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in 2010 with funding from
University of Ottawa
http://www.archive.org/details/v4revuedeparis1841brux
REVUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE DE LA SOCIETE TYPOGRAPHIQUE BELGE,
ADOLPHE WAHLEN ET COMPAGNIE.
REVUE
DE PARIS.
NOUVELLE SÉRIE.— ANNÉE 1811.
TOME QUATRIEME.
AVRIL.
tfnurtlltô,
AU RUREAU DE LA REVUE DE PARIS,
RUE FOSSKS-ABX-LOl'PS , N° 74.
1841
LES CHARLATANS
DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
LAW.
Un des plus beaux hôtels de la place Vendôme, alors le quar- tier aristocratique, était resplendissant de lumières. Des tapis moelleux cachaient les larges dalles des escaliers; la foule des valets en livrée bleue galonnée d'or circulait dans les corridors ; une double haie d'arbres et de fleurs conduisait à la salle à manger, où une soixantaine de convives étaient réunis autour d'une table somptueusement servie. A voir le luxe des habits, les diamants des femmes, le nombre des invités, on eût dit le grand couvert d'un prince du sang; la physionomie du maître delà maison ne rendait pas celte supposition invraisemblable. C'était un homme d'une taille haute et bien proportionnée ; l'air grand et prévenant, le visage ovale, le front élevé, les yeux bien fendus , le regard doux , le nez aquilin et la bouche agréa- ble. Un mélange de finesse et d'audace se lisait sur tous ses traits. Il était assis au centre de la table , dont il faisait les honneurs avec une distinction parfaite. Au-dessus de sa tête on voyait un magnifique portrait avec ce quatrain :
Sous l'auguste et sage régence
D'un prince aimant la bonne foi, Law , consommé dans l'art de régir la finance, Trouve l'art d'enrichir lc< sujets et le roi. 4 1
C REVUE DE PARIS.
En face de Law , car l'amphitryon c'était lui , était assise une jeune Anglaise de la plus grande beauté ; tout le monde lui ren- dait les honneurs dus à la femme du contrôleur général des fi- nances; une enfant de six ans, sa fille, vêtue en bergère, ap- puyait sa tète bouclée contre les épaules de sa mère , qu'elle regardait de temps en temps comme pour lui demander ce iju'elle devait penser de tout le bruit qui régnait autour d'elle. Le dessert touchait à sa fin ; l'influence perfide des dernières li- bations se faisait ressentir sur tous les cerveaux. Le vin de Champagne avait donné le signal de l'émancipation générale. On causait, on riait à haute voix, des propos s'échangeaient d'un bout de la table à l'autre, et au ton que prenaient quel- ques-uns des interlocuteurs, il n'était pas difficile de s'aperce- voir que tous les membres de la société n'avaient pas reçu une éducation également soignée. — On ne respecte plus rien au- jourd'hui , disait un ancien justaucorps à brevet à une vieille duchesse; les princes ont renoncé à !a grande perruque; le haut-de chausses, si moral, si gracieux, a été remplacé par ce que l'on appelle une culotte; nous marchons vers un abîme !
— J'ai réalisé hier deux cents actions , s'écriait un gros fi- nancier à l'habit resplendissant de broderies. Vingt preneurs se les disputaient. J'ai gagné cent mille écus! voilà de quoi faire aller mon pot au feu pendant quelque temps, ajouta-l-il avec un rire stupide.
— A-l-ôn des nouvelles de Boucherai? demandait un autre convive a son voisin à la figure enluminée.
— Il n'a pas voulu me croire, répondait celui-ci ; il a opéré tout de travers; bref, il a mangé son saint-crépin.Pour le coup, si le justaucorps à brevet eût entendu ce dernier mot, il fût tombé à la renverse !
Un groupe de jeunes gens parlait de Mn,e de Parabère et des fêtes du Palais-Royal. Chacun d'eux avait une bonne fortune , un duel ou une espièglerie à raconter. La parole était pour le moment à un gentilhomme de fort bonne mine et d'excellentes manières; on l'eût pris pour le rejeton d'une des premières fa- milles de France, si son accent n'eût trahi son origine étran- gère, a Figurez-vous , disait-il à ses amis, que ce malin en pas- sant devant Saint-Germain l'Auxerrois, en compagnie de deux gentilshommes, nous apercevons une bière découverte nulour
BEVUE DE PARIS. 7
de laquelle les prêtres priaient et les bedeaux allumaient des cierges. Je n'aime pas à rencontrer des morts en sortant de chez moi le malin , cela me rend le vin mauvais pour toute la journée.
Je m'approche du sacristain et je lui demande le nom du défunt. — « C'est le procureur Nigon, me répondit-il.» Aussitôt une idée folle me passe par la télé, je prends le cadavre par les pieds en lui criant : a Holà! Nigon, viens donc boire avec nous. » Et je reste attendant que le procureur me fasse la poli- tesse de me répondre comme la statue du commandeur. Les prêtres s'enfuient, les dévotes hurlent, le guet arrive et me conduit en prison , d'où je suis sorti à sept heures pour venir dîner chez notre ami le contrôleur-général. Buvons à la liberté et à la mémoire de Nigon !
— Buvez aussi à l'amitié du régent , M. le comte de Horn , et priez le ciel qu'il vous fasse toujours grâce !
— Vous serez donc toujours un oiseau de mauvais augure , mon cher de Brichanteau, dit Law en frappant sur l'épaule du trouble-fête; voyons, de la gailé, et buvons non pas à l'âme du procureur Nigon, dont je viens d'entendre raconter les aven- tures posthumes, mais au succès de la nouvelle émission des billets de la compagnie !
— Au succès des nouvelles actions ! s'écrièrent avec un pro- fond enthousiasme tous les convives. Brichanteau jeta un coup d'œil de dédain sur l'assemblée, et posa son verre après l'avoir vidé, sans prononcer une seule parole.
Comme on Tient de le voir, le salon de Law résumait toute la société de son époque ; le passé y était représenté par l'inconso- lable admirateur du haul-de-chausses; le présent, par les finan- ciers parvenus enrichis par le syslème de l'agioleur écossais; le comte de Horn venait de raconter une histoire qui contenait en germe toute la philosophie du dix-huitième siècle. Brichan- teau seul ne représentait rien , ou plutôt il représentait tant de choses que l'observateur le plus intrépide se serait fatigué à re- chercher le mobile de ses pensées., et aurait fini par l'aban- donner comme une énigme impossible à déchiffrer.
Après le dîner vint la réception. Pendant la soirée, tout ce que Paris renfermait de noms illustres , d'artistes, de savants , de financiers, de poêles, vint solliciter un regard de Law. Sa
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femme et sa fille étaient l'objet de mille flatteries , de mille ca- resses, de mille attentions. On eût dit une reine au milieu de sa cour. La belle Anglaise paraissait plutôt importunée qu'émue au milieu de ce triomphe. Elle avait placé sa fille sur ses genoux, et elle la serrait de temps en temps sur son sein comme pour s'en faire un rempart contre les paroles doucereuses qui reten- tissaient à ses oreilles et les empêcher de parvenir jusqu'à son cœur. Son œil distrait errait tristement sur cette réunion dorée, et il ne prenait un certain éclat que lorsqu'elle arrêtait son re- gard sur son mari , dont la belle tête planait au-dessus de tous les groupes.
Plusieurs ambassadeurs étrangers figuraient dans les salons de Law ; les ministres étaient présents , la liste des grandes pré- sentations semblait close, lorsque tout à coup la voix de l'huis- sier annonça le nonce du pape. A ce nom, un frémissement élec- trique parcourut l'assemblée. Une telle démarche de la part d'un envoyé du saint-père paraissait inouïe. Sans paraître s'a- percevoir de l'étonnement excité par sa présence , le prélat s'a- vança vers la femme de Law , la salua affectueusement et déposa un baiser sur la joue de sa fille. Jamais aucun personnage n'a- vait été l'objet d'une pareille distinction en public. Le lende- main, cet événement devint le bruit général de la cour et de la ville. Il excita un enthousiasme frénétique à la rue Quincam- poix. Les actions montèrent pour un moment à un taux ines- péré. Law était arrivé au point culminant de sa fortune. Un baiser du nonce à sa fille en avait fait un demi-dieu.
Son éminence avait quitté la fête après un entrelien de quel- ques minutes avec Law. Le reste des invités ne larda pas à suivre son exemple. Les grands lustres ne jetaient plus autour d'eux qu'une lueur douleuse. Le maître du logis avait retenu Brichanteau au moment où il demandait ses gens , et tous deux causaient tranquillement assis à côté d'une cheminée sculptée d'après les dessins de Mignard.
— Eh bien! demanda Law à son ami, êtes-vous enfin con- vaincu de ma puissance, mon cher Brichanleau?
— Moi! je ne suis convaincu de rien, répondit celui-ci.
— La présence du nonce ne vous apprend-elle pas désormais que je suis accepté dans les hautes régions politiques?
— Le régent, depuis deux ans, ne vous appelle-t-il pas son
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ami PQu'imporle que le cardinal ait cru devoir humilier la tiare de- vant le grand Mississipien ? sa démarche n'ajoute pas plus à vos chances de durée que ces vains sonnets dont les poètes ont garni votre cheminée ce soir. Vous n'êtes pas plus fort aujour- d'hui qu'hier.
— Vous douterez donc toujours démon génie?
— Je n'en ai jamais douté. Écoutez-moi un instant, illustre inventeur du Mississipi. Puisque vous voilà roi, faites semblant d'aimer la vérité.
— Parlez donc, ô paysan du Danube!
— Vers les derniers temps de l'existence du feu roi, on par- lait beaucoup chez M. d'Argenson, dont je suis l'ami, d'un étranger qui jouait tous les soirs au pharaon, tantôt chez la Duclos, tantôt chez Poisson, rue Dauphine; il portait, di- sait-on , deux sacs pleins d'or de la valeur de cent mille francs , et s'exposait à perdre ou à gagner la susdite somme, ce qui étonnait fort le même d'Argenson. Après quelque temps de séjour dans ces deux maisons , vous devîntes le commensal de l'hôtel de Gèvres, rue des Poulies. Vous y jouiez si gros jeu, que votre main ne pouvant suffire à tenir la quantité d'or que vous vouliez masser, vous fîtes fabriquer des jetons de la valeur de vingt louis. M. d'Argenson , de plus en plus étonné de voir tant d'ar- gent entre les mains d'un simple particulier, résolut de décou- vrir la source de votre fortune.
11 fallait un homme adroit, intelligent, pouvant se présenter partout. Il faut vous dire que je m'ennuyais beaucoup à cette époque; je me chargeai de vous surveiller. Ne vous alarmez pas de ce que je vais vous dire. Je me fis espion pour me distraire. D'ailleurs, je vous avais vu quelquefois chez la Duclos ; vos ma- nières me plurent, votre fortune excita ma curiosité, je voulus en connaître le secret. Je fis donc un voyage d'agrément en Angleterre, et j'appris que vous étiez né à Edimbourg en 16G8, que votre père était orfèvre, et qu'on vous avait prié poliment de quitter le pays ù la suite d'un duel malheureux. Vous aviez, je crois, tué le frère d'une jeune personne que vous aviez sé- duite; peut-être n'était-ce que son cousin , le fait n'est pas bien présent à ma mémoire. Quant à l'origine de voire fortune, je la connaissais aussi.
— Que voulez-vous dire?
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— J'avais lu une certaine dissertation sur !e jeu, publiée sans nom d'auteur, mais que l'imprimeur m'avoua être de vous ; dissertation profonde dans laquelle vous éclaircissiez avec tant de sagacité les chances du banquier et du joueur au pharaon , à la basselte et aux dés, que je ne pus croire que vous eussiez acquis une telle science pour renoncer à vous en servir dans l'occasion.
L'œil de Law étincela , et ses joues se couvrirent de pâleur, il fit un mouvement pour se lever, puis il se rassit , et un mou- vement convulsif agita ses lèvres.
— Lorsque je revins , poursuivit Brichanteau avec le même sang-froid, ma curiosité était satisfaite ; c'était là l'essentiel. Peu m'importait que l'étonnement de M. d'Argenson cessât. Je ne lui racontai que la moitié de votre histoire. Cela suffit pour faire naître en lui l'idée lumineuse de vous mettre à la Bastille. Vous y seriez encore probablempnt , si je n'avais deviné que vous étiez supérieur à vos antécédents , et que vous n'étiez pas né pour être simplement heureux au pharaon. Vous voyez que je n'ai jamais douté de votre génie.
Les yeux de Law restaient baissés vers le sol. La colère qu'il avait montrée quelques instants auparavant semblait l'avoir abandonné. Il resta plongé dans un profond silence. Au lieu d'un ami, il avait en face un espion. Un autre connaissait le se- cret d'un passé qu'il aurait voulu tenir caché à tous les yeux. Un moment la pensée lui vint de se battre avec Brichanteau, puis il s'avisa que de pareils hommes n'acceptent jamais un duel. Il crut que le parti le plus sûr était de lui offrir de l'ar- gent. II se leva donc et se dirigea vers son secrétaire. Brichan- teau le suivait du regard, et un sourire sardonique vint effleurer ses lèvres.
— N'allez pas plus loin , mon cher Law! lui cria-t-il; vous avez là une idée d'homme vulgaire. Si j'avais voulu de l'ar- gent en échange de vos secrets, il y a longtemps que je vous en aurais demandé. Vous avez donc oublié que c'est moi qui vous ai prévenu des intentions de M. d'Argenson , et qui ai facilité votre fuite ?-Combien m'avez-vous donné pour cela?
— Mais alors vous n'étiez pour moi que le marquis de Bri- chanteau, et maintenant...
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— Et maintenant je vous fais l'effet d'un employé de la police. Il y a du vrai et il y a du faux dans votre opinion. J'ai été, dès ma jeunesse, maître d'une immense fortune; à (rente ans j'avais tout épuisé. Depuis cet âge tout m'ennuie ; je ne crois pas à l'a- mour; l'orgie me fatigue; je ne perds jamais au jeu et je n'ai jamais été biessé en duel. J'allais me donner en pâture aux carpes de mon bassin de Brichanleau, lorsque la police m'a sauvé la vie. D'Argenson est mon cousin, il connaît ma pru- dence, il me consulte dans tout ce qu'il fait. Il vint me demander un conseil à votre sujet, lorsque je roulais des projets de sui- cide en me promenant sur la terrasse de mon château ; la cu- riosité me fit entrer dans ses vues. Le bonheur qui a couronné mes premiers pas dans la carrière m'a fait prendre goût au mé- tier. Je connais maintenant tous les secrets de Paris et de la France, je suis du conseil privé du ministre de la police. J'as- sisle à toutes les tragédies, à toutes les comédies, à toutes les farces qui se jouent dans les coulisses de la vie privée, je m'ennuie un peu moins , et je sers mes amis sans qu'ils s'en doutent, ce qui fait que je les conserve tous. Je vous parle à cœur ouvert , parce que je veux vous sauver.
— Mais quel malheur me menace? Mes actions ont quintuplé en vingt-quatre heures.
— Vous ne connaissez pas le public français , mon cher finan- cier : il est mobile, inquiet, et l'avidité troublant sa confiance, il sera avant peu amené au désir de réaliser. Or comme, entre nous soit dit, toutes les richesses de l'Orient et de l'Occident ce sauraient payer la valeur du papier émis en vertu de votre système, sa chute devient inévitable si vous ne pouvez créer une balance qui maintienne en équilibre les opérations du crédit. Il faut que vous preniez un juste milieu entre la hausse et la baisse. Ceci serait facile en Angleterre, mais je vous prédis qu'en France on n'obtiendra pas ce résultat avant un siècle. L'avenir justifiera peut-être votre système ; la rue Quincampoix est entrée dans les mœurs. Il faudra que plus tard ou régularise ses opérations. En attendant, je vous dis que vous marchez à votre perte.
— Mais encore une fois, personne ne songe à réaliser.
— C'est ce qui vous trompe. Vous connaissez Verron et Bourdon?
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— Deux des plus riches détenteurs de la rue Quincampoix ! Comment ne les connailrais-je pas ?
— Je me promenais ce matin devant leur boutique, lorsque j'entends derrière moi le bruit de deux hommes qui ferraillent. C'étaient deux Mississipiens enragés. L'un avait vendu des ac- tions, et l'acheteur voulait payer en or, tandis que l'autre pré- tendait régler en papier. Jusqu'ici il n'y a pas lieu de s'alarmer pour vos opérations. Le public est toujours très-entiché du sys- tème. Mais voici que tout à coup Verron et Bourdon arrivent sur le lieu de la querelle, échangent l'or de l'acheteur contre du papier, le mettent à même de satisfaire le créancier ennemi des métaux, et rentrent chez eux, où ils se partagent d'un air joyeux les espèces sonnantes. Voilà un symptôme terrible, la rue Quincampoix vous abandonne, prenez garde à vous !
Pour toute réponse Law se prit à sourire.
Vous me croirez peut-être demain, lorsque vous serez allé voir le président Novion. Parlons d'autre chose, si vous voulez. Depuis longtemps je suis votre étoile dans le ciel. Tant qu'elle m'a paru s'élever, je n'ai rien dit 5 maintenant qu'elle décline, je me suis ouvert à vous. Vous me plaisez sans que je puisse dire pourquoi , peut-être parce que vous avez une volonté et que je n'ai jamais rien voulu de ma vie. Vous me connaissez ; si vous avez besoin d'un ami, comptez sur moi. Je reviendrai vous demander des nouvelles du président Novion. Bonsoir !
Brichanteau fit quelques pas vers la porte. A propos , dit-il en se retournant , mon cher Law , il faut que je vous dise que ce damné d'Argenson ne vous aime pas plus aujourd'hui qu'autre- fois. Tâchez de ne pas lui fournir des armes. Épousez donc Jenny Deans ; elle me semblait ce soir assez belle pour mé- riter cet honneur. Si mon cousin venait à découvrir que vous n'êtes pas marié, il aurait beau jeu contre vous !
— Je suivrai vos conseils et je compte sur votre amitié, ré- pondit Law quand il vit qu'il ne pouvait rien cacher à son étrange ami. Ils se serrèrent la main. Law voulut sonner son valet de chambre pour accompagner Brichanteau jusqu'à son carrosse ; le marquis l'en empêcha. — C'est inutile, il ne vous répondrait pas, je vais réveiller ces maroufles qui dorment dans l'antichambre sans doute , à moins qu'ils ne soient des- cendus à l'office pour se désaltérer.
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— Mais Forster est ici à côté, mon cher marquis.
— Bah ! il est maintenant sur la route de Londres. Le duc de Navaille lui a donné trente mille livres pour être inscrit sur la liste de ceux qui devaient avoir des actions de la seconde émis- sion. Comme celte liste est toujours ouverte sur votre bureau, il n'a pas été difficile à l'adroit Forster d'ajouter un nom de plus sur votre calepin. Le duc a eu ses actions, Forster ses trente mille livres, et vous, tout contrôleur général que vous êtes, vous serez obligé d'ôter vos bas sans aucun secours humain. Cela est arrivé une fois à Louis XIV. Le grand roi faillit en mourir de colère. J'espère vous trouver demain eu bonne santé. Adieu.
Law était trop habile pours'abuser sur l'état deses affaires; il connaissait les efforts tentés dans le but de détruire son sys- tème, et il ne se faisait pas illusion sur les difficultés qu'il avait à surmonter. Restreindre la circulation du numéraire et obtenir une nouvelle émission d'argent, voilà les deux mesures aux- quelles il s'arrêta , sûr qu'il était de les arracher à la complai- sance du régent. Pour un observateur impartial , l'emploi de pareils moyens était le symptôme d'une décadence présente et d'une ruine prochaine. Pour s'en convaincre, il suffira de ré- sumer en quelques lignes l'histoire du système de Law. A la mort de Louis XIV, les dettes de l'État s'élevaient à la somme de sept cents raillions; jamais on n'avait été plus près d'une banqueroute. Le régent résolut de tout mettre eu œuvre pour éviter cette cruelle nécessité; Law lui présenta ses plans; ils consistaient dans la création d'une banque générale d'escompte qui devait se charger du payement des billets de l'État, qu'on ne payait plus à l'hôtel de ville.
Cette banque rendit des services , le régent résolut d'en étendre les privilèges, et il créa en 1717 , toujours sur les plans de Law , la compagnie d'Occident , à laquelle il donna pour ca- pital une province tout entière de l'Amérique septentrionale, la Louisiane; comme celte contrée est arrosée par le Mississipi , les actionnaires prirent le nom de Mississipiens. Le nombre des actions était de douze cents, à mille écus chacune. L'empresse- ment pour avoir de ces actions fut tel, comme on le sait, que plusieurs grands seigneurs prirent la livrée de Law afin de pou- voir s'introduire dans l'hôtel de Nevers , où se distribuaient les
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bons du Mississipi. En 1719, la compagnie des Indes orien- tales, fondée par Colbert, fut réunie à celle d'Occident. Cet événement fit monter les actions de cette dernière à un taux inouï; le parlement, qui avait voulu faire des remontrances, fut exilé à Pontoise, et Law nommé contrôleur général des fi- nances. C'est alors que la rue Quincampoix commença à s'illus- trer. Cette rue était devenue le centre de l'usure à Paris, depuis que la guerre qui suivit le traité de Riswyck avait introduit le négoce du papier en France. C'est là que se transporta tout le mouvement du nouveau système des finances. Des bureaux fu- rent ouverts dans toutes les maisons , le moindre recoin se louait à un prix fou ; des femmes , des gens de la noblesse, ne craigni- rent pas d'ouvrir un bureau pour la vente des actions. Le jeu des primes, dont notre génération a pu voir les tristes effets, attirait une foule telle dans cette rue, que cbaque jour deux ou trois personnes y étaient écrasées.
Le parlement, ayant à sa tèle M. le marquis d'Argenson de- venu garde des sceaux , n'avait pas abandonné la lutte contre le système ; souvent il fut sur le point de le renverser, mais la protection du régent le soutenait contre tout le monde. Malheu- reusement chaque victoire de Law n'était qu'un pas rie plus vers la défaite. Il fallait à cbaque instant créer de nouvelles ac- tions , interdire les payements en espèces, prendre enfin des mesures qui devaient tôt ou tard donner l'alarme , et pousser les détenteurs de papier à le réaliser. Or , comme la valeur des actions émises dépassait d'une ou six fois la valeur du capital , la position de Law devait être des plus difficiles. Déjà des tenta- tives de réalisation sur une grande échelle avaient eu lieu, une ligue s'était formée parmi les Mississipiens les plus compromis pour accaparer toutes les espèces disponibles. Le parlement la soutenait, elle lendemain Law put s'en convaincre lorsqu'il en- lendit le président Novion exiger que le payement d'une terre qu'il lui avait vendue s'effectuât en louis d'or.
— A l'hôtel de Nevers ! s'écria Law en sortant de chez le pré- sident Novion ; et au bout de quelques minutes , il mit pied à terre sous le péristyle du palais de la finance. Dès qu'il parut , les factionnaires lui rendirent les honneurs militaires ; une es- couade de domestiques en livrée , commandée par le concierge, le conduisit devant la porte de son cabinet , gardée par deux
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suisses à hallebarde. Son secrétaire en grande tenue, l'épée au côté , l'attendait , debout , pour lui remettre un portefeuille con- tenant toutes les affaires à signer. Law prit le portefeuille et le jeta dédaigneusement sur le bureau. — Je donnerai ces signa- tures plus lard , dit-il en s'adressantà son secrétaire ; des soins plus importants me réclament. Avez-vous exécuté mes ordres, M. Novelin?
— J'ai fait ce que j'ai pu, messire ; mais le résultat a trompé mes espérances. Vernezobre , Bourdon , Verron, Dalesme, ont accaparéloutes les espèces. C'est avec la plus grande peine que j'ai pu réaliser du papier pour la valeur de quatre cent mille francs en or.
— Cela me suffira pour le moment ; nous aviserons plus tard. Ah ! messieurs les grands Mississipiens, vous voulez ruiner celui qui vous a enrichis ! Vous vous attaquez à Law! Eh bien! Law accepte la lutte ; avec l'appui du régent il vous renversera tous ! Novelin, faites porter ces quatre cent mille francs en or chez le président Novion. Je me rends chez son altesse. Vous vien- drez me rejoindre dans quelques heures à la rue Quincampoix. J'aurai peut-èlre besoin de vous.
Novelin s'inclina respectueusement , et le contrôleur se rendit au Palais-Royal.
C'était l'heure où commençait d'ordinaire le Irafic de la rue Quincampoix. Ce jour-là, il y avait encore plus de monde que de coutume. La ligue des réaliseurs était connue ; l'alarme était au camp des détenteurs de papier. Tous les acleurs de ce grand drame financier sentaient confusément l'approche d'une grande crise. Aussi tous étaient-ils à leur poste dès le matin, attendant les nouvelles avec la plus vive impatience. Comme a celte épo- que on ne connaissait ni les journaux ni les dépèches télégra- phiques, la curiosité publique se rejetait sur les hommes; dès qu'un individu connu par sou rang, ses relations ou sa fortune paraissait au milieu de la rue , on se précipitait vers lui de tous côtés , on le pressait de questions et l'oit cherchait le sens caché de ses moindres paroles.
L'existence des personnes ordinairement bien informées n'était point encore devenue une fiction. A voir l'énorme quan- tité de carrosses armoriés faisant queue le long de la rue Au- bry-le-Bouciier, on pouvait supposer que les nouvelles n'étaient
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pas rares à la rue Quincampoix. Les bureaux étaient remplis d'une foule animée. Ceux des dames de Villemur et Lavalette , encombrés de femmes en toilettes brillantes, ressemblaient à des salons. La plupart des militaires se rendaient au bureau de la ville de Saint-Quentin , tenu par des gardes du corps. Les hommes-pupitres circulaient au milieu de !a cohue, offrant leur dos à toutes les transactions. Depuis le prélat jusqu'au bedeau, depuis le cordon bleu jusqu'à la bandoulière, depuis la du- chesse jusqu'à la courtisane, tous les rangs de la société figu- raient entre cette étroite rangée de maisons. Quelques seigneurs désœuvrés , parmi lesquels on remarquait le marquis de Bri- chanteau, adressaient des propos galants aux femmes et des quolibets aux financiers.
— Regardez donc de Létang, M. de Horn ; quelle triste mine fait là voire ami ! Il ne serait pas plus maussade s'il avait perdu hier trente mille louis au jeu du régent.
— Puisque vous connaissez ma mésaventure, il n'est pas séant de vous moquer de moi.
— Bah ! la chance vous sera plus favorable une autre fois. Dieu a voulu vous punir de votre impiété. C'est le procureur Nigon qui se venge.
— Je crois que vous avez raison, l'enfer se mêle de mes af- faires; et pour peu que cela dure...
— Ne songez jamais à l'avenir , cher comte ; cela porte mal- heur. Le mieux est de se distraire, de s'étourdir. Voyez-vous là-bas cette belle qui passe en robe en bleu de ciel, avec des fleurs dans ses cheveux et des pantoufles de brocart jaune?
— C'est la Colouibelle.
— Son nom ne vous est pas totalement inconnu; c'est en effet la Colombelle, une des femmes qui portent le mieux la poudre et le vin d'Aï. Que diriez-vous si ce soir à minuit , en sortant de l'ennuyeuse soirée de mon bien-aimé cousin d'Argenson , vous vous trouviez assis à côté de cette belle , oubliant les ri- gueurs du passe-dix en contemplant ses jolis yeux ?
— Je dirais que vous êtes un habile enchanteur et que vous prenez un soin tout particulier de la santé morale de vos amis.
— Vous serez des nôtres?
— Quand je devrais me brouiller avec l'héritage de ma vieille
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tante , qui m'attend ce soir pour faire pendant quinze jours sa partie de bassette à son château de Saint-Germain.
— Holà , Mathias ! s'écria Brichanteau en faisant signe à un petit homme difforme qui passait de l'autre côté de la rue. C'é- tait le plus riche des hommes-pupitres ayant droit de stationner sur la voie publique; ses confrères n'avaient que leurs épaules à offrir , ils étaient obligés de se courber , et dans cette attitude forcée , il leur était impossible de se prêter à la rédaction d'une longue lettre ou d'un contrat. Mathias avait le bonheur d'être bossu, la nature lui avait ainsi fourni un secrétaire qu'il pou- vait transporter avec lui à volonté. Il restait plusieurs heures debout sans incommoder celui qui écrivait sur son dos , et sans être incommodé lui-même.
Sa bosse était un avantage précieux qui le faisait jalouser de tous ses confrères et rechercher des Mississipiens. II louait sa bosse à tant la séance. Elle baissait ou montait suivant le mou- vement des actions de la compagnie. Mathias , à ce trafic , avait fait une fortune considérable , et il parlait quelquefois de re- tirer sa bosse des affaires. Mathias s'avança vers le marquis, lira une plume et du papier de sa poche , offrit son dos avec grâce et attendit , appuyé sur une canne à pomme d'or, que la lettre fût finie. L'écritoire était attachée sur l'épaule droite de Mathias ; la poudre d'or et les pains enchantés étaient sur l'é- paule gauche. Brichanteau prit la plume et traça le billet sui- vant :
« Bosse de Mathias , ce mardi 27.
» Trois gentilshommes qui vous aiment demandent à vous » trouver ce soir vers minuit ou minuit et quart. Ils sont à vos » ordres à cet égard. On passera la nuit à table et au jeu. Ré- » pondez-nous afin que nous puissions baiser vos jolis doigts sur » votre écriture.
« Marquis de Bricha.îit£\u. »
— Maintenant tu vas porter ceci à la Colombelle; tu la trou- veras probablement chez Mme de Villemur , à moins qu'elle ne soit chez les gardes du corps. Pars, Mathias; nous attendons la réponse.
18 REVUE DE PARIS.
Brichanteau fit pirouetter le petit bonhomme sur lui-même et le lança pour ainsi dire vers l'endroit indiqué.
Cependant la foule devenait de plus en plus considérable dans la i ne Quincampoix. Les bruits les plus contradictoires circu- laient. Les uns prétendaient que le système était ruiné, d'au- tres qu'il allait prendre un nouvel essor. Les physionomies étaient tristes ou gaies suivant qu'on appartenait aux conser- vateurs ou aux réaliseurs. Les trois gentilshommes étaient comme bloqués dans le coin où ils attendaient Mathias. Brichan- teau était ce jour-là de meilleure humeur que de coutume. Il connaissait la rue Quincampoix comme le meilleur courtier, et il racontait à ses amis la vie des principaux acteurs de cet étrange théâtre. Le marquis commença par arrêter un homme richement vêtu , mais à la figure vulgaire , qui passait à son côté sans l'apercevoir. — On vous trouve donc enfin, mon cher Desbrignaux ! Comment se porte madame ?
— Parfaitement, monsieur le marquis, vous me faites hon- neur.
— Et votre vaisselle ?
— J'en ai acheté de bien plus belle depuis que vous n'êtes venu.
— Pas possible ! Il faudra que j'aille voir cela.
— Quand vous voudrez, monsieur le marquis; vous serez toujours bien reçu chez nous.
— Vous avez entendu cet homme, reprit le marquis quand Desbrignaux fut parti; c'est un ancien boulanger de la rue Saint- Jacques. Il a gagné trente millions au commerce de la Compa- gnie. Sa manie, qui est celle de tous les parvenus, consiste à recevoir chez lui des gens de qualité. J'y vais quelquefois pour rire des naïvetés de sa femme, qui n'est pas trop mal pour une ex-fruitière. Mon Desbrignaux a entendu dire qu'un hôtel n'al- lail pas sans vaisselle plate. Le voilà qui met tout en campagne pour s'en procurer. Mais comme les réaliseurs ont depuis longtemps fait main basse sur toutes les matières d'or et d'ar- gent, l'infortuné n'a pu réussir à attraper le moindre petit ser- vice. Ne pouvant avoir de la vaisselle plate, Dusbrignaux voulut au moins posséder quelque chose qui en approchât. Il acheta des ornemenls d'église et des objets de toilette; il fit dresser le tout dans sa salle à manger, et invita ses amis à un dîner splen-
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dide afin qu'ils pussent juger de la magnificence de ses achats.
L'idée de l'ex -boulanger était assez baroque par elle-même; sa femme la rendit plus excentrique encore. Elle se servit des emplettesde son mari dans le grand dîner qui a eu lieu dernière- ment. De sorte que les convives ont bu dans des saints ciboires et mangé dans des plais à barbe. Le sel était contenu dans l'étui d'une brosse à dents, et j'ai pris de la moutarde dans un encensoir. Cela ne nous a pas empêchés de complimenter l'am- phitryon sur le bon goût et les formes vraiment rares des pièces de son service. Le couple n'a pas manqué de prendre ces louan- ges au sérieux, et le soir même Desbrignaux a fait cadeau a sa femme d'une magnifique rivière en diamants pour la récompen- ser du sacrilège heureux qu'elle avait commis.
— Ceci n'est que le côté plaisant de la rue Quincampoix . poursuivit Brichanteau, il y a mille traits de ce genre que je pourrais vous citer,- mais vous n'êtes pas en veine de gaieté , mon cher Horn, je passe tout de suite au tragique. Nous n'avons pas bien loin à aller pour rencontrer quelque crime bien con- ditionné. Tenez, voici justement un parricide qui s'avance en habit nacarat. Messieurs, saluez Dalesme, un des plus illustres Mississipiens. Ce garçon a l'imagination ardente . comme tous les gens du Midi. Il avait un père conseiller au parlement de Bordeaux. De ce que son père s'enfermait deux ou trois heures par jour dans un cabinet où il y avait un coffre-fort, Dalesme conclut que le vieillard était un affreux avare qui passait sa vie à contempler des sommes énormes. Le misérable , désireux de se livrer à la même contemplation, assassina son père afin de voir ce qu'il y avait au fond du coffre-fort. .Savez-vous ce qu'il y trouva ? Un traité inachevé sur le Droit coutumier. Depuis vingt ans le vieux conseiller s'occupait de ce travail , qui, à ce qu'on apprit d'après la lecture de ses papiers, avait été la marotte de toute sa vie. Dalesme s'enfuit en Espagne ; on roua deux ou trois malheureux qui passèrent pour ses com- plices, et au bout d'une dizaine d'années il vint se fixer à Paris.
11 y a gagné soixante millions. L'aulre jour il a fait enlever la vaisselle en vermeil commaudée par le roi de Portugal, en la payant la moitié plus cher que Sa Majesté. 11 a chez lui quatre mille marcs d'argent, d'or et de vermeil. Guéridons, miroirs,
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brasiers, chenets, grils, garnitures de feu , chandeliers, lus- tres, plaques, pelles, pincettes, paniers, cassolettes , caisses d'orangers, pots à fleurs, urnes, seaux, cuvettes, carafes, marmites, réchauds, tout enfin chez lui, jusqu'aux pièces les plus vulgaires de la batterie de cuisine, est en argent. II ne donne pas un dîner sans faire quelque surprise à ses convives. Tantôt c'est un melon artificiel qui s'ouvre et laisse échapper raille petits jets d'eau d'essences les plus fines; tantôt c'est une charmante statue qui, obéissant à un ressort pressé par le maî- tre, va remplir chaque verre d'un nectar merveilleux. Dalesmc est le plus aimable des amphitryons et le plus odieux des par- ricides.
Autour de lui plus de vingt personnes ont mérité le bagne ; je me dispenserai de vous raconter leur histoire; ils ont volé, volé, volé. En voici un que je vous recommande : celui-là de- vait nécessairement faire fortune. C'est Saint-Edme , le direc- teur de la foire Saint-Laurent, le même qui fit courir tout Paris en annonçant qu'il ferait voler un âne ; ce qui eut lieu au moyen d'une corde à laquelle on suspendit un Alihoron augmenté d'ai- les en carton.
Saint-Edme, poussé par le flot, s'était approché du groupe au centre duquel pérorait le marquis.
— Bonjour, Saint-Edme, lui cria Brichanteau ; je suis bien aise de vous voir pour vous demander si la compagnie des Indes est plus difficile à régir qu'une troupe de comédiens.
— Monsieur le marquis veut rire, répondit Saint-Edme, dont les joues se couvrirent de rougeur.
— Pas du tout; vous seul pouvez me tirer d'embarras à ce sujet, car vous êtes un des plus forts actionnaires de la compa- gnie , et vous avez été un des plus habiles directeurs de Paris.
— Monsieur le marquis...
— Allons , pas de fausse modestie ; vous avez donc oublié les fameux vers :
Autrefois Paris admira Corneille, Racine, Molière. Lulli dans son moindre opéra Trouva le grand art de lui plaire. Ces grands hommes des temps passés Par un âne sont effacés.
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L'âne, c'était vous..., qui l'aviez rais en scène. « Jamais on ne vit un tel succès. II était gris, et vous fit le plus grand hon- neur. Je veux parler de l'animal , mon cher monsieur de Sainl- Edme. »
L'infortuné n'avait pas attendu la fin du couplet; il s'était esquivé en voyant le marquis de si bonne humeur. La gaieté de Brichanleau était fort redoutée de tous ceux qui le connais- saient, à plus forte raison devait-elle l'être de ces gens nouvel- lement enrichis qui malgré leurs efforts ne pouvaient manquer de sentir de temps en temps le ridicule et la fausseté de leur position. Le marquis était la terreur de la rue Quincampoix. Il venait régulièrement y passer deux ou trois heures par jour dans le but seulement de se moquer de tout le monde ; ce à quoi il réussissait parfaitement. L'impitoyable railleur cherchait quelqu'un à immoler à sa verve, lorsque tout à coup des crisse firent entendre; les archers spécialement chargés de la police de la rue Quincampoix, passèrent conduisant dans leurs rangs un homme de mauvaise mine soigneusement garrotté. Un vieil- lard en cheveux blancs suivait l'escouade en accablant le pri- sonnier de ses malédictions. Les trois amis s'apprêtaient à aller prendre désinformations, lorsqu'un incident d'un autre genre vint fournir un nouvel alimpnt à leur curiosité.
Un carrosse s'avançait à l'extrémilé de la rue; une foule immense entourait le véhicule en faisant retentir l'air de ses ac- clamations. Ce qu'il y avait surtout de singulier dans la marche de ce carrosse, c'est qu'on n'apercevait pas au-dessus des flots de spectateurs la tête caparaçonnée des chevaux. Le mystère ne tarda pas à s'éclaircir. La voiture était traînée pardes hommes. On commença par apercevoir les premières rangées de l'atte- lage humain; bientôt l'oreille put distinguer le sens des cla- meurs poussées par la masse. C'était le contrôleur général qui arrivait dans ses domaines aux cris mille fois répétés de : Vive Law ! Parvenu au centre de la rue, le triomphateur fit arrêter le carrosse et monta dans la maison centrale de la Compagnie, toujours accompagné des mêmes démonstrations d'enthou- siasme.
— Holà ! messieurs, voilà du nouveau, s'écria Brichanteau. Je ne m'attendais pas à une pareille bonne fortune. Passons de l'autre côté du ruisseau. Franchissons le Mississipi. Je me i 3
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trompe . on quelque chose d'inattendu va se passer sur ce bal- con que voyez là-bas à voire gauche. Ce petit homme en habit marron, ce Mississipien bai qui vient de se faire cheval par en- thousiasme, nous mettra au courant de ce qui s'est passé. Ce prologue facilitera l'intelligence de ce qui va suivre. En route, messieurs !
Après des efforts inouïs , ils réussirent à se frayer une route. Une lutte de près d'un quart d'heure les mit en possession d'une place commode en face de la maison devant laquelle s'était ar- rêté le carrosse. Ils n'eurent pas le temps d'ouvrir la bouche pour prendre désinformations, que Law parut sur le balcon et prononça le discours suivant :
• Mississipiens,
« Des ennemis de la prospérité publique se sont ligués con- tre moi, ils ont voulu, par des manœuvres frauduleuses, m'empêcher de faire le bonheur de la France. Leurs efforts res- teront impuissants. S. A. R. le régent, passionné pour les in- térêts des sujets du roi, vient d'ordonner rémission d'une nou- velle série d'actions, et d'interdire le transport des espèces. Ces mesures, dictées par la sagesse elle-même, assurent l'avenir de notre œuvre et la défaite de nos ennemis. Vive le régent ! »
— Vive Law ! reprit la foule avec une frénésie impossible à décrire. Qu'il vienne! quil paraisse !..'. Law ne put se dérober à l'empressement furieux de ses amis ; il descendit dans la rue. On l'embrassait, on se ruait sur lui de toutes parts. Pour re- connaître ce dévouement, Law jetait l'or à pleines mains au- tour de lui. On se disputait l'honneur de baiser les pans de son habit. Une femme fut assez heureuse pour l'arrêter un in- stant.
— Homme illustre, dit-elle en tombant à ses pieds, je suis la plus malheureuse des femmes, si vous ne venez à mon se- cours. La fortune de mes enfants vient d'être détruite; des vo- leurs m'ont enlevé mon portefeuille au moment où je ne son- geais qu'à jouir de la faveur suprême de vous contempler !
— Et à combien se montait la valeur des actions, contenues dans ce portefeuille ? demanda Law avec bonté.
— A cent raille livres , répondit la dame tout en pleurs.
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Law tira de sa poche le même nombre d'actions et les remit à la suppliante sans ajouter un mot.
Ce trait de générosité mit le comble à l'enthousiasme géné- ral. Ce n'était plus de l'amour, du respect, de l'admiration, c'était de la fureur. Law. «nlevé par mille bras, fut porté jus- qu'à son carrosse; les mississipiens s'attelèrent de nouveau , et le héros du jour fut reconduit à son hôtel comme un empereur de l'ancienne Rome. La frénésie en faveur de Law fut poussée à un tel point, qu'un Mississipien ayant élernué de fatigue en route , son confrère iui dit : « Law vous bénisse ! »
Law venait de partir : la rue Quineampoix se dégarnissait. Malhias put enfin rejoindre le marquis et lui remettre la réponse de Colombelje. L'ingrate refusait l'offre de trois gentilshommes pour souper avec six millionnaires dont elle avait eu soin d'é- taler complaisamment les noms.
— Puisque la belle nous manque, messieurs , allons dîner à l'Épée-de-Bois , c'est là que se rendent les Mississipiens de troi- sième ordre; nous nous réjouirons de leurs naïvetés. Puisque nous y sommes , nous ferons bien d'épuiser tout le système.
— Montrez-nous le chemin, répondirent à Brichanteau le comte de Horn et le chevalier de Letaug.
L'Épée-de-Bois était un cabaret situé dans la rue de Venise, habituellement fréquenté par des forts de la Halle , des commis- sionnaires, des liommes-pupitres, et en général par tout le menu fretin de la rue Quineampoix. Brichanteau, en invitant ses amis à dîner dans ce restaurant de bas étage , n'avait en vue que le désir de se distraire, désir qui, comme on a pu s'en apercevoir, formait la principale occupation de sa vie et le but unique de ses recherches. Son attente ne fut pas trompée. A peine étaient- ils tous les trois installés autour d'une nappe d'une propreté douteuse, que quatre hommes apportèrent sur un brancard un individu qu'un commissionnaire nommé Bardou venait de reli- .rer de la Seine.
L'hôtesse de ÏÉpée-de-bois reconnut dans ce malheureux un de ses commensaux arrivé seulement le matin du Poitou, sa province. Le Poitevin n'était qu'évanoui. Après avoir bu deux ou trois verres d'eau-de-vie , il put faire lui-même le récit des motifs qui l'avaient poussé au suicide. — Figurez-vous, s'écria- t-il en entrecoupant sa narration de sanglots, que j'ai vendu
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lout ce que je possédais, que j'ai quitté ma femme, mes enfants, pour venir à Paris acheter des actions du Mississipi, et que tout à l'heure les gens auxquels je me suis adressé ont pris mes beaux louis d'or et m'ont remis en place...
— Quoi donc ? demandèrent tous les spectateurs impatients ?
— Six billets d'enterrement!
Brichanteau ne put réprimer un violent éclat de rire; toute la compagnie l'imita, et le provincial , outré du peu d'intérêt qu'on lui témoignait, se retira furieux dans sa chambre ; en maudissant le Mississipi et tous les fleuves de l'Amérique.
Non loin de la table des trois gentilshommes dînaient plusieurs courtiers de la rue Quincampoix, parmi lesquels on remarquait Malhias , qui n'avait pas manqué de rire, comme un bossu qu'il était, de la déconfiture du Poitevin. C'est aujourd'hui la jour- née des méprises, disait le petit homme d'une voix glapissante. Un homme a assassiné cette après-midi le jeune Loudun ; il lui a volé son portefeuille ; et savez-vous à qui il est allé s'a- dresser pour en échanger les valeurs ? Au père de la victime. Aussi a-t-il été arrêté immédiatement et conduit au Châlelet, où son affaire sera bien vite instruite.
— C'est l'homme que nous avons vu passer avant l'arrivée de Law, dit Brichanteau à ses amis.
— Prends garde qu'il ne t'en arrive autant, reprit le voisin de Malhias en s'adressant à un jeune homme ù la figure niaise, placé en face de lui; tu as la mauvaise habitude, mon pau- vre Lacroix de laisser voir un immense portefeuille dans ta po - che, tout le monde sait qu'il contient pour deux cent mille francs d'actions, et la chaîne qui le retient à ton habit ne suffi- rait point pour le défendre contre un gaillard bien déterminé.
— D'autant moins, dit Brichanteau tout bas, que le proprié- taire n'a pas l'air très-redoutable.
Le comte de Horn ne répondit pas; il jeta un long regard sur Lacroix, et il resta pensif pendant le reste du dîner. En quit- tant I'Épée-de-Bois, il se sépara tout de suite de Brichanteau, entraînant avec lui le chevalier à qui il avait, disait-il, quelque chose à communiquer.
— Chère Jenny , disait Law le même soir à sa femme , es-tu contente de moi ? Tu vois enfin combien je suis aimé , et quelle haute fortune est la mienne !
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— Mon ami, répondit tristement la jeune femme, Ions ces hommages , tout ce bruit ne vous impôt tunent-ils pas ? Ne crai- gnez-vous pas de n'être monté si haut que pour faire une chute plus éclatante ? De tristes pressentiments m'obsèdent ; je vou- drais vous voir d'autres idées , d'autres sentiments. Hélas ! vous n'apercevez que le beau côté des choses ; peut-être changeriez- vous d'avis s'il vous était donné de tout savoir. Croyez-moi. mon ami, songez à la retraite; le moment est venu de tenir vos engagements. Où sont ce doux repos, cette vie tranquille, ce bonheur paisible que vous m'aviez prorais ? Law, je ne suis pas encore votre femme !
— Dans quelques jours un prêtre nous unira , ma Jenny. N'es-tu pas , avec ma fille , ce que j'aime le plus au monde ?
— Et nous quitterons bientôt Paris, n'est-ce pas ? J'ai peur ici , au milieu de ce monde qui nous entoure. Il me semble tou- jours qu'un grand malheur est près de fondre sur notre tête.
— Folle que tu es avec les visions ! Ne suis-je pas plus puis- sant que jamais; je ne compte que des amis , des admirateurs !
— Rien que des amis ? murmura Jenny sans être entendue. Fasse le ciel qu'il n'apprenne jamais la vérité ! Vous restez ce soir avec moi, ajouta-l-elle. Il y a si longtemps que vous n'avez passé une heure seul entre votre fille et moi !
— Je le voudrais , mais il faut que j'achève de consolider la victoire que j'ai remportée, en me montrant chez M.d'Argenson. Tous mes ennemis y seront , ils apprendront que Law ne se laisse pas intimider facilement.
— Je vous laisse libre, mon arai; embrassez votre fille; cela vous portera bonheur , et que Dieu vous soit favorable ! Nous Je prierons pour vous.
Law déposa un baiser sur le front de sa fille, il serra Jenny contre son cœur . et il se rendit chez le garde des sceaux. Son entrée n'eut pas tout l'effet qu'il en attendait. Personne n'eut l'air de s'apercevoir de sa présence. M. d'Argenson lui rendit à peine son salut et le quitta sans lui adresser une seule parole. Tout le monde semblait prendre à lâche d'éviter le contrôleur général. Un seul ami lui resta fidèle : ce fut Brichanteau.
— Bien joué, mon cher Law ! lui dit le marquis-en le tirant à part vers l'embrasure d'une fenêtre ; je suis content de vous , tous avez aujourd'hui grandi dans mon estime ; vous avez fait
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le roi dans la rue Quincampoix avec une grâce inouïe; jamais on n'a eu le geste jtlus heureux en jetant l'or à pleines mains. Après avoir gagné le peuple, vous venez dans le foyer même de la conspiration, lui prouver que vous ne la craignez pas : voilà (\u courage et de l'habileté ! Malheureusement il est trop tard : vous ne paraissez plus redoutable, vous êtes perdu !
— Je saurai prouver le contraire à tout le monde ! Fiez-vous à moi, marquis de Brichanleau,et avec l'appui du régent...
— Le régent a donné l'ordre d'interdire les réunions de la rue Quincampoix s'il s'y commettait encore un assassinat comme celui qui a eu lieu aujourd'hui , ou même un simple vol. Mon cousin a l'arrêté signé dans sa poche.
— Que lui ai-je donc fait, à votre cousin, et quel homme suis-je à ses yeux pour qu'il me poursuive de la sorte ?
— A ses yeux, mon cher contrôleur, vous êtes un intrigant dangereux pour la sûreté publique. D'Argenson n'est pas l'en- nemi de votre système ni de votre personne, mais il n'estime pas votrecaraclère. Il penseque pour introduire dans le royaume une réforme dans le genre de celle que vous avez tentée, ce n'était pas trop de la rigide probité d'un Sully ou d'un Colbert. Ses fonctions l'ont mis à même de connaître toutes les pertur- bations que tant de fortunes mal acquises ont apportées au sein de la société. 11 sait toutes les manœuvres frauduleuses em- ployées par quelques-uns de vos affidés pour s'approprier des sommes d'un chiffre scandaleux, il a horreur d'une corruption que la loi ne peut atteindre, et vous considère comme coupable de tout le mal que vous n'avez pas empêché.
— La postérité me vengera! on oubliera mes fautes; mes idées resteront !
— i La postérité dira, comme mon cousin d'Argenson , que voire pensée de créer le crédit public était excellente, mais qu'il fallait l'hypothéquer sur autre chose (pue sur les brouillards du Mississipi. La postérité verra que le jeu des primes n'est , par- donnez moi l'expression, qu'une filouterie organisée, et elle en maudira l'inventeur si on essaye d'en faire revivre les chances et les tentations. Quand une idée 11'aboulit qu'à un résultat im- moral, on entoure de la même réprobation celui qui pense et celui qui exécute. Que le crédit public s'organise plus lard, comme je le crois, ou qu'il ne s'organise pas du tout, vous pas-
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serez toujours pour un homme d'esprit et d'imagination à qui le sens moral a manqué. Le même sort attend tous ceux qui se- ront tentés de vous imiter. Il paraît que la probité est la moitié du génie : c'est l'opinion de mon cousin d*Argenson. Il a peut- être raison. Du reste, je ne vous dis tout cela que parce que vous êtes mon ami, et parce que je trouve que vous avez assez dépensé de talent et d'activité dans votre jeunesse pour être heureux sur vos derniers jours. Quittez la partie, croyez-moi ; les réaliseurs l'emportent ; les immeubles, depuis votre triomphe même, ont monté à un prix fou ; on se jette maintenant sur les marchandises. Avant trois jours, il vous sera impossible de sa- tisfaire à toutes les demandes de remboursement.
Layv restait plongé dans une mélancolieprofonde ; la position que Brichanleau avait prise auprès de lui ne lui permettait pas de s'étonner de la crudité de ses paroles. D'ailleurs, il sentait lui- même la justesse de ses réflexions, et il ne trouvait aucun ar- gument solide à lui opposer. Ce silence aurait duré longtemps, si Brichanleau, craignant qu'une plus longue conversation fût remarquée, n'eut entraîné son ami hors du salon, eu lui offrant de le reconduire chez lui à pied, pour profiter de la beauté de la soirée. Law accepta la proposition.
L'inconcevable rapidité avec laquelle plusieurs fortunes s'étaient élevées , la cherté imprimée à tous les objets par la grande quantité d'or tout à coup répandue, le luxe insolent affiché par les iMississipiens , tout cela avait fait naître jusqu'au sein des plus basses classes de la société , un besoin de jouis- sances qui se traduisait en vols , en assassinats , en crimes de toute espèce. Dès la tombée de la nuit, les rues de Paris n'of- fraient plus aucune sûreté et devenaient désertes. A plus forte raison devait-il en être ainsi à onze heures du soir. Celle fois , l'aspect du ciel était magnifique , la lune glissait doucement le .long des loits el venait répandre sa clarté en larges nappes blanches sur le pavé.
Law n'avait rien perdu de sa taciturnité ; il songeait , tout en cheminant , aux moyens de conjurer la crise qui le menaçait. Brichanleau fredonnait un pont-neuf contre M"" de Parabère , lorsque des cris perçants se firent entendre à l'extrémité heu- reusement rapprochée de la rue dans laquelle ils se trouvaient. Les deux compagnons mirent bravement l'épée à la main et se
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dirigèrent en courant vers le lieu du lumuile. Une chaise à porteurs était déposée sur le sol , et un homme vigoureux s'oc- cupait tranquillement à en arracher la porte , la serrure ayant résisté à ses efforts. Le voleur prit bientôt la fuite en voyant deux épées nues, et les preux chevaliers , achevant son œuvre interrompue , tirèrent de la chaise à porteurs une femme éva- nouie dans laquelle Brichanteau reconnut la Colombelle. On n'était guère à portée de lui faire respirer des sels pour la faire revenir à elle ; l'air frais de la nuit en tint lieu. Dès qu'elle se vit en sûreté et qu'elle eut reconnu son libérateur, la Colombelle se mit à parler avec une volubilité qui prouvait qu'elle avait laissé une partie de sa raison dans l'endroit d'où elle sortait.
— Regardez, disait-elle à Brichanteau, quel beau coup aurait fait le voleur si vous n'étiez venu à mon aide ! Je suis riche maintenant, très-riche; j'aurai des carrosses, des livrées; voyez ce qu'ils m'ont donné ! Et elle montrait au marquis des paquets entassés sur les coussins de sa chaise. Brichanteau en prit un au hasard et le déplia aux rayons de la lune.
— Pardieu ! mon cher ami , voilà qui vous convaincra plus que tous mes raisonnements : ce sont des billets de la Compa- gnie , il y en a bien là pour un million , si j'en juge par la quan- tité des paperasses. Il faut vous dire qu'elle a diné ce soir avec Vernezobre, Larichardière , Dalesme, Chaumont et deux autres réaliseurs. Ne négligez pas l'avertissement que la Providence vous envoie par l'intermédiaire de celte fille. Vous voyez le cas qu'ils font des billets de la dernière émission.
Law prit le papier des mains de son ami , et le foula sous ses pieds en murmurant d'une voix sourde : Les misérables! La Colombelle se chantait à elle-même l'air dune sarabande sur ces paroles de sa composition : Je suis riche, riche, et j'aurai des laquais à moi!
— Que ces parvenus sont ignobles ! disait Brichanteau , ils croient faire de l'esprit en mystifiant une pauvre fille ignorante. Ah! Law, vous êtes bien coupable d'avoir fait gagner tant d'argent à ces gens-là !
— Il est trop lard pour s'en repentir , répondit Law; demain j'essayerai de me venger ! me voici à deux pas de mon hôtel ; adieu , cher Brichanteau.
— Il était donc décidé que je devais passer une partie de cette
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nuit en compagnie de celte femme, se dit BrichatUeau. An fait, il vaudra mieux que ce soit moi qui lui apprenne demain que ses billets ne valent rien ; j'y mettrai tous les ménagements dési- rables. Il appela Colombelle , mit son bras sous le sien , et la jeune fille le suivit en continuant à chanter sa sarabande : Je suis riche , riche, et j'aurai des laquais à moi !
Jenny n'était pas couchée lorsque Law pénétra dans son ap- partement. Une Bible était ouverte sur son prie-Dieu. La tête doucement inclinée sur le berceau de sa fille , elle reposait dans une attitude qui indiquait qu'elle avait été surprise par le som- meil. Law s'avança pour la réveiller, puis il s'arrêta. La main penchée de Jenny laissait apercevoir une lettre sur le point de s'échapper de ses doigts. Law s'empara de ce papier sans qu'elle s'en aperçût; voici ce qu'il contenait :
« Madame,
» J'avais un fils sur lequel j'avais placé toutes mes espérances. » H s'est brûlé la cervelle après avoir perdu sa fortune dans » les repaires de la rue Quincampoix. Au nom de toutes les fa- » milles que votre mari a désolées , je vous maudis ! Que le » sang de mon fils retombe sur la tète de votre enfant ! »
Jenny s'était réveillée en entendant la douloureuse exclama- tion de son amant à la lecture de ce billet, « 0 Jenny , dit-il à » la jeune femme, comme lu dois avoir souffert en lisant ces » lignes fatales ! »
Pour toute réponse Jenny conduisit Law devant son secré- taire; elle ouvrit un tiroir plein de lettres en lui disant :
— C'est la centième malédiction du même genre qui m'arrive; je ne voulais pas vous montrer ces lettres de peur de troubler votre repos ; je gardais pour moi toutes les larmes. Avais-je raison ce matin de vous dire que j'avais peur dans celte ville?
— C'est horrible! poursuivit Law, sans faire attention aux paroles de sa femme; maudire ma fille, une créature innocente qui ne leur a rien fait! Mais que leur ai-je donc fait, moi, grand Dieu, pour qu'ils me rendent responsable de tous les malheurs qui leur arrivent?
Ces mois de Brichanteau : — On vous considère comme cou- pable de tout le mal que vous n'avez pas empêché, se présen-
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tèrent alors à son esprit. — Ainsi donc , eonlinua-t-il en mar- chant à grands pas, ces misérables qui me trahissent jouiront de l'impunité! A eux la richesse, les honneurs; à moi l'op- probre et les malédictions publiques ! Oh ! non, il n'en sera pas ainsi ! Encore quelques jours de puissance , et je les dévoi- lerai , je les ferai punir, ils ne profileront pas seuls du fruit de tant de sacrifices. Je me vengerai !
— Dieu se chargera de ce soin, mon ami , si vous êtes at- taqué injustement. Ne songez qu'à quitter ce monde perfide, à fuir ces haines qui nous menacent. Si vous m'aimez , partons pour l'Italie !
— C'est impossible , Jenny ; je serais déshonoré. Il faut que je meure sur la brèche. A ton tour, Jenny , si lu m'aimes, ne me parle plus de départ.
— Reslons , répondit la mère résignée ; et que le ciel protège noire enfant !
Le lendemain , sur les neuf heures du malin, deux jeunes gens, velus d'une manière fort simple, s'abordèrent dans la rue Quincampoix, dont les grandes opérations n'avaient pas encore commencé.
— Eh bien , qu'avez-vous fait celle nuit? demanda l'un des deux interlocuteurs à son compagnon.
— Je suis ruiné , et j'ai perdu vingt mille louis sur parole. Et vous?
— L'intendant de ma tante a refusé de me compter de l'ar- gent, répondit l'autre compagnon.
— Alors , faisons comme tout le inonde, battons monnaie.
— Avec quoi?
— Avec ceci. Et le jeune homme montra un poignard. Son compagnon restait indécis.
— Reculeriez-vous . après ce que vous m'avez promis hier ?
— Ma foi , non! je suis à vous corps et âme. Tant pis pour rna tante ! elle l'a voulu.
— Suivez-moi donc , e.t souvenez-vous du mot d'ordre : « Promptitude et résolution. »
Tous les deux se dirigèrent vers un homme qui stationnait devant la porte du bureau des gardes du corps. On devinait sa profession à la chaîne qui retenait son portefeuille fixé dans sa poche. Les deux compagnons lui proposent d'acheter des ac-
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lions; ['affaire sourit au trafiquant. On offre de la conclure à la fin d'un bon déjeuner ù VÉpèe-de-Bois; il accepte; on monte dans une chambre . et là, tandis que l'un des deux vendeurs passe derrière l'homme au portefeuille pour vérifier si les cal- culs sont exacts, l'autre lui jette une nappe sur la tête , et son compagnon le poignarde. La victime tombe ; les assassins dis- paraissent avec les valeurs. Dans ce même moment , Bardou déjeunait dans sa chambre avec le Poitevin à qui il avait sauvé la vie. Mathias était aussi de la partie. Au dessert , ils entendent des gémissements étouffés partir de la chambre voisine ; Bardou y pénètre, suivi de ses amis, et ils trouvent le malheureux changeur baigné dans son sang.
— C'est Lacroix , s'écria Mathias; il n'a pas voulu suivre les conseils qu'on lui a donnés hier.
— Voilà de quoi me consoler de ma mésaventure, remarqua sagement le Poitevin.
— Décidément je me retire des affaires, poursuivit Mathias ; un pareil malheur pourrait m'arriver. Dès aujourd'hui je re- nonce à la rue Quincampoix et je me marie. Je vais aller voir si ma belle est d'humeur ce matin à accepter cent mille écus.
— Et moi . je vais retenir ma place pour la province. Bardou était parti depuis longtemps pour aller prévenir le
commissaire de police de la rue Saint-Martin. Deux heures après cet événement , M. d'Argenson avait fait exécuter l'arrêté du régent. La rue Quincampoix, gardée par des bandouliers, élail définitivement fermée.
Les joueurs essayèrent de transporter leurs pénates à la place Vendôme, de là à l'hôtel de Soissons; mais le prestige du Mis- sissipi commençait à tomber. Les menées des réaliseurs avaient réussi. Afin de faire preuve de leur mépris pour le papier, ils donnèrent des festins dans lesquels on entretenait le feu des ré- chauds avec des actions de la Compagnie. Après la hausse sur les effets était venue la hausse sur les marchandises. Les mai- sons, les terres, avaient acquis une valeur exorbitante. On se hâtait d'échanger son papier contre tout ce qui se présentait. Les joueurs ruinés, et le nombre en était grand , furieux de n'avoir pas réalisé à temps , accusaient Law de s'être entendu avec les réaliseurs dès l'origine. Le contrôleur général n'avait plus qu'une espérance . celle d'obtenir un arrêté du régent pour
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interdire les payements avec d'antres valeurs que les actions de laCompagnie.il voulait mettre le royaume au régime forcé du papier-monnaie. C'est dans ce but qu'il se présenta au Palais- Royal quelque temps après la clôture de la rue Quincampoix. Le régent était occupé d'affaires sérieuses lorsque Law fut in- troduit dans son cabinet ; Mme de Parabère lui passait successi- vement divers papiers qu'il signait après les avoir parcourus rapidement.
Son altesse lisait avec plus d'attention que de coutume la dernière feuille que sa maîtresse venait de lui remettre. Plusieurs fois il prit sa plume, et la rejeta loin de lui. Enfin il apposa sa .signature. — Ouf! voilà qui est fait! s'écria-t-il j ils seront exécutés demain. Je ne puis pas leur faire grâce. C'est dom- mage pourtant; ce comte de Horn était un beau joueur!
— Et le chevalier de Létang, un fort aimable cavalier, ré- pliqua la Parabère.
— Assassiner un Lacroix! Peut-on déroger ainsi ! Au fait, ils ont mérité leur sort. Holà , qu'est-ce que ceci ? poursuivit le régent. Une nouvelle requête pour obtenir le bénéfice de Sainte- Croix? C'est le dixième postulant! comme ils ont tous autant de titres les uns que les autres, nous mettrons les dix noms en- semble , et nous tirerons au sort. Cela nous distraira après le dîner. La calotte de Dubois sera l'urne du scrutin. Maintenant, assez de travail pour aujourd'hui. Voyons un peu ce que nous veut notre excellent contrôleur des finances.
Law, qui était resté debout pendant tout ce temps-là, ex- pliqua au régent l'objet de sa demande; il allait entrer dans quelques développements lorsque son altesse l'interrompit.
— Mon cher Law , je sais tout ce que vous avez à me dire , mais il est inutile de lutter contre le torrent; le pays n'est pas encore mûr pour la tentative que nous avons voulu faire. D'Ar- genson est contre vous , il vous accuse d'immoralité. Tout Paris crie. Pour ma part, je crois avoir assez fait pour le Mis- sissipi. Attendons des temps meilleurs et comptez sur ma royale protection, ajouta le régent en poussant un soupir de fatigue et d'ennui.
Law comprit que pour le moment il était inutile de lutter; il se retira en remerciant le régent, qui venait de le congédier , des bontés qu'il lui témoignait. A peine avait-il fait quelques pas
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dans l'antichambre que Mme de Parabère l'arrêta d'un geste amical. Lawcrut que le duc d'Orléans le faisait rappeler.
— Mon cher Law, dit la marquise en le regardant avec les yeux les plus câlins du monde, le régent a une grâce à vous de- mander, et il a pensé que vous auriez plus de plaisir à l'accorder à une jolie femme qu'à lui-même.
— Madame, répondit Law enchanté, il n'est rien que je ne fasse par dévouement pour le prince et par admiration pour vous.
— Mettez-vous à ce secrétaire et écrivez. Je n'oserai jamais vous le dire... et cependant son altesse vous en sera bien re- connaissante.
Il s'agit de quelque demande d'argent , pensa Law en lui- même. Tant mieux , car alors je pourrai le faire revenir à moi !
— Parlez, de grâce, madame, ne faites pas languir mon dé- vouement; je suis prêt à écrire tout ce que vous voudrez.
— Écrivez alors votre démission de contrôleur général des finances.
Law resta un moment consterné; mais bientôt sa fierté reprit le dessus. — La voici, dit-il en remettant un écrit à Mrae de Parabère , et dites au régent que je le remercie de m'avoir con- gédié par l'intermédiaire d'un aussi charmant messager d'État.
En rentrant chez lui, Law trouva sa femme qui enfermait tout ce qu'elle avait de plus précieux dans des paquets faits à la hâte; ses domestiques circulaient dans l'hôtel avec une acti- vité inusitée ; Brichanteau présidait à tout ce mouvement, qui ne pouvait être occasionné que par des préparatifs de départ. Le marquis ne laissa pas à Law le temps de demander la cause de ces précautions extraordinaires :
— Vous souvenez-vous, lui dit-il, du jour où je vins vous annoncer qu'on allait vous mettre à la Bastille?
. — Pourquoi cette question?
— Parce que je viens vous prévenir que si vous n'êtes pas parti dans une heure , le peuple vous mettra à quelque lanterne! Une émeute terrible se prépare contre vous; elle est fomentée par d'anciens joueurs de la rue Quincampoix ; on veut piller votre hôtel, et si l'on vous y trouve, on vous houspillera de telle façon que vous aurez beaucoup de peine à porter plainte au lieutenant criminel.
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— On vous a mal instruit , marquis ; mes ennemis ne se por- teront jamais à ces extrémités , ils n'oseront pas !
— Voici celle qui m'a tout appris.
Un domestique fit entrer une jeune femme enveloppée dans une mante de salin.
— Eh bien , Colombelie, dit le marquis, ne tremblez pas si fort , parlez, (pie savez-vous ?
— Mathias a tout entendu, répondit Colombelie, don! les joues se couvrirent de rougeur. Dans une heure ils seront ici. Le rendez-vous est à l'Épée-de-Bois, on croit surprendre M. le contrôleur à lable. Maintenant je me sauve. Vous n'avez plus rien à me dire , monsieur le marquis ?
— Non , Colombelie, lu peux partir.
— Pas avant d'avoir accepté ce gage de notre reconnaissance , dit Jenny en passant une chaîne d'or autour du cou de la Co- lombelie, qui leva les yeux sur le marquis pour voir si elle devait accepter. La réponse qu'elle y lut était affirmative.
— Je vous remercie, madame , de votre présent; je le por- terai le jour de mes noces. A propos , monsieur le marquis, vous savez que Mathias sera à la petite porte de l'hôtel avec la chaise que vous lui avez commandée.
— Va le rejoindre et dis-lui de se hâter. Colombelie serra précipitamment sa mante autour de ses épaules, et disparut.
— Bonne fille ! ajouta le marquis : elle ne se doute pas qu'elle vous sauve la vie; elle épouse un homme laid et bossu parce qu'il lui a promis un carrosse. Quel cœur et quelle tête. Féli- citez-vous, Law , vous avez fait une heureuse !
Jenny s'occupait des préparatifs de départ avec une activité fébrile. Sa fille était venue chercher un asile sur les genoux de son père, qui la considérait avec attendrissement. Le silence régnait sur cette scène lugubre lorsqu'une volée de pierres re- tentit sur les fenêtres de l'hôtel. Brichanteau jeta un coup d'œil sur la place : Jenny s'était précipitée à côté de son mari et elle serrait sa fille contre son cœur. — Rassurez-vous, madame, dit Brichanteau , ce sont des gamins qui passent; c'est le pre- mier grain qui annonce la tempête ; il est temps de chercher un abri !
— Partir ainsi, comme un criminel qui s'échappe ! s'écriait Law en se frappant le front; c'est horrible ! Tout le monde me
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trahit, m'abandonne, les grands comme les petits! Hier j'étais tout-puissant; aujourd'hui je ne suis qu'un vermisseau que le premier passant peut se donner le plaisir d'écraser sous son pied !
— La Providence a en ceci des desseins cachés contre les- quels il est inutile de s'élever, mon cher Law. Votre rôle est fini. Vous avez dépouillé l'aristocratie du prestige qui l'entourait en lui enlevant son or ; vous avez exalté les passions du peuple en lui montrant comment s'édifiaient les grandes fortunes; vous avez mêlé toutes les classes ensemble , et peut-être vous avez préparé les voies à une révolution. C'était tout ce que Dieu voulait sans doute. Maintenant que vous avez rempli votre mission , il Vous laisse à votre faiblesse. C'est dans l'ordre. Vous finissez comme tous les grands hommes, vous qui n'êtes qu'un... Ce dernier mol expira dans l'oreille de Law.
— C'est d'Argenson qui me renverse , et non pas Dieu, M. le marquis. Je succombe devant la jalousie et devant la faiblesse du régent.
— Vous cherchez des consolation* dans votre amour-propre, et vous ne voyez pas que vous vous êtes tout simplement noyé dans le Mississipi. Mais le temps est trop précieux pour le perdre en discussions philosophiques. Je crois entendre le bruit confus de l'émeute qui s'avance. Ètes-vous prêle , madame?
Jenny se leva en prenant sa fille dans ses bras.
— Adieu , Law , reprit Brichanteau; donnez-moi votre main; vous savez que je suis votre ami , puisque je vous ai toujours dit la vérité ; oubliez la France et soyez heureux.
— J'essayerai, répondit Law. En même temps , il mit sa main dans celle de Brichanteau.
— Si je m'ennuie trop, je viendrai vous rejoindre à Venise.
— Que ce soit bientôt , car une Bohémienne m'a prédil que je devais y mourir en 1729.
— Que ce soit surtout pour y finir vos jours au milieu des amis que vous avez sauvés , ajouta Jenny.
— Quel autre motif pourrait m'engager à quitter Paris? ré- pondit Brichanteau, à moins que ce ne fût pour me brûler la cervelle sous un beau ciel !
Le postillon fit claquer son fouet, et le roi de la rue Quin- campoix courut s'embarquer à Marseille.
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La prédiction de la sorcière se vérifia pour Law. Quant it Briclianteau , il ne se brûla point la cervelle : il mourut comme tous les sceptiques 'de son temps , vieux et janséniste.
T.VJ.ILK Delord.
LONDRES.
CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
Mémoires d'Edward Alleyu. — Correspondance des Colman. — Les Cours de l'Europe à la fin du siècle dernier. — Lettres de James Pernon au duc de Shrewsbury. — Ouvrages inédits de Warburton. — La Chronique de Rishanger. — p'oyaye aux sources de l'Oxus , par le lieutenant Wood. — Les Chinois tels qu'ils sont. — Mœurs et Coutumes des Japonais. — Six mois d'expédition en Chine , par lord Jocelyn, — La Société dans l'Inde. — Deux ans sur le yail- lard d'avant. — Annuaire des Indes orientales pour 1841 . — His- toire de l'Inde. — La Nuit et le Jour, par liulwer. — Greville, par M« Gore. — Les Aventures d'un fat. L'Homme d'argent, par Horace Smilli. — Le Livre sans nom. — Esquisses et Souvenirs de lady Chatterton. — Six Discours , par Thomas Carlyle. — Théâtres de Londres , etc.
Si vous vous le rappelez, ma dernière lettre se terminait par une sorte d'inventaire de nos richesses à venir. Ce relevé des annonces de librairie n'avait rien que de très-exact , si ce n'est qu'au lieu des Spas ( eaux ) d'Angleterre , par le docteur Gran- ville, vos imprimeurs m'ont fait annoncer les Eaux d'Allema- gne, que cet estimable médecin a décrites il y a deux ou trois ans dans un ouvrage spécial. Celui-ci est un spirituel bavardage, à
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l>ropos des établissements thermaux que mes compatriotes ont voulu à toute force établir chez eux, et dont les malades eu- ropéens s'obstinent à mépriser l'efficacité très-contestable. Le bien-être , si chèrement payé, de notre vie anglaise , n'attirera pas de longtemps à Bath , ù Harrogate, à Scarborough , à Dur- ham, Sunderland, Newcastle, Gilsland, etc. , les baigneurs de Barèges, de Vichy, de Plombières ou de B;iden. Heureusement pour les eaux d'Angleterre, elles trouvent dans le spleen, la coquetterie et la gastronomie indigènes , des pourvoyeurs très- suffisants. Un riche commoner qui veut se déplacer et dépayser pour quelques semaines sa mécanique activité, son ennui des affaires, ses digestions pénibles, et sa famille tourmentée du besoin de quitter Londres, n'a guère d'autre ressource que d'aller s'enterrer dans un de ces magnifiques hôtels, construits chez nous avec tant de profusion, près du moindre filet d'eau ferrugineuse. Ce séjour a pour lui mille résultats heureux; son coffre fort se dégage des bank notes qui l'obstruaient; le cercle de ses connaissances s'enrichit de trois ou quatre chevaliers (l'industrie; il fait voir du pays à ses filles, et leur donne mille occasions de se mal marier ; tout cela , sans passer sur le con- tinent, sans cesser un seul jour de manger sa turtle soup et les puddings de la terre natale : n'est-ce pas très-comfortable ? La Société Shakespearienne , que je vous annonçais égale- ment, a commencé ses publications parles Mémoires d'Edward Alleyn , fondateur du collège de Dulwich. 11 ne faut pas re- garder ce litre comme parfaitement exact : Payne Collier, l'his- torien des origines de la scène anglaise, perdrait à ce qu'on ac- ceptât comme authentique une biographie dont il a réuni à grand'peine les éléments dispersés , et qu'il a recomposée avec un vrai talent. Il y a là des trésors pour l'antiquaire et le cu- rieux ; des lettres d'Alleyn à sa femme Joane, et des réponses de celle-ci, qu'un bibliophile achèterait au poids de l'or, tant elles jettent de lumière sur les rapports des acteurs, des auteurs et des directeurs de théâtre à cette époque reculée; des éclair- cissements qui manquaient jusqu'ici à des biographies impor- tantes. Mais tout cela ne vous importe guère, à Paris ; à peine connaît-on chez voir, le nom de Ben-Jonson. Il vous est donc parfaitement indifférent de savoir que ce pofile est bien réelle- ment le meurtrier d'un auteur de la troupe d'Henslovve, nommé
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Gabriel, comment il le tua, et à quel propos. Mais Gifford, le dernier biographe de Ben-Jonson , avait nié le fait, et la resti- tution de ce grave délit, prouvé par une lettre d'Henslowe lui- même, n'est pas d'un médiocre intérêt. Songez donc que la né- gation de Gifford n'allait pas moins qu'à compromettre Thomas Dckker, l'auteur du Satiromastix , et à l'accuser de faux té- moignage rendu contre un confrère en phébus. Au surplus , les lettres de Joane Alleyn à son mari sont ravissantes de naïveté, de bonne et cordiale tendresse, de tact et d'esprit de conduite. Elle lui parle, entre autres personnages , d'un joli garçon nommé Francis Chaloner, qui vint , en bel appareil , rôder autour d'elle, tandis qu'elle était à Londres sans son mari. Ce beau fils sollici- tait un emprunt et se recommandait de M. Shakespeare, du Globe, dont il se disait connu. M. Shakespeare, que l'on croyait absent, arrive sur ces entrefaites; son prétendu protégé se trouve être un franc vaurien qu'il désigne lui-même aux soup- çons de mistress Alleyn. Ces petits détails ont un prix immense pour un véritable shakespearien.
On est émerveillé, enlisant ces Mémoires, de voir à quelle humiliante dépendance étaient réduits les écrivains dramati- ques de notre ère immortelle. Alleyn, Henslowe, acteurs et di- recteurs, traitaient de Turc à More Massinger, Marston , Dekker et les autres. Ceux-ci, acceptant avec toutes ses consé- quences la domination de l'industrie sur le talent littéraire, s'é- puisaient à solliciter en prose et en vers la rémunération de leurs travaux, sans pouvoir l'obtenir toujours. Il est vrai que Henslowe et Alleyn étaient de grands personnages ; outre le privilège de leurs troupes ambulantes , ils avaient encore le mo- nopole des combats d'ouïs par toute l'Angleterre, monopole acheté à sir William Smart, qui en était investi comme grand officier de la couronne. En vertu de la patente qu'il leur céda , .tout conducteur d'animaux forains voyageait pour leur compte et leur devait un droit proportionné à ses bénéfices. Inutile d'a- jouter que c'était là pour eux l'affaire importante. La mise en scène de Cymbeline ou du Roi Lear passait après l'exploitation des combats d'animaux. La plaisanterie de Walter Scott à ce sujet, incidemment jetée dans le roman de Kenilworth, est donc non-seulement jusliiiée, mais dépassée de beaucoup par la simple vérité des faits.
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Alleyn, les ours aidant, fit une assez grande fortune, et n'ayant point d'enfants , la consacra presque tout entière à des fondations pieuses. Le collège de Dulvvich fut construit par lui et doté d'une rente annuelle, malgré l'opposition formelle du chancelier Bacon. Bizarre conflit où l'histrion retiré jouait le rôle de propagaleur des lumières, et où l'homme d'État se mon- trait gardien soigneux de l'antique harharie.
Notre histoire dramatique s'est encore enrichie de documents précieux sur une époque moins reculée. M. R. Brinsley Peake a publié les Mémoires de la famille Colman et sa correspon- dance avec les principaux personnages contemporains. On y trouvera le complément des Mémoires de Mattews , mis au jour l'an dernier ; des renseignements précieux sur la société des Biftecks , fondée par l'arlequin Rich il y a plus de cent ans, et qui subsiste encore aujourd'hui; enfin, et par cen- taines, des anecdotes sur Garrick, Liston, le duc d'York et autres favoris du public anglais. J'en choisis une au hasard et comme échantillon. Macklin, l'acteur, avait un fils qu'il desti- nait au théâtre; mais ce jeune homme, très-heureusement doué, se sentait entraîné de préférence vers l'état militaire. Son exté- rieur prévenant, son intelligence, lui valurent l'appui du mar- quis de Townshend qui le fit passer aux Indes, où, bien re- commandé, il obtint presque immédiatement un brevet d'officier. Malheureusement John Macklin devait entraver comme à plaisir, par la bizarrerie de son caractère et le dérèglement de sa con- duite, ses pas dans la carrière où il débutait avec tant d'éclat. Un jour, il eut une querelle avec un de ses camarades, et celui-ci se crut obligé de le faire appeler. Macklin arrive sur le pré, enveloppé jusqu'aux oreilles dans une espèce de large surtout sans manches. On ne comprenait rien à ce costume ; néanmoins les seconds mesurent le terrain , partagent le jour, chargent les pistolets, préparent enfin le combat. Le moment venu de se placer, Macklin entr'ouvre son surtout, et l'on s'aperçoit non sans surprise que sous ce vêtement il était absolument nu. Sommé de s'expliquer à ce sujet , il déclara qu'il voulait bien donner toute satisfaction à son adversaire, mais n'entendait pas aggraver les chances ordinaires du duel : « Or il avait très-sou- vent ouï parler de blessures, peu importantes en elles-mêmes, mais devenues mortelles, sous l'influence d'un climat ardent,
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par cela seul qu'avec la balle quelque fragment d'habit s'était introduit dans la plaie. De là sa résolution bien arrêtée de com- battre dans un état de pure nature, laissant du reste à son ad- versaire le droit de se déshabiller tout aussi complètement qu'il le voudrait. » Cette argumentation, présentée avec sang-froid et fermeté, déconcerta les témoins, et, la pudeur britannique ne s'accommodant pas volontiers de certaines exhibitions, le duel devint impossible.
Les anecdotes abondent aussi dans un mémorial intitulé les Cours de l'Europe à la fin du dernier siècle. M. Swinburne, dans les manuscrits duquel on l'a retrouvé, était un gentil- homme catholique anglais élevé en France au séminaire de Las- celles , et marié à Paris avec la fille d'un riche propriétaire des Indes orientales. Voyageur infatigable, il parcourut l'Europe dans tous les sens , tenant note exacte de ce qui frappait son at- tention , et, suivant la mode de cette époque, empressé de transmettre ses impressions à de nombreux correspondants. Ses Lettres embrassent une période de vingt-neuf années ( 1774 à 1803). M. Swinburne avait fait paraître de son vivant deux Voyages, l'un en Italie, l'autre en Espagne , qui ont eu durant plusieurs années le succès éphémère de ces sortes de livres. Ce- lui qu'on édite aujourd'hui, quoique venant un peu tard, ob- tiendra peut-être, comme recueil de renseignements historiques, une vogue plus durable. M. Swinburne a vu la France à deux époques et sous deux aspects bien divers. D'abord en 1774 , au moment où Louis XV allait mourir , il fut présenté à celte cour élégante et corrompue, où dominaient la Dubarry et ses courti- sans. Les Anglais étaient à la mode alors. Mislress Swinburne fut admirée dans le cercle intime de la jeune dauphine ( Marie- Anloinelte). Son mari dut expier celte faveur par une visite à la maîtresse du roi. Quelque insignifiant que soit d'ordinaire le compte rendu d'une visite de cérémonie, on ne lit jamais sans curiosité les détails historiques donnés avec toute la sincérité, toule l'exactilude du moment. M. Swinburne et le duc de Dorset furent présentés ensemble à la sultane favorite. Ils la trouvè- rent dans un entre-sol du château de Versailles, en peignoir à capuchon et les cheveux épars; elle les reçut de fort bonne grâce , et , « comme c'était l'usage à Versailles , dit le voyageur, nous parla beaucoup du dernier opéra. » Le même jour,
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M. Swinburne, au lever du roi, s'était trouvé en présence des jeunes princes ( Louis XVI , Louis XVIII , Charles X ). Le pre- mier lui parut bavard et gai ( cheerful and chatty ); le second le frappa par sa beauté; le troisième par la singulière confor- mation de sa bouche. Ni les uns ni les autres n'étaient complè- tement formés; ils se tenaient mal, remuaient sans cesse, n'adressaient aux assistants que des questions désordonnées et frivoles. Le temps paraissait leur peser, et notre formaliste com- patriote les vit avec un certain étonnement courir après un des valets de chambre du roi qui se retirait emportant les vêlements de nuit de Sa Majesté.
Quinze ans plus tard, Mrs. Swinburne revint à Paris pour y placer son fils sous le patronage de cette belle reine, qu'elle avait vue naguère si brillante, si obéie , si gracieuse. Mais la scène avait changé. « Vous ne me trouverez point gaie, dit Marie-Antoinette à Mrs. Swinburne lorsqu'elle lui accorda sa première audience; j'ai beaucoup de choses sur le cœur. » Comme mère, elle craignait en effet de perdre son fils alors gravement malade. Et que n'avait-elle pas à redouter comme reine? Toujours prévenante , elle promit ses bons ocffies à nos voyageurs; mais le découragement l'avait déjà comme abattue : « Si les temps devenaient meilleurs, disait-elle , vous savez que je n'oublie jamais mes amis. » Mrs. Swinburne sortit en larmes de celte première entrevue.
Elle en obiint une seconde lorsqu'elle dut quitter Paris. C'était une grande faveur. La reine ne recevait déjà plus personne. Plus triste, plus agitée que jamais par de noirs pressentiments, elle fil un pénible retour sur elle-même en souhaitant un avenir prospère à sa protégée : « Vous partez, lui dit-elle; vous allez dans votre heureuse famille , dans un pays tranquille où la calomnie et la cruauté ne vous poursuivront pas. Je dois vous porter envie. »
«Je hasardai quelques paroles de consolation, poursuit Mrs. Swinburne, insinuant que l'état des esprits s'améliorait; que sa popularité , son bonheur, pourraient renaître. Elle se- coua la tête sans répondre. Nous étions seules. Je ne sais où je pris cetle inspiration, et comment je trouvai le courage de la mettre en avant , mais je me rapprochai d'elle et lui dis que, si elle se croyait en danger , j'étais à ses ordres; qu'elle pourrait
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partir avec moi pour l'Angleterre sous les habits de ma femme de chambre, dont je me débarrasserais aisément en l'envoyant chez des amis à Sainl-Germain. Elle me remercia , non sans sourire légèrement, et me dit que rien au monde ne lui ferait quitter sa famille , ajoutant qu'elle avait déjà refusé bien des propositions de ce genre : — Et quand j'accepterais, continuâ- t-elle en jetant un regard douloureux autour d'elle, cela ne se pourrait pas ; il y a trop d'espions ici. »
Les souvenirs datés de Naples ont dans ce même livre un bien autre caractère. La dépravation des mœurs y passait toute croyance, et la publicité des désordres de la reine autorisait à son égard les insolences les plus outrées. Le roi ne perdait pas une occasion de les constater , afin que sa propre liberté de conduite trouvât moins de censeurs. M. Swinhurne raconte qu'un soir au Pausilippe, en présence d'une centaine de con- vives, il prit par la main le chevalier Guarini, et du bout de la table où il était assis , le conduisit à côté de la reine. Si hu- miliée qu'elle en fût , la reine dut subir en silence cette allusion à la position presque officielle de Guarini dans son palais. Une autre fois, l'ambassadeur d'Espagne, parlant au nom de son souverain, reprochait à la reine d'avoir pris le général Aclon pour amant. — Je ferai faire son portrait par le meilleur peintre d'Italie, répondit-elle, et son buste par le meilleur sculpteur; quand le roi d'Espagne les aura vus , je serai justifiée. — Oh ! madame , répliqua l'ambassadeur, mon maître a vécu assez long- temps pour savoir jusqu'où peuvent aller les caprices des dames galantes.
On peut placer ici comme pendant de la réponse du prince de Kaunilz à l'impératrice Marie-Thérèse, qui lui voulait n pio- cher certaines intimités peu honorables. Le prince était venu avec son portefeuille; il l'ouvrit tranquillement : — Je suis ici, madame, dit-il ensuite, pour parler des affaires de Votre Ma- jesté , non des miennes.
M. Swinburne, qui rapporte ce mot, donne des détails amu- sants sur l'intérieur de ce bizarre ministre , qui, par ses pré- tentions universelles, jointes à une maladresse au moins égale, se rendait le plus ridicule personnage du monde. Il se don- nait comme particulièrement habile à faire la salade, à débou- cher le vin de Champagne, et à juger un opéra : trois émi-
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nenles qualités d'homme d'Étal. Lorsque le grand-duc Léopold dut épouser à Inspruck la fille du roi d'Espagne, le prince de Kaunitz alla s'assurer que les préparatifs convenables avaient été faits. Gluck, chargé de l'opéra, lui garantit que rien ne manquerait. Les décors étaient en place , les acteurs savaient leurs rôles, l'orchestre ne laissait rien à désirer. — C'est bien, dit le prince... Vous allez commencer tout de suite. — Sans auditoire? demanda Gluck un peu surpris. — Sachez, mon- sieur, s'écria le prince, que la qualité vaut bien la quantité. Je suis, à moi seul, un auditoire. — Et il fallut en passer par là.
Un tableau fort énergique de Paris sous le directoire remplit la dernière partie des lettres de M. Swinburne , qui fut envoyé en 1796 dans celte capitale par le ministère anglais pour y né- gocier un échange de prisonniers et surlout la mise en liherté de sir Sidney Smilh. Je crois que, même pour des Français, il y a beaucoup à apprendre dans celle peinture, rendue plus vive par le eontrasle des premières pages du livre avec celles qui le terminent. C'était un assez triste sppclacle que le Paris de 1790 comparé à celui de 1774. Les boulevards couverts d'une foule déguenillée; le parterre des théâtres envahi par la popu- lace et retentissant de leurs vociférations patriotiques; des sta- tues de plâtre et de bois sur les piédestaux qui naguère sup- portaient le bronze ou le marbre ; le- faubourg Sainl-Germaiti complètement dépeuplé; les femmes sans parure ou avec des costumes ridicules ; les rues pleines de voleurs et d'assassins ; les préoccupations politiques écrites sur tous les visages : ainsi vous retrouva notre compatriote. Au lieu d'aller à Versailles au pelil lever du roi , il se rendit a une audience du petit Luxem- bourg, où il trouva Rewbell recevant des pétitions dans un grand salon partagé en deux par une balustrade, dont l'unique issue était gardée par deux sentinelles. Deux autres soldats, la baïonnette au bout du fusil , se tenaient derrière le directeur , si près de lui, dit Swinburne, qu'ils pouvaient lire par-dessus son épaule. Les huissiers portaient des vestes courtes , de petits manteaux noirs et des bonnets rouges décorés de cocardes et de plumets.
Au commencement de 1797, notre observateur à l'affût voit poindre quelques symplômeg conlre-iévolulionuaires. Ce sont
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des voitures de luxe qui se hasardent sur tes promenades , des abbés qui prennent l'air, chapeau bas ; c'est le bal de Mme de Gontaut donné à trois cents personnes plus ou moins frappées, dans leur famille, par la hache de 93. A ce bal , quelques hommes vinrent en talons rouges et dansèrent le chapeau sur la tête; nuances admirables pour une époque de transition. Enfin les dîners reprenaient. M. Swinburne dîne en grande compagnie chez M. Pérignon , avocat de la marine. La grande compagnie dont il s'agit se composait d'Isnard , Muraire, Por- talis, Cambacérès, Jubriers, Augustin Monneron , Vance, Janet, etc., etc. Isnard causait et buvait avec une activité re- marquable. Il racontait sa proscription sous Robespierre , et comment il s'était tenu caché durant quatre mois entiers dans une maison de campagne où il dormait tout le jour et se pro- menait toute la nuit dans les jardins , etc., etc. La conversation roula principalement sur la conspiration de Brottier, qui venait d'être découverte le jour même.
Autre dîner chez M. Perregauxavec Sainte-Foix, Talleyrand, Rœderer et Beaumarchais. Cette fois, M. Swinburne ne se croit pas en grande compagnie. Le lendemain , il passe la soirée chez Mmo Charles de Damas avec la famille de La Borde ; puis il soupe chez Mme d'Houdetot avec le vieux Saint-Lambert, encore bien gai quoique infirme , et le duc de Rohan , frère de Mmo de Beauvau. Au mois de mars, la gaieté française reprend tout à fait le dessus : on déjeûne au bois de Boulogne ; on va au con- cert dans la journée; on improvise des dîners ambigus; Mme d'Angrelau (Hainguerlol , je présume) donne des bals qui coûtent deux mille francs. La république est perdue , et les médisances de reprendre. M. Swinburne ne manque pas d'ins- crire celles dont M"10 d'Angrelau est l'objet. Elle est fille de Péron l'architecte. Son mari, fabricant de chocolat à Ver- sailles, a fait, comme fournisseur des armées, une fortune considérable; et les méchants l'appellent déjà la princesse Cacao, etc., etc.
De retour en Angleterre , M. Swinburne trouve encore à gros- sir son recueil d'anecdotes. Celle-ci m'a paru jolie. Wilkes dî- nait un jour avec le prince de Galles. Désigné pour porter un toast, il se lève et dit : « Au roi!... Puisse-t-il vivre long- temps. » Cet accès de loyauté, chez un démocrate comme 4 5
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Wilkes, était fait pour exciter la surprise. — Diable! s'écrie l'héritier présomptif de la couronne, et depuis quand vous in- téressez-vous si fort à la santé de mon père? — Depuis que j'ai l'honneur de vous connaître , monseigneur, lui répond avec un grand salut son impertinent convive.
Encore des lettres; celles-ci sont plus exclusivement histori- ques. C'est la Correspondance de James Vernon , secrétaire d'État , adressée , de 1 696 à 1 708 , au duc de Shrewsbury. Les plus intéressantes sont relatives a la conspiration de sir John Fenwiek. On sait que ce personnage , pour sauver sa tète, voulut impliquer dans le procès qui lui fut intenté une partie des ministres de Guillaume III, Shrewsbury, Godolphin , Marl- borougli , lord Balh , l'amiral Russell , et James Vernon lui- même. La vérité de ses accusations semblait confirmée par l'il- légalité flagrante de la procédure suivie contre lui. Néanmoins les lettres publiées aujourd'hui justifient au moins en partie ceux qu'il appelait ses complices. Il est à remarquer que, li- vrées au public pour la première fois, elles ont déjà passé sous les yeux de plusieurs historiens , et, entre autres , de l'archi- diacre Coxe. Ce sont par conséquent des documents déflorés , el nons n'avons pas à nous en occuper plus longtemps , non plus que des fragments de controverse religieuse retrouvés inédits dans lés papiers de Warburton. Nous dirons seulement en pas sant que Warburton , le plus rude ergoteur de son temps et l'un de ceux à qui le sarcasme était le plus familier, avait néan- moins grand'peur des attaques. Ayant appris (c'était une fausse alerte) que Sterne voulait le placer dans Tristram Shandy et le donner pour précepteur à son héros , il chercha par tous les moyens possibles à conjurer l'orage dont il se voyait menacé. Les lettres échangées à ce sujet seraient curieuses dans une bio- graphie de Sterne.
Ce qui l'est bien davantage pour les antiquaires, c'est la pu- blication (aux frais de la société Camden) de la Chronique de Iiishanger. Cette chronique rend son rôle historique à l'un des hommes qui contribuèrent le plus puissamment à créer la con- stitution anglaise. Simon de Montfort, comte de Leicester, chef des barons coalisés contre Henri III , a le premier appelé notro tiers-État dans la délibération des affaires publiques. M. Thierry avait deviné l'importance de ce personnage dans sa
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hclle Élisions de la iÀinqurte de l'Angleterre par les Nor- mands. Plusieurs passages de son livre nous font croire toute- fois que la chronique de Rishanger n'avait point passé sous ses yeux. Il s'étonne, par exemple , de ce que la révolte contre Henri III eût pour principal promoteur un étranger, beau- frère du roi. Notre vieux chroniqueur lui eût montré Simon de Monlfort élevé par sa mère Amicia au sein d'une famille tout anglaise, et à l'abri des préjugés anglo-normands. C'était là le mot de l'énigme.
La géographie savante doit un nouvel ouvrage à M. W. Des- borough Cooley, auteur d'une Histoire des Découvertes ma- ritimes et continentales, qui, si je ne me trompe, vient d'être traduite à Paris. Le traité qu'il publie aujourd'hui est la recom- position, par inductions, de l'Afrique centrale depuis le com- mencement du monde jusqu'à nos jouis. Eu voici le titre, par- faitement intraduisible à mon sens : The Negroland of the Arabs examinée and explained. Il n'y a rien là qui promette une lecture attrayante. Au contraire, le voyage du lieutenant Wood aux sources de l'Oxus (voyage important qui remplit, pour l'Asie centrale, les lacunes laissées par ceux des lieute- nants Careless , Moorcroft et de sir Alexandcr Burues), est en même temps une narration fort agréable. Depuis Marco Polo , nul Européen n'avait pénétré dans la vallée supérieure de l'Oxus; Marco Polo lui-même n'a point navigué sur cette partie de l'Indus qui coule entre Atlcck et Kalabagh. C'est dire assez tout ce que cette excursion renferme de documents curieux. Les bornes de cette lettre ne me permettant pas de l'analyser , je l'indique seulement à vos géographes.
Les Chinois sont fort de mode à Londres en ce moment; aussi la librairie les exploite-t-elle sans remords. Dans le cou- rant du mois, nous avons eu les Chinois tels qu'ils sont , les Mœurs et coutumes des Japonais , et enfin un compte-rendu de la dernière expédition à l'ile de Chusan par lord Jocelyn , ex-secrétaire militaire de la mission en Chine. Cet honorable employé semble redouter excessivement qu'on ne se méprenne sur le caractère de son livre , et qu'on n'y voie une publication en quelque sorte officielle. En quoi il a tort , à notre avis , car il ne résulte rien de son livre qui soit de nature à réhabiliter ce que nous appelions la guerre de l'opium. On dirait au contraire
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qu'il est payé pour mettre en relief les belles qualités du carac- tère chinois. Au surplus il nous confirme dans l'idée que la pos- session de Chusan est parfaitement illusoire (1). Naguère la compagnie des Indes y avait établi une factorerie que l'insalubrité
(1) Une lettre partie des îles Philippines , le 7 octobre 1840 , nous apporte sur l'état de la question chinoise quelques réflexions dont nous ne voulons pas priver nos lecteurs :
— Les Anglais , dit notre correspondant, ont tiré quelques coups de canon sur divers points de la côte ; puis , après avoir ainsi fait sentir la puissance du bras qui les fait mouvoir, MM. les commissaires, qui avaient en vain essayé de faire accepter par les mandarins du lit- toral leurs dépêches pour la cour céleste , ont pris le parti de se rendre de leurs personnes à l'embouchure de la rivière de Pékin , et d'essayer s'ils seront là plus heureux qu'ailleurs. IS'est-ce pas une chose assez étrange que de voir ces deux plénipotentiaires d'une puissance comme l'Angleterre s'en aller tout le long de la côte de Chine , un pa- pier à la main , et disant à tous les mandarins qu'ils rencontrent : Prenez ma lettre! C'est que l'Angleterre sait bien que cette affaire avec la Chine offre de terribles difficultés, et combien le succès serait douteux s'il fallait en venir à une guerre définitive. Il a donc fallu essayer de tous les moyens, et croyez-moi, monsieur, quand les An- glais en sont venus à faire ce qu'ils font en ce moment , c'est qu'ils ont senti que leur meilleure chance était un accommodement. Veuillez calculer toutes les conséquences qu'aurait le non succès de l'Angle- terre si elle faisait à la Chine une guerre organisée quand toute l'Inde a aujourd'hui les yeux fixés sur cet événement, quand le birmah af- firme que les Anglais seront défaits, et quand la Russie est là, aux aguets, n'attendant peut-être qu'un revers de l'Angleterre pour jeter le brandon de la révolte au milieu de toutes ces populations soumises, mais non amies. Quant au blocus de la rivière de Canton, les Anglais se gardent bien de lui donner un caractère sérieux. Ce serait anéantir un commerce qui est de peu d'importance pour la Chine , tandis que l'Angleterre ne peut s'en passer. Le thé est une nécessité en Angle- terre, et si l'on avait bloqué la rivière de Canton depuis juillet 1839. les vieilles femmes d'Angleterre , d'Irlande et d'Ecosse , auraient jeté les hauts cris. D'ailleurs on comprenait qu'on aurait à dépenser beau- coup d'argent,, et fermer la porte au thé , c'eût été la fermer à 120 ou 130 millions de francs que le trésor perçoit chaque année. Aussi, malgré les trois blocus, le thé a été embarqué. On saisit bien quelques jonques chargées de sel, mais le commerce entre Macao et Canton va
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des lieux et l'absence de tous bénéfices commerciaux la contrai- gnit d'abandonner. Les détails du siège sont ceux que tous les journaux ont répétés ; mais ce que la plupart ont omis de dire , c'est avec quelle sérénité chevaleresque ces Chinois tant raillés ont accepté une lutte qu'ils reconnaissaient parfaitement inégale, mais qui les justifiait, près du souverain, de tout soupçon de lâcheté. En somme , dans toutes les négociations ouvertes entre l'amiral anglais et les officiers qui commandaient à Chu- san, il est impossible de ne pas voir d'un côté les violences d'un chef de boucaniers, de l'autre la résistance inefficace, mais noble et calme , d'un peuple plus civilisé qu'aucun autre.
Que si l'on veut se faire une idée de l'équité qui préside aux résolutions de notre gouvernement, on peut lire, dans l'inté- ressant petit volume de lord Jocelyn , la description d'un de ces magasins où les Chinois vont fumer la drogue empoisonnée que les marchands anglais se chargent de leur fournir. Le plus in- fâme cabaret d'Europe est un établissement de bienfaisance , comparé à ces antres mortels.
Confinant aux voyages , mais se rapprochant déjà des œuvres de pure imagination, deux publications nouvelles viennent, après bien d'autres , nous faire connaître les détails de la vie maritime et l'état de la société anglaise dans l'Inde. La première est d'origine américaine. Elle a été rééditée par le libraire Moxon , à la requête d'un certain nombre d'anciens officiers de marine , qui l'ont considérée comme une œuvre pratique éga- lement utile aux navigateurs de profession et à tous les hommes qui de près ou de loin louchent aux questions maritimes. Nous ne sommes point compétents pour la juger sous ce dernier rap- port; mais il est certain que, littéralement parlant, nous ne connaissons rien qui nous ait révélé plus complètement les . misères de l'existence du matelot , les périls qui la menacent, les joies qui de temps à autre viennent la varier , et les causes de l'amour passionué qu'il porte à sa profession. Par un con-
son train. Les navires entrent, parlent, chargent et déchargent comme à l'ordinaire , si ce n'est que les transactions ont lieu à Macao au lieu de Whampoa. Je ne m'en étonne pas , car bloquer la Chine , c'est , pour l'Angleterre , se bloquer elle-même.
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cours de < ircunslances assez bizarre , l'auteur de Deuv ans .siti le gaillard d: ' avant {Two years before themast) n'est devenu simple matelot qu'après avoir passé plusieurs années à l'uni- versité. L'affaiblissement de ses yeux , fatigués par l'élude , fut la cause de cette brusque métamorphose. Vous devinerez, sans que j'aie besoin d'insister là-dessus, combien ses impressions durent emprunter de vivacité au contraste de son ancienne et de sa nouvelle existence, et combien aussi le compte qu'il en a t endu gagne à être traduit par une plume longtemps exercée. Je vous signalerai, entre vingt chapitres plus amusants les uns que les autres, une lecture du roman de Woodstock , faite à un auditoire de matelots , qu'elle charma tout un jour durant, et les critiques de ce livre , formulées autour d'un bowl de îï,0S » Je vous signalerai encore une magnifique description des îles de glace flottant à la surface de la mer du Sud. 11 faut cher- cher la conclusion sérieuse de l'ouvrage dans deux ou trois cha- pitres, où l'auteur examine les différents systèmes essayés en Amérique pour l'amélioration du sort des matelots. Après les avoir tous critiqués, l'auteur en vient à déclarer qu'il ne voit aucun remède immédiatement et directement applicable aux souffrances qu'il a subies. Le pouvoir arbitraire dont le capi- taine dispose lui semble une nécessité absolue et le corrélatif indispensable de l'énorme responsabilité quireposesur lalête de cet officier. Enfin, le supplice du fouet, avec les restrictions ac- luelles, c'est-à-dire le droit d'intenter une action contre celui qui l'infligerait sans raison, ne choque pas les convictions rési- gnées de l'ancien étudiant de Harvard-Collège. Comment oserait désormais se plaindre un pilolin qui ne sait pas lire?
Le nombre des volumes dont l'Inde est le sujet augmente chaque jour. Outre la Société dans Cïnde , par un officier de la compagnie , nous avons eu ce mois-ci Y Annuaire des Indes orientales your 1841 , premier essai d'une publication pério- dique qu'entreprend la société connue sous le nom de Jiritish- India Society. C'est un manuel savant divisé en trois parties : la première traite les questions astronomiques et les phénomènes de la nature. Elle renferme notamment une étude approfondie des marées dans l'Océan indien. La seconde se compose de dé- tails géographiques et statisques , tant sur l'Inde elle-même que sur les pays avec lesquels elle a de fréquents rapports. La troi-
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sièmc i\>i un li-nuaii; <!es do<. umeuls QfiwiQîâ publiés dans le cours de l'année par |a compagnie des Indes,
Ce n'est pas tout. Nous avions une histoire de l'Inde anglaise (on la réimprime en ce moment) très-consciencieusement étu- diée , et dont nous ne comprenons pas que vos traducteurs ne se soient pas emparés déjà. Je veux parler de l'ouvrage de Mills, composition vaste et quelque peu encombrée , mais que quel- ques-uns de vos légers critiques ont traitée avec trop de mépris. Voici qu'un nouveau travail sur cet important sujet vient solli- citer votre attention. Les premiers volumes de {'Histoire de Vlnde, par M. Mountsluart-Elphinslone, ont paru ces joqrs-ci chez le libraire Murray. Elle est beaucoup plus spirituellement écrite et d'une lecture bien plus facile que celle de son savant prédécesseur. Aussi la croyons-nous appelée à un succès plus populaire. Il serait bien temps que vos écrivains songeassent à remplacer pour la France la mauvaise plaisanterie philosophique de l'abbé Raynal par quelque ouvrage sérieux et utile. L'occa- sion est belle. Deux histoires toutes faites et bien faites, dans deux génies très-divers , il n'en faut pas plus pour servir de trame à quelqu'une de ces brillantes compilations auxquelles vous vous entendez si merveilleusement ; et il n'en faut pas da- vantage pour mériter l'Académie.
Arrivons aux romans. La collection est abondante : roman de lîuiwer {Nighl and Moruing) } espèce de mélodrame à la Jack Sbeppard sur lequel nous n'avons pas à insister , et qu'on vous traduit à Paris; roman de mistriss Gore {Greville or a Year in Paris), remarquable par quelques scènes très-spirituelles, et surtout par l'impartialité avec laquelle notre bas bleu juge ses compatriotes. Presque tous ses types parisiens sont nobles, dignes, gracieux, charmants; on dirait des portraits de Du- bufe ; et les coups de crayon à la Cruishank , l'épigramme mal- veillante, l'observation sévère sont réservés aux voyageurs an- glais dunt mistriss Gore fait ressortir l'esprit dénigrant, la morgue ridicule, l'égoïsme froid , 1 impertinence affectée. iNous sommes habitués , depuis quelque temps , à voir nos écrivains se dépouiller avec affectation de ce qu'ils appellent des préjugés nationaux; mais, en vérité, c'est aussi trop d'abnégation, et l'auteur de Greville mériterait le reproche que le régent adres- sait, di(-on, au Cardinal Dubois, à propos de certains coups
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de pieds , destinés à compléter le déguisement de Son Altesse. Un de nos plus célèbres inconnus a jeté sur la place, après une certaine quantité de puffs préliminaires, un ouvrage ano- nyme qui obtient quelque succès. Ce sont les Aventures d'un Fat (Cecil or the Adventures of a Coxcomb). Écrit avec une recherche fatigante, ce roman n'est pas sans esprit, et donne une assez juste idée de cette espèce d'humour pédante que Pel- hain a mise à la mode. Quelques échantillons de cette sorte d'esprit ne seront pas déplacés ici. Commençonspar des réflexions sur l'enfance.
« Je ne sais pourquoi certaines personnes se complaisent à parler de la naïveté des enfants ! Étrange erreur ! L'enfant n'ose jamais dire la vérité à personne, pas même à lui.... A trente ans seulement l'homme entre en possession du droit de paraître ce qu'il est.
a L'enfant est un animal imitatif. L'enfant est un singe. Le monde organise contre sa liberté une conspiration permanente , et la tyrannie qui en résulte est telle , qu'on n'imaginerait pas d'y soumettre un animal sauvage. Le singe , dont je parlais , on se contente de l'enchaîner , on n'attente pas à sa liberté morale. Mais qu'un infortuné marmot se permette de prendre un air grave , ce sont des cris à n'en plus finir : Sot enfant ! qu'a-t-il donc? Secouez-le! A-t-on jamais vu pareille indolence! Et bon gré mal gré , il faut que l'enfant rie , saute , babille.... l'enfant naïf! »
Le fat nous dit de lui-même :
« J'aurais pu devenir ce que j'aurais voulu être. Et tout le monde à peu près en est là. Par malheur, personne ne se doute de cette vérité! Pour être un grand écrivain , un grand peintre , il ne faut que la conviction de son aptitude , et un travail assidu basé sur cette conviction. A bien dire, les hommes de génie ne sont guère que des cerveaux étroits , des individus assez faibles pour ne prétendre qu'une seule couronne, des Milton, des Shakespeare qui s'enferment à jamais dans la poésie , des Titien qui passent quatre-vingts ans devant un chevalet. Mais un homme de facultés un peu étendues, ne saurait ainsi se confiner. Ses goûts sont universels. Son intelligence embrasse, par frag- ments , toute chose. Il peint, il écrit un peu, il joue un peu de
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tous les instruments. Il n'est pas assez borné pour produire un chef d'œuvre. »
Il parle ainsi des réformes de Brummel :
« Napoléon commence à être apprécié par une génération nouvelle , et nos petits neveux verront certainement dans George Brummel un grand réformateur ; un homme qui osa être soi- gneux de lui-même à une époque de malpropreté générale, un homme qui mit les fiacres hors la loi du monde fashionable; un homme qui apprit à la jeunesse naïve des Trois Royaumes qu'on pouvait prouver sa valeur autrement qu'en rossant des îvatchmen hors d'âge ; un homme enfin que la postérité envi- sagera comme le Charlemagne du vaste empire des clubs.
» Je ne serais nullement surpris qu'un jour vînt où l'on irait déterrer à Caen les cendres du grand ex-dandy , pour les rap- porter en Angleterre, au pied de la colonne du duc d'York, vis-à-vis le café où il initia ce prince à tous les mystères du punch à la romaine. »
M. Horace Smilh a reparu sur l'horizon, avec trois volumes intitulés : the Moneye man (l'Homme d'Argent). Quelques scènes d'une réalité assez vulgaire , un style passablement cor- rect , et ça et là, des souvenirs de Londres telle qu'elle était il y a cinquante ans, ne compensent pas le défaut capital de ce livre , qui est ennuyeux au-delà de toute expression. Nous en dirons autant de Y Engagement (the Engagement) , autre ro- man fashionable publié par Colburn , et même du recueil de Fragments signé pas sir T. Charles et lady Morgan. Nous soupçonnons fort celle dame d'emprunter sans dire gare aux revues françaises des morceaux qu'elle nous donne ensuite pour originaux. En supposant que nos conjectures soient fondées, vous penserez sans doute avec moi que le Livre sans nom au- rait dû paraître anonyme.
Une certaine naïveté qui n'est pas dépourvue de grâce et le patronage de l'aristocratie ont valu quelque vogue aux Es- quisses et Souvenirs de lady Chalerton (Home Sketches and Foreign Recollections) ; mais , grand Dieu ! que ce style est pâle , quelle minutieuse personnalité , quels insignifiants récils! Et combien il faut se méfier des journaux torys , lorsqu'il s'agit d'une grande dame !
Je terminerais ici ma liste sans vous avoir rien signalé de
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très-remarquable, ai Thomas Carlyle n'avait fait paraître chez Fraser six Discours [Lectures) , prononcés l'année dernière devant un nombreux auditoire par ce bizarre écrivain. Le titre est littéralement celui-ci: Des Héros, du Culte des Héros, et de V Héroïque en histoire. Comprenez-vous? Je ne le crois pas, car personne ici ne devinait le motdecelteespècedelogogryphe. Le fait est que Carlyle voulait présenter au public la biographie de quelques grands hommes, et que, more germanico , il a cherché un cadre neuf pour ses antiques images. Pour cela , il a trouvé un sens inconnu au mot héroïsme. Dans l'acception nouvelle qu'il lui donne , ce mot signifie une certaine vaillance intellectuelle qui triomphe de tous les obstacles , et conquiert l'admiration d'une époque , d'une nation, de l'univers. Du moins est-ce là ce que j'ai pu, à grand renfort de déductions, ex- traire des théories obscures qui précèdent le livre de notre philosophe.
Ceci donné, il s'attache à nous montrer le héros modifié par la diversité des époques, et se manifestant au monde sous une série d'incarnations diverses ; d'abord dieu , puis prophète, en- suite poêle, prêtre, homme de lettres et roi. Comptez sur vos doigts , si vous avez vos six transformations. Maintenant, sous ces étiquettes diverses, mettez Odiu, — Mahomet , — Dante et Shakespeare, -— Luther et Knox, — Johnson, Rousseau et Burns, — puis enfin Cromwell et Napoléon. Voilà toute la char- pente de ce petit volume.
Ne nous demandez pas de justifier le choix tout arbitraire de ces noms , d'éclairer les ténèbres de cette incohérente dialec- tique, de justifier les écarts d'un style qui , à part celui de Co* leridge , n'a pas de précédents connus dans notre idiome. Nous nous récusons entièrement sur tous ces points. Mais , en re- vanche , n'exigez pas de nous que nous méconnaissions le mou- vement , le coloris , la vigueur, qui placent Carlyle tout à fait à part et au-dessus des écrivains de l'Angleterre moderne. Il y a chez cet homme une faculté de fascination qu'il faut subir, une élévation de pensées, une ampleur de coup d'oeil , et dans ses excentricités, une bonne foi si évidente, qu'il dompte les cri- tiques les plus rebelles. Nos beaux esprits de revues , si disposés à railler, au nom du bon sens, les conceptions hardies, les aperçus métaphysiques, l'obscurité des rêveries où se révèle
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l'influence des philosophes allemands, plient cette fois devant un homme qui s'offre à leurs sarcasmes tout d'une pièce et sans sourciller.
Quant à nous, ce livre nous embarrasse. Nous voudrions en détacher quelques fragments , et après maint essai de traduc- tion . nous nous voyons contraints d'y renoncer. C'est toute une étude à faire que de chercher à reproduire, sans le trop altérer, ce style à grands effets , toujours emporté , souvent voilé d'é- paisses ténèbres , quelquefois sublime dans ses brusques tri- vialités, et quelquefois aussi le sublime a ses périls très-voisins du ridicule. Nous nous bornons donc aujourd'hui à une simple mention. Plus tard , il est possible , et nous en prenons acte, que dans un article séparé nous revenions sur ces chapitres singuliers.
0. N.
SOUVENIRS DE LA RÉPUBLIQUE.
MÉMOIRES
D'UN BOURGEOIS DE PARIS.
PREMIER ÉPISODE.
UNE FEMME CELEBRE.
I.
On a parlé bien souvent du pêle-mêle de notre siècle et de ses évolutions rapides ; mais, pour en avoir une pleine conscience , il faut y avoir assisté comme l'ont fait ceux de mon âge , il faut avoir vu comme nous Louis XVI, Robespierre, Napoléon et survivre à cette poussière de toutes choses , encore spectateur du présent mais ne sentant déjà plus que dans le passé.
Autrefois l'homme obscUr n'assistait aux révolutions qu'en perspective et n'en voyait les acteurs que sur la scène; nous autres, au contraire, nous les avons coudoyés et entendus de près pendant vingt années; ces acteurs étaient nos parents , nos amis , nos voisins ; c'est de parmi nous qu'ils sortaient pour monter au théâtre, applaudis d'abord, puis siffles et faisant
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place à de plus heureux. L'histoire de notre siècle ne s'est point passée comme celle des précédents dans les palais, mais dans la rue, aux yeux de tous; aussi, pour la savoir, suffit-il d'avoir vécu et d'avoir regardé. Qui vous parlera mieux que le vieux bourgeois de Paris, des Étals-généraux, des séances de la con- vention et des revues de l'empire ? Qu'a-t-il besoin de vos livres pour ce passé dont il a fait partie? Les livres ne donnent que les faits, et lui il a les sensations , il connaît toute cette histoire privée que l'on ne raconte jamais , et qui est à l'autre ce qu'est la vie réelle à la vie de salon.
Or, c'est celte histoire, cher lecteur, qu'il veut vous raconler, non avec ordre , non sur un seul ton , mais à son caprice , tantôt triste, tantôt riant, et selon que le hasard ranimera ses souvenirs.
Car le vieux bourgeois en trouve à chaque pas; tout lui rap- pelle le passé. Derrière ce Paris que vous voyez , il en est un autre pour lui , le Paris d'autrefois ; et un reste d'inscription effacée , une vieille enseigne oubliée au-dessus d'un seuil , un livre de rencontre , souillé et entr'ouvert, peuvent éveiller en lui des gaietés ou des attendrissements que vous ne soupçonnez point.
Je le pensais encore l'autre jour en suivant lentement les quais, si changés depuis trente années , et cherchant autour de moi quelque vieux débris que je pusse saluer en passant comme un ami de ma jeunesse; j'allais atteindre le Pont-Neuf lorsque je m'arrêtai tout à coup en tressaillant.
Parmi d'antiques gravures exposées à la porte d'un mar- chand , je venais d'en apercevoir une, sans intérêt pour le plus grand nombre , mais qui me rappelait, à moi , toute une époque : c'était un portrait allégorique gravé par Evangelisty et représentant une femme demi-nue. L'Amour, armé de son carquois, la retenait au moyen d'une guirlande deroses, tandis qu'elle faisait effort pour lui échapper , en montrant au loin le temple de la Gloire. Au-dessous étaient gravés ces mots : « Mlle Caroline JVuïet, pensionnaire de la reine et membre décoré de l'Académie des Arcades. »
J'avais connu l'original de ce portrait, et le souvenir que j'en conservais était encore plein d'émotion. Celte femme , aujour- d'hui oubliée , avait excité l'admiration de mes contemporains ! il a
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A trois époques elle s'était montrée dans trois tôles distincts et les plus brillants qu'il fût alors donné à une femme déjouer. Ainsi on l'avait vue tour à tour enfant célèbre , protégée par Marie-Antoinette; lionne du Directoire , mêlée à toutes les libertés de cette régence républicaine ; et enfin femme d'un colonel, partageant la fortune de guerre de l'empire. Caroline Wuïet avait donc été un vrai type du temps; et son existence bruyante , mobile , aventureuse , résumait celle de toutes les femmes qui , pendant ces vingt années et à travers toutes les convulsions politiques, avaient cherché avant tout le succès et le plaisir.
Les Mémoires de Mme Campan nous ont fait connaître les premiers ennuis de la reine Marie-Antoinette et combien étte eut de peine à arracher Louis XVI à sa forge de serrurier pour en faire un mari. Ce fut pendant ces premiers mois d'abandon que la princesse de Lamballe parla à sa royale amie d'une petite fille qui jouait du forté-piano comme les grands-maîtres. Marie-Antoinette voulut la voir , et Caroline Wuïet lui fut pré- sentée.
L'enfant, qui n'avait alors que cinq ans, était déjà charmante de visage, vive à la réplique, hardie et caressante. Elle joua avec cette verve qui fit dire plus tard que sa musique ressemblait a une charge de cavalerie, et répondit un madrigal à la reine qui la louait. La cour entière cria au miracle ; on embrassa l'enfant , on se la passa de main en main , et Marie-Antoineite déclara qu'elle l'adoptait.
Un conseil fut aussitôt tenu pour régler le plan d'éducation à suivre avec Caroline ; on décida qu'elle porterait un vêtement aux couleurs de la reine et qu'elle aurait ses entrées et une es- cabelle aux pieds de la table de toilette. Quant aux choses moins importantes, on s'en remit à la princesse de Lamballe. Celle-ci confia Caroline à Grétry pour la musique, à Beaumarchais pour les belles-lettres , à Greuze pour la peinture et à la cour entière pour les principes ! On lui fit apprendre l'italien , l'anglais, le latin. Pendant quelques mois il ne fut bruit à Versailles que des progrès de la petite merveille; on venait la voir comme une plante rare élevée en serre chaude ; on excitait par tous les moyens sa sève précoce; on lui apprenait par cœur les lias- sions qu'elle ne pouvait encore éprouver , afin d'avoir le tii-
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vertissemenl dangereux d'un enfant jouant la grande daine.
Il commençait à être question, à la même époque, d'un jeune garde du corps descendant de Racine par son père et de La Fontaine par sa mère, qui récitait partout les fragments d'un poème intitulé le Siège de Cythère , et qui était destiné à nous rendre, selon le dire de ses camarades, Ovide et Anacréon : c'était l'auteur des Lettres à Emilie, cet Apollon de la rue des Lombards dont les devises sacrées devaient obtenir tant de suc- cès sous le directoire et l'empire ; la petite Caroline fut recom- mandée à Demoustier qui, selon le style du temps, lui ouvrit le sanctuaire des muses.
Les progrès de l'élève furent si rapides qu'à douze ans elle composa une pièce en trois actes intitulée Anyêlina, qui lui valut l'approbation de son maître,
Cependant un jour Marie-Antoinette annonça solennellement à sa daine d'honneur qu'elle était reine de France. Cet événe- ment changea les préoccupations de la cour ; il fut célébré par des fêtes , des vers et la fondation d'un temple à l'amour vic- torieux. QuanL la reine, qui avait jusqu'alors joué à la mère avec Caroline, le devint véritablement, toute sa tendresse, tous ses soins se reportèrent naturellement sur le dauphin et la fille d'adoption , dont on corrigeait soi-même les devoirs , devint une simple protégée a laquelle on accorda une pension.
Les talents de Caroline n'en continuèrent pas moins ù se dé- velopper rapidement. Liée avec tous les artistes de l'époque , courtisée par les plus aimables gentilshommes de Versailles, admise dans l'intimité de la reine, elle grandissait toujours plus charmante et plus recherchée. Il est permis de croire que cette époque fut la plus heureuse de sa vie. Les mascarades champêtres de Trianon étaient alors dans toute leur vogue ù la cour; on venait de bâtir un village dont les vieux toits tout neufs étaient . rongés de mousse artificielle et les murs couverts de lierre peints à fresque. La reine y demeurait, déguisée en laitière d'opéra-comique. On n'entendait partout que sons de musettes et bêlements d'agneaux ; on n'apercevait sous les ombrages que bergers et bergères devisant d'amour ; la cour entière avait pris l'air d'une églogue de Fonlenelle ou d'un dessus de porte de Watteau.
Caroline Wn'ïVt se trouva mêlée h ces romanesques pastorales
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et y prit part sans doute ; car plus tard elle ne parlait qu'avec un certain attendrissement du moulin de Trianon. Je me rap- pelle qu'un jour , passant avec moi devant le parc , elle me dit :
— Toute ma jeunesse est là , derrière cette grille.
Et elle me raconta l'histoire de ses premières années à la cour. Mais parmi les souvenirs que ce lieu lui rappelait et qui ne peuvent être rapportés ici , il en était un surtout qui lui était resté cher : c'était celui d'une vieille paysanne du Bue qu'elle avait arrachée à la misère.
— Ce fut ma première bonne action , me dit-elle , et j'en fus payée par une reconnaissance sans bornes. Chaque semaine cette bonne femme faisait bénir une couronne par son curé pour la suspendre à mon chevet. Lorsque .j'allais la voir, tout ce que renfermait sa cabane était mis devant moi. J'y conduisis un jour la princesse de Lamballe, qui voulait déjeuner chez une vraie paysanne ; mais elle essuyait les fruits que lui présentait ma vieille pensionnaire et jetait avec distraction des essences sur le bouquet qu'elle lui avait cueilli.
Ce fut vers le même temps qu'Evangelisty grava le portrait dont nous avons parlé précédemment. Caroline Wuïet était alors dans toute la gloire de sa beauté et de son talent; son nom avait trouvé place dans \ Histoire des Enfants célèbres; il était également connu en France et à l'étranger: on lui envoya des distiques latins, anglais, italiens, pour mettre au bas de sa gravure.
— Ennuyée , me dit-elle , de tous ces vers blonds qui ne flat- taient pas même ma vanité , je résolus de remplir moi-même le vide qui tourmentait tant d'esprits et j'écrivis sous l'oeuvre d'Evangelisty les vers suivants :
Ceci ressemble à tout , l'original à rien , Mélange inconcevable et de mal et de bien : L'argile s'anima d'un atome céleste, Le démon fit la tête et l'Eternel le cœur ; Le hasard et l'amour se chargèrent du reste.
Bien que Caroline Wuïet eut alors dix-sept ans à peine , on avait déjà joué un opéra de sa composition aux Beaujolais et
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une comédie au théâtre de la rue Richelieu. Desforges , aussi célèbre par ses pièces que par ses bonnes fortunes, lui proposa de mettre en musique la Suite de l'épreuve villageoise. Grétry trouva l'ouvrage de son élève digne du théâtre Favart ; il fut rais à l'étude, et la reine l'inscrivit elle-même en tête de ceux qui devaient être représentés à la cour.
Mais, à cette nouvelle, tous les musiciens s'ameutèrent ; la partition de Caroline Wuïet fut attaquée avant d'être connue; on fit appel à toutes les jalousies , on intéressa des dépits , des rancunes ; bref , après huit répétitions , l'ouvrage fut arrêté , et le manuscrit confié à un autre compositeur. Caroline tomba malade de chagrin par suite de cet échec, et les médecins lui ayant ordonné de voyager, elle visita l'Allemagne et l'Italie, où elle fut reçue membre de l'académie des Arcades.
Mais les événements politiques marchaient rapidement. Lors- que Caroline revint en France, le roi avait quille Versailles, les princes étaient partis pour l'émigration , et Marie-Antoinette avait perdu jusqu'à l'espoir. Elle reçut sa jeune protégée comme un souvenir de jours meilleurs , mais avec une sorte de regret.
— Pourquoi ne pas êlre restée en Allemagne ? lui dit-elle. Je n'ai plus de puissance ici.
— C'est pour cela que je suis revenue, répondit la jeune fille.
L'arrestation de la famille royale suivit de près. En l'appre- nant, Caroline était accourue; Marie-Antoinette lui confia un coffret adressé au comle d'Artois et sur le couvercle duquel était gravé un phœnix avec cette inscription : Je renaîtrai de ma cendre. Ce coffret, renfermant des lettres sans doute, devait être remis au chevalier de Beauvoir; mais celui-ci se vit forcé de partir subitement, et ce fut d'Harmeville qui s'en chargea.
M"e Wuïet ne tarda point à être emprisonnée, puis condamnée è l'exportation. Elle se réfugia en Angleterre, où elle apprit l'arrestation de d'Harmeville et sa mort. Quant au coffret , nul ne savait ce qu'il était devenu. Elle écrivit au comte d'Artois pour lui faire connaître par quel concours de circonstances elle n'avait pu lui faire parvenir ce souvenir de l'attachement de la reine.
Après être restée quelques mois en Angleterre , elle passa en
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Hollande , où se trouvaient un grand nombre d'émigrés fran- çais. La plupart avaient déménagé avec leurs préjugés et par- laient de la révolution comme d'une émeute faite par la ca- naille.
— Je fus stupéfaite, nous dit Caroline plus tard, de trouver au-delà du Rhin toutes les petites intrigues de Trianon, c'étaient les mêmes prétentions , la même vanité ; on avait entre huit un domestique que l'on appelait, selon le besoin, son valet de chambre ou son coureur. Deux gentilshommes de ma connais- sance demeuraient dans la même mansarde , séparés seulement par un paravent. Pour d'autres, celte cohabition eût amené une intimité fraternelle ; mais le marquis et le comte étaient trop bien nés pour oublier l'étiquette. Chacun d'eux ne franchissait le paravent qu'après avoir fait demander par l'hôtesse si M. le comte ou M. le marquis était visible. 11 y avait en outre un assez grand nombre de bourgeois, et surtout de bourgeoises, qui avaient émigré par ton et avaient pris à l'étranger des titres imaginaires. Je rencontrai ainsi à Mons une ancienne mar- chande de Nîmes qui se faisait appeler Mme la baronne de Ren- ville. La plupart des émigrés savaient à quoi s'en tenir sur sa noblesse; mais, comme elle les recevait à sa table et comme ses salons leur étaient ouverts , ils gardaient prudemment le silence. Je n'oublierai jamais une scène dont je fus témoin et qui pensa compromettre sérieusement l'authenticité de la ba- ronne.
Le chevalier de Riol , homme d'honneur s'il en fut, d'un es- prit cultivé, mais cité pour sa crédulité, venait d'arriver à Mons après un séjour de plusieurs années en Russie. Je le trouvai un soir faisant la partie de tric-trac de la baronne, qui répondait de son mieux aux questions qu'il lui adressait, en entremêlant à ses réponses les termes du jour.
Ainsi, disait le chevalier, madame la baronne n'a quitté la France que depuis quelques mois ?
— En juillet , monsieur. ' — Cinq et quatre.
— Vous habitiez sans doute Paris?
— L'hiver , comme tous les gens de qualité; mais je passais l'été dans mes terres. — As.
— Alors madame la baronne a dû connaître la comtesse de Clairault ?
m: vil-: i>k paius. es
— DeClairau II?
— Oui , une des premières familles...
— Ah! parfaitement, monsieur, parfaitement. La comtesse de Clairvault, comment donc !... je la voyais tous les jours.
— Et savez-vous ce qu'elle est devenue ?
— Quoi ! vous ignorez?... On l'a guillotinée.
— Dieu !... Mais son mari?
— Guillotiné également.
— Ah ! que me dites-vous !
— Quatre et as.
— Et le duc d'Orimonl ?
— Le duc?... c'était un de mes parents, chevalier... Il a été massacré.
— Quatre et six.
— Se peut-il...
— Ah! chevalier, vos questions me rappellent de bien horribles souvenirs... mes pauvres amis... mes parents. — Bezet.
II y eut une pause; j'étouffais de rire, mais de Rio! était altéré. Cependant il se hasarda, au bout de quelque temps , a demander des nouvelles d'un marquis de ses amis; celte fois la baronne jugea a propos de ne le point tuer; il vivait, elle en élait sûre, elle l'avait parfaitement connu.
— Demeure-t-il toujours dans la même rue, demanda le che- valier... dans celte rue... quel est donc ce nom...
Mais la baronne, qui n'avait jamais quitté Nimes , ne con- naissait les quartiers de Paris que par les étiquettes qu'elle avait lues sur ses pommades et ses eaux de senteur. Elle eut l'air de chercher.
— Vous savez , reprit le chevalier... une rue entre le Val-de- Gràce et le Luxembourg.
— Ah ! fort bien , dit la baronne , en ayant l'air de se raviser, la rue Saint-Honoré.
— Comment! s'écria de Rio) en levant la tète... Mais la rue Saint-Honoré est près du Palais-Royal.
— Autrefois, dit la baronne avec calme, mais on a changé tout cela.
— Quoi ! jusqu'à la place des rues !
— Tout, vous dis-je! Ah! vous ne savez pas quel homme
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est ce Robespierre ! Vous ne reconnaîtriez plus Paris. Six et deux , chevalier; j'ai gagné.
De Riol salua et se leva ; mais cette dernière nouvelle l'avait bouleversé, et pendant quelques jours il n'abordait aucun Fran- çais sans lui dire que la rue Saint-Honoré était maintenant entre le Val-de-Grâce et le Luxembourg.
11 fallut lui faire voir une nouvelle carte de Paris pour le dé- tromper.
Cependant l'exil commençait à peser à Caroline : ses rela- tionsavecquelques conventionnels lui permirent enfin de rentrer en France et de se retirer à Versailles, où elle vécut deux années dans la retraite. Ce fut alors que je la connus. Elle travaillait pour un marchand de musique nommé Royer, espèce de cancre, disait-elle , qui avait gagné cinq cent mille livres à mettre des impôts sur les arts mendiants. Le bruit des massacres de Paris lui arrivait en vain. Comme tout le monde, elle avait cessé de l'écouter. Je m'en étonnais un jour avec elle.
— 11 n'est rien d'éternel , me répondit-elle , les pleurs finis- sent par se tarir, l'esprit s'accoutume aux terribles images , et le besoin de consolation console déjà.
Elle était venue une seule fois à Paris pour voir une des fêtes publiques et s'était beaucoup amusée de cette procession armée, des petits temples, des grandes couronnes civiques et des Ro- mains habillés à l'espagnole.
Cependant elle ne put se soustraire à toutes les manies de l'époque ; son imagination active avait besoin de changements; de projets , et le tourbillon du monde auquel elle était accou- tumée lui manquait. Je la trouvai un jour fort sérieusement occupée de la création d'un club de femmes non politique , mais social, comme on dirait aujourd'hui ; elle en avait rédigé le programme, qui avait toute la couleur philosophique du temps. Je ne puis malheureusement le donner en entier, mais je me rappelle que chacune devait y trouver de quoi satisfaire ses goûts. Les coquettes y discutaient les questions de mode , les femmes sensibles brodaient , les mères parlaient d'éduca- tion, et les jeunes filles lisaient une élégie sur la fragilité des roses. C'était du Demouslier tout pur sous forme de règlement. J'eus quelque peine à dissuader Caroline de son projet. Les terroristes étaient encore tout-puissants, et l'ancienne protégée
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de Marie-Antoinette ne devait son repos qu'à l'obscurité à la- quelle elle s'était condamnée. Le moindre signe dévie pouvait, en la rappelant , la conduire à l'échafaud. Elle finit par le com- prendre et laissa là son club pour retourner à ses romances et à ses sonates ; mais les ressources qu'elle lirait de ces travaux étaient bien faibles, et depuis quelque temps les perles s'étaient succédées dans sa famille. Il fallut louer à un fournisseur la vaste maison qu'elle avait jusqu'alors habitée avec sa mère. Cette nécessité fut d'autant plus cruelle pour Caroline qu'elle avait là toutes ses habitudes et tous ses souvenirs. Elle obtint du nouveau locataire une nouvelle chambre sous les combles , d'où elle pouvait au moins voir le jardin ; mais on la lui rede- manda bientôt afin d'y loger un valet de chambre. J'assistais à son entrevue avec le fournisseur , et je crois encore voir cette figure plate et ricaneuse, entendre cette voix de porteur d'eau qui affectait une insolence de grand seigneur. Elle lui parla d'abord de son attachement pour la maison dont il voulait la chasser, de l'amie d'enfance qu'elle y avait perdue. Il haussa les épaules en disant qu'il n'entendait rien aux romans. Elle rap- pela alors que le jardin avait été fait sous ses yeux et par ses soins , qu'elle avait élevé le colombier.
— Emportez les planches, interrompit l'enrichi.
— Planté les fleurs.
— Mon jardinier vous les payera. Elle finit par demander un délai.
— J'attendrai jusqu'à demain , répondit le fournisseur , puis je fais tout jeter par la fenêtre...
J'étais indigné, je voulus répondre ; Caroline m'entraîna, et le jour même elle avait trouvé une autre demeure ; mais elle voua de ce moment une haine implacable aux parvenus, et nous la verrons plus tard prouver par sa conduite combien le souvenir de celte scène était demeuré vivant daus sa mémoire.
On ne peut imaginer aujourd'hui le changement subit et vi- sible que la révolution du 9 thermidor produisit dans l'aspect
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de Paris. Les bandes débraillées qui parcouraient les rues s'é- clipsèrent tout à coup , et l'on vit enfin reparaître ces honnêtes figures de bourgeois qui se cachaient depuis si longtemps. Les étalages se montrèrent de nouveau ; les cris des marchands se firent entendre, les volets fermés se rouvrirent, chacun mit la tête à la fenêtre pour prendre l'air. On eût dit la levée d'un siège ou la fin d'une perte.
Mais ce fut bien autre chose quand l'étonnement causé par celte soudaine révolution fut passé. A la première hésitation succéda une confiance et une joie qui allaient jusqu'au délire; on eût pris la population entière pour une troupe d'écoliers longtemps retenue sous clef.
Caroline Wuïet ne fut point la dernière à profiter d'un tel re- tour à la joie : elle accourut à Paris pour ce bal des victimes où ne pouvaient danser que ceux qui avaient vu périr sur l'é- chafaud un parent ou un ami, et y rencontra quelques-unes de ses connaissances d'autrefois. Plus qu'aucun autre elle avait souffert de la solitude imposée par le règne de la Terreur, aussi s'élança-t-elle avec une sorte de délire dans le tourbillon de plaisir qui venait de s'élever. Je fus près de trois années sans la revoir autrement que dans les jardins publics ou aux spectacles où sa beauté , son élégance et sa célébrité fixaient sur elle tous les yeux. J'appris seulement qu'elle était reçue dans l'intimité deMme Tallien et associée à toutes les fêles de celte impératrice de la beauté.
La société offrait du reste , à ce moment , un spectacle aussi curieux qu'étrange. Bouleversée par la révolution jusque dans ses fondements, elle s'était lout à coup reconstituée dans un intérêt , non d'ordre , mais de plaisir et pour ainsi dire au ha- sard ; aussi y voyait-on , côte à côle, le terroriste devenu mil- lionnaire, le gentilhomme transformé en fournisseur, la gri- solle veuve d'un général, et la grande dame mariée à un laquais, mais par-dessus tout', des hommes de loi, des prêteurs sur gages et des banqueroutiers enrichis par une douzaine de malheurs.
Les femmes en étaient revenues aux plus beaux temps de la régence : on se prenait, on se quittait sans mystère comme sans honte. Une de ces beaulés à la mode qui avait changé d'amour crainlc de monotonie, reçoit devant son nouvel ado-
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rateur un billel du favori détrôné, qui lui redemande son por- trait. Elle sonne la femme de chambre.
— Eulalie, dit-elle tranquillement, remettez au porteur la miniature de Charles B...
— Où la prendre, madame?
— Dans mon bonheur du jour.
— Je crains de ne pouvoir la trouver.
— Pardonnez-moi ; vous n'avez qu'à chercher dans te tiroir du châtain-clair.
Une autre anecdote qui amusa pendant huit jours les cercles elles foyers, rappelle les meilleures aventures de Richelieu ou de Lauzun. Un jeune aérien est surpris par une patrouille de nuit au moment où il s'échappe d'une maison qui n'est point la sienne. L'officier de police, qui le prend pour un voleur , l'ar- rête et lui demande sa carte.
— Plus bas, de grâce, dit le jeune homme en imposant si- lence de la main.
— Pourquoi plus bas ? il n'y a point de malade ici et je vous demande votre carte.
— Je ne l'ai pas.
— Alors suivez-moi ; on saura votre nom et pourquoi vous sortiez de celte maison.
— Silence, au nom du ciel ! ou vous me perdez.
— En route, vous dis-je.
— C'est impossible, citoyen, il faut que je reste ici. Je suis... puisqu'il faut vous le dire... je suis... un mari trompé.
— Cela empêche-t-il d'avoir sa carte ?
— Je songeais bien à ma carte, vraiment... Je l'ai laissée chez moi.
— Ainsi cette maison...
— Est la mienne; tout le monde sait mon nom et connaît ma femme.
— Cà , c'est la vérité , reprend un Auvergnat faisant partie de la patrouille comme remplaçant; même que j'ai un pays commissionnaire dans le quartier et qui apporte souvent à la ci- toyenne des lettres d'un blondin....
— C'est lui que j'attends , reprend vivement le jeune homme, je veux avoir une preuvepour solliciter le divorce; vous ne vou- driez pas m'en empêcher, Je suis ici dans l'intérêt des mœurs,
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citoyens ; ma cause est celle des maris , et comme il doit y en avoir parmi vous qui le sont...
— Tous , tous , s'écrièrent les patrouilleurs.
— Alors, vous me servirez de témoins , et vous me prêterez main forte au besoin.
— Certainement , dit l'officier; mais voyez donc. Quelqu'un vient de ce côté...
— Justement, il frappe à la porte de votre femme , observe l'Auvergnat...
— C'est lui , s'écrie le jeune bomme.
Il venait , en effet, de reconnaître le véritable mari. La pa- trouille s'avance aussitôt à petit pas ; le nouveau venu est en- touré , saisi ; il veut protester , mais on ne l'écoute point et on l'entraîne au poste voisin. C'est là seulement que tout s'explique et que l'officier reconnaît qu'il a été la dupe d'une mystification : malheureusement il était trop tard pour s'en venger, le mysti- ficateur avait disparu!
On comprend qu'un tel relâchement des mœurs devait se ré- véler en toutes choses. On le retrouvait dans les livres , dans la conversation , dans les arts. Les vitres des marchands ne pré- sentaient plus qu'images galantes. Aucun de mes contemporains n'a sans doute oublié l'immense succès de la plus décente de ces œuvres. Eh quoi! il est déjà dix heures ! voici en quels termes une gazelle de l'époque , écrite pour les femmes , an- nonçait l'apparition de cette gravure. Le style du journaliste fera mieux comprendre que toutes mes paroles quel air souf- flait alors sur Paris.
« Ce charmant ouvrage fait autant d'honneur au génie qui l'a conçu qu'à celui qui l'a exécuté. Ce n'est ni la guerre de Troye ni celle des Titans , encore moins la chute des Anges précipités. L'Amour a conduit le burin, l'amour tel qu'on le voyait autrefois quand l'homme avait son innocence. Deux jeunes amants paraissent écouler en silence l'heure qui sonne la séparation. La femme , le bras en avant , s'arrache lente- ment au charme, en écoutant les vibrations de l'horloge. Son heureux vainqueur la regarde avec ivresse, et son doux regard semble dire : a Je reviendrai demain. Un tout petit amour cache la canne et le chapeau , tandis qu'un autre arrête avec le bout d'une flèche le balancier de la pendule. Il est impossible
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qu'un doux souvenir ne se mêle pas à l'admiration qu'inspire cet ouvrage. »
Une autre gravure, servant de pendant à celle-ci, représen- tait le retour de l'amant vers lequel s'élançait la jeune femme, tandis qu'un des amours mettait un bandeau sur les yeux de la Prudence.
Telles étaient les gravures que l'on annonçait comme desti- nées à orner l'appartement des jeunes filles.
A la vérité, lès gravures étaient encore plus modestes que la réalité. Le vêtement grec était alors adopté par les femmes. Que l'on se figure la tunique des anciens portée avec des chapeaux à l'éléphant, des châles de casimir brodé , des pelisses garnies de fourrures et des ridicules en velours cerise.
C'était surtout à Tivoli, aux jardins d'Idalie, à Mousseaux , à Bellevue et à Frascati que se réunissait cette foule de déesses demi-nues, que les merveilleux du temps appelaient les mé- dailles de Caracalla. Ce fut dans ce dernier endroit que je re- trouvai Caroline "Wuïet.
J'étais occupé à parcourir un journal allemand qui donnait de l'armée russe , dont nous étions menacés, une description à effrayer toutes les nourrices et tous les enfants de la république. Cette armée , forte de cent mille hommes au moins , au dire du journaliste germanique, était composée de soldats de vingt- quatre à quarante ans , ayant tous des queues et point de moustaches ; Les grenadiers étaient coiffés d'une boule dorée et les canonniers revêtus d'un manteau couleur de feu. Quant aux Cosaques, ils portaient de longues robes ; une lance peinte en gris et une peau dont ils ne se servaient jamais. Enfin les Kalmoucks avaient des carquois , des flèches et un visage moitié plus large que celui des autres hommes.
Je riais encore de celte fantastique description lorsqu'une main se posa sur mon épaule. Je me retournai ; un jeune homme se tenait derrière moi , en souriant d'un air de connaissance. Je poussai une exclamation, d'abord de doute , puis de surprise : c'était Caroline Wuïet elle-même.
— Vous ! m'écriai-je , ainsi vêtue ?
— Que trouvez-vous à reprendre dans mon costume? dit-elle gaiement; n'est-ce point celui de nos plus élégants aériens? Voyez plutôt : le collet froncé, les manches de Gilles, la taille
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70 REVUS DE PARIS.
en guêpe et les culottes à la Hambourg. Mais il faudrait me voir à cheval , mon cher; Brissi (1) lui-même en est dans le ravisse- ment. 11 n'est pas un seul de nos incroyables qui sache porter les jambes plus en dehors, les bras plus en arrière et le menton plus en avant. Mais faites-moi place près de vous, ajoula-t-elle en voyant mon étonnement , je vous en dirai da- vantage.
Je fis apporter des glaces , et Caroline m'apprit ce qui lui était arrivé depuis son retour à Paris. Une liquidation, des prêts recouvrés, le travail dans les journaux , la vente de quelques sonates lui avaient à diverses reprises procuré de l'argent ; mais les théâtres , le jeu , Tivoli , et surtout la marchande de modes avaient successivement tout dévoré.
— En récapitulant mes dépenses , ajouta-l-elle , je me suis aperçue que la plupart m'avaient été imposées par mon sexe sans tourner au profit de mon plaisir. La femme a mille entraves qu'elle ne peut alléger qu'à prix d'argent; spectacle, toilette , voilures, pour elle tout est plus cher. Or j'avais besoin d'éco- nomie si je ne voulais renoncer à mes habitudes ; mon parti a été pris aussitôt , j'ai vendu ma défroque de déesse antique à une ravaudeuse qui vient de se lancer dans la grande so- ciété , et j'ai commandé deux habillements complets de mer- veilleux.
— Et vous continuez à voir le monde?
— Plus que jamais je connais toute cette foule, et je puis vous faire l'histoire de chacune ou de chacun.
— Voyons , m'écriai-je, je vous écoute , Asmodée.
— Par où voulez-vous que je commence.
— Par nos voisins.
— Soit. Cet incroyable que vous voyez-là , près de M1,c Me- zerai, est le beau Lagrange, le roi de nos aériens. Il doit, dil- on , se présenter à la cour des chars antiques que l'on annonce pour les prochaines fêles (2). Quant à ces trois femmes, un peu plus loin , je n'ai pas besoin de vous nommer les citoyennes
(1) Marchand de chevaux célèbre de l'époque.
(2) 11 fut précipité de son char, et faillit mourir des suites de cette chute.
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Tallien , Récamier et Visconti , les trois seules amies de la ré- publique qui ne se haïssent pas ; ma4s attendez , je vois venir à nous la plus amusante déesse de noire Olympe. Regardez là-bas cette taille courte et cotonneuse, ces bras dépareillés , ce men- ton en cravatte et cette démarche cavalière!
— Cette femme qui vient vers nous avec un jeune incroy- able.
— Précisément; elle a quarante ans, mais quarante mille livres de rente; l'incroyable est un commis de boutique, qui s'est trouvé son cousin , grâce à sa bonne mine. Elle le pré- sente partout, fait graver son chiffre sur ses voitures et l'a brodé elle-même en cheveux sur un ridicule environné de lacs d'amour (1). Elle le montre à qui veut le voir , et , l'autre jour encore, pendant le thé, elle nous l'a fait apporter en nous priant de deviner le sens des quatre lettres qui y sont tracées , DS-AG.
— Et quelqu'un l'a-t-il deviné? demandai-je.
— Moi, répondit Caroline ; j'ai soutenu que le ridicule lui appartenant les quatre lettres signifiaient évidemment déesse âijée. Et l'explication lui a été communiquée sur-le-champ ; aussi a-t-elle juré de ne plus me revoir.
Je De pus m'empêcher de sourire.
Mais les yeux de Caroline venaient de s'arrêter sur un groupe de femmes qui semblaient discuter avec chaleur ; elle me les montra.
— Ce sont nos muses à la mode , me dit-elle : M""5 Reauhar- nais, Viotte et Hémery. Quanta la jolie aérienne qui leur parle, elle est devenue femme de lettres par accident et pour éviter un scandale.
- Comment cela ? — Oh ! c'est une longue histoire... — J'é- coute. — Eh bien donc , vous saurez que la citoyenne Éléonore (je ne vous dis que son petit nom), est à peine mariée depuis un an. Riche , belle , sensible , on voulait lui faire épouser un sot : mais elle se sentait les moyens de tromper un homme d'esprit; aussi a-t-elle épousé le plus expérimenté et le plus présomp- tueux de nos Lovelaces. Dès le mois qui suivit son mariage ,
(1) T.a modo dos ridicule; t'iiit alors tonto nouvelle.
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elle reçut sans bruit les hommages d'un jeune peintre , ami de son mari. Au peintre succéda un médecin , au médecin un avo- cat. Rien ne transpirait. Une amie commode arrangeait les pe- tites loges, les soupers délicats , les promenades du soir; une Marton, digne de son nom, réparait les imprudences ou pro- tégeait les apparitions.
Or , Éléonore venait de faire un nouveau choix ; à l'avocat elle avait substitué un jeune banquier, et elle était occupée à écrire dans son boudoir le brevet de congé. Les brouillons mu- tilés qui couvraient son pupitre prouvaient assez son embarras. Tout à coup elle sent sur ses cheveux un souffle brûlant!... Cette baleine ne peut être que celle de son mari ! il est là et lit par dessus son épaule ce qu'elle a écrit!... Éléonore se trouble, pâlit; toutes ses veines palpitent... Si elle se retourne, elle est perdue !... mais elle ne se retourne point, elle continue à écrire ; elle a trouvé le moyen de tout expliquer. Le mari fait enfin un brusque mouvement; elle relève la têle et pousse une exclamation :
— Ah ! c'est mal de surprendre ainsi , dit-elle en cachant la lettre.
— Il est trop tard , s'écrie le mari ; j'ai tout vu. — Quoi ! — Tout, madame. — Ah ! mon Dieu ! moi qui espérais vous cacher cette faiblesse. — Ainsi , vous avouez... — Il le faut bien. — Et vous ne rougissez pas...
— Que voulez-vous, Henri; le mauvais exemple m'a entraî- née...
— Vous osez en parler avec cette tranquillité, madame.
— Pourquoi non? après tout, je suis sûre que vous finirez par en prendre votre parti...
— C'en est trop, s'écrie le mari furieux. Cette lettre madame, je veux savoir à qui elle est adressée.
— A qui ? mais à Dorante , monsieur.
— Je ne connais point.
— Qu'avez-vous besoin de connaître. N'avez-vous donc point deviné que j'écrivais un roman.
— Un roman ! t
— Qu'avez-vous donc pensé, monsieur? Auriez-vous cru par hasard que j'en faisais un pour mon compte.
— Madame...
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— Une telle insulte!...
Elle s'élaitlevéeavec une dignité blessée qui nepouvait laisser l'ombre d'un doute au mari; il la força à se rasseoir, en s'ex~ cusant, et elle se laissa apaiser.
— Après un pareil soupçon , je devrais ne rien vous montrer, reprit-elle, mais je suis trop bonne; puis j'ai besoin des con- seils d'un homme de goût.
— Voyons , Éléonore ?
— J'ai voulu peindre les mœurs du jour dans un roman épis- tolaire....
— C'est la forme la plus favorable.
— Mon héroïne, qui est mariée , vient de rompre une liaison et d'en former une nouvelle.
— Tu as choisi là une singulière femme.
— J'avais les modèles sous les yeux au moment où vous m'avez interrompue , j'essayais la lettre de congé que ma femme à la mode doit adresser à l'amant abandonné.
— Et lu étais embarrassée?
— Je l'ai recommencée dix fois sans pouvoir réussir... Le mari éclata de rire.
— Innocente! dit-il , en se redressant avec fatuité... On voit bien que tu n'as point passé par là... Et lui présentant la plume : — Écris , ajouta-l-il gravement. — Quoi , s'écria Éléonore , vous voulez... — Écris, te dis-je... N'est-il pas juste que j'aie une page dans ton roman? La jeune femme obéil ; la lettre de congé dictée par le mari fut envoyée à l'avocat, et le banquier eut le champ libre.
Mais comme il fallait justifier la fable racontée, Éléonore écrivit un roman épistolaire sur le sujet indiqué et le mari l'a fait imprimer avec la lettre de congé dont l'amant disgracié pos- sède l'original.
Caroline achevait ce récit lorsqu'un homme d'une quarantaine d'années , à l'air fin et à la démarche nonchalante passa devant nous et la salua.
— Ah ! c'est M. Joseph (1) , dit-elle avec un geste amical.
— Prenez-garde, reprit le nouveau venu, nous sommes en-
(1) Joseph Se'gur, frère de Louis-Philippe St'gi. • , auteur de Y Abrégé de l'Histoire ancienne et moderne.
7.
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core en république sans que cela paraisse, et le monsieur est suspect.
— Que dites-vous?
— Le ministre de la police vient de donner ordre au bureau central de faire fermer le bal de la rue de la Michodière n° 11 , parce que les cartes d'entrée portaient la qualification de mon- sieiw et le mot de mardi qui est proscrit du calendrier répu- blicain.
— Qui vous a conté cela ?
— ■ Zalkind Hourvitz que j'ai rencontré tout à l'heure... Vous savez, l'ancien interprète de la Bibliothèque nationale.
— Qui vient de proposer une nouvelle nomenclature des rues de Paris? observai-je.
— Précisément ; il veut que chaque quartier porte le nom d'un pays, chaque rue le nom d'une ville qui en dépend , et chaque enseigne de ces rues l'image d'un des grands hommes de ce pays. Parce moyen, les commissionnaires pourront de- venir professeurs de géographie, et les portes des sages-fem- mes, des fruitières et des épiciers nous tiendront lieu de Plu- tarque. J'en serais fâché pour mon frère Philippe , qui voulait se faire historien.
Caroline l'interrompit : — Eh ! je ne me trompe pas , dit-elle en nous montrant un merveilleux qui venait d'aborder les citoyennes Tallien et Récamier, c'est Jean-Victor-Maximilien Champlas.
— Homuie de lettres par la grâce de jene saisquel Dieu, reprit Joseph. Regardez. Il est coiffé à l'ourang-outang , ses pantalons sont brodés , ses gilets bordés , ses cravates empesées , son habit carré ! Ses yeux grassaient, son nez clignotte , sa bouche mi- naude. Il joue , il monte à cheval , il danse , il fait des dettes , les foyers lui servent de boudoirs, les boudoirs de cabinets de toilette; bref, les femmes en raffolent.
— Surtout depuis qu'il a fait imprimer sous son nom ma pièce de vers sur le Régime de l'Amour.
— Quoi ! la pièce est de vous ?
— Sauf quelques barbarismes que le citoyen Champlas a ajou- tés pour y mettre son cachet.
— Vive Dieu! que me dites-vous là, s'écria Ségur , mais il faut désigner le corsaire.
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— Aussi le ferai-je.
— De suite, écrivez votre réclamation, je la porterai moi- même à la surveillante. Ah! vous ne vous doutez point du tort que mont causé vos vers.
— A vous? — Ils m'ont déshonoré. — Comment donc?
— Vous savez que nous courtisions , Champlas et moi , la même beauté : la partie s'était maintenue égale pendant long- lumps, lorsqu'un conflit s'éleva il y a quelques jours à propos dus nouvelles coiffures. Je tenais pour les cheveux bouclés et Champlas vantait la Titus : chacun de nous soutenait son opi- nion avec chaleur; enfin j'osai déclarer à la déesse irrésolue que c'était une occasion de décider entre nous.
— Et elle accepta.
— Elle se contenta de sourire; mais le jour même mon rival fit paraitre sa pièce de vers, la dame la lut avec enthou- siasme , et quand je retournai le lendemain , je la trouvai rasée, citoyen, rasée comme un buste antique. La déclaration était claire , je n'eus qu'à saluer et à laisser le champ libre au Champlas.
Caroline éclata de rire.
— Raillez-moi , reprit le citoyen Joseph , mais j'aurai mon tour.
— Oh! je n'ignore pas que vous savez vous venger, reprit Caroline ; je n'en veux pour preuve que cette prétendue corres- pondance de Ninon de l'Enclos et du marquis de Villarceanx , imprimée par vous en 1700 , et où se trouvaient, dit-on , les lettres de vo6 infidèles.
Le citoyen Ségur sourit.
— C'est un châtiment que nul ne pourra infliger à la beauté dont nous parlons , dit-il à demi- voix.
— Pourquoi donc?
— Pour la raison qu'elle apprend encore à épeler.
— Comment , la fille d'un des membres du conseil , m'é- criai-je.
— Elle a une femme de chambre qui sait lire et écrire, cela lui suffit, continua Joseph. Ce n'est point d'ailleurs la seule de nos grandes dames qui ait besoin d'un pareil secours; nous rap- pelons à cet égard les plus beaux temps de la monarchie , et les épouses de nos généraux mettent l'orthographe comme des du-
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chesses. Du reste j'ai toujours approuvé l'ignorance absolue; l'écriture a perdu plus de femmes qu'il n'y a eu d'hommes tués par la poudre à canon; c'est à elle que nous devons les procès, les duels , les divorces...
— Silence ! interrompit Caroline à voix basse.
— Qu'y a-l-il ?
— Il ne faut point parler des cordes à côté des pendus.
— Comment?
Elle désigna du regard une jeune femme qui s'était arrêtée à quelques pas.
— Ah! c'est la jolie citoyenne L..., dit notre interlocuteur ; en effet, son divorce vient d'être prononcé. — Et vous connais- sez les détails? — Non. — Impossible!
— Ma grande parole d'honneur... panachée, dit Joseph en imitant le ton des aériens.
— Oh ! c'est un conte digne de la reine de Navarre.
— Voyons donc.
Caroline releva les yeux; la citoyenne L... s'éloignait.
— Vous savez qu'elle vivait à la campagne avec son jeune mari, reprit-elle. Or il est rare que ces tête-à-tête perpétuels tournent à bien : l'ennui commençait à faire bâiller le trop heu- reux ménage, lorsque arrive tout a coup un de nos plus aima- bles chansonniers.
— Barré? dit Joseph.
— Non.
— Léger, Desfonfaines, Dupeuty?
— Je ne vous le nommerai pas ; il vous suffit de savoir que le nouveau venu parut aussi distrayant que le mari semblait mo- notone ; celui-ci s'aperçut malheureusement de la comparaison et s'en plaignit. On lui répondit aigrement; la querelle s'enve- nima et finit par une brouillerie. Le mari indigné déménagea, et deux escaliers, trois corridors séparèrent son appartement de celui de Clara. II espérait se faire regretter; on sembla le remercier. Les soins du chansonnier étaient mieux reçus chaque jour , on se cherchait, on parlait bas , il y avait des bouderies et des racommodemenls; href , le mécontentement du mari se transforma en jalousie. 11 se mit à surveiller les démarches de Clara et à empêcher tout entretien particulier avec son hôte. Il commençait a revenir de ses soupçons , lorsqu'il surprit un
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jour le mot de minuit écrit avec le doigt sur une vitre du salon que l'haleine avait ternie... c'était un rendez-vous sans doute... Mais comment s'en assurer? Veiller sans être aperçu était im- possible! Quelle preuve avoir alors de la venue de Clara au lieu désigné! Notre jaloux cherchait en vain , lorsqu'un trait de lu- mière traversa sa pensée. A peine la jeune femme et le chan- sonnier sont-ils rentrés , que deux cheveux fixés avec de la cire scellent les portes de leurs appartements ; cela fait, le mari se retire et attend avec impatience ; la nuit s'écoule , le jour paraît, il court... Horreur! les deux cheveux sont brisés , les portes ont été ouvertes , le rendez-vous a eu lieu ! Vous comprenez quelles explications s'en suivirent. La demande de divorce ar- riva à Paris aussitôt que le chansonnier qui reçut, le même jour , un cartel de l'époux et une proposition de mariage de la femme.
— El il y a répondu ? demanda Joseph.
— Par quatre lignes qu'il mettra quelque jour en vaude- ville.
— Comment donc?
— Les voici ; je les ai copiées et je cite textuellement :
a II n'est aucuns cheveux dans le monde qui puisse me dé- cider à tuer mon ami et à épouser sa veuve; s'il faut tous les miens pour vous réunir, j'en ferai le sacrifice, mais n'en de- mandez pas davantage. »
— A propos de cheveux! reprit le citoyen Ségur au bout d'un instant , vous avez vu la nouvelle que donnent les journaux anglais? lady Hamilton, femme de l'ambassadeur d'Angleterre à Naples , est également au moment de divorcer.
— Et pour quelle cause ?
— Pour cause de perruque !
— Comment ?
— Voici : lady Hamilton a une figure charmante et de longs cheveux bouclés dont elle pourrait s'envelopper au besoin ; mais elle prétend en couper pour y substituer une perruque à la Rutland ( car vous saurez que les caracallas n'ont point cours à Londres ) ; or son mari s'y oppose ; il jure que la beauté de sa femme lui appartient, et qu'il ne lui permettra pas de s'enlaidir. Mais lady est ennuyée d'être belle; elle veut avoir vne figure de fantaisie ; d'ailleurs , la perruque est arrivée de
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Londres; elle a promis à (outes les dames de la cour de Naples de se montrer au premier gala avec sa nouvelle coiffure; man- quer de parole , ce serait se déshonorer ; aussi est-elle décidée à la tenir, fallût-il faire prononcer le divorce entre elle et l'am- bassadeur.
— Votre nouvelle histoire ne vaut pas l'annonceque le citoyen Hefeldé vient de faire publier dans tous nos journaux.
— Ah ! je sais, une lettre par laquelle il demande une femme accomplie.
— Précisément.
— Je lui ai trouvé ce qu'il désire.
— Vous vous offrez ?
— Je lui offre une veuve dont le cœur est libre depuis près d'un mois. Ce n'est plus une enfant , mais elle fait encore fort bon effet aux lumières; ses cheveux prennent toujours la teinte que vous préférez; ses dents sont belles, pourvu qu'on ne les compte pas , et ses yeux ont un roucoulement des plus tendres. Quant à ses formes , quelques-unes rappellent le vers de Virgile eampos ubi Troj'a fuit ; mais comme l'imagination peut tout remettre à sa place, M. Hefeldé voudra bien rêver un peu. Du reste, ses goûls sont modestes; elle n'aime que la parure; les jeux de hasard , les liqueurs fines et les petits spectacles. Enfin, comme dernier avantage , elle n'a point d'amie !
— Mais c'est un trésor que votre veuve! s'écria Joseph.
— Aussi suis-je décidée à la faire connaître, par la voie des journaux , au citoyen Hefeldé , dit Caroline; car il y aurait de la cruauté à laisser sans réponse son galant appel (1).
J'allai, quelques jours après , rendre visite à Caroline Wuïet, qui m'avait donné son adresse : je la trouvai répondant à une vingtaine de lettres qu'elle venait de recevoir; il y en avait de Fréron, d'Alexandre Duval, de Caron Beaumarchais, de Trenis, de M,ne Bonaparte , de Garât et du premier drogman de l'am- bassadeur ottoman , Codrikai
Le poulet de ce dernier me parut un chef-d'œuvre d'amphi-
(1) Cette lettre , adressée au citoyen Hefeldé, et contenant le por- trait de la veuve, alors fort connue , fut insérée un peu plus tard dans le Phénix.
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gouri galant , et je le demandai à Caroline comme échantillon de madrigal turc habillé à la française. Le voici , du reste, textuellement ; on verra que Parragioli Codrika était à M. Azaïs ce que saint Jean le Précurseur fut à Jésus :
« Je suis depuis longtemps d'avis , charmante citoyenne , que tout est compensé dans ce monde, la peine par le plaisir, le malheur par le bonheur , et vice versa. J'éprouve encore cela par votre aimable billet d'aujourd'hui , et c'est le vice et versa par reprise ! Vous m'apprenez que vous vous portez mieux , et j'en suis charmé; vous me désespérez après de voir l'original de la copie admirée, et j'en suis désolé. Vous m'annoncez en- suite que vous voulez venir me voir avec votre amie , et je m'en réjouis. Seulement je me trouve obligé de remettre votre char- mante visite du 7 au 9.
» Voilà bien des alternatifs : on en éprouve souvent de plus sérieux quand on a le malheur d'être naturellement sensible; mais il y a des cas où aucun alternatif ne peut altérer le vrai bonheur qu'on saura se faire, et c'est celui du sentiment d'un vrai dévouement comme celui avec lequel je vous suis attaché.
Codrika. »
Lorsque Caroline eut fini sa correspondance , elle m'apprit qu'elle allait mettre à exécution un grand projet , couvé depuis longtemps : elle fondait un journal ! Tout était prêt pour cela , et le premier numéro devait paraître le lendemain. Le journal était quotidien, s'appelait le Phénix et portait en tête cette épi- graphe (qui semblait être un souvenir du coffret confié par Marie-Antoinette) : Je renaîtrai de ma cendre. . Je demandai à Caroline si elle s'était assurée des rédacteurs.
— A quoi bon ! interrorapil-elle, je ferai seule tout le jour- nal.
— Mais des capitaux?
— J'ai une vingtaine de louis.
— Des abonnés ?
— II m'en viendra.
Je ne pus m'empêcher de sourire d'une telle confiance.
— Eh ! mon Dieu ! pourquoi m'ôler d'avance l'espoir, dit- elle vivement ; vous autres , gens prudents , vous êtes tous les
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mêmes... utiles comme des médecins noirs. Mai j'ai bien ré- fléchi ; tous mes comptes sont faits quelque part dans mon mé- mento.
Elle me montra sur sa table un petit carnet vert que j'ouvris pendant qu'elle cachetait ses lettres. Je n'y trouvai d'abord que des dépenses de spectacles, de fiacres et d'aumônes.
— Cherchez plus loin , me dit-elle.
— Ainsi vous me livrez le secret de votre budget secret? ob- servai-je.
— Pourquoi non? je ne suis ni assez mauvaise ni assez bonne pour cacher mes actions , et je puis vivre sous verre comme les chenilles de mûrier. Lisez mon carnet , si vous le voulez , pen- dant que je vais recommander ces lettres à Brunet.
Elle sortit et je me mis à feuilleter le mémento qu'elle m'avait laissé.
On y trouvait, avec l'indication de son caractère ardent, dé- cousu et généreux , les traces de cette vie étrange de l'époque foule livrée aux plaisirs , et où les bonbons , les parfums , les bals , tenaient plus de place que les besoins réels.
A côté des dépenses sans cesse renaissantes pour les oranges et les fleurs se trouvaient des notes prouvant la générosité de cette âme , mais dont le style même appartenait au temps. Ainsi on lisait :
Pour conserver un cœur, 5 livres;
Jouissance de sentiment, 54 livres;
Pour un vieux nègre et un jeune cheval , A livres.
Puis , quelquefois à la marge, de plus intimes souvenirs.
Le 26 frimaire , projets ;
Le 29 , chagrin , inquiétude ;
Le 9 nivôse , espoir.
Je venais enfin de découvrir le compte du Phénix lorsque Caroline entra.
— Eh bien , me dit-elle , êtes-vous persuadé ? Outre le jour- nal les abonnés recevront tous les mois une romance. Ma ré- daction sera variée et mes relations avec Mmo Bonaparte me per- mettront de donner de curieux détails sur l'expédition du général en Egypte.
Je ne lui fis point d'inutiles objections , car c'était une de ces natures hardies que la contradiction excite et que la difficulté
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encourage ; elle s'aperçut pourtant à ma réserve que je n'ap- prouvais point son projet, et, s'efforça de me convertir en me lisant plusieurs articles écrits d'avance. C'était toujours cette même forme vive, saccadée, mais sans naturel et composée d'éléments romanesques ou contradictoires. La verve y abon- dait , mais la réalité ne s'y sentait pas ! On cherchait en vain la sensation sous l'habit d'emprunt dont elle était revêtue , et ce- pendant elle y était, mais invisible ; elle y était comme l'élé- gance et la pudeur sous le ridicule et impudent costume des femmes du directoire.
Je remarquai pourtant la lettre adressée à une jolie femme qui voulait devenir à la mode ,• elle renfermait une peinture fine et sincère.
« Si nous étions encore dans la brûlante saison, écrivait Ca- roline à son amie , je vous mettrais à la mode en quinze jours , avec un phaéton et des coursiers andalousj mais l'hiver la chose est moins facile.
On ne peut se montrer le matin à Bagatelle sans l'élégant habit d'amazone ; le soir à Tivoli, drapée à la grecque ; les ascen- sions (1) ne permettent plus ces gracieux négligés qui mélanco- lisent les femmes , et la pelouse de Frascali est ensevelie sous la neige. Les spectacles donnent peu de vogue : le luxe l'em- porte presque toujours sur la beauté. Cependant les premières loges de Feydeau , les secondes de l'Opéra , les troisièmes du théâtre Favart, peuvent influer sur l'opinion qu'on prendra de vous. N'interrogez ni votre miroir ni les yeux d'un homme de goût pour votre toilette; chargez le roi de ce travail important, et s'il ne vous trouve pas digne d'annoncer une mode, au moins il vous classera sur la première ligne des bonnes copies. Vous n'aimez pas le jeu ? C'est un désavantage : il faut parier , perdre et rire. Si vous étiez moins jolie je vous conseillerais,
(1) A cette époque les ascensions étaient fréquentes et fort à la mode. Blanchard, Testu et plusieurs autres en avaient fait un spec- tacle ordinaire. Deux charmantes aéronautes (dont j'ai oublié le nom) s'étaient même hasardées dans les airs, et l'on avait été un jour entier sans connaître leur sort, ce qui avait fait dire aux merveilleux du temps qu'elles avaient été changées en constellations. ■
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comme le plus sûr moyen de succès, l'apparence d'une faiblesse. Du reste , vous pouvez laisser à nos aériens le soin de vous en supposer. Le premier d'entre eux que vous lorgnerez sera dé- signé par les autres ; on se dira cette nouvelle à l'oreille et vous ne serez plus étrangère à nos mœurs.
» La manie de proléger est aussi en vogue; je ne dis point la manie d'obliger, n'allez pas vous y méprendre : on reçoit vingt suppliques en prose , en vers; on a chaque jour vingt sollici- teurs dans son antichambre ; on promet; on se fait un parti, des amis, et sans pouvoir on se met en faveur. Soyez enfin , et tout à la fois , aimable, coquette , sage et citée : montrez-vous aux bals, aux sociétés littéraires; ne vous entourez jamais que d'ombres féminines dont la laideur et la gaucherie ajouteront à vos grâces ; occupez-vous de plaire , jamais d'aimer : la co- quetterie embellit, tandis que les passions anéantissent!... »
Le Phénix parut et excita la curiosité.
Jamais journal n'avait mieux été l'expression vivanle d'une personnalité. Joie, tristesse, affection, colère, "lectures, ré- flexions, Caroline y mettait tout. On pouvait suivre dans les pages hachées de cette singulière publication les moindres os- cillations de son âme : c'était une confession faite jour par jour, heure par heure. Si la satire y repassait souvent , c'est que les fats, les parvenus , les femmes sans cœur excitaient en elle de continuelles indignations. Aussi les poursuivait-elle dans le Phénix avec une sorte de furie; de peur que je trait ne passât par dessus la tète des coupables , elle les décriait, elle les dé- signait, elle les nommait à moitié, elle les forçait à comparaître devant le juge suprême d'un enfer de sa composition ; elle les livrait à une ronde de démons terribles et grotesques que Hoff- mann n'eût point reniée : « L'ange du jugement dernier y joue delà trompette; un crâne de merveilleux entouré de grelots imite le tambour de basque , et des cœurs d'égoïstes, enchaînés par des cheveux de coquettes , servent de castagnettes. »
Parfois sa satire à une sorte de rudesse et d'élan qui va jus- qu'à l'éloquence. Écoutez plutôt le portrait d'un terroriste en- richi :
« On le connaît , on le trouve partout , ce gros court, brun ; ce livide anarchiste qui n'aime de la république <pie les places, de l'égalité que la bassesse , de la liberté que la licence. L'ac-
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caparement des Mes avait agrandi sa maison, son écurie, «a remise , ses caveaux ; ii a pensé que d'autres spéculations élar- giraient encore son domaine. Le voilà donc qui réunit dans ses magasins l'indigo d'Amérique, le thé de la Chine, l'ivoire d'Afrique, les étoffes de la Perse , tout se vend , tout se paye, tout passe en pays étranger ! Mais ce n'était point encore assez. Un impôt menace le sel; l'agioteur le sait; il épuise les marais de la France entière ; les droits d'ociroi se décrètent , et sa for- tune est quadruplée. Alors enfin il s'arrête; assez d'affaires, il faut jouir! La belle terre de feu M... est achetée ; mais le parc est mesquin , le château manque de galerie , l'entrée de péris- tyle ; il faut des voûtes souterraines , un arc triomphal , des urnes funéraires , des pyramides égyptiennes, des cirques , des inscriptions , le Tibre ," la roche lai péienue. La cour en rotonde sera un olympe où se dresseront toutes les divinités du paga- nisme ; Brutus et Mutius garderont la salle à manger. Mais que raettra-t-onà la porte du grand vestibule? Accourez, artistes, votre avis? Voici le décorateur , le peintre, le sculpteur, l'ar- chitecle. Chacun propose, rejette, hésite. — Eh! messieurs, pourquoi chercher si longtemps ! Ornez ce vestibule d'images parlantes! mettez à droite un vampire couché sur des cada- vres , et à gauche la femme de Loth changée en statue de sel ! »
L'enrichi désigné ici par Caroline est le même, si je ne me trompe , qui fut accusé d'avoir usurpé pendant la terreur un domaine qu'il n'avait point acheté , ce qui lui fit donner le nom de vol-terre. Comme il se trouvait un jour dans un cercle avec Fréron , et comme il affectait un grand dédain pour ce dernier, quelqu'un s'en indigna.
— Laissez, dit l'ancien conventionnel , il est tout simple que Fréron soit mal vu de vol-terre. (A'oltaire).
Les personnalités publiées dans le Phénix ne manquèrent pas de faire grand bruit. Trop de gens avaient à rougir de leur passé, trop de fortunes s'élaient élevées sans que l'on pût en justifier l'origine, trop d'actions demandaient le silence et le mystère pour qu'une [elle: hardiesse n'excitât pas autant d'in- quiélude que de ressentiment. Les femmes surtout s'en émurent: celles qui avaient été attaquées s'indignèrent, celles qui pou- vaient l'être craignirent de voir arriver leur tour. Je trouvai un
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soir Caroline entourée de lettres de plaintes et de menaces et presque effrayée.
Deux de ces lettres me frappèrent. La première , écrite d'une manière rapide et naturelle , était tout simplement l'annonce d'un cartel. La voici :
« Je suis jeune , belle ; j'ai des faiblesses et j'ai le bon esprit d'en rire. Je veux donc bien qu'on nombre mes amants, mais je ne souffre pas qu'on remarque mes ridicules. Si dans votre Descende aux Enfers vous insérez mon nom , si je soupçonne que vous ayez voulu me désigner, recommandez vos jours au hasard, car je ne me sers point de vengeur ni de plume étran- gère : je me bats. Vous montez à cheval et faites assez bien des armes,- il ne vous sera donc pas plus difficile de tirer à bout portant que de m'altaquer dans le silence du cabinet. Adieu. Vengeance ou estime! »
La seconde lettre était moins chevaleresque. Son écriture perpendiculaire et embarrassée attestait les efforts qu'avait faits pour se déguiser la plume qui l'avait tracée.
« Une femme , y lisait-on , s'avisa un jour de plaisanter sur mon compte ; le lendemain des gens à gages m'en firent justice dans vingt chansons. Si le luxe, les grandes fortunes, l'inégalité des rangs exercent votre bile envieuse , sollicitez des secours et n'écrivez pas. Les femmes riches savent acheter un secret; on vous livre les autres. Je vous abandonne toutes celles qui ont paru aux enfers; je n'ai pas reconnu mes entours ; mais mal- heur à vous si la prudence vous abandonne; je peux tout, et je me sacrifierais même pour me venger s'il était nécessaire d'in- téresser un homme puissant à ma cause. »
Nous avons cité ces deux singulières épîtres parce qu'elles peignent deux figures de femmes particulières à ce temps. L'une profitant des désordres d'une société qui n'a point encore eu le temps de se reconstituer, pour- transformer la vie en une sorte de course au clocher, dont le seul but doit être la vanité et le plaisir; l'autre dédaigneuse parvenue, voulant faire de sa richesse un privilège pour mettre ses vices à l'abri , joignant l'insolence de la grande dame à la bassesse de la servante et commençant cette aristocratie de hasard qui sortit des fanges de la révolu- lion. Ajoutez à ces types la femme à la mode, espèce de man- nequin d'amazone dont la beauté ne servait qu'à essayer (le non-
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velles manches ou à montrer une coiffure; la femme galante, promenant partout sa grande toilette et ses fautes de français ; la vaporeuse , inséparable d'un de ces dogues de manchon mis en vogue depuis peu; enfin la femme de lettres , écrivant tour à tour des romans imités de L'anglais, des contes dans le goût de La Fontaine ou des traités de morale à l'usage de la jeu- nesse : et vous aurez la galerie complète des grandes dames de cette curieuse et singulière époque. C'était bien , à tout prendre, les mêmes vices qu'autrefois; mais la forme n'était plus la même , rien ne remontait au delà de la veille. Pas un nom ancien, pas un usage du passé, pas une croyance des aïeux ! On eût cru sortir d'un de ces cataclysmes à la suite des- quels apparaissaient de nouvelles créations.
Cependant quelques scandales ayant eu lieu vers ce temps par suite de déguisements , une ordonnance du ministre de la police générale fit défense aux dames de porter des costumes d'homme. Ce fut pour Caroline un véritable chagrin. Ses toi- lettes de femmes étaient vendues , ses bijoux engagés; elle adressa au ministre une pétition en vers, sollicitant l'autorisa- tion de porter le déguisement défendu ; mais sa pétition de- meura sans réponse. Elle écrivit alors à Mmc Lollin , pour la prier d'appuyer sa demande , une épîlre qui se terminait ainsi .
On dit que votre esprit égale Votre beauté, votre bon cœur ; Prouvez-le moi; troquez une rivale Contre un adorateur.
Les prières de Caroline furent enfin écoutées ; on lui accorda la permission qu'elle sollicitait , et elle put reprendre , avec son ancien habit , ses habitudes libres et cavalières.
Une aventure touchante vint pourtant traverser sa vie fri- vole et l'arracher pour quelques heures à ses habitudes mon- daines.
Un soir qu'elle revenait en fiacre de Saint-Cloud , elle aperçut au bord de l'eau une jeune femme en haillons qui marchait vi- vement , l'air égaré , parlant haut et regardant la Seine, comme près de céder à quelque sinistre inspiration.
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Caroline fit arrêter le fiacre , courut à elle et voulut l'inter- roger; mais elle ne l'écouta point d'abord. Elle tenait un pa- pier qu'elle voulait, disait-elle, faire remettre à son adresse avant de mourir , et qu'elle refusait pourtant de donner.
Ses yeux étaient hagards , ses paroles sans suite. Caroline essaya de la calmer, en employant tour à tour les raisonnements et la prière. Elle lui parla de ceux qu'elle pouvait aimer , père mari, enfanls. A ce dernier mot la jeune femme , qui était de- meurée insensible à toutes les consolations , fondit en larmes; elle se laissa tomber sur le bord de la route, la tête dans ses deux mains et en sanglotant. Caroline s'assit près d'elle et s'ef- força de l'encourager en sollicitant sa confiance; enfin la jeune femme lui avoua tout. Elle était fille d'un pauvre professeur : son mari l'avait épousée malgré l'opposition d'une famille riche et haut placée. Repoussés tous deux par ceux qui auraient dû les secourir , ils avaient dû vivre quatre années de leur seul travail. Le mari avait enfin succombé à la fatigue et au chagrin, il était mort il y avait quelques mois, la laissant malade, sans ressource , et avec deux enfants qu'elle avait en vain essayé de nourrir. Voyant l'inutilité de ses efforts et ne pouvant supporter l'aspect de leurs souffrances , elle était sortie ce jour-là folle de douleur et décidée à périr. Le papier qu'elle tenait était une lettre dans laquelle elle recommandait les deux orphelins à la mère de son mari. Caroline en regarda la suscription et y lut un des noms les plus connus de Paris. Sa résolution fut aussitôt prise.
— Vous ne mourrez pas , dit-elle à la jeune femme , et vos enfants seront heureux.
La pauvre mère joignit les mains.
— Votre adresse ? Elle la donna.
— Vous entendez? dit Caroline au cocher, qui s'était ap- proché ; vite , et je paye double !
Elle fit monter dans le fiacre la jeune femme éperdue , et loutes deux arrivèrent à l'endroit indiqué.
Les enfants étaient couchés sur uu peu de paille , mourants de fièvre et de faim. Caroline les enveloppa dans sa pelisse et les emporta chez elle.
J'y arrivais presque au même instant : elle me conta tout.
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Après nous être consultés, il fut convenu qu'elle se rendrait le lendemain chez la giand'mère des enfants ; elle partit en effet et nous l'attendîmes la moitié du jour. Enfin nous reconnûmes sa voix au bas de l'escalier. La malheureuse mère s'élança ha- letante , les mains tendues. Caroline montait en franchissant les marches deux à deux; dès qu'elle nous aperçut, elle ouvrit ses bras; la jeune femme s'y jeta avec un cri déchirant de bonheur! elle avait deviné que tout avait réussi. Après les embrassements et les larmes Caroline put enfin nous raconter ce qui s'était passé.
— Je tremblais , nous dit-elle, en arrivant à l'hôtel de cette femme. Le succès dont je me croyais sûre en parlant ne me paraissait plus possible. Enfin je demande la maîtresse. On me fait traverser dix pièces et j'entre dans un boudoir où l'on me prie d'altendre : une simple cloison me séparait de la chambre A coucher. J'entends chuchotter quelques instants, puis une voix aigre s'écrie :
— Mais je n'ai point affaire aux journalistes; dites que je suis incommodée.
— Madame, répond une voix mielleuse, c'est une jeune femme qui a l'air honnête...
— Je n'aime point ces gens, vous dis-je.
— Son journal est à la mode, et, si elle se permettait quel- ques plaisanteries à propos de madame...
— Ah ! vous avez raison , faites entrer.
La porte s'ouvre et je me présente avec assurance. Une grosse femme bien conservée remplissait une bergère de sa rotondité. Il me vint en pensée que cette femme avait été taillée dans les manchettes de M. Kikman. Cependanton approche un fauteuil, on me fait asseoir et j'entame la conversation. Je commence par déclarer que mon journal me mettant à même de faire con- naître aux riches les misères à secourir, j'avais recommandé depuis quelques jours à la pitié des heureux une jeune mère et ses deux fils. On me répond en balbutiant qu'autrefois on don- nait beaucoup à la paroisse pour les pauvres, mais que main- tenant Paris est plein de vagabonds. Je réponds que mes pro- tégés ne sont point de ce nombre , et pour preuve je présente un acte de mariage , des actes de naissance. A peine la grande dame y a-t-elle jeté les yeux qu'elle pâlit. Elle veut dissimuler;
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mais l'impression est trop forte. Je lui peins la douleur de la malheureuse mère , la souffrance des enfants ; elle baisse la tête.
— Qu'ils changent de nom, murmura-t-elle, et j'assurerai jour avenir.
Mais je me récrie , je menace de publier la vérité , j'invoque le souvenir du fils , mort dans la misère et le désespoir. Celte dernière image achève la victoire, les larmes commencent à couler. Alors j'insiste, et j'arrache la promesse que les enfants et la mère seront reconnus et bien accueillis.
Elle les conduisit en effet, et toutes les promesses qui avaient été faites furent tenues. Les enfants protégés par Caroline vivent encore ; ils occupent aujourd'hui une position brillante; mais nous savons qu'ils ont oublié à qui ils la doivent... Ils étaient si jeunes , et le bonheur rend si oublieux!
IV.
L'expédition de Bonaparte aux bords du Nil fixait surtout l'opinion publique à cette époque. Elle s'était préparée à l'insu de l'ambassadeur ottoman qui ignorait le fiançais et n'eût pu être averti que par son drogman Codrika; mais, intéressé sans doute à fermer les yeux, celui-ci se contentait de fréquenter les spectacles et de développer, comme nous l'avons vu plus haut , en lettres galantes, le système des compensations. II en résulta que les Français surprirent l'Egypte presque désarmée et achevèrent sa conquête en quelques mois.
Or , Bonaparte avait déjà de nombreux partisans qui ne man- quaient pas d'exalter ce que cette conquête avait de glorieux pour la nation. Des journaux, soudoyés par sa famille, rame- naient chaque jour son éloge sous toutes les formes, tandis que les généraux qui défendaient ailleurs la république , tels que Moreau , Championnel, Masséna, étaient laissés dans l'ombre. Joséphine avait réussi à faire de son jeune époux le héros en vogue , meubles, ornements, toilette , tout était devenu égyp- tien. La mode s-'çmpara de nos désastres même; la défaite d'A- boukir fil adopter les couronnes de chêne portant gravé le nom de Nelson et les perruques à la Neptune.
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On y substitua un peu plus tard les bonnets en pyramide , des spencers rayés, tels qu'en portaient les femmes du Nil, à ce qu'assuraient les marchandes de modes , et des ceintures à la crocodile. Cependant les robes grecques à la Niobé restèrent longtemps en faveur, parce qu'elles avaient l'avantage , selon Mme Tallien , de concilier la pudeur avec la nudité. Elles ne cédèrent qu'aux modes turques également mises en faveur par l'expédition d'Egypte. Dès lors , les perruques blondes qui avaient remplacé les cheveux ras , furent abandonnées pour la coiffure odalisque. Celle-ci était ornée de perles ou de pierre- ries et portaient habituellement une de ces trois inscriptions : J'appartiens à l'hymen , j'appartiens à l'amitié , j'appar- tiens à la pudeur. Une beauté à la mode , dont l'amant dis- gracié avait traîtreusement changé le turban , parut à Frascati avec ces mots brodés en lettres d'or : J'appartiens à tout le Monde! Quant aux ridicules, ils étaient déjà en vogue depuis longtemps ; on les couvrait de fleurs , d'arabesques ou de de- vises. Un graveur eut l'idée d'y faire imprimer les portraits des plus célèbres aériens déguisés eu dieux de la fable; mais son entreprise avorta.
En revanche le portrait de Bonaparte était partout. On ven- dait des paravents représentant son entrée au Caire, et les jour- naux débitaient sur son compte les plus merveilleuses histoires; l'une d'elles surtout, qui faisait du jeune général un Scipion à la manière de Scudéri , causa une grande sensation. Il ne s'a- gissait de rien moins que d'une noble vierge égyptienne des- cendant en ligne directe de Sémiramis. u Son père , estimé pour » ses mœurs et sa bienfaisance ( nous copions textuellement) , » l'avait conduite à la tente de Bonaparte.
— Chef, avait-il dit , je croyais un grand homme aussi diffi- cile à trouver que les sources du Nil , mais je t'ai vu et je me suis détrompé. Voici ma fille : elle est belle, elle est sage, prends-la pour compagne et donne un second Bonaparte à la terre. Les Égyptiens ont encore plus besoin de lois que les Français n'avaient besoin de victoires.
A ces mots, le noble vieillard avait fait tomber le voile qui couvrait la jeune vierge , et le général n'avait pu retenir un cri d'admiration à l'aspect de tant de beauté; mais, détour- nant la tète aussitôt , et saisissant la main de l'Égypfien , il lui
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avait montré le portrait de la citoyenne Bonaparte suspendu au dessus de sa couche.
Une autre anecdote, moins ridicule, mais à peu près aussi vraisemblable , fut également répétée par la plupart des ga- zeltes. La scène , cette fois, se passait au Caire , et il s'agissait seulement d'une monture offerte en don au général par un chef arabe. Bonaparte , après avoir admiré les formes et la vigueur du coursier, avait demandé son âge.
— Deux ans, dit l'Arabe.
— H est bien jeune pour être si grand , observa le général.
— Le monde en dit autant de vous , répliqua l'Arabe.
Et l'armée entière, ajoutait le journaliste, avait applaudi , en reconnaissant : que l'esprit n'avait point de patrie.
Le théâtre ne resta point en arrière : dans ces ovations ac- cordées au héros du Nil , on représenta une pièce du citoyen Soukes , précédemment jouée à Rome sous le titre de Voyage autour du monde , dans laquelle Bonaparte était déjà appelé du nom de César. Une scène fort plaisante, qui donnait occa- sion de rappeler heureusement nos derniers triomphes , en as- sura le succès. L'auteur suppose le Caire pris d'assaut par les Français; les portes du sérail sont brisées , et l'eunuque blanc, Fronlignac , s'est déguisé en odalisque pour fuir; mais les femmes qu'il était chargé de garder l'arrêtent et le livrent aux Français , qui le reconnaissent.
— Un émigré! s'écria Bonaparte.
Fronlignac tombe à genoux , mais le général qui le soupçonne d'être un agent de Pitt lui demande compte de sa présence en un lieu pareil.
— J'y cherchais une retraite, général, répond le prison- nier.
— Si près de l'armée française?
— pelas ! ce n'est point moi qui suis allé la chercher , répond Fronlignac ; c'est elle qui est venue me trouver ! Voilà trois ans qu'elle me poursuit comme un lièvre qui a perdu son ter- rier. J'étais bien tranquille à Bruxelles , quand un matin j'a- perçois les bonnets de vos grenadiers ! Je me réfugie en Hol- lande, vous y arrivez le lendemain ; je me dis alors : C'est au nord qu'ils en veulent , filons vers le midi. Mais à peine ai-je le temps de traverser la Suisse, poursuivi par le bruit de vos tam-
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hours ; je gagne le Pô , vous y arriviez ; je le traverse et je cours à Rome, vous y étiez! Désespérant de vous échapper en Europe, où j'avais toujours une victoire sur mes talons, je m'embarque pour l'Afrique ; je franchis les mers , les fleuves , les déserts, et je me crois à mille lieues de vous, quand tout à coup nous nous trouvons nez à nez. Pour Dieu , général , ayez pitié de moi ! Voici une mappemonde, indiquez un pays que la république veuille bien ne plus conquérir et je m'y retire.
On comprend combien toutes ces flatteries devaient exalter l'admiration pour Bonaparte et aider plus lard à son élévation. Jamais d'ailleurs les esprits ne s'étaient trouvés mieux préparés à recevoir un maître. Les convulsions des années précédentes avaient épuisé toutes les énergies; l'avidité du plaisir rendait la jeunesse elle-même indifférente aux dangers de la république. Les administrations militaires et les bureaux des fournisseurs étaient devenus une sorte de champ d'asile où elle se réfugiait pour éviter le service des armées. Ceux qui n'y pouvaient trouver place faisaient solliciter une exemption , et nul n'avait honte de ce brevet de lâcheté, obtenu le plus souvent par l'appui d'une femme perdue.
Le directoire semblait encourager par sa mollesse et son dé- sordre, cet affaissemenldel'opinion publique : jamaisl'oubli des intérêts généraux n'avait élé porté plus loin. Seulement la ty- rannie était nonchalante et sans passion; on n'allait point au devant des injustices , mais on les accordait ; on ne commettait pas de violence, mais on les laissait commettre. Tous les liens se relâchaient sans que les maîtres de la nation y prissent garde : on eût dit que les vices , la misère , les crimes , leur étaient choses indifférentes. Les mendiants et les femmes de mauvaise vie parcouraient les rues de Paris pendant le jour , insultant les femmes honnêtes. Le soir c'était le tour des assassins. On tuait aux portes des théâtres, sur le seuil des maisons, devant les boutiques ouvertes! Les gens prudents ne sortaient qu'armés de pistolets à baïonnette ou de cannes plombées.
Caroline, qui ne prenait aucune de ces précautions, fut at- taquée aux Champs-Elysées par quatre bandits qui l'envelop- pèrent dans un manteau pour étouffer ses cris , la dépouillèrent et mirent en délibération s'il fallait l'assassiner. L'arrivée d'une
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voiture la sauva, mais elle fut quelque temps souffrante des suites de cette aventure, et le Phénix s'en ressentit.
Des discussions qui survinrent peu après avec l'imprimeur ar- rêtèrent la publication de ce journal qui fut remplacé par la Chrysalide. Mais bientôt survinrent de nouveaux embarras , des calomnies , des persécutions ; et ce qui était pis que tout le reste, le nombre des abonnés n'augmentait pas! Caroline s'é- puisait en vains efforts. Ce journal était pour elle le tonneau des Danaïdes. Argent, esprit, loisir, tout allait s'y engloutir, sans qu'il parût moins vide. Il fallut enfin céder , et la Chrysa- lide eut le même sort que le Phénix.
Ces deux échecs , joints à des souffrances plus intimes , la je- tèrent dans une sombre tristesse. Je revenais avec elle un soir d'hiver , le long des quais , et elle me racontait ses chagrins avec la fougue qu'elle mettait à toute chose , lorsqu'elle s'ar- rêta tout à coup devant un des parapets , les yeux fixés sur la rivière. Je lui demandai ce qu'elle regardait.
— Je regarde cette glace qui encadre le néant , me dit-elle avec une sorte de dépit à la fois douloureux et plaisant ; encore s'il y avait moyen de se noyer !...
— C'est un plaisir que nous pouvons vous procurer, répondit une voix.
Étonnés , nous nous penchâmes sur le parapet : un batelier, qui travaillait dans sa barque échouée , nous avait entendus.
— Vous n'avez qu'à dire un mot , not' bourgeois, ajouta-t- il , j'vous casserai la glace , et dans un instant vous serez sous verre.
— Combien faudra-t-il vous payer ce service? demanda Ca- roline.
— En revanche , vous me donnerez pour boire.
— Et vous casseriez la glace sans regret? demandai-je.
— Aussi tranquillement que le fossoyeur fait son trou.
— Vous n'aimez donc personne ?
— Faites excuse, citoyen ; un ouvrier, un misérable comme moi, qui voudrait manger les poissons par la queue , je l'em- pêcherais ; parce que les pauvres tiennent peu de place et trou- vent toujours à vivre ; mais trinquer aux dépens des fous , c'est sagesse.
— Ce n'est pas de l'humanité au moins.
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— Qui sait? N'est-on pas, après tout, dans la vie comme à la guinguette? L'vin manque, le fagot ne pétille pas : bon soir !
Et se tournant vers Caroline :
— Allons , vous décidez-vous, conlinua-t-il. Deux coups de pioche, et je vous fais un entonnoir raisonnable. Ce serait dommage qu'un si joli garçon ne se passât pas une petite fan- taisie.
— Merci , dit Caroline en souriant , vous m'avez dégoûté des plaisirs faciles ; mais il est juste que je paie la leçon.
Le batelier prit la pièce de monnaie qu'elle lui tendait.
— Alors , je boirai à votre santé , dit-il , mais si l'idée vous revenait d'chercber une consolation dans la Seine, n'oubliez pas que je ferai votre affaire, et gratis. Vous me trouverez ici jus- qu'au dégel.
Peu après cette aventure , Caroline Wuïet retourna à Ver- sailles , et bien qu'elle fit de fréquents voyages à Paris , je ne la vis plus qu'à de rares intervalles. Elle travaillait à divers ou- vrages qui parurent successivement et excitèrent la curiosité publique à plusieurs titres. Le premier fut une sorte de roman satyrique intitulé : Esope au bal de l'Opéra. Il fut suivi plus tard de Babiole , du Sterne du Mondigo et du Monastère de Sainte-Catherine. Mais dans l'intervalle de ces différentes pu- blications , un grand événement vint changer sa position. Elle épousa le baron Auffdiener, colonel du génie au service du Por- tugal depuis vingt-quatre ans , et à qui la compagnie AeVAlto Donro devait la construction de tous les chemins qui lui ser- vaient pour le transport des vins de Porto.
Ce mariage obligea Caroline à quitter la France ; elle partit avec un désespoir et une terreur que l'on eût pu regarder comme un pressentiment. Que l'on se figure en effet l'arrivée d'une des lionnes du Directoire au milieu de cette société portugaise aux vices dévots , aux habitudes ignorantes et grossières ! L'as- pect du pays même la révolta.
«J'aperçus, dit-elle, une campagne de terre cuite, parsemée de quelques oliviers que l'on eût pris pour des arbres de papier déteint ; d'immenses ponts auxquels il ne manquait que des ri- vières , et un peuple en guenilles qui ne s'était point décrassé depuis le déluge , tout ayait un aspect terreux, rance etmaus- 4 9
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sade , depuis le beurre jusqu'aux enfants. J'appris bientôt que l'âme était encore pire que l'aspect. Il y a un proverbe portugais qui dit :
« Baise la main qui peut te tirer du bourbier , et coupe-la dès que tu en es sorti. »
« L'Évangile de la nation entière est là ! J'arrivais de Paris , accoutumée à tous les raffinements de l'esprit et du luxe ; je trouvai des femmes qui ne savaient que leurs prières, et qui se parfumaient les cheveux avec de l'huile de lampe ! On me reçut pourtant à bras ouverts, j'apportais les modes de France! Les plus grandes dames de Lisbonne voulurent se lier avec moi pour les voir de plus près; puis, la vue ne leur suffisant pius , elles s'adressèrent à ma générosité. Chaque visite me coûtait un châle ou une robe : mais aussi étais-je traitée ftillustrissiniQ et ^ex- cellence.
« On vint me dire un jour qu'une femme de la cour voulait me voir en grande toilette avant de mourir! En arrivant dans la chambre de la malade, je trouvai trois médecins, deux con- fesseurs, un garde-notes, six femmes de chambre, des ma- dones, des chapelets, des rosaires, et au milieu de tout cela une agonisante qui se fit soulever pour me regarder en tous sens. Il fallut lui expliquer la forme de nos robes, de nos pe- lisses, de nos chaussures. Le confesseur, qui seul savait le français , nous servait d'interprète. Je' me relirai enfin , laissant mon chapeau aux mains de l'agonisante , qui désirait tant s'en parer qu'elle guérit et le porta à la première messe célébrée en l'honneur de son rétablissement. »
Caroline avait changé de nom à son arrivée en Portugal , et s'était fait appeler dona Elidora. Sa beauté, son esprit, son grand talent musical, la firent rechercher par les premières familles. Il n'eût tenu qu'à elle de reprendre à Lisbonne le rôle brillant qu'elle avait joué à Paris ; mais tout la choquait dans les mœurs qu'elle avait sous les yeux. Habituée à l'incrédulité du Directoire, elle ne pouvait accepter ce mélange de piété et de galanterie des grandes dames portugaises. Elle nous a du reste laissé, dans le Sterne du Mondèijo, donné une peinture aussi vive que dramatique de ses singulières mœurs. Un auteur contemporain , à qui l'on a fait un mérite de la rareté de ses œuvres, et dont la réputation a grandi dans ces derniers temps
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en proportion de ce qu'il n'a point écrit, connaissait sans doute ce chapitre lorsqu'il a reproduit la même peinture dans un de ses drames injoués.
Plusieurs personnes sont réunies chez dona Marillia, Por- tugaise a la mode. Ce sont, Luis Pedro, jeune fat que l'on cite pour ses vers et ses bonnes fortunes ; Frai Domingos, moine d'une orthodoxie connue; une comtesse uniquement chargée de donner la réplique; et un jeune Fiançais, Euryale , qui n'est autre que Caroline elle-même.
— Est-il vrai, demande dona Marillia à Euryale , que les soldats français ne portent point de chapelet ?
— C'est la vérité, signora, répond le jeune homme.
— Ah ! les misérables! comment d'honnêtes gens pourraient- ils se passer de chapelets ! Et ils font gras le vendredi , peut- être?
— Hélas ! oui , signora.
La comtesse, le moine et le petit maître, se récrient à la fois.
— Manger gras le vendredi, répète dona Marillia en joi- gnant les mains; Jésus! Marie! Joseph! Mais il vaudrait mille fois mieux mentir, voler, tromper son mari !
— Il n'y a pas de comparaison, dit Luis Pedro.
— Pour le plaisir, peut-être, observe Euryale en souriant.
— Pour le salut , monsieur, réplique Frei Domingos.
— Je ne comprends pas bien.
Cela est pourtant facile à concevoir. Lorsqu'une femme est infidèle, c'est contre sa volonté, par séduction, au lieu que quand elle mange gras, elle fait le mal de propos délibéré, elle s'y prépare, elle le voit, elle prolonge le péché! Et la preuve que la première faute est bien moins grave que la se- conde , c'est que Dieu a pardonné à la femme adultère , tandis que l'inquisition, qui n'est autre chose que le tribunal de Dieu sur la terre, brûle sans rémission ceux qui font gras le ven- dredi.
— C'est évident! s'écrie Luis Pedro en lançant un regard à dona Marillia , pourvu que l'on accomplisse ses dévotions et que l'on observe les jeûnes , on est toujours sûr de faire son sa lut.
— A propos de salut, reprend la comtesse, vous savez que dona Clara est morte ce matin, comme une sainte? Elle a re-
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fusé d'embrasser son père et sa mère, et n'a voulu parler qu'a son confesseur,
— Pauvre petite , dit dona Marillia attendrie ; quelle jolie défunte elle va faire , habillée en religieuse de la Conception et dans un cercueil doublé de satin rose.
— Je me fais faire un habit très-élégant pour aller au con- voi, ajoute Luis Pedro.
— En vérité, on n'entend parler que de morts, dit Frei Domingos; j'ai appris tout à l'heure celle de l'abbé Gré- goire.
— Ce curé qui avait deux filles?
— Justement. Il a été emporté par une indigestion.
— Le pauvre homme !
— Et sans confession!
— Sans confession ! répètent tous les assistants en se regar- dant d'un air terrifié. Ah ! Jésus !
— Il faudra bien des messes pour le sauver ! continue dona Marillia.
— Si nous disions pour lui un De profondis ?
— C'est une idée chrétienne.
— Commencez, Frei Domingos.
Tous se mettent à genoux. Luis Diego profite de l'occasion pour se rapprocher de dona Marillia, et le moine commence :
— De profundis clamavi al te, Domine, Domine exaud: vocem meam.
Pedro se penche a l'oreille de Marillia.
— Vos yeux qui font le tourment de ma vie n'en feronl-ik jamais le bonheur?
Marillia , tout bas :
— Taisez-vous donc.
— Fiant anres tnœ intendenles vocem de precationit meœ.
— Si vous ne me permettez point de vous voir, de vous par- ler, je ferai quelque folie.
— Qu'exigez-vous là ?
— Quia apud te propitiatio est, et propter legem tuam sustinuite Domine.
— Il faut que je vous parle ce soir.
— C'est impossible.
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- A custodia mâtutinâ iisque ad tioctem speret Israël in Domine.
— Ainsi vous repoussez mon amour.
— Mais songez...
— El ipse redimel Israël ex omnibus iniquitatibus ejus.
— Alors , vous ne me reverrez plus.
— Restez, je le veux.
— El in secula seculorum.
— Eh bien ?
— Ce soir après le thé.
— Requiescat in pace.
— Amen! répètent toutes les voix, et chacun se relève en faisant le signe de la croix.
Cependant les événements politiques qui bouleversaient la Péninsule arrachèrent bientôt dona Elidora à ses observations de mœurs. Les armées républicaines avaient occupé le Por- tugal, mais le peuple , excité et soutenu par l'Angleterre, se souleva, égorgeant partout les Français qu'il surprenait sans défense. Malgré sa position particulière, les services rendus au pays et sa conduite inoffensive, le colonel Auffdiener se trouva enveloppé dans la proscription générale. La compagnie de YAllo douro cessa de lui payer la somme qui lui était due, sa maison fut envahie, et deux fois dona Elidora ne dut la vie qu'à son courage et à sa réputation de bonté.
« Enfin survint la glorieuse convention de Cintra , entre Junot et Wellesley (50 août 1808). Par cet acte, les biens des résidants étaient garantis, et on leur accordait la liberté de retourner dans leur pays ou de rester en Portugal. Le baron Auffdiener opta pour ce dernier parti; il renvoya dona Elidora en France et demeura afin de veiller à ses intérêts. Mais, selon leur invariable politique , les Anglais violèrent leur parole dès qu'ils purent le faire impunément, et les huit cents Français qui, sur la foi de celte convention , étaient demeurés en Por- tugal, furent massacrés ou jetés en prison. Après avoir langui quelques mois dans le fort de Sainl-Joâo-da-Foz , à l'embou- chure du Dureo, le colonel Auffdiener fut envoyé aux pontons de Plimoulh, où il mourut.
SJI REVUE DE PARIS.
V.
Ainsi privée de l'appui sur lequel elle avait compté, Caroline retourna forcément à cette vie libre et militante qui avait eu autrefois pour elle tant de charmes. Elle publia des livres, des romances, des chansonnettes dont quelques-unes devinrent populaires (1). Mais les temps étaient changés : une nouvelle société s'était formée ; il y avait une cour, des princes , une noblesse, tout cela datant delà veille, et aussi fière, aussi compacte que les plus vieilles noblesses , les plus vieux princes et les plus vieilles cours. Le caractère spontané de Caroline , qui avait pu s'associer au chaos du Directoire, se trouva dé- roulé au milieu de cette organisation régulière comme un état- major de régiment. Son monde à elle n'existait plus; il avait été brisé par l'empire. A peine s'il en restait encore un peu de poussière.
Sa célébrité d'autrefois n'était déjà plus qu'un vague sou- venir qui la vieillissait sans la recommander. Puis, sa première splendeur de talent et de beauté était passée; ceux qui pou- vaient l'aider l'avaient connue plus jeune, plus brillante ; sa réapparition fut pour eux comme un désagréable avertissement que le temps avait marché. Ils détournèrent les yeux pour regarder ailleurs. Le plus sage eût été de se soumettre à cet abandon, car le succès ne revient jamais à ceux qu'il a délais- sés; mais il y avait en Caroline trop d'ardeur pour qu'elle ac- ceptât ainsi l'oubli à l'amiable. Ses habitudes lui avaient d'ail- leurs créé un besoin d'agitation qu'il fallait satisfaire. A l'activité saine et fructueuse de la jeunesse avait succédé je ne sais quelle fièvre inquiète, quelle manie de projets et de tentatives qui tenaient son imagination perpétuellement haletante. C'était le commencement de cette étrange maladie qui semble saisir, vers leur déclin, ceux qui ont cherché la vie dans le trouble et la
(1) Nous citerons entre autres la romance intitulée : Comme elle était jolie et l'écossaise commençant par ce vers : Moi, j'aime la danse.
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sensation; malheureux juifs errants de la pensée qui, pour n'avoir point permis à leur âme de se reposer dans le calme , semblent condamnés à une marche éternelle à travers tous les chemins de la fantaisie , et que ces chemins conduisent toujours à l'impossible.
Après avoir lutté longtemps contre l'oubli qui l'enveloppait chaque jour davantage , Caroline Wuïet disparut enfin subite- ment des cercles parisiens et je n'en entendis plus parler.
Ce fut dix ans après seulement qu'un hasard me la fit ren- contrer et que j'assistai au dénouement de cette existence si mouvante et si mélangée.
C'était en 1829, autant qu'il m'en souvient. Je traversais le parc de Saint-Cloud, que je n'avais point revu depuis plusieurs années, lorsque j'aperçus, dans la grande allée du bord de l'eau, une femme maigre, jaune el presque en haillons, qui marchait lentement entre un petit chien griffon et un grand chien loup. Elle se baissait , de temps en temps, pour ramasser de petites branches mortes qu'elle cassait avec une sorte d'agi- tation nerveuse. Son air, son allure, son costume, tout sem- blait indiquer une folle. Elle portait une redingote de toile jaune, à taille courte et à manches serrées; un fichu de tulle roulé sur l'épaule droite , et un chapeau de paille duquel pen- dait un fragment de plume noire retenue par un galon d'or. Je la considérais depuis quelques instants avec une curiosité mêlée de pitié, lorsqu'elle se détourna tout à coup de mon côté, poussa une exclamation et s'avança vers moi en m'ap- pelant par mon nom.
Je m'arrêtai stupéfait.
— Ne me reconnaissez-vous pas? demanda une voix rauque et saccadée.
Je balbutiai une excuse en cherchant à démêler quelques vagues réminiscences.
— Quoi! vous aussi vous avez oublié vos amis de la révolu- tion ! reprit-elle.
— Caroline ! murmurai-je incertain.
— Elle-même... continua la vieille femme.
Je la regardai encore, saisi, muet el ne pouvant rattache!' ce que je voyais à mes souvenirs.
— Ah ! vous me trouvez changée , dit-elle en secouant la
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tète ; ce sont les médecins qui m'ont mise dans cet état; mais vous aussi vous êtes bien changé! vos cheveux ont blanchi, continua-t-elle brusquement : vous êtes vieux !
Un peu remis , je voulus lui parler du plaisir que j'avais à la revoir; mais elle m'interrompit pour me dire que tous ses an- ciens amis l'avaient abandonnée ; qu'elle méprisait les hommes et les donnerait tous pour ces deux chiens qui la suivaient.
La suite de noire entretien m'apprit une partie des malheurs et des désappointements qu'elle avait eu à subir. L'entrée des alliés avait ruiné la seule propriété qui lui restât en Cham- pagne. La famille royale, à qui elle avait révélé sa détresse, s'était contentée de faire des promesses dont aucune n'avait été tenue, et les gens qui auraient pu la servir s'étaient refusés à toutes démarches. Enfin, quelques ressources inespérées qu'elle venait de recueillir la mettaient au-dessus du besoin, et elle n'attendait plus rien de personne.
Tous ces détails me furent donnés sans ordre et d'un ton dur. Il était clair que Caroline sentait enfin la lie de cette existence agitée qui, selon le vers de Byron, ne pétille que sur les bords.
J'essayai en vain d'arracher son esprit aigri à ce méconten- tement affligé; tout semblait l'entretenir. Je l'approuvai d'avoir choisi Saint-Cloud pour retraite , et je vantai les beaux om- brages sous lesquels nous nous trouvions. Elle me répondit qu'elle n'avait jamais pu souffrir ces grands arbres ni ce parc où l'on montait toujours. Je lui parlai de sa musique, restée dans la mémoire du peuple.
— Je le sais , me dit-elle avec une amertume qui me saisit ; il y a quelques jours , les émondeurs taillaient ici les arbres en chantant l'écossaise : Moi, j'aime la danse, et chaque fois que je passais près d'eux, ils me jettaient les branches coupées en m'appelant vieille folle. Le peuple ressemble aux enfants; il est toujours prêt à mordre le sein dont il boit le [ait.
Cette dernière pensée sembla la ramener à une tristesse plus tendre. J'en profilai pour es'sayer des consolations. Je lui parlai des dangers delà solitude , des amitiés qu'elle pouvait renouer, de tout ce qu'elle trouverait encore de joie dans les arts , qu'elle comprenait si bien ; elle m'écoula quelque temps avec une sorte de complaisance; mais se secouant tout a coup, comme si elle eût voulu échappera une illusion qu'elle sentait venir :
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— Il n'est plus temps , dit-elle , les plaisirs de la vieillesse ne peuvent être des plaisirs pour moi ; où le feu du ciel a passé, il ne reste plus que cendres !
Je revins un mois après pour voir Caroline, mais on me dit qu'elle était retournée à Versailles , sans pouvoir me donner son adresse.
Je n'en entendis plus parler jusqu'au printemps de 1854, où j'appris d'une jeune dame qui l'avait rencontrée par hasard qu'elle habitait de nouveau Saint-Cloud. Atteinte du choléra lorsque celte terrible maladie s'abattit sur Paris et ses enviions, la baronne , qui vivait seule , était resiée trois jours sans sortir de sa chambre et sans que personne s'inquiétât de son absence. Les hurlements plaintifs de sa chienne finirent par attirer l'at- tention. On força la porte, fermée en dedans, et on la trouva gisant à terre sans connaissance et dans un état impossible à décrire. Sa chienne , couchée sur elle , lui avait conservé un peu de chaleur; personne n'osait approcher ni loucher ce que l'on croyait être un cadavre. LA femme d'un cocher, plus cou- rageuse que les autres, se hasarda et assura que la baronne vivait encore. Elle fut en conséquence transportée à l'hôpital : sa chienne l'y suivit, mais on refusa d'y recevoir la pauvre bêle, et la femme du cocher la recueillit. Caroline rétablie, avait reconnu ce bienfait en venant loger chez celle femme , lui fai- sant l'abandon d'une partie de ce qu'elle possédait et lui pro- mettant le reste après sa mort.
Ces détails , qui se rapportaient à une époque déjù reculée (car la jeune dame qui me les donnait n'avait point vu la ba- ronne depuis longtemps), me décidèrent à partir sur-le-champ pour Saint-Cloud. Je fus reçu par la nouvelle hôtesse de Caro- line, qui me déclara qu'elle faisait la sieste et qu'on ne pouvait l'éveiller. Elle m'apprit en même temps que la baronne ne re- cevait personne depuis plusieurs mois, qu'elle ne sortait plus et dormait une partie du jour.
— Elle a encore le cœur bon , ajouta l'hôtesse, et elle mange avec appétit , maisses jambes ne peuvent la soutenir; je la lève et je l'habille comme une enfant, puis je l'assieds près de la fe- nêtre : elle aime à voir aller et venir au dehors ; elle dit que ça la promène. 11 y a des jours où elle est triste, etd'aulres où rien que la vue du soleil la réjouit.
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Cependant Caroline ne se réveillait pas. Le temps me pres- sait; je laissai mon nom en avertissant que je reviendrais.
Je n'y manquai pas quelques jours après. J'avais avec moi l'enfant de la jeune dame qui m'avait appris le retour d'Élidora à Saint-Cloud. Dès que l'hôtesse me vit, elle me reconnut.
— Ah! vous venez voir la baronne, dit-elle; je lui ai remis votre carte, et elle a bien recommandé de vous recevoir. Mais la pauvre chère femme va de mal en pis ; depuis votre dernière visile elle ne s'est point levée et elle baisse à vue d'oeil.
— Menez-moi près d'elle, répondisse.
La femme me fit monter un petit escalier obscur et tortueux qui conduisait à la chambre de Caroline. C'étaitune pièce étroite, basse, exposée au midi , et qu'échauffait un soleil de juin dar- dant à travers des croisées sans rideaux. L'air y était fétide; une grande glace, placée de manière à réfléchir le parc, en occupait le fond et faisait face au lit. Un piano d'Érard couvert de musique était encore ouvert.
L'hôtesse m'avait précédé de quelques pas pour me nommer; mais la malade ne répondit pas. Elle était plongée dans un état de somnolence qui n'était ni le sommeil ni la veille. Sa coiffe , à moitié tombée , laissait échapper de longues mèches de che- veux d'un gris blond ; ses yeux bleus paraissaient vagues et comme noyés dans un brouillard. Sa peau, qui avait con- servé de la finesse et de la transparence , était détendue. Elle avait la tête posée sur un énorme faisceau de lilas et de jasmin flétris.
Je fis observer à l'hôtesse que le parfum de ces fleurs pouvait être dangereux.
— C'est elle qui les veut, répondit la femme; il lui faut tous les jours un bouquet que mon garçon va lui cueillir.
Sur la table de nuit se trouvait un verre vide qui exhalait une forte odeur d'eau-de-vie.
— Elle a pris son coup du matin , me dit l'hôtesse. A présent que l'appétit ne va plus, cela, lui ranime le coeur! Ah! c'est que je ne la laisse manquer de rien ! N'est-ce pas que je vous soigne bien? Allons, parlez donc ! Je n'ai pas soin de vous , n'est-ce pas?
Cela était dit du ton rauque et impérieux que prennent les gardiens des enfants et des fous ; Caroline y répondit par un
REVUE DE PARIS. 103
sourire machinal d'assentiment. J'avais le coeur affreusement serré. Je voulus approcher du lit , mais la chienne, qui venait de mettre has cinq petits sur cette horrible couche , se dressa en montrant les dents et courant des pieds au chevet, comme si elle eût voulu en défendre l'approche.
— Paix! Phénix, paix! cria l'hôtesse, qui prit dans un coin une verge d'osier, à la vue de laquelle la chienne s'apaisa. Je réussis à me glisser dans la ruelle avec l'enfant et je pris la main de la malade.
Les aboiements des chiens l'avaient tiré de sa stupeur; elle me regarda , et un éclair ranima son