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ALBERT THIBAUDET TRENTE ANS DE VIE FRANÇAISE

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

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PARIS Librairie Gallimarci

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43, rue de Beaune (vu**)

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

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ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

ŒUVRES DE ALBERT THIBAUDET

TRENTE ANS DE VIE FRANÇAISE 4 VOLUMES

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS .. .. .. .. I

LA VIE DE MAURIŒ BARILS II

LE BERGSONISME III

UNE GÉNÉRATION IV

ALBERT THIBAUDET

TRENTE ANS DE VIE FRANÇAISE \/o\.\

LES IDEES DE CHARLES MAURRAS

ht*itiè*nc étUMon

PARIS

Librairie Gallimard EDITIONS DK LA. NOUVELLE REVUE PRANÇAISK

43, rue de Beaune (vu*)

IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE, APRES IMPOSITIONS SPECIALES, CENT VINGT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGE PUR FIL LAFUMA DE VOIRON, AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT HUIT HORS COMMERCE, MARQUES DE A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉ- ROTÉS DE I A C, DOUZE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE CI A CXII, ET NEUF CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES IN-HUIT GRAND jÉSUS, SUR PAPIER VÉLIN

pur fil lafuma de voiron, dont dix exemplaires- hors commerce marqués de a a j, huit cents exemplaires réservés aux amis de l'Édition originale, numérotés de 1 a 800, trente exemplaires

d'auteur hors commerce, numérotés de 801 A 830, ET CENT DIX EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 831 A 940, CE TIRAGE CONSTITUANT PRO- PREMENT ET AUTHENTIQUEMENT l'ÉDITION ORIGINALE.

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TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RESERVES POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLI- MARD, 1919,

AVERTISSEMENT POUR « TRENTE ANS DE PENSÉE FRANÇAISE (1890-1920)»

Cet ouvrage en quatre parties, dont les trois premières et des mor- ceaux de la dernière sont écrites, étudiera les courants principaux qui ont donné son modelé à un ensemble de nature française : les trente ans qui vont environ de 1890 à 1920 et qui forment, pour des raisons qui seront mises en lumière dans la dernière partie, un mortalis œvi spatium aussi circonscrit et Taire dune génération aussi définie que la continuité indivisible du temps le rend possible.

Les trois premiers volumes traiteront des trois influences capitales, des trois idées les plus vivantes qui aient agi sur ces trente années. Cela ne signifie pas nécessairement qu'il s'agisse des trois plus grands écrivains d'aujourd'hui, ni que dans cinquante ans ces trois Pyramides et non pas d'autres marqueront notre temps sur l'horizon de nos successeurs. L'influence de Lamennais fut par exemple aussi grande sur son temps que celle de M. Maurras, celle de Michelet dépassa sans doute celle de M. Barrés, et vers 1890 les jeunes gens demandaient à Guyau le sentiment raisonné de la vie que propose aujourd'hui la philosophie bergsonienne. Aujourd'hui ces noms n'apparaissent plus dans les mêmes perspectives. Mais d'autre part sur la génération 1870-1890 les deux pylônes Taine et Renan subsistent à peu près. Il n'est donc pas défendu de chercher, même dans cet ordre, à fournir quelques pressentiments vraisemblables.

La dernière partie reprendra la question d'un point de vue critique et avec une mise en place dans la durée que ne comportaient pas les trois monographies. Elle étudiera les autres influences, les autres courants qui se sont mêlés aux trois premiers. Elle s'attachera à concevoir sous l'aspect d'une unité vivante ce morceau compact, bien ordonné par un destin artiste, composé comme un paysage, de

AVERTISSEMENT

trente années se concentrèrent, de foyers divers, sur les grandes idées françaises, sur les thèmes originels ou les Mères d'une nation, tant de puissantes et vivantes clartés.

Les trois quarts de Touvrage ont été rédigés en campagne, de 1915 à 1918, dans les loisirs que m*ont laissés la vie de tranchées, les occupa- tions inattendues et variées du territorial au front, et, la dernière année, un coin de table sédentaire. Ecrits en guerre, il était naturel qu'ils respirassent la paix. Des puissances pélasgiques, rudes, bien- veillantes en somme, m'ont paru sculpter, aménager un rocher de l'Acropole les deux divinités intérieures, la Minerve et le Neptune qui se disputent au sein d'un peuple, fussent acceptées dans leur lutte, héroïsées dans leur attitude guerrière, sollicitées Tune et l'autre pour des bienfaits parallèles, une aire lumineuse l'esprit ne se sentît pas permis de haïr ceux-ci, d'exclure ceux-là, de découper dans une continuité nationale ces morceaux arbitraires et durs qui servent de projectiles dans la bataille des idées. Des trois figures qui sont étudiées dans les trois premiers volumes, la dernière seule vit dans l'atmo" sphère pure de la pensée ; les deux autres habitent dans cet air un peu inférieur sujet aux éclats, aux disputes, aux tempêtes, que les anciens avaient, au-dessous de Jupiter, personnifié en Junon, divinité de tem- pérament parfois injurieux, mais, ne l'oublions pas, gardienne du foyer et des saintes lois de la cité. Quels que soient ces conflits célestes entre l'éther et la région des orages, observons que nous avons peut-être un ménage véritable et un groupe harmonieux disposé dans le cercle d'une seule idée, celle de la continuité : continuité française serrée par M. Maurras autour de la personne vivante du roi ; continuité d'un développement humain, décrite authentiquement par M. Barres en une grande courbe, d'une profondeur à un sommet, d'une racine à des branches, d'un individu volontaire à une discipline nationale ; conti- nuité du monde intérieur et de l'univers, épousés de leur coeur vivant par la pensée bergsonienne, identifiés avec un nouvel absolu, celui de la durée. La continuité que nous trouverons dans ces trente années de vie, d'intelligence et de réflexion françaises, elle apparaîtra par un certain côté comme le reflet même et la conséquence de l'idée de continuité dont ces trois {pensées et d'autres encore s'efforcent de reconnaître la source, de peser la vérité et les services.

Si on accepte et si on énonce le terme d*Idée dans sa plénitude vivante, n reconnaîtra facilement qaune tête classique chez nous vit de trois dées : trois Idées qui se répondent et s accordent comme les Parques du Parthenon, les Grâces de Raphaël ou les Nymphes de Jean Goujon, Uune est de Grèce, une autre de Rome, et la dernière de France, Quon vive de se conformer à elles ou de lutter contre elles, de les aimer ou de les haïr, des trois manières on entre également comme le grain voltigeant de poussière dans leur faisceau de rayons lumineux. Et cest un grand bienfait que de les sentir et de les savoir toutes trois agiles, éclatantes, perdurahles, présences intelligentes de nos demeures, tantôt habillant de leur chair ou de leur marbre nos abstractions, et tantôt conduisant à la courbe simple du général, comme Veau à V amphore, comme V amphore à la tête calme 4ui la supporte, le multiple et F insaisissable

Ceux qui vivent avec conscience sur un tel plan savent gré à M. Mourras iavoir établi, après d* autres, en union avec le plus pur génie de notre Occident, une pensée à triple visage au milieu de cette aire solide, d* avoir apporté à Vépiphanie jamais terminée du génie classique à la fois un sang vivant et des formules idéales, d'avoir posé sous une nouvelle figure les problèmes étemels dont on ne se lasse pas plus que du pain, de la lumière et des fleurs. Je ne parlerai de lui que pour parler d'elles. Peut- être y a-t-il autant de plaisir à les voir du dehors enchaîner dans une belle nature et dans un rayonnement public leur chœur plastique quà écouter en soi-même leur source filtrer et leur musqué s établir.

Un philosophe écossais cité par Stuart Mill, rêvant sur la contingence des mathématiques et sur les origines empiriques de leurs notions, suppose comme possible quen un autre monde, lorsque deux quantités s'ajoutent, leur addition même réalise une nouvelle quantité qui se joindrait à elles pour former leur somme, comme le pli dans certains jeux de cartes : pour ce monde, dit-il, un et un feraient trois. Vidée grecque. Vidée romaine. Vidée française, lorsque nom réalisons ou lorsque la nature et Vhistoire

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PRÉFACE

l ont réalisé leur sommes cette somme a pris visage et a porté un nom. Et leur somme, cest peu dire : leur amitié à toutes trois s appelle la Provence.

\ Lamartine, qui trouvait déjà un visage grec aux collines pierreuses et vineuses de son Maçonnais, voyait dans Mireille lorsquil la baptisa en son Jourdain oratoire une île helléniqucy une Delos flottante venue, une belle nuit, toute vivante et tiède, s annexer à la terre du Midi. La Provence allonge le pont romain de pierre dorée qui mena vers les terres du Nord les grands passages de la civilisation latine. Elle développe pareillement ce qui conduit la France à sa Méditerranée maternelle. Elle associe les trois métaux dans son métal corinthien. Un miroir bienveillant, saisissant des trois idées un portrait composite, en construit pour Vunir à elles une idée provençale.^

Lumière de VAttique, qui se mêle à la rosée pour former à la cigale sa nourriture éthérée, air de Provence qui instille à Vâme des Alpilles aromatiques la salinité de la mer, pierre de Rome qui laisse dans

; tous ses pores s'accomplir le mélange de la double durée, substance terrestre et clarté d'en haut, terre de France dont chaque courbe décèle comme un beau corps un mystère d'amour et deux puissances ennemies hier, équilibrées aujourd'hui, toutes quatre se sont fondues déjà et se fondront encore pour susciter sur l'élite humaine des visages intelligents ou passionnés. L'un de ces visages les révèle aujourd'hui non dans une cour d'amour ou sous les platanes de la pensée pure, mais sur la place publique. Dans une poussière intermittente de bataille, elles demeurent reconnaissables. Poussière qu'il appartient à l'âme, comme à la rosée de la nuit, de faire tomber un moment pour que se discernent les Idées dans la flexibilité de leur ligne immobile ou leur scintillement d'étoiles fixes.

LIVRE I

LUMIÈRE D'ATTIQUE

SUR L'ACROPOLE

Même n'en usant qu'à titre d'hypothèse commode, la critique trouve une aide dans l'habitude de se référer aux idées-mères, aux natures simples qui, parmi la ruine dont elles ne subissent point l'atteinte, durent sur l'Acropole, Quand M. Maurras fit là-haut son voyage, une petite fille, nous raconte-t-il, au premier jour lui montra d'un doigt tendu son chemin. Et, dans son œuvre, Anthinea nous conseille, pour la situer et pour le situer lui-même, par un geste pareil vers la même direction. Ce sont des idées athéniennes qui nous donnent dès l'abord sa formule spirituelle, et suscitent le Chien cons- tellation céleste au-dessus du chien de garde, animal aboyant.

« La femme, dit l'auteur du Romantisme féminin^ a découvert, dès les origines, l'esthétique du Caractère à laquelle fut opposée plus tard cette esthétique de l'Harmonie, que les Grecs inventèrent et portèrent à la perfection, parce que l'intelligence mâle dominait parmi eux. Les Grecs firent du sens général et national du beau le principe de toute leur civilisation que Rome et Paris prolongèrent. Les autres peuples, d'Orient ou d'Occident, c'est-à-dire tous les barbares, se sont tenus au principe du Caractère, tel que le sentiment féminin l'avait révélé ^. »

De ces termes d'harmonie et de caractère retenons ici l'idée d'une opposition. Opposition entre une sensibilité et une intelligence, entre un tourbillon passionnel et un ordre de pensée, qui donnent à la nature littéraire de M. Maurras son rythme et son ton. De M. Maurras et de bien d'autres, chez qui les éléments d'abord en lutte sont les mêmes. Des Amants de Venise^ tragédie qu'il a transposée dans une histoire extérieure, mais dont il s'est déclaré le théâtre et le sujet, à l'idée catholique et positiviste de l'ordre qui se rencontre dans la Politique Religieuse, on distingue facilement le sens de la courbe. Et plus anciennement le Chemin de Paradis... Les créateurs de l'Acropole voyaient en cette confrontation d'un ordre masculin et d*uj> ordre

1. U Avenir de llntelligerKe» p. 239.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

féminin, en leur conflit et en leur harmonie sous les apparences du Jorique et de l'ionique, la loi et le sens de la beauté qu'ils installèrent sur leur rocher. Pour qu'elle fût vivante et pour qu'elle engendrât, ils lui donnèrent une nature sexuée. Ici comme dans la vie sociale, l'élément primitif fut non l'individu, mais le couple. Celui qui cons- truit selon des règles athéniennes son Acropole intérieure y retrouve ou y reproduit les éléments dont se meubla le rocher de Cecrops i le grand temple dorique, aire d'intelligence et de lumière au fronton duquel les premiers rayons du soleil suscitent toujours la naissance de Pallas ; le temple ionique, paré de toutes les élégances amoureuses, qui garde les anciennes racines et les vieux cultes, et de l'un à l'autre le regard des Cariatides ioniques qui pensent le Parthenon qu'elles contemplent, qui par la patience et le feu doux d'une intelligence en acte incorporent tout le dorique dans les lignes de leur attitude et dans les cannelures de leur robe. Cariatides placées pour que les Idées de lumière se réalisent comme des images de marbre et les images de marbre comme des personnes de chair.

II

LES DEUX ORDRES

« Rarement les idées m*apparaissent plus belles qu'en ce gracieux état naissant, à la minute elles se dégagent des choses, quand leurs membres subtils écartent ou soulèvent un voile d'écorce ou d'écaillé, et, dryade ou naïade, se laissent voir dans la vérité de leur mouvement. Alors leur signification ne prête pas au doute ; alors nulle équivoque, nulle confusion n'est commise. La généralité n'est pas encore séparée des idées ou des faits qui l'engendrent et l'éclaircissent ; les éléments qui l'ont créée lui prodiguent vie et lumière, commentaire et explica- tion. Elle n'a pas perdu ce poids, cette vigueur et ces contours solides qui ne peuvent tromper sur la nature des rapports qu'elle soutient avec le monde d'où elle sort \ »

1. Quand les Français ne s'aimaient pas, p. XXI.

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LES DEUJ( ORDRES

J'îmagîne que M. Maurras distinguerait le moment les idées lui apparaissent belles et le moment frappées d'une effigie royale il leur est permis de circuler comme vraies. Pourtant n'écrit-il pas dans Anthinea : « Aucune origine n'est belle. La beauté véritable est au terme des choses^ ? » C^ui qui verrait dans cette différence des termes une contradiction réelle connaîtrait mal ce qu'est le mouve- ; ment de la pensée, et que sa vie totale comme le fronton du Parthenon entre les chevaux du soleil et le char de la lune comporte bien des groupes sous des vêtements de différente lumière. M. Maurras a dit en doux mots les matins de la pensée, les heures de brume qu'ar- rête Corot. Mais lorsqu'il veut la concevoir réalisée dans son être, j c'est dans son midi, dans sa plénitude qu'il la figure. Les idées qu'il a mises en circulation sont claires, carrées, robustes et pleines d'être : elles se sont imposées à lui, comme à un scolastique, en raison de l'être qu'elles contenaient, qui les amenait à se produire et à produire : idée de l'ordre, idée du tout catholique, idée de la France, idée du roi, idées du goût classique, de la discipline romaine, de la tradition politique française : « En esthétique, en politique, j'ai connu la joie de saisir dans leur haute évidence, des idées-mères ; en philosophie pure, non ^. » S'il est pourtant permis d'accoucher l'idée philosophique que contient la vigoureuse pensée de M. Maurras, on a le droit d'y voir une philosophie des solides, de l'être concret, achevé et plastique, un réalisme, une philosophie de Méridional et de Latin qui porte tout accent sur le substantiel et le massif. « On pourrait, dit-il, définir la libre pensée philosophique ou théologique le désir de venger vague^^ ment, et tous ceux qui savent ce que c'est que penser savent aussi que c est la bonne façon de ne point penser. Un libre-penseur est un homme dont la pensée demande à vagabonder, à flotter. Sa haine du catholicisme s'explique par les mêmes causes et les mêmes raisons qui attachent ou inclient au catholicisme toutes les intelligences pré- cises, fussent-elles incroyantes : le catholicisme se dresse sur l'aire du vagabondage et du flottement intellectuel comme une haute et dure enceinte fortifiée. La philosophie catholique soumet les idées à un débat de filtration et d'épuration. Elle les serre et les enchaîne ce manière à former une connaissance aussi ferme que possible. Au contraire de la science, les prétendus libres-penseurs ne retiennent

1. /în'Amea, p. 218.

2. U Action Française et la Religion Catholique, p. 67.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS^

pas ce que cette science sait, ce qu'elle dit, ce qu'elle ensmgne de certain : la Science ce n'est pour eux qu'un point de départ d'hypo- thèses F^us ou moins gratuites, romanesques et poétiques ^, » Ce qu'il admire dans la théologie catholique, c'est Tobligation se trouve le raisonnement, si délié et si vigoureux soit-il, de dégager du précis et de construire du solide. Le royalisme, qui veut une personne, un intérêt- àe chair et d'os, d'esprit prévoyant et agissant derrière le concept absirait de l'Etat, le royalisme de M. Maurras est un réalisme. ReXyTes,

Tei^est l'ordre dorique, mâle, de M. Maurras, tel est son Parthenon, et le pavé de marbre qui porte sur sa blancheur le culte de VOdyssée homérique et Famour de cette Divine Comédie qu'écrivit un « docteur de l'Etre »./L'œuvre dernière qu'il^rêverait au delà des plus matérielles besognes politi<q|j*es, ce ser^t aussi peut-être quelque Paradiso fait de lumièi^, identifié à un de Monarchia sous une Idée du Pape et du Roi... Mais à côté de son orcke dorique est son ordre ionique, à côté de son-p€arthenon son Erecliteion. Erechteion YEtang de Serre place le vieil oliWer de Provence et d^thènes, le Roman-' ft'sme^emmm met les sinuosités du serpent chthonien. «Certes, un enchaînement logique de vérités bien dêSnies, mises à leur place céleste, déveloj^pe au regard un ordre harmonieux plus satisfaisant pour l'esprit, et le rêve de l'homme est sans conteste de pouvoir s'en composer un jour Fexacte et entière synthèse. Mais cela veut du temps et la vie est très courte. Notre faiblesse humaine souffre du feu supérieur qui l'éblouit, mais qui *l'égare. L'esprit est plus sensible à la douce lumière d'une raison demi-m^ée aux réalités naturelles qu'elle if^tttvresplendir en les traversant^. » Cet ordre dorique auquel après d^s^Mnëes de résistance il a fini par incorporer le sérieux et le poids romains, il éta^t son primat, mais il l'aime vu d'une nature humanisée, un peu féminisée, de la Tribune aux Cariatides. La grappe sous la. rosée du matin, un mouvement gracieux qui sans 'le savoir*^rpudiquement porte la raison comme une tige une fleur, Racine,-^I^nard...

« Rafy^elez-vous ces extraordinaires dessins de Léonard de Vinci, dans lesquels la courbe vivante, chef-d'œuvre d'un art souverain, effleure et 4ente par endroit la courbe régulière, mais tout autrement

1. La Politique Rdigieme, p. 32.

2. Quand les Français ne s aimaient pas, p. XXI.

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LES DEUX ORDRES

régulière, qui est propre aux dessins de géométrie. Les formes cir- conscrites sont déjà idées, et leur concret touche à labstrait, en sorte que nous nous demandons, avec un peu d'angoisse, si la vierge ou la nymphe ne vont pas éclater en un schématisme éternel. Auguste Comte éveille la même impression, mais en sens inverse : c'est la pensée méthodique, sévère et dure qui tend à la vie ; elle y aspire, elle en approche, comme approche de l'infini le plus ambitieux ou le plus agile des nombres, ou, du cercle, le plus emporté des myria- gones. Quelque chose manque toujours à ces deux efforts héroïques. Mais, pour tonifier la vertu, pour donner au courage l'aile de la Vic- toire, rien n'égale le spectacle d'un tel effort ^. »

Voilà des lignes qui pénètrent au foyer même de l'intelligence de Comte, et qui méritent que nous reconnaissions à celle d'où elles émanent un foyer pareil. Voilà les voix alternées que l'on retrouve, toujours reconnaissables, en toute belle pensée d'Occident, celles qui composaient dans les îles d'Ionie, sur les terres de Grande-Grèce et de Sicile, le chœur des anciens philosophes, celles auxquelles la tra- gédie et le dialogue apportèrent des musiques nouvelles, celles qu'après tant d'autres dans la spéculation, la plastique ou la musique Flaubert stylise par le dialogue du Sphinx et de la Chimère. Le mou- vement est l'espérance éternelle de l'ordre et l'ordre le schème étemel du mouvement. Comme l'Acropole d'Athènes, chaque intelligence complète se dédouble en deux styles et vit, se meut, s'éclaire sous ce régime du couple. Aucune de ses démarches ne la satisfait, même si elle le croit un instant et le proclame très haut. Ses lignes vivantes tendent à la géométrie des axiomes étemels, et le cristal géométrique de ses axiomes veut s'infléchir selon les courbes de la chair. L'analyse démêle ces deux motifs profonds, ces deux racines. Mais des racines, groupes de consonnes, ne se vocalisent pas, elles ne peuvent être par- lées, elles n'existent que virtuelles et groupent les sons de la voix vers des directions possibles. Ainsi les deux styles de l'humanité idéale ne se révèlent à nous que trempés l'un de l'autre, et, couple indissoluble, que consonants l'un avec l'autre ou vocalises l'un par l'autre. Quelque chose, certes, manque toujours à l'effort par lequel chacun d'eux vise à atteindre et à s'incorporer l'autre, mais l'Amour étant fils de Penia ce manque est compris dans tout amour, qui ne chercherait pas ce qui lui fait défaut, s'il ne l'avait trouvé. Le dorique

i* U Avenir de t Intelligence, p. 152.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

et Tionique figurent des fonctions. Au dorique, seul, du Parthenon manquerait ce qui fait partie de sa définition, la présence de l'ionique, et à l'ionique, seul, de l'Erechtheion ferait défaut ce qui rentre dans son concept, la présence du dorique. Mais les jeunes filles de la Tri- bune sont qui pensent l'un par l'autre, traduisent l'un dans l'autre, établissent de l'un à l'autre l'ordre de la vie, de la production dans la beauté, et ce que M. Maurras, l'appliquant à un fût des Propylées, appelle « la claire raison de l'homme couronnée du plus tendre des sourires de la fortune. »

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LE ROMANTISME FÉMININ

C'est peut-être sur cette Acropole supérieure, entrevue par instants dans toute sa plénitude, que M. Maurras, en des temps plus heureux et plus harmonieux, eût figuré les scènes de sa tragédie intérieure. Peut-être ? Qui sait ? N'était-il pas dans sa destinée de lutter contre son siècle, quel qu'il fût ? et d'en remonter le courant pour s'éprouver, avec plus d'intensité, vivant? En tout cas, s'il a gardé dans la vie quo- tidienne de la pensée le schème de ce dualisme héroique, il l'accom- mode généralement à des réalités plus mêlées, plus proches de l'huma- nité ordinaire. Il n'a fait qu'indiquer lui qui aurait pu la construire une doctrine du classicisme. Il ne s'est point étendu, en des voyages par la terre, les musées et les livres, sur l'esthétique de l'Harmonie et du Giractère. Mais il a cru discerner dans les formes diverses du désordre intellectuel, moral et politique décrites et combattues par lui une sorte de transgression déborde la nature féminine. Aper- cevant sous la nature humaine un élément passif qui nous mène à céder, à sentir, à rêver, un élément actif qui nous conduit à agir, à vouloir, à penser, il a constaté que nos régressions étaient faites des gains du premier et des pertes du second. Dans V Avenir de rintelli- gencey recueil d'articles règne une saisissante unité, à la suite de t Ordre positif d* après Comte il a placé cette sorte de tableau du désordre

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LE ROMANTISME FÉMININ

et du négatif modernes qu'est le Romantisme Féminin. II n a pas écrit contre le génie féminin et son œuvre n a rien de misogyne mais contre les forces tumultueuses ou les divagations qui le déplacent hors de son rang.

D'une femme de lettres qu'il connut : « Qui fut mieux destinée à la forêt des myrtes que cette âme, qui fut brûlée toute sa vie par le même poison ? La mort même ne lui ôtera aucune inquiétude, car, plus folle que Phèdre, que Procné, qu'Evadné, qu'Eriphyle et que toutes les anciennes victimes d'amour, ce n'est pas seulement sa vie particulière qu'elle a voulu suspendre à l'autel du fragile dieu, c'est la vie même des cités, des nations, des sociétés. Il n'y a pas d'erreur plus fausse. Il n'y en a pas de moins belle. Cependant elle est d'un grand cœur ^. »

Ce ne fut point l'erreur particulière de Paule Mink, ce ne fut point au XiX^ siècle l'erreur particulière des femmes. Et la pente inévitable de leur nature, tout ce qui leur fait ce grand cœur,

L'enthousiasme pur dans une voix suave,

cela peut-il s'appeler leur erreur ? Ce fut l'erreur générale de ceux-là qui, élus pour les guides de l'intelligence, trahirent leur mandat et leur sexe même. Des quatre Sirènes étudiées avec de si beaux fonds et de si profondes résonances dans le Romantisme Féminin^ M. Maurras parle en analyste amusé, curieux, peut-être même passionné. Mais les hommes ! L'imagination de Hugo fut féminine « en ce qu'elle se réduisit à une impressionnabilité infinie. Elle sentit, elle reçut plus qu'elle ne créa... Chateaubriand difïéra-t-il d'une prodigieuse coquette ? Musset, d'une étourdie vainement folle de son cœur ? Baudelaire, Verlaine ressemblaient a de vieilles coureuses de sabbat ; Lamartine, Michelet, Quinet furent des prêtresses plus ou moins brûlées de leur Dieu ^. » On se rappelle ici en lisant M. Maurras ces lignes des Mémoires d'Outre-Tombe : « Si j'avais pétri mon limon, peut-être me serais-je créé femme. » Ces hommes usurpèrent sur le génie féminin, et « depuis qu'il retombe en quenouille, le romantisme est rendu à ses ayants droits. »

Discernant autour de lui ce règne de l'individu libre, de la facilité,

1. Quand les Français ne s'aimaient pas^ p. 169.

2, L'Avenir de rintelligence, p. 236.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

du sepliment, et de Tamour non pas seulement principe, mais base de sable mobile et but emporté par un tourbillon perpétuel, aperce- vant dans cet empoisonnement des sources de l'âme et du rythme le germe des maladies dont une société périt, M. Maurras a demandé à l'ordre mâle, dorique et classique, romain et catholique, français et politique les normes qui remettront et maintiendront un juste équilibre entre des fonctions bien distribuées et bien remplies. Un grand mal, toutes les formes du désordre. Donc un seul bien, toute la somme de l'ordre.

La spontané^t*^, ^''"r'^.iilgence féminine de chacun envers son propre génie, toute licence sauf contre l'amour, c'est-à-dire toute licence sauf contre une licence la plus grande, tout cela conduit fatalement et rapidement le long des pentes d'anarchie et de barbarie : « S'il faut de longs âges, un effort méthodique et persévérant, des inventions presque divines pour bâtir une ville, élever un Etat, constituer une civilisation, il n'y a rien de plus aisé ijuc de défaire ces délicates com- positions. Quelques tonnes de poudre vile renversent une moitié du Parthenon ; une colonie de microbes décime le peuple d'Athènes ; trois ou quatre basses idées systématisées par des sots n'ont point mal réussi depuis un siècle à rendre vains mille ans d'histoire de France ^. » Cette croyance en la force des idées malfaisantes est balancée chez M. Maurras par une foi vérifiée en la puissance des idées^bien- faitrices, assez pour que ces idées mènent à l'action, pas assez pour empêcher qu'un certain pessimisme entretienne aux racines et trans- porte au sommet de cette action la nudité saine et tragique d'un style mâle.

Que sensibilité substitue le sens et le goût des séries harmonieuses et liées à l'amour des paroxysmes ! Des hommes d'aujourd'hui, de cette sensibilité souveraine contre laquelle il lutte, et contre laquelle le goût même du beau style ordonne de lutter pour la pourvoir de son frein d'or, M. Maurras écrit : « Il leur pèse de durer dans leurs propres résolutions, car ils redoutent d'être esclaves, et c'est l'être en quelque façon que d'obéir à soi, d'exécuter d'anciens projets, d'être fidèles à de vieux rêves. Ils se sont affranchis presque de la constance et l'univers entier les subjugue chaque matin ^. » Dans le règne esthétique, qui fut pour lui le premier et qui contribua à lui

1. Quand les Français ne s aimaient pas. p. 153.

2. /cf., p. 127,

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LE ROMANTISME FÉMININ

fournir une méthode de pensée, M. Maurras n'a jamais couronné que les puissances de l'ordre soit au moment l'ordre va s'établir, soit au moment l'ordre est créé : « Sans l'ordre qui donne figure, un livre, un poème *une strophe n'ont rien que des semences et des éléments de beauté ^. » Un amour, une vie, de même.

Que l'intelligence substitue la connaissance raisonnée de la vérité impersonnelle au goût romantique et inorganique, au pailleté des opi- nions individuelles qui se succèdent ou s'accumulent ! « L'intéressant, le capital, ici, ce n'est pas ce qui est pensé par vous, ou par moi, ou par nos voisins différents, mais bien plutôt ce qu'il convient que tout le monde pense, en d'autres termes ce qui doit être pensé... J'accepte pour maîtresse et déterminatrice la puissance d'une vérité évidente ; mais la cohue et même le concert de vos opinions, leurs moyennes, leurs totaux et leurs différences m'intéressent à peine et ne me con- duisent à rien ^. » Même loi dans votre pensée, pour vous-même, que hors de votre pensée, pour autrui : la souveraineté d'une idée générale et vraie qui dure, qui rayonne, qui .engendre avec ordre et lumière ses conséquences, qui comporte comme une maison florissante une postérité indéfinie

Que l'action de l'individu ne s'oriente pas vers la satisfaction et la domination de l'individu, mais, pour saisir quelque bonheur, vers ce qui lui est étranger, et, pour réaliser par delà lui-même le meilleur de lui, vers ce qui le dépasse et le comprend ! « Je n'avais qu'un désir, c'était d'atteindre l'individualisme. Et, le prenant de front, je voulais tenter de montrer que cette doctrine superficielle, fondée sur une vue incomplète de l'homme, ne manque rien tant que son but, à savoir le bonheur de l'individu ^. » Eternelle découverte, sans cesse recom- mencée, de toute expérience individuelle et de toute philosophie morale, depuis Platon jusqu'à Stuart Mill. Les puissances du style grec sont tendues sous une vie qui résiste comme un marbre au ciseau, ft « le frein, l'obstacle, la difficulté et l'autorité sont parfois de grands é ements de bonheur *. »

1. L* Avenir de Flntelligencet p. 213.

2. Quand les Français ne s'aimaient pas, p. 23,

3. L'Action Française et la Religion Catholique, p. 83.

4. /J., p. 84.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

IV LE POINT

Style grec, style mâle qui refuse beaucoup en quantité pour affirmer un peu en qualité et dont l'acte est le choix, le fruit îa perfection. Platon compare le désir vulgaire du bonheur à celui des enfants au marché, qui veulent tout à la fois. A mesure que l'homme s'éloigne de la mentalité de l'enfant en passant par celle de la femme il observe le principe logique de l'exclusion des contraires, il veut moins et choisit mieux. L'Acropole parut à M. Maurras une école de choix raisonné, et le génie athénien la formule de ce choix. Qui sait ? peuple d'Athènes, remarque-t-il, n'admit pas qu'Aristide cultivât sans mesure la justice et Socrate l'ironie : peut-être M. Maurras a-t-il mêlé à ce plaisir du choix et à ce dogme de la restriction volon- taire quelque pareille intempérance.

Certes il faut le louer de ce que pour lui « l'art même et la vie des Grecs ne sont pas d'immobiles objets, ayant été une fois, puis ense- velis. Il faut les concevoir dans leur suite perpétuelle, à travers la mémoire et le culte du genre humain... Perlant de Sophocle Racine se borne pourh:oute louange à le mettre parmi les imitateurs d'Ho- mère ^. » Mais la petite philosophie du monde grec qu'il a esquissée au livre I à.*Anthinea, comme elle les rétrécit, le cercle ou la lignée des imitateurs d'Homère ! M. Maurras n'admet pas la France, mais... du vieux Ranc. Quelle Grèce, mais... chez cet adorateur des colonnes propyléennes ! Le Voyage d^Athènes marque le plus absolu dédain pour l'archaïsme mycénien et pour la sculpture du VI ^ siècle. Pareille- ment, aux propos qu'il tient sur toute la culture hellénisante et alexan- drine, j'imagine qu'elle lui apparaît comme le mal romantique de la Grèce « Epuisée de guerres intérieures, la Grèce éteint sa flamme quand l'Asie d'Alexandre communiqué à ses conquérants, non le

Anthinea» p. 5,

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LE POINT

type d'un nouvel art, mais un état d'inquiétude, de fièvre et de mol- icsse qu'entretinrent les religions de l'Orient ^. » Ne lui dites pas que c'est la Grèce orientalisée et l'Orient hellénisé, la Grèce romanisée et Rome hellénésée, l'action et la réaction des vaincus et des vainqueurs les uns sur les autres, qui nous ont fait notre culture méditerranéenne, non évidemment telle que l'on peut en Uchronie la rêver, mais telle qu'elle est, telle qu'elle constitue déjà le plus singulier miracle de perpétuité : « A la bonne époque classique, le caractère dominant de tout l'art grec, c'est seulement l'intellectualité ou l'humanité. Les merveilles qui ont mûri sur l'Acropole sont par devenues propriété, modèle et aliments communs ; le classique, l'attique est plus universel à proportion qu'il est plus sévèrement athénien, athénien d'une époque et d'un goût mieux purgés de toute influence étrangère. Au bel instant elle n'a été qu'elle-même, l'Attique fut le genre hu- main ^ ». Admettons, admirons ce goût sévère et dépouillé, cette pas- sion du parfait et du pur l'on peut trouver la plus haute discipline spirituelle. Mais si choisir , marque le bel art de la culture humaine, si l'acceptation passive de tout se confond avec une sentimentalité grégaire, M. Maurras, ici et ailleurs mais ici à l'état cristallin et typique ne témcigne-t-il pas d'une hyperesthésie de la faculté de choix ? Ainsi Comte faisait commencer la décadence politique avec la fin du moyen âge. L'histoire et l'art ne nous présenteraient que de courts moments de perfection bientôt corrompus et brisés. Certes ni Comte ni M. Maurras n'en tirent un pessimisme décoratif à la Cha- teaubriand, mais bien un Laboremus que fait de plus de prix la diffi- culté de son but : un « empirisme organisateur », une « science de la bonne fortune » sont pour rechercher les lois qui gouvernent l'éclo- sion de ces moments dans le passé et, peut-être, leur résurrection dans l'avenir. Et comme, pour classer, il faut un point suprême de maturité idéale au-dessous duquel tout le reste s 'étage et s'appi"écie, cette con- ception permet ou commande une hiérarchie : « Choisir n'est pas exclure, ni préférer sacrifier ^. »

Conversant ici avec mon auteur à l'ombre de statues grecques, je n'irai point lui crier que la Grèce est un « bloc » et qu'il en faut tout admirer avec une dévotion également aveugle. Une matière brute

1 . Anthinea, p. 44.

2. Id., p. 56.

3. Id., p. IV.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

seule se présente sous cet aspect inorganique, et, bien qu'il ait parfois une tendance à faire de la monarchie française un bloc, de la contre- révolution un bloc, j'imagine que dans ce système cycîopéen des blocs M. Maurras doit voir comme dans le non anti-romain une manière de philosophie barbare. Ne disons point un bloc, mais disons un tout, un corps vivant. A l'esprit qui vit dans le foyer hellénique et qui se meut dans le rayonnement de la Grèce, la culture grecque apparaît comme une ligne unique, comme une f orn c plastique qui réunit par une beauté plus excellente que cha- cune d'elles, fût-ce la plus haute, des beautés inégales en lumières, des temps forts et des temps faibles alternés ici comme le sont les vers. Le chef-d'œuvre d'Athènes ce n'est point l'Acropole, c'est Athènes, et le chef-d'œuvre de la Grèce ce n'est point Athènes, c'est la Grèce. Comme le disait à peu près le vieux capoulié Félix Gras, il y a quelque chose de plus aimable que Martigues, la Provence, et de plus aimable que la Provence, la France. Il semblerait que pour M. Maurras la statuaire, signe et symbole de l'hellénisme entier, sitôt en fleur ait hâte de décliner ; pour un peu, il l'y pousserait : « Le premier déclin de la statuaire hellénique fut sublime, après tout, puisque notre Vénus du Louvre y a brillé, dit-on ^. » Ces petits mots entre virgules indiquent un peu de mauvaise humeur à reconnaître l'évidence, mais enfin on s'y rend. Si ce déclin fut sublime, pourquoi l'appeler déclin ? De la stèle d'Hégéso à celle de Pamphile et Démétria, comme de la nef au chœur d'Amiens, un œil exercé apercevra d'un regard la ligne qui pernhît de laisser tomber dans une pleine idée claire ce mot de déclin. Mais des Parques du British Muséum à la Vénus du Louvre ? De Phidias à Scopas ?... Et puis ce n'est pas dans ce « déclin » que notre Milienne a exactement « brillé » ; aucun témoignage de l'antiquité ne nous indique qu'entre les centaines de chefs-d'œuvre qui peuplèrent l'art du IV® siècle elle ait été plus particulièrement distinguée. Son destin, comme celui du Dormeur de Wells, était de briller après vingt- trois siècles, de briller mutilée plus qu'elle n'avait éclaté intacte. Alors c'est précisément que sa mutilation, obole du Styx, tribut qu'elle a payé à la durée, l'incorpore à cette durée, et l'enceinte de temple elle a figuré jadis la soutenait, la présentait, l'humanisait moins que cette classification de musée, cet ordre chronologique intelligent, composé comme un discours, dont elle forme une phrase

I. /J., p. 60.

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LE POINT

solide et un chaînon vigoureux. Si elle vint des ateliers d'Athènes, elle est moins athénienne que grecque, et, passée d'Orient en Occident, moins grecque qu'humaine. « Au bel instant elle n'a été qu'elle- même l'Attique fut le genre humain. » Ne forçons pas une pensée juste. Celui qui tient les yeux ouverts sur l'histoire comme Renan sur l'Acropole sourira de l'idée d'un genre humain limité par une vue de l'esprit à la suprême qualité attique. Le genre humain ou simple- ment l'Occident comporte un composé plus riche, un plus complexe métal. L'Attique ne fut pas le genre humain, mais le génie de l'Attique a fourni la logique, les moyens termes, les liaisons par lesquelles l'humanité nous apparaît dans l'espace ce genre vivant et dans la durée cette suite ordonnée. L'idée du point, de la perfection qu'il n'y a plus qu'à répéter en la mûrissant et en la raffinant, je ne lui conteste pas sa place et son rôle bienfaiteur ; mais l'idée de la ligne dans sa souplesse et sa perpétuité, l'idée de la chaîne et de la suite est la seule qui donne à l'histoire humaine une durée intérieure telle que celle de l'humanité dont parle Pascal, pareille à un homme qui apprend, se souvient continuellement, et garde dans la succession de sa conscience l'unité d'une œuvre d'art.

« Que Racine a raison ! Gloire aux seuls Homérides ! Ils ont surpris le grand secret qui n'est que d'être naturel en devenant parfait. Tout art est là, tant que les hommes seront hommes ^. » M. Maurras déclare se rattacher à la Grèce en peplos des archéologues, des hommes de goût et des poètes d'autrefois. Devant son « onde jeune et limpide » je songe à la beauté grecque telle que la concevait Winckelmann, celle qui « comme l'eau pure » n'avait pas de goût. Cette suite perpé- tuelle des imitateurs d'Homère, M. Maurras l'imagine dans l'atmos- phère de V Apothéose d'Ingres. Il la somme comme un groupe, comme un chœur bien plus que comme un mouvement et une série. Il la raréfie comme un éther, la cristallise comme une épure, la ramasse toute entière en ce qui ne pèse que comme une fleur à la main. Pour ce monarchiste platonicien et scolastique l'excellent est un, l'excellent c'est l'un.

On retrouvera dans des débats de ce genre la vieille opposition de deux familles spirituelles. Des esprits sont portés à réaliser des en- sembles stables, à subordonner toute dynamique à une statique ; d'autres sont inclinés à se mouvoir sur des séries, à éprouver de l'inté-

î, Anthinea^ p.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

rieur une durée, à voir dans toute statique la coupe provisoire et conventionnelle d'une dynamique. Comte fournirait un bon type des premiers, Montaigne des seconds. Toute la pensée de M. Maurras est construite sur le premier modèle et tout ce qui appartient à l'autre type est étiqueté par lui sous des termes ingénieusement variés et fré- quemment injurieux. M. Bergson ayant exprimé et poussé à son inten- s^ité la plus forte le second mode de penser, M. Maurras a coutume de ne point prononcer son nom sans l'accompagner d'épithètes, qui ne sauraient atteindre un philosophe, mais qui scandalisent parfois des amis de M. Bergson et des amis de M. Maurras, et peut-être davan- tage ceux-ci. De petits esprits les expliquent par une mauvaise humeur à l'égard d'une autre influence. Elles dérivent simplement de l'heureuse incompréhension d'une pensée opposée. Je prononçais tout à l'heure au sujet de M. Maurras le nom d'un grand peintre, grand méridional et grand classique. Les propos de M. Maurras à l'égard d'un rival rappellent à la fois par leur épaisseur, par leur origine et par leur destinataire ceux d'Ingres à l'égard de Delacroix. Le génie d'Ingres, fait de la plus magnifique hyperbole classique, ne pouvait comprendre ni tolérer celui de Delacroix, et la gloire de celui-ci lui paraissait un scandale. Le romantique, d'intelligence plus large et de m^ni^res plus courtoises que le classique, ne parlait au contraire d'Ingres qu*avec un respect sincère et une politesse élégante. Aujourd'hui le temps a fait son œuvre, la réflexion critique a accompli son travail, et celui qui mépriserait les fresques de Saint-Sulpice serait taxé de la même barbarie que celui qui méconnaîtrait la Source

V UN NATIONALISME ATHÉNIEN

Ce que M. Maurras a demandé à l'Acropole ce n*est pas une statue pour décorer sa maison, c*est une pierre pour bâtir son église. « Les théories philosophiques et esthétiques d^Anthinea forment le fonde-

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UN NATIONALISME ATHÉNIEN

ment même de ma politique ^. « Dans l'ordre logique. Mais sans doiîte dans l'ordre du temps ces théories sont-elles survenues pour confirmer et décorer une attitude politique déjà imposée par des influences plus proches et une raison plus nue. « Mon ami Maurice Barres s'est publiquement étonné que j'eusse rapporté d'Athènes une haine aussi vive de la démocratie. Si la France moderne ne m'avait pas persuadé de ce sentiment, je l'aurais reçu de l'Athènes antique ^. » Evidemment M. Maurras envoyé à Athènes par le directeur de la Gazette de France qui, nous dit la dédicace d^Anthinea^ « vit aller et revenir le visage d'ui homme heureux », a rapporté en cette matière l'essentiel de ce qu il atait emporté, et le bon M. Janicot vit aussi aller et revenir la pensée d'un royaliste. C'aurait été mettre beaucoup de fantaisie en ses opinions politiques que de les laisser modeler ou modifier par des formes de rocher, des présences de temples, des dieux de musée, et de revenir à son journal comme, après son voyage de Rome, le moine Luther à son couvent. On ne doit pas partager l'étonnement de M. Barrés. Il y a plusieurs raisons pour que l'on puisse aimer M. Maurras, et les principales sont des raisons françaises. Mais d'autres sont raisons à figure singulièrement athénienne. Comparant dans la petite ville corse, française et grecque de Cargèse le curé de rite latin et le pappa de rite grec, M. Maurras estime que « les prêtres de notre rite font une assez triste figure, avec leur joue rasée, la douillette étriquée, la chasuble façon tailleur. Ne les comparons pas au majestueux héritier du manteau et de la barbe philosophique^. » Est-ce de cela, est-ce a autre chose, que certains prêtres de notre rite, si j'en crois V Action Française et la Religion Catholique, lui ont gardé ce que la mule du pape d'Avignon garda dix ans à Tistet Védène ? Je ne sais trop. Mais j'ai toujours considéré en M. Maurras un authentique héritier des attributs philosophiques qui parurent d'abord aux jardins d'Athènes et que Julien, ce Maurras antique, transporta dans Lutèce et sur le trône impérial. Son éristique, et ce que l'on appelle sa sophistique, et cette passion forte, lumineuse, ardente d'argumenter, de harceler, de railler et de convaincre me rappellent le mode de penser et de vivre qui s'établit avec Socrate et se maintint si longtemps, comme le goût du terroir dans les écoles philosophiques d'Athènes. L'idée fixe de

L U Action Française et la Religion CatholiquCt p. 139. 2. Anthînea, p. VI. •3. Anthinea, p. 111.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

sa réforme politique ressemble à l'idée fixe de la réforme socratique, et V Enquête sur la Monarchie est une excellente forme rajeunie de dialogue platonicien. Il n'avait pas besoin d'avoir fait le voyage d'Athè- nés pour que certains pussent se figurer raisonnablement l'y avoir rencontré. Si un Athénien endormi au IV® siècle se réveillait aujour- d'hui, il ne lui faudrait pas un quart d'heure pour être mis au courant des disputes agitées par M. Maurras et pour y prendre part, sur les principes s'entend.

Nous avons des espèces d'un fait général : l'attitude de l'esprit critique dans une démocratie, devant la démocratie. Laissez de côté les différences profondes entre une cité antique et un Etat moderne, entre un royaliste français appuyé sur une tradition ancienne et un Athénien qui doit créer lui-même ses raisons de douter, ses méthodes de penser et ses moyens de construire. Ne gardez que trois analogies ; celle du fait démocratique dans ses traits élémentaires, celle d'intel- ligences, grecque ou provençale, qui suivent des pentes analogues, celle des milieux, Athènes et Paris, échange rapide, sur un espace restreint, des pensées ici par les conversations publiques et par les dialogues quotidiens qu'implique la profession du journaliste. Et, comme il est naturel, M. Maurras se plaint que le cercle d'action soit, aujourd'hui et ici, beaucoup moins étendu et moins efficace qu'il ne l'était dans la cité grecque : « Les données du problème se sont simplifiées au point de se réduire au conflit de l'organisation et de l'anarchie, des civilisés et des barbares, du bien et du mal. Tout le monde en serait d'accord si nous vivions dans une des petites bour- gades d'Attique ou d'Ionie que l'histoire décore du nom de cités et d'Etats : on se serait déjà rassemblé sur la place et Philippe de France serait unanimement rappelé pour nous sauver du Philippe macédo- nien. (Est-ce bien sûr ? Il y aurait eu, à Athènes comme chez nous, de beaux discours pour et de beaux discours contre.) Mais la France est si grande ! Les Français si nombreux ! Et leurs intérêts si divers ! L'ensemble leur échappe et doit leur échapper... Cet immense public ne peut se rendre à des lumières qui ne lui arrivent pas ^. » Ajoutons, bien entendu, que cette grandeur de la France, ce nombre des Français et cette diversité des intérêts rendent non seulement la propagande, mais surtout le problème lui-même infiniment plus complexe qu'il ne l'était dans ces bourgades.

], Kid et Tanger, p,3(^.

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UN NATIONALISME ATHÉNIEN

Les Athéniens n'avaient pas de maison royale et n'avaient plus d'aristocratie véritable, seuls moyens, estime M. Maurras, qui leur eussent, au temps de Démosthène, permis de prévoir et de prévenir les coups du Philippe Macédonien au lieu de les attendre pour cher- cher à les parer. M. Maurras a écrit, en 1902, vers le moment parut Anthinea, un curieux article sur Un Nationaliste Athénien qui est Démosthène. La courbe d'histoire athénienne que j'e voulais rap- peler au sujet de M. Maurras va de Socrate à Démosthène. Mais, laissant l'ordre des temps, je retiens d'abord cet article, (reproduit dans Quand les Français ne s'aimaient pas), qui me fournit, au seuil de cette étude, un belvédère commode.

Il paraphrase et commente un autre article, très plein et très vif, de M. Maurice Croiset, paru dans Minerva. Et comme M. Maurice Croiset semble y faire sous le nom de Démosthène le portrait de M. Maurras et comme il énonce en termes transparents un compen- dium de ses idées (ou plutôt comme les extraits de M. Maurras en retiennent ce compendium), on peut dire que M. Maurras n'a fait que reprendre un bien qu'il lui était si honorable de céder.

La discussion de M. Croiset porte sur le côté politique de ce beau problème que nous avons entrevu tout à l'heure, le débat entre l'atti- cisme strict et l'hellénisme large. Opposant la politique nationaliste de Démosthène au philippisme panhellénique d'Isocrate, il écrit : « La conception hellénique était chez les Grecs du V^ et du IV® siècle trop faible, trop intermittente, trop flottante et trop détendue en quelque sorte, pour produire régulièrement tous les effets du vrai patriotisme. Il eût été par suite extrêmement fâcheux que l'idée de la petite patrie se fondît trop vite dans celle de la grande sous l'in- fluence d'un mouvement intellectuel d'origine restreinte. Une grande force morale eût été détruite sans être remplacée par une autre. » Et M. Maurras ajoute : « C'est ce qui se produisit malheureusement. Le panhellénisme était un thème de rhétorique, l'intérêt athénien une réalité : Isocrate et ses amis lâchaient la proie pour une ombre ^. »

Ne discutons pas trop ici. Evidemment le panhellénisme fut un thème de rhétorique avant de devenir une réalité. Mais il devint cette réalité, qui achemina le génie d'Athènes à la consolidation romaine. Qu'Athènes y ait perdu ou même y ait péri, c'est l'une

Des faiblesses auxquelles nous devons la clarté.

k

1 . Quand les Français ne s'aimaient pas, p. 333.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

La controverse qui peut s'installer ici sur Démosthène et Isocrate, sur le nationalisme et le philippisme à Athènes, elle se retrouve pareille au grand tournant de l'histoire romaine, lors de la lutte des républi- cains contre César et ses héritiers. Mommsen, dans sa forte histoire, si résolument césarienne, a écrit des pages pleines de verve sur les courtes vues de Caton et de Pompée, et sur l'heureuse nécessité qui menait Rome et l'humanité avec elle dans la voie impériale. A quoi Boissier, dans notre vieux Cicéron et ses amisy fait des objections pleines de sens, et du même ordre que celles de M. Maurice Croiset et de M. Maurras. Il est pour Pompée comme ils sont pour Démosthène... En Allemagne la thèse de Mommsen devint classique, et le césarisme s'incorpora à la dogmatique pangermaniste. De même encre, les derniers, volumineux et érudits travaux germaniques sur Isocrate font de son panhellénisme décoratif et de son philippisme des analyses oui révèlent ou tout au moins cherchent en lui le grand homme d'Etat de son temps. Et Droysen... Car tout, grand état militaire ou autori- taire, Macédoine ou Empire romain, représenta pour l'Allemagie prussienne un prédécesseur ou un précédent.

C'est donc d'elles-mêmes que ces figures de la vie politique ancienne figurent, pour un esprit complaisant et aigu, de la politique actL el e. L'article de M. Maurice Croiset, commenté par M. Maurras, les r o : s de Démosthène et d'Isocrate qui y sont mêlés et leur caractèrequi y est discuté, fournissent pareillement une heureuse occasion de rappeler que dans la mesure l'idée du Roi, centre de la pensée de M. Maum s, est un produit de la réflexion et une construction de la raison, nous la retrouvons, analogue par ses traits généraux à ce qu'elle est chez lui, dans la république d'Athènes, au siècle et comme l'œuvre de l'esprit philosophique. Dans l'Athènes du V^ et du IV^ siècle^ il n'existe pas de dynastie nationale,^ ni même l'amorce d'un fondement sur lequel une imagination quelconque puisse asseoir l'idée d'une monarchie athénienne possible. L'esprit n'en est que plus libre pour construire l'idée du Roi, et cela de deux sources qui rappellent bien celles s'alimente la pensée de M. Maurras.

C'est d'abord l'idée socratique que la politique constitue un métier, qu'elle doit être, comme les autres, exercée par l'homme compétent. Le Socrate des Mémorables figure souvent ce mélange de Sarcey, de Sancho Pança et de la Palisse dont M. Maurras se fait gloire de sus- citer parfois l'image. Evidemment Socrate n'est pas royaliste : il ne lui aurait manqué que cela ! Il veut la bonne République, comme

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UN NATIONALISME ATHÉNIEN

M. Piou, et il achève sa vie ainsi que cet homme politique en des désillusions. Mais, par l'analyse de cette idée de compétence, les socra- tiques arrivent à l'idée d'hérédité, à l'idée du roi. Le Xénophon de la Cyropédie, le Platon du Politique et des Lois^ en font preuve.

C'est ensuite la réflexion sur les causes de la supériorité dont témoi- gnent dans leur lutte contre Athènes les états étrangers, l'exemple de Sparte, de la Perse, de la Macédoine. Les orateurs, les professeurs, les publicistes athéniens prononcent, écrivent par fragments, pendant soixante ans, leur Kiel et Tanger. Dans la politique de Sparte ils admirent la continuité de vues, analogue a celle du cabinet de Saint- James, continuité assurée par l'oligarchie des éphores et l'artifice constitutiornel de la monarchie divisée, équilibre savant qui permet à Sparte de neutraliser chez ses rois un Pausanias du même fonds dont elle utilise un Agesilas. Les rois de Perse, bien qu'ils repré- sentent pour un Grec l'ennemi héréditaire, le Barbare vaincu sur les cliamps de bataille, un candidat à la qualité de Grec comme l'Allemand est pour M. Maurras un « candidat à la qualité de Français », et bien que leur nullité personnelle, après Darius, ne soit un mystère pour aucun Grec intelligent, les rois de Perse sont respectés et redoutés comme les chefs d'une diplomatie artificieuse et savante, qui sait réparer par la ruse patiente et par la force de l'institution monarchique les désastres subis à la guerre : de sorte que les destinées des répu- bliques grecques finissent par se régler à Suse, et que, peu après la retraite des Dix Mille et l'expédition d'Agésilas, le traité d'Antalcidas, établissant la paix du Grand Roi, apporte à la Perse, un triomphe analogue à celui de l'Autriche de 1815. Enfin les discours de Démos- thène nous montrent à l'état nu, dans la lutte contre la Macédoine, le contraste entre la faiblesse, la discontinuité démocratiques et la décision, la concentration, la persévérance d'un roi.

Mais il est piquant que bien mieux que dans Démosthène nous retrouvions l'essence rationnelle des idées de M. Maurras dans Isocrate lui-même. Et s'il est exact que, comme je le crois, Isocrate ne conçut jamais une idée personnelle, ne fut que l'écho sonore et le rhéteur périodique des opinions qui passaient devant la porte de son- école, si ces idées étaient déjà de son temps des lieux communs de rhéto- rique, la rencontre n'en devient que plus intéressante. Lisez les quatre paragraphes V à VIII du discours qu'il place dans la bouche de Nico- clès, vous y verrez tous les arguments essentiels de V Enquête sur la Monarchie,

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

1^ Le principe des monarchies est de juger et de placer les hommes selon leur valeur (Le Culte de l Incompétence...)

IP Les rhagistrats temporaires n'ont pas le temps d'acquérir de l'expérience alors que ce temps peut au contraire tenir lieu, au mo- narque, même de talent naturel (Kiel et Tanger.)

Les magistrats temporaires se reposent du soin des affaires les uns sur les autres ( ... Et V horreur des responsabilités.)

Ils s'envient les uns les autres, alors que le roi n'a personne à envier, ils sont absorbés par des discussions particulières' alors que le roi n'a qu'à penser au bien général (Moiy moi...)

5^ Ils sont intéressés à ce que leurs prédécesseurs et leurs succes- seurs gouvernent mal, afin d'acquérir plus de prestige ; au contraire le roi, gardant le pouvoir toute sa vie, n'est pas exposé à ce sentiment f'w Un conseil d'anciens ministres des affaires étrangères ! Vous ny pensez pas ! Ils ne songeraient quà se jouer des tours les uns aux autres. » (Sem' bat.)

Surtout (to |i.£yt.a-Tov !) les affaires publiques sont pour les monarques des affaires particulières, pour les autres des affaires étrangères (Le métier de roi.)

Dans une république démocratique, l'influence est aux bavards, aux parleurs ,* dans une monarchie aux hommes d'affaires et de sens (U avocat -roi.)

8^ Dans la guerre l'unité du commandement donne la victoire aux Etats monarchiques, ou tout au. moins aux armées règne l'unité du commandement (1914-1918.)

9^ L'idée monarchique est un bon sens naturel à l'esprit humain qui réalise selon elle le monde de la divinité (Non M. Maurras, monar- chiste comtiste en froid avec monothéisme. Mais V auteur de l Apologie pour le Syllabus réalise selon Vidée monarchique pure Vêtre de VEglise.)

10° Nicoclès établit que ce sont ses pères qui ont fait l'Etat et sauvé la patrie (Les quarante rois qui ont fait la France.)

11° Il montre que lui-même est digne de régner (Philippe VIII sera un roi dans le genre de Henri IV.)

Ces raisons, qui contiennent toute la topique du monarchisme, comportent avec des arguments déjà anciens (qu'on se reporte au discours de Gobryas dans Hérodote !), des éléments empruntés à l'expérience politique d'alors, mais témoignent avant tout, théorie élé- gante et solide, du génie architectonique et idéologique d'Athènes. Dans la mesure cette théorie pouvait se respirer avec l'atmosphère

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UN NATIONALISME ATHÉNIEN

athénienne, on peut lui reconnaître autour de T Acropole sinon trois origines, au moins trois affinités.

D'abord l'esprit critique, si vif à Athènes, Athènes fut le pays de la démocratie, mais aussi celui l'on ridiculisa le bonhomme Demos. Socrate fut condamné comme adversaire des démocrates, comme tournant en dérision la constitution démocratique, et en somme toutes les coutumes sur lesquelles reposait la forme de l'Etat athénien ; mais avant de boire la cigûe à soixante-dix ans, il avait été laissé pen- dant quarante ans parfaitement libre en ses propos. Cette fois il fut accusé par un père de famille de corrompre la jeunesse, entendez de lui inspirer, comme la lecture du « sophiste » Maurras (bon pour la Haute-Cour) l'a fait à des fils de parlementaires, le mépris de la cons- titution démocratique. Et précisément il semble que la démocratie ait été plutôt, a Athènes, l'opinion des vieillards, des hommes mûrs et modérés, et l'oligocratie une doctrine des jeunes gens. La démo- cratie se confond tellement avec tout le passé d'Athènes qu'elle a toute la force d'une opinion conservatrice .(Et Tocqueville a montré que la démocratie est au fond parfaitement conservatrice. Gouverne- ment d'exploitation, non de construction, dit à son tour M. Maurras). Le fils de Phllocleon (ami du démagogue) est dans les Guêpes un Bde- lycleon (l'ennemi de Cleon). Il y eut à Athènes tout un mouvement critique nous retrouvons non seulement ce que M. Maurras a de plus fort, mais ce que Tocqueville a de plus fin. Ainsi Platon montrant clans le Politique que ce qui caractérise la démocratie c'est la faiblesse ; « elle n'est capable ni d'un grand bien ni d'un grand mal, parce que les pouvoirs y sont divisés par parcelles entre beaucoup », et con- cluant que dès lors la démocratie anarchique est le meilleur des mau- vais gouvernements, la démocratie réglée le pire des bons gouverne- ments.

Ensuite, la disposition de l'esprit athénien à réaliser des idées géné- rales. La notion du roi idéal n'a aucune racine politique dans l'Athènes démocratique. Les sophistes et les rhéteurs d'Athènes, et le Xénophon de la CyropédiCy et l'Isocrate des discours, vont chercher à l'étranger leur type monarchique, de même qu'au XVIII® siècle les philosophes du despotisme éclairé, qui ne trouvent pas chez eux leur sage légis- lateur, le saluent en Frédéric II, en Joseph II, en Catherine II. La comparaison de Voltaire chez Frédéric et de Platon chez Denys a été faite souvent. Mais en même temps la notion humaine du roi se forme chez Platon par un procès anaîog;ue à la notion dialectique du

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

général et à la notion ontologique de l'Idée. Ajoutons-y enfin l'instinct plastique, les souvenirs de l'épopée et du théâtre. Depuis les rois homériques jusqu'au Darius d'Eschyle, à l'Œdipe de Sophocle, au Ihésée d'Euripide, la poésie dramatique athénienne a réalisé des types de rois aussi beaux que ceux de Corneille et de Racine.

Enfin, peut-être fallait-il, pour que cette notion politique idéale pût éclore, qu'elle se détachât non sur une réalité à laquelle elle se fût trouvée mêlée, mais sur une absence, sur un vide, pareil au fond bleu des métopes du Parthenon, d'où elle fût repoussée presque vio- lemment et saillît dans sa pureté logique. M, Maurras, en la « Médi- tation » qui termine le beau morceau d*Anthinea : la Naissance de la Fiaisorij indique lui-même une origine analogue au culte athénien de Pdllas : « Qu'un tel peuple, le plus sensible ,1e plus léger, le plus inquiet, le plus vivant, le plus misérable de tous les peuples, ait été précisé- ment celui qui vit naître Pallas et opéra l'antique découverte de la Raison, cela est naturel, mais n'en est pas moins admirable. On com- prend comme, à force d'éprouver toute vie et toute passion, les Athé- niens ont en chercher la mesure autre part que dans la vie et dans la passion. Le sentiment agitait toute leur conduite, et c'est la raison qu'ils mirent sur leur autel ^. » Mais qu'était-ce que cette vie et cette passion, dans leur forme la plus pure et la plus capricieuse, sinon l'état de 1' « homme démocratique » que décrit la République ? Et de cet « homme démocratique » n'était-il pas naturel que jaillît, sur un pian analogue à celui qu'idéalisent au centre d'Athènes ces lignes de M. Maurras, une raison royale ? Athènes, fondée par le « synœkisme » de son roi, Thésée, qui en rassemblant des bourgades réalise en minia- ture sur le sol attique l'œuvre française des Capétiens rassembleurs de terre, retrouve, à son déclin, dans l'ordre de l'intelligence devenu malgré elle de plus en plus sa raison d'être, avec les philosophes socratiques tels que Platon, les rhéteurs socratiques tels que Xéno- phon et qu'Isocrate, la monarchie comme une essence, comme un discours, comme une réalité spirituelle aussi claire et aussi générale que le Thésée qui au fronton du Parthenon s'éveille devant le soleil levant.

Et peut-être en est-il de même de toute idée royale, de tout tem- pérament royal : « Le caractère des Français, disait la Bruyère, veut du sérieux dans le souverain. » Le Français cherche dans le souverain

1. Anihinea» p. 84.

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UN NATIONALISME ATHÉNIEN

ce qui lui manque, dans la mesure même cela lui manque. Ce qui est vrai d un Etat peut bien l'être de Thomme. M. Maurras démen- tira-t-il bien fort celui qui hasarderait que si un peu d'anarchie éloigne du roi, beaucoup d'anarchie, formant par sa masse un air irrespirable, y ramène ? En des souvenirs qu'il a livrés en lambeaux avares G espère que ce n'est que partie remise : il nous doit des Mémoires), M. Maurras assure que l'anarchisme de son enfance remontait jusqu'à nier la géométrie : on n'y va jamais de main-morte dans le Midi. « Notre génération donnait certainement le fruit parfait de tout ce que devait produire l'anarchie du XIX^ siècle, et nos jeunes gens du XX^ se feraient difficilement une idée de son état d'insurrection, de dénégation capi- tale. Un mot abrégera : il s'agissait pour nous de dire non k tout. Il s'agissait de contester toutes les évidences et d'opposer à celles qui s'imposaient (y compris les mathématiques) la rébellion de la fantaisie, au besoin, de la paresse et de l'ignorance... Un à quoi bon ? réglait le compte universel des personnes, des choses et des idées ^. » Il appartînt à Mgr Penon qui a bien mérité pour cela l'évêché de Moulins de mettre un frein à ce petit sauvage. M. Maurras fut peut-être trans- porté en un seul mouvement, comme il est naturel et nécessaire (la psychologie de Saint-Paul est éternelle) de l'anarchie intégrale à la monarchie intégrale. Après l'aventure de Port-Tarascon, on ne disait plus, à Tarascon : « Hier on était au moins trente mille aux Arènes » mais « Hier si l'on était une douzaine aux Arènes, c'était tout le bout du monde. » Et Daudet termine : « De l'exagération tout de même... »

Revenons à Athènes (parler de M. Maurras était-ce donc vraiment en sortir ?) La démocratie athénienne portait à sa cime exactement ce que le gibelin Dante place dans le fond atroce de son enfer, deux tyrannicides : la fête d'Harmodius et d'Aristogiton était la fête politique de la cité, son 14 juillet. L'un et l'autre idéalisaient le caractère tumul- tueux d'une démocratie. Et une démocratie se manifeste en effet sous une figure double, celle d'un désordre qu'elle implique, celle d'un ordre qu'elle fait désirer. La monarchie n'échappe pas à la loi inverse, c'est-à-dire pareille. La République -était belle sous l'Empire par les mêmes traits qui joints au génie de M. Maurras font la monarchie si belle sous la République. Il a fallu la monarchie des / Empereurs pour que les Pompée, les Giton, les Brutus et les Cassius

1 » U Etang de Bcrre, p. 247.

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fissent, idéalisés eux aussi, une si longue fortune. Créées par un dieu artiste, les choses ne sont pas simples, mais la souplesse et la subtilité de leurs tours et de leurs retours font plus vivantes sans qu'elles soient moins intelligibles les destinées qu'elles décrivent.

L'étude de M. Maurice Croiset sur un Nationaliste Athénien, écrite au moment de l'afïaire Dreyfus, appartient à ce genre de la politique rétrospective, du xTYi[Aa àd par lequel les professeurs d'his- toire aiment à prendre contact avec les réalités contemporaines. (C'est de même encre que M. Alfred Croiset écrivit, mais dans la direction opposée, les Démocraties Antiques. Effet de la politique de M. Maurras sur une famille d'universitaires et d'hellénistes jusqu'alors unie ! Hermès symbolique des frères français pendant l'Affaire !) Grec, Romain et Français, nationaliste intégral pourvu de trois belles patries comme les heureux citoyens cargésiens, M. Maurras tire de même source ses trois nationalismes. On pourrait les grouper en une chaîne continue dont en effet Isocrate représenterait la tête. Pour le comprendre, ne descendons pas d'Isocrate, mais remontons à Isocrate.

Dans une visite au Musée d'Athènes, un buste, dit M. Maurras, « manqua de me faire sourire. Il représentait un pauvre homme d'em- pereur, le vieil Hadrien, épanoui dans son atticisme d'école. Je le jugeai fort à sa place, et le saluai en rêvant. Hélas ! tout compte fait, le monde romain s'acquitta mal auprès de la Grèce. A quoi pensaient- ils donc ces administrateurs modèles, qui ne sauvèrent pas leur édu- catrice des pièges que lui tendait son intelligence et son ouverture d'esprit ? Ce furent de mauvais tuteurs. Non seulement ils ne suient point la guérir des lèpres sémites, mais tout le mal qu'Alexandre avait pu faire au monde grec, Rome, on peut le dire, le fit. Il est vrai que Rome, à son tour, périt du même mal, en entraînant son lot d'hellénisme et d'humanité \ »

Des catholiques ennemis de M. Maurras ont trouvé qu'il reprochait aux empereurs de n'avoir pas assez persécuté les chrétiens ; M. Maurras s'en est défendu, il est permis de croire qu'en parlant de « lèpres sémites » il n'a pas pensé expressément au christianisme. Mais enfin ce dont il accuse Athènes et Rome c'est de n'avoir pas défendu leur nationalité plus jalousement que ne l'a fait contre des ennemis ana- logues la France républicaine. Les Césars ont été en cette matière les disciples d'Isocrate, du rhéteur qui appelait Grecs ceux qui

1. Anthinea, p. 61.

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participaient à la même culture plutôt que ceux qui appartenaient à une même origine, tout ce que Rome redit en plus belles phrases encore dans le discours de Cerialis. Et après tout, en cherchant bien, ne retrouverions-nous pas dans la cité antique, la minant ou Télargis- sant, les quatre Etats confédérés que dénonce M. Mfiurras, juif, protestant, maçon, métèque ? Le juif, ou plus généralement le Sémite, a commencé ses infiltrations en Grèce de bonne heure puisque bien avant Alexandrie et saint Paul il lui a apporté des dieux, et d'abord Vénus Astarté ; même, d'après Strabon et les arguments irréfutables de M. Victor Bérard, VOdyssée divine, fille de l'onde amère, fait ruis- seler encore en tordant ses cheveux des fragments reconnaissables des vieux périples phéniciens. La haine et les échanges entre Grecs et Sémites entretinrent dans tout le monde antique la vie même de la Méditer- ranée, et, bien qu'Alexandre, destructeur de Tyr, n'ait conquis le monde que pour qu'on en parlât à Athènes, le foyer intellectuel d'Alexandrie, en supplantant Athènes, installa les tentes de Sem sur une Grèce desséchée, cataloguée, classée, utilisée et conquise. La place occupée par les protestants dans le monde moderne fut tenue à peu près dans la cité antique par les philosophes, par cette souveraineté de l'examen qui prit naissance à Athènes, qui correspondit d'abord, avec Socrate, à une idée plus exacte et plus intérieure de la religion, mais qui, ainsi que l'avaient parfaitement discerné les accusateurs de 399, engendrait plus sûrement encore la dissolution de l'état politique et religieux et cette souveraineté de l'individu, dogme commun de toutes les sectes cynique, épicurienne, stoïcienne et académicienne au lll® siècle. Quand la philosophie maîtresse du monde réalisa avec l'avènement de Marc- Aurèle le rêve de Platon, le résultat ne fut pas sans analogie avec l'intronisation de Tesprit de la Réforme au XVIII® siècle. La maçon- nerie étant une société secrète, pour reconnaître à Athènes l'état- maçon, il faut en regarder l'histoire moins au soleil des généralités qu'à la loupe analyste des textes. Or on expliquerait avec vraisem- blance l'histoire intérieure d'Athènes au IV® siècle par l'influence, l'action, les luttes acharnées des sociétés secrètes, des « hétairies » que signalent Thucydide etXénophon. Elles sont à l'origine des gou- vernements des Trente et des Quatre-Cents, elles nationalisent, laco- nisent ou philippisent, et les procès de la mutilation des Hermès et de la parodie des Mystères, principal rayon qui nous permette de les reconnaître, nous les montrent solidarisées par des cérémonies . bizarres analogues à celles que pratiquent dans la lumière du troisième

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appartement les Enfants de la Veuve. Quant aux Métèques, ce n*est évidemment pas moi qui transporterais du moderne dans l'an- tique, c'est M. Maurras qui introduit le grec dans le contemporain. Les métèques sont une chose d'Athènes : tantôt un avantage et tantôt un danger pour Athènes, en tout cas une pépinière de citoyens nouveaux. Tout ce qui répand Athènes à l'extérieur, tout ce qui la tire de la plaine vers la Paralie et du terrestre vers le maritime, tout ce qui la fait être moins une cité passe par les métèques. Les vieux Athéniens se plaignent (voir la Constitution attribuée à Xénophon) non seulement de leur trop grande place, mais de la place envahis- sante des esclaves eux-mêmes.

Le nationalisme de M. Maurras s'installe ainsi dans la conception la plus inflexiblement étroite de la cité antique pour la défendre contre ce qui la dissout et la répand au dehors. Ce n'est pas un simple natio- nalisme français, c'est un nationalisme général qui s'étend à toutes les patries de son intelligence. Très bien ; mais enfin ses trois nationa- lismes athénien, romain et français se contredisent quelque peu. Parce qu'Athènes et Rome n'ont pas été des cités et des civilisations de la « porte étroite », elles se sont incorporé le monde barbare, elles ont permis une France. A quelqu'un qui lui demandait aigrement ce qu'il serait sans la Révolution, un plébéien ami de M. Maurras répondit sans sourciller : « Fermier général ! » Sans la voie large s'engagèrent Athènes et Rome, sans la xolvy] de la civilisation grecque, ou si vous voulez gréco-sémite (contamination qui remonte, nous l'avons vu, à VOdyssée)y sans ces Gaulois que leur vainqueur « le divin Jules » fit entrer dans son Sénat et dans ses armées, un Martegal qui ne serait pas devenu Français ne serait devenu non plus ni archonte eponyme, ni consul pas même de Cassis. M. Maurras se déclare Romain « parce que Rome, dès le consul Marius et le divin Jules jusqu'à Théodose mourant, ébaucha la première con- figuration de sa France ^. » Français donc parce que Romain, et Romain parce que Français, mais non Romain parce que Romain. Ce que M. Maurras ne peut nier de la civilisation matérielle de Rome, il le nie de la civilisation intellectuelle d'Athènes. Toutes deux pour- tant n'en font qu'une. Toutes deux ont civilisé en élargissant leurs murailles. Et après tout nous trouvons ici le cas que nous présentent à l'état nu la dualité primitive des tribus endogamiques et exogamiques.

\, La Politique Religieuse, p. 395.

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UN NATIONALISME ATHÉNIEN

Les premières, celles aux mariages intérieurs, ont végété, n'ont pas duré, parce que les unions consanguines les ont abâtardies et parce qu'elles présentaient aux autres des proies faciles. Les secondes, qui enlevaient les femmes de leurs voisines, qui mêlaient leur sang à celui des autres tribus, ont lutté, ont prospéré plus ou moins ont essaimé ont vécu. L'endogamisme est à la limite du nationalisme,

et il y a un exogamisme propre à une civilisation maritime et que nous déploient par exemple les histoires de marins depuis VOdyssée jusqu'au Mariage de Loti, qui est à la limite du cosmopolitisme. Je sais bien d'abord qu'un Etat fort et sain constitue une moyenne entre ces deux extrêmes et ensuite que M. Maurras ne confond pas porte ouverte et assimilation prudente et réglée, qu'il juge de toute différente façon les mariages des rois de France, la carrière des Mazarin et des Broglie,

et les mariages juifs de la noblesse française, la carrière de M. Joseph Reinach, de M. Maurice Paléologue et de Gabriel Monod. La vérité est sans doute que nos nations sont des réalités très complexes, et que le nationalisme, hors de principes simples comme la théorie de la monarchie, est lui-même quelque chose de plus complexe encore, les affinités et les répulsions instinctives, les amitiés ou les haines originelles et acquises tiennent la place principale.

Après ces pages sur un Nationaliste Athénien, après d'autres pages sur des nationalistes et sur un nationalisme français, après cette rec- titude précautionneuse, tendue, cette restriction vers un atticisme décharné et jaloux, j'ai plaisir à me réciter la grande tirade de Panurge sur ses dettes. Pantagruel, homme sérieux, voudrait le voir hors de dettes et lui offre de payer ses créanciers. Panurge remercie, mais fait la grimace... Sans dettes, que deviendrait le monde ? Ce soleil refu- serait de prêter sa lumière à la terre, tout vit de prêts, tout vit de dettes, et Panurge ébauche ici de son point de vue de débiteur impé- nitent le grand lyrisme du Satyre. Ainsi il serait beau de ramener une nation à elle-même et à elle seule, mais elle aussi vit de dettes,

et la belle place qu'auraient, (après le soleil, la lune et les étoiles,) Athènes, Rome et Paris dans l'énumération de Panurge !

M. Maurras, fidèle à son principe de tout considérer en fonction de l'intérêt français, ne regarde que du point de vue du nationalisme français les nationalismes étrangers, anglais, italien ou allemand. Ses opinions historiques sur l'unité italienne par exemple seront tout opposées selon qu'il verra triplicienne ou ententiste l'Italie unifiée. Arnica historia, sed magis arnica Gallia. L'idée d'envisager des Questions

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

politiques allemandes en se plaçant au point de vue de l'intérêt alle- mand, il la repousserait bien entendu, et cela se comprend, avec horreur, M. Maurras, comme tout patriote intégral, ne saurait admettre dans sa pensée aucune coexistence de nationalismes dans îlespace, dans le simultané, oii évidemment ils s'excluent. Mais rta même nécessité logique n apparaît pas aussi impérieuse sur la ligne ,de la durée que dans le plan de Tespace. Le langage même situe Idans l'espace le compossible ; mais la durée, comme l'indique dans le Phédon l'argument des contraires, admet pour un même sujet les contraires successifs. L'esprit, qui répugne à loger dans l'espace des contraires simultanés, ne répugne donc pas à loger dans la durée des contraires successifs ; dans les sciences expérimentales on voit clairement quand ces contraires successifs sont des contra- dictoires et quand ils ne le sont pas : la santé et la maladie sont des contradictoires dans le cas de maladies incurables et n'en sont pas dans le cas de maladies curables. Mais l'histoire développant une série de faits uniques, il est pratiquement impossible de savoir si les contraires étaient contradictoires ou s'ils ne l'étaient pas. L'ordre de l'Ancien Régime, puis le désordre de la Révolution, puis l'ordre ■^u Consulat, figurent bien (dans la mesure l'idée peu scienti- fique, et en somme provisoire et commode, de « contraires » peut leur être appliquée,) des contraires successifs non contradictoires, puisqu'en fait ils se sont réellement succédé. Mais deux contraires, idéalement et non réellement successifs, c'est-à-dire l'un réel et et l'autre simplement possible, dans le passé, étaient-ils contradic- toires ? Nous ne pouvons le savoir. La disgrâce de Richelieu en 162) et le maintien de ce qui nous paraît évidemment l'œuvre de Richelieu, à savoir l'établissement de la monarchie absolue, peuvent être dits des contraires : il est probable, mais il n'est pas sûr qu'ils aient été contra- dictoires, c'est-à-dire que, Richelieu disgracié, la monarchie absolue ne se serait pas établie tout de même, puisqu'à défaut de la cause principale réelle il restait d'autres causes possibles, et certaines mêmes causes réelles, comme la carence de l'aristocratie et les nécessités de }a défense extérieure. Mais il est des cas le caractère contradictoire des contraires apparaît comme presque certain. Il semble bien que le procès de fusion et d'unification que fut la fin de la cité antique et l'établissement de la romanité, événement dont la France moderne ist, avec beaucoup d'autres réalités morales et politiques, sortie, impliquait nécessairement que la cité antique, sous sa forme particu-

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UN NATIONALISME ATHÉNIEN

lariste et nationaliste, ne durât pas. M. Maurras, qui voit la difficulté de concilier ici ses deux nationalismes, tranche hardiment le nœud gordien, et affirme : « Le classique, l'attique est plus universel à pro- portion qu'il est plus sévèrement athénien, athénien d'une époque et d'un goût mieux purgés de toute influence étrangère. Au bel instant elle n'a été qu'elle-même, l'Attique fut le genre humain ^. » Mais tous les éléments de ce classique, de cet attique, sont ioniens ou doriens, sont venus à Athènes d'ailleurs, y ont pris leur point de per- fection, puis, ce qu'un printemps avait apporté à l'été, l'été l'a rendu à l'automne, qui l'a transmis à des saisons nouvelles. L'attique est plein d'influences étrangères, l'Acropole en est peuplée. L'art athénien de Phidias lui vient des statuaires peloponnésiens et ioniens, comme l'art romain de la Renaissance vient de Florence et d'Ombrie, et il redescend de l'Acropole vers l'Ionie, et le Péloponnèse, et la mer et l'avenir, nno moins fécond que fécondé. Ce qui est vrai de l'art de la cité l'est de la cité. Ce qui s'est concentré dans Athènes se diiïuse hors d'Athènes, et son rayonnement dont nous vivons nous intéresse plus que sa con- centration, sa cristallisation, image idéale de laquelle nous ne savons même pas s'il était possible qu'elle vécût.

1 . Anthinea, p. 56.

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LIVRE II

AIR DE PROVENCE

UN RÉALISME

Nous sommes, je crois, plusieurs dans notre génération qui subirent avec force vers leur dix-huitième année Tenchantement de Villiers de l'Isle-Adam, et cet opium dans des pierreries qu'est Axel. Il en est qui savent par cœur la phrase finale de Souvenirs Occultes. Contant l'aventure d'un de ses ancêtres bretons, découvreur de trésors dans les Indes, Villiers termine ainsi : « J'ai hérité, moi le Gaël, des seuls éblouissements, hélas ! du soldat sublime et de ses espoirs. J'habite ici, dans l'Occident, cette vieille ville fortifiée m'enchaîne la mélan- colie. Indifférent aux soucis politiques de ce siècle et de cette patrie, aux forfaits passagers de ceux qui les représentent, je m'attarde quand les soirs du solennel automne enflamment la cime rouillée des envi- ronnantes forêts. Parmi les resplendissements de la forêt, je marche, seul, sous les voûtes des noires allées, comme l'Aïeul marchait sous les cryptes de l'étincelant obituaire ! D'instinct, aussi, j'évite, je ne sais pourquoi, les néfastes lueurs de la lune et les malfaisantes approches humaines. Oui, je les évite quand je marche ainsi, avec mes rêves !,.. Car je sens, alors, que je porte dans mon âme le reflet des richesses stériles d'un grand nombre de rois oubliés. »

Michelet, dans son Tableau de la France, dispose comme deux pôles sur deux mers la Bretagne et la Provence, et je songe à cette opposition des deux terres dures en lisant ces lignes de M. Maurras : « Mon père était percepteur ; mon grand-père était percepteur ; mon arrière -grand-père était percepteur, lui-même fils d'un collecteur de taxes sous l'ancien régime, et si mon grand frère et moi ne sommes pas percepteurs, ce n'est pas faute d'avoir entendu dire, dès le berceau, qu'un de ces enfants devait être percepteur comme leur père. Ce trait

I d'ambition maternelle forme, je pense, un cas de cette hérédité pro- fessionnelle ^... » I C'est bien exactement le contraire des richesses stériles de rois I I* Cité par le P. Descoqs : A travers F œuvre de Charles Maurras,

LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

oubliés qu a trouvé dans sa mémoire héréditaire ce fils des percep- teurs provençaux. Toute une richesse utile, un passé mobilisé en monnaie d'or, en louis fleurdelysés, une pensée active et ingénieuse qui a pour fin de percevoir sur les idées la part de l'Etat, de les peser dans les balances du salut public. Il y a des sous-préfets qui font des vers, des percepteurs dont l'âme rit aux aventures et se réjouit des belles images ; nriais un percepteur ne mêle pas son imagination à ses chiffres. Un percepteur est, de son métier, un réaliste, et, dans le domaine de ses perceptions, il se manifeste, ainsi que saint Thomas et Dante, comme un docteur de j'être. Si la fée Esterelle a recueilli le vœu de madame Maurras, elle a employé des détours ingénieux pour donner à son fils la ligne intérieure et le destin idéalisé des per- cepteurs ancestraux. Et si la phrase du breton Villiers contient, comme un flacon précieux, l'essence d'un romantisme à la Chateaubriand, M. Maurras a été transporté à l'extrémité contraire par le génie même des oppositions balancées.

M. Maurras, qui aime à présenter son intelligence comme un bon sens naturel et simple à la Sarcey, contribua à ramener à la réalité ou si l'on veut au réalisme, au positivisme, à des mots et a des monnaies substantiels et de poids, tout un métal d'échange intellectuel que le romantisme, l'enfermant dans le trésor souterrain d'Axel^ avait frappé à la seule effigie du rêve. Lorsqu'il écrira ses Mémoires il nous dira sans doute quelle place eut dans sa form.ation intellectuelle l'amitié de Frédéric Âmouretti. D'après une anecdote qui commence à devenir connue, Amouretti pendant de longues années s'occupa, dans les cafés de province le hasard l'obligeait de s'arrêter, à lire le Bottin des départements^ Ce disciple de Fustel y aurait pris une vue complète et très réaliste de la France provinciale. C'est d'un ordre réaliste analogue que le fils des percepteurs provençaux, portant dans son hérédité un sentiment de l'intérêt public à la Louis XI et à la Colbert, arrivait dans l'ordre idéologique a. « l'idée du Roi conçu comme l'incar- nation de notre intérêt national ^ ». On le distinguera nettement d'un grand bourgeois matériel, d'un duc et pair intellectuel comme M. Mau- rice Barrés. Les fonds décoratifs à la Chateaubriand ne suffisent pas tout à fait au sentiment national de l'auteur des Amitiés Françaises, mais ils en forment évidemment la partie essentielle. Or celui-ci avait écrit dès 1899 : « Il n'y a aucune possibilité de restauration de la chose

1 . Lm Politique Religieuse, p. 86,

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UN RÉALISME

publique sans une doctrine. » M. Maurras, réaliste positiviste, et plus fervent lecteur de la Synthèse Subjective que du Génie du Chris- tianisme, aurait volontiers ajouté « mais pas de doctrine possible sans une réalité ». Cette réalité M. Barres la voyait en la Terre et les Morts. (Le sous-titre d'une conférence ainsi dénommée était : Sur quelles réalités fonder la conscience nationale.) Chaque Français était invité à imiter selon ses moyens l'Homme Libre, à retrouver et à sentir sa Lorraine, à monter sur sa colline de Slon et à se discipliner dans les cimetières. Cette voie individualiste n'est point celle de M. Maurras. La réalité sur laquelle peut se fonder une conscience nationale est pour lui une réalité aussi matérielle que le Bottin des départements, et d'un ordre analogue, à savoir l'intérêt national. Tout le monde peut figurer dans le Bottin, mais pour le savoir lire il n'était pas inutile à Amourettl d'avoir passé par Fustel de Coulanges. Ainsi l'intérêt national implique non pas d'abord une conscience nationale, ce qui peut être une abstraction métaphysique, un terme tout personnel dont on étiquette une nation, mais bien une personne nationale, un « chef historique, capable de représenter dans le temps et dans l'espace l'unité durable et cohérente de la nation "^ ».

Hum ! Et vous appelez cela du réalisme, et vous compromettez dans cette Idéologie les fonctionnaires des finances ? Que M. Maurras n'a-t-11 suivi Amourettl à Cannes chez Fustel de Coulanges ! Que n'a-t-il pris la suite des Institutions Politiques de U Ancienne France et porté comme une lampe pieuse son zèle monarchique dans une histoire de notre formation nationale ! La réalité, la monnaie métallique, c'est la monarchie du passé. La chimère, l'inconvertible assignat c'est la monarchie de demain. Le Philippe du Jardin devenu le Sturel des Déracinés fondait sa construction de la conscience nationale sur cela que Descartes prend pour fondement de la connaissance philosophique, à savoir lui-même. Le culte du Moi, voilà un Cogito fort présentable, et tout un nationalisme complet peut sortir des méditations de Jersey et d'Haroué, comme une ontologie et une physique sont sorties du poêle cartésien. Cet hippodrome suburbain dont il se propose, aux dernières pages du Jardin, de demander la concession, Philippe l'a trouvé dans la Lorraine, dans la France, et nul aujourd'hui ne figure I à plus juste titre que lui dans la tribune des propriétaires. Mais tout n'indique-t-il pas que leâ espérances de M. Maurras, pelousard Ingé-

l.M. p.85.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

nieux et malchanceux, sont destinées à demeurer, comme on dit, dans les choux ? Je crois bien que c'est dans le premier numéro de la fameuse Cocarde barrésienne que Tristan Bernard, après diverses hypothèses sur l'origine du singulier chiffre 8 dont le prétendant fait suivre son prénom de Philippe, s'arrêtait finalement à celle-ci ; ce chiffre indique comme celui du betting les chances qu'a le prince de ne pas parvenir au trône, il croît d'une unité à chaque génération, c'est- à-dire à chaque échec, depuis le premier de la famille dénommé, dans le langage de la cote, Philippe-Egalité. M. Barrés, qui a déjà été mal- heureux avec le cheval entier dont Renan, au début du Jardin, parlait à Chincholle, a perdu le goût d'aventurer sur des outsiders les destinées du nationalisme français.

Pardon ; le vrai réalisme, qui se fonde sur la solidité d'un roc intérieur, le vrai système inspiré du Cogito, n'est-il pas précisément celui de M. Maurras ? Prendre pour base de l'adhésion à un système politique ce qui motive le pari pour un cheval de courses, à savoir ses chances, n'est-ce pas la faire dépendre de ce qu'il y a de plus fragile, de plus misérable, et en somme de plus extérieur à soi-même, à savoir l'assentiment d'un public, l'approbation de l'incompétence ? Le réalisme consiste à apercevoir clairement la vérité, une fois saisie à l'éclaircir, à l'ordonner, une fois claire et ordonnée à la propager, à la faire passer dans le réel et le pratique. Des gens « croient faire l'union en répétant : Unissons-nous, sans prendre garde qu'on ne s'unit pas en l'air et que la volonté de s'unir ne suffit pas à réaliser l'union : cette union qu'ils célèbrent suppose l'adoption d'un pro- gramme d'idées communes ; mais, ce programme, quel qu'il soit et quel qu'il puisse être, sera toujours, de sa nature, par ce qu'il contiendra et ne contiendra pas, l'élément diviseur, irritant et débilitant par excellence, à moins que, par sa simplicité, par sa force, il ne tende uniquement à rendre impossible la division, c'est-à-dire à moins qu'il ne pose d'abord, comme un principe indiscuté, la réalisation préalable du facteur matériel de notre unité, et, donc, qu'il ne commence par stipuler l'établissement de la Monarchie ^ ». Démonstration élé- gante et dont le nerf est celui de la preuve ontologique. L'argument consiste à tirer par voie d'analyse et par conversion d'identités le réel du logique, démontrer que l'idée Dieu se convertit automati- quement en l'être de Dieu, la réalisation de l'union nationale en

1 . La Politique Religieuse, p. 1 73.

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LÏTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D*ARISTARCHÈ

la réalisation de son facteur matériel qui est le Roi. Tel est l'acte de naissance de tout réalisme originel, idée consciente, consolidée, démarche qui s'évade de l'individuel et du relatif, ou plutôt qui sans sortir d'elle-même les arrête, de l'intelligence et de l'être. Les théologiens ne s'y trompent pas, qui aiment à retrouver chez M. Maurras la forme scolastique de leur argumentation ordinaire, leur tendance à convertir immédiatement les idées en choses. Mais cette nature de son esprit se communique mieux lorsqu'il l'exprime en élégants symboles.

II

L^ÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D'ARISTARCHÈ

M. Maurras nous garde sans doute pour des Mémoires de la soixan- taine, comme Mistral, les images héréditaires de sa maison. Mais il s'est plu à mettre dans son œuvre, comme des reposoirs de fleurs, les images de son pays et de sa province. Il les a ployées, pour y asso- cier son génie, en des mythes ingénieux, parmi lesquels VEtang de Marthe et les Hauteurs d'Aristarchè me fait souvenir du mythe de l'ancienne Attique que Platon ébauche dans le Critias inachevé. C'est pour moi, dans l'œuvre de M. Maurras, le bois sacré et le point central a la fois, sa colline de Sion-Vaudémont et sa tour de Constance sur les marais d'Aigues-Mortes. La construction décorative du natio- nalisme français s'est accordée, chez le Lorrain et le Provençal, sur des symboles analogues.

Symbole si ductile et si transparent, qu'il semble que M. Maurras ait été mis au monde pour réaliser les harmonies et les Idées qui sont en puissance dans le nom, l'histoire et le paysage de Martigues. Il parle quelque part du « naïf albigisme de Michelet et de sa théorie du combat entre la liberté et la fatalité dans l'histoire '^ ». M. Maurras qui relève, comme M. Barrés, du Tableau de la France, ne

1 » Trois Idées Politiques, p. 76.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

paraît point pur de tout albigisme, puisque l'histoire est en somme pour lui une lutte de l'ordre et du désordre, de l'organisation et ds la Révolution, de ce qui est enchaîné, au sens heureux de l'art oratoire, et de ce qui est déchaîné comme le gorille féroce et lubrique de Taine. Le mythe qu'il a édifié sur Martigues porte tous les traits des vieux mythes grecs sur le combat de l'ombre et de la lumière. Python et Apollon, le marais et le rocher.

Martigues s'appelle ainsi de la sorcière syrienne Marthe qui suivit Marius dans sa campagne contre les Cimbres et les Teutons, se fit craindre et vénérer par le général romain et son armée, et rendit pro- bablement ses oracles vers ces marais de l'Etang de Berre qui gar- dèrent son nom, et ne gardèrent jamais de syrien que ce nom : « Ainsi le nom général de toutes nos provinces, la France, ne désigne pas le caractère gallo-romain qu'elles ont en commun, mais la petite horde franke qui leur a donné quelques rois ^ ». Pour la petite comme pour la grande patrie de M. Maurras, nomina numinay mais leurs numina malfaisants.

La sorcière de Marius, à laquelle M. Maurras ne veut nul bien, symbolise tout ce qui par la Méditerranée nous est venu de juif, et même tout ce qui y descend aujourd'hui de juif. « Marthe avait de grands dons, l'impudence, l'entêtement, la solennité de l'affirmation religieuse, et beaucoup de souplesse. Cela est juif ^. » Et Marthe se confondit pour le peuple avec une autre Juive, venue au siècle suivant avec Lazare et Maximin, l'une aujourd'hui des Santo segnou- resso qui accueillirent Mireille dans leur paradis- Même celle-là, M. Maurras qui désirerait aveugler en son littoral provençal toute porte de l'Orient, la regarde d'un œil sévère. Et pourtant n'est-ce point de sainte Marthe que le bon Tourangeau Jules Lemaître voulut faire dans un conte délicieux en Marge de lEvangile, la patronne de la Patrie FrançaisCy la douant avant tout de mesure et de finesse, et admirant qu'une sainte d'esprit si modéré soit devenue, par une ironie du sort, la sainte des Méridionaux ? Mais M. Maurras trouva toujours la Patrie Française plus ingénue qu'ingénieuse, et il estime que le Midi eut toujours de la modération à en revendre aa Nord. La vraie Marthe demeure pour lui la sorcière des marais :

[. Anthinea, p. 241. 2. M., p. 238.

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L'ÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D'ARISTARCHÈ

« Eji un endroit que le navigateur Pytheas aurait comparé au visqueux élément du poumon marin, près d'un étang, entre une eau épaissie de bourbe et le sol toujours détrempé, sur deslits d'une algue confuse et pestilentielle, cette femme syrienne affola tout ce que le pays con tenait de rustres et de goujats ^... »

M, Maurras déplore que cette Syrienne ait été conduite et honorée par un Romain qui est dans Anthinea « le plus grossier des soldats », mais qui dans Barbares et Romains « fut le premier à ébaucher la pre- mière configuration de la France ! » Que Rome n'a-t-elle défendu plus durement avec les armes de son pouvoir Fhellénisme contre le sémitisme, distingué « THellène pur de l'Hellène contaminé par l'Asie ^ ! » Mais les puissances d'hellénisme et d'ordre ont déposé sur le rivage de Martigues leur juste figure par l'image d'Aristarchè.

C'est un petit marbre trouvé dans une petite île des Martigues. Un texte de Strabon, d'une concordance parfaite avec tous les détails de l'image, permet d'affirmer qu'elle représente une dame d'Ephèse, qui sur la foi d'un songe suivit les Phocéens fondateurs de Marseille et fut dans la nouvelle colonie la première prêtresse de Diane. Elle se nommait Aristarchè « nom bienheureux pour cette fondatrice de colorkie » et le bas relief la représente au moment elle s'embarque, avec la statue de la déesse, pour la nouvelle lonie destinée en Provence aux Phocéens. « Si nous voulons entendre battre le cœur de l'homme antique, l'occasion nous en est proposée dans ce petit marbre. Depuis le sol éphésien, près d'un arbre sans feuillage, jusqu'à l'élégante nef de Phocée, ce qui passe, ce qui franchit le feston de la mer, sur cette planche oblique, c'est autre chose qu'une sainte femme exaltée, c'est le corps, c'est l'âme vivante de la religion, et dans ce corps, et dans cet âme, une tradition, une politique, une patrie, une intelligence, des mœurs. La ville de demain est comprise dans la déesse. Elle charge l'épaule déKcate d'Aristarchè. La mer, les vents, le ciel, la destinée n'ont plus qu'à se faire propices : moyennant quelque sourire des conjonctures, Marseille lèvera des semences mystiques enfermées dans dans cette poitrine et sous ce beau front ^. »

Les divinités intelligentes qui ont mené à Martigues le marbre d'Aristarchè préfiguraient sans doute par ce beau nom et cette belle

1. Anthinea, p, 239.

2. W., p. 237.

3. Jd., p. 229.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

légende V Enquête sur la Monarchie et V Avenir de F Intelligence. Arls- tarchè a conduit M. Maurras vers les justes lois de la cité, vers le cœur plein et pur de la raison politique. Une petite étincelle, perdue et fragile, sommaire et simple de la statuaire grecque était venue éclater et s'obscurcir sur le rivage. M. Maurras a fait briller de lumière spirituelle Téclat de marbre, la lampe de Psyché que Tlonie, dans une île de pêcheurs, transmet silencieusement à la Provence. Et, de même que Marthe « dut plutôt se îîxer sur le bord de nos marécages et dans le lieu le plus stagnant de la contrée » il a placé, comme tout ly sollicitait, l'image d'Âristarchè sur les hauteurs qui bordent la mer, parmi les rochers aux courbes harmonieuses et aux formes stables l'esprit de la sculpture, déjà reconnaissable, sommeille. « Le genre humain est le principal bénéficiaire de la divine économie qui distribua les hauts lieux. De quelque façon que l'on^ nomme ce génie, celui qui tailla et mesura leur stature, disposa leurs précipices et leurs gradins, sera loué des hommes auxquels il façonna le vrai socle de leur pensée. Personne n'eût pensé dans le tourbillon d'une matière qui se décom- pose à vue d'œil. Il y faut la solidité, la durée, la constance ^. » C'est dans cette constance que s'installe naturellement Aristarchè. M. Maurras la confond avec les leçons mêmes que lui inspirent les collines de son pays, dont les grands corps allongés, déclinant à la mer lui ont « rappelé parfois cette déesse que Phidias avait couchée à l'angle d'un de ses frontons ». Solidité, durée, constance, désirs éternels et sans cesse déçus de notre nature mobile, le nom prédestiné d'Aristarchè nous indique délicatement que nous les retrouverons (après la sculpture. Heu de leurs épures et de leurs idées) seulement dans ces grands corps politiques, chefs-d'œuvre de la fortune et de l'homme, qu'il appartient aux âmes les plus hautes de créer, de m.aintenir ou de relever. N'est-ce, dans la préface de i' Avenir de l'Intelligence, Aristarchè qui parle ? « Je comprends qu'un être isolé, n'ayant qu'un cerveau et qu'un cœur, qui s'épuisent avec une misérable vitesse, se décourage, et, tôt ou tard, désespère du îende/iiain. Mais une race, une nation sont des substances sensiblement immortelles ! Elles disposent d'une réserve inépuisable de pensées, de cœurs et de corps. Une espérance collective ne peut donc pas être domptée. Chaque touffe tranchée reverdit plus forte et plus belle. Tout désespoir en politique est une sottise absolue ^ »

Î./J.,p.224.

2. L'Avenir de Ilntelligence, p. 18.

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CÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D*ARISTARCHÈ

Une race, une nation, ces substances sensiblement immortelhs, voilà ce qui commence avec ces rochers de Provence, et ce qui va s'étendre jusqu'à l'autre mer comme le lieu de l'intelligence et de l'eflort.

M. Maurras n'a point daté 1 Etang de Marthe et les Hauteurs d'Aris- tarckêy qui fût écrit sans doute entre 1890 et 1900. C'était le temps oii le Pauvre Pêcheur retenait au Luxembourg les foules qui s'amassent aujourd'hui autour des Rodin, et les fonds emblématiques de Puvis, le marais de VAve Picardia, parurent avec une intéressante obstination dans les décors psychologiques et littéraires de ce temps. Rencontres qui ne sont pas de pur hasard. Des marais comme ceux de la Syrienne, nés de dépôts pareils sous un même soleil, servirent alors à M. Barres pour installer Bérénice et pour disposer autour de Petite-Secousse les fonds d'ennui et de fièvre se meut assez naturellement une cam- pagne électorale : « Il y a un siècle et demi, la tour Saint-Louis mar- quait l'embouchure ; cette tour se trouve maintenant en pleine cam- pagne. Entre elle et le rivage s'étend un immense pays. Chaque année, le limon maçonné et consolidé allonge une pointe nouvelle au-dessus d'un fleuve de fange. Ainsi naissent autour de la première épave, dépourvus de toute fondation de rocher, les pâtés de vase liquidî' qui émergent avec lenteur ^. » Est-ce Aiguës -Mortes ou bien Mae tigues ? Est-ce du Maurras, est-ce du Barrés ? Identiques comme l^s deux paysages marécageux, identiques comme la construction de tous ces dépôts méditerranéens, les deux styles eux-mêmes se confondent, et l'oreille la plus délicate, habituée à l'un et à l'autre, ne saurait avec sûreté attribuer les phrases à l'un ou à l'autre.

Vers le même temps M. André Gide écrivait Paludes. Plus délicat et musical, plus transparent et fragile que M. Barrés et M. Maurras, il rejoignait le motif intérieur du marais psychologique à la grâce et à la gracilité de l'églogue virgilienne. Il se souvenait que le marais est à la vie de l'âme lorsque Virgile sentit sous le coup qui lui arra- chait son champ paternel les fibres qui le liaient à l'horizon palustre. Il allégorisait comme le Pêcheur de Puvis Tityre et Mélibée. Il gardai; )urs et nus auprès de lui, dans le cadre de la fenêtre d'une chambre, l'ennui qu'il disposait en spectacle curieux, la cendre qu'il faisait m souriant le geste de modeler. Il suivait sur de singuliers atlas

fil des rivages sans sortir de ses marais Urien trouva 1er

1. i4n</imea. p. 218.

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LES IDÉES DE CHARLES xMAURRAS

K poumon marin )>, la neige blanche, et puis cette bulle impondérable, rien.

Voilà, à leur origine, les trois plus fines sensibilités, les trois meilleurs créateurs de phrases extérieures et de rythmes intérieurs qui nous aient raffiné la vie. Origines, et dépourvus encore « de toute fondation de rocher, les pâtés de vase liquide qui émergent avec lenteur.

« Aucune origine n*est belle. La beauté véritable est au terme des choses. Elevées de quelques lignes au-dessus de l'eau et creusées de larges cuvettes l'infiltration de la mer se mélange à celle du fleuve, ces îles ont peut-être une sorte de charme triste. La terre est grise, crevassée, la flaque du milieu y luit malignement comme une prunelle fiévreuse...

« Sable mou, petits arbres maritimes, herbage salin, rompu et couché par le vent, ô l'inqualifi.able et mélancolique étendue ! Cela n'ondule presque pas. Tout ce vaste lieu vide est occupé des venls contraires de l'immensité déchirée, accrue du son gémissant des vagues voisines. Saturés de sel et de miasmes, de fièvre lourde et de liberté surhumaine, la lande née d'hier nous apprend tout ce qu'on peut enseigner de la Mort, car elle nous confronte, en métamorphose £6 crête, avec le va-et-vient continu de ses éléments. Ce sont des nouveau-nés et déjà moribonds. Rien de fixe, tout naît et tout périt sans cesse. Nulle vie vraie ne se dégage qu'après dix mille eflorts manques. Une incertitude infinie. Des débris coquilliers demi-engagés dans le sable aux vols de goélands qui ne font que tourner en cercle inutile, des galets blancs pris et rendus, repris encore, aux ibis migra- teurs, dont la rose dépouille flotte avec le soleil sur le plat moiré des étangs, il n'y a rien qui n'avertisse le sage promeneur des menaces de son destin.

« Il est tout seul avec lui-même. Il y est sans amis, ou les amis qu'il a disparaissent de toutes les sphères du souvenir ; réduit au pauvre centre de son indidivu, il se répète à chaque pas qu'il fait, pour seule parole : « Moi et moi, nous mourrons ; Moi, celui qui me parle, moi celui qui mUcoute, nous allons mourir tout entiers. » Les choses provisoires, instables, fugitives qu'il a devant les yeux imposent en lui leur chaos. Il voit, il sent, il expérimente ses propres ruines. Et, dissolu, dans l'antique force de ce beau terme, reconnaissant que sa fertile illusion s'est brisée, il ne découvre aucun objet d'assez humain, d'assez flat- teur, d'assez spécieux, d'assez faux peur lui cacher la douceur sacrée

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I

L'ÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D'ARISTARCIHÈ

cie l'abîme. Le néant et la mort ont soulevé enfin pour lui leur voile, et il les voit tout nus.

« Celui qui ne meurt point de cette vue en tire une nourriture très forte. Il ne craint plus le mal, il ne le connaît même plus. Le paysage pisithanate procure à celui qui le subit et s'y conserva la force néces- saire pour vaincre toute vie, et, conséquemment, pour la vivre. Commt Ulysse et Enée, il est descendu aux Enfers. Son cœur mortifié s'est endurci et peut rejoindre au commun cercle ies actions mesurées et systématiques des hommes. »

De ce sentiment et de cette méditation, qui leur furent communs, sont sortis par trois routes différentes M. Maurras, M. Barres, M. Gide. Et, les trois, comme trois parties équilibrées et logiques d'un grand paysage. Ce n'est pas un moment négligeable qu'a vécu avec eux notre génération. Si la France est, pour le géographe et l'historien, un pays de vérités, je pense à la naissance de cette France et de ces routes, de ces vallées fluviales, qui d'abord furent marécages, repous- sèrent l'habitat humain, et que de longues générations laborieuses durent rudement aménager. Je pense aux grands drames de la pensée, les plus beaux des drames terrestres au conflit préso- cratique de l'écoulement ionien et de l'Etre éléate, à ce que nous ont rendu dans nos écoles des oppositions comme celle de Bergson et d'Hamelin.

« Réduit au pauvre centre de son individu. » Il faut y rester ou en sortir. Si tout notre mal vient de ne pouvoir rester dans une chambre, aménageons au moins cette chambre. Si notre mal vient de rester dans une chambre, allons, et marchons pendant que nous avons de la lumière. M. Gide promettait, comme suite à Paludes, Polders. Il a brûlé cette étape, annoncé comme sortie de Paludes les Nourritures Terrestres. Il a écrit son chef-d'œuvre, mais est-il sorti ? Est-il sorti de lui-même ? A-t-il refnplacé Moi par autre chose que : Moi et moi ? Il donnait pour épigraphe, en 1914, aux Caves du Vatican, une phrase, qu'il prenait pour son compte, de M. Palante : « Pour ma part, mon choix est fait. J'ai opté pour l'athéisme social. Cet athéisme, je l'ai exprimé depuis une quinzaine d'années, dans une série d'ouvrages. » _

Pendant ce temps, M. Barres et M. Maurras écrivaient au moins autant d'ouvrages pour établir le réalisme social, pour lui édifier des assises. Terre et Morts, intérêt national et Roi. Comme ils nouis l'apprennent eux-mêmes le premier fut « un fameux individualiste »

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et l'autre, d*aborcî, « un petit anarchiste » d*où sortit un grand monar- chiste. De ces trois individualistes, M. Gide garde aujourd'hui la gauche, M. Barres occupe le centre, et M. Maurras constitue la droite : l'éventail est harmonieux et complet. M. Maurras remarquerait peut- être que, si tous trois sont des incroyants, tous trois appartiennent par leur culture à trois formations religieuses d'où leur sensibilité et leur pensée paraissent sortir naturellement : M. Gide au protestan- tisme libéral, M. Barres au christianisme décoratif de Chateaubriand, M. Maurras au catholicisme positiviste qu'ont dégagé de Maistre et Comte. Le chemin de l'étang de Marthe à la hauteur d'Aristarchè, de la prairie lorraine à la colline de Sion, du marais Tityre mange des vers de vase aux palmiers Nathanaël va cueillir les Nourritures des Mille et une Nuits, suit des voies logiques et décrit des courbes déjà connues de Virgile.

M. Maurras devient dès lors une sorte de préposé à la logique, et l'auteur de V Enquête joue parmi nous un rôle analogue à celui de l'Athénien Socrate parmi ses compatriotes. A M. Barres il fait voir la doctrine carrée, nette, organique, qui est au bout du nationalisme et qui le fonde seul en raison et en réalité. De son côté, M. Gide se trouve complexe et bizarre d'être « en Normandie d un père lan- guedocien et d'une mère neustrienne » et il somme le « sophiste Maur- ras » de lui dir t ses véritables racines et son authentique petite patrie. A quoi M. Maurras en des pages de YEtang de Serre dorées et légères comme l'huile de Berre elle-même (une autre Berre, mais qu'im- porte 1) s'exclame en souriant : C'est précisément mon cas ! Lui aussi a une petite patrie paternelle, dans le vallon de l'Huveaune, et une petite patrie familiale à Martigues. Et presque tous nous en sommes ià. Gardons-les toutes, mais choisissons-en une comme on se choisit une femme. En pareille occurrence M. Barrés choisit la Lorraine et ne se voulut point Auvergnat. Le Jour des Morts ne lui parle plein et pur qu'au pays des mirabelliers. M. Maurras a proposé à M. André Gide une solution analogue au mot du général de Castelnau : « Et vous, colonel, vouliez-vous mourir ? » « L'illumination annuelle à la nuit qui précède le Jour des Morts, un certain plain-chant que je connais bien aux cérémonies mortuaires, des rites, tels et tels, dont le manque m'affligerait, divers signes, d'autres encore, qu'il est importun de noter, me déclarent il convient que soit fixé mon lit funèbre : non, il est vrai, par élection délibérée, mais par une nécessité dérivant de lensemble de tout ce que j'aime et je suis. M. André Gide a-t-il

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L'ÉTANG DE MARTHE ET LES HAUTEURS D'ARISTARCHÈ

fait un choix de la place il dormira ? Cette élection de sépulture pourra le renseigner sur sa véritable patrie ^. »

« Aucune origine n'est belle. La beauté véritable est au terme des choses. » Au terme des choses, au moment achevées dans leur Idée, elles vont laisser tomber leurs lambeaux d'être inachevé, passionné et mobile, apparaître comme le rocher au delà du marais, comme la ligne de pierre et le contour éternel qui ne changeront plus. Beauté lumineuse et forte, mais à laquelle l'âme ne s'arrête pas sans avoir traversé une grande lande d'amertume. Et beauté qui peut-être n'existe et ne s'éprouve que comme un belvédère d'où les yeux contemplent les tendres vapeurs des mondes qui commencent, les nébuleuses du ciel et les déesses de la mer. M. Maurras ne récrira-t-il point à soixante ans, dans une manière plus profonde et plus nuancée, ses Deux Tes- taments de SimpUce, idéologie de sa vingtième année ? Deux Testa- ments qui se succèdent, ou, mieux, un dialogue intérieur les voix alternées prennent tour à tour le dessus. Toute âme complexe com- porte ce rythme de l'ïambe, ce couple élémentaire du temps faible et du temps fort qui se perçoivent dans les premiers vagissements humains. Toute humanité d'élite a deux patries entre lesquelles elle s'oriente. Tune qui frissonne à son berceau, l'autre qui dessine sur sa tombe la stèle idéalisée, l'une qui naît dans les esprits de la musique et l'autre qui s'achève sous le génie de la sculpture. Un acte de volonté, les clartés réfléchies de l'intelligence, l'interprétation des signes par lesquels nous avertissent autour de nous de secrètes amitiés, cela peut les équilibrer en un balancement harmonieux ou mettre de l'une à l'autre une suite, une logique, l'ordre : « La plus ancienne Grèce a connu avant nous cette molle et funeste écume de l'Asie. Elle aurait pu la dissoudre et la rejeter ; son vif esprit jugea préférable de l'em- ployer dans le concept sublime de sa Vénus marine et ainsi de tirer de tous les principes des tempêtes de l'âme une divinité rayonnante qui les apaise. La lumière qui brille sur le front des héros ne vient que des luttes antiques accrues du sentiment du triomphe définitif... De nos bas-fonds déserts, de ces platitudes fiévreuses l'enfance du monde se recommence à Tinfini, il ne faut pas marcher longtemps pour gagner les hauteurs l'ordre se construit et se continue ; tout le temps du trajet, le ciel, le vent, les astres sont des guides et des

amis ^.

1. U Etang de Berre, p. 115.

2. Anthinea, p. 243.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

II LA DIGUE DE MARTIGUES

Entre I étang de Marthe et les hauteurs d*Aristarchè, M. Maurras a ainsi cultivé le jardin de sa petite patrie pour qu'il fleurît en idées, en oppositions sagement balancées. Dans la ville des pêcheurs, miracle de la multiplication des poissons et des pains I Comme sous les yeux et sur la palette de ses peintres, tout foisonne, étincelle, s'équilibre, se trempe des lumières spirituelles. Le mistral avec sa violence fait de la clarté : « Ce puissant fleuve d air fera régner au ciel une extrême limpidité. De beaux brasiers couleur de pourpre s'élèvent, s'amon- cellent, se déplacent au souffle ardent parmi toute la ligne occidentale des nuages ; à l'autre bout du ciel les cornes de la lune s'affinent aux arêtes tranchantes des collines. Aussitôt tout fléchit et se courbe avec des sanglots, mais la clarté du soir se répand et circule avec égalité dans cette douleur. C'est bien ici qu'il conviendrait de situer quelque vieux drame de haine ou d'amour conscients. Pourquoi Stendhal n'a-t-il pas mieux connu ce pays-ci ? Je doute que son Italie lui ait fourni un emblème plus exact de la perfection de l'intelligence dans le désordre des passions ^. »

Emblèmes de la perfection de l'intelligence : voilà ce que son zèle a^jf^herché avec le plus d'amour parmi les visages de la terre. Dante, q\ji' selon une belle légende féliWéenne aurait trouvé dans le paysage de« Baux le motif des « poches » infernales, le savait, l'avait vu, qu'il faut en Provence, pour donner au ciel son entière pureté, le souffle du mange-fange, le grand balai de la passion et de la haine sous lequel comme au dernier vers d'un Cantique s'élargissent les étoiles. Ne supposons point le Paradis sans VEnfer. N'imaginons point les belles amitiés de M. Maurras sans ses vivaces haines. Ne rêvons point l'écla-

I. U Etang de Serre, p. X.

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LA DIGUE DE MARTIGUES

tante Provence sans ses trois fiéaux. L'intelligence ramasse sous les passions qui la flagellent sa substance solide.

Martigues cependant, en la fécondité de sa mer poissonneuse (où l'on trouve même, dans le poisson de saint Pierre, de quoi payer le percepteur), ne lui suggère qu'élargissement de ses trente beautés, et que complaisance pour le hasard de ses visages nouveaux. On a mis dans son paysage des panneaux-réclame, des ponts métalliques, on a relié les îles, ce qui en fait un « instar » vénitien moins complet, et l'on a construit une digue. Peuh ! ce qui est laid, M. Maurras ne le verra pas ; « pour une beauté de perdue deux renaîtront, et, quand il n'y en aura plus, l'ample nature saura bien s'arranger pour qu'il y en ait encore ^ ». Reste la digue, car on a fait en bordure du nouveau canal une digue de plusieurs lieues, qui fait crier presque autant que celle du Mont-Saint-Michel. Eh bien, cette digue : « Pa- tience ! l'écume et l'embrun auront vite fait de déteindre et d'harmo- niser. Même ce déplorable effet total s'évanouira tout entier le jour quelque promeneur curieux, s 'étant avisé de monter en barque et de faire force de rames vers la digue, se dira que la nouveauté qu n'est pas bonne à voir dans le pays est peut-être un très bon endroit! pour le voir et pour l'admirer : en effet, qui abordera pour la première fois croira sans doute inaugurer de ce belvédère choisi les délices de l'incomparable reflet nuancé et moiré de nos toits et de nos églises au liquide miroir qui tremble toujours ; on accourra s'asseoir en foule au même lieu, les chevalets des peintres n'y feront qu'un saut, et l'on y sentira une douceur dite nouvelle, car elle aura été à peine entrevue de nos grands -parents... Les moyens de gâter cette vieille planète sont extrêmement limités, et nous n'excellons guère qu'à nous gâter l'es- prit **^- -> . . .

L'admirable philosophie, la sagesse nuancée comme les eaux de l'étang de Berre au crépuscule, la santé et l'indulgence que respire M. Maurras au long de son chemin de Paradis ! Quand il ouvre les yeux à sa lumière natale, son intelligence met comme elle chaque objet à sa place, et trouve une place pour chaque objet. Et la digue, dernière venue, ouvrière de la onzième heure qui aura plus tard son histoire et sa patine, il la recueille et pourquoi pas ? comme la trente et unième beauté de Martigues et le belvédère des trente pre-

1. U Etang de Berre, p. 26.

2. /J., p. 28.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

mières. Alors, je me dis que si M. Maurras, moins sommé par les nécessités du salut public et par les appels de Paris, était resté Mar- tegal, s'il n'avait point transporté aux alentours des brioches de la Lune et multiplié par les conques des diurnales la chanson qui lui vmt en écoutant chanter un si beau rossignol, si la quatorzième beaujé de Martigues, tintante et tentante comme la sonnette diabolique qui fait massacrer au curé du conte de Noël sa messe de minuit La quatorzième beauté, c'est le galbe parisien des vagons de notre chemin de fer ») ne l'avait de si bonne heure captivé peut-être il eût trans- porté a plus ample matière cette philosophie, cette sagesse, cette indulgence qu'au besoin lui eût confirmées Paul Arène.

M. Maurras a accepté dans son paysage les panneaux-réclame, mais non le régime parlementaire, les ponts métalliques, mais non le romantisme ; il n'a point admis sur le char de l'Etat le principe du GjPinot des six capitaines ; et il n'a rien transféré à la démocratie de l'indulgence avec laquelle il traitait la digue, pas plus élégante, de son pays. Si les moyens de gâter cette vieille planète sont extrêmement limités, ceux de gâter ce vieux morceau de notre planète qui s'appelle la Fr^mce lui ont paru bien nombreux et bien actifs : c'est pour y remédier qu'il est allé batailler à Paris et qu'il n'a pas écrit « au flanc d'une colline couronnée d'un moulin qui a cessé de moudre et qu'on prendrait de loin pour un vieux château ruiné ^. »

On peut l'en louer, on a peut-être le devoir de l'en louer, peut- être aussi le droit de regretter. J'imagine que Mistral eût, mieux que tout, aimé voir, sur un coin de Provence maritime et grec, onduler doucement, jumeau du laurier de Maillane, un olivier nombreux de sagesse provençale. Pour délivrer de la tour la Comtesse, comme à saint Pierre pour ouvrir le Paradis, il faut les deux clefs.

A qui le dites-vous ? répondra M. Maurras. C'est la faute de mon temps. au temps de l'ordre j'eusse fait partie de l'ordre, je l'eusse aimé et loué et dit, avec Bossuet, même cela que vous me feriez dire aujourd'hui si difficilement : Qtmm pulchra tabernacula tua, Jacob, et tentoria tua, Israël ! au temps du désordre, puis-je faire partie du désordre, aimer et louer le désordre et transférer au ghetto d'Israël l'éloge romain de sa cité mystique ? Du même cœur dont j'eusse autrefois aimé l'ordre, je veux et je dois aujourd'hui le relever. Cela même est un acte d'ordre, d'établir avant l'ordre les conditions de

l. /(/.. p. VII.

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LA DIGUE DE MARTIGUES

Tordre. Si Thomme est un animal politique, le Politique d*ahori s'impose comme la démarche élémentaire de tout ordre humain.

MOI. Le Renan de la Réforme^ l'un de vos maîtres, fut le Renan deCaliban. Je crois bien que lorsque Renan écrivit sous le ciel doux d'Ischia son supplément lumineux à la Tempête, son esprit dépouillé et nuancé voyait à la démocratie la laideur et l'utilité de votre digue, et découvrait au fils informe deSycorax ces mêmes circonstances atté- nuantes que vous accordez bienveillâmment à l'œuvre de nos ingénieurs.

M. MAURRAS. Prospero a fini par accepter le gouvernement de Caliban, oui. Renan a extrait l'or de ce creuset, parce qu'il y avait déjà de l'or dans le creuset, parce qu'il a supposé Caliban capable d'éducation. Mais l'éducation de la démocratie, c'est une réclame de savon pour blanchir les nègres. Ma digue prendra une patine, mûrira comme un fruit ; mais la démocratie 1 Non, laissez-moi rire ou laissez- moi pleurer.

MOI. Soit. Nous sommes encore dans l'île de la Tempête. Nous ne noi s inquiétons pas des problèmes qui se poseront tout a l'heure, quand n s'agira de réorganiser notre duché de Milan. Nous demeurons en ce domaine des idées la circulation de la pensée dans les intel- ligences forme une raison suffisante du monde, oii des céatures d'air et de lumière ondulent autour de Miranda. Le monde des reflets de Martigues, si vous voulez. Vous y vivez, vous en êtes, comme Sextus Tarquin se vit lui-même dans le palais des possibles. Que des Génies se groupent en un beau lieu élu de l'esprit ! J'imagine une terrasse privilégiée, et sur elle, avant vous, quatre figures dont vous avez parlé avec un inégal respect, Barrés, Renan, Sainte-Beuve, Chateaubriand. Ah celui-ci ! Vous avez tiré sur lui comme Tartarin sur la Mère Grand. (Et si nous sommes en romantisme; il est bien la mère grand de tout notre peuple romantique.)

Je pense aux générations d'Epigones que Nietzsche décrivait dans l'une des Inactuelles, Mais nos Epigones à nous offrent un tableau autrement composé et plein que ceux de la culture germanique. Nous avons en vous, nous avons en eux exactement une Littérature de Génies.

Je ne parle pas des génies qui les hantaient, mais des génies qu'ils réalisèrent. Et les quatre derniers descendent du premier, de Cha- teaubriand qui a ici tout découvert et tout nommé. Le Génie du Chris- tianisme est le génie qui se dégage du christianisme, comme sa forme et son essence purifiées, idéales, comme une âme survivante et un ordre

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

esthétique, lorsque, libéré de la matière, de la réalité, de la loi par laquelle il presse et soumet l'homme, il n'est qu'un édifice qui va être contemplé du dehors dans son histoire et sa majesté, et non plus dans sa durée suivie et vécue, mais dans sa durée arrêtée et fixée, dans l'image définie et définitive qui demeure, s'équilibre et s'ordonne. Martigues vu de la digue, de la digue neuve, utile et laide. La digue d'où Chateaubriand a vu le Christianisme asseoir sa blanche stature, ouvrir ses ailes lumineuses et roses comme votre Martigues dans le crépuscule, c'est la Révolution. Il fallait qu'il eût la Révolution sous les pieds, et dans sa chair et dans son sang, et le Christianisme, et la monarchie et toute la magnificence d'un passé dans un rêve matériel et dans des prunelles visionnaires. Il fallait que de réalités intérieures la religion, l'Eglise et le Roi devinssent des réalités décoratives et plastiques. Vous l'avez pour cela interpellé avec âpreté : « Race de naufrageurs et de faiseurs d'épaves, oiseau rapace et solitaire, amateur de charniers. Chateaubriand n'a jamais cherché, dans la mort et dans le passé, le transmissible, le fécond, l'éternel : mais le passé, comme passé, et la mort, comme mort, furent ses uniques plaisirs. Loin de rien conserver, il fit au besoin des dégâts, afin de se donner de plus sûrs motifs de regrets... Cette idole des modernes conservateurs nous incarne surtout le génie des Révolutions ^. » Si vous transportez à ce génie la majuscule du Génie du Christianisme, et la figure de personnification plastique qui en arrête à un tournant panoramique la définition (vous souvenez-vous, à la sculpture antique du Louvre, de cette figure assez médiocre à laquelle les catalogues donnent le beau nom de Génie du Repos éternel ?) peut-être vous paraîtra-t-il que le Génie des Révo- lutions se définit loin des Révolutions, sur la digue du conservatisme, et que la monarchie de Louis-Philippe n'était pas un mauvais belvé- dère pour que Thiers, Tocqueville, Michelet, Lamartine en arrê- tassent les contours. Tartarin-Sancho n'existe bien que de la route ahanne Tartarin-Quichotte, et Tartarin-Quichotte n'atteint toute sa réalité que du lit Tartarin-Sancho savoure son chocolat.

Vos lignes de tout à l'heure caricaturent simplement une figure nécessaire de tout développement humain supérieur, dans notre Occi- dent, depuis que la Grèce nous a fourni les moyens et le désir de l'idéalisation plastique, un des deux moments du rythme qui gouverne même tout classicisme. Evidemment le classicisme consiste

I Trois Idées Politiques, p. 14.

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LA DIGUE DE MARTIGUES

avant tout à retrouver l'esprit intérieur des modèles grecs pour le revivre et pour que l'œuvre nouvelle, non extérieure et froide, parti- cipe aux mêmes étincelles de vie. Mais le classicisme comporte aussi des fonds de critique et d'histoire : il consiste encore à voir du dehors la courbe et la suite classique, dans leur ligne et leur beauté, à les idéa- liser non seulement parce qu'elles sont belles, mais parce qu'elles sont anciennes et révolues, rton seulement parce qu'elles sont de la durée, mais parce qu'elles sont du passé. Son horizon s'embellit d'un temple, et d'une Apothéose d'Homère qui est bien celle d'Ingres» Et tout le long de son déveloî>pement il a conservé ce caractère. Cet atelier de Génies fut sculpté celui de Chateaubriand, il fut ouvert à Athènes, il est incorporé comme l'atelier de Phidias au cœur et au corps d'Athènes, et nulle part ailleurs qu'à Athènes ne pouvaient naître cette lyre de la sensibilité et cette plate -forme de l'intelligence. N'est-ce du même fonds dont vous haïssez Chateaubriand que vous mésestimez Isocrate ? Peut-être pas. Mais enfin cet Isocrate dont les cent ans de vie forment le beau palier incliné par lequel l'Athènes de l'Acropole descend vers l'Athènes panhellénique, comme les cent ans du Fontenelle ménagent du siècle chrétien et français à l'autre un bel escalier du même ordre, Isocrate a écrit dans le Panégyrique d'Athènes un Génie d'Athènes, a l'idée duquel son panhellénisme se mêlait assez naturellement. N'oubliez pas que si le Génie du Chris- tianisme est le premier et l'aïeul parmi les Génies du siècle, il a eu lui-même pour précurseur emphatique et desséché les Ruines de Volney, dont la génération de Chateaubriand a su par cœur les pages apparaît précisément et parle le Génie des Ruines...

Peut-être voyons-nous maintenant s'énoncer les mesures et se des- siner la ligne du chœur se répondent et s'enchaînent nos cinq Epigones. Pour que naquît le Génie du Christianisme, il fallait que le christianisme subsistât dans l'âme de Chateaubriand à l'état d'héré- dité, à l'état de goût, à l'état de beauté, mais qu'il fût en voie de se détacher, en disposition secrète de s'en aller sur les terrasses sensuelles et savantes d'où s'attendrir et s'émerveiller. Il fallait un mécontente- ment et une contradiction intérieures, même les esprits simplistes ont vu de la simple dissimulation, de la manière dont Sarcey trouvait en l'auteur du Culte du Moi un pur fumiste. On demandait à connaître le confesseur de M. de Chateaubriand (qui répondait en donnant son adresse) et Courier l'approuvait de marcher au moins son masque à la main. Aujourd'hui que la critique avisée sait ce que

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

c est qu'un Génie, et comment il naît, elle ne parlerait plus ainsi. Sainte-Beuve, dans son Chateaubriand, ne s'y trompait pas. Il se trouvait de plain-pied avec son auteur, lui dont la vie fut d'écrire un Génie du Jansénisme et d'esquisser cent fois un Génie du Classicisme, Pour écrire Port-Royal, il était nécessaire de voir Port-Royal du dehors comme Chateaubriand voyait le christiansime, de tenir sous ses pieds comme digue de Martigues l'incrédulité épicurienne des tables d'Helvétius ou de Jérôme, mais d'avoir en même temps une clef secrète du dedans et d'ouvrir la porte basse du jardin, entre ces poi- riers de M. Hamon auxquels Racine avait goûté

Je viens à vous, arbres fertiles. Poiriers de pompe et de plaisir.

Il fallait être sensible à des pompes décoratives et à un plaisir raffiné, prêt à goûter, pour en extraire le miel littéraire, le sommet et la fleur de la grande plante d'amertume. Pour écrire les Lundis, pour composer du classicisme un Génie ondoyant et divers, toujours indiqué, jamais arrêté, mais qui ne transgresse pas certain cercle de coteaux modérés, il fallait avoir traversé le romantisme, s'être appelé Joseph Delorme, avoir désiré le génie et les femmes de ses amis, avoir fait avant de passer entre ses parents le reste de son âge le voyage d'Ulysse.

Ainsi le breton Renan élargit en un Génie des Religions, vu d'un pays et d'une race de pêcheurs, le Génie du Christianisme dont la vie d'outre-tombe s'ébauche dans la lande de Combourg. Séminaire, mais laïcisé, et cathédrale, mais désaffectée. Le même motif s'enri- chit et s'éclaire. Celui-là a porté plus loin en profondeur cette com- plexité de Chateaubriand qui vibrait surtout dans l'écorce d'un métal sonore et l'airain corinthien des mots. Comme le Yann de Loti, granit enveloppé de brume, entêtement noyé de rêve. Sous ses pieds voyez-la plus solide encore et plus vraie que sur votre rivage provençal, votre digue. Digue de tout cela même qui serait du hloc, de la matière, de tout ce qui excluerait par sa masse les possibi- lités de musique : érudition, germanisme, même une lourdeur et une honnêteté sulpiciennes, le rivage d'où la mer déploie le mieux sa légèreté, ses nuances, ses îles flottantes et ses paradis de saint Brandan. Ame religieuse pour éprouver le sens intérieur de la religion. Toute l 'incrédulité critique, assez, pour être personnellement détaché de cette religion, pour ne l'éprouver que par ce qu'elle a d'insubstantie.l

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LA DIGUE DE MARTIGUES

parfum. Il lui faut à son couchant le linceul de pourpre dorment les dieux morts. Je ne voudrais pas tout à fait lui appliquer ce que vous dites de Chateaubriand : « Cet artiste mit aux concerts de ses flûtes funèbres une condition secrète, mais invariable : il exigeait que sa plainte fût soutenue, sa tristesse nourrie de solides calamités, de malheurs consommés et définitifs, et de chutes sans espoir de relève- ment. Sa sympathie, son éloquence se détournaient des infortunes incomplètes. Il fallait que son sujet fût frappé au cœur. Mais qu'une des victimes roulées, cousues, chantées par lui dans le linceul de pourpre fît quelque mouvement, ce n'était plus de jeu ,* ressuscitant, elles le désobligeaient pour toujours ^. » Mais évidemment Renan se serait trouvé aussi mal à l'aise dans une religion dominatrice qu'il se mouvait heureusement et simplement dans une religion finissante, et, généralement, dans tout ce qui finissait. L'auteur de la Réforme s'était résigné à penser de la France à peu près ce qu'il pensait de l'Eglise. « La France se meurt, jeune homme, disait-il à Déroulède : 112 troublez pas son agonie. » Il la vit du point de vue de Sirius, il la vit du point de vue de Prospero lorsque Caliban l'ayant détrôné, il s'accommode de Caliban. Le fils des pêcheurs finit par détacher sa laïque de toute terre réelle, et la Renan des Dialogues, des Drames, de V Examen de conscience disparut submergé par les Génies qui figu- raient ses rêves un peu comme le Saûl de Gide sous les démons qui personnifient ses désirs.

On trouva que Renan manquait de sérieux. La littérature des Génies fut autour de lui un moment discréditée. M. Desjardins la rangea dans l'ordre du négatif ; M. de Vogue fit pour s'y soustraire, et surtout pour y soustraire la jeunesse, des tentatives pleines de mérite, mais ayant gardé sur sa table l'encrier de Chateaubriand il demeura toute sa vie, quoiqu'il en eût, envoûté par ce meuble, comme la famille Schwanthaler, des Contes du Lundi, par la pendule apportée de Paris. La littérature des génies eût périclité sans M. Maurice Barrés. Le vicomte de Vogue avait conservé du vicomte breton son encrier. M. Barrés, lui, hérita de beaucoup de ses biens intérieurs. Mais il y eut avec lui quelque chose de changé. A la littérature des génies d'abord il donna une méthode, elle devint plus sèche, elle acquit plus de trait, elle parut plus ramassée dans son schème essentiel, élégant et nerveux. El!e était tout entière contenue dans Un Homme

!./(/.. p. 12.

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Libre constituée avec sa maxime de sentir le plus possible en analysant le plus possible. Contradiction évidemment, mais nécessaire pour fournir le sel ou le goût d'amertume indispensable au genre. Ensuite il fallait que l'exemple de ses prédécesseurs le gardât de leur redite. Cette littérature était devenue cliché. Elle se matérialisait en des for- mules. Avec Sainte-Beuve, avec Renan, elle se confondait avec la critique, et la critique ne fournit qu'une vie intérieure, une vie exté- rieure et même une vie intellectuelle à deux dimensions, comme un espace sans profondeur. Chateaubriand, Sainte-Beuve, Renan et leurs confrères des ordres mineurs comme Benjamin Constant pouvaient servir d'intercesseurs, il fallait les dépasser et être soi. Enfin il était bon qu'un autre Génie que le Génie religieux fût produit à la lumière. Génie du Christianisme, Génie de Port-Royal, Génie de l'histoire religieuse s'étaient succédé sous ces trois visages, un peu fraternels, de sensibilité et d'intelligence. Il n'y avait pas eu de Génie de la France au XIX^ siècle parce qu'on vivait dans la France intérieure et qu'on la respirait : on n'avait pas à la considérer d'une digue, pas plus qu'au XVII® siècle on n'eût cherché le Génie de la religion alors que la religion était une chose vivante, dramatiquement et intensément éprouvée. Le nationalisme de' M. Barrés, avec les fonds très riches qui le rendent la plus délicate des œuvres d'art, constitua un Génie de la France, vue des plus différentes digues, non seulement de la colline de Sion, mais de ce fauteuili de Y Homme Libre hors duquel on ne peut penser noblement, du musée ethnographique qu'est le Palais-Bourbon, des nostalgies grecques et de bien d'autres choses encore, généralement de l'individualisme des Trois Idéologies.

Vous séparerai-je ici de Barrés ? Non. Le Génie de la France, le nationalisme français ont en lui et en vous, comme la France elle- même, leur Nord et leur Midi, leur ionique et leur dorique, leur brève et leur longue. Vous avez joint au Génie de la France un magnifique Génie du Catholicisme, et ce sont ces deux belles Idées que ce livre que j'écris m'aidera à regarder de plus près. Mais la littérature des Génies, la loi même du genre, exigeait que vous vissiez l'ordre dont vous êtes les beaux prophètes ces Prophètes du Passé dont parlait Barbey l'un avec les yeux du « fameux individualiste » et l'autre avec les yeux du « petit anarchiste ».

M. MAURRAS. Monsieur, un philosophe, M. Palante, a écrit un livre qui s'appelle Combat pour V individu. A la bonne heure I

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Voilà un titre clair, qui annonce un sens. Toute mon œuvre écrâte, mes livres, toute mon œuvre ve'cae, V Action Françaiscy sont un combat contre l'individu. Mon Pour un de politique monarchiste est un Contrun de philosophie sociale. Lisez dans la Politique Religieuse notre réponse au Correspondant...

MOI. Parfaitement. En annonçant qu'il luttait pour l'Individu, M. Palante a suivi le pont aux ânes. L'individualisme qui ne se nie pas raffine bien peu, et il est incapable d'enfanter des Génies. Il faut tourner le dos au soleil levant pour être le premier à le voir, qui dore les crêtes des montagnes. Vos Génies sont plus com- plexes que ceux de Chateaubriand, mais ils suivent le même schéma. Il leur fallait ces deux points de vue de la digue et de la ville. C'est de ia digue que vous voyez le mieux, que vous voyez seulement le crépuscule du soir et le crépuscule du matin asseoir au- dessus du marais dont l'haleine à peine les vaporise ces deux parfaits et immo- biles Génies sur les hauteurs d'Aristarchè.

Et vous obéissez ici simplement aux lois de l'Intelligence, à ce qui ordonne, définit et abstrait. Félix culpa quœ talem meruit redemptorem... Aux racines du christianisme de Chateaubriand il fallait pour qu'il s'épurât en Génie la Révolution. Aux racines de l'ordre et d'Aristarchè, une vision et aussi une sensation intérieure et importune du vague et du désordre, du chaos et de la mort. J'aime et j'admire les beaux courants aériens qui conduisirent au XIX® siècle toute cette pensée française vers une philosophie des hauts lieux. C'est des derniers gradins du Jura que Michelet, le grand précurseur, disposait en 1831 son panorama intelligent de la France. Comme vous l'avez dit : « Le genre humain est le principal bénéficiaire de la divine économie qui distribua les hauts lieux. De quelque façon que l'on nomme ce génie, celui qui tailla et mesura leur stature, disposa leurs précipices et leurs gradins, sera loué des hommes auxquels il façonna le vrai socle de leur pensée. )>

M. MAURRAS. D'une pensée qui est de l'action condensée et qui rayonne en action. Le trait net, l'éclat et la densité appartiennent à la faucille du moissonneur autant qu'à la lumière du croissant noc- turne. Ne confondez pas avec le sentimentalisme d'un Chateaubriand ni même avec l'infinie curiosité humaine d'un Sainte-Beuve le souci actif et positif de chercher dans la plus grande généralité ce qui est spécial à tout. Aussi bien pourriez-vous appeler le Cours de philosophie positive un Génie d^js sciences qui se promènerait dans le cimetière

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

des sciences, y cherchant comme Chateaubriand de grands spectacles ou comme M, Barres une discipHne.

MOI, Ce ne serait point si ridicule... Mais alors nous disputerions sans fin, à moins de finir par disputer sans raison. Les ombres qui grandissent du sommet des montagnes nous ramènent au repos. Retenons si vous voulez bien que vous avez appqrté de l'atmosphère provençale ou que vous, installez en elle par une harmonie préétablie le goût et l'usage des idées claires, solides et bien découpées. Ne scrutons pas leur origine, ne cherchons pas d'où vous les voyez, mais comment vous les voyez, acceptons-les comme une sculpture grecque « idée d'une extrême richesse de mouvements, de passion, d'élans et de forces, mais arrêtés, mais définis étant à leur comble ^ ».

LE STYLE

Pour aller de la sensibilité aux idées d'un auteur, le chemin le merlleur et le plus agréable c'est la ligne de son style. Le style c'est l'homme, nous disons nous d'abord pour nous encourager. Mais ensuite c'est l'homme tout entier que nous arrivons à définir comme un style.

Aucun style ne se tient, plus que celui de M. Maurras. dans le sillage de la pensée qui lui donne naissance. Il s'est formé un peu moins vite que celui de M. Barrés. Sa première œuvre, le Chemin de Paradis^ est écrite dans une forme grêle et tendue, encore en état de croissance adolescente. Il atteint son point de maturité, de tièdes et riches couleurs qu'il ne retrouvera pas toujours, dans cette Anthinea qui occupe chez lui a. peu près la place de Du Sang, de la Volupté et de la Mort chez M. Barrés. Telle page sur la Corse vue de la mer *

L Quand les Français ne s'aimaient ^pas, p. 355* 2. Anthinea» p, 123.

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LE STYLE

répond, si Ton veut, à ce feu d'artifice verbal, à ce soir sur la lagune, dont celui-ci, dans la Mort de Venise, s'est dit content.

Plus tard M. Maurras abdiqua ces fêtes, cet ionisme de style, pour s'attacher à ce qui dans la langue et dans la phrase est muscle, vigueur, densité. Qui d'entre nous, écrivant les Amants de Venise^ eût résisté au plaisir facile d'aller sinon les composer, du moins les retoucher au fil du GrandrCanal ? M. Maurras renonce à ces sen- sualités, mais, comme il y renonce très volontairement et non par impuissance, il en obtient avec la victoire remportée sur elles la meil- leure part.

Dans ce style en pensée et en belle chair méditerranéenne, comme les bras nus d'une fille de Saint-Remy, vous ne trouverez certes pas la transparence, les nuances fluides, la nervosité à fleur de visage qui séduisent dans celui de M. Barrés. Trop robuste pour être visiblement limé, il demeure insoucieux, ainsi que l'étaient un Malebranche ou un Bossuet, de ces petites loupes qui troublaient l'irritable féminité d'un Flaubert.

Comme un cours d'eau suit la yallée qu'il a creusée, le schëme de sa pensée est celui même de son style : rythme simple et vivant d'une force qui se dépouille, d'une forme qui se concentre, mûrit, durcit : « Si le goût de la vérité n'est, à son origine, qu'une passion comme les autres, cette passion acquiert, en s'exerçant, tous les éléments de sa règle. Elle sait s'y plier, à condition d'être pure, d'être un vrai désir de savoir, aussitôt qu'elle observe qu'on ne trouve et qu'on ne transmet la vérité que sous certaines conditions, dans un certain ordre, et moyennant certains sacrifices... L'intelligence mue par la passion qui lui est propre prend garde de ne pas se laisser conduire par son mo- teur ^. » Et ailleurs : « Le sentiment le plus puissant n'est pas celui qui multiplie les effusions pour se mettre en vue, c'est celui qui, en toute chose, conduit à faire aussi bien que possible ce que l'on fait... Nudité, netteté, justesse, voilà les devoirs stricts, et plus la vérité ainsi serrée et poursuivie se sera dévoilée toute pure, plus la recherche aura été œuvre d'amour ^. » Formules de pensée l'on reconnaît, transposées intégralement, des règles de style.

Formules de pensée et règles de style auxquelles s'accordent un certain sentiment et même une certaine sensation de l'être. On sait

1 . Trois Idées Politiques, p. 39.

2, La Politique Religieuse, p. 102.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

quel usage le vocabulaire politique de M. Maurras et des siens, repre- nant celui d'Aristophane contre les novateurs, fait du terme de Nuées. Evidemment, s*il amenait les Nuées sur le théâtre, il ne répugnerait pas à leur -laisser tenir le langage de poésie éclatante qu'elles déploient chez Aristophane et à les personnifier par les belles Sirènes du Roman- tisme Féminin. Mais dans le domaine de la Pensée, halte-là ! Néphé- Iococcygi« est le Beaucaire ennemi du Tarascon maurrasien. Et quelle étendue de la France la cité adverse ne s'est-e-lle pas annexée ! Il existe une « immense catégorie de Français » qui « baignent dans la confuse atmosphère des Nuées juridico-métaphysico-politico-morales qwe le XVIII® et le XIX® siècle ont accumulées ^ ». Quand M. Maurras naquit à la vie littéraire, la critique de la Revue des Deux Mondes et du Temps (particulièrement- au rez-de-chaussée dominical) s'accordait à signaler sur la France une grande accumulation de brumes norvé- giennes. M. Maurras est arrivé du Midi avec du soleil et de la netteté. Tout chez M. Maurras s'explique par un sens plastique de l'Etre, par une tendance constante à préciser, à définir, à réaliser : « Comme il ne saurait exister de figure sans le trait qui la cerne ou la ligne qui la contient, dès que l'Etre commence à s'éloigner de son contraire, dès que l'Etre est, il a sa forme, il a son ordre, et c'est cela même dont il est borné qui le constitue ^. » On le comprendra mieux en se souve- nant de son goût pour ces deux grands génies latins, Auguste Comte et Dante. Comte, vrai philosophe du Midi français, tête latine et même romaine, est probablement le seul puissant penseur du XIX® siècle qui se trouve séparé, par une cloison étanche, de la philosophie alle- mande, qui n'en ait subi d'aucun côté la moindre influence : on lui a reproché plusieurs fois d'avoir philosophé comme si Kant n'avait pas existé. M. Maurras nous apprend que Fustel de Coulanges pres- sentit en Amouretti son seul vrai disciple possible : je crois bien que si M. Maurras était devenu ce qui était peut-être une de ses possibilités philosophe de pït)fession, il eût été par la tournure de son esprit le seul comtiste originel et profond. Le morceau très plein et très fort qu'il a consacré à Comte dans V Avenir de l Intelligence est remar- quable ; personne par exemple n'a mieux compris que lui les racines positivistes, et les analogies philosophiques entre la théorie du Grand* Etre et les raisons du culte de l'humanité. « Rien d'inorganique, rien

1, L'Action Française et la Religion Catholique^ p. 147.

2. La Politique Religieuse» p. 398.

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LE STYLE

cl*impersonnel ni rien de confus ne peut être souffert dans les pres- criptions du positivisme. C'est une philosophie extrêmement vivante, figurée avec la dernière précision ^. »

On comprend aussi que Dante, qui formait d ailleurs la lecture favorite de Comte, soit devenu son poète. Rencontrant dans un livre de Symonds ces lignes sur Dante : « Nous trouvons quelque peu absurde que Dante enferme les gens dans des cellules, isolées et éti- quetées pour l'éternité. Nous savons que tout ce qui vit est mobile, souple, changeant. », il répond : « Ce changement irrationnel équivaut à Tmexistence, et c'est pour exister en toute plénitude .qu'un grand poète impose des définitions aussi certaines que possible, certes fines à chacun des objets de son chant ^. » Comme en scolastique, l'existence implique la définition « Toute raison fixe ». De une vue aiguë de l'art et de la pensée de Dante, saisis dans leur affinité avec l'idéal de M. Maurras : « Le poète s'est appliqué à bien définir, comme à bien dessiner, pour bien peindre. Il a considéré à chaque catégorie chaque étage et chaqu eessence d'humanité. Il a eu soin de la distinguer de toutes les autres par une forte enceinte empruntée au métal de sa volonté et de sa pensée, solide airain qui n'en réfléchira que mieux les couleurs et les flammes propres à la passion ^. »

Le classicisme, la probité et la netteté de l'art antique ne sont qu'un part! de franchise, qui fait que chaque réalité est nommée par son nom, définie et modelée en lumière. Idéaliser ce n'est pas vaporiser, mais ramasser et solidifier. La vie antique représente « cette fine et puis- sante conception de la vie, qui, faisant la vertu plus vertueuse qu'au- jourd'hui, l'innDcence plus innocente, donnait aux différents plaisirs de l'esprit ou du corps un caractère de pureté et de perfections * ». De sans doute chez M. Maurras l'habitude de maximaliser ce qu'il aime ou ce qu'il hait, de maçonner dur et de bâtir, comme Cicéron Branquebalme, des aqueducs romains. C'est sa manière d'exagérer. C'est ainsi qu'il stylise l'idée de la monarchie, l'idée de la démocratie, l'idée du Roi, l'idée de l'Eglise, qu'il ramène à la substance solide ils pèsent et à la ligne précise qui les cerne les objets de l'ordre

î. L'Avenir de T Intelligence^ p. 133.

2. Préface à la traduction de VEnfer, de M°^® Espinasse-Mongenet, p. XXIV.

3. Id., p. XXV.

4. Anthinea, p. 234.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

esthétique, de l'ordre politique, de l'ordre religieux, qu'il abstrait pour les présenter en cet état de concrétion le libre et le vivant.

Trouvant un jour ces mots sous sa plume, il remarque : « M. Fer-- dinand Brunetière ne nianquerait pas d'écrire ces deux termes, libre et vivant, entre deux paires de guillemets : tels quels et employés ainsi à contre-sens ils me paraissent d'un ridicule si éloquent que nul artifice typographique ne peut Taggraver. La vie, la liberté distinguées de la perfection qui est la limite de la vie, l'apogée de la liberté- Hérésies qui sont des sottises ^. » M. Maurras peut se fâcher et em- ployer des mots acerbes : les idées générales, les directions sur les- quelles vit la pensée n'en demeurent pas moins, et je ne vois pas qu'une pensée critique puisse éliminer aux dépens l'une de l'autre soit l'idée de mouvement, de progrès, de liberté qui n'est que le sen- timent aigu et la présence intense de la vie, soit l'idée d'achèvement, de perfection, de réalité qui s'est d^nie et qui demeure. Le dialogue du Sphinx et de la Chimère, dans Flaubert, stylise tout un ordre musical mêlé à la chair même de l'humanité et aux pierres de la cité. Deux directions entre lesquelles l'esprit peut choisir, mais que plus généralement il préfère composer et classer. M. Maurras, lui, tout en composant et classant, a choisi l'une, a parié pour elle. Intelligence méridionale éprise du lumineux, du découpé et du net, volonté d'achever encore, d'épurer et de cristalliser cette intelligence, de manière à l'arrêter, elle et ses idées, en leur perfection. Je n'en trouve nulle part mieux les racines que dans ces trois fortes conclusions sur l'amour qui sont aux dernières pages des Amants de Venise.

D'abord l'amour ne saurait se suffire. « Il agite l'univers et le per- pétue, mais, mouvant le soleil et les autres étoiles, il n'est point en état de les détruire et de les rétablir à lui seul, même en la solitude de deux cœurs enivrés. L'homme y reste le vieil animal politique, occupé de la société, et ne cessant jamais de l'occuper de lui-même ^. » Ce sont les lois éternelles du Banquet, l'œuvre philosophique cette antithèse de la perfection et du mouvement est aperçue, suivie et scrutée avec l'analyse la plus aiguë et la plus pénétrante poésie. La fin de l'amour n'est point l'amour, elle n'est même point la beauté, elle est la production dans la beauté. Plus que dans l'ordre du corps et que dans l'ordre du plaisir elle l'est dans l'ordre de l'intelligence :

t. Quand les Français ne s* aimaient pas, p. 351. 2. Les Amants de Venise, p. 265.

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production de Tœuvre d'art comme celle inspirée par Béatrice ou Laure, de l'œuvre de pensée comme celle que Comte place sous l'invo- cation de Clotilde de Vaux, de l'œuvre politique qui convient à l'animal politique et que M. Maurras a symbolisée dans Mademoiselle Monk..

Ensuite « l'amour naturel cherche le bonheur. Il est donc inquiétude, impalleiict:, désir et poursuite de tout autre que lui. Il se rue hors fie lui. Quelles que soient ses passions et ses énergies, c'est à leur propre fin, c'est à un calme heureux, à un traité de paix et d'accord internel qu'aspirent toutes ces guerres intérieures. Elles seraient moins vives sans la volonté d'y échapper et de les finir ». Le contraire de ïamabam amare. Ne prenez pas ces lignes pour la formule de tout amour. Maïs sentez toujours le même rythme qui chez M. Maurras porte la durée au durable, le musical au plastique, le fait à l'insti- tution.

Enfin « pour bien aimer il ne faut pas aimer l'amour. Il est même important de sentir pour lui quelque haine ». Les joies supérieures K»nt celles de « l'âme noble qui se règle et s'appartient ». Et « qu'est-ce qu'un amour qui ne fait que se rechercher et se reposer en lui-même au lieu de se fuir ? Est-ce l'amour ? Ont-ils aimé ? » Hoc se quisque modo jugity écrit M. Maurras au seuil de cette Anthinea les pages courbent la ligne d'une passion qui se dépouille et se dénude, belle et secrète Psyché nuptiale, en intelligence.

Ainsi M. Maurras avoue l' « amour pour principe », mais dans le sens chronologique du mot principe, commencement et non com- mandement. Et dans le triple système comtiste de l'amour, de l'ordre et du progrès, l'accent chez lui reste obstinément fixé sur l'ordre. <' Romain par tout le positif » de son être, il se veut constructeur. Réponriant à un voyageur de profession « fier d'avoir aperçu un grand nombre de pagodes » et qui lui reproche d'avoir « une tête rétrécie par l'édwcalion classique », il répond : « Admettons que, de nous, ce soit moi qui fasse l'erreur. Mais l'erreur est précieuse si elle me met en état de comprendre et de ressentir ce que l'histoire intellectuelle de l'univers nous présente de mémorable. Elle me procure une foule d'explications lucides de ce qui nous touche le plus. Au contraire, si l'on admet que vous ayez la vérité, que contient-elle de pratique, de nourricier et d'assimilable pour vous ? Un principe de curiosité infinie... N'ayant rien choisi, ne préférant rien, végétant dans une indifférente inertie, vous affectez une mobilité extrême : elle est, au fond, un simple mode de cette condition des cailloux que l'on roule,

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

des bûches qu'on charrie, et de toutes les créatures dispensées et délivrées de l'activité. C'est un bonheur peut-être. Qu'il soit silencieux et n'insulte pas à la vie ^. » Réponse de la plus pure orthodoxie posi- tiviste : erreur possible, mais précieuse, hypothèse faiseuse d'ordre, c'est toute la Synthèse subjective. Une vérité qui n'est pas organique, qui reste purement critique, ce n'est rien. La vérité n'existe pour nous que dans un ordre humain Qointure des deux sens du mot positif) , scientifique, technique, esthétique ou social. La vérité est politique comme l'aninal humain est polit iqu:^, en ce sens qu'elle ne se conçoit pas comme positive hors d une cité : le Cours de philosophie positive qu'est-ce autre chose qu'une Cité des sciences, dont le natio- ralismic vigilant et jaloux (voyez le mépris curieux de Comte pour l'as- tronomie stellaire) fait la liaison et la solidité ?

Est-il besoin de marquer nous-mêmes les bornes d'une pensée qui Tes marque si expressément et se fait gloire de les marquer ? Est-il loesoin de nous livrer à des variations sur le « libre » et le « vivant » pour qui M. Maurras réclame sarcastiquement la paire de guillemets familière à Brunctière ? Est-il besoin enfin d'expliquer les haines injurieuses et tenaces de M. Maurras cohtre le bergsonisme ? « Je ne suis pas des fanatiques de la vie, écrit-il ; je ne crois pas que toute évolution soit avantageuse parce qu'elle est signe de vie ^. » Il est naturel que M. Maurras soit l'adversaire d'une conception l'intel- lectuel, le nombre, le pratique et l'avantageux, d'ailleurs réunis comme pour lui en un même ordre, sont placés au dehors ou tout au moins dans le narthex de la philosophie pure et vraie qui serait aperception immédiate de la vie. Et M. Maurras éprouve à peu près pour M. Berg- son les sentiments de Tartarin à l'égard du savant allemand qui décla- rait au nom de la critique, à la Tellskapelle, que Guillaume Tell n'a jamais existé.

Lorsque M. Maurras, en 1913, à propos d'une visite et de succès personnels de M. Poincaré dans le Midi rencontre dans le Temps cette phrase : « Le positivisme pratique a dominé l'idéologie décla- matoire », on comprend qu'il trouve un peu fort un propos qui méri- tait de rester mort-né dans la sciure de bois du Grand U. Deux lignes suffisent à faire justice de ^< l'identification insolente établie entre l'idéologie déclamatoire et le pays de Vauvenargues, de Gassendi,

1. Anthinea, p. 17.

2. Quand les Français ne s aimaient pas, p. 367,

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LE STYLE

d*Auguste Comte, de Renouvier, de Guizot, de Mistral et de Pcmaî- rols ^, » Admettons qu'en ce septénaire M. de Pomairols garde honnê- tement la place de M. Maurras. Voilà sept noms, sept figures, qu'il ne serait pas difficile de disposer, autour d'Auguste Comte, en un groupe monumental, la pensée du Midi français

Qui par set branco s'espandis

« Voilà déjà un temps infini, dit M. Maurras, que nous ne perdons pas une occasion d'opposer au chaos barbare l'esprit romain, au ger- main le romain et au gothique le classique. Nous avons élevé patiem- ment idée contre idée, homme contre homme, goût contre goût et morale contre morale, au fur et à mesure que le temps, ce grand pour- voyeur, présentait des sujets au double mouvement de haine ou d'amour... On nous a rencontré... qui rappelions les principes fonda- mentaux de notre pensée, ou le rythme natif, la couleur originelle de notre sang '^. » Cette pensée du midi, on pourrait la définir comme la triple exigence de la distinction par la pensée, d'un corps de la pensée, d*une fin p^ur la pensée. Elle s'oppose à la fois au Nord et à l'Asie, qui aiment la penséev fondue, la pensée absolue, la pensée indéfinie. Réalisme de Vauvenargues qui ne veut pas chercher ailleurs que dans un cœar humain orgueilleux, véhément et passionné la source de la vie morale, et par son corps soufiFrant, sa philosophie de résistance et de réaction, épreuve méditerranéenne de Frédéric Nietzsche, qu'il est singulier que celui-ci n'ait pas connue, de Gassendi, philo- sophie offusquée d'images, qui ne peut se déprendre du corps (comme Numa qui ne pouvait penser sans parler) et croit pouvoir réaliser une matière qui pense, d'Auguste Comte, philosophe de la cité des sciences et de la science de la cité, tout occupé à classer, à organiser, à hiérarchiser, patient à fixer le mouvant, à tout cerner et circonscrire dans un irrévocable trait, de Renouvier, philosophe de la pensée distincte, du choix entre des contraires qu'il importe de séparer et non d'harmoniser, définiteur de catégories, et, dans son contact avec la pensée kantienne, retranchant de la Critique la sensi- bilité (soit l'autonomie de l'esthétique transcendentale) par en bas, le noumène par en haut, c'est-à-dire des deux côtés l'élément d'indis-

1 . U Etang de Berre, p. 324.

2. Quand les Français ne s aimaient pas, p. 106.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

tinction et de fusion, de Guizot, politique de la méthode, de la résis- tance, soucieux de classer et de garder dans son rôle strict chaque élément de l'Etat, chaque forme de la liberté, chaque nécessité de l*ordre, de Mistral, qui transporte non seulement dans le monde de la poésie, mais dans le monde de l'action la plus essentielle et la plus haute, celle de récréer une race, la ligne vivante et la forme plastique de la raison, enfin de M. Maurras lui-même. Formes de l'esprit qui range, hiérarchise, ordonne, opposées aux formes de l'esprit qui fond, accepte, suit. Nous retombons toujours comme dans nos pro- menades d'Athènes, sur l'Acropole s'équilibrent ces deux génies contrastés, le doriqu*^ et l'ionique, l'un aux racines, l'autre au tronc et aux branches, mouvement de la sensibilité qui se démet dans l'intelligence, de l'intelligence qui s'adapte à l'action, jeu du moi qui noue ces fruits, une foi, une loi, un roi.

V VERS L'ACTION

L'étoffe intellectuelle de M. Maurras était assez riche pour doter la pensée méridionale d'un bel édifice intellectuel. Une philosophie de l'être affleure dans son œuvre, y pointe par places, comme des lambeaux de granit injectés dans une terre de sédiments. En cette matière M. Maurras reconnaît ne pas être allé bien loin. « Mon enquête ne m'a conduit qu'à des synthèses extrêmement subjectives. En bref, je n'ai pas abouti. En esthétique, en politique, j'ai connu la joie de saisir dans leur haute évidence des idées-mères, en philosophie pure, non ^. » L'échec éprouvé de ce côté fut peut-être un peu pénible. La passion des idées, privée d'une métaphysique qu'elle avait cru saisir, porte une secrète blessure dont elle guérit mal : de peut-être quelque motif encore aux colères contre M. Bergson...

En tout cas cet échec spéculatif le rejeta d'autant plus vers une

l. U Action Française et la Religion Catholique^ p. 66.

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VERS L*ACTION

pragmatique, vers une pensée toujours sous-tendue par l'action. Un lecteur de Bain et de Spencer, de Ribot et de Fouillée, classera immé- diatement les ressorts psychologiques de telle déclaration : « Les idées, engendrées par la vue de faits concrets, ont la destinée essentielle, dans Tordre naturel, de redevenir faits concrets. Les idées sont des volontés qui demandent passionnément à s'incarner dans les personnes et les sociétés ^. » C'est ainsi que M. Maurras éprouve en lui, comme le métal d'une arme bien trempée, la solidité et l'efficace de quelques idées substantielles et simples : non idées-forces, mais idées-voiontés, c'est-à-dire transportant dans la clarté et la distinction d'une fin la clarté et la distinction d'un concept : « Organiser soi-même, mettre d'accord sa pensée avec sa pensée, savoir l'on va, par quels véhi- cules et par quels chemins ^. »

Après 1871 Renan dénomma la consultation qu'il apportait à la France : La Réforme intellectuelle et morale. M. Maurras dissocie avec le plus franc parti ces deux épithètes. 11 ne se préoccupe nullement de Réforme morale. Le terme et la chose lui sont antipathiques pour plusieurs raisons. Le « petit anarchiste » d'autrefois tient d'abord à organiser sa vie morale comme il lui convient, sans en rendre compte à personne, sans réclamer la collaboration de personne. Les dévelop- pements moraux lui présentent une insupportable odeur de protes- tantisme. Surtout V Action Française s'est constituée dans un état de méfiance agressive contre V Union pour laction morale fondée par M. Desjardins, et qui, dreyfusienne, fut d'autant plus désignée à ses coups que certains disciples nouveaux de M. Maurras arrivaient de l'impasse Ronsin. Il fallait en effet avoir séjourné dans cette impasse pour proclamer le candide défi d'Henri Vaugeois : « Nous ne sommes pcis des gens moraux » qui rappelle le : « Ma sœur j'ai fait gras hier » de Cyrano. Une réforme intellectuelle, condition d'une action française, ou, si l'on veut employer la formule de Comte dont M. Maurras venait de subir fortement l'influence : Le sentiment national pour principe, l'ordre intellectuel pour base, l'action politique pour but, tel est à peu près le système de liaison qui régit chez M. Maurras les rapports entre les idées et l'action : « La réforme de la nation fran- çaise commencera par la réforme du gouvernement de la France ; mais pour que cette réforme soit, il convient qu'une élite, aussi petite

i

1 . Quand les Français ne i aimaient pas, p. 368.

2. Id., p. 182.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

que la fera le hasard, mais dont l'influence peut être sans bornes, s*exerce à penser et à sentir en commun afin de réagir de même. De fortes réactions communes fondées sur une grande unité de pensées et sur la parfaite communauté du vocabulaire, font la première con- dition de cet ordre intérieur qui est la condition des premiers succès ^. »

Ce passage du moral au français, de l'intérieur à l'extérieur, de l'individuel au général, de l'impasse Ronsin à la rue du Croissant, dont le très honnête homme qu'était Vaugeois fut le sujet, ils avaient leur analogie dans les sentiments et l'ordre de pensée, plus subtils, qui avaient conduit M. Maurras à ses conclusions. Vaugeois venait de l'Université, de la Sorbonne, de l'enseignement philosophique, de tout cela dont V Union de M. Desjardins constituait une chapelle, ou, si l'on veut, un oratoire. On sait à quel point fut vigoureuse et profonde l'influence, dans ce milieu, de Renouvier. Renouvier fut pour la génération de Vaugeois et aussi pour celles qui la précédèrent et la suivirent immédiatement, le maître de la logique exigeante, de la pensée probe, nerveuse et solide. M. Maurras, au temps de l'affaire Dreyfus, pouvait écrire, non sans exagération, mais non pas sans fond de vérité : « Le spirituel de la France républicaine est dirigé par le cénacle de M. Renouvier, absolument comme la France catholique est dirigée par le Pape, par les Congrégations romaines, et par les évêques français ^. » Il n'en est pas moins vrai que les services intel- lectuels rendus par Renouvier sont d'ordre fort analogue aux services intellectuels rendus par M. Maurras. Celui-ci le place d'ailleurs parmi les penseurs qui firent l'honneur du Midi : impartialité bien méritoire à l'égard d'un homme qui s'attacha pendant plusieurs années, par une action moins fructueuse que celle de M. Maurras, mais peut-être unie à sa méthode intellectuelle par un lien analogue, à faire du pro- testantisme la religion de la majorité des Français. Voici une page l'on trouvera, aux sources abstraites s'alimente l'action de M. Maur- ras, au Joint sa pratique s'embranche sur sa nature d'intelligence, les mêmes rythmes, les mêmes accents que l'on a pu goûter dans les œuvres de la maturité de Renouvier, le Deuxième Essai ou V Esquisse d*une classification :

« Consentir au malaise de la surprise, en extraire une joie vivace, désirer le secours de l'inconnu, aimer à se trouver désorienté et per-

1 . Quand les Français ne s aimaient pas, p. 1 78.

2. La Poiiiique Religieuse^ p. 216.

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VERS L'ACTION

plexe, cultiver la sensation de l'inquiétude et de manière à s*endurcir contre cette épreuve, c'est la préface nécessaire de tout mouvement méthodique de la raison.

« Célérité à s 'entr 'ouvrir, constance et fermeté dans la suite de cet effort, c'est ce qui permet à nos sens et à notre esprit d'accueillir les hôtes nomlreux et bourdonnants, chargés de biens mystérieux, sans lesquels i ous végéterions dans l'ignorance, l'inertie et la fatuité.,.

« Le tcrt essentiel du principe "^le liberté, c'est de prétendre suffire à tout et de tout dominer. Il se do me pour l'alpha et l'oméga. Or il n'est que l'alpha. Il çst simple commencement...

« Que vont devenir tant de biens ? A moins de vous borner à les mettre sous vitre à la façon du collectic nne ar, ou d'en jouer en scep- tiques ou en dilettantes, vous allez en, user, vous allez les traiter, vous allez essayer d'en tirer quelque chose. Quoi ? ni la curiosité ni la tolérance ne vous l'apprendront... Pour agir maintenant il faut choisir, il faut classer. Toute la vie est dans ce problème d'organisation..,

« Certes, par désespoir de trouver la solution satisfaisante ou la hiérarchie supportable, on peut se résigner au modus Vivendi qui juxta- pose les contraires et conclut la plus médiocre des trêves entre droits équivalents et forces irréductibles. Un esprit énergique ne trouve qu'une sensation de défaite... Il faut sortir de cet état de liberté comme on sort d'une prison. Il faut adopter un principe et s'en tenir à lui. Ce n'est pas (comme le croit M. Seippel) pour anéantir toutes les idées différentes, c'est pour les composer autour de leur centre normal, pour les ranger et les graduer, au-dessous de lui, aussi nombreuses, aussi vivantes que possible, de manière à ne rien laisser d'inemployé, et pour utiliser plus ou moins toute chose ^. »

Ainsi pour M. Maurras l'acte décisif et vital de l'esprit c'est le choix. Renouvier a fondé sur une vue analogue toute VEsquisse. Mais, pour ce philosophe de la liberté, le choix est l'acte par lequel s'affirme la liberté. Pour M. Maurras, qui parle en comtiste orthodoxe et en catholique honoraire, le choix est l'acte par lequel on sort de la liberté pour être déterminé par un ordre et se soumettre aux condi- tions de l'action. Il semblerait qu'il n'y ait qu'une dispute de mots. En réalité il y a autre chose, la question profonde de savoir à qui appartient en nous non l'antériorité chronologique impossible à trouver, mais le primat de qualité et de valeur, ou à l'homme individu

I

1 . Quand les Français ne s aimaient pas,

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

ou à l'homme animal politique. La réponse n'est pas donnée dans notre nature, elle ne peut être fournie que par un choix, et bien que l'ori s'entende au fond sur le besoin, l'importance et la valeur de ce choix, le langage même par lequel on en exprime la nécessité, indique dès le premier moment dans quelle direction le choix a été fait. Le point de départ originel, le rapport entre l'intelligence et l'action sont à peu près les mêmes, mais l'orientation et les résultats de l'action seront dans les deux cas très différents.

Entre les deux conceptions, aussi bien qu'entre le théoricien posi- tiviste de Martigues et le philosophe kantien d' Avignon, il n'en existe pas moins une sorte de rapport général, et, comme dit Nietzche, d'amitié stellaire. Dans les deux cas une façon franche et virile d'aborder les problèmes, de les attaquer non par leur pente douce, mais par leur cassure escarpée, une méfiance à l'égard non de la simplicité et de la généralité, mais de la facilité. C'est le résultat auquel aboutit d'ailleurs la discipline comtiste. Il faut plus d'énergie pour remonter une pente que pour la descendre, et la « réaction » est de l'action au deuxième degré. Certes M. Maurras est traditionaliste ; il l'est jusqu'à adopter à peu près, pour son apologétique, une théorie du bloc lorsqu'il s'agit de l'Eglise catholique ou de la monarchie française, mais bloc localisé, délimité et tranché. Mais d'autre part il porte en lui cette idée que nous ne sommes pas esclaves du passé, que nous l'acceptons ou le reje- tons en vertu d'une décision, d'un choix. Rien chez lui de cette résigna- tion lucide, fluente, impassible l'on voit, toutes rames abaissées comme au fîl irrésistible d'un fleuve qui coule à pleins bords, dériver à la démocratie dans le dernier volume de la Démocratie en Amérique la pensée de Tocqueville : « Celui, dit M. Maurras, qui voit combien d'etfets divers et de conséquences lointaines peuvent naître de la plus petite initiative d'un homme ou d'un groupe d'hommes bien dirigés, quand elle n'est pas exercée au rebours de la mécanique générale de la nature, celui-là devient tout à fait incapable de désespérer ^. » Sa philosophie à ce sujet tient dans l'élégant et fin apologue de Mademoi- selle Monk' Rétablir la monarchie, comme pour Renouvier protestantiser la France, c'est difficile, mais c'est possible, c'est une œuvre intelligente à concevoir et à tenter. Le fait monarchique peut « se rétablir en très peu de temps, moyennant le concours de l'élite pensante et de l'élite armée... Ce qui a commencé peut se recommencer ; ce qui eut un

1. Enquête sur la Monarchie» p. 498.

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VERS L'ACTION

point de départ peut en retrouver un second ^. » Une des raisons pour lesquelles il est monarchiste, c*est que la monarchie réalise à la tête de l'Etat cet ordre de décision mesurée, forte et clairvoyante qui char- pente la tête de son théoricien : « Un gouvernement personnel et dynastique, conscient et stable, peut donc, en matière financière, donner une parole ferme et une promesse certaine. Au contraire, une foule, même déguisée en gouvernement, ne le peut pas. Elle ne conduit pas, elle est conduite ; elle est poussée selon des énergies aveugles ^. »

Parnii les « nuées » que combat M. Maurras, se trouve l'idée d'un bien se réalisant de lui-même, sans une volonté humaine agissante, res- ponsable, qui le fasse passer à l'acte. Il remarque la présence de cette idée dans la conception pseudo-scientifique de la libre-pensée. « Ce bien futur qui se réalise de soi est une espèce de Messie en esprit et en vérité. Cet optimisme philosophique est un messianisme à peine laïcisé ^. » Pareillement qu'est-ce, en politique, que la République, sinon le règne de la facilité ? quelle est la loi de la « République des camarades », sinon celle du moindre e^ort ?

Il me souvient d'une histoire que raconte, je crois, Gustave Téry dans son livre sur Jaurès. A la veille d'un congrès devaient se décider les destinées du Parti et se trancher d'aigres querelles entre opportu- nistes et radicaux du socialisme le bon philosophe Edgar Milhaud s'en vint exprès de Genève pour conjurer Jaurès de ramener coûte que coûte à la sagesse les impatients, les purs et les guesdistes. Milhaud avait pris Jaurès dans un coin et le chapitrait avec obstination. Jaurès hochait la tête, levait les bras, s'exclamait : « Comme c'est cela I comme c'est vrai ! oui, c'est ce qu'il faut leur dire, ils comprendront 1 » Et, quand Milhaud eût fini, Jaurès, saisissant une feuille de papier, voulut y tracer, pour en garder la mémoire au Congrès il parlerait, l'essentiel de ce qu'il venait d'écouter. En travers de la feuille il écrivit ces mots, et rien d'autre : « Les choses ne se font pas toutes seules. »

La révélation que Jaurès avait eue ce jour-là, M. Maurras en a fait l'élément ordinaire de sa pensée. C'est parce que les choses ne se font pas toutes seules que sa politique civile et religieuse est une étude des organes, des pouvoirs nécessaires pour qu'elles se fassent, s'or- donnent et se maintiennent : car elles se conservent par la perpétuité

K/J., p.231.

2. /J., p. 249.

3. La Politique Religieuse, p. 30.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

de leur acte créateur, et si elles ne se font pas toutes seules, elles se défont fort bien toutes seules.

Ce sera une digne maxime d'une action belle, utile, méritante que de se proposer un but difficile, mais excellent, d'aider les choses à se faire et non d'attendre passivement qu'elles se fassent : Rusticus expedat,.. Mais si l'action proposée par M. Maurras comporte les éléments de difficulté, de fortune et de chance qui lui donnent des possibilités dramatiques et une qualité humaine, la pensée qui doit diriger cette action ne prétend nullement être une pensée difficile. « Rien n'est possible sans la réforme intellectuelle de quelques-uns. » Mais cette réforme intellectuelle, proposée à tous, est la plus simple du monde. Elle consiste à considérer quelques vérités de bon- s-ns (la chose du monde la mieux répartie entre les hommes) qui avaient toujours fait partie du patrimoine de la sagesse humaine avant que le monstre à trois têtes. Réforme, Révolution, Romantisme fût venu tout brouiller. M. Maurras nous dit qu'il aimerait à gagner la répu- tation d'un Sarcey ou d'un Prudhomme occupé a remâcher quelques grosses évidences. La doctrine royaliste est une doctrine l'on est à l'aise et qui ne fait courir aucun df^nger de fièvre cérébrale : « Les objections, les répugnances mêmes perdent toute signification dès que l'on a repris contact avec ce nom oublié de roi. D'abord surpris de se réveiller royaliste, on s'étonne bientôt de ne pas l'avoir été de tout temps. Les satisfactions d'intelligence et de patriotisme se doublent en effet d'un sentiment de bien-être, d'allégement, de facilité à penser et à vivre qui résulte de convenances préétablies entre l'institution royale et les instincts des hommes ou le sens des choses dans notre pays... L'âme républicaine, incessamment émue sans objet et ôans espérance, fournit un abrégé de l'anarchie intense à laquelle la Répu- blique soumet l'ensemble et les éléments du pays. Mais, à l'inverse, cette paix intérieure dont les royalistes ont le partage et que M. Jules Lemaître a décrite avec volupté donne un avant-goût de la paix publique profonde que la monarchie tend à réaliser ^. « C'est très intéressant et il y a évidemment quelque chose de vrai. Ainsi le voyage dans la Vallée de la Moselle faisait voir à Sturel et à Saint-Phlin « le boulan- gisme comme un point dans la série des efforts qu'une nation, déna- turée par les intrigues de l'étranger, tente pour retrouver sa véritable direction. Une suite de vues analogues leur composaient un système

I. Enquête sur la Monarchie» p. XLï,

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VERS L'ACTION

solidement coordonné ils se reposaient et prenaient un appui pour mépriser le désordre intellectuel du plus grand nombre de leurs com- patriotes ^. » Voilà un élément commun aux formes du nationalisme, du nationalisme en tant qu'il est une méthode, élaborée en somme dans les méditations de V Homme Libre. Et (c'est M. Maurras lui- même qui l'écrit) « Les néophytes de tous les cultes connaissent ce parti bienheureux du repos et de l'inertie de l'intelligence ^. » C'est à ce point de facilité suprême et de maturité que commence peut-être le déclin de toute doctrine, ainsi que commença, lorsqu'il descendit chez les hommes, le déclin de Zarathoustra.

Si l'action, la politique, dépendent d'une réforme intellectuelle, si M. Maurras nous donne les plans de cette réforme intellectuelle, reste à savoir si et comment elle est possible. Question pratique : elle est possible parce qu'elle apparaît en effet réelle dans un homme ou dans un groupe. Mais question théorique aussi : dans quelle mesure cet homme et ce groupe pourront-ils atteindre à un résultat général, faire passer dans l'institution les lumières, les données, les conclusions de l'intelligence ? C'est cette dernière question que, dans VAvenir de rintelligencey M. Maurras a étudiée. Les quatre études envisagent quatre aspects du problème. Dans le premier, qui donne son titre au livre, il se demande quel est l'avenir de ce pouvoir spirituel diffus représenté aujourd'hui par la corporation des écrivains. Dans la seconde, V Ordre positif d'après Comte, il étudie le type abstrait le plus approfondi de l'ordre intellectuel et social ; dans le troisième, le Romantisme Fàninin, le type le plus caractéristique du désordre dans l'esprit et dans la société ; et le quatrième. Mademoiselle Monk, est un tableau élégant de la méthode par laquelle on peut remonter de ce désordre à cet ordre, une peinture des fruits que donne avec un peu de bonheur la réforme intellectuelle non pas même de quelques- uns, mais d'un seul, quand une jolie femme veut bien s'en mêler. Mademoiselle Monk est de 1902 environ : subtil apologue propesé à de belles et bonnes volontés salonnières qut ne nuisirent pas à la fondation de V Action Française.

Dans les pages pressées, parfois un peu désordonnées, de la première étude, M. Maurras regarde la France moderne du point de vue des gens de lettres, et particulièrement des journalistes. C'est ce qu'il

\. L Appel au SoldaU p. 390. 2. Les Amants de Venise^ p. 152.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

définit rinteiiigence, au sens un peu spécial de groupe des écrivains professionnels. L'Intelligence, ainsi entendue, a été au XVIII^ siècle et au temps de la Révolution l'héritière des anciens pouvoirs qui abdi- quaient alors devant l'écrit. Mais depuis 1830, avec le romantisme, la grande littérature attisa des révoltes ou s'isola dans des cénacles. Elle perdit le courant de la vie nationale. Elle occupe aujourd'hui un rang subalterne qui, vis-à-vis des autres valeurs sociales, deviendra de plus en plus bas.

Doit-elle chercher à reconquérir cette maîtrise, cette royauté qui parut sienne à la fin du XVI II ^ siècle ? Mais qu'elle y prenne garde ? L'Intelligence par elle-même ne saurait raisonnablement vaincre, dominer : « La dignité des esprits est de penser, de penser bien, et ceux qui n'ont point réfléchi au véritable caractère de cette dignité sont seuls flattés de la beauté d'un rêve de domination ^. » L'Intelli- gence peut seulement acquérir un pouvoir spirituel qui entre plusieurs pouvoirs en conflit lui permette de désigner le plus digne. Nous sommes en présence de deux pouvoirs possibles, celui de l'Or, celui du Sang. L'Intelligence peut se mettre au service de l'Or ; elle y est déjà, elle s'y engage de plus en plus, elle finira par y dissiper tout son prix spirituel. Mais qu'elle soit au service de l'Or, elle doit le dissimuler, e le ne saurait l'avouer. Au contraire elle peut avouer sans honte qu'elle se met au service du Sang, c'est-à-dire consacrer des valeurs de durée, d'hérédité, d'institution. Elle peut l'avouer par une déclaration pu- blique, l'expliquer par sa logique, l'illustrer et le rendre sensible au cœur par un style, un art, un ordre esthétique. La seule action possible pour l'Intelligence, celle qui lui permettra de retrouver sa place nor- male dans un pouvoir qu'elle aura suscité, reconnu et sacré, l'action dont M. Maurras dessine la courbe idéale dans V Avenir de rinteiiigence, est celle à laquelle il s'est voué. Devant un horizon sinistre, « l'Intel- ligence nationale doit se lier à ceux qui essayent de faire quelque chose de bien avant de sombrer. Au nom de la raison et de la nature, con- formément aux vieilles lois de l'univers, pour le salut de l'ordre, pour ; la durée et les progrès d'une civilisation menacée, toutes les espérances flottent sur le navire d'une Contre-Révolution ^. »

Ce rapport de l'intelligence à l'action, ce passage de l'une à l'autre,] ils ont pris, chez M. Maurras, leur rythme et leur réalité du drame

1 . UAvenir^de r Intelîigencet p. 23, 2. 7J.. p. 99.

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VERS L'ACTION

par lequel il a été happé et ensorcelé tout entier, I affaire Dreyfus. L affaire Dreyfus fut son Contrun, le grand duel de sa vie contre Tindividualisme, Mais comme il est naturel et cornme aucun psycho- logue ne s'en étonnera, M. Mourras a gouverné et prolongé cette lutte dars un terrible esprit d'individualisme. L'obstination avec laquelle jusqu'au I ^^ août 1914 il s'est attaché à entretenir et à ranimer une ténébreuse affaire qui avait fait assez de mal à la France pour que les bons citoyens la voulussent classée et oubliée, s'explique tout de m me un peu par la fierté intérieure du « petit anarchiste » qu'avait mal réduit Mgr Penon. Loin d'exorciser ce démon de l'Affaire, M. Maur- ras l'a installé, habitué. Depuis le rôle fameux qu'il joua dans la défense du lie itenant-colonel Henry, il a fait de ce d^mon sa raison d'être ; enfin il a été ce démcn. « Ceux qui tiennent l'affaire Dreyfus pour un épisode sans importance, écrit^il dans la préface de la Politique Religieuse, ne seront pas plus contents de mon nouveau livre que de ses aînés. Pourtant, ils y verraient plusieurs raisons nouvelles de comprendre que cette grande Affaire a bien été l'âme, et pour ainsi dire le démon de notre vie publique depuis quinze ans ^. ?>

N'ayant jamais été, même en pleine ère dreyfusomachique, passionné pour cette Affaire, j'en parle avec la plus grande froideur. L année la bataille atteignit son paroxysme, il me souvient d'avoir copié quelques lignes de Montaigne sur un carton que j'avais pendu au mur de ma chambre et que je remettais pour qu'ils ne s'indignassent pas d^ mon indifférence aux visiteurs trop excités : « Je vy en mon enfance un procès que Coras, conseiller de Toulouse, fit imprimer, d'un accident étrange : de deux hommes qui se présentaient l'un pour l'autre. Il me souvient (et ne me souviens d'autre chose) qu'il me sembla avoir rendu l'imposture de celui qu'il jugea coupable si merveilleuse et excédant de si long notre connaissance et la sienne qui était juge, que je trouvay beaucoup de hardiesse à l'arrest qui l'avait condamné à être pendu. Recevons quelque forme d'arrêt qui die : « La Cour n'y entend rien » plus librement et ingénuement que ne firent les Aréopagistes, lesquels, se trouvant pressés d'une cause qu'ils ne pou- vaient développer, ordonnèrent que les parties en viendraient à cent ans ^. » Hélas ! ce que je présentais comme grain d'ellébore devenait huile sur le feu ! « Je voy bien qu'on se courrouce, et me deffend-on

1 . La Politique Religieuse, p. XVII»

2. Esssai, 1. III, ch. xi.

.8?

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d'en douter, sur peine d'injures exécrables. » L'antidreyfusisme de M. Maurras se cristallisa autour de deux faux, ou, comme disait Montaigne, « impostures », qui s'équilibrent vraiment de façon sym- bolique : celui du colonel Henry, que M. Maurras s'est efforcé de vider subtilement de toute apparence frauduleuse, et celui attribué jusqu'en août 1914, par chaque numéro de V Action Française^ à la Cour de Cassation. Celui-ci risquait, comme limite de son injustice possible, d'innocenter un coupable ^. Le faux Henry risquait, comme limite de son injustice possible, de perdre définitivement un innocent. Or la conscience publique a toujours jugé ce dernier crime beaucoup plus grave que le premier. Le salut du coupable (par exemple s'il dénonce ses complices, si le prince lui fait grâce, s'il jouit du droit d'asile, etc.) a été prévu par beaucoup de législations. Aucune n'a admis comme légalement possible la perte de l'innocent. M. Maurras non plus d'ailleurs. On sait que Dreyfus, quand il eût été déclaré innocent par arrêt de la Cour de Cassation, continua à être coupable pour les anti-dreyfusards d'avoir été le drapeau des dreyfusards, et même, pour certains dreyfusards, de n'être pas dreyfusard. Cette lutte religieuse rappela à bien des points de vue une autre grande lutte religieuse, celle du jansénisme au XVI I^ siècle : ce n'est pas la faute de M. Paul Desjardins si Pontigny n'est pas devenu un Port- Royal, et, dans le paysage de passions soulevé du haut en bas de la France, le bordereau, comme les cinq propositions, ne parut plus qu'un petit point. M. Maurras parle quelque part de sa « critique concor- dante du romantisme, du germanisme et de la révolution, idées juives ou idées suisses, idées antiphysiques comme nous disions encore, ou, de façon plus pittoresque. Nuées. L'analyse de ces absurdités fut le principe de notre résistance aux fables dreyfusiennes ^. » Quand une Affaire doit s'envisager à ce point de vue idéologique complexe et vaste, et qu'elle se relie à tout un pan de l'histoire humaine, depuis les migrations des Beni-Israël jusqu'à l'installation en France de la

1 . N'oublions pas, pour réduire à sa juste portée le talisman de M. Maurras, que, pendant tout le XIX" siècle, la Cour de Cassation, comme l'ancien conseil des parties dont elle est l'héritière, a toujours refusé tacitement de s'en tenir à la lettre de son mandat. Elle a interprété, spécifié la loi, elle s'est donné la charge d'élaborer une jurisprudence, et le pouvoir suprême en jurispru- dence se confond pratiquement avec le pouvoir législatif-

2. Kiel et Tanger^ p. 378.

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famille Monod, qu'est-ce que deviennent de pauvres questions maté" rielles comme celle de chercher à grand renfort de besicles si les cinq propositions sont dans VAugustinus ou si Técriture du bordereau est de Dreyfus?

M. Maurras a raison, c'est lorsqu'il voit dans l'affaire Dreyfus un pinceau de lumière jeté sur la décomposition de la France. L'absence d'Etat s'y est révélée à nu.- Des « Etats » pour employer l'expression de M. Maurras qui les limite bien arbitrairement à quatre, ont tiré chacun de leur côté, et l'Etat a été le patient écartelé. Etat militaire, obstination de la corporation des officiers à soutenir 1' « honneur » d'une justice en pantalon rouge qui ne saurait s'être trompée, et fina- lement l'honneur d'un simple bureau. Etat intellectuel, dont la fonction est de construire, de défendre, d'attaquer des flottes d'idées ou d'abs- tractions rivales et d'enrégimenter comme dans la presse de la marine anglaise à bord de ses bâtiments tout homme ou toute idée qui allait paisiblement à ses affaires. Etat juif, état protestant, état maçon, état métèque, d'accord Etat catholique. Etat parlementaire. Et surtout, puisqu'il s'agit de M. Maurras et. que son Etat particulier nous inté- resse davantage. Etat des journalistes. L'Affaire est née moins des passions propres à une corporation de militaires que de celles parti- culières à une corporation d'écrivains quotidiens. Son atmosphère fut créée entièrement par un journal, la Libre Parole qui, très lu dans le monde militaire, avait complètement remplacé, dans le clergé, de vieux journaux sérieux comme V Univers et le Monde. L'antisémitisme qu'elle créa et exploita était dans le monde du journal, du théâtre, des livres, des professions libérales des Juifs occupaient une place remuante, encombrante, et jouaient des coudes dans la poitrine des concurrents ; il n'a guère de racines en dehors de ce milieu. La création de campagnes, le lancement d' « Affaires » est une nécessité vitale pour la presse, et l'affaire Dreyfus fut vraiment l'âge d'or des journaux, comme l'année de l'influenza fut l'âge d'or des médecins. N'oublions jamais que M. Maurras est journaliste, qu'il a l'information et la déformation de son milieu professionnel, comme tous nous gardons celles des nôtres. Le P. Descoqs, écrivant un livre d'examen sympathique sur l'œuvre de M Maurras, dit : « Comment oublier enfiîi le jugement que M. Maurras porta naguère sur le faux du colonel Henry ? Force, décision, finesse, rien ne manqua au colonel, si ce n'est un peu de bonheur. » Et le P. Descoqs rappelle avec énergie qu'un faux est un faux, et que saint Paul a dit: Non faciamus

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mala ut ventant bona. M. Maurras estime que son critique s'est placé au point de vue de la corporation des théologiens, qui n'est pas le sien à lui. Le P. Descoqs, membre d'une illustre congrégation ensei- gnante, s'est placé aussi à celui de l'éducation. Accordons tout cela à M. MaurraSj mais n'oublions pas, pour la clarté de nos idées, que lui aussi appartient à une profession déterminée, et que le monde des chapeaux, des morasses et des bouillons a, comme le monde des tableaux noirs et des thèmes latins, son équation personnelle.

La défense du colonel Henry s'expliquait du point de vue d'une morale de partisan, celle dont M. Barrés, dans les pages de Scènes et Doctrines du Nationalisme consacrées au procès de Rennes, a donné des exemples et déployé des attitudes. Du point de vue de l'art elle comporte beaucoup d'élégance (on peut aimer la défense de Libri par Mérimée) et elle permit à M. Maurras de faire l'épreuve de ce que peut une puissante faculté d'exposition sur une opinion hésitante et moutonnière. Sans lui l'affaire Dreyfus n'eût été peut-être qu'une pièce en trois actes : l'ayant fait rebondir au trois, selon la formule sarceyenne, ayant rendu, le premier, aux antidreyfusards une bonne conscience et une pugnacité quand même, il la conduisit au cinq, et, en somme, ne la lâcha jamais. L'affaire Dreyfus ayant été le tournant décisif de sa vie, l'individualiste retourné qu'est M. Maurras n'admit pas, avant la guerre du moins, qu'elle ne fût point le tournant décisif de la vie française. Mais est-il isolé ? Le sub specie Dreyfusi ne marqua- t-il pas une bonne partie de sa génération, et lui-même n'a-t-il pas fait de bien justes remarques sur le cas de M. Millerand, ministre de la guerre du cabinet Poincaré, et « emporté, balayé, sur la simple apparence du soupçon de ne pas pratiquer tous les rites de la religion dreyfusienne : un cas de conscience véritablement byzantin posé par le seul nom du lieutenant-colonel du Paty de Clam sut primer ou couvrir tout souci d'intérêt public ^, »

Sans doute faut-il espérer que la guerre classera l'Affaire. Quand on la verra avec quelque recul, peut-être estimera-t-on qu'un démiurge subtil, homme de théâtre, la disposa spécialement pour placer la France en état de clarté dramatique. Après avoir joué, tourbillon aspirant, son rôle classificateur, elle apparut intelligemment, comme les situations de Molière, sans issue. Dreyfus fut condamné deux fois, la première fois illégalement, la seconde fois absurdement avec

Kid et Tanger, p. LXXIV.

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Il

VERS L'ACTION

des circoBStances atténuantes pour un crime qui n*en comportait pas» (c'est-à-dire que les juges se les accordaient à eux-mêmes pour le cas ils se seraient trompés), puis toutes les cartes étant brouillées, la Cour de Cassation dut le réhabiliter illégalement et le Parlement faire une loi spéciale pour lui et le colonel Picquart. On en tirerait une belle illustration du chapitre de Montaigne sur les lois. Quand M. Maurras écrira ses Mémoires^ peut-être le recul lui permettra-t-iî, à lui aussi, de classer l'Affaire.

De la classer dans une hiérarchie de causes. En tout cas, pour ce qui est de lui-même, elle fut la cause efficiente qui le conduisit, en cette grande mobilisation des « intellectuels », de l'intelligence à l'ac- tion. Avant l'Afîaire, M. Maurras avait commencé la campagne roya- liste sur le divan doctrinaire de la Gazette de France. Et jamais il n'eut plus de talent que dans sa longue, libre et ondoyante collaboration à ce vieux journal plein d'élégance et de tenue. Il a raconté lui-même comment il y fut amené. Avant d'entrer à la Gazette^ M. Maurras n'était pas un inconnu : il était le cinquième membre de l'Ecole Romane, et il tenait auprès du pittoresque Jean Moréas de l'Enquête hurétique la place du jeune Sainte-Beuve auprès du Victor Hugo du Cénacle. C'est, paraît-il, après la lecture d'une page de Démosthène, cette page sportive sur le bon athlète et le bon politique qu'il a depuis colportée avec feu comme un précieux talisman, qu'il se décida, sur la courtoise invitation de M. Janicot, à collaborer au vieil organe monarchiste fondé par Théophraste Renaudot, symbole de solidité et de perpétuité. « Ce Démosthène aidant, il se demanda s'il n'y avait pas quelque chose de profond, d'éloigné, d'à long ternie^ mais d'utile et d'unique à proposer à la France contemporaine dans le sens de prévoir, de parer et de prévenir. Pourquoi pas -"^ ? »

C'était la Monarchie. Il y avait Lien des chances pour que l'idée de M. Maurras naquît et mourût, comme l'idée romane, sur un divan à cinq : la Gazette en fournissait les coussins, et trois fauteuils d'un Louis XVI exquis attendaient dans le petit salon le Comte, le Chevalier et la Marquise. Pourtant ce ne fut pas cela. On remarquait chez M. Maurras un tour d'esprit philosophique, argumentateur et obstiné, et cette facilité que Jules Lemaître prisait chez lui de penser par idées liées. Libre de parler, avec charme et persuasion, à la Gazette, de tous sujets, il semblait désireux, par une démarche naturelle à son esprit,

I . Quand les Français ne s'aimaient pas, p. 339.

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LES IDÉES DE CHARLES MAURRAS

d'abandonner cette liberté il se trouvait comme dans une prison, et de se limiter plus étroitement à un sillon plus profond et plus fertile. D'autre part le public qui se montrait favorable à ces idées n'était point tout à fait celui qu'on aurait pu croire. Elles étaient accueillies plutôt avec quelque froideur dans le vieux monde conser- vateur, qui s'ouvrait alors au ralliement et auquel les pensées de M. Maurras apparaissaient par leur côté escarpé et paradoxal. N'ou- blions point d'ailleurs qu'avec quelque souci peut-être de vivre dangereusement, ce monarchiste ne dissimulait point son paga- nisme et parlait avec mésestime de tout ce qui étant chrétien n'était pas strictement catholique. Mais il était goûté des lettrés, et dans certains groupes littéraires intéressants, comme à Aix celui des Pays de France qui réunissait Joachim Gasquet, Georges Dumesnil et Louis Bertrand, l'arrivée quotidienne de la Gazette était impa- tiemment attendue.

C'était l'ombre encore, pourtant, ou, si Ton veut, un clair-obscur la pensée de M. Maurras réunissait pour une élite toutes ses puis- sances de fraîcheur et de solidité : temps de la musique de chambre. M. Maurras en sortit avec cette Affaire Dreyfus qui l'accoucha déci- dément à la place publique et à la lumière complète. Il en sortit à deux reprises éclatantes. Ce fut d'abord lorsque, la découverte du faux Henry ayant jeté le désarroi dans le parti nationaliste, M. Maurras s'élança le premier dans la mêlée pour couvrir le colonel auteur du document que les dreyfusards rangeaient parmi les faux.

Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.

Ce fut ensuite lors de la publication de Y Enquête sur la Monarchie qui marque un tournant dans l'action de M. Maurras. UEnquêie, conçue comme un dialogue avec des amis dont on sollicitait les réponses, devait agir nécessairement par la vigueur de sa dialectique, l'éclat robuste et la flamme subtile de la discussion. Un tel livre fait évidem- ment grand honneur à M. Maurras, mais l'influence d'un tel livre fait un honneur plus grand encore a la génération qui s'en est nourrie et qui sut y trouver non seulement une matière politique sur laquelle penser, mais une véritable méthode de logique par laquelle penser. Quelques principes simples, mais d'une fécondité indéfinie. Il y avait à cette époque des partis politiques agissants, des luttes politiques violentes, il n'y avait pas de doctrine politique qui s'adressât à la

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pensée, Tintéressât et Texerçât. Ou plutôt il n'y en avait qu une, le socialisme. L*année de YEnquête était celle précisément Tinfluence du socialisme atteignait son point le plus haut. Le cœur de laje unesse battait avec lui. Les Universités Populaires s'étaient épanouies subi- tement de façon étonnante. Les trois quarts de TEcole Normale appar- tenaient au collectivisme. JJHumanité débutait avec une rédaction d'agrégés. Le petit oratoire' républicain des Cahiers de la Quinzaine^ rue de la Sorbonne, marquait, comme la pointe d'une aiguille aimantée, les directions de la rive gauche.

Dix ans après, changement complet. Toute la substance pen- dante du socialisme, à laquelle le verbe sonore de Jaurès donnait un corps apparent comme cette nuée qu'embrassait Ixion s'est écoulée, a disparu. Il ne reste qu'un parti dont la place intellectuelle est devenue très faible dans le temps même sa place parlementaire s'accroissait si vite. Aujourd'hui il n'y a pas besoin d'être royaliste pour constater que la doctrine de M. Maurras est la seule qui réunisse un public, une jeunesse autour d'idées, autour d'une idée. Dans V Action Fran" çaise et la Religion Catholique^ parue en 1913, M. Maurras pouvait écrire avec droit : « Voilà quinze ans que nous sommes les seuls con- servateurs à connaître ce phénomène d'avantages et d'accroissements continus. » et « Le ton du jour est d'invoquer l'autorité, la continuité, l'ordre, l'organisation prôfessionrielle, en bref le contre-pied du for- mulaire libéral. Le prestige perdu par la Révolution est allé à la tradi- tion, l'activité perdue par les idées démocratiques anime aujourd'hui les doctrines que Ton peut appeler archistes. Cela est l'œuvre propre de V Action Française ^. » Mais V Action Française est un peu aussi l'œuvre de cela.

Quelle qu'ait été dans l'influence et dans l'action de M. Maurras la part de son idée monarchique, en tous ses caractères d'unité, de simplicité, de fécondité, je crois que cette idée n'aurait donné que des fruits mal venus si les livres de M. Barrés ne leur avaient ouvert la voie, ne les avait sollicités et provoqués à la lumière. Il serait exagéré de dire que M. Barrés a formulé une philosophie nationaliste. Mais enfin l'auteur d'Un Homme Libre et des Déracinés a créé par ^ces deux livres dans toute une génération l'état d'âme, les dispositions sentimentales et l'orientation intellectuelle dont devaient bénéficier Trois Idées Politiques et YEnquête, Cela d'ailleurs, M. Maurras, dont

1. L* Action Française et la Religion Catholique, p. 4-5.

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LES IDÉES DE CHARLES M AU R RAS

la pensée eut de si beaux jours à la Cocarde barrésienne de 1894, n'a pas manqué de le rappeler lui-même, et, mieux encore, dans VEti" quête il écrivait :

« Ce n*est qu'une petite synthèse à déterminer. Les éléments sont en présence.

« La royauté doit être traditionnelle : il y a justement une orientation toute neuve des esprits, favorable à la tradition nationale, et, comme dit Barres, aux suggestions de notre terre et de nos morts.

« La monarchie doit être héréditaire : il y a un mouvement favorable à la reconstitution de la famille, fondement de l'hérédité.

« La monarchie doit être antiparlementaire : Le parti nationaliste, presque tout entier, se prononce contre le parlementarisme en faveur d'un gouvernement nominatif, personnel, responsable.

« Enfin la monarchie doit être décentralisatrice : un puissant mou- vement décentralisateur se dessine et grandit de jour en jour dans le pays ^. »

L*idée monarchique donnait son sens, son but, sa définition à tout le nationalisme, qui devenait par elle intégral. Pour créer ainsi un mouvement intellectuel, pour provoquer une réflexion, réunir un public et déterminer une action autour d'une idée, M. Maurras était désigné par deux qualités précieuses. D'abord la netteté d intelligence qui permet de concevoir et de réaliser solidement cette idée, de l'asseoir et de la définir complète comme un sculpteur fait d'une statue achevée. Puis l'idée étant ainsi constituée dans son Olympe, comme un domaine spirituel concret et parfait, le goût de la mettre en relation avec les hommes par une pente abrupte du côté des principes, inclinée et douce du côté des faits. Ainsi Comte, dont M. Maurras rappelle si souvent le tour d'esprit, se déclarait, en une ligne froidement pré- sentée par lui comme un vers alexandrin

Conciliant en faiU inflexible en principe.

En principe M. Maurras aime la discussion, provoque la discussion, se meut en elle comme dans son élément, mais avec la décision et la certitude de ne pas relâcher une ligne de ses principes ; il concevra la discussion ainsi qu'un moyen de prosélytisme à l'égard d'autrui, jamais comme un moyen de réforme pour lui-même. Rien, comme

K Enquête, p. 181.

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I

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on voit, des idées qui présidaient, impasse Ronsin ou dans les Univer- sités populaires, aux rapports intellectuels. Mais en fait Tauteur de ÏEnquête paraît le plus insinuant et le plus subtil des fils d'Ulysse. M. Maurras nous restitue dans V Enquête un peu de cet art socratique qui se déploie lorsque Simmias et Cébès ont terminé leurs objections. Car la propagande patiente de M. Maurras ne prétend pas se borner à circonvenir le public choisi- de VEnqaête. Comme Socrate, cet ennemi de la démocratie est un parfait démophile. M. Léon Daudet, dans ses Souvenirs, raconte qu'il ne connaît que Paul Bourget pour supporter les raseurs avec autant de patience que M. Maurras. C'est d'un bon chef. Dès sa vingtième année, M. Maurras ne descendait point cher- cher dans la rue populeuse du Dragon le décime de lait qui servait à son déjeuner matinal sans expliquer à la crémière avec une éloquente dcueur qu'il fallait rétablir le roi. Comme M. Lavisse se félicite en septembre 1914 d'avoir été véhiculé de l'Ecole Normale à Flnstitut par un automédon patriote, M. Maurras sourit et ne s*étonne point : « Nous nous honorons, observe-t-il, d'avoir de nombreux amis dans la corporation des cochers ^. » C'est en effet une belle et harmonieuse courbe d'action que de séduire, comme Jean-sans-Peur et M. d? Sabran firent des bouchers de Paris, ce corps de métier valeureux, mais \ éhvément, du même fonds dont on se propose de rendre le char de l'Etat à son conducteur naturel.

Le passage de l'intelligence à l'action, tel qu'il a plu à M. Maurras de le conduire, peut ne pas agréer à tous les esprits. On peut regretter le divan de la Gazette. Mais enfin n'oublions pas que M. Maurras est, depuis sa jeunesse extrême, journaliste quotidien de profession et que cette profession a nécessairement le mener dans ses voies, qui ne sont point celles d'un homme d'études ou d'un contemplateur de vérités éternelles, ni celles d'un subtil académicien ou d'un amateur d'émotions rares. N'oublions pas que son idée de l'action persévérante, immédiate dans son entreprise, à long terme par ses résultats, imf4i- quait la courbe d'une action politique complète, avec des arguments pour tous les cas, pour tous les esprits et même pour tous les corps, depuis la discussion sous les platanes d'Athènes jusqu'à Vargumentmn hacuUnum, depuis Pierre Gilbert et M. Jacques Bainvitte jusqu'à la crémière de la rue du Dragon et les ckapeaa»c cirés de VUrhame. Enfin l'organisation de M. Maurras a réussi, et certains éléments qui

1 . La France se sauve elle-même^ p. 202.

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n*agréent point à des délicats excessifs peuvent fort bien avoir été pour elle des éléments de succès.

L'essentiel est que des idées réelles se soient développées et soient devenues vivantes, que tout ce fluide et ce lumineux aient éclairé, baigné, découpé des contours harmonieux et solides» Lumière d*At- tique, atmosphère de Provence ont pu donner à M. Maurras une limpidité d*esprit, une clarté et une distinction de pensée. Mais une idée romaine, une idée française, sont pour lui des réalités extérieures, substantielles, plastiques. Le Ziem des Martigues, au centre de sa fabrique, en se tournant à droite trouvait la lagune de Venise, en se tournant à gauche le Bosphore, deux mondes de brume, d'humidité et de reflet. M. Maurras, bien moins coloriste que dessinateur et sculpteur, des deux côtés de son atelier en plein air, voit faites de la pierre romaine et de la terre de France une Idée de l'Eglise et une Idée du Roi. C'est, dans son esprit, la part de l'extérieur, de l'institution, du pe manent. Ce sont ces œuvres, ces réalités, ces solides, qu'il nous appartient d'examiner.

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LIVRE III

PIERRE DE ROME

LA BIBLE

La place de îa question religieuse dans la pensée et dans Tœuvre de M. Maurras est considérable. Il lui a consacré entièrement quatre volumes Le Dilemme de Marc Sangnier, la Politique Religieuse, V Action Française et la Religion CatholiquCy Le Pape, les Catholiques et la Paix, et il n'est pas un de ses autres ouvrages qu'elle n'occupe de façon pré- pondérante. D'autre part, et bien que M. Maurras ne professe pas la religion catholique, ses idées ont exercé leur principale influence dans le monde catholique. Pour des raisons de doctrine et des raisons de tactique, il s'est beaucoup préoccupé de cette influence. Jusqu'ici quatre livres entiers ont été consacrés à ses idées, l'un bienveillant, les trois autres hostiles : tous quatre émanent de prêtres, le P. Descoqs l'abbé Laberthonnière, l'abbé Lugan, l'abbé Pierre.

L'attitude religieuse de M. Maurras n'est pas très originale, maïs elle est fort intéressante. La plupart de ses idées se trouvent chez Auguste Comte, mais ne paraissent pas lui avoir été empruntées. Elles sont données spontanément, fruits natifs de terroir, dans le Chemin de Paradis, contes philosophiques que M. Maurras écrivit lorsqu'il n'avait pas dépassé de beaucoup la vingtième année, et lorsque l'in- fluence du positivisme, découvert plus tard, ne s'était pas exercée sur lui. Il paraît même, ainsi que nous le verrons, les avoir emportées du collège ecclésiastique il fut élevé. Elles peuvent se résumer en quelques mots.

D'un riche tempérament qui semblait prédisposé au règne de l'anarchie et de la passion, et qui débuta par là, M. Maurras fut conduit à la haine de l'anarchie et à la passion de l'ordre par l'amour des images esthétiques et le goût des belles idées. Il ne mit de l'ordre en lui qu'après avoir contemplé du dehors les figures de l'ordre, et l'ordre a toujours gardé pour lui une réalité visuelle extérieure, plastique. Eloigné par cette nature morale, presque repoussé par cette nature visuelle, du christianisme qui est un sentiment intérieur, une réforme intérieure» un monde intérieur, M. Maurras était porté» au contraire,

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à admirer dans TEglise catholique romaine une image monumentale de Tordre. Ayant misé, de toutes ses puissances, sur le tableau de Tordre, il ne pouvait éprouver pour l'Eglise, figure de Tordre, que cette admiration de connaisseur ressentie par un compagnon maçon du tour de France devant la vis de Saint-Gilles.

Sa méfiance vis-à-vis du christianisme intérieur, sa confiance dans l'Eglise catholique, M. Maurras les a conciliés en formulant, dans ses divers écrits, une somme du christianisme non intégré en catho- licisme et une somme du catholicisme en tant qu'il impose à tous les éléments esthétiques et moraux, politiques et religieux du règne humain sa forme romaine et sa discipline monarchique. La première sonrime c'est le mal, la seconde c'est le bien. La première représente le désordre moral, intellectuel, politique, la diversité et l'individuel. La seconde représente Tordre politique, intellectuel et moral, l'unité et le social. C'est la systématisation rajeunie de certaines vues du Cours de Politique Positive.

Pour en traiter selon la loi d'unité qui est la vraie, M. Maurras unifie la première somme, la première table, la mauvaise, à l'image et à l'exemple de la seconde, la bonne. Comme l'autorité romaine figure la nef de Tordre, la Bible hébraïque est la pierre sur laquelle est bâtie la maison du désordre. De dans la partie négative des idées reli- gieuses de M. Maurras le même monarchisme intellectuel, la même unité que dans sa partie positive. Caligula voulait que le peuple romain n'eût qu'une tête, afin de l'abattre d'un coup. M. Maurras donne cette tête unique à l'objet de ses haines du même fond dont il en impose une à l'Etat de son choix.

Cette tête unique, c'est la Bible, celui qui Ta écrite, le Juif. L'animosité de M. Maurras contre l'un et l'autre a deux sources. Tune terrestre, l'autre plus idéale.

D'abord Tantisémétisme qu'à ses débuts littéraires il a trouvé fleurissant et vivace entre les pavés du boulevard et dans la presse de droite. Si Ton réfléchit un instant, de manière toute historique, à la nature de ce mcyuvement, on s'aperçoit qu'il n'a de sens et d'existence qu'à Paris, et, dans Paris, qu'il est plus particulièrement encore limité aux milieux du journalisme, de la littérature et de l'art. Le talent vigoureux de Drumont, la présence de financiers juifs au centre des scandales de Panama, et Ta^aire Dreyfus, malgré l'agitation qu'ils ont provoquée, n'ont pas réussi à l'étendre de façon durable dans l'ensemble du pays. On aurait tort d'en conclure qu'il est tout factice.

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I

ft.

LA BIBLE

Il est plus ancien et durera plus longtemps qu'on ne pense. Il a sa raison d'être dans ce fait que Paris est devenu la grande ville cosmo- polite qui a succédé aux deux premières, Alexandrie et Rome, et que les mêmes causes y ont produit les mêmes effets. Dans ces trois milieux les colonies non des vrais Hébreux, dont la race disparut de bonne heure aussi bien que celle des Athéniens et des Spartiates, mais des Syriens, Araméens et autres Sémites hébraïsés qui formèrent les groupes juifs de la dispersion, ayant pris avec une souplesse étonnante le pli même et le mouvement intérieur du cosmopolitisme, s'accrurent matériellement et moralement, et suscitèrent contre elles des haines vigoureuses, un antisémitisme (lié d'ailleurs à tout un vieux duel méditerranéen. Grecs ccmtre Phéniciens, Carthage contre Rome) qui acheva de les cimenter. De des massacres de Juifs à Alexandrie, auxquels les Juifs répondent ils sont en nombre comme à Chypre par des massacres de Grecs. De les persécutions impériales contre Juifs et chrétiens confondus. Dans ces haines et ces luttes, un rappro- chement, une fusion s'accomplissaient, liée elle aussi au plus vieux rythme du monde méditerranéen, à l'entrée des cultes phéniciens en Grèce, à YOdyssée, à la propagation de l'alphabet. La philosophie alexandrine, le christianisme unissent les deux génies pour en faire le génie moderne, mais n'éteignent point l'esprit de guerre autour du peuple inclassable et tenace. A la suite des grandes expulsions de juifs des XV^ et XVI® siècles les villes maritimes, financières, cosmo- polites les accueillent naturellement : alors se forment les colonies juives de Livourne, Francfort, Hambourg, Amsterdam, Marseille, Bordeaux. En 1712 le Spectateur écrivait d'eux : « Ils sont devenus les instruments au moyen desquels les nations les plus éloignées sont mises en rapport les unes avec les autres et l'humanité est assemblée : f s sont comme les boulons et les rivets d'un grand bâtiment, qui, bien q«e peu impoi^nts par eux-mêmes, sont indispensables au maintien de l'ensemble. » Je pense devant ces boulons et ces rivets à la vingtaine de signes phonétiques que les commerçants phéniciens apportèrent aux Grecs dans le creux de leur main.

On aperçoit alors la seconde origine de l'antisémitisme de M. Maur- ras. La première était tirée de ce Landerrteau journalistique et litté- raire qui a le Napolitain ou le Cardinal pour Café du Commerce. La seconde tient évidemment à des horizons plus vastes, ceux que déve- loppe, au centre idéal et vivant de sa pensée, le beau mythe et le paysage allégorique de VEtang de Marthe et les Hauteurs d*Aristarchè,

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Tout cet apport sémitique représenté par la Syrienne constitue pour lui le bloc de ce qu'il faut condamner et rejeter : comme Tunité juive est faite d'un livre, ce sera d'abord la Bible, ce seront ensuite tous les apports juifs et toutes les reviviscences bibliques. Le malheur est que nous trouvons cet héritage juif tellement dans notre sang, dans notre vie individuelle et sociale qu'il faut remonter bien haut, très haut pour dénoncer un mal qu'il n'est peut-être plus temps tout à fait d'endiguer avec succès. Ah ! si les empereurs romains avaient voulu I « Ils ne surent point la guérir (Rome) des lèpres sémites. » Le sémitisme c'est « un convoi de bateleurs, de prophètes, de nécro- mans, agités et agitateurs sans patrie ». Dans une cité bien faite Marthe eût débarqué, « un magistrat eût questionné notre histionne sur son dieu inconnu et mal qualifié. Ou quelque aréopage lui eût répliqué sèchement qu'on l'entendrait une autre fois. Le sourire public aurait consommé la justice ^ ». Des abbés ont eu la grosse malice de lire entre ces lignes et de se scandaliser, et M. Maurras de se scandaliser qu'ils se scandalisassent.

M. Maurras tire en effet de cet antibiblisme forcené la principale raison de son goût pour le catholicisme. M. Maurras qui, en s 'efforçant de ramener la France à la monarchie traditionnelle, est sensible à « la volupté de faire quelque chose de difficile, mais de grand ^ »• admire sans doute que l'œuvre la plus grande, la construction formi- dable et parfaite du tout catholique, ait été aussi la plus délicate et la plus difficile. Evidemment Rome païenne aurait peut-être pu extirper le sémitisme (ce n*est pas M. Maurras qui parle, c'est moi qui me permets d'outrer un peu sa pensée ^). Mais l'œuvre de la Rome catho- lique fut bien plus dramatique, plus ardue et d'une beauté plus savante. La Bible est pour elle le Hvre saint, le peuple juif le peuple élu, et « douze juifs obscurs » ses Apôtres, mais la foi catholique « ne conclut pas aux bris des images, ni à l'ignorance publique, ni à la domination des plus vils. Elle respecte la nature dans ses attributs les plus beaux. Elle concorde avec les lois fondamentales de la société... J'ai toujours estimé que le catholicisme avait sauvé l'avenir du genre humain. Si je disais de quoi, M. de Lantivy serait probablement choqué * ». Il

1 . Anthinea, p. 239.

2. Enquête, p. 146.

3. Voir V Action Française et la Religion Catholique^ .p. 24*

4. La Politique Religieuse, p. 23.

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LA BIBLE

Ta sauvé, pour M. Maurras, du biblisme et du monothéisme. Il a conservé de la culture antique tout ce qui pouvait en être conservé. Il a filtré la Bible par le contrôle des clercs et par l'autorité de la tra- dition. Par lui l'humanité supérieure a été gardée du monothéisme juif, inoculé à dose atténuée, peut-être un peu comme M. Maurras a été sauvé de l'anarchie intérieure contre laquelle son tempérament a lutter : « Le catholicisme propose la seule idée de Dieu tolérable aujourd'hui dans un Etat bien policé. Les autres risquent de devenir des dangers publics... Depuis que ses malheurs nationaux l'ont affranchi de tout principal régulier et souvent de tout sacerdoce, le Juif, mono- théiste et nourri des prophètes, est devenu M. Bernard Lazare et James Darmesteter ne nous le cachent point un agent révolution-

naire ^.

Je laisse de côté la critique propre du monothéisme, incorporée de près aux idées religieuses personnelles de M. Maurras, et que nous retrouverons en son temps. Mais le tour dialectique par lequel il emploie au service direct de l'Eglise romaine sa haine de la Bible et du biblisme n'est pas dépourvu d'ingéniosité. Il en fait un argument en faveur du monarchisme religieux, une objection contre toute ten- dance à l'autonomie nationale en matière de religion. Dans l'Eglise, selon lui, toute autorité enlevée au pape passe au livre, toute perte de l'autorité romaine profite à l'autorité de la Bible, à sa lettre, « et cette lettre, qui est juive, agira, si Rome ne l'explique, à la juive ». Rome est notre rempart contre le judaïsme : « En s 'éloignant de Rome, nos clercs... vous feront cingler peu à peu vers Jérusalem. Le centre et le nord de l'Europe, qui ont déjà opéré ce recul immense, oiffrenl- ils un exemple dont vous soyez tenté ? Pour éviter une autorité qui est essentiellement latine, êtes-vous disposé à vous séfnitiser ? Je ne désire pas à mes compatriotes la destinée intellectuelle de l'Allemand ou de l'Anglais, dont toute la culture, depuis la langue jusqu'à la poésie, est infectée d'hébraïsmes déshonorants ^. »

Au contraire « le trait distinctif de notre race, dans ses heures de puissance et de perfection, est d'avoir échappé à cette influence directe de la Bible. Le biblisme de Bossuet a traversé le prisme grec et latin avant de s'épanouir en français. Les tragédies bibliques de Racine ressemblent aux scènes bibliques de Raphaël, elles se jouent devant

L

1. Trois Idées Politiques, p. 61.

2. La Politique Religieuse^ p. 392,

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un portique gréco-romain. Notre langue, notre pensée, nos arts, bien qu'ils aient été cultivés et développés par des clercs, sont soustraits au génie sémite ^ ».

L'hébraïsme de Milton est déshonorant, non celui de Bossuet, qui, lui, est filtré. Mais qu'y a-t-il de plus classique, de plus plein, de mieux lié, et en somme de plus opposé à l'agglomération et à la succession mécanique du discours dans les langues sémitiques que les grands morceaux et même l'ensemble du Paradis Perdu ? Je trouve le « puritain » Milton bien plus homérique que ce grand « Italien » de Shakespeare que M. Maurras lui oppose complaisamment comme un égnie non sémitisé. On peut, en lisant trois assez bons livres du P. de la Broise, la Langue Française et F Ancien Testament, de Trenel, la Bible dans Bossuet, la Bible dans Victor Hugo, de M. l'abbé Grillet, se rendre compte de ce que Thébréu et la Bible ont transmis à notre langue et à notre littérature. La distinction de M. Maurras entre le biblisme enchaîné des Latins et le biblisme déchaîné des Germains est-elle autre chose que verbale ? Un juif converti eu catholicisme, puis redevenu israélite, M. Pol Lœwengard, a montré, en des pages bien faites, que le génie de Victor Hugo a une figure nettement juive. Je ne doute pas d'ailleurs songeant à Vigny, aux Harmonies, a la Chute d'un Ange, à V Ahasvérus de Quinet, au messianisme de Michelet, qu'un maurrasien ne vît volontiers dans le romantisme, comme dans la ballade de l'apprenti sorcier, les esprits sémitiques remonter et travailler, une fois les disci- plines classiques abolies. L'hébraïsme glisse ici sur la pente du déshonneur. La Bible est, comme le « Capharnaûm » si bien nommé du pharmacien Homais, l'armoire aux poisons Rome seule sait élaborer des remèdes. C'est que cette Emma Bovary, en laquelle M. Seippel personnifie la France, a été chercher l'arsenic dont elle meurt. M. Maurras, comme le docteur Larivière, arrive en brûlant le pavé. Si c'était trop tard ?

« On croirait à lire M. Maurras, remarque le P. Descoqs, qu'il ne connaît la Bible que par V Histoire du Peuple d'Israël... Si M. Maurras avait étudié la Bible par lui-même... il n'est pas douteux qu'au lieu d'y découvrir un foyer d'anarchie il y eût bien plutôt retrouvé, à