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OE U V R E s
§ARBEY D'AUREVILLY
h- -X^ VIEILLE V^C^4IT%ESSE
PciSC-rare cîlabolicum.
TOME PREMIER
PARIS LPHONSE LEMERRE ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CIIOISEUL, 25-3I
i V 1;
OEUVRES
BARBEY D'AUREVILLY
Présentée to the
LffiRARY ofthe
UNIVERSITY OF TORONTO
from
the estate of
GIORGIO BANDINI
OE U V R E s
J. BARBEY D'AUREVILLY
UKE VIEILLE îM^AIT%ESSE
Perseverare diabolicum.
TOME PREMIER
PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-3I
A M. le Vicomte Joseph d'Izarn-Fréissinet
o 1 c I , Vicomte, cette Vieille MaU Tresse que je vous ai dédiée quand elle n'était encore, comme l'opéra de Gluck, dans Hoffmann, qu'un cahier de papier blanc. Elle est restée long^*- temps inachevée sous votre regard bienveillant et curieux. Hélas! en tout les premiers mo- ments sont si beaux qu'on a peut-être tort d'achever les livres qu'on commence. Le mien, qui s'est trouvé fini par je ne sais quelle inex- plicable persévérance, prend votre nom pour son étoile. Qii'il vous plaise, à vous, esprit dif- ficile, éprouvé, sybarite de l'intelligence, et pour moi tout sera dit; mais vous plaira-t-il? J'ai l'inquiétude des ambitieux et des coquet- tes. Vous qui êtes profond — sans y tenir — comme si vous n'étiez pas brillant, et brillant
comme si vous n'étiez pas profond, — sans avoir l'air d'y tenir davantage, — trouverez- vous un peu de peinture vraie et d'observation réelle dans ce livre que je vous dédie? Trou- verez-vous que ce sont là des portraits qui marchent et que j'ai im peu éclairé, à ma ma- nière, ces obscurs replis entortillés et redoublés de l'àme humaine, que tous les penseurs du monde déroulent et détirent, chacun tle son côté, et qui se rétractent tant sous leurs efforts?... Jugez-en. Mon succès sera surtout la faveur de votre opinion. Je ne rêve plus grand'chose maintenant, même la gloire. J'ai trop perdu de plomb à tirer les hirondelles sur les rivières pour bien viser ce bel Oiseau bleu moqueur, couleur du Temps, qui ne vient d nous prompîement que dans les contes. Je l'y ai laissé. Je troquerais toutes les plumes de ses ailes pour votre seule approbation. Je la choi- sirais entre toutes les autres, en me rappelant l'épigramme de Goethe : « Qjie le sable reste le sable, mais la pierre précieuse est à moi 1 »
Jules A. Barbey d'Aurevilly
T\ÊFq4CE
DE LA NOUVELLE EDITION
^Z^^<^:^ E Roman que voici fut piiblié en i8si, iz^ ^^^v\ pour la première fois.
A cette époque, l'auteur n'était pas entré dans cette voie de convictions et d'idées auxquelles il a donné sa vie. Il n'avait jamais été un ennemi de l'Eglise. Il l'avait, au con- traire, toujours admirée et réputée comme la plus belle et la plus grande chose qu'il y ait, même hu- mainement, sur la terre. Mais chrétien par le bap- tême et par le respect, il ne l'était pas de foi et de pratique, comme il l'est devenu, grâce à Dieu. Et comme il n'a pas simplement été son esprit
des systhics auxquels il l'avait, en passant, accro- che, mais que, dans la mesure de son action et de sa force, il a combattu la philosophie et qu'il la condmttra tant qu'il aura souffle, les Libres Pen- seurs, avec cette loyauté et cette largeur de tête qu'on leur connaît, n'ont pas manqué d'opposer à son ca- tholicisme d'une date récente un Roman d'ancienne date, qui ose bien s'appeler UNE VIEILLE MAITRESSE, et dont le but a été de montrer non seulement les ivresses de la passion, mais ses esclavages.
Eh bien ! c'est cette opposition entre un livre pa- reil et sa foi que l'auteur d'UNE VIEILLE MAITRESSE entend repousser aujourd'hui. Il n'admet mdlement, quoiqu'il plaise aux Libres Penseurs de le dire, que son livre, dont il accepte la responsabilité puisqu'il le réédite, soit véritable- ment une inconséquence atix doctrines qui sont à ses yeux la vérité même. A l'exception d'un détail libertin dont il se reconnaît coupable, détail de trois lignes, et qu'il a supprimé dans l'édition qu'il offre aujourd'hui au public, UNE VIEILLE MAI- TRESSE, quand il l'écrivit, méritait d'être rangée dans la catégorie de toutes les compositions de littérature et d'art qui ont pour objet de repré- senter la passion sans laquelle il n'y aurait ni art,
VELLE ÉDITi«
ni littérature, ni vie morale, car l'excès de la pas- sion, c'est l'abus de notre liberté.
L'auteur d'UNE VIEILLE MAITRESSE n'était donc alors, comme il n'est encore aujour- d'hui, qu'un romancier qui a peint la passion telle qu'elle est et telle qu'il l'a vue; tnnis qui, en la pei- gnant, à toute page de son livre l'a condamnée. Il n'a prêché ni avec elle ni pour elle. Comme les ro- manciers de la Libre Pensée, il n'a pas fait de la passion et de ses jouissances le droit de l'homme et de la femme et la religion de l'avenir. Il Va expri- mée, il est vrai, le plus énergiquement qu'il a pu, mais est-ce de cela qu'on lui fait un reproche 7. . . Est-ce de l'ardeur de sa couleur comme peintre qu'il doit caû\o\\c[\itvi\Qnts' accuser? . . .End'autre termes, la question posée contre lui à propos d'UNE VIEILLE MAITRESSE n'est-elle pas beau- coup plus haute et plus générale que l'intérêt d'un livre dont on ne parlait pas tout le temps qu'on manquait de motif pour le jeter à la tête de son au- teur? Et cette question n'est-elle pas, en effet, celle du roman lui-même, auquel les ennemis du Ca- tholicisme nous défendent, à nous. Catholiques, de toucher ?
Oui, voilà la question ! Posée ainsi, elle est im- pertinente et comique. Voye::^ plutôt ! Dans la morale
des Libres Penseurs, les Catholiques n'ont pas Je droit de toucher au roman et à la passion, sous le prétexte qu'ils doivent avoir les mains trop pures, comme si toutes les blessures qui jettent du sang ou du poison n'appartenaient pas aux mains pures ! Ils ne peuvent pas toucher au drame non plus, car c'est de la passion encore. Ils ne doivent toucher ni à l'art, ni à la littérature, ni à rien, mais s'age- nouiller dans un coin, prier et laisser le monde et la Libre Pensée tranquilles. Certes! je le crois bien que les Libres Penseurs voudraient cela ! Si c'est bouffon par un coté, par l'autre une telle idée a sa profon- deur. Je crois bien qu'ils aimeraient à se débarrasser de nous par un tel ostracisme, à pouvoir dire, nous ayant barré toutes les avenues, toutes les spécialités de la pensée : « Ces misérables Catholiques ! Sont- ils asse:( en dehors de toutes les voies de l'esprit hu- main! n Mais, franchement, il nous faut une autre raison que celle-là pour accepter, d'un cœur humble et docile, la leçon que les ennemis du Catholicisme ont la bonté de nous faire sur la conséquence catho- lique de nos actes et l'accomplissement de nos de- voirs.
Et pour en parler, d'ailleurs, d'où le connaissent- ils, le Catholicisme ?. . . Ils n'en savent pas le premier mot. Ils le méprisent trop pour l'avoir jamais étudié.
DE LA NOUVELLE ÉDITION.
Est-ce leur haine qui en a deviné l'esprit sous la lettre? Ce qu'il y a moralement et intellectuelle- ment de magnifique dans le Catholicisme, c'est qu'il est large, compre'hensif, immense; c'est qu'il em- brasse la Nature humaine tout entière et ses diverses sphères d'activité et que, par-dessus ce qu'il embrasse, il déploie encore la grande maxime : te Malheur à celui qui se scandalise ! » Le Catholicisme n'a rien de prude, de bégueule, de pédant, d'inquiet. Il laisse cela aux vertus fausses, aux puritanismes tondus. Le Catholicisme aime les arts et accepte, sans trem- bler, leurs audaces. Il admet leurs passions et leurs peintures, parce qu'il sait qu'on en peut tirer des enseignements, même quand l'artiste lui-même ne les tire pas.
Il y a pour les esprits impurs de terribles indé- cences dans le tableau de Michel- Ange (le Juge- ment dernier), et on trouve dans plus d'une cathé- drale de ces choses qui auraient fait couvrir les yeux d'un protestant avec le mouchoir de Tartuffe. Est-ce que le Catholicisme les condamne, les repousse et les a effacées ?. . . Est-ce que les plus grands Papes et les plus saints n'ont pas protégé les Artistes qui fai- saient de ces choses, dont l'austérité des protestants aurait eu et a eu horreur comme de sacrilèges ?. . . Quand le Catholicisme a-t-il interdit de raconter un
fait de passion si affreux, si criminel qu'il fût, d'en tirer des effets pathétiques, d'éclairer un gouffre dans Je cœur de l'hounne, quand même il y aurait au fond du sang et de la fange; enfin d'écrire du roman, c'est-à-dire de l'histoire possible quand elle Il est pas réelle, c'est-à-dire, en d'autres termes, de l'histoire humaine ?... Nulle part ! Il a tout permis, au contraire, mais sous cette réserve absolue que le roman ne serait jamais une propagande de vices ou mie prédication d'erreur; que jamais il ne se per- mettrait de dire que le lien est le mal et que le mal est le bien, et qu'il ne sophistiquerait point au profit de doctrines abjectes ou perverses comme les romans de Madame Sand et de Jean-facques Rousseau. Sous cette réserve, le Catholicisme a même permis de peindre le vice et l'erreur dans leurs faits et gestes et de les peindre ressemblants. Il ne coupe point les ailes au génie, quand génie il y a...
Il n'eût point empêché Shahespeare, si Shahespeare lui eût appartenu, d'écrire cette sublime scène qui ouvre Richard III, dans laquelle la femme désolée qui suit le cercueil de son mari, empoisonné par son frère, après avoir vomi des imprécations épouvan- tables contre l'assassin, finit par lui donner sa bague d'épouse et par s'abandonner à son faux et inces- tueux amour. C'est abominable, c'est affreux, les
DE LA NOUVELLE EDITION.
niais disent même improbable, j^^/r^ que ce hideux changement du cœur d'une femme a lieu dans la courte durée d'une scène, — ce qui est, selon moi, une vérité de plus ; oui, c'est abominable et affreux, mais c'est beau de vérité humaine, profondément, cruellement, effroyablement beau, et la vérité et la beauté, en quelque genre qu'elles soient, ne sont point retranchées ni abolies par le Catholicisme, qui est la vérité absolue. Et, remarqueT^ bien ! Shakespeare ne dogmatise pas. Il expose. Une dit pas ou ne fait pas dire au spectateur : « Richard III a raison. Cette femme qu'il a séduite sur le corps chaud de son mari assassiné, a raison de se laisser séduire par le beau-frère assassin que voilà roi. » — Ne n ! Il dit : « Cela est, » et avec la superbe impassibilité de l'artiste, qui est quelquefois impassible, il le fait voir, et d'une façon si puissante que le cœur s'en tord dans la poitrine, et que le cerveau en est frappé comme d'une décharge d'électricité foudroyante.
Eh bien ! descende^ de Shakespeare à tous les ar- tistes, et vous ave^ le procédé de l'art que le Catho- licisme absout et qui consiste à ne rien diminuer du péché ou du crime qu'on avait pour but d'exprimer.
Mais il y a plus, et le Catholicisme va plus loin encore. Quelquefois le vice est aimable. Quelquefois la passion a des éloquences, quand elle se raconte
ou se parle, qui sont presque des fascinations. U ar- tiste catholique reculera-t-il devant les séductions du vice ? Étouffera-t-il ces éloquences de la passion ? Devra-t-il s'abstenir dépeindre l'un et l'autre, parce qu'ils sont puissants tous deux ? Dieu, qui les a per- mis à la liberté de l'homme, ne permettra-t-il pas à V artiste de les mettre dans son œuvre à son tour ?. . . Non ! Dieu, le créateur de toutes les réalités, n'en défend aucune à l'artiste, pourvu, je le répète, que l'artiste n'en fasse pas un instrument de perdition. Le Catholicisme n'écloppepas V art par peur du scan- dale. Il est bon même parfois que le scandale soit. Il y a quelque clKise (qu'on me passe le mot) de plus catholique qu'on ne croit dans l'inspiration de tous ces peintres qui se sont plu à retracer la beauté splendide comme l'or, la pourpre et la neige, de cette bouchère, de cette bourrelé d'Hérodiade, /'assassine de saint fean. Ils ne l'ont privée d'aucun de ses charmes. Ils l'ont faite divine de beauté, en regar- dant la tête coupée qu'on lui offre, et elle n'en est que plus infernale d'être si divine ! Voilà, en tout, comme l'art doit s'y prendre. Peindre ce qui est, saisir la réalité humaine, crime ou vertu, et la faire vivre par la toute-puissance de l'inspiration et de la forme, montrer la réalité, vivifier jusqu'à l'idéal, voilà la mission de l'artiste. Les artistes sont ca-
DE LA NOUVELLE EDITION.
tholiquernent au-dessous des Ascètes, mais Us ne sont point des Ascètes : Us sont des artistes. Le Ca- tholicisme hiérarchise les mérites, mais ne mutile pas l'homme. Chacun de nous a sa vocation dans ses facultés. L'artiste n'est pas non plus un préfet de police d'idées. Quand il a créé tine réalité, en la peignant, il a accompli son œuvre. Ne lui demandei rien de plus !
Mais j'entends l'objection et je la connais. . . Mais la moralité de son œuvre ! mais l'influence de son œuvre sur la moralité publique déjà ébranlée! etc., etc., etc.
A tout cela, je réponds en sécurité : la moralité de l'artiste est dans la force et la vérité de sa pein- ture. En peignant la réalité, eu lui infiltrant, en lui insufflant la vie, il a été asse:( moral : il a été vrai. Vérité ne peut jamais être péché ou crime. Si on abuse d'une vérité, tant pis pour ceux qui en abu- sent ! Si on conclut d'une œuvre d'art vivante et vraie, si on en conclut des choses mauvaises, tant pis pour les coupables raisonneurs! L'artiste n'est pour rien dans la conclusion. « Il y a prêté, » dire:(-vous. Est-ce que Dieu a prêté aux crimes et aux péchés des hommes en créant Vdme libre de l'homme ? Est-ce qu'il a prêté au mal que les hommes peuvent faire, en leur donnant tout ce dont ils abusent, en leur
victtant sa magnifique et calme et bonne création sons leurs mains, sous leurs pieds, dans leurs bras ?. . . Allei! j'ai connu des imaginations si déréglées et si charnelles qu'elles sentaient le fouet de feu du désir en regardant les cils baissés des Vierges de Raphaël. Fallait-il que Raphaël s'arrêtât pour éviter ce danger et qu'il jetât au feu sa Vierge d' Albe, sa Vierge à la Chaise, et tous ces chefs-d'œuvre de pureté, apothéoses vingt fois recommencées de la Virginité humaine ? A certaines gens, tout n'est-il pas achop- pement, occasion de chute?... L'Art doit-il expirer vaincu par des considérations à hauteur d'appui pour toutes les défaillances ? Doit-on le remplacer par un système préventif de haute prudence qui ne permette rien de tout ce qui peut être dangereux, c'est-à-dire, en définitive, rien de rien ?
L'artiste crée, en reproduisant les choses que Dieu a faites et que l'homme fausse et bouleverse. Quand il les a reproduites exactement, lumineusement, il a, cela est certain, comme artiste, toute la moralité qu'il doit avoir. Si on a l'esprit juste et pénétrant, on peut toujours tirer de son œuvre, désintéressée de tout ce qui n'est pas la vérité, l'enseignement, parfois contenu, qu'elle enveloppe, fe sais bien qu'on sera quelquefois obligé de creuser avant, mais les artistes écrivent pour leurs pairs, ou du moins pour
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ceux qui les comprennent. Et d'ailleurs, est-ce tin crime que la profondeur?... Assurément la sagesse catholique est plus vaste, plus ronde, plus franche et . plus robuste que ne l'imaginent Messieurs les Mo- ralistes de la Libre Pensée. Qu'ils demandent aux Jésuites, à ces étonnants politiques du cœur humain, qui entendaient si grandement la morale, qui la, voyaient de si haut, quand au contraire les fansé- nistes la rapetissaient et la voyaient de si bas, la rendaient si étroite, si Vête et si dure! qu'ils inter- rogeait un de ces Casuistes à l'esprit de discernement et de soulagement, comme l'Eglise en a tant produit, surtout en Italie, et ils apprendront, puisqu'ils l'igno- rent, qu'aucune prescription ne nous arrache des mains la passion dont le roman écrit l'histoire, et que le Catholicisme étroit, chagrin et scrupuleux, qu'ils inventent contre nous, n'est pas celui-là qui fut toujours la Civilisation du monde, aussi bien dans l'ordre de la pensée que dans l'ordre de la mo- ralité!
Et ceci n'est point une théorie inventée à plaisir pour les besoins d'une cause, c'est l'esprit même du Catholicisme. L'auteur d'UNE VIEILLE MAITRESSE demande à être jugé à cette lu- mière. Le Catholicisme est la science du Bien et du Mal. Il sonde les reins et les cœurs, deux cloaques.
remplis, connue tous les cloaques, d'un phosphore incendiaire; il regarde dans l'âme : c'est ce que l'au- teur d'UNE VIEILLE MAITRESSE a fait. Ce qu'il a montré s'y trouve- t-il?... Il a dit la passion et ses fautes, mais en a-t-il fait l'apo- théose ?. .. Il a dit sa puissance, ses encharmements, l'espèce de harre qu'elle met dans notre libre arbitre, comme dans un écusson faussé. Il n'a étriqué ni la passion, ni le Catholicisme, tout en les peignant. Ou UNE VIEILLE MAITRESSE doit être absoute de ce qu'elle est, quoi qu'elle soit, ou il faut renoncer à cette chose qui s'appelle le roman. Ou il faut renoncer à peindre le cœur humain, ou il faut le peindre tel qu'il est.
Il n'y a que Messieurs de la Libre Pensée, si dé- voués aux intérêts sociaux, comme on sait, qui aient pu trouver UNE VIEILLE MAITRESSE subversive. Elle ! Mais l'auteur, en racontant cette triste histoire, aurait pu être impassible, et il ne l'a pas été! Il a condamné Marigny, le mari coupable! il lui a donné des remords et même des hontes ! il Va fait se confesser à sa grand' mère et se condamner lui-même. Mais safemme, à qui Marigfiy finît par de- mander pardon, ne lui pardonne pas ! Aucun roman* cier n'a été plus que l'auteur d'UNE VIEILLE MAITRESSE le Torquemada de ses héros. Sub-
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DE LA NOUVELLE EDITION.
M
versif, son livre! Mais n'y a-t-il plus à peindre, sous peine de mettre tout en péril, que des Grandis- sons?... Oui, la passion est révolutionnaire, mais c'est parce qu'elle l'est qu'il importe de la montrer dans toute son étrange et abominable gloire. C'est, au point de vue de l'Ordre, une bonne histoire à écrire que l'histoire des Révolutions.
Voilà ce que nous avions à dire à Messieurs de la Libre Pensée! Finissons par un mot de leur Maître : « Il est de viles décences, » disait Rousseau.
Le Catholicisme ne les connaît pas.
J" octobre 1865.
]. B. d'A...
UNE
VIEILLE MAITRESSE
T%EMIÈ%.E T^4%TIE
UN THÉ DE DOUAIRIÈRES
toutes les
NE nuit de février 183., le vent sifflait et jetait la pluie contre les vitres d'un appartement , situé rue de Varennes, et meublé avec
mignardes élégances de ce temps
3
UNE VIEILLE MAITUESSE,
d'égoïsme sans grandeur. Cet appartement — boudoir dessiné en forme de lente — était gris de lin et rose pâle, et il était aussi chaud, aussi odorant, aussi ouaté que l'intérieur d'un manchon.
C'était le boudoir d'ime femme qui n'avait jamais boudé infiniment, mais qui ne boudait plus du tout, — de la vieille marquise de Fiers.
Une petite table en laque de Chine, couverte de porcelaines du Japon, était placée devant un large feu qui achevait de se consumer en braise ardente. La théière ouverte attendait l'infusion parfumée. La bouilloire d'argent bruissait... rêveur murmure qu'a chanté Words- worth, le Iakiste, quoique ce ne fût pas le bruit d'un lac.
Aux deux angles de la cheminée, dans de grands fauteuils de velours violet, deux fem- mes, vieilles toutes deux, au front carré, enca- dré de cheveux gris lissés, l'air patricien, — phy- sionomie de plus en plus rare, — causaient peut- être depuis longtemps. Elles ne travaillaient pas ; elles étaient oisives ; mais le rien-faire sied à la vieillesse, surtout quand elle a cette di- gnité. Entre ces deux nobles et antiques caria- tides, entre ces vieilles aux mains luisantes et polies comme la porcelaine dans laquelle elles allaient boire leur thé, il y avait, capricieuse- ment assise sur un coussin de divan, à leurs
UN THÉ DE DOUAIRIÈRES. I9
pieds, une jeune fille dont le profil, éclairé par l'écarlate reflet de la braise, ressemblait à la belle médaille grecque qui représente Syra- cuse, non sur du bronze alors, mais sur un fond d'or enflammé. Elle avait travaillé tout le soir en silence. Mais la soirée s'avançant tou- jours, fatiguée de son éternelle tapisserie, elle l'avait laissée rouler de ses mains avec une non- chalance douloureuse. Puis elle s'était levée, avait pris la bouilloire au foyer, et s'était mise à verser l'eau fumante sur les feuilles qui de- vaient l'ambrer doucement de leurs parfums.
Cette belle tète pâle, les cils baissés, le front grossi par l'attente, les sourcils froncés, la bouche sérieuse, aperçue à travers la vapeur qui s'élevait de la théière, était d'une beauté presque aussi grandiose et aussi tragique que celle d'une magicienne composant un philtre.
Hélas! de philtre, elle n'en composait pas... mais elle en avait bu un qui lui semblait amer à cette heure, et qui donnait à son visage la cruelle expression qui l'animait.
« Il ne viendra pas, mon enfant, — dit ime des vieilles, la marquise de Fiers, — voici qu'il est minuit, et il avait promis d'être ici à dix heures. Il aura été retenu à son cercle par ses amis.
— Peut-être va-t-il venir encore, — répon- dit la jeune fille d'un ton désespéré, mais au
UNE VIEILLE MAITRESSE,
fond duquel il y avait comme une pi'ière que sa grand'mère entendit.
— Non, il ne viendra pa?, — reprit la mar- quise d'un ton absolu, mais sans dureté, — Et quand il viendrait, ma chère Hermangarde, je ne veux pas qu'il te trouve ici maintenant. Il sait qu'à minuit tu rentres chez toi quand je ne reçois pas. En te voyant, il s'imaginerait que tu l'as attendu. Il croirait qu'il bouleverse tes habitudes. Vraiment ce serait trop tôt déjà ! L'amour le plus sincère n'est pas exempt de fatuité. Souhaite le bonsoir à madame d'Artelles, et va fermer ces grands yeux bleus auxquels je défends de pleurer.
— Votre grand'mère a raison, ma clière Hermangarde, » dit la comtesse d'Artelles à son tour, avec une gravité froide qui tranchait sur le ton aimable de M"* de Fiers.
Écrasée par la double opinion de ces deux vénérables Sagesses, Hermangarde obéit sans répondre. Quielque Parisienne que l'on soit, quand on est très bien élevée, on a une petite obéissance dont le silence est presque romain. C'est l'avantage des fîUes comme il faut sur les filles qui ne le sont pas. Les enfants trop aimés des bourgeois murmurent toujours. D'ailleurs, Hermangarde était digne de son nom carlovin- gien. Elle était fière; fière et tendre, combi- naison funeste ! Les grandes choses manquant
UN THE DE DOUAIRTERES.
à leur vie, les jeunes filles ne peuvent marquer leur fierté que dans les détails. Hermangarde ne demanda donc point qu'on eût pitié d'une attente trompée en lui permettant de la pro- longer. Si sa grand'mère. avait été seule, peut- être aurait-elle insisté ; mais M""® d'Arteiles était là. Elle ramassa lentement sa tapisserie, la plia plus lentement encore, sonna sa femme de chambre d'un bras paresseux. Elle gagnait du temps à être lente, mais le temps inexorable devait passer... passer en vain. Elle embrassa M"** d'Arteiles, puis sa grand'mère, qui lui prit les tempes par-dessus ses ban- deaux dorés, en lui disant avec une gaieté qui était aussi une mélancolie*.
a Repose en paix, ma pauvre fille; tu as pour toute ressource de le bien bouder de- main.
— C'est une ressource dont elle n'usera pas, — dit la comtesse quand la jeune fille fut partie. — Elle l'aime, hélas! bien trop pour cela. Réellement, je suis effrayée de cet amour, ma chère marquise. Il est trop violent.
— C'est de l'effroi de trop, comtesse, — répliqua la marquise. — Qiiel danger y a-t-il à aimer bien fort l'homme qu'on doit épouser dans un mois?
— Eh ! eh ! — dit la comtesse, — il y a tou- jours du danger à aimer un homme. Nous ne
UNE VIEILLE MAITRESSE.
sommes pas vieilles pour rien, ma chère, et vous devriez savoir cela. L'amour, n'importe pour qui, est un jeu terrible, mais c'est pres- que une partie perdue quand l'homme qui l'inspire ne présente pas plus de garanties de caractère que votre futur petit-fils,
— Vous lui en voulez donc beaucoup? — ré- pondit la marquise avec un reproche moqueur.
— A lui, ma chère? — dit la comtesse. — Non, certes, ce n'est pas à lui que j'en veux! Mais lui, il fait son métier d'homme. Il joue sa comédie de sentiment; il flatte, il rampe, il éblouit, il fascine. On s'y prend; les jeunes filles et même les mères. Seulement, les grand'- mères ne devraient-elles pas un peu se sauver de la séduction universelle?
— Il paraît donc que je suis plus jeune que mon âge, — dit M'"* de Fiers avec son imper- turbable bonne humeur, — car j'ai été prise comme les autres, et tellement prise, ma très chère belle, que toutes vos prétentions sinistres n'ont pas pouvoir de m'effrayer,
— QLioi! — répondit M""* d'Artelles, en montant sa voix d'une octave, — à la veille de marier cette chère enfant, vous n'éprouvez pas la moindre anxiété, le moindre trouble?
— Je n'ai jamais été plus calme, — répon- dit M*"* de Fiers, majestueuse d'ironie.
— Alors, ma chère, — s'écria M'"^ d'Artelles
UN THÉ DE DOUAIRIÈRES. 3^
confondue, ■ — vous avez la tête encore plus perdue qu'Hermaugarde!
— N'est-ce pas? — dit en riant doucennent la marquise. — Tenez ! prenez une tasse de thé, ma chère. — Et l'aimable femme allongea sa main restée belle au bout d'un bras qui avait été beau, inclina la théière, et versa le breuvage musqué dans la tasse de son amie, comme pour lui faire digérer ce qu'évidem- ment elle ne digérait pas, — le mariage de la petite-fille et le calme de la grand'mère.
— Oui, vous avez la tête encore plus perdue qu'Hermaugarde, — reprit la comtesse, tenant à justifier jusqu'au bout ses étonnements et ses craintes, — car vous êtes du monde, et d'or- dinaire vous en écoutez mieux la voix. Or, le monde a sur le mari de votre petite-fille les opinions les plus tranchées, les plus répandues et malheureusement les moins flatteuses. On dit que c'est un joueur qui a jeté aux quatre vents du ciel et des tapis verts tout ce qu'il avait, si jamais il a eu quelque chose. C'est un homme qui a toujours vécu comme un aventurier, et qui s'en vante! C'est enfin un libertin effréné, qui a compromis une foule de femmes dont vous savez les noms aussi bien que moi, ma chère. Ai-je besoin de vous défi- ler ce chapelet?
— Oui, défilez ! défilez ! — interrompit la mar-
24 UNE VIEILLE MAITRESSE.
qiiise. — Ce sera plus gai que toutes vos mo- ralités. On irait plus souvent au sermon si on y disait les noms propres.
— Je ne sermonne point, ma chère. Pour- quoi cette légèreté et cette injustice? — dit M'"® d'Aftelles sans fâcherie, mais tenant sa gravité et ne voulant pas s'en départir. — Pourquoi sermonnerais-je? Je ne suis pas dé- vote. Jeune, je n'étais pas prude; vieille, je ne me soucie pas d'être pédante. J'ai vécu à peu près comme vous, moins le bonheur dans le mariage que. vous avez eu et que j'ai man- qué. A cela près, nous avons appris la vie des mêmes maîtres. Nous avons vu le même monde. Nous avions les mêmes goûts et pres- que les mêmes sentiments. Cette fabuleuse chimère d'une amitié entre femmes et d'une amitié qui dure quarante ans en se voyant tous les jours, n'est-elle pas la preuve que nous dif- férons de bien peu et que nos jugements sur toutes choses doivent infiniment se ressem- bler? Ne puis-je donc m'étonner, chère amie, si, dans une grande occasion comme celle du mariage d'Hermangarde, nos manières de voir sur l'homme qu'elle épouse sont diamétrale- ment opposées; et au nom de notre amitié, au nom de l'intérêt de la petite, ne puis-je m'en affliger? Ne puis-je en parler sans avoir l'air de faire un sermon?...
UN THÉ DE DOUAIRIÈRES. 2^
— Ma chère comtesse, me voici sérieuse, — dit la marquise de Fiers émue, en tendant la main à son amie. — N'imputez jamais à mon cœur les péchés de mon esprit.
— Ils ne sont pas mortels, — -reprit gracieu- sement son amie en pressant cette main, tendue vers elle, avec le mouvement d'une sensibilité charmante et sauvée du temps. — Laissez-moi donc vous dire mes craintes, dussent-elles ne pas avoir le sens commun. Tout le temps que je les aurai, je penserai qu'un mariage qui n'est pas encore fait peut se défaire, et je vous tourmenterai un peu. »
Il y eut un moment de silence.
« Si vous n'avez — dit gravement la mar- quise, en replaçant sa soucoupe sur le plateau, — que les bruits du monde à opposer à l'amour d'Hermangarde et à son mariage, per- mettez-moi de vous dire que ces bruits mal- veillants ont peu d'influence sur une femme qui a passé toute sa vie à voir des choses par- faitement opposées à ce qu'elles étaient en réalité, et qui a connu Mirabeau, lequel disait, du haut de la tribune de son égoïsme^ que les grandes réputations sont fondées sur de grandes calomnies, car il aurait pu ajouter que les pe- tites l'étaient aussi.
— Je n'ai pas que cela, — fit M"** d'Ar- telles.
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— Eh bien, qu'avez-voiis de plu?, chère amie? des faits positifs?... Voyons-les! Qiioi ! mon petit-fils de choix est un affreux Lovelace parce qu'il a eu quelques femmes qui vont à la messe à Saint-Thomas d'Aquin, avec un paroissien de velours, fermé d'or! Mais nous sommes du temps de Laclos, ma chère belle, et nous appartenons à une époque où ces choses-là se pardonnaient très bien! Soyons justes, si nous ne sommes pas indulgentes. La jeunesse que nous avons connue et... aimée faisait bien pis que les jeunes gens d'à présent. Et cependant nous ne sommes pas restées vieilles filles. Nos mères ont eu la bravoure de nous mariera ces abominables mauvais sujets, et nous avons eu le hasard effronté de n'être pas trop malheureuses!
— Ne parlez que de vous, — dit M*"^ d'Ar- telles. — Vous avez eu l'extrême bonheur d'aimer et d'être aimée. Vous aviez asservi complètement le marquis de Fiers; il vous au- rait sacrifié ses maîtresses, s'il n'avait pas fallu... les reprendre pour vous les sacrifier. Qijand il se souvenait d'elles, c'était pour se féliciter de n'appartenir qu'à vous. Vous l'aviez ensorcelé.
— Eh bien! — dit la marquise, s'épanouis- sant à cet éloge et à ce souvenir, et souriant avec un double orgueil, l'orgueil de la femme et l'orgueil de la mère, — Hermangarde est
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encore plus belle que je ne l'étais, et elle en- sorcellera son mari!
— Croyez-vous? — fit M*"^ d'ArtelIes avec une tristesse douce et profonde, la tristesse d'un scepticisme sans espoir. — Est-ce qu'il est, votre futur beau-petit-fîls, de ces têtes-là qu'on ensorcelle? Je l'ai beaucoup vu chez vous et dans le monde. Je l'ai beaucoup étu- dié. Vous m'avez parfois trouvée pénétrante; mais je ne crois pas qu'un pareil homme puisse porter le poids d'une domination quelconque, si allégé qu'il soit par l'amour. Il a des facul- tés fort étendues, c'est incontestable; mais, né pour le commandement, il porte dans toutes les relations de la vie une ambition d'influence qui le rend peu propre à en subir une. Ses passions sont des passions de maître. Voyez comme, malgré son amabilité, trop charmante pour n'être pas jouée, il opprime déjà Herman- garde! comme, avec un froncement de soin*- cils, il la fait obéir et trembler! Et pourtant, Hermangarde est un caractère fier et résolu! Cela m'a bien souvent révoltée. Ses manèges ne m'en imposent point. 11 passe pour très éloquent auprès des femmes. Il les magnétise avec des flatteries adorables ou des imperti- nences qu'il a l'art de doubler de tendresses. Il a des paroles obscures et chatoyantes qui font rêver. Mais toute cette éloquence, tous
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ces entortillements de serpent câlin aux pieds des femmes ne sont que l'expression de son orgueil et de son mépris pour nous, 11 veut dominer, despotiser les âmes, et trouver dans les relations de l'amour vme influence que les hommes qu'il blesse lui contestent, et que les circonstances ne lui ont pas donnée sur eux. Avec les hommes, il n'a pas toutes ces coquet- teries. Il ne cache pas la conscience qu'il a de lui-même, et par là il les offense, même sans y penser. Mais avec nous, son orgueil est bien plus à l'aise, car il est reçu par la vanité des hommes qu'on ne s'abaisse jamais devant nous. Il fait donc avec nous ce qu'il est trop fier [)our faire avec ses semblables, et tout cela, mar- quise, bien moins pour trouver ce que nous pouvons donner, le bonheur dans la tendresse, que pour conquérir un pouvoir. »
M'"* d'Artelles était d'un temps où les gens du monde aimaient à tracer des portraits. Elle venait d'en faire un. M'"* de Fiers, qui allait porter sa tasse de thé à ses lèvres, la replaça sur le plateau.
a Vertu de femme! comme vous y allez! — dit-elle. — Mais c'est là un portrait de sombre fantaisie, et vous m'aviez promis des faits po- sitifs.
— Des faits positifs ! — dit l'intrépide com- tesse que rien n'embarrassait, que rien ne dé-
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UN IHÉ DE DOUAIRIÈRES. 1C)
sarmait, — Je ne demande pas mieux que de vous en donner, des faits positifs, pour vous convaincre du danger qu'il y a de marier Her- mangarde à cet homme faux et détestable ! Je ne les sais que d'hier, et je vais vous les dire aujourd'hui. Malheureusement les choses sont bien avancées, mais on a vu casser des maria- ges encore plus près de la conclusion. Qiiand je dis qu'il est faux, votre beau fiancé, je ne crois pas que son amour pour Hermangarde soit précisément une tartufîerie. Non ! Je le crois fort amoureux, au contraire, de ses ra- dieux dix-neuf ans. Mais je dis qu'il est comme tous les êtres vulgaires de cœur et grossiers de sens, qui prennent la passion pour de l'amour. Au moment où il joue à Hermangarde de ces airs de dévouement et de tendresse dont nous sommes toutes dupes, de mère en fille, il a une maîtresse, ma chère marquise, une maîtresse chez laquelle il va passer tous ses soirs, non pas mystérieusement, mais au su de toute la ville et sans manteau couleur de muraille. Il ne prend même pas la peine de se cacher ! Pro- bablement il y est ce soir encore, au lieu d'être ici où il avait promis de venir et où Herman- garde l'attendait. »
La marquise de Fiers avait repris sa tasse de thé pendant que M'"" d'Artelles faisait sa Cati- linaire. Elle la but, et avec un demi-sourire
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OÙ rindiil/^ence et la malice se fondaient: a Ah ! — (lit-elle en se ravisant, — c'est madame de Mendoze.
— Eh non, ma chère, non, ce n'est pas ma- dame cie Mendoze! — dit à son tour et très vivement M™* d'Artelles.
— Alors, c'est madame de Solcy, — reprit la pétulante marquise.
— Ni l'une ni l'autre, — fit M.""" d'Artelles. — Est-ce que vous m'allez nommer tout le faubourg Saint-Germain ? Vous êtes plus mau- vaise langue que moi, ma chère. Je sais que les haïssables succès de M. de Marigny ont été nombreux. Madame de Solcy, madame de Men- doze et malheureusement beaucoup d'autres, ont fait mille folies pour lui, et ce n'est pas une rai- son pour qu'il ne les voie plus dans les salons de Paris ou même chez elles. L'amour, dans une société de gens bien élevés, ne doit pas empor- ter toutes les relations de la vie. Mais la maî- tresse actuelle de M. de Marigny n'est pas une femme comme il faut. C'est une créature qu'il a depuis dix ans ; qu'il a peut-être toujours eue. Quand la société de Paris parlait de ses liaisons avec mesdames de Mendoze et de Solcy, quand les dévotes criaient au scandale, M. de Marigny mentait impudemment à ces femmes qui ne craignaient pas de se compromettre pour ses beaux yeux. Elles étaient, ma chère
UN THÉ DE DOUAIRIÈRES. ]1
belle, dans la position où Hermangarde va se trouver, mais avec le mariage en sus.
— Comment savez-vous cela ? — dit la vieille marquise, entassant les rides sur son front devenu songeur.
— Je l'ai su — reprit la comtesse — par le vieux vicomte de Prosny. C'est un vieux lynx, II est très fin et très madré. Il est un peu de ces vieillards qui eussent regardé Suzanne au bain par le trou de la serrure ; mais s'il menait la vie d'un sage, nous ne saurions rien de tout ce qu'il nous faut savoir. Le vicomte connaît la donzelle. Il va chez elle, ou il y allait autre- fois. Il vous donnera, si vous voulez, les dé- tails les plus circonstanciés sur cette liaison qui me paraît assez ignoble.
— Dix ans! — répondit M'"*' de Fiers. — Les mariages persans n'en durent qlie sept; et en Italie, les sigisbées — qui fêtent parfois des cinquantaines — sont d'assez minces posses- seurs. Ils sont la petite monnaie de cet imbécile de Pétrarque. Mais dix ans de possession inté- grale à laquelle la loi n'oblige pas, — ajouta-t-elle avec un reflet tiède du xviii* siècle dans les idées, — voilà quelque chose de singulier en plein Paris! Malepeste ! il faut que cette femme soit bien belle ou terriblement habile, pour rarne- ner des bras de toutes les autres femmes un homme comme M. de Marigny.
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— Eh bien, pas du tout! — fit M""' d'Ar- telles, qui tenait à verser sa goutte d'acide prussique dans toutes les pensées de son amie. — Le vicomte la dit assez laide, d'un caractère fort extravagant, et plus âgée que M. de Mari- gny, qui a trente ans.
— Hein ! ce ne sont pas là des séductions bien omnipotentes, — dit la marquise. — Mais votre vieux scélérat de vicomte n'a vu cette femme que dans son salon... a-t-elle un salon ? et Marigny l'a vue ailleurs. Cela change la thèse. Les meilleures actrices ne sont bonnes que dans certaines pièces. Moi, je fais ce raisonnement- ci, ma chère : ou c'est une ancienne relation craquant de toutes parts, depuis le temps qu'elle dure, et alors Hermangarde rompra ce nœud tiraillé et usé en se jouant ; ou la créa- ture est à craindre, et alors, si elle l'est, elle l'est beaucoup ! car Marigny a trop expéri- menté les femmes pour ne pas les savoir à fond, et, laide ou non, ce serait donc le résu- mé de toutes les séductions des autres, puis- qu'on les quitte pour revenir à elle; enfin, une espèce de maîtresse-sérail. »
Le mot était hardi, et le geste qui l'accom- pagna ne le fut pas moins. La marquise, née en 1760 et qui avait traversé toutes les cor- ruptions de Trianon, de l'Émigration et de l'Empire, savait, quand il le fallait, sauter le
UN THÉ DE DOUAIRIÈRES. ]]
bâton d'un mot vif. Elle avait eu la jambe leste, il lui restait l'esprit leste, — un esprit avec lequel, dans sa jeunesse, le prince de Ligne avait peloté. Il eût dit d'elle, avecces consonan- ces qu'il recherchait comme une audace négli- gée : Elle avait l'esprit brillant et coupant comme le diamant, et attirant comme l'aimant, et rien n'était si provocant ni si charmant, et ni, au fond, si bon enfant ! Très spirituelle donc, comme on l'était encore en 1783 et comme on allait cesser de l'être , elle avait plus duré que son époque. Sa grâce était de si bonne trempe qu'elle avait résisté au mauvais ton de l'Empire. La société de la Restauration — cette société digne d'être Anglaise, tant elle fut hypocrite, — dut avoir horreurdu haut goût de l'esprit de M*"* la marquise de Fiers. A l'heure qu'il est, au faubourg Saint-Germain, ne prend- on pas pour du bon ton l'extrême pruderie en toutes choses? et ne réalise-t-on pas un idéal de société à faire mourir d'ennui dans leurs cadres les portraits de famille qui, heureusement, n'entendent plus ? L'abâtardissement des races s'est surtout marqué en France dans l'esprit de conversation. Ce volatil parfum s'est évaporé. Au moment où s'ouvre cette histoire, il fallait la souveraine aisance de la marquise de Fiers pour sauver de l'outrageante condamnation des prudes un reste de cet esprit fringant, élancé
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et vraiment français, — la plus jolie gloire de nos ancêtres.
« Dans le premier cas, — reprit la mar- quise, — ça regarderait Hermangarde. Ce se- rait l'affaire d'une lune de miel. Nulle femme n'épouse d'ange. Les plus sots même — quand ils se marient — ont la vanité de planter là quelque Ariane dont ils offrent l'abandon à leur femme comme un cadeau qui complète bien la corbeille. Marigny n'a pas besoin, lui, d'offrir une femme sacrifiée à l'amour d'Her- mangarde pour le faire flamber mieux. Et, d'ailleurs, il est trop distingué (vous diriez or- gueilleux, vous !) pour employer cette petite rouerie. Seulement, si, comme une foule d'hommes restés longtemps garçons, il a des habitudes d'intimité déjà anciennes , il les perdra très aisément au sein d'un bonheur plus neuf et plus enivrant. Mais dans le second cas... »
Elle s'arrêta, se mirant dans le saphir de son petit doigt et réfléchissant.
o Eh bien ! dans le second cas?,.. — inter- rogea M'"« d'Artelles.
— Ah ! ce serait tout autre chose, — repi'it la marquise. — Je partagerais vos inquiétudes. J'aurais là du fil à retordre. Mais, Dieu ai- dant et vous aussi, ma chère belle, je le retor- drais ! »
<^z^^
II
1 PROMESSI SPOSl
ES deux douairières veillèrent long- temps cette nuit-là. Le coupé de la comtesse d'Artelles ne la rem- porta que fort tard, M. de Mari- gny ne vint pas troubler par sa présence un téte-à-tête si plein de lui. Qiielquefois il reve- nait après le spectacle à l'hôtel de Fiers où, quand il n'y avait personne, il était toujours sûr de trouver la marquise debout, éveillée et prenant du thé; car, malgré son grand âge, la marquise aimait à veiller comme une femme du XVI 11^ siècle. Elle avait lu Montaigne. Elle disait que veiller allongeait les offices de la vie.
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Pour elle, comme pour toutes les femmes de sa génération, — corps de fer forgés au feu du plaisir et qui ne connaissaient ni gastrites, ni inflammations d'entrailles, maux consacrés d'une époque à prétentions intellectuelles, — les lits n'étaient pas faits pour les vieillards. En ne gagnant le sien qu'à la dernière extrémité, elle honorait avec une touchante superstition les souvenirs de sa jeunesse.
Après le départ de son amie, elle resta long- temps dans le boudoir solitaire, assise au coin du feu assoupi, tournant dans ses doigts effilés sa tabatière d'écaillé; mouvement inquiet et trahissant en elle les plus grandes préoccupa- tions. Ce que venait de lui confier M'"*' d'Ar- telles s'étendait sur sa pensée et l'assombris- sait. Elle avait pour Hermangarde une vraie passion de grand'mère, et voilà que s'il fallait ajouter foi aux paroles de son amie, le bon- heur de sa chère enfant était menacé. Elle esti- mait beaucoup M"** d'Artelles, presque aussi âgée qu'elle, plus froide, plus raisonnable dans le sens du monde, non dans le sens de la vérité. De ces deux femmes, en effet, la marquise était, au fond, la plus distinguée, mais le meil- leur de sa supériorité empêchait qu'on ne la reconnût. Pour beaucoup de gens, pour la comtesse elle-même, la marquise était victime de sa grâce riante. Parce qu'on lui voyait
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l'esprit léger, on lui croyait toute la tête légère; mais, sous les frivoles surfaces, — comme sous les grains du rouge qu'elle mettait à vingt ans, circulait la vie, — il y avait la réflexion qui voit juste et la sagacité qui voit clair. C'était une femme de sens qui avait eu des sens, mais qui n'avait jamais eu plus d'imagination qu'une Française, c'est-à-dire que la femme de l'Eu- rope et du globe qui entend le mieux les ado- rables calculs de l'amour et le ménage de son bonheur. Cette poésie des sens, dans une créa- ture divinement jolie et riche, qui pouvait, quand il lui plaisait, comme une des princesses de Brantôme, recevoir son amant dans des draps de satin noir, avait suppléé, dès sa jeu- nesse, à cette imagination absente et qui eût peut-être compromis sa vie. Sa renommée était restée saine et sauve. Malgré de nombreuses fantaisies dont personne ne sut le chiffre exact, elle avait marché avec une précaution et une habileté si félines sur l'extrémité de ces choses qui tachent les pattes veloutées des femmes, qu'elle passa pour Hermine de fait et de nom. Elle s'appelait Hermine d'Ast, marquise de Fiers. Pour obtenir ce résultat, elle n'avait ni dit de faussetés ni fait de bassesses. Elle n'avait point joué le rôle odieux d'une madame Tar- tuffa qui met le crucifix dans son alcôve. Non! Elle usa d'un tact merveilleux qu'une femme
JO UNE VIEILLE MAITRESSE.
dans Paris a seule égalé, mais non surpassé. Ce fut là son unique hypocrisie. Aussi l'histoire de sa jeunesse est-elle un magnifique fragment d'une Imitation qu'il serait bon de donner, dans l'état actuel de nos mœurs, à méditer aux jeunes personnes. Tout le monde y gagnerait, même les maris.
Le sien, le marquis de Fiers, écuyer caval- cadour de Marie-Antoinette et très lancé dans la coterie des Polignac, l'avait épousée à sa sortie 'du couvent. Lui qui par l'àge eût été son père et qui semblait devoir être invulné- rable à tous les enchantements possibles, puis- qu'il avait bu à la coupe de la Circé du temps, la comtesse Jules, cette reine de la Reine, aima, jusqu'à l'adoration, une enfant élevée aux Ur- sulines. Sortie de son parloir à quatorze ans, traînant sa poupée par la manche et regret- tant sa récréation, pour aller à l'autel et à la Cour, cette folle fillette s'improvisa femme du matin au soir, ou peut-être du soir au matin, et tout le temps qu'il vécut elle asservit le marquis à ses caprices. Elle qui sentait sa force, la voila. L'aima-t-elle? Il le crut et jamais illu- sion plus savante ne fut plus complète. Elle le traita comme ce féroce enfant athénien traita son moineau. Elle lui creva les yeux... mais sans lui faire le moindre mal, afin qu'il ne la vît pas se servir des siens. Elle trompa son
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mari comme on trompe un amant, en se don- nant une peine du diable. Aussi l'écuyer caval- cadour — homme d'esprit pourtant — mourut-il dans son bonheur conjugal, comme le roi de Bohême, aveugle, à la bataille de Grécy.
La Révolution éclatant la trouva déjà partie. Son mari fut massacré au lo août. Mais comme elle avait sauvé sa réputation de la langue des bourreaux de salon, elle déroba une tête char- mante à laquelle elle tenait davantage encore, à la faucille qui scia plus tard les cous les plus ronds et les cheveux les plus dorés de la mo- narchie. Elle avait une fille, d'ailleurs, qu'elle allait élever dans l'exil. Du moins, aux rigueurs de la condition des proscrits ne s'ajouta point la misère. Elle avait emporté dans un petit portefeuille semé de perles fines, et sur lequel elle écrivait le nombre de polonaises qu'elle avait à danser dans les bals, une fortune mo- bilière considérable. Elle vécut à Trieste, à Venise, à Vienne, de manière à rappeler sa maison du faubourg Saint-Germain. Ce fameux abbé de Percy, Normand comme elle, l'avant- dernier descendant mâle des Percy en France, dont la laideur et l'esprit furent si célèbres à Londres dans le high Vife pendant l'émigration, cet admirable abbé qui avait dans l'esprit l'épe- ron brûlant de son parent Hotspur et sur sa face la lampe allumée de Falstaff, racontait,
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dans ses derniers jours, l'avoir rencontrée, en 94, chez son cousin, le duc de Northumber- land, et si charmante, même pour ces Anglais, qu'ils la préféraient à la chasse au renard. Assez habile pour n'avoir point besoin d'être heu- reuse, elle fut heureuse comme si elle n'avait point besoin d'être habile. Les intendants d'alors étaient des fripons (voir toutes les comédies du temps); par hasard, le sien fut un honnête homme. Il acheta, avec les assignats, toutes les propriétés des de Fiers, et les rendit très noblement à la marquise quand elle revint de l'émigration. A dater de ce retour, elle ne quitta jamais Paris que pour aller aux eaux ou dans ses terres de Normandie, prétendant « qu'elle avait assez voyagé comme cela. » Sa fille, qu'elle aimait sans doute, mais qui ne lui plaisait pas, — cette chose importante pour que' les affections soient profondes! — avait épousé un des descendants des Polastron. Comme les Larochejaquelein et les Grillon, Armand de Polastron avait d'abord refusé, par honneur monarchique, de servir Bonaparte. Il y fut bientôt forcé par cet Italien du xvi^ siècle, dont la politique et le dépit retournaient contre les mères outragées le noble refus des enfants. Armand se fît tuer, au premier feu, en vrai gentilhomme, qui oublie tout devant l'ennemi. Il laissa sa jeune femme enceinte. Marie-An-
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toinette de Fiers , vicomtesse de Polastron , blonde et jolie comme sa mère, — moins la vie, moins cette flamme allumée aux candélabres delà Cour de France et qui ne brilla plus après 1800, — brisée de la mort de son mari, mourut en accouchant d'Hermangarde. C'était la pre- mière peine qui entrât dans le cœur de la marquise. Mais, comme ces dards qui fixent aux flancs entr'ouverts du taureau ime bande- role de pourpre, en y entrant, elle y mit un amour superbe, — l'amour de la grand'mère pour l'enfant resté orphelin.
Sa première communion faite, au Sacré-Cœur, sa petite-fille ne la quitta plus. Elle fut élevée à côté d'elle, en héritière de quatre-vingt mille livres de rentes. Éducation qui consista surtout à vivre dans le rayonnement de cette marquise demeurée si grande dame, quand il n'y a plus que des naines comme il faut dans notre société nivelée et décapitée de toute grandeur. Hermangarde apprit plus en voyant les der- nières années de sa grand'mère qu'en passant par toutes les filières des éducations fortes, comme on dit si plaisamment maintenant, et qui ne sont que les infirmeries de la médiocrité. Femme de haute origine, M'"*' de Fiers avait l'instinct des mystérieux privilèges des races. Elle savait que tout ce qui est supérieur s'élève de soi vers le grand et le beau, en vertu d'une force
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latente^ (J'une gravitation secrète, comme les plantes qui n'ont pas besoin qu'on casse leurs tiges pour se retourner vers le soleil. Aussi, la religion exceptée, qui s'excepte de toutes les choses humaines, la marquise avait-elle appli- qué un système hardi de laisser faire, laisser passer, à toutes les impulsions d'Hermangarde, et ces impulsions s'étaient produites comme les feuillages, les fruits et les fleurs, dans un oranger d'Albenga poussé en pleine liberté de terre et de ciel. Belle à rendre amoureux tous les peintres. M"* de Polastron avait une àme à rendre tous les moralistes fous. Sa grand'mère put la gâter impunément, et elle n'y manqua pas. Mais en regardant comme des lois éter- nelles les instincts délicats et fiers de sa petite- fille, la vieille marquise de Fiers montra encore plus d'intelligence que de tendresse.
C'était une nature sérieuse et contenue que M"^ Hermangarde de Polastron. Elle n'avait pas, elle n'aurait jamais eu l'ardeur d'enjoue- ment, le charme osé et vainqueur qui avait fait de son aïeule l'étoile la plus étincelante des Nocturnales de Versailles. Hermangarde, la chaste Hermangarde, avait une puissance bien moins conquérante et généralement bien moins sentie que celle de la marquise de Fiers, de cette éclatante blonde, piquante comme une brune, qui pouvait porter des deltas de ruban
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ponceau à ses corsets, sans tuer son teint et ses yeux, et qui se coiffait en Érigone aux sou- pers de la comtesse de Polignac. Seulement, pour ceux qui la comprenaient, cette puis- sance, Hermangarde, elle! était bien autrement souveraine. C'était le charme qui rend le plus esclave et que la nature attacha à toutes les choses profondes qu'il faudrait déchirer pour voir. Sa beauté était plus royale encore que n'avait été celle de sa grand'mère. Mais l'idéa- lité de ses mouvements, de son sourire, de ses yeux baissés, aurait été méconnue au XVI 11^ siècle. Blonde aussi, comme toutes les de Fiers, mais d'un blond d'or fluide, elle avait un teint pétri de lait et de lumière, pour le- quel toutes les boîtes de rouge inventées à cette époque de mensonge auraient été d'af- freuses souillures. Dieu seul était assez grand coloriste pour étendre un vermillon sur cette blancheur, poiu- y broyer la rougeur sainte de la pudeur et de l'amour! Ce n'était pas là le teint de brugnon mùr de la marquise qui n'a- vait jamais eu besoin de mouches pour en re- lever l'éclat sans fadeur... ni ses lèvres qui avaient la forme de l'arc enflammé de l'Amour (disaient les madrigaux du temps) et qui lan- çaient si bien la flèche empermée des mo- queuses plaisanteries , ni son ivre sourire d'Érigone qui se baignait avec tant de volupté
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rieuse dans la mousse d'un verre de Champa- gne à souper, ni son regard assassin et fripon qui sautait par-dessus l'éventail et faisait faire à la décence toutes les voltiges de la curiosité, ni sa prunelle bleue comme la flamme du punch et brûlante du triple feu grégeois de l'esprit, des sens, de la coquetterie; car elle avait été une coquette! Elle l'avait été jusqu'à la fin, toujours, sans repos ni trêve, même avec sa femme de chambre, comme Fénelon qui l'était avec ses valets; toujours armée, toujours implacable, comme la République Romaine, ne désarmant que quand on s'était humilié et soumis et qu'elle p..uvait danser sur le cœur des rebelles la danse du triomphe, une pyrrhique à elle, avec ses mignonnettes mules de satin blanc, aux talons pourpres! Hermangarde n'avait rien de toute cette beauté inspirée et résonnante comme un instrument de fête, de cette douce fureur invincible, de toutes ces bacchanales d'esprit, de reparties, d'agaceries tentatrices, malheureusement ses seu- les débauches, disait Chamfort, avec le saty- riasis d'un regret de libertin, quand on parlait de cette cruelle et charmante Hermine de Fiers, aux orgies du duc d'Orléans. Il y avait en Hermangarde des lueurs bien plus divines que tous ces scintillements lutins, des silences bien plus éloquents que tous ces pétillements
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de paroles, des reploiements sous la nue d'une virginité troublée, bien plus expressifs que toutes ces fusées d'étincelles... L'opale, avec ses teintes fondues, l'emportait sur le diamant malgré l'insolence de ses feux, l'àme sur l'es- prit, la poésie du voile sur le charme enivrant de la nudité. M"^ de Polastron avait en toute sa personne quelque chose d'entr'ouvert et (Je caché, d'enroulé, de mi-clos, dont l'effet était irrésistible et qui la faisait ressembler à une de ces créations de l'imagination indienne, à une de ces belles jeunes filles qui sortent du calice d'une fleur, sans qu'on sache bien où la fleur finit, où la 'femme commence! Le contour visible plongeait dans l'infini du rêve. Accumulation de mystères ! c'était par le mys- tère qu'elle prenait le cœur et la pensée. Espèce de sphinx sans raillerie, — à force de beauté pure, de calme, de pudique attitude, — et à qui la passion, en lui fendant sa muette poitrine, arracherait, un jour, son secret. •
Un peu de l'énigme s'était déjà révélé. On savait l'amour d'Hermangarde pour M. de Marigny; mais on ne savait pas l'àme d'Her- mangarde. Nul n'en connaissait l'étendue, ni sa grand'mère qui avait approuvé son amour, ni M'"^ d'Artelles qui en redoutait la violence, ni Marigny lui-même, qui en savourait les féli- cités et qui passait une partie de ses jours les
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regards suspendus aux yeux L)leu de roi d'Her- maii;,^arde — comme Charlemagne, la vue atta- chée sur son lac de Constance, amoureux de l'abîme caché.
Comment si jeune avait-elle aimé Marigny? Prématurée en tout, fleur et fruit en même temps, elle était allée de bonne heure dans le monde, conduite par la marquise de Fiers. Les jeunes gens qu'elle y vit passèrent sous ses yeux et ne les fixèrent pas. Au milieu de ces hommes sans beauté vraie et sans élégance qui forment le fond commun des salons, la per- sonnalité fortement accusée de M. de Marigny devait nécessairement la frapper et la captiver. Et, d'ailleurs, elle l'aimait même avant de l'a- voir vu, tant il y a des affections qui ont tous les caractères de la destinée! Par un hasard de circonstances assez peu remarquable en soi, elle ne le rencontra que tard chez les person- nes où elle allait. Mais elle avait vécu, pour ainsi dire,*dans l'air contagieux d'une réputa- tion qui fera toujours sur les jeunes filles l'effet enivrant du mancenillier. M. de Marigny, contre qui l'effrayée M*"® d'Artelles avait lancé des choses si vives, était le scandale vivant du faubourg Saint-Germain. Comment ne l'eùt-il pas été? Il possédait la puissance de l'esprit contre laquelle on se révolte derrière le dos de ceux cjui l'ont. 11 n'avait pas de position ; on
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ignorait sa fortune: ces deux seules distinctions qu'on respecte. Tout en lui reconnaissant une amabilité de premier ordre quand il voulait causer, on maudissait ses vices, si toutefois une société aussi énervée que celle de Paris peut maudire. Jamais (comme l'avait dit M'"® d'Artelles) personne n'avait été l'objet de plus de commérages que M. de Marigny. Les mères avaient beau prendre les airs pinces quand on en parlait devant mesdemoiselles leurs filles; elles avaient beau s'ingénier à mettre les guimpes les plus montantes aux expressions dont elles se servaient quand la conversation roulait sur M. de Marigny; bien d'étranges idées s'étaient éveillées dans la tète d'Hermangarde, — cette fière Diane, calme en apparence, mais agitée au fond sans savoir pourquoi , — lorsqu'elle avait recueilli d'une oreille curieuse et discrète quelques bruits épars de tous ces a-parte, étouffés à demi sous les éventails. Ah! occuper de soi, en bien ou en mal, c'est déjà une force ; et les femmes aiment la force comme tout ce qu'on n'a pas et ce qu'on désire d'un désir vain. Mais si on ajoute à cela de grands torts de conduite, — : comme on disait de M. de Marigny, — le dérè- glement de la vie, l'épouvante des âmes timo- rées, on s'expliquera très bien la disposition où ce qu'elle avait entendu jeta Hermangarde.
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Loi formidable et éternelle, que toutes les poé- sies du cœur de la femme la fassent incliner à sa chute !
Il y avait alors, dans la société de Paris, une jeune mariée que M. de Marigny avait com- promise. C'était cette comtesse de Mendoze à laquelle, on l'a vu, la vieille marquise avait décoché une allusion si directe. Passionnée et faible, élevée en Italie, où la société n'apprend pas, comme en France, à se défier des mouve- ments les plus généreux de son cœur, M'"* de Mendoze avait aimé M. de Marigny avec une bonne foi qui l'avait perdue. En quelques instants, la passion fit une horrible razzia de tous les dons qui ornaient sa vie. Elle n'était plus belle et elle avait été divine. Les femmes du faubourg Saint-Germain, qui savent glisser dans l'éloge le plus caressant de ces subtils poisons d'ironie auprès desquels les poisons de l'Italie des Borgia , qui enfermaient la mort dans les plis d'un gant parfumé, auraient été de grossières compositions, l'appelaient sérieu- sement la Diva. On pensait d'elle à cette épo- que ce que Louise de Lorraine, princesse de Conti, disait d'une des trois grandes maîtres- ses d'Henri IV, la duchesse de Beaufort: « Celles qui ne voulaient pas l'aimer ne pouvaient la hdir. » Avant que l'amour ne l'eût saisie dans sa griffe de flamme, elle avait été le type
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d'un de ces genres de beauté évidemment pré- destinés au malheur, en raison même de la sublime délicatesse de leur essence et de leur forme. Cette délicatesse exceptionnelle, qui n'est pas la beauté, — car la beauté a la force d'une harmonie et, au contraire, cette déli- catesse exquise, incomparable, vient peut-être d'un trouble, d'un élément céleste de trop dans la composition de l'être humain, — s'élevait en M"** de Mendoze jusqu'au phénomène. Elle ravissait le regard comme un miracle accompli, et elle l'effrayait comme une catastrophe qui menace. Pour l'observateur philosophe, il était certain que le premier malheur de la vie dé- chirerait cette organisation ténue et diaphane, comme le cuivre auquel on l'accroche en pas- sant, déchire une dentelle. En effet, les plus transparentes ladies que l'Angleterre présente à l'admiration du monde comme les plus purs échantillons d'une aristocratie bien conservée, n'eussent pas approché de cette femme chez qui les lignes et les couleurs avaient une légè- reté, un Jondu, un flottant de lueurs qu'on ne saurait rendre que par un mot intraduisible, le mot Anglais ethereal. Qiiand on suivait, comme un fil de la Vierge dans l'air rose du matin, l'espèce de nitescence qui courait au profil de ses cheveux d'ambre pâle jusqu'à la nacre de ses épaules, on aurait cru à une fan-
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taisie de Raphaël, tracée avec quelque mer- veilleux fusain d'argent sur du papier de soie couleur de chair. Ses yeux — elle était un peu myope — étaient de ce tendre bleu de la tur- quoise, qui n'a pas de rayons et qui semble dormir, et ils avaient l'expression singulière et vague de ces sortes d'yeux qui n'étreignent pas le contour des choses. Ils paraissaient mats de rêverie. Ainsi Dieu ne l'avait faite qu'avec des nuances. Mélange unique de clartés sans ful- gurances et d'ombres lactées, elle berçait le regard en l'attirant et très certainement eJle eût produit l'engourdissement magnétique des choses vues en rêve, sans l'ardeur sanguine de ses lèvres, qui réveillait tout à coup le regard, énervé par tant de mollesses, et montrait, par une forte brusquerie de contraste, que le cœur de feu de la femme brûlait dans le corps va- poreusement opalisé du séraphin. M'"^ de Mendoze avait la lèvre roulée que la maison de Bourgogne apporta en dot, comme une grappe de rubis, à la maison d'Autriche. Issue d'une antique famille du Beaujolais dans la- quelle un des nombreux bâtards de Philippe- le-Bon était entré, on reconnaissait au liquide cinabre de sa bouche les ramifications lointai- nes de ce sang flamand qui moula pour la volupté la lèvre impérieuse de la lymphatique race allemande, et qui depuis coula sur la pa-
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lette de Riibens. Ce bouillonnement d'un sang qui arrosait si mystérieusement ce corps flave, et qui trahissait tout à coup sa rutilance sous le tissu pénétré des lèvres; ce trait héréditaire et dépaysé dans ce suave et calme visage, était le sceau de pourpre d'une destinée.
Il disait bien que cette femme frêle à qui les poètes eussent attaché par la pensée sur le front de mystiques bijoux, comme le béryl ou la cyanée, et aux épaules la tunique d'hyacin- the, appartenait dans son corps autant que dans son âme au double amour qui n'en est qu'un seul. Un tel signe n'avait pas menti. La passion de M"*® de Mendoze pour M. de Ma- rigny et dont cette Italienne manquée n'avait pas su faire une relajione de plus d'un an, eut toute l'insouciance d'un malheur suprême après avoir eu toutes les imprudences d'une félicité sans bornes. La comtesse s'était doublement affi- chée. On la recevait toujours, à cause du rang qu'elle tenait par sa famille en France et par celle de son mari en Espagne (elle était alliée aux Médina-Cœli), mais l'opinion ne lui mar- chandait pas les cruautés. Elle les brava comme une plus fière, non par hauteur de courage, mais par entraînement aveugle et fatal ; parce qu'elle ne pouvait rencontrer son ancien amant que dans ce monde qui la flétrissait tout en restant poli pour elle. Elle y allait donc, pous-
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sée par l'espérance. Attelée au joug d'une idée fixe, elle y traînait un cœur désolé, une santé dévastée. Rien ne l'arrêtait. Ni la fièvre, ni la toux convulsive d'une poitrine atteinte de consomption. Elle avait bien toujours le courage de sa toilette, et brisée, mourante, anéantie, elle venait la première et s'en allait la dernière partout, l'attendant, voulant le voir encore, même de loin, et dùt-elle expirer en rentrant du souvenir des jours passés! Ame acharnée qui n'arrachait pas le trait, mais l'enfonçait chaque jour davantage! Herman- garde savait, confusément, il est vrai, l'histoire de M*"* de Mendoze, mais assez pour suspen- dre toutes sortes de rêveries à cette femme qui aimait sa faute jusque dans son supplice, à ce front d'Éloa tombée qui n'eût pas voulu se re- lever, à ce maigre et pâle visage fondu au feu d'un mal intérieur où il n'y avait plus que deux grands yeux flétris, cernés, dévorés, sanglants d'insomnie et de pleurs... Malgré la réserve d'une éducation vraiment patricienne, M"^ de Polastron ne pouvait s'empêcher de regarder M'"^ de Mendoze avec étonnement, avec épouvante, avec jalousie, avec pitié. C'é- tait, dans ce sein jeune et pur, une confusion de tous les sentiments qui s'ignorent. Pour elle, la comtesse était une curiosité funeste. Elle contemplait trop Marigny ià travers cette femme
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qu'il tuait... Chaque fois qu'elle la rencontrait, elle épiait avec un intérêt aussi dissimulé que s'il avait été coupable, le progrès du mal qui la minait, mettant le sentiment partout où il y avait la maladie. Elle ne se doutait pas qu'elle aimait déjà... qu'elle caressait déjà les ailes d'épervier de la terrible Chimère, «r Quiand donc le verrait-elle aussi, cet homme qui tuait si bien les femmes? » Elle n'avait pas peur de lui, mais elle éprouvait cette émotion chère aux int''épides qui inspirait les paroles de Cé- sar, allant se faire tuer au Capitole, au mo- ment où sa femme cherche à le retenir : « César et le danger sont deux lions mis bas le même jour, mais César est l'aîné et César sortira*. » Ces troubles d'une âme romanesque durèrent tout le temps qu'il fallut pour que, s'il n'était pas complètement vulgaire, Marigny dût être un dieu pour elle au premier coup d'œil. Aussi le fut-il. Un soir, chez la duchesse de Val- breuse, il y avait beaucoup de monde et l'on dansait. La musique, le mouvement du bal, les conversations, couvraient la voix des do- mestiques qui annonçaient. La soirée était très avancée. Hermangarde, après plusieurs valses, s'était rassise près de sa grand'mère, et comme d'ordinaire, elle observait son drame vivant,
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* Shakespeare.
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M"'" de Mendoze, plus souffrante que jamais, affaissée sur un divan, et dont l'œil rougi, fa- tigué d'attendre, avait l'hébétement d'une rê- verie folle. Tout à coup, elle la vit devenir plus pâle encore, et ses yeux lourds s'agrandir et projeter des rayons comme deux soleils. Un mouvement insensé qui n'était pas un sourire, agita ses lèvres flétries qu'un jet de sang — en- voyé par le cœur sans doute — colora :
« Voyez-vous — dit une voix derrière Her- mangarde — cette pauvre madame de Mendoze et l'effet que produit sur elle l'arrivée de M. de Marigny? »
La jeune fille n'en entendit pas davantage. Elle ne vit plus M"** de Mendoze. Elle vit Ma- rigny debout contre la portière de velours pourpre qui retombait en plis nombreux der- rière sa tête, et sur laquelle il se détachait avec une sombre netteté. Il était tout en noir. Elle ne l'analysa pas. Elle ne le jugea pas. Sa pre- mière pensée fut le Lara de lord Byron ; la se- conde, qu'elle aimait.
Alors, involontairement et par un mouvement de rivale heureuse, -puisqu'il ne l'aimait plus, elle se reprit à regarder M™* de Mendoze. L'émo- tion n'avait pas lâché la malheureuse comtesse. D'inépuisables éclairs jaillissaient de son regard incendié. Mais les lèvres payaient cher la vie qui leur était revenue. Elles en déposaient le
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secret dans le mouchoir dont elles rougissaient les dentelles.
« C'est beau, malgré tout, qu'une passion pa- reille ! — dit près d'Hermangarde la même voix qui avait parlé. — Elle est mourante, cette petite femme-là. Tenez ! voilà que le sang l'étouffé. Regardez son mouchoir, Thadée; mais, bah ! elle n'y prend seulement pas garde, et tout le temps que Marigny sera là, elle n'est pas femme à s'évanouir. »
Cette, scène rapide, d'un tragique simple comme nos moeurs, auxquelles les convenances dessinent un cadre si étroit, donna à la belle Hermangarde le frisson d'une émotion inex- primable. La marquise de Fiers, qui le vit pas- ser sur ses épaules, la gloire et l'orgueil de sa vieillesse maternelle, craignit que sa petite- fille n'eût froid et lui jeta, en souriant, l'é- charpe oubliée au dos du fauteuil. Qiiant à M. de Marigny, c'était à son tour de regarder. Parmi tous ces fronts chargés de diadèmes ou de fleurs, il avait aperçu le front nud et pur d'Hermangarde. Ses cheveux blonds relevés droit sous le peigne découvraient des temyjes divines de transparence et de fraîcheur. Mari- gny, malgré l'expérience de sa vie et les mu^ sées de sa mémoire, n'avait rien vu d'aussi saintement beau que M"^ de Polastron. Une pulsation de dix-huit ans rajeunit son cœur
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blasé. II s'avança vers elle, et, tournant le dos à M*"* de Mendoze, il vint saluer M""" de Fiers pour voir de plus près cette idéale jeime fille, — attirante, invincible et belle comme une illusion.
« C'est mademoiselle de Polastron ?» — dit-il, en s'inclinant devant Hermangarde, mais il n'a- jouta rien de plus. Lui qui savait si bien parler le langage de la flatterie, lui (disait-on) le plus éloquent des corrupteurs, il ne risqua pas avec ^me jg Fiers un seul de ces éloges que la beauté d'Hermangarde arrachait également aux hom- mes et aux femmes. Un respect qu'il n'avait jamais senti en présence d'une créature hu- maine lui inspira de se taire. Sa parole lui semblait trop prostituée pour qu'il osât s'en servir... Peut-être aussi craignait-il dé se tra- hir ; car, depuis cinq minutes, il aimait, et, pour la première fois, — sensation étrange et mau- dite! — il tremblait de ne pas être aimé.
Mais, quelques jours après cette soirée, il avait repris, une par une, toutes les sécurités de son infernal orgueil. Il était allé chez la rrrarquise, et l'àme naturelle d'Hermangarde s'était ouverte comme un livre, sur toutes les pages duquel il put lire son nom. Certain d'être aimé et assez épris pour vouloir le bon- heur suprême au prix des liens qu'il avait jusque-là redoutés, il s'efforça de plaire à la
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marquise. Avec Hermangarde il n'avait besoin d'aucune séduction, d'aucune coquetterie. Elle était soumise à ce magnétisme de l'amour, si absurde et si divin; car bien souvent, rien dans la personne qui l'exerce ne le justifie. Un homme de cet esprit, de ce jet de conversa- tion si tari maintenant en France, de cet éclat de manières qui rappelait à la douairière de Fiers les plus beaux jeunes gens de sa jeunesse, dut l'émerveiller et l'entraîner. Elle raffola bientôt de Marigny. Pendant une année, il alla chez elle tous les soirs. C'était se poser en prétendant à la main de M"* de Polastron. Les vicomtesses du noble faubourg crièrent de toute la force de leurs voix de tête contre une telle audace. Mais la marquise, hardie comme une femme du xviii* siècle, et qui savait les vrais revenant-bons de la vie, souriait et ne pen- sait pas qu'un mauvais sujet comme Marigny fût un si mauvais mari pour Hermangarde. Se trompait-elle? l'avenir le prouvera. A coup sûr, il y avait en Marigny des replis d'âme qu'elle ne voyait pas... de ces profondeurs creusées par un siècle de plus dans l'esprit des générations ; mais la société myope du fau- bourg Saint-Germain les voyait-elle davantage? Le bon sens de la marquise, qui n'avait rien de bourgeois, lui disait qu'après tout, dans cette loterie du mariage, les qualités de M. de
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Marigny étaient encore la meilleure mise. « Les passions — pensait-elle — font moins de mal que l'ennui, car les passions tendent toujours à diminuer, tandis que l'ennui tend toujours à s'accroître. » Enfin, elle se connais- sait à l'amour, et celui de Marigny était sin- cère et loyal. Il avait des dettes, « mais Her- mangarde — disait-elle avec une élévation très spirituelle — a quatre-vingt mille raisons pour se passer de la fortune d'un mari. » Un soir, troublée comme une fille noble et une chaste fille, Hermangarde avait avoué son amour et caché dans les plis de la douillette de sa grand'mère des rougeurs à rendre ja- louse la blancheur des marbres. La vieille douairière l'avait absoute et bénie. Elle avait hâte d'assurer le bonheur de sa chère enfant, avant de mourir. Elle avait donc approuvé le mariage dont ils avaient, ces heureux enfants, célébré les fiançailles dans leurs cœurs. Au lever du rideau de cette histoire, il ne leur restait plus qu'un mois à attendre; le plus long de tous, puisqu'il est le dernier !
Depuis un an, la comtesse d'Artelles ne s'é- tait pas démentie. Elle n'avait pas cessé d'en- visager avec mécontentement et avec défiance l'amour d'Hermangarde, qui grandissait de plus en plus dans cette intimité, couverte des ailes de la marquise. L'amabilité de Marigny
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avait échoué contre elle. Tout avait glissé sur cette àme, lisse de préjugés et qui avait la force de retenir ses préventions. Elle s'était ouvertement déclarée hostile au mariage. Elle aimait M"® de Polastron comme une nièce. Moins sensible par l'esprit que son amie, restée plus jeune sous ses cheveux blancs, elle se préoccupait davantage des idées communes. Il y avait en Marigny quelque chose qui l'é- pouvantait. N'ayant d'abord contre cet homme, d'une influence si prodigieuse sur la marquise, que des impressions personnelles et des bruits de salon, elle s'était trouvée presque heureuse d'avoir mis la main sur des faits positifs. Le vicomte de Prosny, le cavalier servant de sa jeu- nesse, à qui jadis elle avait fait porter chez son bijoutier tant de bracelets dont elle chan- geait les médaillons, allait avoir de bien autres emplois à présent! Elle avait projeté de l'en- voyer à la découverte des relations qui exis- taient entre Marigny et une ancienne maîtresse, que lui, Prosny, — avec ces airs de gourmet qu'ont les vieux libertins comme les vieux gourmands, — disait être digne de figurer au premier rang des impures de monseigneur le comte d'Artois.
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UN ANCIEN CAVALIER SERVANT
LUS I EUR S jours après la révéla- tion qui avait rembruni le front jj î^imwij ouvert de la marquise, le vicomte S^Kà»^ de Prosny buvait son dernier verre de liqueur des Iles chez son ancienne reine, la comtesse d'Artelles, qui lui avait donné à dîner.
Elle l'avait traité en vieille qui veut séduire un vieillard, et qui le prend par la seule anse qui reste, — la passion suprême, celle qui ferme la porte à toutes les autres, — le péché capital qui est, hélas! aussi le péché final!
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Elle lui avait donné un dîner des dieux : un petit repas, substantiel, savoureux et fin, cal- culé de manière à ce qu'il excitât sans irriter et communiquât une activité suffisante... Dire com- ment elle savait le degré juste d'animation qu'il fallait au sang transi du vieux pécheur, ce serait répéter les mauvais propos d'un autre âge, et d'ailleurs, règle générale, les femmes savent tou- jours à merveille ce qu'il leur importe de savoir.
« Ce sont les délices de Capoue que votre dîner, ma chère comtesse , » dit le vicomte avec la tendre reconnaissance d'un estomac heureux depuis une heure et demie.
Car le bonheur avait commencé à la pre- mière cuillerée d'un excellent potage, et le vicomte, qui n'avait plus de dents et qui avait des principes, mangeait fort lentement.
o N'est-ce pas... — fît la comtesse comme une femme qui sait sa force, — mais il ne faut pas qu'Annibal s'endorme dans ces délices-là. »
Le trait était doublement historique: le vieux Prosny s'endormait presque toujours après son dîner.
« Non, je vais à Rome à l'instant même, — reprit le vicomte. — C'est-à-dire, — ajouta-t-il,
— rue de Provence, 46, chez la sefîora Vellini. — C'est donc ainsi que cette e.îpéce s'appelle?
— dit M'"* d'Artelles avec un mépris de grande dame, — le plus insolent des mépris.
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— Oui, c'est comme cela, — répondit le vicomte; — elle est Espagnole, née à Malaga en 1799, de manière que,,, de manière que...
— De manière que... elle a trente-six ans ! » dit vivement la comtesse, fort impertinemment pour la sefiora en question et pour le vicomte, qui, très souvent, l'impatientait avec la forme habituelle sous laquelle il cachait, assez mal, l'absence du mot qui le fuyait.
Ici, une parenthèse. Le vicomte Éloy de Bourlande, Chastenay de Prosny, avait été des- tiné à la magistrature dès sa jeunesse. II ap- partenait à une ancienne famille de Parlement. Sa vie de jurisconsulte avait été fort courte. Avant la Révolution, il était ce qu'on appelait alors avocat de sep heures, avec M. Roy, depuis mi- nistre, et beaucoup d'autres devenus fameux. Les avocats de sept heures étaient, comme on le sait, les jeunes avocats au début qui plai- daient aux audiences du matin, quand les il- lustres de l'Ordre, les chanoines de la grand' manche, les hommes à position et à réputa- tion, dormaient encore aux pieds de leurs sacs. Né pour être conseiller de grand'cham- bre, la Révolution tua son avenir, mais, du moins, respecta sa personne. Et pourtant il n'avait pas émigré. Il s'était caché pendant la Terreur comme beaucoup de nobles dans
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certaines provinces. Sa famille était du Niver- nais. Il avait été très beau, comme on pou- vait en juger par un portrait fort ressemblant accroché à la glace de son entresol, rue Louis- le-Grand, et qui le représentait coiffé en cade- nettes, avec le collet de velours vert, tel qu'il était quand il se maria. Cette belle tête, aux yeux d'outremer, à la bouche fine, si romanes- que et si féodale en même temps, on n'en re- connaissait guères le galbe dans le vicomte de Prosny actuel. Le nez busqué s'était allongé, la bouche dégarnie de ses dents était rentrée et avait un faux air de celle de Voltaire sur son déclin. Le menton impérieux avait suivi le nez dans son mouvement en avant, et le me- naçait. La peau du visage était jaune comme un parchemin d'antique noblesse; les yeux gonflés comme ceux de tous les hommes sen- suels et qui ont pratiqué la vie, mais ils dar- daient toujours leur flamme verte avec cette énergie de curiosité insatiable qui ressemble à de la pénétration, mais qui n'en est pas. Le front, on n'en pouvait juger, caché qu'il était par une perruque châtain clair, très frisée et posée perpendiculairement sur les yeux. On ne compte plus maintenant que deux perru- ques de ce style-là dans tout le faubourg Saint- Germain. Tel était devenu le beau Prosny, le plus agile danseur et la plus forte lame d'épée
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d'après Thermidor. Il s'était battu pour \epeîit Capet et les dix-huit boutons à l'habit*, autant que s'il avait été élevé, avant les désastres de la monarchie, pour entrer dans la Maison Roufje au lieu d'entrer dans les Enquêtes. Il avait été le poing le plus sur la hanche de cette époque de bretteurs, et lajleur des pois des mus- cadins. A cette époque, il avait tourné la tête à une héritière avec le muscle de son mollet. Il s'était marié richement et avait vécu sur ses terres. Très poli pour les autres, mais très pointilleux, très despote chez lui, très colère, il avait été dans sa campagne le plus violent des juges de paix. Libertin, mais galant et dis- cret; égoïste comme Fontenelle lui-même, sans cet esprit qui excuse tout, mais avec l'excel- lent ton qui le vaut presque, il avait fait mou- rir sa femme de chagrin, planté une magnifique croix sur sa tombe, et sur sa mémoire une phrase convenablement mélancolique qu'il ré- pétait toujours quand on lui en parlait, et... tout avait été dit. Difficile à satisfaire, quin-
* Historique. Le petit Capet (chapeau) voulait dire Louis XVII; les dix-huit boutons, Louis XVIII. Cette époque fut magnifique d'héroïsme individuel. La monarchie de Richelieu, ingrate dans le passé pour la noblesse de France, avait trouvé moyen de l'être dans l'avenir. Les der- niers combats de la noblesse française pour la royauté ont été des duels. (Noie de l'auteur.)
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teux en diable, parlant toujours de dëgaîner quand on le contrariait, et l'ayant fait très vo- lontiers tout vieux qu'il fût (il s'était battu ju- vénilement, lorsque les alliés étaient venus en France, avec un colonel de Cosaques qui lo- geait chez lui et qui avait trouvé que les infu- sions de marjolaine qu'on lui servait le matin n'étaient pas du thé hyson et souchong, et il l'avait blessé), très mécontent de son gendre, qui était encore plus mécontent. de lui, il était revenu vivre à Paris, en garçon, touchant ses fermages chez son banquier, et se moquant de l'opinion publique de sa province, qui l'appe- lait un vieux dénaturé, parce que, disait-il, il voulait la paix dans ses derniers jours.
Il était de haute taille, droit et sec comme un bambou, dont il avait les nœuds dans l'hu- meur. Il aimait autant le trictrac que la li- queur des Iles. Né pour être juge, il ne bégayait pas comme Bridoison, mais souvent il cher- chait ses mots. Et comme dans la conversa- tion il n'y a point de dictionnaiVe, pour se donner le temps de les trouver il avait pris, en vieillissant, la risible et déplorable habitude de répéter à chaque bout de phrase h locution de manière que... Quand on lui parlait, il avait toujours l'air attentif et très étonné, quoiqu'il fût bien loin d'être naïf, et il poussait avec sa langue sa joue creuse, en vous regardant.
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« Allez donc, vicomte! — fit M'^'^d'Artelles. — Tâchez de m'avoir des détails; tâchez de savoir par quel diabolique talisman cette femme, qui n'est ni jeune, ni belle, dites-vous, a pris sur M. de Marigny un ascendant qu'elle n'a jamais perdu, tandis que cette pauvre ma- dame de Mendoze, par exemple, tue sa jeunesse et sa jolie figure dans les larmes, pour un homme qui a la monstrueuse ingratitude de ne pas même s'en apercevoir.
— C'est difficile, c'est difficile, — répondit le vicomte. — La drôlesse est insaisissable. Elle ne répond à aucune question et elle échappe à l'observation la plus aiguisée. C'est du feu grégeois ou du vif-argent incarné... de manière que... de manière que...
— ... Vous ne voyez rien à travers vos lu- nettes, mon cher contemporain? — interrompit la comtesse, jouant l'incrédulité avec une càli- nerie perverse. — Dois-je croire cela de votre ancienne sagacité?
— Oui, ma chère, croyez-le, — fit le vi- comte, obligé, acculé à êtpe vrai. — J'ai su les femmes autrefois. J'ai connu leurs mille diableries pour nous faire, quand ça leur con- vient, marcher à quatre pattes comme feu Nabuchodonosor. Mais, voyez-vous! la Vellini n'a pas d'analogue dans mon répertoire de souvenirs. On ne comprend rien à celle-là !
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C'est un logogriphe, c'est un hiéroglyphe, c'est un casse-tête chinois, et peut-être est-ce tout cela qui fait sa puissance! Depuis quelque temps, j'ai cessé de la voir, mais je l'ai vue beaucoup autrefois, de manière que je puis bien la revoir encore. Seulement, je ne crois pas avoir à vous donner les détails dont vous êtes friande et que vous avez promis à madame la marquise de Fiers.
— Hypocrite ! — fît encore l'astucieuse comtesse, en lui lançant deux regards d'une date reculée, presque tendres, et qui prenaient en écharpe la fatuité de l'ancien cavalier ser- vant. — Est-ce que vous ne découvririez pas la pierre philosophale, si vous le vouliez?
— Enfin, j'essaierai! — dit le vicomte, divi- nisé par l'idée que la comtesse avait de lui. — Dans tous les cas, du reste, j'apprendrai à la sefîora le mariage prochain de mademoiselle de Polastron et de M. de Marigny, et je compte sur un fier tapage.
— Si le tapage — reprit la comtesse — peut empêcher le mariage, vous m'aurez donné mon dernier plaisir. » — Et elle lui tendit la main, en appuyant sur ce mot, que la dis- crète délicatesse du vicomte n'osa relever, mais qu'il comprit. Il baisa cette main avec la dou- ceur du souvenir, prit sa canne et s'en alla chez la senora Vclliiii,
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Il faisait un clair de lune perçant et glacé. Le vieux vicomte, qui aimait à marcher après son repas, arriva, tout en chantonnant, rue de Provence. Il monta les quatre étages, qu'il con- naissait bien, avec une jambe rajeunie à la fontaine de Jouvence de l'excellent dîner de la comtesse, et sonna à la double porte en tapis- serie, qu'une jeune fille splendidement belle vint ouvrij-.
« Ah! c'est monsieur de Prosny! — dit la jeime fille, un peu étonnée de revoir un ancien visage probablement oublié.
— Lui-même ! — repartit le vicomte. — Com- ment te portes-tu, mon enfant? — ajouta-t-il, en passant la main sous le menton royal qui n'appartenait qu'à une soubrette, mais qui n'en était pas honteux. Comme toutes les per- sonnes de son temps, M. de Prosny tutoyait les domestiques. — La senora est-elle visible, ce soir?...
— Oui, monsieur,» — dit Oliva en débarras- sant le vicomte de son manteau. Cette belle soubrette, à la taille de déesse, étalait une beauté étrange et une mise plus étrange en- core. Elle avait les cheveux d'un rouge flam- boyant, largement tordus sous un peigne d'é- caille blonde, les bras nuds et une robe de soie. C'était mauvais ton peut-être que cette mise, pour une fille de service chez qui rien n'in-
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cliquait la femme de chambre, si ce n'est le tablier blanc consacré. Elle éclaira, de son bougeoir de cristal, M. de Prosny et lui fit traverser plusieurs pièces. Elle marchait d'un pas résolu et voluptueux tout ensemble, et l'on entendait craquer sur les tapis le satin turc de sa bottine. Son ondoyante taille profi- lait d'alliciantes ombres sur les draperies qu'elle éclairait en passant. Il fallait que la se- nora Vellini eût une grande idée de sa beauté pour garder chez elle une camériste de cet air- là. Il fallait qu'elle eût l'orgueil immense qui naît de la force éprouvée. La plus altière du faubourg Saint-Germain aurait renvoyé haut la main une femme de chambre au port5ipn/î- cesse,et qui, en tendant un plateau ou une let- tre, prenait tout naturellement des attitudes à exposer ses amies et soi-même aux plus écra- santes comparaisons.
Quand on voyait Oliva, l'idée venait: si c'est là la soubrette, qu'est donc la maîtresse? Mais le vicomte de Prosny ne pouvait se prendre à une telle préface. Il connaissait la senora Vel- lini, et il devait la retrouver avec quelques années de plus.
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APPARTEMENT dans lequel Oli- va-la-Rousse fit pénétrer M. de Prosny ne ressemblait guèresàun appartement de femme. Si on en croyait les récits du vicomte à madame d'Ar- telles, la senora était peut-être d'un ordre un peu plus élevé que toutes celles qui font tom- ber des sequins en agitant leurs jupes ; mais, après tout, disons le mot, le monde, qui ne veut que des situations expliquées, l'appelait une courtisane. Eh bien, l'aurait-on dit en en- trant dans cet appartement si fier et si sombre
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et qui ressemblait plus à un cabinet qu'à un boudoir?... Là, nulle mollesse, nul mystère dans le jeu des glaces, nulle combinaison scé- lérate dans le jeté des draperies, nul parfum provocant ou révélateur. Les lambris, sans aucun ornement, étaient revêtus de cuir de Russie doré. D'immenses rideaux à l'Italienne en velours froc-de-capucin étaient retenus par des torsades, or bruni et aurore. Sur la che- minée, tout bronze. Une assez belle glace de Venise s'y penchait. Des fauteuils en chêne sculpté étaient couverts d'un velours semblable au velours des rideaux, et le tapis, d'une épaisseur inaccoutumée, n'avait non plus que les deux sérieuses couleurs, brun et aurore. Du reste, pas de meubles attestant la présence d'une femme. Point de chiffonnière, point de corbeille. On eût pu se croire chez un homme, mais quel homme? Un homme d'action ou un penseur? Il n'y avait ni pipes ni armes contre les lambris, ni table à écrire, ni bibliothèque. Le seul meuble qui fût remarquable au milieu de cette nudité simple et ferme, c'était une espèce de lit de repos en satin vert, soutenu par deux images d'hippogriffes, aux ailes reployées, et que l'artiste avait sculptés avec la plus ivre fantaisie.
Un tel appartement avec ses couleurs sévères n'était pas trop éclairé par le feu de la che-
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minée et deux lampes, dont les globes de cristal colorié répandaient un jour à reflets chan- geants et incertains.
« C'est M. le vicomte de Prosny, sériera, — fit Oliva à sa maîtresse, couchée à terre, en face du feu, sur une magnifique peau de tigre, et qui se souleva sur le coude pour dire bon- jour au vieux vicomte.
— Eh quoi! c'est vous! C'est vous! » — dit- elle avec un peu d'étonnêment, comme Oliva. Et elle lui tendit la main avec une cordialité vive. Le vieux galant, qui venait de baiser celle de ses anciennes amours et qui avait la lèvre humide encore de la liqueur des Iles de ^me d'Artelles, serra cette main, mais n'osa l'embrasser.
L'historien de M""* d'Artelles, M. de Prosny, n'avait rien exagéré. La sefiora Vellini n'é- tait plus jeune et n'avait jamais été jolie. Oliva n'était donc point comme un degré de lumière, placé là par l'Orgueil enivré, pour monter d'une femme belle à une femme plus belle. Au contraire, on descendait à une femme soudainement laide quand on regardait Vellini, l'œil ébloui par Oliva. La comparaison avait alors toute la surprise du contraste. Vellini était petite et maigre. Sa peau, qui manquait ordinairement de transparence, était d'un ton presque aussi foncé que le vin extrait du
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raisin brûlé de son pays. Son front, projeté durement en avant, paraissait d'autant plus bombé que le nez se creusait un peu à la racine ; une bouche trop grande, estompée d'un duvet noir bleu, qui, avec la poitrine extrêmement plate de la senora, lui donnait fort un air de jeune garçon déguisé ; oui, voilà ce qui parais- sait, aveuglait d'abord, ce qui choquait au premier coup d'œil,cequi faisait dire aux yeux épris des lignes de la tête caucasienne, qu'elle était laide, la senora Vellini ; surtout quand on la voyait — comme ce soir-là la voyait le vicomte — hâve d'ennui, indolemment couchée sursa peaudebête, réveilléedesa pesante rêverie comme un enfant fiévreux qui interrompt une sieste morbide dans la Maremme. Sa tête, trop penchée sur son cou flexible et qui semblait emporter le poids de son corps, lui donnait quelque chose d'oblique et de torve. Elle se repliait sur elle-même avec une espèce de pudeur farouche, défiante et orgueilleuse, et qui jetait des redoublements d'ombre sur sa laideur. Telle elle apparaissait... mais, disons tout : pour peu qu'une passion ou un caprice la fît sauter debout; pour peu qu'un invisible coup de trompette, un accent réveillé des sentiments engourdis, lançât le frisson dans sa maigreur nerveuse et l'arrachât au sommeil de sa pensée.., elle n'était pas belle, non.
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jamais! mais elle était vivante, et la vie, chez elle, valait la beauté dans les autres! L'Expres- sion — ce dieu caché au fond de nos âmes — la créait par une foudroyante métamorphose. Alors, ce front envahi par une chevelure mal plantée, ce front d'esclave, étroit, entêté, ténébreux, grossissait, grandissait et comman- dait au visage. Ce nez, commencé par un peintre Kalmouk, finissait en narines entr'ou- vertes, fines, palpitantes, comme le ciseau grec en eût prêté à la statue du Désir. Les coins de la bouche allaient mourir dans des fossettes voluptueuses. Les yeux, emplis par des prunelles d'une largeur extraordinaire, noirs, durs, faux, espionnants, tisons ardents d'un vrai brasero sans flammes, s'avivaient d'une clarté qui brûlait le jour. C'étaient des yeux infernaux ou célestes, car l'homme n'a guères que ces mots-là qui cachent l'Infini, pour en exprimer la puissance. A coup sûr, c'étaient des yeux pareils qui avaient inspiré le distique klephte : « Un de tes cheveux! que je m'en couse les paupières pour ne plus regarder d'autres yeux que les tiens! » Ah! dans ces moments-là, quelle revanche la sefiora prenait sur les femmes toujours belles! Mais l'émotion ne durait pas. Tout s'éteignait quand elle était envolée; et la nuit de sa laideur ressai- sissait, redévorait Vellini en silence, et restait
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sourdement sur elle, — comme un froid basilic se couche à la place où il a tout englouti...
Pour aimer cet être changeant, beau et laid tout ensemble, il fallait être un poète ou un homme corrompu. Le vieux vicomte n'avait pas en lui un grain de poésie. Aussi ne com- prenait-il rien aux éclairs de passion qui pas- saient sur Vellini ; mais, comme il était cor- rompu, blasé et vieux de civilisation et de sens, il s'expliquait très bien qu'on pût s'arranger de toute cette laideur.
« Eh bien? comment allons-nous, déesse du caprice? — fit-il, avec une aisance familière, en s'asseyant dans un grand fauteuil pendant qu'OIiva disparaissait.
— Vous êtes aussi capricieux que moi, mon- sieur le vicomte, — dit la senora, comme un enfant gâté qui s'éveille. — Vous veniez me voir autrefois. Vous veniez souvent. Vous aviez l'air de tenir à moi, mais baste! un beau jour, vous disparaissez on ne sait pourquoi, et on ne vous revoit... qu'aujourd'hui.
— J'ai été aux Eaux, ma petite, — reprit le vicomte, — de manière que...
— Aux Eaux, sans bouger, pendant deux ans! — interrompit la senora en éclatant de rire. — Vous vous moquez de moi, vicomte ; ou c'est une excuse d'après dîner!
— D'après dîner! Comment cela? — dit le
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vicomte, rondissant ses yeux verts, l'air étonné, poussant sa joue avec sa langue. Vou- lez-vous dire que je suis gris?
— Non, vicomte, je vous sais prudent, si ce n'est sage. Vous avez une jambe malade qui vous interdit de vous griser, — dit-elle féro- cement, car elle s'ennuyait, et, pour passer le temps, elle eût jeté Prosny au tigre sur lequel elle était couchée, si l'animal avait vécu.
— Attends, drôlesse, — pensa le vicomte, — je vais te payer tout à l'heure tes réflexions sur ma jambe! »
Mais le senora continuait : « Non, mon cher vicomte, vous êtes en état de lucidité parfaite; mais vous avez dîné, bien dîné, peut-être chez quelque ancienne maîtresse, et, après avoir eu toutes les jubila- tions de la table, l'ennui de l'intimité vous prenant, vous vous êtes dit qu'il serait drôle et nouveau de monter chez moi, et vous êtes venu. Le vin stimulant les réponses et donnant de l'esprit, quand il n'en ôte pas : Je lui dirai que je suis allé aux Eaux — avez-vous pensé — si elle me fait quelque reproche démon absence; et — autre illusion produite toujours par les in- fluences du dessert! — elle le croira. »
La Vellini serrait de près la vérité, mais elle ne la tenait pas. Elle ne se doutait point de la mission dont s'était chargé le vieux renard
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qu'elle venait de blesser, et qui, impatient de lui rendre dans sa vanité le coup qu'elle avait porté à son amour-propre en lui parlant de sa jambe, se tut une minute... puis entra réso- lument en matière par la question directe : oEst-cequevousvoyeztoujoursM.de Marigny?
— Certainement, — fit la sefiora avec non- chalance.
— Mais y a-t-il longtemps qu'il n'est venu chez vous, sefiora? » reprit M. de Prosny, en plongeant sur elle des yeux avidement cruels.
Il la dominait puisqu'il était assis sur le fauteuil et elle à terre. Elle était changée depuis deux ans. Elle avait vieilli. L'égoïste, blessé par elle dans le sentiment de ses infir- mités physiques, vit que la raie des cheveux s'était élargie, que quelques fils d'argent appa- raissaient dans le miroir noir des bandeaux. Elle avait une espèce de blouse de soie sans corset, fixée par une ceinture. Ses pieds nuds, aussi bruns que sa joue, étaient au large dans des pantoufles de velours brodées de perles. Traître costume qui montrait bien qu'elle n'avait plus ses vingt-cinq ans! La seule chose immortelle était la grâce indolente et jeune avec laquelle elle posait sa petite main sous la griffe d'or de sa peau de tigre, en écoutant M. de Prosny.
« Mais il y a une huitaine, — répondit-
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elle; — il vient quand il veut; il est libre. Qj-ii se voit tous les jours après dix ans?...
— Et dix ans qui n'ont pas été — dit le vicomte — d'une fidélité parfaite. » C'était le premier coup de dent de sa rancune; il allait passer au second.
Cela ne l'irrita point. Elle ne répondit pas comme une prude : « QLi'en savez-vous? » mais placidement, et avec cette mélancolie qu'ont les femmes qui ont cherché le bonheur et qui n'ont trouvé que l'amour :
« Lui ni moi, n'avons été fidèles. Notre liaison a été singulière, — ajouta-t-elle en rêvant tout haut; car pourquoi aurait-elle dit ces choses au vieux Prosny? — Nous nous sommes plus haïs qu'aimés!
— Alors, tant mieux! — dit le vicomte, — car voici le dénoûment qui arrive, et je ne voudrais pas vous voir malheureuse. Vous savez sans doute le mariage de M. de Marigny?
— Je le sais, vicomte, — fit-elle gravement, — mais pas par lui »
Le vicomte étudiait cette tête de bronze. Un sillon de la foudre de beauté qui partait de l'émotion du cœur, y passa. Mais ce fut trop rapide pour être aperçu d'un observateur sans portée comme l'était M. de Prosny.
« Oui, je le sais, — reprit-elle, en portant vivement à sa bouche la main qu'elle avait
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mise sous la griffe d'or de la peau de tigre. La griffe acérée, trop durement appuyée par elle, avait trouvé le sang, qui coulait et qu'elle suça tranquillement. — Ils sont venus de partout me dire que Marigny allait se marier. A chaque femme qu'il a eue dans votre monde ou dans le mien, ils sont venus m'en avertir! Ne l'ai-je pas toujours su d'avance, la veille même du jour où ces femmes se donnaient à lui ? Moi- même, ne l'ai-je pas souvent renvoyé vers elles lorsqu'il s'en revenait vers moi? Aujour- d'hui, au lieu d'un amour, c'est un mariage...
— C'est un amour et un mariage, — fit l'implacable vicomte.
— Eh bien ! c'est un amour et un mariage, si vous voulez, — répondit-elle ; — mais ce n'est pas un dénoùment. De dénoùment à la liaison qui existe entre Marigny et moi, il n'y en a pas, monsieur de Prosny!
— Ma foi, senora, — dit M. de Prosny d'un ton de plaisanterie, mais dépité, au fond, de trouver cette femme invulnérable, — l'orgueil est une superbe chose et vous savez mieux que moi pourquoi vous en avez... mais votre Oliva est moins belle que mademoiselle Herman- garde de Polastron, la fiancée de M. de Mari- gny, et, le diable m'emporte, il en est fou... de manière que...
— ... De manière que Vellini, qui est vieille
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et laide, — interrompit-elle avec ironie, — n'a plus qu'à se jeter par la fenêtre si elle aime encore M. de Marigny? »
II y avait de l'amertume dans sa voix en parlant ainsi au vicomte, mais nulle colère n'enflammait ses yeux noirs, profonds comme le velours qui absorbe la lumière sans la ren- voyer. Us étaient ternes, las, ennuyés, mais calmes, comme ils étaient quand le vicomte était entré. Et le pauvre homme était si ébahi de ce calme imprévu, qu'il n'avait jamais poussé plus laborieusement contre sa joue une langue réduite à manquer de réplique. Il s'at- tendait à une colère cramoisie, et il en aurait joui en amateur et en connaisseur véritable. Au lieu de cela, il se trouvait que la senora avait le caprice du plus beau sang-froid... C'était désappointant!
« La conclusion serait un peu dure... — dit de Prosny qui ne savait que dire.
— Si ! — fit-elle, en changeant de ton et de posture. — Mais, heureusement ou malheu- reusement, — reprit-elle d'une note moins sonore, — il n'y a point de conclusion. »
Elle fit un petit mouvement d'une imperti- nence adorable et jeta en l'air du bout de son pied sa pantoufle, qui, après deux tours vers le plafond, alla retomber sur le lit. Son mou- vement découvrit une délicieuse jambe de
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promesse et de perdition qui donna comme un soufflet du diable dans les yeux alléchés du vicomte de Prosny. C'était une de ces jambes tournées pour faire vibrer, dans les plus folles danses de l'amour, le carillon de tous les grelots de la Fantaisie, et autour desquelles l'imagination émoustillée s'enroule, frétille et se tord en montant plus haut, comme un pampre de flammes monte autour d'un thyrse. L'Espagne avait autrefois failli d'être perdue pour une jambe pareille, lorsque la voluptueuse Cava mesurait la sienne avec des rubans jaunes aux yeux fascinés du roi Rodrigues, embusqué derrière sa jalousie.
o Pécayère! — fît le vieux Prosny, en Autant sa voix libertine.
— Eh bien, après? — dit-elle d'un ton sec, en roulant d'un revers de sa main les plis de sa robe autour de ses chevilles, et avec une expression d'yeux à rappeler au vicomte Chas- tenay de Prosny qu'il n'était pas le roi Rodri- gues, mais un diplomate en fonctions.
— Vous voilà maintenant le pied nud, — reprit le vicomte rentré dans le sentiment de son rôle, mais resté sous l'empire de la grâce physique qu'elle avait; — vous voilà le pied nud comme une magicienne qui va faire son charme... — il se souvenait du mot de talisman employé par M™^ d'Artelles, — et vraiment il
8a UNE VIEILLE MAITRESSE.
faut que vous en ayez un bien puissant et bien subtil pour n'avoir pas peur de la belle Her- mangarde de Polastron.
— J'en ai un! » dit-elle d'un air mystérieux et fin, en mettant son doigt sur sa bouche, comme une des sorcières de Macbeth.
Se moquait-elle de lui? ou, comme les femmes de son pays méridional, avait-elle quelque superstition à laquelle elle rattachait son union avec Marigny, et qui, pour elle, en sauvegardait la durée? Elle avait, avec son front ténébreux, je ne sais quoi de sauvage, de bohémien, d'étrange. Elle chantait souvent une espèce de ballade en prose, qu'étant grosse d'elle sa mère avait entendue, un jour qu'elle avait donné l'aumône, sous le porche d'une église, à une Gitana accroupie qui la fixa de ses longs yeux de feu, tout en lui ten- dant sa main sèche. Elle ressemblait beaucoup à cette femme, lui avait répété sa mère. La ressemblance était-elle aussi à l'âme? Et, comme la peuplade vagabonde à laquelle appartenait cette mendiante, l'amour des croyances mer- veilleuses asservissait-il sa pensée ?
Mais le vieux débauché du xviii*siècle ne vit rien de cette poésie muette, qui, par hasard, se rencontrait rue de Provence, numéro 46, au sein de la plus spirituelle et de la plus pro- saïque des villes de la terre. Il ne vit dans tout
lESSE -SERAI]
cela que des réalités piquantes, l'esclavage des plaisirs dépravés. Il interpréta avec son ima- gination corrompue le mot et l'air de la seÎTora :
« Vous êtes deux grands scélérats! — dit-il, avec une gaieté qui n'excluait pas la convoitise, en pensant à Marigny et à elle. — Pour tenir si bien l'un à l'autre, il faut qu'il y ait des crimes entre vous ! »
LES ADIEUX
E vicomte de Prosny resta jusqu'à onze heures et demie chez la senora, mais en vain eut-il la finesse de l'ambre dont il était parfumé, il ne put pénétrer la secrète pensée de Vellini. Il n'était pas bien sûr qu'elle ne fût pas désespérée, et il n'était pas sûr non plus qu'elle n'affectât pas la sécurité. S'il ne lui avait pas appris le mariage de Marigny, si vraiment elle le savait, la pensée de M""* d'Ar- telles ne se réaliserait donc jamais. Comment expliquer que la senora restât tranquillement sur sa peau de tigre, au lieu de devenir tigresse elle-même, au lieu de se répandre en de tels éclats que M"** de Fiers fût bien parfaitement
LES ADIEUX. 0$
convaincue du danger et du ridicule qu'une femme de ce genre jetterait sur Hermangarde, si elle épousait Marigny?... Dans tous les cas, c'était une déception complète. Elle n'avait pas même bougé; elle n'avait pas crié; elle n'avait rien cassé; elle n'avait pas enfin eu l'om- bre d'une seule de ces belles colères à la Charles le Téméraire, après Granson, qu'il lui avait vues autrefois, — car la Vellini était effroyablement violente, — pour des sujets, selon lui, de bien moindre importance. Les résultats de sa pre- mière visite n'étaient pas brillants; il le sentait bien. Aussi eût-il été d'une humeur massa- crante, s'il n'avait pas admirablement digéré.
En s'en allant, il rencontra M. de Marigny sur l'escalrer. Ils se voyaient souvent dans le monde. Ils se saluèrent en s'abordant.
o Eh! eh! — dit M. de Prosny en ricanant de sa bouche vide, — vous êtes donc un infidèle ce soir à votre belle fiancée, monsieur de Marigny? Vous n'êtes donc pas chez madame de Fiers?
— Ni vous, monsieur, — répondit Marigny d'un ton froid et caustique, — chez madame d'Artelles?
— J'y ai dîné, — reprit le vicomte, — mais après le café et pour prendre un peu l'air que j'aime à prendre quand j'ai dîné, je suis venu faire une petite visite à la senora. Il y
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avait longtemps que je ne l'avais vue et je l'ai trouvée bien vieillie, bien changée, cette chère sefiora, — et il poussa sa joue avec sa langue, comme s'il eût été réellement stupéfait du changement de Vellini. — Avec votre mariage auquel elle ne devait guères s'attendre, ni vous non plus, vous allez lui donner le coup de grâce, à la pauvre diablesse, de manière que... de manière que... j'ai pensé qu'une visite de condoléance...
— ... Faite à l'avance... — interrompit Mari-
gny-
— ... Serait une attention de la part d'un ancien ami, — reprit le v comte, sans avoir eu l'air d'entendre ce que M. de Marigny avait ajouté; — car, après toui:, j'ai toujours aimé la sefiora, une bonne fille au fond, quoique vive comme le salpêtre, mais une bonne fille, comme je le disais. D'ailleurs, laquelle, même la plus douce de ces pauvres brebiettes du bon Dieu, se verrait tranquillement planter là après une emphytéose de dix ans? Dix ans! par le ciel! c'est une prescription, cela, c'est presque un droit de propriété incommutable, de manière que... je parierais un bon coup d'épée — (l'ancien bretteur se retrouvait toujours chez le vieux Prosny) — que vous ne serez pas quitte de si tôt du chat enragé qu'elle va vous jeter aux jambes, mon pauvre Marigny!
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LES ADIEUX. 87
— Vous croyez? -— dit Marigny avec une légèreté assez méprisante. — Eh bien, c'est ce que nous verrons, monsieur de Prosny. » Et il le salua, continuant de monter l'escalier, pen- dant que le vicomte le descendait, grommelant dans les plis de son manteau sous lequel il avait coulé son nez comme un héron fourre son bec aigu dans ses plumes *.
« Si elle s'est tue, cette infernale senora, qu'il faudrait soumettre aux tortures de l'in- quisition si on voulait la faire aller à confesse, j'en ai dit assez, moi, pour qu'elle reçoive ce Marigny, qui a l'air de ne douter de rien, sur un fier épieu! Allons, allons, il y aura ce soir de la discorde dans Agramant!
o Vieille et taquine espèce! » pensa Mari- gny, montant toujours. Il n'aimait pas cette visite, faite à sa maîtresse par le vicomte après un éloignement si prolongé. Il connaissait l'antipathie, si voilée qu'elle fût, de M"*^ d'Ar- telles. Il se douta de quelque manigance dont l'ancien cavalier servant de la comtesse était l'instrument. Quand il entra chez la seinora et qu'il surprit l'attitude et la physio- nomie de cette dernière, il n'eut plus de doutes, il vit clair.
La Vellini était retombée sur sa peau de tigre après le départ du vicomte. Elle n'y était plus à moitié soulevée, mais couchée à plat
UNE VIEILLE MAITRESSE.
sur le dos comme une morte ou comme une mourante. Elle avait mis un mouchoir sur sa figure pour cacher sans doute ses impressions à Oliva. Elle était tellement accablée, ou telle- ment refoulée sur elle-même, qu'elle n'entendit peut-être point le pas si connu de Marigny quand il souleva la portière et qu'elle resta gisante, immobile et voilée.
Il y avait dans ce torse ainsi jeté, si délié et si souple, une contraction qui n'échappa point à Marigny, et qui accusait l'effort intérieur ou l'angoisse.
Il s'approcha, la prit subitement et douce- ment par-dessous les reins et l'enleva ainsi avec sa peau de tigre, comme une mère enlève son enfant dans la mante où elle l'a couché.
« Tu souffres? Qii'as-tu? — lui demanda-t-il en lui arrachant son mouchoir.
— Je n'ai rien, » dit-elle, prête à l'impos- ture, cachée, pensait-elle, par sa volonté sous son frêle masque de batiste.
Mais lui, la portant devant une glace :
« Regarde comme tu mens ! » dit-il, en oppo- sant le visage livide à la parole indifférente.
Groupe fier et beau, après tout, que cette femme aux pieds bruns et nuds, au visage tour- menté, aux larmes dévorées, dans les bras de cet homme sympathique à sa douleur cachée, debout, la tête nue, enveloppé encore du
LES ADIEUX. 89
manteau qu'il n'avait pas pris le temps de détacher et sur les pieds duquel pendait avec ampleur la peau de tigre aux griffes d'or.
o Laisse-moi, Ryno ! » fit-elle avec un sou- bresaut violent, comme honteuse de la trahisQU de son visage.
Ryno, c'était le nom de M. de Marigny. Né dans les dernières années de l'Empire, époque où les poésies d'Ossian avaient un succès impérial, on l'appela comme un des héros de Macpherson. Ridicule pour tout autre que lui, ce nom idéal allait bien à la taille et à la figure d'un homme d'une distinction presque grandiose, et dont la vie, les ressources et les aventures étaient entourées d'un nuage.
Il était probablement accoutumé aux façons sauvages, de la senora, car il la contint sur sa poitrine, — avec effort, il est vrai, mais il la contint.
a Non, non! — dit-il, — pourquoi veux-tu m'échapper? Qii'est-ce que cette commère de vicomte est venu te conter pour bouleverser ainsi ce méchant front-là? — ajouta-t-il avec une gaieté sans accent sincère, en s'asseyant sur le divan et en la prenant sur ses ge- noux.
— Il ne m'a dit — répondit-elle gravement — que ce que je sais, que ce que tu m'as dit toi-même. 11 a cru m'apprendre quelque chose
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en m'apprenant ton mariage avec mademoiselle de Polastron.
— Ame fière, il t'aura blessée ! — fit Ma- rigny.
— Moi ! — dit-elle avec des yeux d'éclairs et une voix digne de Médée. — Est-ce que les âmes fières sont à la disposition du premier venu qui veut les faire souffrir? » Et le dédain se gonflant en elle lui donna cette beauté sublime qui, sans cesse, communiquait soudai- nement à cet être laid et chétif une incroya- ble toute-puissance.
M. de Marigny fut-il dominé par l'impression de cette beauté qui s'allumait comme un flambeau, ou par un de ces souvenirs qui renouvellent le passé même? Toujours est-il que l'amoureux de la belle Hermangarde fit à sa fiancée l'infidélité d'un baiser.
Il lui fut rendu avec fureur, mais comme si l'amour et la haine étaient en Vellini autant que la laideur et la beauté :
« Laisse-moi! — répéta-t-elle encore, cette fille de tous les contrastes, — je ne veux pas de tes baisers; tu m'es odieux, je te déteste. »
Disait-elle vrai?... Quelquefois les femmes ont de ces mots contradictoires qui donnent aux caresses quelque chose déplus involontaire. L'orgueil de l'amant y gagne; la volupté aussi; mais elle ignorait ces calculs.
LES ADIEUX. 91
« Oui, je te déteste! — reprit-elle, toute pâle de ce baiser convuisif. — Je te hais comme tout être fier, fait pour être libre, doit haïr la destinée qui l'opprime. Tu es la mienne depuis si longtemps! Le seras-tu toujours? N'y aura-t-il pas un moment dans la vie où tombera la chaîne que je porte?
— Crois-moi, Vellini, il y en aura un ! » reprit Marigny sans étonnement, sans colère.
Couple étrange qui parlait ainsi, avec des lèvres qui venaient de se joindre, — plus fabu- leux, à ce qu'il semblait, que les monstres sur le dos desquels il était assis !
« Ah! je ne te crois pas, — fit-elle; — n'ai- je pas essayé cent fois de m'affranchir entière- ment de toi? Toi aussi, n'as-tu pas essayé de mettre en pièces ce lien funeste? Avons-nous pu jamais, Ryno? N'est-il pas resté sur nous, autour de nous, en nous, comme les nœuds redoublés d'un serpent? Rien n'y a fait. Ni la douleur venue par toi, ni le bonheur venu par les autres. J'ai bien souffert de ton abandon, quand tu m'as quittée pour des femmes plus jeunes et plus belles; mais enfin je me suis consolée. J'ai aimé aussi, ou du moins j'ai tâché d'aimer aussi de mon côté comme tu aimais. Eh bien, cette liaison brisée s'est toujours renouée pour se briser et se renouer encore ! Était-ce caprice? Était-ce habitude?
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C'était quelque chose de plus ou de moins que l'amour. Tu me revenais quand je t'at- tendais, comme si nous avions deviné, moi, ton retour; toi, mon attente! Aujourd'hui, tu te maries à une jeune fille aimée. Moi, je suis bien sûre de ne plus t'aimer. Et pourtant nous voici tous deux à la même place que depuis dix ans! Avant que tu ne fusses entré, j'avais bien raison de dire au vicomte, qui croyait me percer le cœur en m'apprenant ton mariage, qu'il n'y avait point de dénoùment possible à cette fatale et triste liaison!
— 11 faut pourtant qu'il y en ait un,VelIini, — dit Marigny avec le ton résolu d'un homme qui se reprocherait une faiblesse. — Si nous avons cessé de nous aimer, du moins nous sommes restés sincères. On ne trompe pas quand on a l'àme un peu haute et quand d'ailleurs on ne s'aime plus. Ce soir, Vel- lini, j'étais venu pour faire ce que je n'ai pas fait avec toi chaque fois que je t'ai quittée, pour te dire un suprême et dernier adieu.
— La force de ton âme t'abuse, Ryno, — fit- elle avec une foi désespérée, — si tu crois à des adieux éternels. Tu me reviendras! Je te le dis sans frémissement de joie, sans orgueil, sans triomphante jalousie : tu passeras sur le cœur de la jeune fille que tu épouses pour me revenir.
— Non, — dit-il, — non! Je sais ta puis-
'LES ADIEUX.
sance, Vellini; mais j'aime cette enfant chaste et charmante, fille d'un monde défiant et qui cependant s'est confiée. Je ne saurais l'exposer à souffrir des douleurs immenses pour prix de m'avoir aimé et choisi.
— C'est bien, — dit-elle; — c'est noble et loyal à toi, que de penser cela. Mais combien as-tu aimé de femmes depuis dix ans pour te donner le droit de croire à la durée des mou- vements les plus généreux de ton cœur?
— Ah! — répondit Marigny avec une pro- fondeur exaltée, — je n'ai jamais aimé per- sonne comme elle, pas même toi, Vellini, pas même toi! Les sentiments que tu faisais bouil- lonner dans mon cœur à vingt ans, elle les a fait renaître dans un cœur de trente, vieux et usé. Elle a ressuscité en moi la faculté d'aimer et elle l'a rendue aussi fraîche, aussi abon- dante, aussi pleine que dans les premiers moments de la jeunesse et de la vie. Non! je n'ai jamais aimé personne d'un pareil amour. Les sens, l'imagination, le caprice, les besoins du cœur qui ne meurent pas tous le même jour, m'ont entraîné de bien des côtés diffé- rents. Mais je gardais toujours une partie de moi-même. C'était cette moitié qui te revenait, Vellini ! Aujourd'hui, tout retour devient impos- sible. Hermangarde m'a tout entier.
— Jurerais-tu de cela? — dit-elle avec un
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sourire incisif dont il comprit la raillerie.
— Ah ! le baiser de tout à l'heure! — fit-il.
— Mais n'ai-je pas dit que je sais ta puissance, ta puissance inouïe par moments, invincible, étrange, inexplicable, qui n'est pas l'amour, qui n'est même pas le souvenir de l'amour? C'est cela même que je veux fuir, Vellini. Je ferai mieux que ce sultan qui mettait un sabre entre lui et sa maîtresse. Je mettrai entre nous l'absence, — le meilleur glaive qu'il y ait pour couper tous les liens du cœur.
— Eh bien, puisses-tu dire vrai, après tout!
— s'écria-t-elle. — Puissions-nous vivre éloignés, toi heureux, et moi du moins hbre! Nous ne devions pas nous aimer, tu le sais ; tant qu'il a duré, notre amour n'a produit qu'orages, — des ivresses folles et des angoisses infinies. Qi-iand il a cessé, il nous est resté les angois- ses ; et si d'anciennes et d'incompréhensibles ivresses les ont parfois traversées, ah! que nous les avons maudites! Quelle vie, mon Dieu, nous avons menée ! rien entre nous n'a été paisible. Tout a été trouble, querelle, in- somnie. Pourquoi, Ryno, nous aimions-nous? Nos âmes se choquaient à travers les embras- sements de nos corps. Elles se ressemblaient trop. Je suis aussi fière que toi, aussi impé- rieuse que toi. C'est peut-être ce qui explique cette trop longue intimité agitée et cruelle ;
mais si c'était là, Ryno, ce qui devrait l'éter- niser? Peut-être me revenais-tu parce que ton âme orgueilleuse n'avait pu abaisser la mienne, et t'en retournais-tu de fatigue de n'avoir pu la plier et la surmonter? Ah! ce qu'il te faut, mon ami, c'est une femme douce et tendre qui aime avec abnégation; c'est une âme sur qui tu règnes et avec qui tu puisses te montrer généreux.
— Je l'ai trouvée, — dit Marigny. — Je l'épou- serai dans quelquesjours et je partirai avec elle.
— Adieu donc, Ryno ! — fit Vellini ; — va-t'en, laisse-moi pour toujours. Tu vois, je ne suis plus jalouse. Cette Hermangarde de Polastron dont tu parles aveo l'enthousiasme de tes jeunes années, m'inspire moins de ja- lousie que cette comtesse de Mendoze que peut-être tu n'aimais pas. J'ai le calme des choses éteintes. Florinda perdio su jlor. Oui, adieu, Ryno, tu peux partir. Tu as raison, s'il est un moyen humain de clore une relation qui a trop duré, c'est de s'éloigner l'un de l'autre. Si tu restais, serait-il sûr que l'ennui de ton âme ne te repoussât pas un soir chez la triste Vellini? Nous reprendrions le joug exécré. Hélas ! il m'est impossible de ne pas croire que nous le reprendrons un jour. Tu sais pourquoi ? — ajouta-t-elle, mêlant à son regard profond un sourire.
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— Eh quoi ! toujours cette folie ? — dit Ryno.
— Oui, toujours ! mais, va ! ce n'est pas une folie! » fit-elle avec un accent bas comme celui de la destinée quand elle nous parle au fond du cœur.
Elle n'avait plus le ton hautain qu'elle avait pris avec le vicomte de Prosny. Elle exprimait les mêmes sentiments, mais ce n'était plus l'accent si ferme, la tête si droite. Elle était revenue à la vérité de sa tristesse. Cœur fier, elle n'avait point à cacher sa blessure à Mari- gny. Elle pouvait montrer sa fatigue. Ne la partageait-il pas? Ne souffrait-il pas du même esclavage? N'était-ce pas de sa part, comme de la sienne, la même ardente envie de s'en affranchir ?...
Ce furent de longs et de froids adieux. Il n'y eut ni larmes, ni étreintes, ni sanglots étouffés, ni dernières caresses. Marigny était redevenu l'amant d'Hermangarde. La beauté instantanée de Vellini s'était perdue dans l'ac- cablement de son âme. Elle n'avait plus aucun prestige. Elle était désarmée jusque de cette haine dont elle parlait, il n'y avait qu'un mo- ment encore, tout en se cabrant sous un bai- ser de feu. Elle était morne comme le dégoût. Ramassée sur elle-même, sans pâleur éloquente, sans vermillon à la joue, froncée, crispée, jaune comme une feuille flétrie qui prend chaque
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jour plus de poussière dans ses plis, la tempe creuse, les lèvres rigides, les sourcils entassés sur ses yeux sinistres, elle ressemblait à la Maugrabine qui avait tant frappé l'imagination de sa mère. L'impression qu'elle causait à son ancien amant était glacée ; il ne la tenait plus sur ses genoux, leurs bras s'étaient dénoués, et ils étaient placés assez loin l'un de l'autre sur le divan verdàtre, — sur ces hippogriffes, symbole d'un caprice qui ne les enlevait plus sur ses ailes !
Combien de temps demeurèrent-ils dans ce silence, gros de pensées? ils ne le surent pas. Mais la nuit s'avançant, Oliva, étonnée de ne rien entendre venir de l'appartement de sa maîtresse, entra et les vit debout, tous les deux, auprès du feu qui s'éteignait. M. de Marigny ramenait à ses épaules le manteau tombé sur le divan. Il allait sortir. Quant à la senora, elle était impassible.
« Eclairez M. de Marigny, — fit-elle à Oliva, — et en revenant apportez-moi une cassette de bois de santal, posée sur l'étagère de ma chambre.
« Buenas tardés l — ajouta-t-elle dans sa langue, comme elle disait à Marigny depuis des années, chaque soir qu'il allait la quitter.
— Conque yamos ! » — répondit-il avec un ac- cent qu'il tenait d'elle. Et, sans lui prendre
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une main qu'elle ne lui tendit pas, il suivit Oliva, dans une disposition singulière et en- tremêlée que connaissent seuls les hommes qui ont rompu avec ce qui fut longtemps la vie et qui ne peuvent plus s'attendrir.
Oliva revint avec sa cassette.
« Rallumez le feu, » dit la sefiora, et elle ouvrit le précieux coffret.
Elle en tira un médaillon enchâssé dans de l'or. C'était un riche portrait de Marigny, porté autrefois, mais qu'elle ne portait plus.
Le feu refîambait, grâce à Oliva.
Alors, avec un mouvement de panthère, la Vellini précipita dans la flamme le médaillon, portrait, or et tout. L'or fondit, mais comme si la frêle image déjà dévorée n'eût pas brûlé assez vite au gré de son brutal caprice, elle saisit la barre de fer au foyer et frappa avec furie la place où elle avait disparu, brisant, écrasant, broyant les charbons enflammés. Chose inouïe! elle redevenait belle. Dans l'em- portement de son action, la tresse de ses che- veux s'était détachée et pendait sur sa maigre épaule. Le brasier dévorant était pâle en com- paraison du feu qui lui sortait par les yeux.
Elle broyait... broyait. Pour un fait à peu près pareil, lord Byron avait été jugé fou par la sagace et raisonnable Angleterre; mais Oliva, malgré ses cheveux d'or brûlant, n'était pas
LES ADIEUX. 99
Anglaise. Elle servait la senora depuis quatre années, et elle lui laissa passer sa fantaisie sans stupéfaction et en silence... Elle en avait vu bien d'autres, sans doute...
o Senora, — dit-elle, quand la barbare eut fini sa destruction, — M. de Cérisy vous attend dans le salon.
— Qiie m'importe! — fit l'impérieuse Espa- gnole. — Qii'il attende ou bien qu'il s'en aille, je veux passer la nuit ici. — Et elle prit dans l'écrin resté ouvert un petit flacon taillé à facettes. Elle en souleva le bouchon et but d'un trait ce qu'il contenait.
— Mais, senora, — dit la suivante, — il s'impatiente depuis deux heures. Il vous a de- mandée dix fois.
— Tant pis ! — dit-elle avec la fierté de la délivrance ; — je suis libre, je n'obéis plus à personne. » Et elle se coucha sur le divan.
L'orgueil trompait l'orgueil en elle, car à qui — si ce n'est à elle-même — avait-elle jamais obéi?
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LA CURIOSITÉ d'une GRAND'MÈR
E tous les bonheurs qui se payent, le plus joli, le plus gracieux et le plus pur, — mais aussi l'un des plus chers, — c'est le bonheur qui pré- cède le mariage, — qui le précède seulement de quelques jours. C'est vraiment délicieux; rien n'y manque, — pas même cette ombre de mé- lancolie qui velouté le bonheur, comme cer- tain duvet velouté les pêches, quand on se retourne vers sa vie de garçon, du milieu des bijoux et des bracelets qu'on achète, anneaux symboliqijes, emprises pour deux! Chaque ma- tin, on envoie pour soixante francs — ou davan- tage, selon la saison — des plus belles fleurs à sa promise, qui les effeuille en rêvant tendre-
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TRIOSITE D UNE GRAND'MÈRE. IOI
ment aux dentelles de sa corbeille ; dernier rayon de chevalerie, mourant sur des fleurs qui vont mourir! dernier hommage que les hommes égoïstes offrent encore à la femme qu'ils aiment, — ou qu'ils n'aiment pas, — mais qu'ils épousent !
Ce culte pieux rendu à la jeune vierge qui va devenir une madone, M. de Marigny, l'un des beaux de ce temps, le pratiquait avec une ferveur d'amabilité d'autant plus grande qu'elle prenait sa source dans un amour vrai. Ce que' tant d'hommes froids font par bon goût, par orgueil ou par un sentiment supérieur d'élé- gance, il le faisait, lui, pour toutes ces raisons et pour une autre qui est la meilleure, la rai- son des cœurs bien épris. En dehors de l'a- mour, il eût encore été, au point de vue du monde et de ses appréciations, le plus char- mant des fiancés, mais il aimait... et cet amour donnait aux moindres détails une valeur infi- nie, et transfigurait les bagatelles. Son senti- ment, frémissant et contenu par ces barrières de cheveux que l'on appelle les convenances, je- tait sur toutes choses l'écume brillante de ses ar- deurs dévorées, de ses docilités douloureuses. Il attestait sa force par la souplesse de son obéissance, et ne pouvant se parler dans les bras, il se parlait aux pieds et il s'inventait des langages pour remplacer cette grande lan-
UNE VIEILLE MAITRESSE.
gue qui lui manquait encore et dont il ne devait prononcer les mots trop brûlants que dans quelques jours. Aussi, à tout moment, Ryno de Marigny entourait-il Hermangarde de ces mille délicates attentions qui traduisent l'idée fixe autour d'une femme en ravissantes et légères arabesques, qui la chiffrent sous chaque regard et sous chaque pas, et il mêlait tellement son âme à ces soins officiels et obli- gés pour tout homme du monde, et qui sont si souvent les truchements d'un cœur qu'on n'a pas, qu'on y sentait comme un avant-goût des caresses. Les petits soins sont les grands pour les femmes. Sachant mieux que les hommes jouer avec leurs sentiments les plus sérieux sans les diminuer, elles sont en général très sensibles à l'expression d'un sentiment plein de vigueur et de fougue qui ajoute à sa magie celle de la légèreté et de la grâce. Cela était vrai surtout pour la marquise de Fiers. Née sous Louis XV, le Bien-Aimé, elle était plus femme qu'une autre femme, et elle admirait bien plus qu'Hermangarde, trop enivrée pour rien discerner, les ressources de cet amour toujours éloquent dans ses façons multiples de s'exprimer et qui, Protée changeant et présent, avait l'art des métamorphoses.
Et cependant, quoique sous le coup de ces impressions sans cesse renouvelées, madame
LA CURIOSITÉ d'une GRAND'MERE. I0<
de Fiers gardait dans son cœur le souvenir alarmé des paroles de madame d'Artelles! Elle n'avait point agi encore vis-à-vis de son futur petit-fils. Pourquoi avait-elle attendu? L'espoir qu'elle avait eu d'abord de tout éclaircir et de tout savoir était-il détruit? Y avait-elle renoncé? Quand elle aurait voulu oublier les confidences de son amie, elle ne l'aurait pas pu, avec une femme aussi prévenue que la comtesse, qui perpétuellement la harcelait, qui perpétuelle- ment venait tendre sa toile d'araignée autour d'elle avec la persistance de l'habitude, qui lui promettait des renseignements certains sur cette liaison toujours subsistante entre Vellini et Ryno, qui ne les lui donnait pas, mais qui allait toujours les lui donner. D'ailleurs, ma- dame de Fiers ne se dissimulait point qu'une telle liaison, si elle existait, exposerait Her- mangarde à l'un de ces malheurs pour lesquels le monde n'a que des plaisanteries cruelles ou une fausse pitié. Madame d'Artelles, de son côté, ne voyant pas venir ces renseignements qu'elle annonçait à grands sons de trompe, cornés journellement aux oreilles de son amie, devait craindre que l'indulgente marquise ne fût retombée tout doucettement sur le duvet de sa première sécurité. Comme on l'a vu, le furet de la comtesse d'Artelles, M. de Prosny, avait fait une chasse malheureuse. Vellini n'a-
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vait donné aucune prise sur elle. Elle n'avait montré ni amour blessé, ni ressentiment en apprenant le mariage qui, selon les prévisions de la comtesse et du vicomte, lui devait faire pousser des cris d'aigle abandonnée ! Depuis sa première visite, M. de Prosny était retourné chez la créature^ comme disaient ces aristo- crates de naissance et d'hypocrite moralité; mais avec sa taquine finesse, le tact animal de la femme, qu'elle possédait à un degré très éminent, la créature avait dépisté le très noble et le très rusé vicomte. Il ne savait pas la rup- ture consommée de gré à gré entre les deux amants. « Marigny — disait-il à madame d'Ar- telles et à madame de Fiers qui lui laissaient son franc parler — aura donc une jeune femme et une vieille maîtresse. J'ai connu de ces pa- lais blasés qui revenaient au piment, après avoir mangé des ananas. » Ces dames se récriaient à ces horribles paroles, mais elles étaient une raison de plus pour que la mar- quise de Fiers prît enfin une résolution.
Elle la prit en femme d'esprit et de cœur qu'elle était. Elle abandonna ce système de ruses, d'espionnage, de fausse finesse, qui avait tenté madame d'Artelles, et elle pensa qu'il va- lait mieux aller droit à la difficulté et vivement. Elle s'arrêta à ce qu'il y avait de plus simple, et abandonna sans efforts toutes les petites
LA CURIOSITÉ d'une GRAND'MÈKE. lO^
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complications; agissant, en cela, comme les plus grands diplomates, qui, contrairement à la réputation qu'on leur fait, ne rusent pres- que jamais, mais l'emportent, dans toute affaire, par la netteté de leur décision. Au fond, elle estimait beaucoup M. de Marigny, sans raison tirée des faits extérieurs, mais d'in- tuition, de pressentiment, à la manière des femmes qui ont du tact. Sur des organisations d'un ordre élevé, Marigny ne manquait jamais d'agir avec une énorme puissance. Il n'avait d'ennemis que les gens vulgaires. Même physi- quement, il les choquait. Oh! mon Dieu, oui! il les choquait, ces délicats! Il fallait les entendre. On le critiquait dans sa mise, dans sa physionomie, dans sa personne extérieure, — la pire critique pour les gens du monde. Qvioi d'étonnant? Avec les mœurs égalitaires et jalouses de notre temps, il y a des physiono- mies qu'on voudrait briser comme une cou- ronne. C'est de la royauté de droit si divin pour cette plèbe qui n'y croit plus! M. de Marigny avait l'éclatant malheur et le danger d'une de ces physionomies réparties non seu- lement dans les traits de la face, mais dans le corps, les attitudes, l'être tout eVitier. Aussi, qu'on écoutât les commères, mâles et femelles, qui imposent leur jargon aux opinions des salons de Paris, que ne disait-on pas de lui?
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Le voile diaphane et brun délicatement lamé d'or de la moustache orientale qui lui retom- bait sur la bouche, cachait mal le dédain de ses lèvres! Ses cheveux, qu'il portait longs et qu'il soignait avec un culte indigne d'un homme d'esprit, répétaient gravement les cail- lettes, donnaient une expression trop théâtrale à cette figure où les clartés de l'intelligence se jouaient dans l'ombre creusée des méplats! Enfin, ses yeux, — la seule chose qu'il eût vrai- ment belle, — ses yeux qui avaient soif de la pensée des autres comme les yeux du tigre ont soif de sang, étaient par trop insolemment immobiles! Tout cela n'était pas genîleman-like, sifflaient les linottes du dandysme, du haut de la cravate où perche leur insignifiance. Mais les femmes savaient une réponse... une réponse qu'elles ne faisaient pas. Comme la fille de la Fable, elles aimaient cet amoureux à longue crinière. Elles avaient vu tant de fois se tourner vers elles, humbles et caressantes, ces dures pru- nelles fauves qui, dans leurs paupières sillonnées et lasses, avaient la lumière rigide et infinie du désert dont le vent a ridé les sables. Pour peu qu'elles sortissent de la ligne commune, elles subissaient l'influence de la force aimantée qu'il y avait en Marigny. Il avait vécu ici et là. Brouillé, on ne savait trop pourquoi, avec sa famille, il avait disparu de Paris à plusieurs
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reprises, puis il y avait reparu. Sa vie était donc comme un gouffre. On n'y voyait pas très clair. Le fond de ses sentiments était un autre abîme; mais à travers ces obscurités, on reconnaissait en lui cette puissance qui vaut mieux que l'emploi qu'on en fait. Semblable à tous les ambitieux trompés par la vie, à toutes les âmes fortes dépaysées par les circonstances, il s'était rejeté à des dédommagements qui n'en sont plus, l'ivresse passée; mais sous les mollesses oisives du libertin, un observateur aurait vu un de ces hommes, comme l'a dit Shakespeare, dans lequel chaque pouce est un homme. Madame d'Artelles, qui se piquait de jugement, avait montré assez de coup d'œil lorsqu'elle avait dit qu'avec les femmes il n'était qu'un ambitieux déplacé, un conqué- rant plus pour l'exercice du pouvoir que pour les jouissances de l'amour. Mais ce qu'elle n'avait pas vu avec la même pénétration, c'est que dans cet ambitieux de la race de César, il y avait aussi des entrailles. Comme Macbeth, il avait sucé le lait de toutes les tendresses humaines. C'était un homme grand, mais après tout un homme, et non pas un de ces dieux d'airain comme en forge la poésie moderne et qui ne sont pas plus vrais, selon nous, que les magots de la Chine ou les pagodes en porcelaine du Japon.
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La marquise de Fiers ne confia point à son amie le projet qu'elle avait formé de s'ouvrir franchement à M. de Marigny, au nom du bonheur d'Hermangarde. Seulement, un jour, elle annonça qu'elle irait à l'Opéra la pre- mière fois qu'on jouerait Guillaume Tell, et elle dit à Marigny : « Vous nous conduirez. » Pour les habitués de l'hôtel de Fiers, ce projet d'Opéra fut presque un événement. Depuis longtemps, en effet, la marquise avait renoncé à tous les spectacles. Elle aimait mieux veiller et causer chez elle. Les spectacles ne peuvent plaire qu'à deux sortes de femmes : les très belles qui s'y montrent, et les très indolentes qui n'y vont que pour écouter et rêver. Or, la marquise n'était plus dans la première caté- gorie de ces femmes-là, et elle n'avait jamais été dans la seconde. « Mes enfants, — dit-elle à Marigny et àHermangarde — jeveux, avant votre mariage, montrer votre bonheur à tout Paris. » Ce prétexte aimable avait pour motif le désir et l'espoir de rencontrer à l'Opéra la senora Vellini, dont le vicomte de Prosny disait des choses si étranges. La fille d'Eve que la vieil- lesse ne tue pas, mais concentre, la fille d'Eve, curieuse jusqu'au bout, se posait intérieurement cette question qui a un sexe : « Comment a-t-elle régné? Par quels moyens règne-t-elle encore?» Une femme comme la niarquise, à l'analyse
LA CURIOSITÉ d'une GRAND'MÈRE. 1 09
microscopique et foudroyante, voit bien des choses où les hommes ne voient rien du tout. Elle tenait à les voir. De plus, elle observerait Marigny auprès d'Hermangarde dans le hasard de ce vis-à-vis et de cette rencontre avec une ancienne maîtresse. Enfin, dans tous les cas, après l'Opéra, elle ramènerait M. de Marigny à l'hôtel de Fiers, et quand mademoiselle de Polastron serait rentrée chez elle, une explica- tion commencerait.
Il n'y eut de tout le projet que l'explication qui fut réalisée. Le soir où Paris admirait la belle Hermangarde de Polastron à côté de son amoureux fiancé, dans la loge de madame de Fiers, Vellini n'était point à l'Opéra. Le vicomte de Prosny tourna en vain ses jumelles dans tous les sens, et mieux, appliqua, pendant les entr'actes, son œil vert et son long bec jaune à la vitre de toutes les loges, il n'aperçut pas la senora et ne put montrer à la curieuse marquise cette petite femme, qu'avec le rire du vice il appelait \e jlacon de -poivre rouge de M. de iW^ing-n)'. Plus heureux qu'il ne méritait, — comme l'aurait dit madame d'Artelles, — M. de Marigny n'eut pas à redouter l'observation la plus aiguë et put savourer à son aise la beauté de cette femme qui s'épanouissait à ses côtés, pudique et heureuse. Il sentait alors quel triomphe c'est pour un homme fier que d'épouser une
UNE VIEILLE MAITRESSE.
jeune fille objet des vœux de tous, et d'incliner vers soi la balance où sont versées la beauté, la jeunesse, la fortune et l'éclat d'un nom, avec le simple don du ciel qui fait qu'on vous aime. Un sentiment d'un autre ordre s'ajoutait encore à celui-là. Sous la compression de ces mille regards d'une salle entière qui montaient ou descendaient vers lui de toutes parts, son amour contenu fermentait dans sa poitrine et la gonflait de ses bouillonnements captivés. Ah! ne craignons pas de l'avouer! nous avons tant besoin de témoins dans la vie, que le monde est souvent un miroir concentrique qui renvoie l'amour dans nos cœurs avec des feux de plus. Hermangarde l'éprouva aussi, ce soir- là. Elle aussi se couronna des sensations dont elle vivait. Il ne fut parlé que de sa beauté dans toutes les loges. Elle avait une robe de satin bleu pâle dans les profils miroitants de laquelle le jeu des lumières frémissait, et du sein de tout cet azur, — la vraie parure des blondes, — elleétalait le candide éclat, la souple et douce majesté d'un cygne vierge. La rêverie de ses yeux limpides, la netteté de son profil de bas-relief antique auraient pu l'exposer au reproche de froideur qu'encourt la trop grande perfection ; mais le vermillon de ses joues, aussi éclatant que la bande écarlate de ses lèvres, montrait assez que, sous le marbre
LA CURIOSITÉ d'une GRAND'MÈRE. III
éblouissant de blancheur, il y avait un sang vivant qui ne demandait qu'à couler pour la gloire de l'amour. Sa physionomie n'exprimait pas la gaieté, pleine d'éclairs, de certaines femmes heureuses, mais une ivresse profonde, accablée, qui ployait ce front taillé, à ce qu'il semblait, d'un seul coup de ciseau! Influence des sentiments les plus vainqueurs! Cette svelte fille, cette belle guerrière, comme dit Shakespeare, de Desdémone, avait les mouve- ments appesantis des êtres qui succombent sous la plénitude de leur propre cœur... Il y eut certainement, dans cette salle de l'Opéra, qui n'a cependant pas été bâtie pour que les prudes y chantassent leurs vêpres, des mots animés et piquants contre le bonheur trop voyant de mademoiselle de Polastron. En effet^^ il avait, ce soir-là, une expression si sublime qu'on dut le trouver indécent.
Marigny, plus fort, — moins aimant peut-être, — portait plus légèrement le sien. En présence de cette salle qui l'enviait et le haïssait, il ne se posa ni en Juan, ni en sultan, ni en Titan. Il ne voyait que sa fiancée et il ne s'occupait que de la vieille marquise. II fut parfait de tenue simple et mâle. Amoureux qui résolvait le problème de l'impossible : il restait convenable, comme dit le Monde, quand il était fou de bonheur, comme dit l'Amour.
UNE VIEILLE MAITRESSE.
Cette soirée ne fut bonne que pour lui et pour elle. Madame de Fiers, un peu fatiguée, avait attendu vainement à chaque acte l'arrivée de Vellini. M. de Prosny lui avait indiqué la loge où elle se montrait d'ordinaire. La mar- quise vit avec plaisir que les yeux de Marigny ne se tournèrent pas une seule fois vers cette place vide. Mais un si faible détail ne calmait pas son inquiétude. Elle était préoccupée de cette explication qu'elle allait provoquer; elle trem- blait pour Hermangarde, pour Marigny, pour elle-même; car elle avait mis sur ce mariage sa dernière pensée, le bonheurde sesderniersjours.
Le spectacle fini, ils retournèrent tous, ex- cepté le vicomte, à l'hôtel de Fiers. QLiand la marquise eut retrouvé son grand fauteuil dans le boudoir et qu'ils eurent parlé quelque temps encore de leur soirée, elle dit tout à coup à Hermangarde :
« Il faut te retirer, ma chère enfant, j'ai à causer avec M. de Marigny.
— Vous me cachez donc tous deux quelque chose? — fît Hermangarde, avec le demi-sourire d'une femme qui se sent aimée et qui devine qu'on va parler d'elle et s'occuper de son bon- heur.
— Peut-être bien, — reprit la marquise avec sa gracieuse finesse. — Viens donc m'em- brasser, ma chère enfant, et laisse-nous. »
LA CURIOSITÉ d'une GRAND'MÈRE. Il]
Alors, tout à la fois avec un geste plein de noblesse et d'enfantillage, Hermangarde plia le genou sur le coussin, brodé par elle, qui soutenait les pieds de sa grand'mère, et elle tendit le front à la marquise qui l'embrassa avec une tendre effusion.
« Ne va pas être jalouse, petite, — dit madame de Fiers, — et vous, — continua-t- elle, en se tournant vers Marigny qui admirait silencieusement la pose charmante de made- moiselle de Polastron, offrant sa tête dorée à la lèvre maternelle, et dont le col incliné. luttait de suave éclat avec le mantelet d'her- mine qu'elle n'avait pas détaché, — et vous, je vous permets de l'embrasser, là, sur le front. »
Et elle toucha l'entre-deux des longs sourcils de sa petite-fille, si ouverts par la confiance de la vie.
Marigny se pencha et obéit avec transport. Il sentit le beau front de marbre qu'il touchait pour la première fois, résister d'abord, puis s'affaisser en arrière sous ce baiser. Qiiand il se releva, le marbre blanc était devenu rose, et la jeune fille troublée cachait son émotion dans ses mains.
« Bonsoir donc, maman, — dit-elle bien vite après un silence, en quittant les pieds de sa grand'mère. Elle n'hésitait plus à partir!
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114 UNE VIEILLE MAITRESSE.
Après la plus innocente caresse, les jeunes filles aiment tant à se plonger dans la rêverie! La pudeur et l'amour l'entraînaient du même côté et lui créaient un besoin de solitude. Elle emportait assez de bonheur pour son insomnie, dans le souvenir de ce premier baiser!...
« Et V0U5 ai/55/, bonsoir! » — dit-elle lentement à Marigny, en veloutant ce vous de toutes les tendresses de son âme, et elle lui tendit avec mélancolie le bouquet de violettes de Parme qu'elle avait respiré tout le soir.
Puis elle disparut dans la pénombre mysté- rieuse de la lampe, sous les draperies de la portière, blanche et bleue et toute vaporeuse, malgré le mantelet de fourrure qui rappelait le Nord, et qu'elle portait avec tant de légè- reté sur son corsage de Walkyrie.
o Merci, ma mère! » — dit alors Marigny, oppressé de bonheur et de reconnaissance, en prenant la main de madame de Fiers.
Mais elle, changeant subitement de ton et de physionomie et le regardant de ses beaux yeux frais encore et animés d'une pénétration lumineuse :
« Si c'était le baiser d'adieu ? — dit-elle, réfléchie, presque sévère, à Marigny qui ne comprit pas.
« Oui, si c'était le dernier baiser, — reprit-
LA CURIOSITÉ d'une GRANDMÈRE. II5
elle; — si vous ne deviez plus revoir Herman- garde ; si maintenant tout était fini entre vous ?... »
Ryno de Marigny était debout. Il tenait à la main le bouquet de la belle Hermangarde. Il eut la faiblesse de devenir pâle en entendant parler ainsi la marquise de Fiers.
« Vous qui avez accepté d'être ma mère, — dit-il gravement, — pourquoi cette supposition cruelle ? Ne m'avez-vous pas donné Herman- garde ? et ce que vous avez lié, qui peut le délier, excepté vous ? »
Ce peu de paroles rappela la marquise au sentiment de la position qu'elle avait créée.
« Vous avez raison, — répondit-elle, — pas même moi !... il est trop tard ! Mais écoutez- moi, Marigny. Je suis votre vieille amie. Je vous ai choisi pour mon petit-fils, malgré les préventions de tous. Dernièrement, ces préven- tions ont pris un si effrayant caractère ! On m'a raconté de ces choses qui mettent en un péril si certain le bonheur de ma pauvre Her- mangarde, que j'ai résolu de tout vous dire pour que vous puissiez me rassurer.
— Parlez, — dit-il avec un calme qui parut de bon augure à la marquise, en croisant ses bras par-dessus le bouquet de violettes de Parme qu'il mit sur son cœur.
— Répondez-moi donc franchement, — >
Il6 UNE VIEILLE MAITRESSE.
reprit-elle. — Vous avez été ce que le monde appelle un libertin ; mais vous avez le cœur plus élevé que les mœurs. J'ai toujours eu confiance en vous, Marigny. Est-il vrai que vous connaissiez intimement une fille nommée Vellini, une espèce de femme entretenue, que sais-je, moi ? et que vous viviez avec elle depuis dix ans ?
— Oui, — dit Marigny, — cela est vrai. Cette femme a été longtemps ma maîtresse, mais elle ne l'est plus.
— Mais vous la voyez toujours ! — dit la marquise. — Mais on m'a dit que quand vous n'êtes pas ici, vous êtes chez elle ! Mais je connais trop la nature humaine — ajouta-t-elle finement — pour ne pas savoir que se voir tou- jours, c'est encore s'aimer! Y a-t-il longtemps que vous n'êtes allé chez cette Vellini ?
— J'y suis allé il y a trois jours, — dit Marigny, — et même j'ai rencontré M. de Prosny qui en sortait. Comme j'ai pénétré l'opposition très acharnée à mon mariage de madame la comtesse d'Artelles, je me suis bien douté que le vicomte, qui ne voyait plus Vel- lini depuis longtemps, était revenu chez elle dans de certains desseins contre moi. Je n'ai pas eu peur, pour deux raisons : — ajouta-t-il avec une confiance dont il eut l'art de ne pas faire une fatuité, — la première, parce que
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LA CURIOSITE D'UNE GRAND'MÉUE. II7
VOUS êtes la meilleure comme la plus spiri- tuelle des femmes; la seconde... parce que mademoiselle de Polastron a la bonté de m'aimer.
— Comme il sent sa force ! — pensa la marquise. — Mais, — dit-elle avec le ton léger que les femmes de la bonne compagnie mêlent sans inconvénient aux choses les plus graves,
— si la meilleure et la plus spirituelle des femmes, à qui vous venez d'avouer une liaison de dix ans, ne croyait pas que cette liaison est finie puisque vous et cette fille n'avez pas cessé de vous voir, que pensez-vous que ferait cette meilleure et cette plus spirituelle des femmes, monsieur de Marigny ?
— Elle me ferait injure, voilà tout ! — répondit-il avec une expression superbe. — Qviand je donne ma parole d'honneur à madame la marquise de Fiers, à la grand'mère de mademoiselle de Polastron, que Vellini n'est plus ma maîtresse, je dois être cru ou je suis donc soupçonné de lâcheté ?
— Eh bien, je le crois! — dit la marquise;
— mais depuis quand ne l'est-elle plus?
— Depuis longtemps ! — répondit-il . — Mais pourtant, il faut nous entendre...»
Et il roula un fauteuil près de la marquise, et s'assit.
« Je veux être d'une entière bonne foi, —
Il8 UNE VIEILLE MAITRESSE.
reprit-il. — Vous êtes trop au-dessus des autres femmes pour blâmer une sincérité que vous avez invoquée. Je dis bien. Depuis longtemps Vellini n'est plus ma maîtresse. Nous avons rompu loyalement, d'un commun accord, en- traînés l'un et l'autre par des sentiments nou- veaux. Cela eut lieu bien avant que j'eusse rencontré mademoiselle de Poiastron dans le monde; mais si je disais que parfois l'habitude me repoussant chez une femme, autrefois aimée, je ne sois pas retombé pour une heure sous les brûlantes impressions du passé... oh ! alors, oui... je mentirais !
— Je comprends cette distinction et je l'admets, — dit la marquise, — mais ni pour Hermangarde ni pour le monde, elle n'est admissible. Avec ou sans amour, cette fîlle, mon ami, est toujours votre maîtresse. »
Et elle ajouta, avec un bon sens exquis et mûri à la pratique de la vie :
a Le mal, le danger sont bien moins ici dans les sentiments que dans la position.
— Vous avez raison, — dit Marigny, — mais la position est détruite. Le jour où M. de Prosny m'a rencontré dans l'escalier de Vel- lini, j'allais lui faire d'éternels adieux et lui dire que je ne la reverrais jamais.
— Et pourquoi n'avez-vous pas commencé par là, mon enfant ? — s'écria la marquise
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lA cuR^osITÉ d'une grand'mère. 119
en lui tendant la main avec une vivacité rajeu- nie.— Combien vous m'auriez soulagée ! Vous avez noblement agi, de votre chef, sans autre inspiration que la vôtre, et dans des circons- tances où cette seule manière d'agir a une signification et une valeur. Par exemple, je vous aurais dit, moi : « Il faut ne plus revoir cette fille », et vous me l'eussiez promis, que je n'aurais pas été sijre de vous. Les passions que l'on croit mortes, ne sont parfois qu'as- soupies ! Il y a des retours si singuliers! Enfin j'aurais pu croire à une condescendance. Au lieu de cela, vous avez agi seul et je n'aurais même rien su de votre loyale conduite, si je ne vous avais parlé la première de cette Vel- lini.
« Me voilà donc tranquille pour ma pauvre enfant, — reprit-elle après un court silence. — Je suis maintenant bien assurée de votre amour pour elle ; mais vous, Marigny, êtes- vous certain que cette fille ne fera pas quelque éclat en apprenant votre mariage? La comtesse d'Artelles et M. de Prosny m'ont effrayée de toutes manières... Ils ont combiné, pour me faire peur, le ridicule et le chagrin.
— Ils ne connaissent pas Vellini — répon- dit-il — s'ils pensent réellement à quelque éclat. Vellini est la plus fière des femmes. Qvioiqu'on puisse reprocher à l'ensemble de
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UNE VIEILLE MAITRESSE.
sa vie, quoique le monde la condamna et la flétrisse, c'est une créature estimable à bien des égards. Et d'ailleurs, ne puis-je même vous donner toutes les garanties contre elle en m'éloignant de Paris? Je lui ai dit que j'allais partir. Notre projet, comme le vôtre, marquise, est de passer les premiers mois de notre mariage à la campagne, dans une de vos terres. Eh bien ! nous n'en reviendrons que quand vous l'aurez ordonné.
— Ah ! vous me comblez de joie, Marigny, — dit M""* de Fiers, — mais vous me faites riche de trop de sécurités. Ce que vous me dites du caractère de cette Vellini est bien assez pour moi. Je n'aurai point la barbarie de grand'- mère — devenue la geôlière de la fidélité que l'on doit à sa petite-fille — devons retenir loin de ce Paris que vous aimez.
— Je n'aime qu'Hermangarde, — fit Mari- gny, — - mais je sens la nécessité de m'éloigner quelque temps. Quoique tout soit bien fini entre Vellini et moi, le voisinage d'une telle femme n'est bon pour personne ; mais moi plus qu'un autre, marquise, je dois le craindre et l'éviter. »
Ryno de Marigny prononça ces derniers mots avec une expression si profonde, il était si pâle dans la lumière verte de la lampe, abritée sous son abat-jour, que les curiosités
LA CURIOSITÉ d'une GRAND'MÈRE. 121
féminines de la marquise de Fiers, excitées par les propos du vieux Prosny, se remirent à siffler en elle comme des couleuvres réveillées. Elle ne put s'empêcher de voir dans les paroles de Marigny la plainte d'une âme dominée par une espèce de fatalité.» Qiie fut donc — pensa- t-elle — cet amour étrange dont les souvenirs épouvantent et attirent un homme aussi fort que Marigny, femme par les nerfs et la mobi- lité, homme par les muscles et le caractère, et d'ailleurs distrait par une passion nouvelle et grande ? » Comme tous les êtres qui ont beau- coup vécu, elle avait vu les empiresde l'amour s'écrouler en poussière bientôt évanouie. Femme charmante et habile, avec les ambitions les plus légitimes de la vanité et du cœur, elle avait régné aussi, et non seulement elle savait la difficulté des longs règnes, mais combien peu dure, dans la mémoire des hommes, le respect des pouvoirs détruits. Vellini lui revenait à la pensée, cette Vellini qu'elle avait attendue vainement un soir à l'Opéra, et que, liée par les convenances du monde, elle ne verrait peut-être jamais.
« Dieu ! qu'il faut que vous l'ayez aimée pour la craindre encore ! — lui dit-elle avec une portée insidieuse, pleine de mille ques- tions. — Qii'ils disent ce qu'ils voudront, ma- dame d'Artelles et le vicomte, cette fille m'inté-
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UNE VIEILLE MAITRESSE.
resse, maintenant que je ne la crains plus. J'aurais désiré la rencontrer à l'Opéra. Savez- vous que j'y suis allée un peu pour elle?... C'est tout simple. Les femmes n'existent que par l'amour. Celle qui s'est fait aimer dix ans, a fait preuve d'une puissance dont on espère saisir le mot sur son front.
— Vous auriez peut-être été bien surprise, — fit Marigny en souriant. — Vous êtes plus spirituelle que les autres, et par cela seul auriez-vous vu davantage ; mais ce qui est certain, c'est que Vellini ne justifie pas, aux yeux de la plupart, l'immense empire qu'elle exerce sur quelques-uns.
— Vous qui avez été de ces derniers, — dit la marquise, — vous avez donc été furieuse- ment victime ! Vous victime, monsieur de Marigny ! c'est incroyable après tout ce qu'on dit de vous !
— Mon Dieu ! — dit Marigny, — c'est comme cela. Seulement, nous l'avons été tous deux, à tour de rôle. Elle ne l'a pas été plus que moi, moi plus qu'elle. Ce serait une triste histoire à raconter.
— Racontez-la-moi, — fît-elle avec les deux yeux allumés de la convoitise intellectuelle.
— A quoi bon ? — répondit-il.
— Si ! — dit-elle, — ce sera de la confiance; tout ce qu'on peut avoir pour une vieille
LA CURIOSITÉ d'une GRAND'MÉRE. 123
femme comme moi, tout ce qui reste à donner à une amie qui sera votre grand'mère dans quelques jours. Faites-moi connaître votre passé et cette Vellini. Je n'en jugerai que mieux le mari choisi pour Hermangarde. J'aime à veiller. Racontez-moi cela.
— Puisque vous l'exigez, je le veux bien, » dit Marigny.
La pendule marquait près d'une heure. La marquise mit le coude sur le bras de son fau- teuil et prit son menton dans sa main droite. L'attention respirait dans toute sa personne. Heureuse vieille, curieuse comme si elle avait été jeune ! et pour qui l'amour avait l'intérêt qu'a pour les grands artistes le genre d'art qu'ils ne cultivent plus et qui dans leur temps les fît maîtres.
VII
UNE VARIÉTÉ DANS L AMOUR
la quittai
ous connaissez ma famille, — dit Marigny; — vous savez quelle place elle a tenue dans l'ancienne aristocratie. Lorsqu'à vingt ans je brusquement pour aller vivre à ma fantaisie, vous savez quel éclat ce fut dans ma province et dans votre faubourg Saint-Germain, où mon père avait conservé beaucoup de rela- tions. Vous n'avez pas essayé d'en savoir davantage. Vous avez eu la distinction rare de ne jamais me faire sur ce point la moindre question. Cent femmes qui m'eussent donné leur fille, comme vous m'avez donné la vôtre, m'auraient demandé le détail d'une rupture et
VARIÉTÉ DANS L AM(
d'un éloignement que je crois maintenant éternels. Grâce à une intelligence qui juge les choses et les personnes en elles-mêmes, vous ne vous êtes jamais inquiétée de ce qui a tou- jours prévenu contre moi les esprits les plus bienveillants. Dans tout ce que vous avez fait pour moi, c'est ce qui m'a le plus touché. Comme vous l'avez rappelé toute l'heure, vous avez eu foi en Ryno de Marigny, malgré les circonstances, malgré sa réputation, malgré les dissipations et les torts réels de sa vie; car j'en ai eu, sans doute: je ne m'épargne pas de sévères jugements. Vous avez donc, ma véri- table mère, créé en moi un sentiment ana- logue à celui que Mahomet exprimait quand il disait de Khadidja : « J'ai aimé des femmes plus jeunes- et plus belles, mais personne comme elle, car elle croyait en moi alors que personne n'y croyait. »
Ryno de Marigny avait l'accentuation fort éloquente. Les plus simples paroles prenaient en passant dans sa bouche des vibrations extra- ordinaires. Ce commencement de son récit toucha jusqu'aux larmes la marquise, qui lui donna sa main à baiser. Elle éprouvait le meil- leur plaisir des belles âmes, — la conscience d'avoir été généreuse et d'avoir créé une affec- tion dans un noble cœur, avec une générosité.
Marigny poursuivit après un silence :
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a Rien de plus simple d'ailleurs que mon éloignement d'une famille qui ne comprenait rien à ce que j'étais et à ce que je pouvais devenir. Elle m'avait blessé dans mes ambitions, dans mon orgueil, dans tout ce qui fait la force de la vie plus tard. Je la quittai respectueux, mais ferme, mais décidé à ne plus m'appuyer que sur moi. J'étais bien jeune alors. Une édu- cation compressive avait pesé sur moi sans me briser. QLiand j'ôtai mon éme de cette cami- sole de forçat, le bien-être des fers tombés me saisit comme une ivresse. Cela suffirait à expli- quer la vie dissipée dont j'ai vécu. Un oncle, le chevalier de Marsse, que vous avez connu et qui, ancien cadet de famille, n'avait pas grand'chose, me donna pourtant tout ce qu'il avait, parce qu'il était mon parrain. Si peu que ce fût, ce peu garantissait mon indépendance pendant quelques années. Du reste, les chances de la vie ne m'effrayaient pas. Je suis naturel- lement aventurier. Ce mot-là révoltait l'autre jour la comtesse d'Artelles, lorsque je me l'ap- pliquais. Il n'en est pas moins vrai. Je l'ai été dans ma vie. Je le suis dans mes facultés. J'aime les périls et les anxiétés cachés au fond des choses inconnues et des événements incer- tains. Toutes les difficultés m'attirent, et c'est peut-être cette disposition qui m'a fait aimer Vellini.
UNE VARIÉTÉ DANS L'AMOUR. 127
« C'est à elle que je veux arriver. Je n'ai point à entrer avec vous dans tous les détails de cette portion de ma jeunesse écoulée avant de la connaître. Si jamais vous en étiez curieuse, je vous les dirais, mais à quoi cela servirait-il ? J'ai été ce que sont la plupart des caractères passionnés dans un temps comme le nôtre. J'ai dépensé une grande activité dans de grands désordres... Ne m'avez-vous point d'ailleurs absous de tout cela en me prenant pour votre fils?... »
Il s'arrêta, comme ne voulant pas pousser plus loin cette analyse personnelle que d'ordi- naire on aime tant à prolonger. Était-ce bon goût chez lui ou raison plus grave qui le faisait être si sobre tout en se peignant? Il reprit :
« C'est au plus épais de cette vie excessive que je rencontrai Vellini. Je revenais de Bade en 18.. à la fin de l'été. J'y avais passé le temps comme on l'y passe, quand on a le goût des femmes et du jeu. J'y avais été très heu- reux de toutes les manières. Rien ne manquait à ma gloire de jeune homme, et vous savez, marquise, de quels éléments cette gloire est faite. J'étais alors dans la disposition lassée qui est la suite des plaisirs violents. J'éprouvais les mortes langueurs du dégoût. Je ne pensais pas qu'une passion viendrait me tirer du gouffre où j'avais roulé d'excès en excès. D'ailleurs,
138 UNE VIEILLE MAITRESSE.
j'avais déjà aimé. Je n'avais pas cette virginité de cœur que l'on garde parfois au milieu des désordres de la jeunesse. Des circonstances inutiles à rappeler avaient fait de mon premier amour une cruelle et longue souffrance, guérie à la fin, mais dont l'expression toujours pré- sente affermissait la réflexion de mon esprit contre le danger des affections passionnées. Je pensais n'avoir plus rien de pareil à redouter. Dans toutes les liaisons que j'avais eues depuis, les sens, l'imagination, le caprice, la vanité m'avaient dominé, ensemble ou tour à tour, mais jamais l'amour n'était revenu effleurer mon àme. Au sein des intimités les plus ardentes et les plus tendres, elle était restée froide, inébranlable, presque calculatrice. C'est probablement cela, marquise, qui m'a valu cette réputation de roué que vous font les femmes dont on n'est pas assez épris. Je pen- sais qu'il en serait toujours ainsi. Je ne doutais pas que ma vie de cœur ne fût finie, lorsque la circonstance la plus inattendue et la plus simple vint me donner le plus éclatant démenti.
o Un soir, en sortant de l'Opéra, je rencon- trai un de mes nombreux amis de cette époque qui m'invita à souper pour le lendemain. C'était le comte Alfred de Mareuil, que vous avez connu et qui est mort en duel, il y a cinq
UNE VARIETE DANS L AMOUR. 12Çf
ans. De Mareuil était très riche, comme vous savez, et c'était l'un des plus aimables et des plus spirituels vicieux de Paris. Il revenait d'Espagne, et je ne l'avais pas vu depuis son retour. 11 me dit qu'il avait rapporté de son voyage une foule de curiosités qu'il désirait me faire admfrer.a L'une des plus rares, — ajouta-t-il en riant, — est une Malagaise ; la plus capricieuse Muchacha qui ait jamais renvoyé au soleil son regard de feu.
« — Vous l'avez enlevée ?... lui répondis-je.
« — Non ! — dit-il ; — ce n'est pas ma maî- tresse encore, mais j'espère, pardieu ! bien qu'elle le deviendra. Elle est mariée, et son mari — un Anglais qu'elle mène comme lady Hamilton menait le sien — ne la quitte pas. Moi, je ne quitte pas le mari. Je l'ai courtisé pour avoir la dame. C'est un joueur et un original. Nous avons parcouru ensemble l'Estramadure, l'Andalousie et la Galice, jouant presque tou- jours, même en chaise de poste, et moi per- dant, par galanterie perfide, pour me lier de plus en plus avec le possesseur légal de ma senora. Ma foi ! cette femme m'aura coûté cher! Mais aussi, c'est la plus extraordinaire créature. Je n'avais pas l'idée de cela. J'ai envie d'avoir votre opinion, mon maître, sur cette femme qui, malgré notre moquerie de Français, m'eût fait consommer probablement,
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IJO UNE VIEILLE MAITRFSSE.
si elle n'avait pas été mariée, la même folie qu'elle a 'fait faire à l'imposant sir Reginald Annesley.
a — Vous l'auriez épousée? — lui dis-je, riant d'étonnement incrédule.
« — C'est, je vous assure, fort probable, — reprit-il du plus grand sérieux. — Elle m'a tant monté la tête que je me crois capable de tout.
c — Mon Dieu ! — lui dis-je, — est-ce bien au comte Alfred de Mareuil que j'ai l'honneur de parler?.,
« Mais il n'entendit pas mon ironique ques- tion. Une voiture qu'il avait reconnue venait de passer sur le boulevard et s'arrêtait en tour- nant devant Tortoni, à l'entrée de la rue Taitbout.
a — Vous allez la voir, — me dit-il. — car la voilà ! mais vous ne pourrez pas la juger.
a La voiture était une calèche anglaise, découverte, attelée de deux chevaux alezan brûlé. Dans sa gondole noire, doublée de soie orange, on voyait deux personnes, un homme et une femme. L'homme, d'environ quarante- cinq ans, à la forte chevelure aux reflets d'acier, avait un profil régulier et des tempes puissantes, largement ciselées, à ce qu'il sem- blait, dans du marbre rouge, tant la couperose, pzoduite par l'incendiaire usage du piment et
UNE VARIÉTÉ DANS L'AMOUR.
des alcools, avait envahi et violemment saisi ce visage. C'était sir Reginald Annesley. La femme assise à côté de lui était la sienne, cette Malagaise dont le comte de Mareuil venait, à l'instant même, de me parler, avec l'enthou- siasme des hommes blasés, — le plus grand des enthousiasmes, quand on se ravise d'en avoir !
o Nous avions fait quelques pas en avant et nous nous trouvions assez près de la calèche. Il y avait alors beaucoup de monde sur le bou- levard. D'élégantes voitures, revenant de la pro- menade du soir, stationnaient depuis le café de Paris jusqu'à la rue Le Pelletier; incessam- ment des femmes en descendaient pour venir, selon l'usage des nuits d'été, prendre des glaces à Tortoni. On les voyait passer, en étin- celant, dans ce flot noir d'hommes qui aimait à se grossir et à s'arrêter sur les marches de ce café, hanté par toute l'Europe, on ne sait trop pourquoi. La nuit était superbe, — une belle nuit de juillet, — inondée de tous les genres de clarté, depuis la flamme implacable des becs de gaz jusqu'aux molles lueurs de la lune. On y voyait autant qu'en plein jour.
tt — Pourquoi ne pourrais-je pas la juger?... dis-je en lorgnant la Malagaise, que le comte de Mareuil salua.
o — Vous saurez pourquoi demain, — fit Mareuil assez mystérieusement.
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a Je ne relevai pas le mot. Je regardais avec beaucoup d'attention. Ce que je voyais ne m'émerveillait pas. Figurez-vous, marquise, une petite femme, jaune comme une cigarette, l'air malsain, n'ayant de vie que dans les yeux, et dont tout le mérite aperçu par moi était dans un bras rond et fin tout ensemble, qu'elle venait d'ôter de sa mitaine et qu'elle avait étendu avec plus de langueur que de coquet- terie sur le rebord de la calèche. Elle était vêtue de noir et si enveloppée dans une man- tille qu'elle avait ramenée par-dessus sa tête, que je ne pus me faire une idée de sa tour- nure. L'un des domestiques abattit le marche- pied et je crus qu'elle allait se lever et des- cendre, mais, nonchalance ou fatigue, elle fit signe à son mari qu'elle voulait rester et le domestique alla chercher des sorbets.
« Marquise , j'étais dans les premiers moments d'une jeunesse pleine de force. J'ai- mais les arts. Je lisais les poètes. J'étais fana- tique de la beauté des femmes. Tous les choix que j'avais faits dans ma vie respiraient la fierté d'un homme qui ne s'enivre que de choses relevées, que des nectars les plus purs et les plus divins. Cette femme que me mon- trait de Mareuil me parut indigne d'arrêter seulement le regard, et je le traitai d'extra- vagant.
UNE VARIETE DANS LAMOUR. I33
« — C'est possible, — répondit-il avec plus de tristesse que je n'en attendais d'un honnme comme lui, — mais vous pourriez bien extra- vaguer comme moi demain.
« Je me mis à rire assez haut, et, je dois le dire, à la distance où nous étions d'elle, assez impertinemment pour madame Annesley, qui avalait son sorbet avec l'impassibilité d'un vieux Turc, sourd et aveugle,
« — Mon cher, — dis-je à de Mareuil, — vous n'êtes pas assez âgé ou assez Anglais pour vous permettre de tels caprices. C'est vraiment un goût dépravé que vous avez là.
o — Prenez garde, — me répondit-il, — vous avez la voix très sonore, surtout dans l'air de cette belle nuit. Elle peut vous entendre, et Dieu me damne! je crois qu'elle vous a entendu.
« Le fait est que la Malagaise avait tourné les yeux sur moi, — des yeux fixes, aux cils im- mobiles, dardant le mépris, le courroux froid, l'offense. Entre hommes, un tel regard valait un coup d'épée; entre homme et femme, il valait un regard pareil. Je le lui jetai. Mais en vain. L'œil fauve de la Malagaise resta, sous le mien, ferme et altier. Elle avait fini son sorbet. Sir Re- ginald donna un ordre au domestique. La voi- ture partit, prit la rue de Grammont au grand trot, et disparut.
« — Oui, elle vous paraît laide, — dit le
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comte de Mareuil en s'appuyant sur mon bras et en m'entraînant. — J'étais comme vous; je l'ai trouvée laide; mais vous verrez quels sont les incroyables prestiges de cette laideur!
a — Elle est donc bien spirituelle? — repris-je, cherchant à m'expliquer la pro- fondeur d'impression que me découvrait tout à coup un homme aussi dandy que de Mareuil.
« — Non, — dit-il, — ce n'est pas de l'es- prit qu'elle a, du moins comme on l'entend en France. Je connais des femmes qui ont plus de reparties qu'elle, plus de montant, plus de feu de conversation; mais ce qu'elle a et ce que je n'ai vu qu'à elle, c'est une fascination de l'être entier qui n'est précisément ni dans l'esprit, ni dans le corps; qui est partout et qui n'est nulle part.
« — O sîrange ! very st range ! — dis-je alors, parodiant Hamlet, emporté par une impi- toyable raillerie. — Mon cher de Mareuil, votre poème est touchant sans doute, mais l'amour est un rapsode aveugle. On ne chante pas comme vous quand on y voit clair.
« Nous restâmes longtemps sur le boulevard, lui me parlant toujours de la Malagaise avec une intarissable admiration; moi lui opposant la plaisanterie -omme un homme sûr de son fait ou qui croit l'être. Je me piquais beau- coup de juger les femmes, à la première vue, et
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l'impression que m'avait causée M*"^ Annesley était loin d'être favorable. Il me donna infini- ment de détails sur elle. Pour tout ce qui pré- cédait son mariage, il n'avait rien de très pré- cis. Jusque-là, un nuage d'or — car elle semblait fort riche par les dépenses qu'elle se permet- tait — la couvrait comme Junon sur le mont Ida. Qiiel était le Jupiter de ce nuage?... On ne savait. Les uns disaient le Capitaine générai de la province; les autres, un opulent hidalgo qui mettait un chevaleresque orgueil à se ruiner pour elle. Ce n'était rien de plus, assurait-on, qu'une muger di partido. On sait que la traduc- tion la plus française de ce mot-là se trouve, en beaucoup d'éditions, rue Notre-Dame de Lorette. On racontait aussi, et de Mareuil pre- nait les airs les plus byroniens pour me répéter cette histoire, qu'elle était la fille adultérine d'une duchesse portugaise réfugiée en Espagne et d'un toréador. On nommait même la duchesse. C'était une Cadaval-Aveïro. La duchesse, qui avait des enfants de son mari, l'avait élevée en secret avec l'imprévoyance cruelle du plus égoïste et extravagant amour maternel. Comment n'en eût-elle pas été folle et folle à lier? L'homme dont elle l'avait eue, son amant (et dans la période croissante d'un amour sans frein), avait été tué à dix pas d'elle, éventré par le taureau, et le sang adoré l'avait
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couverte tout entière. Comme ces femmes du Midi, habiles aux dissimulations les plus pro- fondes et pour les maris de qui Machiavel écrivait, la duchesse de Cadaval-Aveïro ne s'évanouit pas; elle resta droite et impassible sous ce fumant manteau de pourpre qui cacha sa honte par la manière dont elle le porta. On la vit attendre la fin du spectacle; mais quand elle fut retournée à son palais et qu'elle eut envoyé chercher sa fille, — la petite Vellini, — qu'elle teignit du sang de son père mal séché encore à ses vêtements et à ses bras, elle s'éva- nouit et l'évanouissement dura deux jours. Après cela, on comprend que veuve de son toréador au fond de son âme, elle dut se ven- ger par toutes les furies de l'amour maternel de la monstrueuse et sublime hypocrisie à laquelle son rang de duchesse et de femme mariée l'avait contrainte aux yeux de tout un cirque espagnol. Elle n'eut plus de bonheur que par cette enfant dont elle devint l'esclave et qu'elle aima de cet amour terrible qui abo- lit la vie et divinise l'être aimé. La petite Vel- linj fut élevée comme si elle avait eu pour dot le revenu de trois provinces. On ne lui apprit rien. Elle grandit comme il plut à Dieu. On ne lui dit pas que souvent la vie est plus forte que la volonté, pluç impérieuse que le désir. Elle fut obéie, servie, caressée, dans une inaction
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encore plus énervante que le luxe royal qui l'en- tourait, « Vous l'entendrez vous dire avec une originalité charmante, — ajoutaitde Mareuil, — qu'à quinze ans elle ne savait ni lire, ni écrire, et qu'elle passait une partie de ses journées, couchée par terre aux pieds de sa mère, à tra- cer sur le marbre des appartements les plus gracieuses figures avec son doigt humecte à ses lèvres. » Paresse, liberté, accomplissement des plus soudaines fantaisies, tout devait la rendre indomptable. Heureuse et dangereuse enfance, finie tout à coup par une catastrophe, la mort de la duchesse de Cadaval-Aveïro, étouffée dans une de ces palpitations qu'elle avait gardées depuis la perte horrible de son amant. Vellini resta sans ressources, exposée à la haine d'une famille puissante, n'ayant que des bijoux et quelques valeurs mobilières, car sa mère, aveugle de tendresse, n'avait pris pour elle aucune disposition d'avenir. C'était là tomber de bien haut sur le pavé de Malaga. Aussi ne voulut-elle pas y rester. Elle en dispa- rut. Ceux qui l'y avaient connue la retrou- vèrent plus tard à Séville, menant une vie de dissipation et d'éclat que le monde expliquait comme tout ce qu'il ne comprend pas. Sir Reginald Annesley, ennuyé comme un nabab, l'y avait vue et s'en était épris avec une pas- sion que les jouissances de l'Orient n'avaient
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point éteinte, et il l'avait épousée avec le mépris d'un grand seigneur pour l'opinion bégueule de son pays. II y avait deux ans qu'ils étaient mariés, quand de Mareuil les avait connus. Comme il s'en était vanté à moi, il était devenu un tel partner du mari qu'ils avaient voyagé ensemble et qu'il leur avait proposé, pour tout le temps qu'ils seraient à Paris, d'habiter l'aile droite de son hôtel des Champs-Elysées, et ils avaient accepté.
« Voilà toute l'histoire qu'il me fit.
— aCelff nemanquepasdecouleur,cequevous me racontez là, — lui dis-je, — mon cher de Mareuil.
« Mais l'ironie ne pénétrait plus chez cet homme que j'avais connu si railleur et une des plus froides vipères du siècle. Non ! Il était amou- reux. Il était devenu brave contre la plaisan- terie, indifférent à tout ce qui n'était pas son amour.
« — Et croyez-vous être aimé ? — lui dis-je, avec l'intérêt d'un homme qui soupe chez un autre le lendemain.
« — Ah ! — dit-il avec un joli mouvement de naturel, — je n'en sais rien encore. Vous qui êtes de sang-froid et bon observateur, tâchez de le savoir. Étudiez-la. Quant à moi, je suis complètement dérouté.
« — Mon cher, — repris-je, — si elle a un
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peu de l'aimable tempérament de madame sa mère, ce n'est pas très aisé à savoir.
a Telle fut, marquise, ma conversation avec de Mareuil, Telle aussi, et sans y rien changer, l'impression produite en moi, au premier coup d'œil, par cette femme qui devait avoir sur ma vie une influence si profonde. En face d'elle et en parlant d'elle, j'étais resté aussi dédaigneux que s'il s'était agi d'un être complètement inférieur. Quand j'eus quitté le comte de Mareuil, je ne pensai plus ni à lui, ni à elle... si ce n'est le lendemain, à l'heure où il fallut aller à ce souper auquel elle était invitée et où je devais la juger mieux.
« J'y arrivai assez tard. Il s'y trouvait une vingtaine de personnes rassemblées, qui se connaissaient presque toutes. A l'exception de quelques journalistes, champignons exquis, quand ils ne sont pas empoisonnés, levés du soir au matin sur le fumier de ce siècfe, et de plusieurs actrices qui étaient là du droit anti- dynastique de l'esprit et de la beauté, il est bien probable, chère marquise, que vous avez soupe avec les pères de tous les convives de l'hôtel de Mareuil. C'était l'élite des plus bril- lants mauvais sujets de Paris. Quand on m'an- nonça, Mareuil vint au-devant de moi, me prit par la main et me présenta à M""* Annesley, assise auprès de la cheminée avec une inex-
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primable indolence. Elle me lança le même regard, du milieu de ses cils d'airain, qu'une première fois jie n'avais pu lui faire baisser. Du reste, elle ne dit pas un mot, ne fit pas un geste. Elle écouta avec la plus humiliante indif- férence pour mon amour-propre la phrase très aimable qu'improvisa le comte de Mareuil en lui apprenant qui j'étais.
a Pardon, marquise, si j'entre dans tous ces détails. Mais je crois qu'ils sont nécessaires pour faire comprendre ce qui va suivre.
— Vous avez raison, — dit la marquise, — n'omettez rien. Tout ce qui caractérise la femme aimée caractérise aussi le genre d'amour qu'on eut pour elle.
— J'eus beau la regarder avec toute l'impar- tialité qui était en moi, — reprit Marigny, — pour m'expliquer un peu davantage l'asservis- sement de mon pauvre ami de Mareuil, je restai dans mon opinion de la veille. C'était un visage irrégulier. Elle était vêtue d'une robe de coupe étrangère, de satin sombre à reflets verts, qui découvrait des épaules très fines d'attache, il est vrai, mais sans grasse plénitude et sans mollesse. On eût dit les épaules bronzées d'une enfant qui n'est pas for- mée encore. Ses cheveux, tordus sur sa tête, étaient retenus par des velours verts. Deux cmeraudes brillaient à ses oreilles, et des brace-
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lets — faits de cette pierre mystérieuse — s'en- roulaient comme des aspics autour de ses bras olivâtres. Elle tenait à la main l'éventafil de son pays, de satin noir et sans paillettes, ne mon- trant au-dessus que deux yeux noirs, à la pau- pière lourde et aux rayons engourdis. Comme la conversation n'était pas très animée et qu'elle n'y prenait aucune part, j'eus le temps de l'examiner et de la détailler comme un tableau ou une statue. Le souper, qu'on annonça, inter- rompit mon examen. De Mareuil se précipita pour donner le bras à sa Malagaise, et je m'ar- rangeai de manière à marcher derrière lui pour juger d'une tournure que j'avais à peine entrevue. M""* Annesley était petite, les hanches plus élégantes que fortes, mais la chute auda- cieuse des reins accusait l'origine Mauresque. Le mouvement qu'elle fit pour passer dans la salle à manger au bras de Mareuil, révolu- tionna mes idées, bouleversa n^es résolutions. C'était ce meneo des femmes d'Espagne dont j'avais tant entendu parler aux hommes qui avaient vécu dans ce pays. Une autre femme sortit de cette femme. Deux éclairs, je crois, partirent de cette épine dorsale qui vibrait en marchant comme celle d'une nerveuse et souple panthère, et je compris, par un frisson singulier, la puissance électrique de l'être qui marchait ainsi devant moi.
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« Deux heures après, marquise, je la com- prenais bien davantage, ou plutôt, moi, je ne me comprenais plus ! Ah ! c'était vraiment par lé mouvement que cette femme était reine et reine absolue, Reina netta, comme on dit dans la langue de son pays! A ce souper étin- celant et brûlant, donné pour elle, il fallut la voir et l'entendre!!! D'autres sensations, d'autres sentiments, le bonheur, la possession, et les mille désenchantements qui suivent l'en- chantement épuisé, n'ont pu éteindre ce sou- venir. D'où cette vie subite lui venait-elle? Etait-ce de la coupe où elle trempait sa lèvre avec une sensualité pleine de flamme? Était-ce de l'esprit que répandaient alors, par torrents, ces spirituels et effrénés viveurs, excités par la présence de cette Sabran Espagnole ? Qui le savait? Qui pouvait le dire? Même moi, qui ai pressé depuis toute cette vie sur mon cœur, je l'ai ignoré, 'je n'ai jamais su d'où venait cette transfiguration impétueuse, cette ouver- ture d'ailes, poussées en un clin d'œil, qui la ravissaient, nous emportant tous. Les prestiges de la laideur que M. de Mareuil m'avait pro- mis, apparurent en M™* Annesley. Son regard épais qui ne tombait plus pesamment sur moi, mais qui m'échappait en brillant, fascinait d'impatience par la mobilité de ses feux. Le sang de son père, le toréador, bouillonnait
dans ses joues d'ambre devenues écarlates. On eût juré qu'il allait faire éclater les veines et couler dans ce souper, sous la force mênne de la vie, comme autrefois il avait coulé dans le cirque, sous la tête armée du taureau. Elle se renversait, tout en causant, sur le dossier de son fauteuil avec des torsions enivrantes, et il n'y avait pas jusqu'à sa voix de contralto — d'un sexe un peu indécis, tant elle était mâle ! — qui ne donnât aux imaginations des curiosités plus embrasées que des désirs et ne réveillât dans les âmes l'instinct des voluptés coupables — le rêve endormi des plaisirs fabuleux !
« Ce qu'on éprouvait, ce que j'éprouvais était nouveau, inconnu, inattendu comme elle. Eh bien ! elle n'avait pas même l'air de s'en apercevoir. Plus d'une fois, pendant le souper, je lui adressai la parole, mais elle s'arrangea toujours de manière à ne pas me répondre directement, et cela sans aucune affectation. Était-ce taquinerie coquette ? ressentiment ? antipathie? Quoi que ce pût être, cela me jetait dans une irritation secrète qui produisait les transes de l'amour mêlées aux frémisse- ments de la colère. Avec des riens, elle me soulevait. Je devenais insensé à côté d'elle. Tiré à deux sentiments contraires, ivre de rage contre cette femme qui parlait à tous, excepté à moi-, qui s'occupait de tous, excepté de moi;
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sachant qu'après tout ce n'était pas là beau- coup plus qu'une courtisane, entraîné par une violence de Sensation que je ne connaissais pas et par une conversation qui stimulait et justi- fiait bien des audaces, j'osai prendre son verre pour le mien.
« — Vous vous trompez, monsieur! — dit- elle, en me jetant un regard fixe et cruel-, et elle m'arracha le verre avec une action si fou- gueuse qu'elle le brisa en le saisissant.
« Ses lèvres entr'ouvertes exprimaient une horreur inexplicable, mais très piquante pour un homme qui, comme moi, marquise, ne jnanquait pas alors d'une certaine dose de vanité.
« — Ah ! madame, vous vous êtes blessée ? — lui dis-je.
« — Oui, — répondit-elle, tortillant sa ser- viette autour de sa main, — mais j'aime mieux cela ! — Et elle se prit à sourire avec une ironie méprisante.
0 Ma foi ! je n'y tins pas !
o — Et moi aussi, — lui dis-je, — j'aime mieux cela !
« Je mentais. J'avais soif de la trace de ses lèvres que j'eusse retrouvée aux bords du verre dans lequel elle avait bu. Elle m'allumait des sens jusque dans le cœur ! Mais son insolente préférence fit jaillir de mon âme une intensité
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de haine égale à l'intensité de mon amour, et j'éprouvais une douloureuse et violente jouis- sance à lui rendre coup pour coup de mépris.
« Cette petite scène, toute entre nous, s'était perdue pour les autres dans les mille distrac- tions bruyantes d'un souper comme celui que nous faisions. De Mareuil, qui était attentif aux moindres mouvements de son idole, vit seul ce qui s'était passé entre elle et moi, et il en souriait de l'autre bout de la table. Ses observations lui étaient doublement agréables. D'une part, il reconnaissait depuis une heure que j'étais l'esclave idolâtre de cette femme dont il m'avait prophétisé l'empire; et d'une autre, que je ne serais jamais pour lui un rival bien dangereux.
« QLiand on se leva pour passer dans le salon, il se pencha à mon oreille et me dit : « Eh bien ? » d'un ton de victoire.
« — Eh bien, — lui répondis-je, — je pense comme vous, je sens comme vous; et peut-être j'aime déjà comme vous. Il ne fallait pas m'inviter à ce souper, mon cher comte, si vous tenez à la possession exclusive de cette femme, car je suis bien résolu à vous la disputer opi- niâtrement.
« — Ah ! ah ! — dit-il avec la voix d'un homme qui chante dans la nuit pour se faire brave; — je le veux bien; je n'ai pas peur.
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mais je vous préviens a l'avance que vous ne jouerez pas sur du velours. Elle vous a en exécration. Je crois toujours qu'elle vous a entendu, au boulevard, me dire votre opinion sur elle, car il serait singulier que sans une cause quelconque de ressenti- ment, elle eût contre vous l'instinct répulsif dont elle est armée. Ce matin encore, je lui ai parlé de vous. Je lui ai demandé si elle avait remarqué hier la personne avec qui j'étais. Je lui ai dit quel rang vous teniez dans la fashion parisienne. J'ai fait de vous un magnifique portrait moral... ou immoral, comme vous voudrez. J'ai été votre Van Dyck et celui de vos maîtresses, dont j'ai eu grand soin de ciseler les noms dans tous mes récits. Mais rien n'a pu l'amener à modifier le gracieux refrain qu'elle a mis à toutes mes chroniques ; « C'est possible, — me disait-elle, — mais que vou- lez-vous? il me déplaît. »
a Ce matin, — ajouta le comte de Ma- reuil, — elle m'a annoncé qu'elle ne souperait pas avec nous. A ce propos, il y a eu une scène affreuse entre elle et sir Reginald, qui, d'ordinaire, est fort soumis à ses bizarreries, mais qui, hospitalier comme un Anglais, n'en- tendait pas qu'on manquât chez moi, son hôte, aux lois de l'hospitalité. Elle a même brisé de colère un beau vase antique, rapporté de Pœs-
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tum, auquel sir Annesley tenait beaucoup, et elle eût probablement résisté à la volonté ma- ritale, en digne fille de ces Espagnols qui mirent cinq siècles à chasser les Maures de l'Espagne, quand je me suis avisé de lui dire tout bas :
« — Si vous ne voulez pas souper avec M. de Marigny, senora, c'est donc que vous le crai- gnez beaucoup, et la Crainte, c'est souvent la sœur aînée de l'Amour.
« Mon cher, elle en a pâli, de la supposition de vous aimer, et elle m'a dit, avec un rire forcé : « Si c'est comme cela, j'accepte. » Re- merciez-moi donc, Marigny, du biais que j'ai pris pour la faire souper avec nous. »
a En vérité, marquise, il faut que l'amour offusque les vues les plus perçantes. Le comte Alfred de Mareuil était certainement trop spi- rituel et trop au courant des choses de la vanité et du cœur, pour ignorer que ce qu'il me confiait allait redoubler mon désir de plaire à la Malagaise et de la lui enlever. Il crut cependant que je reculerais devant le mur d'airain qu'il élevait entre elle et moi. II oublia que j'étais, comme lui, l'enfant d'une société vieillie, fort épris des plus impatientantes résis- tances, et très friand de tout ce qui semblait impossible.
« Aussi, à peine de Mareuil eut-il fini de parler, que j'allai me placera côté de M"** Annes-
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ley et que je ne m'occupai plus que d'elle. Une table de jeu fut placée auprès de la table de marbre où le punch flambait dans un vaste bol d'or sculpté. Sir Reginald Annesley et le comte de Mareuil risquèrent des sommes con- sidérables, mais pour la première fois de ma vie, les chances du jeu ne me tentèrent pas. A mes yeux, la fortune n'était plus qu'une femme, une femme qui me haïssait ! L'orgueil était aussi intéressé que le désir à sa défaite. Cela doit rendre u[i homme éloquent. Je crois l'avoir été, cette nuit-là. Je parlai à M"** Annes- ley un langage qui sortit sans effort de mon àme combattue, et qui aurait donné à toutes les femmes le double frisson de la fièvre du cœur. Ce fut comme un mélange d'adoration idolâtre et de détestation inouïe, de flatterie caressante et d'impertinence hautaine, d'assu- rance et de doute, de glace et de feu ; une espèce de bain russe intellectuel et dans lequel je plongeai, pour les assouplir, les nerfs de cette femme, qui ne faiblirent pas une seule fois. Par un changement soudain, comme il s'en produisait très souvent en sa personne, elle était retombée dans ses paresseuses attitudes; aussi morte qu'elle avait été vivante pendant le souper. Elle m'écouta d'un front impénétrable. Elle avait allumé un cigare et elle le fumait tout en m'écoutant, avec la silencieuse gravité
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de son pays. Du fond de la fumée, qui rendait son front plus obscur encore, elle entendit pen- dant deux heures de ces choses contradictoires et folles qui attestent le plus grand des amours, l'amour tout à la fois dominateur et esclave.
o — Mais, — me dit-elle, en m'interrompant et en soufflant légèrement sur une charmante spi- rale bleue sortie de ses lèvres, — vous n'êtes pas asse-( âgé ni assej Anglais pour vous permettre de tels caprices. C'est vraiment un goût déprave' que vous ave-[ là.
« — Ah ! — repartis-je comme un homme frappé d'une lueur subite, — les Espagnoles ont donc de la vanité comme les Françaises ?
« — Non ! — répondit-elle, — mais elles ont le sentiment de l'injure, et elles savent haïr comme elles savent aimer.
« — Senora, — lui dis-je avec une assurance qui eût imposé à une autre femme, — le res- sentiment n'est pas de la haine, et vous avez l'àme assez grande pour pardonner un juge- ment absurde, basé sur une illusion incompré- hensible et d'ailleurs expié suffisamment ce soir.
« Elle me fixa avec ses yeux fascinateurs, qui m'entrèrent dans le cœur comme deux épées torses.
a — Je n'ai rien à vous pardonner, — fit- elle, — les sympathies sont involontaires et les antipathies aussi.
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« Et, comme ne voulant en dire ni en en- tendre davantage, elle se leva d'un mouvement rapide et alla se placer près de son mari, qui buvait et jouait. Absorbé dans la double sen- sation que révélait l'àpre couleur de son visage, sir Reginald Annesley ne sentit ni le bras nud et velouté qui lui effleura la joue en se posant sur sa large épaule, ni la vapeur deux fois brûlante du cigare en feu qui passa dans ses cheveux avec l'haleine de cette femme, restée debout près de lui. Sir Reginald perdait immen- sément. Mais quand le comte de Mareuil, son adversaire, eut aperçu la Malagaise dans cette pose familière, qui peut-être le rendait jaloux, les distractions le prirent et la fortune com- mença de l'abandonner. L'Anglais retrouva son bonheur ordinaire. II semblait que sa femme le lui rapportait. On eût dit le Génie du Jeu en personne, revenant protéger un de ses favo- ris. Au fait, il y avait en elle les redoutables séductions qu'on peut supposer à un démon. Elle en avait le buste svelte et sans sexe, le visage ténébreux et ardent, et cette laideur impressive, audacieuse et sombre, — la seute chose digne de remplacer la beauté perdue sur la face d'un Archange tombé.
« Du divan où il m'avait laissé, je le con- templais, ce démon, et je sentais sa force invincible se saisir de moi de plus en plus.
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J'essayais de reconnaître en lui l'être éblouis- sant de mouvement et d'entrain qui avait éclaté au souper, mais il avait comme éteint le cercle (]ui avait flamboyé autour de sa tète tout le soir, et je le comparais à cet autre être froid, indifférent et muet qui lui avait succédé. Elle avait repris sa pose rigide d'avant souper, auprès de la cheminée. Elle n'inclinait pas le front sous sa rêverie fixe et vide de pensée... et elle me rappelait ces lions chimériques accroupis dans les cours de marbre de l'Alham- bra, qui portent, sur leurs têtes de tigre, la vasque froide d'une fontaine sans eau. Eh bien ! le croirez-vous, marquise? de ces deux femmes, c'était la dernière que maintenant je préférais. Oui, c'était l'être sans rayons, la petite femme jaune et maigre de la calèche, que j'avais, la veille, au boulevard, presque écrasée de mon dédain ! Il est des amours qui corrompent tout dans les âmes. Le mien commençait de jeter en moi de ces aveuglements qui endurcissent à la lumière... qui nous la font nier et insulter. Je comprenais alors cet homme qui préférait à tout, dans la maîtresse de sa vie, la raie élargie des cheveux tombés, ce pauvre sillon qu'il eût voulu ensemencer de ses baisers et de ses larmes! J'arrivais, comme cet homme, et en combien de temps ? à ne plus aimer que ce qu'il y avait de moins beau dans l'être aimé.
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J'aurais aimé ce qu'il y aurait eu de malade! J'allais savourer le défaut avec délices; j'allais le regarder comme une perfection, et laisser 1^ la tète d'or pour les pieds d'argile. Ce n'était pas là un amour comme celui qu'inspire votre Hermangarde. Au lieu d'élever l'àme, il la courbait révoltée... C'était un amour mauvais et orageux. »
11 s'arrêta. Qijoique la marquise eût la science d'une femme qui a mordu dans les plus puis- santes sensations de la vie, et qui se lèche encore les lèvres de tout ce qu'elle y a trouvé, elle aimait tellement Hermangarde qu'elle fut heureuse d'entendre Marigny flétrir sa passion pour la Malagaise, et se prendre lui-même aux poésies morales que l'amour lui flùtait au coeur.
Elle ne l'interrompit point et il continua : « Le comte de Mareuil perdait toujours. L'idée me vint de le venger. J'obtins qu'il me céderait sa place. Il me plaisait de battre au jeu, dans la personne de son mari, cette femme qui semblait, en les regardant, fasciner les pièces d'or comme elle m'avait fasciné. Jouer contre son mari, c'était jouer contre elle. Sir Reginald, superstitieux comme la plupart des joueurs, comparait sa Malagaise à José- phine, qui fut, dit-on, la cause mystérieuse de la fortune de Bonaparte. Toujours est-il que ce
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soir-là. en se tenant auprès de lui, elle lui avait ranriené le sort infidèle. De tous les mou- vements désordonnés qu'elle soulevait en moi, le plus fongueux, le plus irrésistible était de répondre, n'importe comment, à cet air de défi qui respirait en toute sa personne et qui mêlait dans mon cœur — exécrable mélange ! — le sang de l'orgueil blessé aux flammes avivées des plus inextinguibles désirs.
a Je jouai donc, — mais ce fut à croire que sir Reginald Annesley avait raison dans ses stu- ides superstitions. Je m'efforçai ; je combinai es coups comme si ma vie avait été au bout de mes combinaisons; je redoublai d'attention, de sang-froid, de patience; je perdis autant qu'Alfred de Mareuil. Je n'étais pas riche comme lui. 11 s'en fallait ! Les pertes que je faisais m'atteignaient bien davantage; mais ce n'était pas l'effet de la perte, ce n'aurait point été le sentiment de la ruine qui m'aurait donné les épouvantables colères que je dévorais. Non ! c'était uniquement le sentiment de mon im- puissance contre cette infernale Malagaise, contre ce démon, immobile et nonchalant, qui, e cigare allumé, semblait sucer du feu avec des lèvres incombustibles, et se rire de mon faible génie se débattant devant le sien ! Une effrayante influence continuait de me pour- suivre et de m'asservir. Je jouai et je perdis à
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peu près tout ce que je possédais, en quelques heures. Le lendemain j'étais réduit à vivre d'emprunts,
a Mais que m'importait ! la vraie détresse pour moi, le vrai malheur, c'était d'aimer comme je le faisais et de ne pouvoir rien — absolument rien ! — sur l'être qui prenait ma vie, sans même en vouloir, comme en respirant il prenait l'air qui lui tombait dans son indiffé- rente poitrine ! Après cette funeste nuit à l'hôtel de Mareuil, j'étais rentré chez moi dans un état inexprimable d'âme et de corps. Je m'y renfermai pendant deux jours à m'indi- gner de ce que j'éprouvais, mais il est des ivresses qu'on ne cuve pas... et je me roulai un peu davantage dans le filet qui m'avait lié. Qiiand j'eus bien sondé ma blessure, quand je fus bien certain que mon mal était incurable, je me créai des plans et des résolutions. Je résolus d'agir dans le sens de cette passion que je reconnaissais pour indomptable. Je me dis que je forcerais bien d'aimer cette femme, qui m'avait d'abord montré une haine si bi- zarre. J'étudierais les replis de ce caractère. Je verrais par quels côtés on pouvait pénétrer dans ce cœur. Je me le disais... et cependant j'étais travaillé d'une âpre inquiétude, car il semblait y avoir dans cette Espagnole, en cette altière sourde-muette de cœur et d'esprit, des
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iFermetures d'intelligence et de sensibilité si complètes, qu'elle devait peut-être rester inac- cessible autant à la séduction qu'à l'amour. Ah ! marquise, quelle atroce souffrance quand on sent retomber sur son àme toutes les facul- tés qui servent à nous faire aimer et que voilà désormais inutiles et même insultées, parce que la femme qui est notre malheur et notre destin échappe bêtement à leur prestige; parce qu'à ses yeux aimés, quoique stupides, les choses de la pensée, les grâces souveraines de la parole, tout ce qui nous fait les rois des âmes, ne sont pas plus que les chefs-d'œuvre des arts dans les mains barbares d'un Esquimau ou d'un Lapon !,.. Je retournai à l'hôtel de Mareuil et je me présentai chez sir Reginald Annesley. Je ne fus point reçu. Sir Reginald vint le lendemain jeter une carte chez moi, mais ni ce jour-là, ni les suivants, je ne pus parvenir jusqu'à ma- dame Annesley. Le comte de Mareuil m'aver- tit que c'était un parti pris par elle; qu'elle ne me recevrait jamais, que son antipathie pour moi n'avait qu'augmenté à ce souper où elle avait si bien changé mes impressions.
o Elle aura probablement parlé de l'amour que vous lui avez si soudainement montré. Elle aura fait ce qu'elles savent si bien faire, quand elles le font, — ajouta de Mareuil, en-
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chanté, le digne ami, de m'exaspérer ; — elle aura excité la jalousie de son mari, tout en se montrant vertueuse, et elle aura probable- ment décidé le très correct sir Reginald Annesley, le plus gentleman des baronnets, à n'agir plus avec vous comme un homme du monde, mais comme un mari renseigné.
« Un tel langage m'était intolérable, mais je ne pouvais faire un tort à Alfred de Mareuil de me le tenir. Il était amoureux comme moi de madame Annesley. Pour cette raison, j'aurais eu mauvaise grâce aussi de lui demander à favoriser des entrevues devenues à peu près impossibles. Excepté au Bois et à l'Opéra, je ne pouvais guères espérer rencontrer la Malagaise quelque part. On était au milieu de l'été. Il n'y avait plus personne à Paris. Et d'ailleurs, cet Anglais de tripot plus que de salon et cette femme épousée par amour, mais enfin d'un passé susf)ect, seraient-ils allés dans le monde si le monde avait été là ?... Le Bois et l'Opéra étaient deux bien faibles ressources. Jamais la voiture de madame Annesley ne s'arrêtait pour moi quand je la saluais. Et puisque sa maison m'était fermée, sa loge à l'Opéra m'était naturellement interdite... Comme elle n'y posait pas à la manière des femmes de France, je ne voyais guères, — quand elle y était, — de l'orchestre où je la lorgnais, que
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ses deux yeux de tigre, faux et froids (ils me semblaient tout cela), par-dessus son grand éventail de satin noir déplié, et au Bois, j'attra- pais encore moins de sa personne, car elle s'entourait de la tête aux pieds de sa mantille-, à la façon des Péruviennes, et elle ne me lais- sait apercevoir qu'un seul de ses terribles yeux d'un charme fatal... Depuis le souper d'Alfred de Mareuil, j'avais mille fois essayé de la joindre et de lui parler, mais sa volonté et le sort avaient toujours fait avorter mes desseins et rendu la chose impossible. Un soir, entre autres, je la visa Saint-Philippe du Roule, car, soit habitude d'enfance ou dévotion réelle (qui peut discerner rien de bien clair dans cette âme ardente et profonde?), elle hantait les églises, en vraie Espagnole qu'elle était, comme ' peut-être sous l'influence de son père, le Mau- resque toréador, elle aurait hanté les mosquées. Je revenais justement des Champs-Elysées, où j'avais passé vingt fois sous ses fenêtres pour l'apercevoir. En passant, mes yeux tombèrent sur une voiture que j'eusse reconnue entre mille et qui stationnait devant les marches de l'église. C'était cette voiture aux chevaux ale- zan et à la conque doublée d'orange, où son corps avai't marqué sa place. Un énorme bou- quet de genêts et de jasmins jonchait, avec la mantille de dentelle noire, les coussins affais-
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ses sur lesquels elle étalait d'ordinaire, avec des mouvements si félins, ses mollesses éner- vantes et provocatrices. — «Ah! — me dis-je en voyant cette voiture vide qui me jeta au coeur le désir que m'eût donné son lit défait, — elle sera entrée dans l'église; » et je jetai la bride de mon cheval à un enfant qui se trouvait là. Je montai alors ces marches qu'elle avait montées, curieux de voir le Dieu méchant de ma vie demander quelque chose aux pieds du sien. Il était près de huit heures du soir. J'ai tant souffert à cette époque, marquise, que les moindres détails de mes journées sont marqués dans ma mémoire d'un inextinguible trait de feu. On chantait le Salut. Je cherchai l'Espagnole... Qii'allais-je lui dire ? et qu'allais- je faire? Je n'en savais rien. Je ne réfléchis- sais pas, j'allais vers elle. J'obéissais à je ne sais quoi d'aveugle, d'ignorant, de spontané, de fougueux qui me poussait d'une force irré- sistible. Je la découvris dans une chapelle, les coudes nuds sur le prie-Dieu de la chaise où elle était agenouillée, et son menton dans la paume de ses mains couvertes de longs gants de filet, montant à mi-bras. Priait-elle ? Avec quelle ardeur je le cherchai dans ses regards et sur ses lèvres ! Si elle priait, elle n'avait donc pas l'âme inerte, répulsive, inaccessible ! Un jour elle pourrait m'aimer!... Mais elle ne
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priait pas. Sa lèvre rouge et presque féroce était immobile. Son œil, qu'aucune sensation n'animait, noir et épais comme du bitume, était fixé, dans une espèce de stupeur qui était, à elle, sa rêverie, sur les cierges qui brûlaient et se fondaient vite à la chaleur de leur propre flamme et à celle d'un soleil d'été qui avait longtemps frappé la fenêtre incen- diée de cette chapelle, placée au couchant. Les derniers feux du soir, passant à travers les vitraux coloriés, en allumaient encore le ver- millon et l'azur et semblaient embraser l'air autour de sa robe noire, comme si elle eût été le centre de quelque invisible foyer. Ah ! je la regardai longtemps ! Je me plaçai à quelques pas d'elle. Il n'y avait entre nous que la grille de la chapelle contre laquelle j'appuyais mon front en la regardant. Marquise, ce que j'éprou- vai est inexprimable pendant ce touchant office du soir, sous les sons de l'orgue, que depuis je n'ai jamais pu entendre sans trouble, aux dernières clartés d'un beau jour et a trois pas de cette femme que je n'avais pas revue de si près et si longtemps depuis le souper du comte de Mareuil... J'avais entendu dire qu'il est des fluides qu'avec une volonté passionnée on peut lancer par les yeux et dont on peut pénétrer l'être le plus rebelle... J'essayai de la couvn'f de ces magnétiques et fulminants
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re,q;ards. Il me semblait que toute mon âme s'en allait de moi par les yeux pour imbiber de toute ma vie ce corps adoré et maudit. Eh bien, la science mentait, marquise; la passion mentait; tout mentait. Elle ne se re- tourna pas vers moi une seule fois. J'ai laissé la trace de mes ongles sur cette grille qui me séparait d'elle... Un jour, avec elle, je suis retourné à Saint-Philippe et je lui ai montré ces vestiges de fureurs soulevées en moi et laissées par moi dans du fer. Au sein des désordres de ma jeunesse je n'avais jamais été impie, et pourtant, ce soir-là, à cette religieuse cérémonie qui aurait dû me péné- trer d'un saint respect, je ne vis que cette femme, devant laquelle je me serais prosterné sur un signe, comme les fidèles se proster- naient devant l'autel. Mais ce signe, elle ne le fit pas. Quand le Salut fut terminé, elle passa près de moi sans un regard à me donner, bais- sant le front avec un air tout à la fois dédai- gneux et farouche... Je la suivis dans la foule, me sentant défaillir à l'idée que peut-être, en sortant, je pourrais, dans les flots compacts de cette foule, la prendre et la serrer sur mon cœur. Dieu ne permit pas ce sacrilège. Elle semblait lire dans mes desseins pour les trom- per. Elle alla au bénitier, y plongea la main et sortit rapide. Elle s'était déjà élancée en voi-
UNE VARIETE DANS LAMOUR.
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ture, quand à mon tour je sortis de l'église... Je n'avais même pu effleurer sa robe; et lorsque je m'avançai vers la calèche où elle s'était recouchée, elle partait, la figure à moi- tié cachée par le bouquet de genêts et de jas- mins d'Espagne dans les parfums duquel — comme dans cet Office du soir auquel elle venait d'assister — elle cherchait peut-être des sensations et des souvenirs de son pays... Vous avouerez, marquise, que si elle avait l'intention d'aiguillonner l'amour par la con- tradiction et par le mystère, elle s'y prenait avec la science de la plus admirable coquette. Mais ce n'était pas une coquette ! c'était une femme vraie; vous allez voir.
« Ai-je besoin de vous dire qu'amoureux comme j'étais, outré comme j'étais d'être rejeté loin de cette femme incompréhensible qui m'avait excommunié de sa vie, je lui avais écrit, ne pouvant lui parler, tentant encore, au risque de la compromettre vis-à-vis de son mari, cette dernière chance de l'intéresser à la passion que j'avais pour elle? J'avais hasardé une vingtaine de lettres, avec l'espérance insen- sée de ces Italiennes qui mettent à la poste des Jésuites à Rome celles qu'elles écrivent au bon Dieu. Mais Dieu eût plus répondu qu'elle. Et toutes mes lettres m'avaient été renvoyées avec la plus insolente ponctualité.
102 UNE VIEILLE MAITRESSE.
o Cependant un parti si bien pris de m'évi- ter et de repousser tout ce qui pourrait venir de moi, commença à me désespérer. Si elle avait toujours été une vertu farouche, j'aurais cru l'apprivoiser à la fin. Mais c'était une fille du Midi, aux veines noires et pleines, née d'un amour coupable dans le pays de la vie, et qui n'avaitjamais — disait-on — économisé, par prin- cipe, sur ses fantaisies. Ces êtres-là sont invin- cibles quand ils s'avisent de résister. Mon amour-propre ne pouvait se donner de conso- lation d'aucune sorte. Il était bien avéré que si elle me fuyait, c'est que je lui déplaisais aussi réellement qu'elle me l'avait dit. Je n'étais pas aimé. Qiiel coup de foudre à mon orgueil ! Mais aussi quel coup de foudre à toute mon âme ! car je l'aimais, moi !... Ce que je sentais n'était pas un désir mordant qui prend le cœur et puis le laisse, accablé devant l'impossible. C'était un amour qui me brûlait le sang et la pensée; c'était le faisceau de tous les désirs en un seul. Et quant à l'impos- sible, j'aurais bravé, Dieu me damne ! jusqu'à la volonté de Dieu. Ma chère marquise, si je vous racontais mes sentiments plus que les événements de cette histoire, je ne pourrais vous dire fidèlement ceux de cette époque de ma vie, tant ils furent affreux ! Il me semblait que j'avais un cancer au cœur... Ah ! n'être
UNE VARIÉTÉ DANS L'AMOUR. i6}
pas aimé c'est toujours un effroyable supplice, — un non-sens humain, car l'amour devrait appe- ler l'amour; — mais ne pas l'être pour la pre- mière fois, quand les femmes vous ont appris l'orgueil de la fortune qui s'ajoute à votre autre orgueil; mais n'être pas aimé par une créature laide et chétive qu'on juge bien infé- rieure à soi, qu'on écrase de son intelligence, qu'on méprise presque dans son corps et dans son esprit, et qu'on ne peut s'empêcher d'ado- rer et de placer dans tous ses songes, c'est là une de ces catastrophes de cœur à laquelle, dans les plus cruelles douleurs de la destinée, il n'y a rien à comparer. Si parfois j'avais dans ma vie traité trop légèrement des âmes qui s'étaient trop livrées à moi, elles étaient bien vengées maintenant. J'expiais ce que j'avais fait souffrir. Elle ne m'aimait pas ! J'en arrivais, de dépit, de fatigue, de rage, aux projets les plus ridicules et les plus fous. Qiie je comprenais bien alors le monstrueux amour que Caligula avait pour cette statue de Diane, qu'il emportait avec lui partout. Il en était au moins le maître ! le maître absolu ! Le marbre ne pouvait pas aimer, et, substance inerte, se laissait dévorer sans résistance. Mais elle ! ah ! les idées d'oppression sauvage, d'abus terrible de la force me montaient à la tête. Comme vous disiez,