutes les circonstances où il le réclamera. Plusieurs circu- laires ministérielles s'expriment en termes formels sur ce point délicat. 11 faut ajouter que le parti qui nous gouverne va plus loin, dans sa politi (ue d'exclusion, que tous les gouvernemens qui l'ont précédé au pouvoir. Tous ont plus ou moins demandé le concours des fonctionnaires de tout ordre dans les élections. Les plus hon- nêtes et les plus libéraux l'ont fait avec plus de discrétion, et en respectant la liberté de leurs agens. L'empire réclamait leur zèle dans des circonstances où il n'était pas prudent de lui résister. Mais, du reste, peu lui importait l'origine des fonctionnaires qui le ser- raient, qu'ils fussent bonapartistes, légitimistes, orléanistes, répu- blicains. Il tenait même particulièrement à être servi par des fonc- tionnaires éprouvés des anciens gouvernemens. Et quand des républicains voulaient bien accepter des fonctions dans l'adminis- tration impériale, le chef de l'état en était trop heureux. Le gou- vernement républicain est beaucoup moins large dans sa tolérance administrative. Il ne lui faut pas seulement des gens disposés à le servir. Il lui faut des serviteurs dont l'origine ne lui laisse aucun
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LES NOUTEAUX JACOBINS. 57
doute. Il tient pour suspects tous les fonctionnaires qui ont servi d'autres gouvernemens, et ne manque aucune occasion de les rem- placer par des amis et des coreligionnaires. En un mot, tandis que l'empire laissait la porte des administrations ouverte à tous les partis, comprenant fort bien que c'était le servir que de bien servir l'état, la république, sous la domination de nos jacobins, la ferme à tous les partis, moins encore parce qu'elle les tient pour suspects que parce qu'il lui faut beaucoup de places pour ses nombreux amis. Et voilà comment cette république n'est plus la chose de tous, comme le veut son beau nom, mais la chose d'un parti, une espèce de domaine exploité par une race de politiciens qui font de la politique une industrie. Nous avions souvent entendu parler des illusions naïves et de la généreuse indignation des républicains sous les gouvernemens monarchiques, dont ils dénonçaient la cor- ruption et l'appel aux appétits. Nous pensions toujours à la belle définition de Montesquieu : La république est le gouvernement de la vertu. A la manière dont il traite les affaires du pays, le parti républicain ne passera plus longtemps pour le plus honnête et le plus désintéressé des partis.
Veut-on encore des exemples de la préoccupation électorale qui domine toute la politique de nos gouvernans? Pourquoi la conver- sion des rentes, qui rapporterait 40 millions au trésor, n'a-t-elle pas encore été proposée par le gouvernement? Parce qu'il y a un intérêt électoral à ménager. On se souvient de l'impopularité de l'impôt des hb centimes en 1848. On sait que la fureur d'épura- tions n'a nulle part autant sévi que dans l'administration des finances. Pourquoi là plus qu'ailleurs? C'est ce qu'il serait curieux de rechercher. Ne serait-ce point que les agens du fisc ont des devoirs à remplir envers et contre tous, qui gênent singulièrement certaine classe d'électeurs très influens dans les élections faites par le suffrage universel? Nous ne disons pas que les nouveaux agens manqueront à leur devoir; mais il faut convenir qu'anciens et nou- veaux, tous auront bien du mérite à le faire sous le coup des dénon- ciations des gens qui se trouvent trop surveillés. Autre exemple : quand M. le président du conseil, alors qu'U était ministre des travaux publics, a proposé et fait voter par les deux chambres ses grands projets de chemins de fer à racheter ou à faire, il n'a certes pas pensé à autre chose qu'à couvrir le pays de voies de communi- cation qui, par le nombre et la supériorité d'exploitation, doivent accélérer les progrès de notre commerce et de notre industrie. Mais il n'est pas défendu de soupçonner que les politiques qui ont secondé son ardeur y voyaient une armée de fonctionnaires nou- veaux au service du gouvernement républicain, dans les futures élections. Et comment veut-on qu'il n'en soit pas ainsi, quand on
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voit ce parti mettre partout la politique, même dans les adminis- trations qui la comportent le moins, comme la magistrature, l'uni- v^sité et l'armée? En tout cas, un ministre des finances de la vieille école n'eût point consenti à graver le trésor public de nou- velles charges, et Tbierfi eût bondi à la seule annonce de pareils projets.
Nous savons qu'on pare de noms avantageux et de raisons spé- cieuses cette politique sans idéal, sans doctriiie, sans autre but que la conquête et la conservation du pouvoir, «ans autre plan de con- duite que de saisir touites les occasions de réclame pour la popu- larité du parti qui la pratique. On nous dit que la politique des grands principes et des grands desseins est fort belle, mais qu'il s'agit avant tout de se bien rendre compte de ce que pense et de ce que veut le pays, de ce que le gouvernement de la république peut ou ne peut pas supporter pour le moment. Il y a bien des choses qu'on aimerait à faire tout de suite, mais qu'il faut réserver pour le jour où la république n'aura plus à craindre pour son exis- tence; car c'est là le mot dont un use et abuse à tout propos. Oa se flatte d'avoir une politique pratique pour laquelle on a inventé un barbarisme qui trouvera sa place un jour dans le dictionnaire de l'Académie. On a bien raison de célébrer la politique de mesure et d'à-propos ; mais il vaudrait mieux encore la pratiquer. Elle a été la politique de tous les vrais hommes d'état. Sans parler des grands politiques dont l'histoire a conservé les noms, de nos jours Cavour, Bismarck et Thiers ont excellé dans cet art. Us avaient, les deux premiers, la politique des grands desseins, le troisième celle du bon sens et du patriotisme. Us surent profiter des occasions pour atteindre le but défini. Parfois même ils ont su les faire naître, Cavour et Bismarck surtout. La politique que nous venons de mon- trer dans ses actes a-t-elle rien qui ressemble à celle-là? A voir se produire tant de décrets inutiles à la chose publique, tant de me- sures contre les personnes et si peu de réformes touchant aux choses, on est conduit à se demander si le parti qui gouverne en ce moment a un autre souci que de changer simplement le personnel de nos administrations. Oix voit-on une politique de progrès dans cette initiative passionnée de nos députés qui touche à tout? n'est-ce pas surtout l'intérêt électoral qui la provoque et rins|)ire7 Vraiment on a tort d'accuser la politique qid domine d'être révolutionnaire. On ne peut dire qu'elle soit conservatrice, dans le bon sens du mot, puisqu'elle trouble et agite le pays; mais il faut reconnaître que, sauf le personnel, elle tient plus à conserver qu'à changer. Nos jaco-
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biBs opportunistes sont dans l'état comme dans une propriété con- quise dont on défend l'entrée à tout venant, et où l'cm aimerait à se reposer, si l'on n'avait un incommode voisin gui vous crie aux oreilles que vous n'êtes pas là pour dormir.
C'est là, en effet, la plus grosse^dffîculté de la politique oppor- tuniste. Ce serùt mal comprendre le jacobinisme actuel que de le réduire à cette politique de conservation personnelte dont nous avons rappelé le programme. U y a un jacobinisme vraiment radical qui veut bien qu'oa fasse les choses à propos, mais qui «siend qu'on les fasse sérieusement et selon un programme complet de réforme politique et sociale. Aller plus vite serait plus dans son tempérament : il ferait volosUers table rase de bien des institutions dont s'accommodent nos gfmvematis. Mais il comprend qu'avant tout il faut réussir, et pourvu qu'on ne s'arrête pas dans la voie des des- tructions nécessaires, il accorde pour le moment crédit à la poli* tique qui prend pour règle de conduite l'opportunité en toute chose. Seulement, comme il trouve que les hommes qui tiennent le pouvoir sont trop di^osés à ne faire que ce qui est strictement indispen- sable pour le conserver, il montre des impatiences et des exigences qui ne laissent pas d'inquiéter, parfois même d'agacer nos gouver- nans. Il voit avec plaisir qu'on s'attaque à tout, au clergé, à la ma- gistrature, aux diverses administrations du pays, qu'on foule aux pieds le régime partementaîre qui u'est peint de son goût, qu'on travaille à faire de la constitution une lettre mwte par la manière dont on traite le sénat Mais tout cela est loin de lui suffire, et il n'y voit que la préface d'une œuvre tout autrement révolution- naire. Sur toutes les questions mises à l'ordre du jour, et résolues ou en voie de l'être p»r le ministère actuel,.il a des solutions autre- ment radicales.
Ainsi, sur la question de l'amnistie, le parti des jacobins radicaux n'a jamais voulu entendre parler de grâce. Il lui a fallu Tamnistie, l'amnistie plénière. Déjà il avait arraché l'anmistie partielle à la fai- blesse du cabinet Waddlngton. Cela ne lui suffisait point* Et quand il réclamait à grands cris l'anmistie plénière, ce n'était point seulement pour en finir avec les souvenirs de la guerre civile et de la com- mune, comme le veulent nos jacobins politiques ; c'était pour une tout autre raison. L'amnistie n'est, pour lui, ni une question d'huma- nité, ni une question d'opportunité ; c'est une question de justice. La commune avait sa raison d'être, à son sens, et dans cette affîreuse lutte, où le droit de la force a prévalu, il ne voit que des combat- tans, des vainqueurs et des vaincus. S'il ne réserve pas toutes ses sympathies pour ces derniers, comme les insensés qui veulent relever le drapeau de la commune, il reconnaît que tous les torts,
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tous les excès ne sont pas du côté des vaincus, et que ceax-d ont droit à une sorte de réhabilitation.
Sur la question des jésuites et des congrégations non autori- sés, le jacobinisme radical ne voit dans Tapplication des vieilles lois et des vieux décrets qu'un expédient, bon tout au plus pour sortir d'un embarras présent, mais tout à fait insuffisant, même d'une insuffisance ridicule. Qu'aura- t-on fait en dispersant les jésuites et autres congrégations, et en leur interdisant d'enseigner? Rien ou à peu près, en admettant même qu'on obtienne ce mince résultat. Aucune de leurs maisons ne sera fermée. Ils y seront remplacés par des congrégations autorisées, par des prêtres sécu* liers, par des laïques qui en conserveront l'esprit. Tout se bornera à un petit déménagement des pères, dont la direction et l'influence se feront toujours sentir, puisqu'ils pourront rester à la porte des collèges qu'ils auront quittés. Ce n'est donc encore qu'une politique d'expédiens. La vraie question n'est pas là. Elle est tout entière dans la guerre à mort à une institution contraire à la république, à la philosophie, à l'état, à la société, au droit moderne. Ce ne sont pas seulement les jésuites et les congrégations non autorisées qu'il faut exclure du droit commun, ce sont toutes les congrégations, c'est le clergé tout entier. Le plus éloquent organe de ce parti nous l'a montré avec une logique égale à sa conviction. Et ce n'est pas seulement le droit d'enseigner qu'on veut enlever au clergé; U y en a bien d'autres qui se résument tous dans le droit de vivre. Voilà comment le radicalisme jacobin entend la solution de la question des jésuites et des congrégations non autorisées.
Sur la réforme de la magistrature, le jacobinisme radical a de tout autres visées que le jacobinisme que l'on pourrait considérer comme relativement conservateur. Ce n'est ni le nombre des révo- cations, ni la réduction des tribunaux, ni même la suspension de l'inamovibilité par l'investiture qui pourrait le satisfaire. Gène sont là que des expédions, et il lui faut l'application d'un principe, c'est- à-dire la suppression de l'inamovibilité. C'est un principe de la logique démocratique que tous les fonctionnaires d'un état répu- blicain ne puissent s'affranchir de la tutelle et de la surveillance du peuple souverain. C'est un autre principe de la même logique que les fonctions judiciaires sont électives, comme toutes les autres. Il faut donc au radicalisme de ce parti une magistrature amovible, et une magistrature élue. Pour lui, toute réforme qui ne va pas jusque-là n'est qu'un expédient, qui peut donner satisfaction à des intérêts ou à des passions de parti, mais qui méconnaît les principes. Il est encore une réforme que rêve la démocratie radi- cale : c'est d'appliquer l'institution du jury à tout, à la justice cor-
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rectionnelle, & la justice civile comme à la justice criminelle. Ce serait là le triomphe de la logique démocratique : le peuple exer- çant en tout et partout son pouvoir souverain* faisant office d'élec- teur, de juge, d'administrateur. Il ne manquerait plus pour com- plément du système que de faire élire les officiers de l'armée par leurs soldats, absolument comme les officiers de l'ancienne garde nationale, ou de la mobile de 1870.
Sur la réforme des administrations, le même parti a aussi ses idées qui, par parenthèse, n'eussent pas été du goût des anciens jacobins. Il se rapprocherait en cela beaucoup plus de la gironde que de la montagne. Il veut une décentralisation qui mette entre les mûns d'un conseil municipal, dans chaque commune, à peu près tous les services de l'administration locale, de façon à laisser la moindre part possible & cette autorité centrale qu'on nomme l'état. Ce serait à peu près le système américain, avec cette diffé- rence que partout les conseils municipaux, maîtres absolus dans leur commune, seraient eux-mêmes les serviteurs^ d'un parti qui couvrirait le pays de ses comités, comme autrefois le parti jacobin de ses sociétés. Ce serût l'idéal de l'anarchie couronnée par la dictature. A côté d'une aussi grande conception, que deviennent les petites combinaisons de la politique d'expédiens, telles que l'épuration ou l'intimidation des administrations publiques?
Mais il est une question sur laquelle les deux fractions du jaco- binisme actuel montrent surtout, Tune sa prudence, l'autre son audace. Il s'agit de la constitution, que la fraction opportuniste a contribué à faire, et que la fraction radicale s'est résignée à subir. Que veut la première sur la question constitutionnelle? Ne rien changer à la lettre de la constitution de 1875, sauf à en oublier, au besoin, l'esprit dans la pratique. Ainsi on ne songe nullement à supprimer le sénat; mais on sarrange de façon à s'en passer. On lui reconnaît en principe le droit de voter et même de discuter le budget; mais on s'y prend de façon à ce qu'il n'ait que le temps strictement nécessaire pour le voter sans pouvoir l'amender sérieu- sement. On lui reconnaît aussi le droit de discuter et de repousser les lois déjà votées par l'autre chambre ; seulement, s'il a le mal- heur d'en rejeter un seul article, on trouve dans les archives de notre vieille législation des lois ou des décrets qui permettent au gouvernement de ne tenir aucun compte du vote du sénat. On fait plus, on aggrave par l'application de ces lois l'atteinte portée aux libertés de droit commun par l'article 7. Nos jacobins radicaux applaudissent à cette manière de pratiquer la constitution ; mais ils veulent encore autre chose. Us trouvent que ce n'est pas là une satisfaction suffisante aux principes de la logique démocratique. Pourquoi conserver une constitution qui en est la négation mani-
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feste? A quoi bon un sénat qui résiste ou peut résister aux yôlon* tés du peuple souverain signifiées par la chambre qui est la seule expression directe, vraie par conséquent, du sufirage universel? A quoi bon un président qui peut la dissoudre avec le consentement du sénat? A qucû bon diviser Fautorité déléguée par le souverain? La pani^er entre plusieiu*s pouvoirs, n'est-ce pas TafiaibRr, l'user en perpétuelles contradictions qai finissent par des conflits? Il n'est que temps de supprimer cette cause de faiblesse, d'irrésolution, d'anarchie dans le gouvernement du peuple, et de lui rendre la prompte, ferme et vigoureuse imtiative qui est nécessaire pour accomplir les volontés du souverain. A ^and donc la révision démocratique de cette malencontreuse constitution? A quand la convention?
Tout cela n'est que la partie politique du programme des jaco* bins radicaux, lisent aussi sur les questions sociales des solutions auxquelles la prudence des jacobins opportunistes n'est point pré- parée. Ceux-ci .admettent que les questions sociales ont leur place dans la politique générale du parti républicain ; ils ne connaissent point ce qu'une certaine école appelle la question sociale. Ce n'est pas l'opinion des jacobins radicaux qui ont à leur tète M. Louis Blanc, et qui entendent résoudre toutes les questions sociales de la même façon, en vertu d'un principe qui les domine toutes. Sans entrer dans l'énumération des questions, ni dans l'examen des solu- tions dont se coippose cette partie du programme du jacobinisme radical, il suffit de< dire que cette école de jacobins a beaucoup plus de goût que l'autre pour ce qu'on nomme le socialisme. Quoi qu'il en soit, il est clair qu'avec le temps et les embarras croissans da gouvernement actuel, ces différences s'accentueront de plus en plus et finiront par éclater en récriminations et en luttes dont la presse ultra-radicale nous fait déjà entrevoir la vivacité.
La victoire restera-t-elle aux jacobins radicaux? Touchent-ils an pouvoir? On pourrait le croire, si la logique était tout dans le gouvernement des choses humaines. Il est certain qu'elle est pour eux. Les jacobins opportunistes qui tiennent le pouvoir ont ouvert la voie, par les tristes expédiens de leur politique, aux me- sures et aux solutions révolutionnaires que réclament les jacobms radicaux. Quand le moment de résister viendra, leur tâche sera difficile, d'autant plus lourde que tous les partis conservateurs qu'ils ont accablés d*injures et d'outrages^, les laisseront, non sans quelque satisfaction peut-être, se débattre sous l'étreinte des intran- sigeans. Nous ne croyons point à l'avenir prochain de leurs vie- lens amis. Si l'avènement au pouvoir des jacobins radicaux deve- nait imminent, la révolution apparaîtrait aux masses qui n'y sont pint encore préparées, et aussitôt s'y produirait une réaction qui
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pourrait bien ne pas s'en tenir à la résistance des républicains libé- raux et conservateurs. Le radicalisme jacobin ne peut compter sur le suffrage universel pour le moment. S'il a déjà pour lui des bataillons nombreux et serrés dans le peuple des villes, il aurait encore contre lui les plus gros bataillons du peuple des campa- gnes. Les aura-t-il un jour pour lui? Ceci est une autre question, que l'activité de sa propagande et la faiblesse de nos gouvernans rendent fort douteuse.
En attendant, une autre chose peut arriver, qui nous semble très probable : c'est qu'au Heu de résister, nos jacobins opportunistes ne se maintiennent au pouvoir qu'en cédant toujours. Les progrès croissans qu'ils laissent faire à leurs violens amis doivent leur donner à réËéchîr, surtout en ce «oment. Entre les conservateurs de tous les partis, réunis contre eux pour la défense du droit com- mun, et les jacobins radicaux qui frappent déjà à la porte du pou- voir, comment pourraient-ils résister ? Ils ne peuvent se flatter de retrouver dans le camp conservateur les forces qu'ils perdent chaque jour par la défection des électeurs qui vont aux partis extrêmes. Us n'ont donc guère qu'un parti à prendre, c'est de s'en- tendre, quoi qu'il leur en coûte, arvec leurs redoutsJ)les amis. Le duel entre les partis révolutionnaires, du temps de nos pères, finissait par la guillotine. IKous vivons à une époque où les luttes politiques entre les amis de la veille finissent d'une façon moins tragique. On s'attaque, oa s'injurie même en public, sauf à s'em- brasser en famille. La camaraderie est si forte dans le parti répu- blicain, et la discipline si rigoureuse qu'on va jusqu'à y oublier les principes pour rester fidèle aux amis. Pourquoi le chef des jaco- bins opportunistes n'a-t-il pas saisi l'occasion, pendant les vacances parlementaires, de répondre au chef des jacobins radicaux qui a si malmené sa politique? C'est un seo^t qu'il garde, depuis qu'il pra- tique la maxime de la sagesse orientale : Si la parole est d'ar^ gent^ le silence est d^or. On s'entendra donc encore, en sacrifiant les intérêts du pays aux intérêts de parti. On s'entendra surtout en vue des élections prochaines. N'est-ce pas pour cela, par parenthèse, qu'on s'est mis enfin d'accord sur l'anmistie plénière ? On confondra ses enseignes, comme par le passé, sous le drapeau de la république, et on partagera la victoire ou la défaite. Notre prévision est qu'à moins de grandes démonstrations populaires qui décideraient les jacobins radicaux à rompre entièrement avec les jacobins modérés, l'alliance des deux partis se maintiendra à l'aide de concessions qui tendront à rapprocher de plus en plus la politique opportuniste de la politique radicale, parce que celle-ci aura pour elle le courant révolutionnaire. Quoi qu'il arrive, le pays n'a rien à attendre de
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bon du jacobinisme opportuniste ou radical. Plus de calcul d'un côté, plus de passion de l'autre: qu'importe à la liberté, à la justice, à l'intérêt national? Nos empiriques qe feront guère moins de mal avec leurs expédions que nos doctrinaires avec leurs théories.
V.
Si le parti de la république libérale et conservatrice n'avait affaire qu'aux jacobins radicaux, il ne lui serait pas difficile d'en avoir raison en ce moment, parce qu'il aurait bien vite rallié le pays et la majorité républicaine elle-même autour de son drapeau. Hais le sulfirage universel, qui finit toujours par ouvrir les yeux, ne les a pas encore ouverts sur les conséquences inévitables de la politique qui domine en ce moment. Assurément, il se fait beaucoup de choses qui sont de nature à inquiéter l'opinion publique et à trou- bler les classes dans lesquelles elle se forme.^ Mais ces choses-là, qui ne touchent qu'aux droits de la conscience religieuse ou de la justice administrative, n'atteignent pas encore les masses popu- laires. Les lois Ferry et les décrets contre les congrégations non autorisées les émeuvent fort peu. De ces congrégations, elles ne connaissent guère que les jésuites, dont le nom sonne mal à leurs oreilles. Elles ne voient donc pas avec trop de déplaisir les mesures qui les frappent. Ce serait différent si l'on touchait aux prêtres. A l'exception d'une minorité peu nombreuse qui applaudirait à cette guerre au clergé, le grand peuple de France se lèverait encore pour le défendre, pourvu qu'il ne s'agit pas de défendre sa domination. Le parti qui gouverne comprend trop l'inopportunité d'une telle entreprise pour la tenter. Il se risque bien à porter atteinte à la liberté religieuse, mais seulement dans la mesure qui convient pour donner satisfaction aux passions et aux rancunes électorales, sans révolter les populations qui tiennent encore à leurs prêtres. En livrant les jésuites, il entend garder le clergé, qu'il espère gagner en augmentant son budget , et qu'il compte , au besoin, dominer. Le peuple est également peu sensible aux vexations et aux épurations subies par les fonctionnaires de nos diverses admi- nistrations. Il en est de ces questions de justice comme des ques- tions de liberté; elles passent par-dessus la tête du suffrage uni- versel. Les républicains libéraux et conservateurs auront donc fort à faire pour ouvrir les yeux au pays, avant que la politique jacobine ait eu toutes ses conséquences, avant que la désorga- nisation des services publics soit complète, avant que la magis- trature ait perdu son indépendance et son autorité, avant que la
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guerre aux jésuites soît devenue la guerre au clergé, avant que l'amnistie pléniëre ait amené la réhabilitation, mieux que cela, la glorification de la commune. Le parti qui tient le pouvoir ne manque ni de sens, ni de tact, ni d'habileté, quand il s'agit de saisir les occasions de plaire au suffrage universel et d'éviter les occasions de lui déplaire. On peut compter qu'il ne sera point à court d'expédiens pour esquiver ou ajourner les difficultés qu'il rencontrera sur ses pas. S'il ne s'est pas montré jusqu'ici fort habile à exercer le pou- voir, il faut convenir qu'il a déployé un talent admirable pour te conquérir et le conserver, dans les conditions du gouvernement démocratique.
Conquérir et conserver le pouvoir, c'est vraiment l'art où excelle le parti qui domine en ce moment. Nous ne voudrions pas lui appliquer un mot qui, dans notre langue politique, est devenu synonyme d'anarchie. Mais si l'on prend le mot dans son sens ori- ginel, ce n'est pas faire injure à ce parti que de dire qu'il est passé maître dans l'art de cette démagogie qui consiste à gagner la faveur populaire. Aristophane a fait du démagogue un portrait qui restera vrai dans tous les pays et dans tous les temps où règne la démo- cratie. Dans cette satire immortelle, il n'y a que l'esprit qui soit au poète. Tout le reste n'est que l'expression d'une vérité univer- selle. Seulement, entre l'art de la démagogie ancienne et l'art de la démagogie moderne, il y a toute la différence qui distingue la démocratie grecque de la nôtre. Le peuple est partout un maître ignorant, simple et crédule, dont il est plus facile de gagner la con- fiance en caressant ses préjugés, en flattant ses passions, en étu- diant ses goûts et ses instincts qu'en se faisant un devoir de l'in- struire, de l'avertir, de le modérer, de le diriger dans la voie de la sagesse, de la justice et de la vérité. Le mot de Tacite sera tou- jours vrai : servir pour dominer. Instruire, avertir, diriger le peuple I de tout temps ses faux amis ont protesté contre une pré- tention aussi aristocratique. Est-ce que le peuple souverain a besoin de mentors? Est-ce qu'il n'est pas, de sa nature, sage, intel- ligent, instruit de tout ce qu'il doit savoir pour exercer sa souve- raineté? Est-ce qu'il s'est jamais trompé, tant qu'il n'a obéi qu'à 8e3 propres inspirations? N'est-ce point manquer de respect au sou- verain que de douter de son infaillibilité? Et de tout temps les vnds amis du peuple ont répondu que la meilleure manière de res- pecter le peuple, et surtout de l'aimer, c'est de lui dire la vérité. Ils ajoutent qu'avec des conseillers sincères, la démocratie peut être le meilleur des gouvememens, mais qu'avec des courtisans qui trompent le maître, elle en devient le pure.
Nos grandes nations modernes ne connaissent plus de démago-
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gues, dans le sens antique du mot, tenant sous leur parole insi- nuante ou entraînante tout un peuple réuni sur une agora ou un forum. Il y a bien encore des réunions populaires où l'éloquence d'un tribun peut avoir beau jeu. Mais combien est petit ce nombre d'électeurs en comparaison des multitudes qui se pressent autour des urnes! Ce n'est pas là qu'il faut chercher les démagogues de notre temps. Rendons cette justice aux partis démocratiques de notre pays qu'ils méritent leur succès par leur habile et forte orga- nisation en matière d'élection. La tète du parti est un grand comité directeur qui médite et formule le mot d'ordre des élections; nous disons le mot d'ordre, qu'il a toujours soin de choisir le plus simple et le plus populaire, et non un programme plus ou moins compli- qué qui ne serait ni à la portée de l'intelligence ni du goût du suffrage universel. Ce mot d'ordre est transmis à des comités de département, si c'est le scrutin de liste, d'arrondissement, si c'est le scrutin unmominal. Et ce sont ces comités, encore aidés par des sous-comités, qui sont chargés de le faire accepter des masses. C'est particulièrement dans cette tâche que se déploie tout l'art de la démagogie moderne. Nul ne connaît mieux les goûts, les instinct*^, les préjugés, les passions, les impressions du peuple souverain qu'un comité local; nul ne sait mieux lui parler le langage qu'il ^tend et qui le persuade. L'éloquence de nos tribuns n'a ni cette adresse, ni ce tact, ni cet à-propos. Elle peut frapper de grands coups en s'adressant aux grandes passions, aux grandes ambitions, aux grands intérêts de la démocratie nationale. Elle ne pénètre pas, comme la propagande des comités, dans les petites passions, les petits intérêts, les petites ambitions de la démocratie locale. En cela, les plus humbles délégués de ces comités «en remontrerwent aux plus habiles orateurs dont la parole ne descend pas jusqu'à ces détails si importans pour le succès d'une élection. Voilà un art que, par parenthèse, les partis parlementaires n'ont jamais connu dans notre pays. Ils ont des orateurs qui font de beaux discours à la tribune. Ils ont des comités généraux qui adressenft de nobles, d'exoellentes circulaires aux électeurs. Tout cela tombe de haut, mais ne descend guève dans les profondeurs des masses populaires. Il n'y a qu'un parti qui ait pratiqué l'art des élections populaires avec ila même adresse, la menue ardeur et le même succès que It^ parti républicain : é'est le parti de la démocratie césarienne. fLes autres parlent au suffirage universel la langue qui sied au suffrage restreint; ils confondeot l'opinion publique avecle sentiment popu- laire; dis pratiquent les élections sous le régime de la déntoccatie comme ils les pratiquaient sous le régime de la monarchie consti- tutionnelle.
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Si le parti républicain s'entend moins à gouverner le pays qu'à manier le corps électoral, cela ne tiendrait-il pas, entre autres causes, à la supériorité même de l'organisation à laquelle il doit la con- quête et la conservation du pouvoir? Toute-puissante pour vaincre aux élections, cette organisation n'est-elle point un obstacle à la direction ferme, indépendante, vraiment nationale des affaires pu- bliques, en ce qu'elle place le gouvernement sous la dépendance des élus, et les élus eux-mêmes sous la dépendance des comités d'élec- tion? C'est ce que l'expérience démontre déjà et démontrera de plus en plus, si les choses suivent leur cours. Depuis que le parti répu- blicain est le maîti e incontesté du pouvoir, on voit ce qu'est devenue Tautoriié, Tinitiative, Tindépendance des cabinets devant les vo- lontés des élus du suffrage direct. On le voit par cette politique de concessions, de transactions, d'expédiens pratiquée par les minis- tères qui se succèdent. Ce qu'on sait moins, c'est que nos ministres n'ont pas plus d'indépendance dans leur administration que dans leur gouvernement, et que les exigences individuelles de nos élus ne sont pas moins impérieuses que leur prétentions parlementaires. En réalité, si c'est la majorité républicaine du parlement qui gou- verne, c'est elle également qui administre. Les fonctionnaires de tout ordre et de tout rang dépendent bien plus des sénateurs, et surtout des députés que des ministres, leurs chefs naturels, envers lesquels ils sont responsables. Ce sont les membres du parlement qui décident le plus souvent des questions de personnes et des ques- tions d'affaires, lesquelles ne passent dans le cabinet ou au conseil des ministres que pour recevoir la confirmation officielle. Mais ce qu'on ne sait pas du tout, c'est que les maîtres des ministres ont eux-mêmes leurs maîtres dans les comités électoraux qui ont fait leur élection. Ces comités signifient leurs volontés individuelles ou générales aux élus qui les transmettent aux ministres, qui ne font^guère que les enregistrer. Voilà comment fonctionne la machine gouvernementale et administrative sous le régime actuel. C'est le gouvernement d'en bas substitué au gouvernement d'en haut. Il y a des républicains qui estimentjque c'est là l'idéal du gouvernement démocratique. D* autres pensent, au contraire, que toute initiative, en fait du gouvernement et d'administration, doit partir d'en haut, que c'est là l'essence mênf^e du gouvernement, sous une république comme sous une monarchie, que toute autre manière de gouver- ner et d'administrer est l'antipode du gouvernement et de l'admi- nistration, c'est-à-dire la pure anarchie. Sens vouloir pénétrer dans leSjdesseins du chef de la majorité républicaine, nous ne nous ris- querons pas beaucoup en aflirmant que la première manière d'en* tendre le gouvernement et l'administration ne peut être de son
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goût. Serait-ce pour cela qu'il songerait à renouveler prochaine- ment par le scrutin de liste cette majorité trop occupée de ses petites affaires, et trop livrée à ses petites passions pour former une véritable majorité de gouvernement? Mais s'il a le goût de la politique d'état, pourquoi ne fait-il que de la politique de parti 7 Et si son patriotisme rêve une France forte et grande encore après nos désastres, pourquoi coounence-t-il parla diviser et l'affaiblir par ses mots d'ordre de guerre à l'ennemi intérieur?
VI.
La politique d'expédiens mène parfois plus loin qu'on ne veut. On sait où elle a mené l'empire. Car c'était aussi une politique d'expédiens bien plus que de desseins mûrement conçus et nette- ment définis, attendant l'occasion pour passer à l'exécution. Si nous avons bien saisi l'esprit dans lequel ont été conçues et exécutées les grandes entreprises du second empire, presque toutes n'ont été que des expédions imaginés pour occuper la vive imagination de notre peuple et pour faire diversion à des besoins, à des aspirations que l'empire ne pouvait satisfaire. La guerre d'Orient fut un expé- dient pour faire oublier son origine dans la gloire militaire. Qu'y a gagné la France? C'est ce que les événemens postérieurs n'ont que trop montré. La guerre d'Italie fut un autre expédient pour retrou- ver une populai'ité que l'on commençait à perdre. Si elle eût été entreprise dans un dessein vraiment politique, elle eût été poursui- vie jusqu'à la complète libération du territoire italien. Alors on eût évité l'alliance de l'Italie avec la Prusse et le désastre de Sadowa. La guerre du Mexique ne fut encore qu'un expédient plus roma- nesque, imaginé pour distraire l'esprit public. La guerre d'Alle- magne fut un dernier expédient où la fortune de la France faillit sombrer avec celle de la dynastie. « C'est notre guerre, » a dit la malheureuse femme qui devait en souffrir si cruellement. Rien n'était plus vrai; on sentait le besoin de se relever par un nouveau Solierino d'un Waterloo diplomatique. La monarchie des Napoléons était de celles qui ne peuvent vivre sans expédiens, parce qu'elles ne peuvent se passer de popularité. La monarchie des Bourbons n'a jamais cru en avoir besoin, et si elle n'en est pas moms tombée, du moins elle n'a pas entraîné le pays dans sa chute.
Les expédiens de notre gouvernement ne sont pas, grâce à Dieu, d'aussi grosses aventures. Ses expéditions ne passent pas la frontière ; elles se bornent à la faire passer à quelques citoyens français que leur nom de jésuite prive du droit de fonder ou de
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LES NOOTEAUX JACOBINS. 69
conserver des collèges dans leur patrie. Les assauts à nos administra- tions ne sont meurtriers que pour d'honnêtes et pacifiques fonc- tionnaires. Seulement, yoit-il où il va avec cette politique de transactions, de concessions, de diversions, de petits moyens de conservation personnelle 7 Ne comprend-il pas que les difficultés grandissent avec les obstacles qu'elle lui suscite? Cette question, par exemple, des congrégations, qui semblait peu de chose au début, vient de prendre des proportions qui ne laissent pas d'in- quiéter les amis de la paix publique aussi bien que les amis de la liberté. On croyait n'avoir affaire qu'à quelques ordres réguliers. On se met sur les bras tout le clergé et tout un peuple qui le suit. On pensait que cet article 7, glissé adroitement dans un projet de loi où il n'avait pas sa place, passerait sans difficulté au sénat comme à la chambre des députés. L'article a été repoussé par le sénat; et pour ne pas rester sous le coup d'un échec, on provoque, par des mesures violentes, un conflit que le sénat a eu, il est vrai, la sagesse d'écarter, en s'en tenant à la leçon de liberté et de justice qu'il vient de donner au gouvernement. Et comme on s'a- perçoit en fin de compte qu'on a fait beaucoup de bruit pour rien ou à peu près, on en est à chercher une mesure vraiment efficace contre les collèges du clergé. Ne médite-t-on pas en ce moment l'expédient inique et odieux de la fréquentation obligatoire des lycées ou collèges de l'état, au moins quant aux dernières classes, pour tous les candidats aux administrations publiques? Mais alors comment s'y prendra-t-on pour n'appliquer ce règlement qu'aux maisons du clergé? On est donc conduit par la politique des expédiens à la suppression totale de la liberté d'enseignement. On ne voit pas non plus qu'en épurant, ainsi qu'on le fait, toutes nos administrations, sans règle ni mesure, pour satisfaire des ran- cunes ou des ambitions, on arrive fatalement à une désorganisation dont le pays se ressentira et s'apercevra tôt ou tard. On n'a pas vu que cet expédient de l'amnistie partielle ne pouvait suffire au parti dont on aura de plus en plus besoin, et qu'il fallait en venir à cette amnistie plénière qu'on avait eu jusqu'ici la fortune d'ajourner. Alors, quand le pays ne se sentira plus ni gouverné ni adininistré, mais exploité, quand il entendra nos jacobins radicaux réclamer les dépouilles mêmes de V ennemi qui porte soutane, quand il verra reparaître, par l'amnistie plénière, dans ses comices, et peut- être dans ses assemblées, les noms les plus tristement célèbres de la commune, il s'irritera et s'effraiera tout à la fois de cette poli- tique qui sème partout le désordre et la division : il finira par y mettre ordre. Gomment? Voilà ce qui devrait faire réfléchir tous les républi-
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cainaque la passion n'aveugle point. Le mal dont la France soufire en ce moment, comme la république, la France en guérira par un remède quelconque. Mais la république peut en mourir. Sera-ce d'une fièvre aigué ou d'une fièvre lente? Qu'importe I Gomme nous sommes de ceux qui n'ont aucun goût pour l'homéopathie politique, et que nous voulons la guérison par les contraires, non par les sem- blables, nous comptons que le despotisme jacobin sera vaincu par la liberté, non par une dictature césarienne. La république vivra donc ; mais elle ne vivra qu'en rentrant dans les voies de liberté, de justice, de paix sociale où seulement elle peut trouver le salut et l'honneur. Dans la campagne qui vient de s'ouvrir sous le drapeau de la répu- blique libérale, on aura besoin d'une énergique initiative, d'une persévérante activité, d'un suprême effort pour réussir. A quoi sert de le dissimuler? Cette campagne sera rude et laborieuse. Il y faut l'union de tous les républicains libéraux qui ne veulent du jacobi- nisme sous aucune de ses formes. Il y faut l'entente des conserva- teurs de toute origine devant le péril commun. Rien n'est possible, s'ils veulent entrer dans la lutte avec un autre drapeau que celui de la république. Il y faut l'organisation et la discipline qui ont fait et pourraient faire encore le succès de leurs adversaires. Il y faut enfin cette propagande vraiment populaire qui ne se borne point à des circulaires et à des discours, mais qui descend et pénètre dans les plus humbles couches du suffrage universel pour y porter le mot d'ordre vainqueur.
Quel sera ce mot d'ordre? Il y a tout lieu d'espérer que la poli- tique jacobine se chargera elle-même de nous le fournir. Le parti qui la pratique a excellé jusqu'ici dans l'art de choisir les mots d'ordre. Il a jeté dans les masses, aux dernières élections générales, les antithèses de république et de monarchie, de guerre et de paix, de cléricaux et de libéraux, de révolution et de contre-révolution. Il n'est pas douteux qu'il ne les mette encore en avant; il ne man- quera pas surtout d'évoquer de nouveau le vieux spectre noir. On sait à quoi s'en tenir, dans le parti, sur tous ces mots-là. On sait que ces jésuites, ces dominicains, ces prêtres de tout ordre, n'ont plus d'autre rôle, aujourd'hui, en politique, que celui de martyrs. On sait qu'ils ne se glissent plus dans les conseils des princes et des chefs de gouvernement. On sait que les familles ne les trouvent que. dans leurs églises et leurs écoles et que s'ils y parlent beau- coup de Dieu, ils n'oublient pas la France. On sait que, si les élèves^ qui eut reçu leur enseignement sont chrétiens, ces chrétiens sont, d'honnêtes gens, de bons citoyens, au besoin de vaillans soldats. On sait tout cela, et l'on n'en crie pas moins sus à l'ennemi. Sus à l'ennemi qui n'est pa& l'étranger, — quelle langue parlons-nous
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LES NOUVEAUX JACOBINS. 71
donc maintenant, et où est le patriotisme des partis? Nous n'avons pas, nous autres républicains libéraux et conservateurs, de ces mots-là à jeter au peuple; nous ne savons lui parler que de- liberté, de justice, de la paix des âmes, de l'union des cœurs dans un com- mun amour de la patrie. Voilà des mots d'ordre qui s'adressent aux nobles senlimens, aux vrais intérêts du pays; s'ils ne suffisent point à l'imagination populaire, à laquelle il faut autre chose que des vérités abstraites, nous n'aurons pas besoin d'évoquer le spectre rouge contre le spectre noir. Nous n'aurons qu'à lui mon- trer la hideuse réalité de la commune qui a profané nos églises, démoli nos monumens, fusillé nos généraux, nos soldats et nos prêtres, incendié nos maisons. Celle-là est encore vivante dans le cœur de ceux qui reviennent de l'exil pour la glorifier. Bien des insensés sont rentrés la tête haute et tout fiers de leurs œuvres. Et comment en auraient-ils le regret quand ils voient accourir des foules pour saluer les victimes de la justice des conseils de guerre? Nous ne crierons point au pays, comme nos jacobins : Voilà l'en- nemi ! en montrant des Français. Nous dirons seulement : Voilà le danger ! il est où l'on menace, non où l'on prie. Le pays ouvrira enfin les yeux et les oreilles. Au cri jacobin : Guerre à l'église ! paix à la commune 1 il répondra : Guerre à la commune! paix à Téglise ! S'il en était autiement, tout serait dit; les vrais amis de la répu- blique n'auraient plus qu'à attendre, dans une inquiète et dou- loureuse résignation, les dernières leçons de l'expérience. Dieu veuille que ces leçons ne coûtent pas trop cher à notre pauvre pays ! Nous ne pouvons croire que la bienfûsante fée qui a si riche- ment doté ce peuple, qui lui a donné l'intelligence, l'esprit, le talent, un courage porté jusqu'à l'héroïsme, ait oublié à ce point le bon sens, qui seul sait faire usage de tous ces dons.
E. Vacherot.
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L'EMPEREUR JULIEN
I. Adrien Nayille, Julien rApostal el sa Philasopkie du polythéisme, — n. F. Rode, Gsschichte der Reaction Kaiser JtUians. — )II. Sieyers, dos Leben des Lihanius,
n y a des personnages, dans l'histoire, dont on ne se lasse pas d'entendre parler ; quelque connus qu'ils soient, on recommence sans cesse à interroger leur vie et leurs œuvres dans l'espoir de les mieux connaître. L'empereur Julien est de ce nombre : depuis des siècles qu'il occupe et divise les historiens du christianisme et de l'empire, on pouvait croire que tant de débats auraient à la fin fatigué la curiosité du public ; mais ce qui prouve qu'elle n'est point encore satisfaite, c'est que dans ces dernières années on a publié sur lui des livres nouveaux et qu'ils ont été lus avec inté- rêt. Est-ce à dire que M. Sievers, M. Rode ou M. Naville (1) aient découvert des faits entièrement ignorés et qu'ils nous révèlent un Julien inconnu? Non, sans doute. Je ne pense pas que pour l'en- semble et l'essentiel rien soit à changer dans le jugement que Gibbon portait, il y a un siècle, sur ce caractère singulier. Ce sont seulement quelques points de détsdl qui ont été éclaircîs, mais les moindres détails ont leur importance dans une histoire aussi déli- cate. Reprenons donc, à notre tour, ce portrait tant de fois tracé, et cherchons à connaître de quelle façon Julien nous appa- raît sous cette lumière nouvelle.
I.
Les événemens de la vie de Julien sont si connus qu'il est inu- tile de les raconter. On les trouvera exposés longuement et d'une façon fort intéressante dans Touvrage de M. de Broglie sur V Église
(1) Je pourrais encore citer les noms de 11. A. MQcke, de M. Kellerbaaer, de M. Ren- diUf qui se sont occupés aussi du m6me sujet; mais les trois ourrages que J'ai placés en tôte de cette étude me semblent suflb^ pour montrer ce que les trayaux récens ajoutent à nos connaissances sur Julien.
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l'EMPEB£UR JULIIM. 73
el r Empire au iv* siècle. Rappelons seulement qu'il était le neyeu de Constantin, qu'à la mort de son oncle il échappa par une sorte de hasard au massacre de sa famille, ordonné sans doute par le nouvel empereur, Constance, qu'il vécut ensuite près de vingt ans dans des inquiétudes mortelles, tantôt retenu au fond d'un châ- teau désert, tantôt interné dans quelqu'une des grandes villes de l'empire, toujours surveillé et menacé par un prince ombrageux et faible, qui ne pouvait se résoudre à le tuer, ni se décider à le laisser vivre. Pour se faire oublier, il se plongea dans l'étude et il y trouva la consolation de tous ses malheurs. Nommé césar par Constance, qui n'avait plus d* autre héritier, il fut élevé par ses troupes à la dignité d'auguste, et périt à trente-deux ans dans une expédition contre les Perses, après deux ans et demi de règne.
Ce qui frappe d'abord, dans cette courte existence, c'est la faci- lité avec laquelle Julien sut se plier aux événemens, se transfor- mer lui-même, devenir propre aux situations diverses où l'éleva la fortune et donner au monde des spectacles imprévus. Il n'avait encore vécu que dans les écoles et fréquenté que des sophistes, quand l'empereur l'envoya commander l'armée des Gaules, qui était aux prises avec les Germains. Cet ami passionné des livres, qui voyageait toujours en traînant une bibliothèque après lui, devint aussitôt un homme d'action. Il s'improvisa soldat; on vit ce philo- sophe, à peine arrivé dans les camps, s'initier à la manœuvre, dont il n'avait aucune idée, et, pour commencer par les premiers élé- mens, apprendre à marcher au pas au son des instrumens qui jouaient la pyrrhique. Ammien Marcellin raconte que, comme il éprouvait d'abord quelque peine à y réussir, on l'entendit souvent invoquer le nom de Platon, ce maître chéri, qu'il regrettait d'avoir quitté, et dire avec découragement : a Ce n'est pas mon affaire : on a mis une selle à un bœuf. » Mais ce découragement ne dura guère ; en quelques jours, l'apprentissage était fini, et quelques semaines plus tard cet écolier devenu maître remportait des vic- toires. N'était-ce pas l'instinct d'une race militaire qui se réveillait tout d'un coup chez le petit-fils de Constance Chlore? On sait qu'en peu de temps il rendit confiance aux armées, qu'il prit des places fortes, qu'il gagna des batailles, qu'il chassa les barbares, et qu'on le regardait, quand il mourut, non pas seulement conmie un de ces capitaines de génie qui trouvent, en présence de l'ennemi, des in- spirations heureuses, mais comme un manœuvrier habile qui con- naît à fond tous les secrets de l'art de la guerre. C'est en combat- tant qu'il les avait appris. Je ne crois pas que l'histoire offre beaucoup d'exemples d'une transformation aussi brusque et d'une aptitude qui se soit si vite révélée.
Si l'on avait été fort étonné de voir cet élève des sophistes de^^tvvc
uiyiiizeu uy ■v^jOv^VJ Iv^
7&t REVUS DES BSn MONDES.
tout d'un coup un grand général, on le fat bien davantage quand on apprit que le jeune prince, qui venait de célébrer^ dans une église de Vienne, les fêtes de TÉpiphanie, rouvrait les temples, immoMt des victimes et se déclarait ouvertement païen. Cette sorte de coup de théâtre causa partout une émotion qu'il est facile de comprendre. C'était un spectacle rare que de voir le paganisme faire des conquêtes. On restait pi^en par indifférence et par habi- tude, mais on ne le devenait plus. L'ancien culte gardait des par- tisans parmi ces conservateurs obstinés qui ne veulent pas renon- cer aux traditions antiques ; il n'en gagnait guère de nouveaux. On fut donc très surpris qu'un homme qui avait reçu le baptême, et dont le père était un chrétien fervent, revint ainsi avec fracas à l'ancienne religion, et ce qui ajoutait à la surprise, c'est que cet homme était un prince, le propre neveu de celui qui avait placé le christianisme sur le trône des Césars. — Quelle était donc la cause de ce changement inattendu ; et pouvons-nous, à la distance où nous sommes, nous rendre compte de raisons qui déterminèrent, en cette circonstance, la conduite de Julien?
Comme il fit précisément cet éclat au moment où il allait com- battre Constance et où il marchait à la conquête de l'empire, la première pensée qui vienne à l'esprit, c'est qu'il avait quelque intérêt à le faire et qu'il voulait attirer à lui ce qui restait de païens. Beaucoup d'historiens pensent que Constantin n*avait pas d'autre motif, quani il se fit chrétien, que de se mettre à la tête d'un parti puissant qui l'aidât à vaincre Maxence, et Libanius nous dit en pro- pres termes « qu'il ne changea de Dieu que parce qu'il espérait en tirer quelque profit. » Je ne crois pas qu'on puisse le dire de Julien. Il me semble qu'un prétendant à l'empire courait alors beaucoup plus de risques en soulevant les chrétiens contre lui qu'il ne trou- vait d'avantage à gagner la faveur de leurs adversaires. Les pwens sans doute étaient encore fort nombreux; mais ils avaient montré, depuis Constantin, qu'ils étaient résignés à tout et peu disposés à des résistances vigoureuses. La jeunesse, Tardeur, l'énergie, l'es- poir du succès, l'assurance de l'avenir, toutes ces forces qui pous- sent aux grandes entreprises et les font réussir, n'étaient plus de leur côté. Ils se sentaient blessés au cœur, et leurs prêtres eux- mêmes, si l'on en croit Eunape, annonçaient que les temples allaient disparaître, a que les sanctuaires les plus vénérables seraient bien- tôt changés en un amas domines que rongerait le ténébreux oubli, tyran fantastique et odieux, auquel sont soumises les plus belles choses de la terre (1). » Il n'y avait donc pas à compter sur un
(1) Je citerai, en général, les YUs des philosophes et des sophistes, d'Eanape, d'après la traduction qn'en a donnée H. Stéphane de RonyiHe (Paris, RoaqaettB^r^^^
J
f.'BlIPfiBfiC7R JULIEN. 75
culte qui s'atyanckniDsH lai-même, qiri prédisait et acceptait sa tfin prochaïDe, et ce n'était guère la peine de se ménager l'appui de gens courbés sons les outrages dont on les accablait depuis cin- quante ans et qui les supportaient sans réYokCé La seule politiqtie adroite pour combattre Gonstasice, qui avait fatigué tous les partis de tracasseries inutiles, c'était d'annoncer une large tolérance dont personne ne serait exclu. Les païens, accoutumés à voir un chré- tien sur le trône, ne songeaient plus à reconquérir l'empire; ils ne demandaient que la permission d'adorer leurs dieux en liberté, et en leur accordant ce droit on était certain de les satisfaire. Au ^x>n- traire, les chrétiens, qui se croyaient sûrs d'une victoire définitive, ne pouvaient supporter sans un mécompte amer et une violente colère de retomber sous le joug d'un prince païen. Ce n'était donc pas un bon calcul pour Julien d'étaler comme il le fit sa nouvelle croyance, et Ton peut assurer qu'il avait beaucoup à y perdre et rien à y ga^er. Mais il n'agissait pas par calcul; c'était la convic- tion seule, une conviction profonde et passionnée, qui le poussait à déserter la religion de sa famille, et l'ardeur même de sa foi nous est un garant de sa sincérité. S'il est vrai que sa conversion n'ait pas été le résultat de vues ambitieuses ou de nécessités politiques, comme celle de Henri IV, il ne suffit pas, pour savoir comment elle se fit et les causes qui l'ont amenée, d'étudier les événements dont l'empire fut alors le théâtre. Il faut pénétrer dans la conscience du jeune prince et tâcher d'y découvrir les crises qu'elle a traversées pour passer d'une croyance à l'autre. Ce sont des secrets qu'un homme emporte le plus souvent avec lui et qu'après des siècles il est presque impossible de bien savoir. Ici pourtant nous sommes plus heureux qu'à l'ordinaire; si nous ne connaissons pas tout à fait cette histoire intime et cachée, grâce au témoignage des amis de Julien, et surtout aux confidences qu'il laisse quelquefois échap- per dans ses ouvrages, nous pouvons en deviner quelqne chose (t). Ammien Uarcellin, qui l'a bien connu, nous dit que, dès ses pre- mières années, il se^sentit attiré vers le culte des dieux (2). Nous
(1) Pour les oavrages de Julien, Je renvoie aa texte qae vient d'en publier M. Hert • lein. Je me sera d'ordinaire de la traduction qu'en a pabliéo M. Talbot.
(2) U est vrai que libanius semble dire le contraire. Dans un de ses discours à Julien, il loi rappelle le temps de son arrivée à Nicomédie, et comment il y trouva quelques païens obstinés qui pratiquaient en secret l'art divinatoire. « C'est alors, lui dit-U, que, gagné par les oracles, vous avez renoncé à votre haine violente contre les dieux. 9 n détestait donc les dieux avant de venir à Nicomédie. Je remarque pour^ tant qu'à cette m6me époque on Ini faisait solennellement promettre de ne pas voir Ubanius, ce qui prouve qu'on trouvait sa foi mal afTerraie et qu'on craignait que la parole d'un rhéteur habile ne pût l'ébranler. Saint Grégoire de Naziaoze rapporte que, pendant sa Jeunesse, dans ses discussions avec son frère, qui était ^ un grand dévot, Julien prenait toujours le parti des païens. C'était, prétendait-il, pour s'exercer à phider
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savons que le spectacle de la nature et surtout la contemplation du ciel lui a toujours causé les plus vives émotions. C'est de là peut- être que lui vint cette sympathie secrète pour la religion qui a le mieux compris la nature et qui en adore les phénomènes et les forces divinisées, r Dès mon enfance, nous dit-il, je fus pris d'un amour violent pour les rayons de l'astre divin. Tout jeune, j'éle- vais mon esprit vers la lumière éthérée; et non-seulement je dési- rais fixer sur elle mes regards pendant le jour, mais la nuit même, par un ciel serein et pur, je quittais tout pour aller admirer les beautés célestes; absorbé dans cette contemplation, je n'écoutais pas ceux qui me parlaient et je perdais conscience de moi-même. » On reconnaît, à ces paroles émues, celui qui plus tard devait s'appeler lui-même « le serviteur du Roi-Soleil. » Je ne doute pas que ces premiers germes n'aient été cultivés en lui de bonne heure par quelqu'un de ceux qui l'approchaient. Parmi les gens qui vivaient alors dans la domesticité des grandes familles chrétiennes, il devait s'en trouver plus d'un qui, sans qu'on le sût, était resté païen et qui essayait de faire naître le regret de l'ancienne religion dans les cœurs qu'il voyait mal disposés pour la nouvelle. On a beau- coup remarqué la tendresse avec laquelle Julien parle de Mardo- nius, son premier maître : c'était un eunuque qui, après avoir élevé sa mère, fut mis près de lui dès son enfance et qui lui apprit à comprendre et à aimer les poètes grecs. Il est probable qu'en lui faisant lire F Iliade et V Odyssée^ il lui donna le goût des fictions charmantes dont ces beaux poèmes sont remplis et des dieux qui en sont les héros ordinaires. Sa jeune imagination s'habitua dès lors à les fréquenter, et ils devinrent les premiers compagnons, les plus chers confidens de son enfance solitaire et persécutée.
Quand il eut grandi et (ju'on lui laissa suivre les cours des pro- fesseurs en renom, il trouva partout autour de lui un préjugé puis- sant que partageaient ses maîtres et ses camarades , et auquel il ne pouvait pas échapper : c'était, chez tous les élèves des sophistes, une sorte d'enivrement pour la gloire de leur pays, un sentiment profond de la supériorité de la race hellénique, qui se manifestait par le mépris de toutes les autres. Rome a vaincu la Grèce, mais elle n'a jamais pu la dominer. Comme elle lui était inférieure par l'esprit, elle n'est pas parvenue à lui imposer sa civilisation et sa langue. Il y a toujours eu, dans ce vaste empire soumis au même
les causes difficiles. En réalité, répond saint Grégoire, il cherchait déjà des armes contre la vérité. Je suis donc tenté de croire que Libanias, suivant ses habitudes de rbètear, a ici forcé les expressions, et qne, fier de la conquête de cette jenneàme,ll a voulu rendre la victoire du paganisme plus difficile pour la rendre plus belle. Il est probable qa^Ammien Marcellin a raison et que, bien avant le voyage à Nicomédie, Julien n'était qu'un chrétien assez tiède.
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L'£MP£R£UR JUUEN. 77
maître et gouverné par la même administration , deux mondes sépa- rés qui vivaient d'une vie distincte. Jusqu'à la fin de la république, la résistance de l'Orient à l'esprit romain fut humble et discrète; mais, depuis Auguste, on le voit s'enhardir et profiter peu à peu des complaisances et des égards que l'autorité témoigne pour les provinces. Vers l'époque des Ântonins , la Grèce avait tout à fait repris sa confiance en elle-même et elle osait parler légèrement de ses vainqueurs. C'est surtout dans le Nigrinus de Lucien que se montre cette attitude nouvelle ; Rome y est fort maltraitée, c'est le pays de la flatterie et de la servitude, c'est le rendez-vous de tous les vices, c'est le séjour qui convient à ceux qui n'ont jamais goûté l'indépendance, qui ne connaissent pas la franchise, dont le cœur est rempli d'imposture, de fourberies et de mensonges. Long- temps les Romains ont dit « un Grec » pour désigner un débauché; chez Lucien et ses successeurs, a un Grec » signifie un honnête homme, et quand Libanius veut complimenter quelqu'un de sa générosité, de sa sagesse, de sa vertu, il lui dit « qu'il se conduit comme un Grec. » Les rôles dès lors sont changés : c'est Rome qui caresse et qui flatte, c'est la Grèce qui prend des airs arrogans. Tandis que les Orientaux ignorent en général le latin, les Romains se piquent de parler et d'écrire la langue d'Homère et de Démo- sthène. A partir d'Hadrien, les empereurs se font à demi Grecs; ils le deviennent tout à fait avec Constantin. Pendant plus de cinquante ans, le centre de l'empire est placé sur le Bosphore et Constan- tinople domine Rome. A ce moment, qui nous parait triste et sombre, l'activité littéraire de la Gièce semble se réveiller; elle reprend cette force de propagande et de conquête qui a fait sa gloire sous Alexandre et attire de plus en plus à elle l'extrême Orient. Elle achève de civiliser la Batanée, l'Auranite, la Nabatène, qui plus tard sont redevenues des déserts. Depuis longtemps, l'Egypte lui envoie des orateurs et des poètes. Les Arabes se pressent dans ses écoles, ils viennent apprendre la jurisprudence à Beryte et l'élo- quence à Antioche. La Perse elle-même est entamée, et Eunape nous raconte tout au long que le terrible Sapor reçut un jour, avec une admiration profonde, l'ambassade d'un sophiste et se laissa char- mer par ses beaux discours. 11 faut avouer, que ce spectacle était fait pour causer quelque illusion aux Grecs et qu'ils avaient alors beaucoup de raisons d'être fiers de leur pays.
Cette fierté, personne*peut-être ne l'a plus éprouvée que Julien. Libanius lui disait dans une de ses harangues solennelles : « Son- gez que vous êtes Grec et que vous commandez à des Grecs; » il n'avait pas besoin qu'on l'enfu souvenir. On peut dire que cette idée n'a jamais quitté son esprit et qu'elle a été la règle de toutes ses actions. Rien n'est plus frappant, quand on lit ses œuvres, que
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de voir combien l'Occident tient peu de place dans ses préoccupa- tions. Borne, quoiqu'il en parle toujours avec respect» n'est pas véritablement sa patrie. 11 ne Ta jamais visitée et n'en exprime nulle part le regret. Âmmien Harcellin nous dit « qu'il ne parlait le latin que d'une manière suffisante, » tandis qu'en grec il est un des meilleurs écrivains de son temps. La littérature latine semble ne pas exister pour lui. 11 n'a jamais prononcé le nom de Gicéron ou de Virgile; on dirait qu'il ne les connaissait pas. Au contraire, il est familier avec Platon et cite Homère presque à chaque page. 11 u'a aucun souci de respecter les vieux préjugés des Romains et soutient sans hésiter « que si Alexandre avait eu Rome à combattre, il lui aurait bien tenu tète. ». Mais quand il dit : « Nous autres Grecs )> ou qu'il parle de a son Athènes bien-aimée, » on sent qu'il se redresse avec orgueil dans sa petite taille. De ce passé glorieux de la Grèce, il ne veut rien laisser perdre; tous les souvenirs lui en sont chers, sa religion surtout, qui tient tant de place dans son his- toire et qui a inspiré ses plus grands écrivains. 11 s'y attache d'abord, et avant tout examen, par fierté nationale. Quand il veut montrer qu'elle doit être supérieure à celle des chrétiens, il lui parait suffi- sant de rappeler que c'est la religion de la Grèce, et que l'autre est sortie d'un canton obscur de la Palestine; pour indiquer par un seul mot cette différence d'origine qui les sépare et qui les juge, il affecte, dans toute sa polémique, d'appeler les chrétiens a des galiléens , » tandis qu'il donne toujours à l'ancien culte le nom « d'hellénisme. »
L'hellénisme, nom glorieux entre tous, que Julien dut être heu- reux d'inventer et sur lequel il comptait sans doute, comme sur un talisman, pour assurer le succès de son œuvre I Je crois pourtant qu'il y avait quelque péril à s'en servir. Ce nom désignait la reli- gion du plus illustre de tous les peuples, mais c'était celle d'un seul pays. Julien montrait en s'en sei*vant qu'il n'entendait pas sor- tir du cercle étroit des religions locales; il laissait aux chrétiens l'avantage de ce Dieu unique et universel qui veille sur toutes les nations sans distinction et sans préférence, qui reconstitue au milieu de la division et de l'éparpillement des peuples la notion de l'humanité; il courait surtout le risque de désintéresser de ses réformes religieuses tous ceux qui n'avaient pas le bonheur d'être Grecs. On le vit bien à l'indifférence singulière avec laquelle l'Oc- cident accueillit la tentative de Julien. 11 y avait encore beaucoup de païens en Italie; le sénat de Rome surtout passait pour une'des citadelles de l'ancien culte. Il ne parait pas pourtant qu'il ait donné aucun encouragement à l'empereur et qu'il se soit associé à son (Dtreprise. Les villes italiennes, quoique païennes en partie, sem- blent assister froidement à ce dtiiiier tMlori du paganisme. L'his-
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l'empebbur joubn. 70
toire De dit pas que chez elles il ait soulevé ces passions et amené ces luttes* qui ensanglantërent l'Asie. N'est-il pas probable qu'elles ont pensé que la réforme de Julien conœmait surtout l'Orient et ne les touchait guère? C'est ainsi que ce grand nom d'hellénisme, dont il ét^t si fier, ne l'a pas autant servi qu'il le croyait. II le regardait comme une force invincible qui devait lui donner la vic- toire; peut-être a-t-il été un des motifs de sa défaite.
Ce préjugé d'oi^eil national régnait surtout dans les écoles, et c'étaient les écoles mêmes qui lui avaient donné l'occasion de naître. Les Grecs étaient très fiers de l'enseignement qu'y recevait la jeunesse; ils lui attribuaient leur supériorité sur le reste du monde : aussi éprouvaient-ils une très grande reconnaissance et une très vive admiration pour les maîtres qui apprenaient à leurs enfans cet art de bien parler qui semblait l'art grec par excel- lence. Nous sommes sévères aujourd'hui pour ces exercices d'é- cole, et il ne nous semble pas qu'il y eût tant de gloire à y réussir. Peut-être serions-nous moins prompts à les mépriser, si nous songions qu'ils ont été le dernier éclat d'une civilisation bril- lante et qu'ils ont donné à un grand peuple ses dernières joies litté- raires. Libanius soutient que c'est par la rhétorique seule que la Grèce se distingue des autres nations. « Si le talent de la parole se perdait diez nous, disait-il, nous deviendrions semblables aux bar- bares. » Julien va plus loin encore; il attribue aux leçons des maî- tres de rhétorique et de philosophie, à la lecture des grands écri- vains de la Grèce, des effets merveilleux sur l'âme, et affirme « que ces études sont indispensables pour donner le courage, la sagesse, la vertu, n II dit aux chrétiens avec une imperturbable assurance : « Si les jeunes gens que vous appliquez à la lecture de vos livres sacrés arrivés à l'âge d'homme valent mieux que des esclaves, je consens à passer pour un maniaque et un insensé, tandis que chez nous, avec notre enseignement, tout homme, à moins d'avoir une nature entièrement mauvaise, devient nécessairement meilleur. » Ce qui est plus surprenant, c'est qu'au fond les chrétiens pensaient comme lui, et nous verrons plus tard qu'ils n'imaginaient pas qu'on pût se passer de l'éducation qui se donnait dans les écoles.
Cependant cette éducation était restée toute païenne, et c'est dans les écoles, par l'influence des maîtres, qui presque tous pratiquaient encore l'ancien culte, que s'est achevée la conversion de Julien. Ces maîtres, nous leur donnons à tous le même nom, celui de sophistes : c'est ainsi qu'on appelle ordinairement Libanius etThémistius, aussi bien qu'iEdésius, Chrysanthe, Maxime d'Éphèse, et il est certain que, quelle que soit la matière qu'ils enseignent, au premier abord ils ne paraissent guère différer les uns des autres : tous cultivent la rhétorique et se piquent d'être de beaux parleurs. Eunape, à pro-
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SO AEYUE DES DEUX MONDES.
pos d'un philosophe célèbre, nous dit que <c sa parole exerçait une séduction yoisine de la magie, que la douceur, la suavité, florissaient dans ses discours, qu'elles se répandaient avec tant de grâce que ceux qui écoutaient sa voix, s'abandonnant eux-mêmes comme s'ils eussent goûté la fleur du lotus, restaient suspendus à ses lèvres. » Mais si ce souci de l'éloquence, qui leur est commun, et le goût qu'ils ont tous d'en donner des représentations publiques, où leurs disciples et leurs amis sont appelés à les applaudir, peut les faire confondre, en regardant de plus près, on aperçoit entre eux des diiïérences importantes : il y a ceux qui ne sortent pas de l'ensei- gnement de la rhétorique proprement dite, et ceux qui y joignent l'étude de la philosophie. Ce qui est surtout curieux, c'est que, païens les uns et les autres, ils ne le sont pas tout à fait de la même façon. Libanius peut être regardé comme le meilleur représentant du premier groupe. C'est assurément un païen convaincu, qui fré- quente les temples, qui fait des sacrifices, qui consulte Esculape sur ses maladies et se recommande aux prières des hiérophantes. 11 gémit doucement quand le culte qu'il préfère est persécuté, et, quoi- que de sa nature il soit timide et soumis, il a Taudaced'en prendre la défense. Lorsque ce culte triomphe avec Julien, sa joie éclate et déborde. « Nous voilà, dit-il, vraiment rendus à la vie; un souffle do bonheur court par toute la terre, maintenant qu'un Dieu véri- table, sous l'apparence d'un homme, gouverne le monde, que les feux se rallument sur les autels, que l'air est purifié par la fumée des sacrifices I » Mais cette religion qu'il aime, qu'il célèbre, qu'il est si heureux de voir renaître, c'est l'ancienne, c'est la religion calme, sage, officielle dont les cités grecques se sont contentées pendant tant de siècles; il la conserve pieusement en souvenir du passé et n'éprouve pas le besoin d'y rien changer. Les philosophes au contraire y ajoutent beaucoup de nouveautés. Porphyre et Jam- blique faisaient des miracles; leurs disciples sont des iHuminés, qui ne se contentent plus de prier les dieux en employant les for- mules verbeuses des anciens rituels et qui veulent communiquer directement avec eux par l'extase. On raconte d'eux des prodiges étranges. « On dit que, quand ils prient, ils semblent s'élever du sol à plus de dix coudées, et que leurs corps, comme leurs vote- mens, prennent une éclatante couleur d'or. » Ils invoquent fami- lièrement les démons et les génies et les forcent à leur appa- raître. Ils pratiquent surtout la divination sous toutes ses formes, et c'est la principale raison de leur succès, car jamais on n'a sou- haité plus passionnément de lire dans l'avenir. Malgré les défenses terribles de la loi, tout le monde veut connaître sa destinée ; les supplices dont on punit les devins et ceux qui les consultent ne font qu'en accroître le nombre. Voilà ce qui attire dans les écoles de
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ces sophistes, qui sont à la fois des philosophes, des "magiciens et des prophètes, toutes les imaginations malades, avides d'inconnu, éprises de divin, comme il s'en trouve tant dans les grandes crises religieuses. Ceux qui s'y pressent ne sont pas des disciples ordi- naires, qui viennent écouter avec recueillement les leçons d'un mattre; ce sont des dévots, des fanatiques dont il faut satisfaire à tout prix les ardeurs emportées. Eunape raconte qu'un de ces sages s'étant un jour enfui dans une solitude, a ses élfeves le sui- virent à la piste et, hurlant comme des chiens devant sa porte, ils le menacèrent de le déchirer s'il persistait à garder sa science pour les montagnes, les arbres et les rochers. »
Julien a fréquenté successivement ces deux classes de sophistes. Ce furent les rhéteurs qui l'attirèrent d'abord. Quand on l'envoya étudier à Nicomédie, on lui fit promettre de ne pas suivre les cours de Libanius, dont l'enseignement semblait dangereux pour un chrétien. C'était précisément celui qu'il souhaitait le plus entendre, et il est probable que la défense qu'on lui faisait rendait encore son désir plus vif. Il tint pourtant sa promesse, mais s'il n'assistait pas de sa personne aux leçons du célèbre rhéteur, il envoyait des gens pour les recueillir et les lisait avec passioa, quand il était seul. Aussi Libanius se regardait-il comme un des maîtres de Julien, et il pouvait se rendre ce témoignage qu'il lui avait enseigné bien autre chose que l'art de parler : on ne peut guère douter que ses discours tout pleins de paganisme n'aient souvent réveillé, dans cette âme pieuse et ouverte aux impressions du passé, le souvenir et le regret de l'ancien culte. Libanius avait donc raison de lui dire plus tard : <f C'est la rhétorique qui vous a ramené au respect des dieux. » Mais la rhétorique ne pouvait pas longtemps lui suffire. Après avoir fré- quenté les rhéteurs, il souhaita connaître les philosophes « et s'ei^i- vrer auprès d'eux à satiété de toute sagesse et de toute science. * Eunape raconte qu'il s'adressa d'abord au vieil iEdésius, le chef de l'école. Mais iEdésius, que l'âge rendait prudent, craignit de se compromettre en lui révélant des connaissances suspectes et le renvoya à ses disciples. Julien, que tous ces retards ne faisaient qu'enflammer davantage, alla chercher jusqu'à Éphèse le plus cé- lèbre d'entre eux, Maxime, et se mit sous sa direction. C'est de lui qu'il apprit toute la doctrine secrète des néo-platoniciens, l'art de connaître l'avenir et de se rapprocher des dieux par la prière et l'extase. Quand Maxime le vit sous le charme, pour achever de le conquérir, il adressa « l'enfant chéri de la philosophie, » comme on l'appelait, à l'hiérophante d'Eleusis, qui l'initia à ses mystères. — Ce fut comme le baptême de nouveau converti.
Voilà ce que nous savons de la manière dont s'est accomplie la
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conversion de Julien. Ce ne fut pas un de ces coups subits qui^ en un moment, changent un homme; elle se fit lentement, peu à peu, et nous pouvons rétablir presque tous les degrés par lesquels il est revenu à l'ancienne religion.. On nous dît, et nous n'avons pas de peine à le croire, qu'il a toujours eu pour elle, au fond du cœur, une préférence instinctive; son orgueil de Grec le disposait à croire que les dieux que la Grèce avait si longtemps servis étaient les véri- tables. Il fut encore rapproché d'eux par l'éducation qu'il reçut dans les écoles, l'étude de la rhétorique, la lecture des livres où ils tenaient tant de place ; mais tout le monde s'accorde à recon- naître que ce furent les leçons des philosophes qui achevèrent de le décider. On doit en conclure que leur enseignement répondait à quelque besoin de son âme que le christianisme n'avait pas pu contenter. Cet enseignement, nous l'avons vu, ne se composait pas seulement d'une métaphysique hardie, d'un mélange de raisonne- mens subtils et de rêveries audacieuses qui donnent le vertige à l'esprit; il prétendait fournir le moyen de communiquer avec la divinité, d'aller vers elle ou de l'attirer à soi, d'entendre sa voix dans les songes ou dans les oracles, et de savoir d'elle-même sa nature et ses desseins. Voilà ce que Julien ne trouvait pas au même degré dans la religion des chrétiens. Quelque part qu'elle ait voulu faire aux surexcitations de la dévotion, il y a toujours eu des âmes à qui son dogmatisme a paru froid et qui n'ont pas pu se passer du charme des révélations et des extases. De là sont nées ces sectes mystiques que l'église a tantôt tolérées avec méfiance, tantôt re- poussées sévèrement de son sein. C'est le même besoin qui a jeté Julien dans les bras de Maxime d'Éphèse et de ses amis. On se trompe souvent sur les motifs de sa conversion; on la regarde comme une sorte de révolte du bon sens contre les excès de la supersti- tion ; c'est une profonde erreur : il y avait certainement plus de croyances et de pratiques superstitieuses dans la doctrine qu'il adoptait que dans celle qu'il a quittée, et, s'il a changé de foi, ce n'est pas en haine du surnaturel, c'est qu'au contraire il ne trou- vait pas assez de surnaturel à son gré dans le christianisme.
II.
Julien a dit quelque part « qu'il a été chrétien jusqu'à vingt ans. » On a vu qu'il ne faut pas prendre ces mots